V

J'ai gardé pour la fin et pour la bonne bouche, comme on dit, M. Barbey d'Aurevilly.

M. Jules Barbey d'Aurevilly ne veut point paraître notre contemporain. Voilà quatre-vingt et un ans qu'il se meurt à petit feu d'être né dans ce méchant siècle de bourgeoisie, et les protestations dont il emplit ses volumes sont encore le seul prétexte qu'il ait trouvé à vivre.

Du moins, on l'a «distingué». Il dit d'un de ses héros qu'il était pareil à unportrait qui marche[158]. M. d'Aurevilly a un peu de cet air-là, et un peu aussi de celui d'une gravure de modes. Mais il soigne cet archaïsme et ce dandysme, et volontiers se condamne au petit lit de fer dans une mansarde mal close pour quelque belle cravate blanche à pois d'or, dont il épinglera méticuleusement les ailes sur son pourpoint de casimir, comme un grand papillon. On ne peut trop l'admirer. J'ouvre sonMemorandum, et j'y lis de huit pages en huit pages: «Le coiffeur est venu.» J'y lis aussi qu'il compte acheter une limousine de charretier normand et la doubler de velours noir pour l'hiver. Et je vois, sur son portrait, qu'il est beau, d'un genre de beauté qui n'est point, pour parler salangue, la beauté niaise et tempéramenteuse d'Antinoüs, mais la beauté insolente, impériale, juanesque, qu'il donne, comme un peu de lui, à ses héros Mesnilgrand et Ravilès. Porter beau est pour lui une première manière de se «distinguer», dans ce siècle où la figure humaine, tolérable seulement chez la femme et l'enfant, «s'en va comme tout le reste»[159]. Et, par le reste, entendez les mœurs, la suprématie des nobles, la religion, tout, jusqu'aux ridicules, qui chez nous «ont moins de gaieté et de variété par eux-mêmes que ceux de nos pères»[160]. Je crois voir que M. d'Aurevilly s'est étudié à fond. Il est donc aristocrate, et c'est sa seconde manière de se «distinguer.»Son aristocratisme consiste surtout à dire: Tudieu! Il est le dernier gentilhomme au monde qui sache dire encore: Tudieu! Que voilà un joli juron: Tudieu! Mais il a aussi un répertoire de phrases sévères sur la civilisation actuelle. Cette civilisation, il n'y découvre «que des usines et des latrines[161].» C'est bien dur. Les «classes moyennes» le dégoûtent. «Bourgeois, cela dit tout[162].» Monsieur Thiers, fi! Odilon Barrot, pouah! Ils étaient petits, laids et honnêtes. Sodérini, qui fut gonfalonnier à Florence et la pire des canailles, valait mieux, s'étant conservé très beau dans le portrait de Vinci. Et Sodérini fut bon catholique, ce qui le rapproche encore de M. Barbey. Car ce dandy et cet aristocrate s'estfait une troisième et dernière «distinction» de son catholicisme, mais un catholicisme que vous n'imaginez point, bonnes âmes, et où il entre des hystéries, du sadisme et de la diablerie, un catholicisme à la Gilles de Retz et d'il y a quatre cents ans. En vérité, et quoi qu'il dise, bien en a pris à M. d'Aurevilly de naître notre contemporain. Le Saint-Office aurait pu ne pas trouver à son goût ce genre de dévotion-là[163].

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CHAPITRE IXLES ÉCLECTIQUES

Hector Malot.—Victor Cherbuliez.—Jules Case.—Albert Delpit.—Ernest Daudet.—Camille Le Senne.—Adolphe Belot.—Mario Uchard.—Francisque Sarcey.—François Coppée.—Amédée Pigeon.—Edouard Cadol.—Paul Perret.—Mme de Peyrebrune.—Gustave Toudouze.—Albert Cim.—Léon de Tinseau.—Charles Foley.—Léon Tyssandier.—Ph. Audebrand.—Gaston Bergeret.—Charles Beaumont.—Jacques Normand.—Marcel Sémezies.—HenryBaüer.—Hippolyte Buffenoir.—Henri Beauclair.—Louis Tiercelin.—Alfred Bonsergent.—Alain Beauquesne.—Jules Hoche.—Jules Vidal.—Gilbert Stenger.—Victor Meunier.—L. Martin-Laya.—Gustave Vinot.—Saint-Maxent.—Armand Charpentier.—A. Richard.—Antoine Mathivet.—Yveling Rambaud.—De Beausire-Seyssel.—Georges Ohnet.

Les écrivains que voici n'appartiennent, je crois, à aucune école bien déterminée. Ce ne sont ni des idéalistes, ni des impressionnistes, ni des symbolistes. Ils n'ont point de formule; ce sont simplement des romanciers, et comme on était romancier avant tous ces pugilats d'écoles, c'est-à-dire avec l'unique préoccupation d'intéresser. Balzac, que l'on accapare, pourrait bien être leur vraipatron[164]. Il fut comme eux et d'abord un grand agenceur de drames; si la part d'observation est la plus forte dans ses livres, elle y est bien mêlée: réalisme, fantaisie, mysticité, il entre bien des éléments dans la composition de ce colosse. Il ne se raisonnait pas; il produisait. C'était tout, excepté un romancier à système. Aussi sa vraie lignée, peut-être n'est-ce point, malgré l'apparence, M. Zola et M. de Goncourt, et point davantage M. Bourget; mais plutôt M. Malot, M. Delpit, M. Case. Je ne dis point que ceux-là soient restés étrangers à toute préoccupation d'école. Le courant a réagi certainement sur eux dansun sens ou dans l'autre, et suivant que leur nature les disposait à l'idée ou au fait. Mais ils n'ont point penché tout entiers d'un côté ni de l'autre; ils sont restés des éclectiques. Ne sourions point du genre: s'il n'a pas produit de chefs-d'œuvre, il a produit plus d'une œuvre vive, sensée, intéressante. Sans autre discipline que la naturelle, il s'est développé à côté des genres classés et tranchés. Les chefs-d'œuvre sont rares partout. Heureux, dirons-nous avec Sainte-Beuve, le roman, fût-il inégal, où il y a de la vérité et qu'a visité la grâce!

Hector Malot.—C'est M. Taine qui fit la réputation littéraire d'Hector Malot dans un article resté célèbre duJournal des Débats. J'y renvoie le lecteur. Il y verra pour quelles raisons M. Taine admire M. Malot, et comment il l'établitdans la succession de Balzac. Pour la fécondité, peut-être (Le seul énoncé des livres de M. Malot prendrait toute une page:Zyte,Micheline,Les millions honteux,Ghislaine,Le sang bleu,Le lieutenant Bonnet,Une belle-mère,Clotilde Martory,Sans famille,Madame Obernin, etc.), pour la langue, qui est chez M. Malot plus franche, plus ferme, moins mêlée que chez Balzac, pour le tour de l'intrigue, la bonne charpente du drame, la force et la variété des situations, j'y consens encore. Mais ce large sens de la vie, cette puissance créatrice, cette rude et indélébile empreinte que Balzac applique à Rubempré, à Gobsek, à Vautrin, à Ursule Mirouet, au vieux Grandet et qui les fait reconnaître entre tous pour ses fils et filles, je pense qu'il n'en faut point trop parler à M. Malot.

Victor Cherbuliez[165].—Et parlons-en bien moins encore à M. Cherbuliez. Il serait le premier à sourire; il se prend si peu au sérieux qu'il sourit à chaque instant de lui-même. Que par bonne fortune il mette la main sur un vrai type, comme son Jean Têterol, ou sur un cas de vraie passion, comme dansLadislas Boski, la préoccupation de l'esprit le point, le retourne, l'enlève à la réalité entrevue. Et le voilà qui part à tout railler, mais avec tant de grâce, de finesse, une politesse de si bon ton, qu'on est vite consolé du change. Il se peut même, après tout,que ce soit là son grand charme. Du moins, pour leComte Kostia, est-il bien certain que l'attrait du livre vient de ces sautes continuelles de la passion et de l'esprit. M. Cherbuliez ne veut être qu'un amuseur; mais c'est l'amuseur des délicats.

Jules Case[166].—Pour M. Case, quoique jeune encore, il occupe une place très honorable dans le roman contemporain. Je citerai particulièrement de luiBonnet-RougeetUne Bourgeoise. Le premier de ces romans est une étude de psychologie politique: Olivier Dathan, le héros deBonnet-Rouge, à force de compromissions et de volte-face, devient un personnage; le second roman, une étude d'adultère, s'agite dans un milieumanufacturier. Talent réfléchi, bien littéraire, répugnant à la grossièreté sans dédaigner l'exactitude, ami de l'idée qu'il concilie avec le fait, M. Case se montre à nous dans ces deux romans comme un des bons disciples de Balzac.

Albert Delpit[167];Ernest Daudet[168];Camille le Senne[169];Adolphe Belot[170].—Jegoûte moins M. Albert Delpit, dont le tempérament, plus audacieux, sans doute, garde toujours quelque chose de mélodramatique. Sa langue reste médiocre; c'est cette langue semi-poétique que vous connaissez, et qui est toute tissue de métaphores courantes (Les barques comme des mouettes frileuses, etc. Et pourquoifrileuses?) On peut lui reprocher encore d'être trop docile à l'actualité dans le choix de ses sujets. Voyez, par exemple,Solange de Croix-Saint-Luc, qui est la mise en œuvre du triste drame de Solesmes. L'inconvénient de ces sortes de livres, c'est qu'ils subordonnent l'art à la réalité; le romancier n'est plus son maître, mais une manière de juge instructeur. Nous touchons une fois de plus ici à cette question du «reportage dans le roman», qui a pris tant de gravitéen ces dernières années. Les romanciers du genre de M. Delpit,—et ils sont nombreux, depuis M. Camille le Senne et M. Ernest Daudet jusqu'à M. Adolphe Belot,—«commencent, dit M. Brunetière[171], par faire une espèce d'enquête générale sur l'état de l'opinion. Quel est l'événement parisien de l'année dernière dont le retentissement dure encore ou dont on puisse espérer, à tout le moins, de réveiller aisément l'écho? Et quel enchaînement de faits divers, ou quelle heureuse combinaison de menus scandales du boulevard et du bois, pourrait bien grossir l'aventure jusqu'aux proportions d'un volume?» Et la question résolue, vous voyez paraître ouSolange de Croix-Saint-Luc, de M. Delpit, ouDéfroqué, deM. Ernest Daudet, ouLouise Mengal, de M. Camille Le Senne, ouLa bouche de Madame X..., de M. Belot. Que ce souci de l'actualité, ce soin de flatter le goût du public, ôtent de ses moyens au romancier, la chose, je pense, n'est point contestable. Il arrive ainsi que des romanciers bien doués, ayant, comme M. Ernest Daudet, la vigueur et l'emportement, comme M. Adolphe Belot, la passion, ou, comme M. Le Senne, une psychologie très sûre, servie par une langue très suffisante, se condamnent à des sujets de rencontre auxquels leur talent ne les préparait point et qui rebutent leur analyse, quand ils ne descendent pas, pour flatter des goûts pires, à l'étude de simples cas pathologiques[172].

Mario Uchard.—C'est là, du reste, un courant. Que si notre littérature a des excès, ce n'est point de pudeur. Nos pères souffraient de la métaphore; nous souffrons du mot propre. Je ne dis point cela pour M. Mario Uchard; mais enfin il est bien certain que M. Mario Uchard lui-même ne s'est point toujours tenu dans les limites d'une saine et étroite morale et que ce ne sont point des livres à mettre aux mains des jeunes filles queMon oncle BarbassouetInès Parker. Par exemple, il n'y a rien à dire àMademoiselle Blaisot, non plus qu'àJoconde Berthier. M. Uchard n'a peut-être point une imagination très puissante; mais je lui reconnaîtrai bien volontiers ce qu'on lui reconnaît ordinairement, du bon sens, de la verve, un esprit un peu gros, amusant tout de même, l'art de narrerdes choses simples en une langue aisée.

Francisque Sarcey.—Portez les qualités précédentes au degré éminent qu'elles atteignent chez M. Sarcey, vous aurez, je pense, la caractéristique de son talent. On le connaît assez peu pour romancier; le feuilletoniste, chez lui, a eu tôt fait d'accaparer toute l'attention. Avez-vous entendu parler d'Etienne Moret, duPiano de Jeanne, deDeux amis, deQui perd gagne? Pourtant, il y a quelque vingt années, et quand le feuilletoniste n'était qu'en bouton,Le piano de JeanneetQui perd gagnerécréèrent fort nos parents. Ils pourraient encore délasser les fils. Ils furent publiés dans leJournal illustré, où ils eurent le succès que méritait cette langue alerte, franche, bien sonnante, une imagination toujours prudente, un tour heureux dans l'agencementdu drame et la présentation des personnages. L'auteur a lu Balzac; il s'en souvient quelquefois. Son Valdreck est un peu lui-même cousin du bon Pons; dans lesDeux amis, il figure un Rastignac de province qui est une caricature toute parlante. SonEtienne Moretdoit être mis à part: c'est une étude très sérieuse, attristée souvent, de la vie universitaire. Je voudrais qu'on dédaignât moins ces jolies œuvres, vives, vraies, intéressantes, et je voudrais que mes contemporains se persuadassent qu'il y a plus de courage et d'originalité qu'on ne croit à être, en prose comme en vers, un homme de bon sens.

François Coppée.—Ecoutez l'histoire d'Henriette Perrin et d'Armand Bernard: Henriette Perrin était couturière; Armand Bernard était étudiant. Ils se rencontrèrentune après-dînée de dimanche devant l'hôpital Laënnec; ils marchèrent quelque temps côte à côte; il lui prit le bras et elle ne sut pas résister. Ils dînèrent chez Lavenue; ils firent leur promenade de noces sous les étoiles, serrés l'un contre l'autre; puis il la reconduisit chez elle, et, «ce soir-là, Armand ne rentra chez sa mère que bien après minuit». Henriette avait dix-neuf ans; Armand en avait vingt. «Comme ils s'aimaient! Comme ils s'aimaient bien! Oh! certes, avec la joie et la folie de leurs jeunes sens, avec de rapides voluptés de colombe. Mais si tendrement aussi!» Et des jours, des semaines, des mois passèrent. Mme Bernard avait surpris le secret de son fils et ne lui pardonnait pas. L'enfant fut atteint d'une fièvre typhoïde; il mourut. Et Henriette aussimourut[173]...—O poète, j'ai vu des yeux chers qui pleuraient sur la destinée d'Henriette et d'Armand. Quel charme avez-vous donc que cette vieille et éternelle histoire revive avec vous dans sa fraîcheur et sa grâce premières? Bénie soit la Muse! Par elle, et jusqu'en vos infidélités, vous restez toujours notre poète, le poète des jeunes cœurs, des jeunes amours, douces et brèves, l'enchanteur des mélancolies confuses de la vingtième année...

Amédée Pigeon.—Un poète encore, si délicat, si triste, comme souffrant, qu'on connaît à peine et qu'il faudrait admirer. Le connaît-on beaucoup plus pour romancier? Je ne crois pas. Mais ceux des hommes de mon âge qui ont luFemme jalouse, qui ont vécu avec le poète dans la tragique intimité de Mme Fauvel et deviné un frère d'esprit dans la pâle et douloureuse figure de son amant, ne sauraient oublier de sitôt cette pénétrante analyse. M. Pigeon n'a rien publié depuisFemme jalouse. J'ai peur qu'il ne renonce au roman. Il semble pourtant qu'une observation aussi sûre que la sienne, une langue si déliée, devraient trouver à s'exercer à l'aise dans ce libre domaine de l'analyse psychologique.

Et voici d'autres écrivains, gens detalent, un peu mêlés, que je ne puis, je crois, mieux cataloguer que dans les éclectiques: d'abord, M. Edouard Cadol. Romancier honnête et d'une bonne humeur continue, on lui doit entre autres livres de mérite,Gilberte,La revanche d'une honnête femme,Les parents riches. La caractéristique de ses livres, c'est qu'ils sont déjà tout découpés pour la scène;—M. Paul Perret (Ni fille, ni vierge,Sœur Sainte-Agnès,Le roi Margot). Ses affabulations sortent du domaine courant et présentent presque toujours au dernier chapitre quelque péripétie inattendue[174];—Mme de Peyrebrune (Gatienne,Mlle de Trémor,Une séparation,Victoire la Rouge,Les ensevelis, etc.).«Mme de Peyrebrune est un esprit vivant, dit M. Jules Lemaître, actif, curieux, infatigable, ouvert à toutes les impressions.» Ses meilleurs romans sont un compromis entre le roman romanesque et le roman d'observation;—M. Gustave Toudouze (Le ménage Botsec,Toinon,Le pompon vert,Fleur d'oranger). M. Toudouze est un romancier à thèses; du moins apporte-t-il à leur développement un talent d'écrivain et une conscience d'analyste très appréciables. J'ai déjà citéLe pompon vertcomme un de nos bons recueils de nouvelles[175]; je citeraiFleur d'orangercomme un roman qui se lit et se discute et qui a sa marque d'originalité;—M. Albert Cim (Service de Nuit,Un coin de province,Institution de demoiselles). M. Cim s'entend à camperen pied des figures de grotesques et de déclassés qui ne laissent pas que d'avoir leur mérite;—M. Léon de Tinseau (Ma cousine Pot-au-Feu,Montescourt,Madame Villeféron jeune, etc.). M. de Tinseau s'est cantonné dans la province, qu'il a rendue çà et là d'une manière amusante et fine.Montescourtest la peinture d'une petite ville pendant la période électorale; il est dommage que M. de Tinseau mêle des histoires d'enlèvement à ces jolis croquis sans prétention;—M. Charles Foley (Risque-tout,La Course au mariage, etc.). «Ce dernier livre, dit M. Adolphe Brisson[176], est une étude,prise sur le vif, de ce monde cosmopolite que tous les Parisiens ont plus ou moins coudoyé. A ses qualités d'analyse et d'observation, il joint l'attrait d'une action piquante et mouvementée»;—M. LéonTyssandier (La première passion,La femme du préfet). L'auteur a aussi collaboré au roman posthume de Henri de Pène:Demi-crimes. Son roman de début,La première passion, bien accueilli de la critique, accuse une langue originale,un sentiment très vif des choses de l'amour et une très réelle connaissance des dessous parisiens.—Enfin et pour être fidèle à ma conscience d'annotateur, il me faudrait citer tout au moins ici, avec les romans et nouvelles (quelques-unes sont exquises) de M. Philibert Audebrand[177],Provinciale, par M. Gaston Bergeret,Le cahier de Marcel, par M. Charles Baumont,La Madone, par M. Jacques Normand,L'ImpasseetL'Etoile, par M. Marcel Sémezies,Une comédienne, par M. Henri Baüer,Le député Ronquerolles, par M. H. Buffenoir,Le pantalon de Mme Desnoux(un livre très amusant, un peu tourné à la charge), par M. Henri Bauclair,La Comtesse Gendelettre(uneétude de ville d'eaux, très fouillée et très mordante), par M. Louis Tiercelin,Madame CalibanetBébelle, par M. Alfred Bonsergent,L'EcuyèreetLa maréchale, par M. Alain Beauquesne,Le vice sentimental, par M. Jules Hoche,Un cœur fêlé, par M. Jules Vidal,Une fille de ParisetMaître Dufresnoy, par M. Gilbert Stenger,Miracle, par M. Victor Meunier,Yvon d'OretMonsieur de Joyeuse, par M. L. Martin-Laya (avec dédicace à Chambige),La marquise de Rozel, par M. Gustave Vinot,Une jeune fille(roman à thèse et à thèse bien soutenue), par M. Saint-Maxent,Le bonheur à trois(autre roman à thèse, lui, elle et l'autre) par M. Armand Charpentier,Peur de la vie(dont la morale optimiste quand même est un peu cousine de celle de M. Cherbuliez), par M. Richard,L'assassin deMonsieur Le Doussat, par M. Antoine Mathivet,Achille Robineau(monde de la bourse) par M. Yveling Rambaud,Un mariage parisien, par M. de Beausire-Seyssel. Je prie qu'on m'excuse d'arrêter ma nomenclature sur ce dernier nom; pour les «manquants», il sera plus simple de se reporter auJournal général de la librairie. Je dirai seulement quelques mots du cas de M. Georges Ohnet[178].

Salué à ses débuts comme un des maîtres du roman et du théâtre contemporains, en possession d'un succès dépassant toute prévision, M. Georges Ohnet, qui n'attendait plus qu'un fauteuil à l'Académie, s'est vu tout d'un coup dépouillé de son auréole et jeté bas de son piédestalpar la main vigoureuse de M. Jules Lemaître. Dieu sait le revirement qui suivit cette exécution! Ce fut untolledans toute la critique; point de roquet de lettres qui ne crut à honneur d'aboyer aux chausses du malheureux romancier; s'il vit encore, c'est en vérité qu'il a la peau dure. Et pourtant, réfléchissez: que les succès de M. Georges Ohnet, ses prétentions à la maîtrise, une morgue à l'avenant, aient fini par agacer quelques-uns, je le conçois. Il serait aussi ridicule de prendre M. Ohnet pour un grand écrivain qu'il est ridicule, je pense, de lui dénier toute espèce de talent. Sa syntaxe et son style sont médiocres, soit! Mais croyez-vous, tout bien réfléchi, qu'il écrive plus mal que vingt autres de nos contemporains, M. Delpit, par exemple, ou M. Jules Mary, dont vous tenez les œuvresen une certaine estime? Et quand M. Jules Mary écrit cette phrase: «On eût dit que l'occupation des Flandres par les Espagnols, mêlant le sang des deux races, revivait tout à coup en lui par-dessus les générations», s'exprime-t-il beaucoup mieux que M. Georges Ohnet? Et quand M. Delpit parle des nuages «noirs comme de l'encre», des barques qui rentrent «pareilles à des mouettes frileuses», et de l'amour qui naît de la haine «comme un lys d'un fumier», ces métaphores sont-elles beaucoup plus neuves que celles de M. Georges Ohnet? Et quand M. Emile Blavet, dont M. Jules Lemaître se plaît à reconnaître, avec une grande raison d'ailleurs, l'entrain, la vie, le parisianisme, dit couramment «la horde misère», sa syntaxe est-elle enfin si supérieure à celle de M. GeorgesOhnet? Mais notez bien que les trois quarts de nos écrivains n'ont jamais pu conjuguer le verbe «poindre», ni connu le genre du substantif «effluve», ni su distinguer un pluriel dans la préposition «ès». Et vous irez faire un grief mortel à M. Georges Ohnet de ce que vous pardonnez si aisément à ses confrères! Soyons justes. Si M. Ohnet s'est emparé du public et s'il le tient toujours, c'est qu'il a les deux qualités qui décident habituellement de ces sortes de succès: ses livres sont charpentés de main d'ouvrier et il apporte une réelle puissance au développement des lieux communs dramatiques de l'amour. Le public n'en demande pas davantage. Et après tout, sont-ce là des qualités qu'il faille tant dédaigner? Je ne suis pas sûr que si les romans de M. Ohnet étaient écritsen slave, que l'action se passât à Saint-Pétersbourg ou à Nijni-Novogorod, et qu'enfin M. Georges Ohnet s'appelât d'un nom enoff, eneffou enki, beaucoup de ceux qui le raillent ne lui découvrissent tout de suite du génie.

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CHAPITRE XROMANCIERS DIVERS

(LE ROMAN DE VOYAGE; LE ROMAN SCIENTIFIQUE; LE ROMAN PRÉDICANT; LE ROMAN-FEUILLETON)Henri Gréville.—Michel Delines.—Léopold de Sacher-Masoch.—Léon Sichler.—Ary Ecilaw.—Hector France.—Th. Bentzon.—F. de Jupilles.—Lucien Biart.—Louis Jacolliot.—Louis Boussenard.—Victor Tissot.—Xavier Marmier.Jules Verne.—A. de Lamothe.—André Laurie.—Jean Macé.—Eugène Parès.Mme Zénaïde Fleuriot.—Mme Mathilde Bourdon.—Mme Nelly Lieutier.—MmeMarie Guerrier de Haupt.—Mme Maryan.—Mme Marie Maréchal.—Jean Grange.—Aimé Giron.—M. du Campfranc.Pierre Ninous.—Charles Buet.—Jules Mary.—Pierre Zaccone.—Tony Révillon.—Adolphe d'Ennery.

(LE ROMAN DE VOYAGE; LE ROMAN SCIENTIFIQUE; LE ROMAN PRÉDICANT; LE ROMAN-FEUILLETON)

Henri Gréville.—Michel Delines.—Léopold de Sacher-Masoch.—Léon Sichler.—Ary Ecilaw.—Hector France.—Th. Bentzon.—F. de Jupilles.—Lucien Biart.—Louis Jacolliot.—Louis Boussenard.—Victor Tissot.—Xavier Marmier.

Jules Verne.—A. de Lamothe.—André Laurie.—Jean Macé.—Eugène Parès.

Mme Zénaïde Fleuriot.—Mme Mathilde Bourdon.—Mme Nelly Lieutier.—MmeMarie Guerrier de Haupt.—Mme Maryan.—Mme Marie Maréchal.—Jean Grange.—Aimé Giron.—M. du Campfranc.

Pierre Ninous.—Charles Buet.—Jules Mary.—Pierre Zaccone.—Tony Révillon.—Adolphe d'Ennery.

Il s'est créé, en ces dernières années,—et par l'éveil d'une curiosité que nos pères ne connurent point et qui fait de ce siècle le plus impersonnel de nos siècles littéraires,—tout un genre nouveau qu'on pourrait cataloguer sous le nom deroman de voyage, la prétention de ceux qui cultivent le genre étant tout autant d'enseigner que d'intéresser. Ainsi les romans slaves de Mme Henri Gréville[179], de M. Michel Delines[180],de M. de Sacher Masoch[181], de M. Léon Sichler[182], de M. Ary Ecilaw[183]; les romans anglo-saxons de M. Hector France[184], de M. Bentzon[185], de M. de Jupilles[186], de M. MaxO'Rell[187]; les romans mexicains de M. Lucien Biart[188]; les romans africains de M. Jacolliot[189]et de M. Louis Boussenard[190]; les romans prussiens, bavarois, saxons, etc., de M. Victor Tissot[191]; les romans canadiens et spitzbergeois de M. Xavier Marmier[192]; les romans iraniens de Mme Judith Gautier[193]. Cen'est point là une littérature si dédaignable, et il faut tout au moins tirer hors de pair M. Marmier, M. Lucien Biart et Mme Henri Gréville, pour les peintures qu'ils nous ont faites des mœurs et coutumes de leurs pays d'élection. Le succès de Mme Gréville a baissé, sans doute, à mesure que les Russes, qu'elle avait plus que tout autre contribué à nous faire connaître, nous sont devenus plus directement familiers,—et, à vrai dire, des réputations plus éclatantes auraient pâli devant la révélation d'un Tolstoï et d'un Dostowieski.—Mais pour M. Lucien Biart et M. Xavier Marmier, bénéficiant de l'ignorance où nous sommes encore de la littérature des habitants d'Arispe et de la Nouvelle-Frieslande, il n'y a aucun danger à affirmer avec un critique disparu, M. Marius Topin, queleurs œuvres appartiennent si bien aux pays décrits par eux qu'ils semblent traduits de la langue même de ces pays.

A côté du roman de voyage (et se confondant souvent avec lui) nous placerons le roman scientifique, dont M. Jules Verne[194]est à cette heure le représentant le mieux accrédité. J'estime qu'il serait parfaitement oiseux de se poser au sujet de M. Jules Verne l'éternelle question: «M. Jules Verne a-t-il fait entrer la science dans le cadre du roman ou a-t-il introduit le roman dans ledomaine austère de la science?» Ce qu'il faut reconnaître à M. Jules Verne, c'est son entrain, sa facilité et sa fécondité; il a su, le premier en France, utiliser le merveilleux scientifique, et c'est là surtout ce qui a décidé de son énorme succès. Après lui, je citerai M. de Lamothe[195], qui ne fait souvent, au reste, que le copier; M. André Laurie (Paschal Grousset), dans ses études surLa vie de collège aux Etats-Unis, en Angleterre, en Allemagne, etc.; M. Jean Macé[196]; M. Eugène Parès[197]; et en général lesauteurs duMagasin d'éducation et de récréation, de laBibliothèque rose, duJournal de la jeunesseet de l'Ouvrier.

Joignons-leur, si vous voulez, et puisque aussi bien ils combattent côte à côte dans les mêmes revues, le bataillon des romanciers prédicants, Mmes Zénaïde Fleuriot[198], Mathilde Bourdon[199], Nelly Lieutier[200], Marie Guerrier de Haulpt[201],Maryan[202], Marie Maréchal[203]; MM. Jean Grange[204], Aimé Giron[205], M. du Campfranc[206], etc. C'est un genre où ont brillé jadis Mmes Caro et Craven, mais qui n'a poussé ses vraies fleurs qu'à l'étranger, avec laFabioladu cardinal Wisemann et leVicaire de Wackefieldde ce bon et ennuyeux Goldsmith.

Ces divers genres échappent déjà par certains côtés à la littérature; j'ai bien peur que le roman-feuilleton n'y échappepar tous les côtés à la fois. Quel rapport, je vous prie, entre un écrivain et M. Pierre Ninous[207]? La clientèle des feuilletonistes, ce n'est même plus ce public moyen, vaguement teinté de notions littéraires, des romans de M. Delpit et de M. Georges Ohnet; c'est la grande masse lisante et ruminante, et pour satisfaire cette clientèle qu'il connaît bien, le journal exigera à l'avance de ses feuilletonistes qu'ils renoncent à toute délicatesse de style et d'idée, qu'ils échauffent la bête et la tiennent sur son appétit jusqu'au bout par les mystérieux points d'interrogation de la cinquième colonne. Qu'y faire? Ce sont des exceptions fort honorables, sans doute, queM. Charles Buet[208], M. Jules Mary[209], M. Pierre Zaccone[210], M. Tony Révillon[211], M. Adolphe d'Ennery[212]et deux ou trois autres[213]. Mais ce sontdes exceptions, et le genre n'en est pas moins condamné, non point tant comme inconciliable avec une saine littérature (voyez Paul Féval), qu'à cause des exigences du journalisme contemporain.

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CONCLUSION

Comme on l'a pu voir par ces notes, le roman contemporain, qui, il y a dix ans, allait tout au réalisme, hésite maintenant entre le réalisme et l'idéalisme. A dire vrai, c'est moins les romanciers que le public qui décideront lequel des deux doit l'emporter sur l'autre. Quand le public est à bout d'une veine, disait Sainte-Beuve, il aime à en changer et il adopte vite les auteurs à qui il est redevable d'une série de sensations nouvelles. Ainsi une formule peut être un momentvictorieuse; sa victoire ne durera jamais bien longtemps[214].

Le réalisme a eu d'abord sa raison d'être; ses excès commencent à inquiéter le public qui se reprend peu à peu à une renaissance de l'idéalisme. L'heure est encore indécise, semblable à ces heures troubles du crépuscule, où de larges nappes d'ombre et de lumière sedisputent l'étendue. Elle n'en est que plus favorable pour embrasser le mouvement contemporain dans sa complexité. Le réalisme a produit et produit encore de belles œuvres; l'idéalisme régénéré n'a rien à envier à son rival, et la psychologie de M. Bourget vaut à tout prendre l'impressionnisme de M. de Goncourt. Mais on peut prévoir déjà, à de certains signes avant-coureurs, que le temps du réalisme est passé: les jeunes gens s'en écartent dès leurs débuts, ou ceux que leurs débuts y avaient poussés d'abord font retraite. Les querelles d'écoles recommencent, plus âpres et mieux armées, et c'est des idéalistes que part cette fois l'offensive. Et voici que les maîtres eux-mêmes sont pris d'inquiétude. M. Zola quitte chaque jour un peu de son dogmatisme; siquelque manifeste, comme celui deMarie Fougère, vient tout à coup à rompre la trêve, ce n'est plus lui qui monte sur le mûr et qui pousse la triple clameur: l'Achille du réalisme est définitivement rentré sous la tente.

Pourtant l'heure de l'idéalisme passera, comme va passer l'heure du réalisme, et c'est la fortune de toutes les écoles que ce continuel déclin et cette continuelle renaissance. Prétendre, comme le fit M. Zola, au triomphe absolu, définitif et sans discussion, quelle chimère! Dans la conclusion de son beau livreLe réalisme et le naturalisme dans la littérature et dans l'art, M. David-Sauvageot, rappelant le mot d'Ampère sur les épopées du moyen âge: «Toute combinaison de nationalité dégage de la poésie», semble prévoir un temps où la pénétration réciproquedu génie français et du génie russe communiquerait une nouvelle vie au réalisme des deux races. Nous emprunterions aux Russes cette foi, cette émotion, cette pitié sincère pour les humbles, ce souci passionné des hauts mystères qui rachète leur amour pour l'inconscient et l'obscur; nous leur donnerions en retour nos habitudes de précision et de méthode. «Ainsi l'art serait renouvelé à la fois par l'ardeur et par la lumière.» C'est le rêve d'un noble esprit; j'ai peur que ce ne soit jamais qu'un rêve. On a dit beaucoup de mal d'un de nos plus illustres contemporains qui ramenait tout au tempérament. Sans doute, c'est un facteur qui n'est point négligeable, et, comme il est vrai qu'il y a des races plus réalistes ou plus idéalistes, il paraît vrai aussi que le tempéramentde l'écrivain balancera toujours les autres influences. N'est-ce pas M. Paul Alexis qui raconte que dans sa toute première enfance, M. Zola faisait le désespoir des siens par son bégayement, et que le premier mot qu'on lui entendit prononcer avec netteté, ce fut (j'en demande bien excuse) ce vocable gros de promesses: cochon? L'anecdote a son intérêt; je n'en prétends point conclure au néant de l'éducation et à la toute-puissance du tempérament; avouez cependant qu'elle donne à songer et que ce n'est point là une enfance comme on nous raconte de Platon et de Virgile. Mais je veux croire au contraire à une certaine efficacité de l'éducation. Je reconnais que l'éducation agit sur l'individu pour le fortifier ou le contrarier dans la direction naturelle de son esprit:d'où, quelquefois, ces ruptures d'équilibre, ces antinomies choquantes, qui accusent dans un même écrivain les tendances les plus opposées; mais d'où aussi, dans notre littérature, cette continuité, cette suite, ce long enchaînement des œuvres et des hommes, qui lie l'une à l'autre les générations en apparence les plus hostiles, Zola à Hugo, Hugo à Boileau, Boileau à Ronsard. L'esprit a commencé par se soumettre au passé; il lui a emprunté ses habitudes et sa méthode, quitte à rompre brusquement et à s'inventer une formule nouvelle, mais non point si nouvelle qu'elle n'ait gardé dans l'application quelque chose des formules antérieures. L'éducation seule, une tradition sévère, patiente, reconnue et acceptée de tous, a pu ce miracle de conciliationet d'union. Or, bien ou mal, c'est un fait assuré que la tradition s'en va en littérature. J'ai réussi à établir un peu d'ordre dans un livre comme celui-ci, qui embrasse un cycle assez large; la chose eût été impossible, si je m'en étais strictement tenu aux deux ou trois dernières années. Regardez avec attention: dans le roman, dans la poésie, au théâtre, partout le spectacle se ressemble. Il y a encore des maîtres, des écoles, des systèmes, et personne pour les suivre. Où va-t-on? On s'interroge, on cherche. Quoi? Nul ne sait au juste. Idéalistes et réalistes, tous vous diront que les anciennes formules ont fait leur temps et qu'on n'en veut plus. Mais cette belle entente crève en fumée, dès qu'il s'agit de déterminer la formule nouvelle. Et les préfaces succèdent aux manifestes,les théories aux poétiques. M. Prévost donne la réplique à M. Champsaur, lequel dispute avec M. Thierry sans pouvoir tomber d'accord avec M. de Brinn'gaubast. C'est le triomphe de l'individualisme,—un vilain mot, sans doute, mais le seul propre à caractériser cette fin de siècle turbulente et confuse, et dont l'avenir déconcerte toute prévision.

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