C'est à une autre sorte de public que s'adressent, du haut de leur chaire ou du coin de leur confessionnal, M. Louis Ulbach et M. Arsène Houssaye, M. Octave Uzanne et M. Alexandre Dumas fils. On les trouvera groupés dans ce chapitre. Un peu bien divers de ton et de fond, ils ont je ne sais quelle commune et obscure tendance à l'apostolat, et cela leur peut faire une parenté.
Mais vraiment, quand on parle du romancier chez M. Alexandre Dumas fils,on baisse la voix et il semble qu'on parle d'un défunt. Qui se souvient deTristan le Roux, deTrois hommes forts, deLa vie à vingt ans, duRégent Mustel? «Pourtant, dit M. Barrès[80], en ces années d'apprentissage, où il tâche à réussir par l'imagination, M. Dumas raisonne déjà ses facultés. «Mon père, disait-il plus tard à Lindeau, mon père partait d'un fait, je pars d'une idée.» Et dansAntonine, il se déclare déjà moraliste: «Le roman, dit-il, est plus qu'un miroir, c'est un avertissement... Le roman doit être un guide.» Son raisonnement tâtonnait encore sur la forme d'art qu'il choisirait. Mais déjà son instinct de moraliste, élargissant ses ambitions, lui montrait des consciencesà diriger, toute une mission plus féconde que la vie brillante de l'éblouissant conteur que fut son père, déjà son sentimentalisme et cette âme élégiaque qui soupire en sa large poitrine le vouaient à l'étude de l'amour, à l'analyse deshommes et femmes d'amour. Il fallait une expérience de son cœur pour qu'il cessât d'imiter les héros de son père, pour qu'il s'essayât à être soi[81]. C'est après tous ces trébuchementsque M. Dumas y atteignit. Quinze romans maladroits attestent son acharné labeur. Comme Balzac, comme tant d'autres des plus grands, il n'eut pas de naissance le don littéraire[82]. Par l'étude, il acquit deux qualités étroites, mais puissantes:la concentration et le mouvement. Elles furent tout son style.»
Moraliste plus apaisé, mais non pas moins curieux, à solutions moins brutales, mais plus pratiques, M. Louis Ulbach[83]s'entend, comme M. Dumas fils, aux faits de conscience, et, avec une subtilité de casuiste, les analyse à fond et les résout presque toujours de manière à sauvegarder la loi morale. C'est un «directeur» incomparable. Il sait toutes les inclinations du cœur, excelle à débrouiller les situations les plus délicates, possède pour les petits malaises de la vie amoureuse, pour les troubles des sens à tous les âges, d'admirables recettes familières, et il vous les donne sans pédanterie, avec sa longue expérience,sa fine bonhomie et sa grande douceur de parole. Lisez, je vous prie, si vous ne l'avez déjà fait, laConfession d'un abbé, lesInutiles du mariage,Autour de l'amour. L'éducation du cœur le préoccupe avant tout. Il est de l'avis de Fontenelle que, pour bien vivre, les plus petits sentiments valent mieux que les plus belles réflexions. Volontiers encore je me le figurerais comme un de ces sages d'autrefois, dissertant à loisir du noble amour, sous les platanes emplis du chant des cigales divines. Peut-être n'est-il point le maître du chœur. Ce serait M. Renan, si vous voulez, qui tiendrait ici la scytale; mais M. Ulbach ferait à merveille Eryximaque ou Agathon.
Et M. Arsène Houssaye, lui, ferait Alcibiade. Il en eut la beauté, que desaèdes chantèrent[84]; il en a hérité la grâce, et aussi la légèreté, le rien, ce don charmant de discourir d'abondance en mots fleuris et doux. Les livres de M. Houssaye[85]sont les confessions de ses amours, et il apparaît qu'elles furent belles et précieuses. La leçon qu'il en tire est bien simple, c'est qu'il faut aimer, et puis aimer encore.
Ce conseil d'une philosophie agréable, un moraliste de la même école, M. Octave Uzanne, l'appuierait, je crois, très volontiers. Il a défini lui-même ses livres des «essais pimpants, irradiés de couleursgaies, qui chassent de l'œil la monotonie du noir.» La définition est un peu subtile, mais elle dit bien l'auteur. Je l'emprunte auMiroir du monde, qui est un livre de réflexion fine et vive, dans la manière des conteurs galants de l'autre siècle. Ce n'est point là, peut-être, une morale très élevée; mais après tout elle contenta nos pères; elle fut celle des plus Français de notre race, et la mode, en France, n'a pas toujours été à l'hypocondrie et à l'austérité.
Il me reste à nommer les humoristes. Car ce sont des philosophes aussi, moins attachés à la lettre du dogme, moins disciplinés sans doute, sortes d'enfants perdus tiraillant sur la vie un peu à tort et à travers, les Quatrelles[86], les Véron[87], les Hervieu[88], les Claudin[89], les Grosclaude[90],—etM. Taine[91], au temps qu'il faisait Graindorge à laVie parisienne, et M. de Pontmartin, quand il fréquentait chez Mme Charbonneau[92]. Ils ont le piquant, le dégagé, l'à-propos, et ils s'appellent Aurélien Scholl[93], Pierre Véron, Emile Blavet[94]. Vous trouvez une fleur de grâce jusqu'en leurs pires débauches, et ils s'appellent Quatrelles ou Mouton-Mérinos[95]. Est-cel'esprit de mot, le sens du saugrenu, la charge? Ils s'appellent Grosclaude ou Chavette[96]. S'ils mordent ou égratignent, pour le coup de dents ils s'appellent Henri Rochefort[97], pour le coup de griffes Paul Hervieu et Gustave Claudin. Mais coups de griffes ou coups de dents, ne vous effrayez point. Cela reste véniel et nos gens se font plus mauvais qu'ils ne sont. Leur doyen, Alphonse Karr[98], quand sesGuêpespiquaient encore, n'a point fait, que je sache, de blessures bien cuisantes. Le fonds général de leur esprit, c'est la malice, et cette malice-là est aussi éloignée des macabreries saxonnes ou des métaphysiques germaines qu'unepochade de Forain peut l'être d'un fusain duPunchou d'une enluminure de laBerliner-Ragg. C'est de l'esprit français, toujours.
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CHAPITRE VLES RUSTIQUES
Emile Pouvillon.—André Theuriet.—Jules de Glouvet.—Erckmann-Chatrian.—Ferdinand Fabre.—Robert de la Villehervé.—Charles Canivet.—Gustave Guiches.—Antony Blondel.—Léon Duvauchel.—Joseph Caraguel.—Emile Dodillon.—Léon Deschamps.—Jean Sigaux.—Gaston d'Hailly.—Maurice Jouannin.—F. de la Biotière.—Pierre Arnous.—Georges Renard.—Pierre Maël.
Ce n'est qu'un petit clan, car la mode n'est point aux choses rustiques. Quelques-uns,pourtant, ont forcé l'attention des gens de Paris: André Theuriet, avec les combes et les sapinières des monts lorrains; Emile Pouvillon, avec les bordes du Quercy; Erckmann-Chatrian, avec les grasses prairies de la Meuse; Jules de Glouvet, avec la Loire, les barquettes des saumoniers, les joncs tristes qui sifflotent au vent; Ferdinand Fabre, avec les durs et secs paysages des Cévennes; d'autres encore, qui du Dauphiné, qui de l'Anjou, qui de la Normandie, chacun d'eux avec les façons et l'accent du terroir natal. Mais la nature est leur vrai «héros» à tous. Ils l'aiment pour sa physionomie ondoyante, ses aubes laborieuses, ses pleins ciels, ses crépuscules indécis, ses alanguissements, ses sommeils, ses éveils, ses voix, son inconnu. Leurs livres ressemblent àce beau pastel de Millet:La plaine, tout aride et désolée, et puis le jour gris qui monte, et, dans un coin, mal indiquée et sensible à peine, la silhouette d'un pastoureau coulé dans sa houppelande. L'homme ne tient guère plus de place chez eux. Ils vont d'abord à la nature. Ils la sentent comme ils l'aiment, profondément. Pour décrire cette nature une et diverse des pays de France, chacun d'eux a trouvé l'épithète vraie, le verbe et le mot qui peignent, et M. Jules Lemaître a pu dire très justement qu'on formerait, en réunissant leurs tableaux, une sorte de géographie pittoresque et morale de la patrie française[99]. Et cette géographie serait nuancée et précisepour les paysages, certes, mais la plus conventionnelle du monde pour les paysans. Je demanderai seulement qu'on les écoute parler. Sauf les mots de patois, rares du reste et cachés dans la foule, et quelques locutions où perce un coin de terroir, les paysans de M. Theuriet, de M. Pouvillon et de M. Fabre, qui sont d'extrémités opposés, parlent une langue artificielle et voulue, d'une naïveté déterminée d'avance, et la même pour tous. Cette langue-là, vous l'avez entendue déjà dans lesMaîtres-Sonneursde George Sand, qui la parla peut-être la première. Je la crois parfaitement fausse. Elle est faite d'archaïsmes et de flexions verbales au goût du populaire. Elle est bien gracieuse, souvent, et fort peu exacte, toujours. Observez que je constate la chose sans arrière-penséede blâme. Entre les véridiques coups de gueule de Buteau[100]et le petit babil arrangé d'une Cézette[101], je suis très nettement pour le babil de Cézette. Il me suffit qu'il soit la traduction d'un état d'âme, et que la naïveté, qui n'est pas toujours sur les lèvres, se retrouve dans le cœur et dans l'esprit.
Cette naïveté, qui est le premier trait des natures paysannes, M. Pouvillon l'a rendue merveilleusement. Voyez, je vous prie,L'Innocent,Jean-de-Jeanneet cette mêmeCézette. Comme on les aime et comme ils feraient envie, si l'on ne devinait derrière eux la silhouette brutale d'une Rouzils, orgueilleuse et sotte, ou d'un Guiral[102], rapace et matois! L'auteur a beau s'en cacher: cette vie deschamps, où il semble qu'il nous appelle par horreur des dépravations urbaines, le mal y prime encore le bien; les joies y sont rares, la lutte tout aussi âpre et tragique qu'à la ville. Avec leur gai parler fleuri, ces paysans ont l'âme de juifs plus que de chrétiens. L'optimisme de l'auteur (puisqu'il se tient optimiste) est surtout dans l'opposition qu'il fait de ces caractères misérables et petits avec la nature qu'il aime pour sa bonté et sa beauté, l'or de ses chaumes et la fondante douceur de ses couchants. Elle est le personnage de premier plan, la maternelle et la consolatrice à qui son livre est offert, comme un bel hymne. Il semble qu'à lui aussi elle soit apparue, une nuit d'été, dans son voile plein d'astres, et qu'il se soit écrié comme le voyant de Madore: «Sainte déesse, éternelleprovidence des hommes, toujours prodigue de tes bienfaits, tu as pour les malheureux la double affection d'une mère. Nature, tout ce que peut un fidèle comme moi, je le ferai; je garderai tes traits gravés dans le secret de mon cœur, et de ce cœur je veux faire un temple où soit adorée jusqu'à la mort l'image de ta divinité!»[103]
C'est la prière de tous les grands amants de Cybèle, et j'aurais aussi bien pu la prêter à M. André Theuriet qu'à M. Pouvillon. On a dit de M. Theuriet[104]qu'il se consolait des hommes avec des paysages, et que c'était à peine si la réconfortante fraîcheur de ceux-ci réussissait à compenser la laideur morale deceux-là. Et l'on a dit encore qu'à le lire il semblait qu'il eût plusieurs âmes; et le malheur, c'est qu'elles ne sont point faites toujours pour s'harmoniser. Son âme de poète dégage les choses avec une délicatesse dont rien n'approche. Mais le botaniste et l'entomologiste qui sont aussi en lui se complaisent à des minuties de catalogue, à des puérilités savantes où toute flamme s'éteint. Il y a même chez lui (qui le croirait?) une sorte de Prudhomme latent, qui écrit gros, pense communément, et dit des jeunes filles qu'«elles sont avancées pour leur âge[105].» Ce M. Prudhomme-là n'intervient que par exception dans les livres de M. Theuriet. Des phrases comme celle que j'ai citée sont rares ettrouvent presque leur excuse dans le hâtif de la composition. Il a, par ailleurs, d'admirables élans, une tristesse infinie, et dans ses peintures une touche molle et douce qui est sa marque. Peut-être se laisse-t-il trop aller à lui-même. En tels endroits, sa peinture n'est qu'une juxtaposition de couleurs qu'il n'a pris ni le temps, ni le soin de fondre. Je note un passage, dans leJournal de Tristan, où en dix lignes il décrit une mer bleue, des falaises d'un jaune d'ocre, une montagne auréolée de lilas, un cap gris, des roches d'un noir humide, des châtaigneraies vert foncé, des maisons blanches, et trois vaches rousses. Bleu, jaune, lilas, gris, noir, vert, blanc, roux, je doute que l'imagination reproduise un tel paysage. Il en est pour elle des couleurs comme des lignes: elle ne sereprésentera pas plus l'intérieur d'un kaléidoscope que les mille côtés d'un chiliogone[106].
C'est, chez M. Theuriet, excès d'abondance, et, pour cette qualité qu'il pousse jusqu'au défaut, on l'aimera toujours plus qu'on ne l'admirera. M. de Glouvet a lui aussi de l'abondance, mais d'une autre sorte. Si M. Theuriet voit la nature en poète, M. de Glouvet la voit en agronome, comme il voit la société en magistrat. Des romans qu'il a écrits[107],on peut extraire des documents curieux, des rapports probes et substantiels sur la vie des bois et des eaux. Mais, et sauf dansLe Père, où il est vraiment supérieur à lui-même, on n'y sent point autre chose que l'acuité d'un œil qui détaille et inventorie, et qui proprement regarde sans être affecté. La vie, comme il la montre, ne laisse rien dans l'esprit. Si le détail a son importance, tous les détails ne l'ont point. Quand M. Daudet nous décrit de petites maisons d'ouvriers «qui se serrent les unes contre les autres, comme pour s'aider à supporter leur misère[108]», je n'ai que faire d'autres renseignements. Et de même, quand MM. Erckmann-Chatrian nous peignent un lever de jour en Alsace,«le soleil pâle montant dans la brume, les maisonnettes aux larges toitures de chaume regardant de leurs petites fenêtres noires[109]», ces traits ramassés et sobres me paraissent bien valoir les minutieux inventaires de M. de Glouvet. Ils nous ont fait aimer l'Alsace et ajouté aux regrets des provinces chères et perdues. Que de bonnes heures passées en compagnie de maître Rok[110], du docteur Mathéus[111], de Koffel le Taupier[112], braves gens, et qu'on aime aussi! Et comme on prend part à leurs petites misères, à leurs joies de rien, à cette vie végétative et douce, et que confine l'orée d'un champ! La natureici est plus délaissée que chez les autres romanciers. Mais elles sont si près de la nature, ces âmes simples des paysans d'Alsace, qu'elle finissent par se confondre un peu avec elle. Au reste, une bonne partie des romans de ces messieurs est du pur roman d'aventure. Dirai-je que je préfère leurs idylles à leurs épopées, que pour cela je les ai classés parmi les rustiques, et qu'une raison analogue m'y a fait ranger M. Fabre, quoiqu'il se soit voué d'abord à la peinture des mœurs cléricales? Je ne conteste point la grandeur farouche de son abbé Tigrane[113], la merveilleuse psychologie dont il a éclairé Lucifer[114]et Barnabé[115]. Mais j'avoue mon faiblepourMonsieur Jean, une de ses dernières œuvres, et la plus parfaite: ce coin d'idylle du Quercy, avec ses châtaigneraies, ses sonneries de cloche, le petit Jean sur l'âne du maire, et la figure sauvage de Merlette à chaque tournant de route; et je trouve aussi que le style de M. Fabre y est plus égal, plus nourri d'expressions de terroir et comme en fleur[116]. De telle sorte que si les études cléricales de M. Fabre avaient déjà fait de lui un maître,en un genre que d'autres n'avaient point abordé, ce roman le classe au premier rang des rustiques et sur le même pied que M. Pouvillon et M. Theuriet.
Ce sont là nos grands rustiques[117]; mais je ne voudrais pas clore la revue sans signaler au moins, de romanciersplus jeunes, quelques œuvres où s'affirme un talent d'observation et de description très appréciable:Le gars Périer, par M. Robert de La Villehervé[118],étude souvent puissante, vive et vraie toujours, laFerme des Gohelet lesHautemanière, deux bons tableaux d'intérieurs normands, par M. Canivet, l'Ennemi, parM. Guiches, un livre où le pastiche du style de M. Zola n'enlève que peu au mérite très réel de l'observation, leRoman d'un maître d'école, par M. Antony Blondel(celui-là même que M. Richepin n'a pas craint d'appeler un Saint-Simon paysan),La Moussièreet leTourbier, par M. Léon Duvauchel (avec telles pages duTourbierque pourrait signer un Theuriet ou un Fabre),Les Barthozouls, par M. Joseph Caraguel, leMoulin Blant, par M. Emile Dodillon,Le Village, par M. Léon Deschamps,Le Paysan, par M. Jean Sigaux,Fleur de pommier, par M. Gastond'Hailly, laGrève de Penhoat, par M. Jouannin, laMuguette, par M. de la Biotière, lesCompagnons du Légué, par M. Pierre Arnous, lesCroquis champêtres, par M. Georges Renard,Pilleur d'épaves, par M. Pierre Maël, toutes œuvres diversement estimables et qui font bien augurer de la jeune école.
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CHAPITRE VILES MONDAINS
Gyp.—Octave Feuillet.—Henri Rabusson.—Ludovic Halévy.—Edouard Droz.—Georges Duruy.
... Je l'allai voir et lui dis d'abordée:
—Monsieur l'homme du monde, que pensez-vous de nos romanciers mondains?
Il se recueillit.
—Monsieur, me répondit-il, je pense qu'on les a nommés ainsi, parce que le monde, qui lit peu, ne les lit pas dutout. Ils sont quatre ou cinq, sans plus. Car je ne tiens pas pour mondains M. de Goncourt ni M. Bourget, quoiqu'ils aient écrit sur le monde[119]. Mais leur littérature est trop savante. Ils réfléchissent sur tout, déduisent et induisent, et il est visible qu'ils songent à satisfaire leur propre curiosité plus qu'à exciter la nôtre. Ce sont des philosophes. Tout autre est le romancier mondain. Celui-là n'a cure d'être profond. Il lui faut plaire, d'abord, et pour ce s'accommoder aux exigences d'un public qui, à mesure qu'il est moins dégrossi, raffole davantage d'élégance et de bel air. On ne lui demande aucune sincérité. Ses drames et ses comédies se donneraient dans l'azur, qu'ils n'auraient ni plus nimoins de consistance. VoyezSibyllede M. Feuillet, et voyezL'Abbé Constantinde M. Halévy. Le grand monde y est aussi scrupuleusement dépeint, à peu près, que le monde bourgeois, ouvrier et paysan, dans les œuvres complètes de M. Emile Zola.
Eh bien, s'ils n'ont, comme vous dites en votre langue, MM. les journalistes, d'autres moyens d'information que les romans de M. Feuillet ou de M. Zola, j'imagine que nos petits-neveux seront fort gênés un jour pour se faire une idée de la vie contemporaine. On s'y reconnaît à peine aujourd'hui. Que sera-ce dans deux cents ans? Puisque vousfaites tant que de me consulter, sachez que vos idéalistes et vos naturalistes sont aussi loin de la vérité les uns que les autres. Il n'y a peut-être eu en ce siècle que deux écrivains exacts, informés, fidèles décalques de la vie qu'ils ont représentée; et, par un contre-sens inexplicable, on n'a voulu voir en eux,—au lieu des très sincères historiographes qu'ils sont,—que des à-peu-près de vaudevillistes. Je vous parle de Henri Monnier et de Gyp. Et ne cherchez pas là un paradoxe. Les scènes de Monnier et de Gyp sont minutieusement vraies. Pour retrouver Jean Hiroux[120], il n'y a qu'à ouvrir les gazettes judiciaires. Et, de même, croyez bien quePaulette, Bob et Loulou[121]agissent et parlent dans la vie comme les fait agir et parler Gyp. Tenez, j'ai là une sorte dememorandum, où je me suis amusé, jadis, au jour le jour, à noter les menues aventures de mes débuts dans le monde. Gyp n'avait pas encore publiéAutour du Mariage. Méditez-moi ces deux traits, Monsieur:—«Une demoiselle de seize ans (grâce pour le nom), fardée et maquillée comme une femme de quarante, profitant de l'absence de ses parents pour courir les petits théâtres au bras de son frère à peine plus âgé qu'elle, et, sur le devant de la loge où ils se sont assis, bien en vue, cette requête de la mignonne:
«P'tit frère, dis-moi donc zut, tout haut, qu'on croie qu'tu parles à ta maîtresse».—Et ceci:—«Déclaration d'une demoiselle de dix-huit ans à son cavalier: «Oh! vous, je ne vous épouserai pas. Vous n'êtes pas suffisamment bête pour faire un mari. Mais votre tête me va. Tout de bon! Je veux des amants chics; vous viendrez le troisième, hein? Il y en a deux d'inscrits avant vous.»—Et elle les nommait. Reconnaissez-vous les petites amies de Paulette, monsieur le journaliste, ces idéales jeunes filles, dont M. Feuillet a dit, dans un accès de franchise, qu'elles tenaient entre elles des conversations à faire rougir un singe? Revenez à la Sibylle du même M. Feuillet, et voyez, je vous prie, où est la vérité.
Non, non, ce n'est pas le «monde» qui fait le succès de ce qu'on nommela littérature mondaine. Peut-être y touche-t-il, du bout des doigts, pour comparer la copie à l'original, mais il sait d'avance que cette fois encore l'original n'aura pas été rendu dans ses extrêmes délicatesses et ses infinies nuances, et il a plaisir à se sentir si impénétrable toujours. Croyez que M. Feuillet et M. Rabusson et M. Droz et les autres n'obtiennent pas plus grâce à ses yeux que n'en obtint Balzac, et que seule, entendez-vous, seule, Gyp a pu jusqu'ici étonner ces grandes dames par l'impressionnisme hardi et l'instantanéité de ses reproductions[122]. Et comment le monde ne ferait-il pas bon marché de vos romanciers mondains? Ce sont pour lui comme pour lebaron Desforges, deMensonges, des «phonographes bêtes ou qui mentent». Leur clientèle est ailleurs: rue Saint-Denis, au Temple, au Marais, un peu partout dans le gros public des commissaires-priseurs, des notairesses et des quincaillières. Ces gens-là sont jaloux, n'importe par quel interstice, par un écho duGil-Blascomme par le livre du jour, de pénétrer en idée dans des salons où ils n'iront jamais autrement. L'inconnu jusque dans cette forme les attire, et ils éprouvent le même charme à la mondanité d'un Feuillet que nous en trouvons, nous autres, à l'exotisme d'un Loti.
Et M. Feuillet ne l'ignore pas. Quand éclata, il y a quelques années, la tourmentenaturaliste, on put craindre un instant pour la fragile clientèle de ce romancier. Ce fut un nuage, et qui passa. M. Feuillet, qui avait eu le bon esprit de survivre à cette réaction, y gagna un regain de succès[123]. D'autres se mirent à sa suite que vous connaissez, MM. Rabusson, Halévy, Duruy, Droz. Le monde, ou ce qu'on appelle ainsi, s'était fort accru dans l'intervalle. Au monde du faubourg Saint-Germain, étaient venus s'ajouter, comme par stratification, le monde du faubourg Saint-Honoré et celui de l'Arc-de-Triomphe. Déjà, en 1868, un des vôtres et des plus spirituels, M. Scholl, pouvait écrire en toute raison: «Le faubourg Saint-Germain est moins fermé.Il se forme une société composée de gens intelligents de tous les mondes. On est moins absolu, moins exclusif qu'autrefois et l'on s'en trouve bien»[124]. Intelligents est peut-être de trop, et je ne sache pas que l'on s'en trouve si bien. Mais il est très exact qu'aujourd'hui toutes les barrières tombent ou vont tomber. Le monde, c'est le luxe, voilà la vérité, et c'est M. Rabusson qui a eu le mérite de la découvrir. Ah! il ne lui est pas tendre, à ce luxe! On a fort joliment remarqué (qui donc, déjà?) que M. Rabusson n'était qu'un Feuillet retourné. Mais Sainte-Beuve avait dit de M. Feuillet lui-même qu'il n'était qu'un Musset converti[125]. Et ce que Sainte-Beuve disait de cette conversion,on pourrait le reprendre et l'appliquer à l'auteur deMarcelle[126]. Comme M. Feuillet procède de Musset, M. Rabusson procède de M. Feuillet; mais lui aussi, en homme d'esprit, il ne cherche à imiter son maître qu'en le contredisant. Et de cette sorte, rien qu'à prendre le contre-pied des théories de M. Feuillet, en substituant, par exemple, le pessimisme et le dandysme du jour à l'optimisme béat d'il y a trente ans, il fait lui aussi du «neuf»; il fait, sinon mieux, du moins autrement que son maître, et c'est pourquoi il a réussi. Dans tout succès un peu vif, conclurai-je avec Sainte-Beuve, il y a de ces contrastes et de ces à-propos.
Tenez,L'Abbé Constantin? M. Ganderax[127]a pu dire que le roman de M. Halévy, en littérature, il y a juste sept ans, fit l'effet d'un 9 thermidor,—sans guillotine. Relisez-le. Que cette peinture vertueuse et morale de la société soit plus exacte que les autres, c'est dont je doute et dont se soucie fort peu, au reste, M. Halévy. Il lui suffit que ce soit une idylle possible ou simplement vraisemblable. Et il a bien raison! Malgré tout, j'éprouve quelque gêne à apprécier cette seconde manière de M. Halévy. On le savait curieux, léger, sceptique. Il était pour une grande part dansla création de cette petite et si vivante toquée de Frou-Frou[128]. Après quoi j'ai peine à saisir le fil pour passer àL'Abbé Constantin. Cela vous a un air de gageure, l'accomplissement d'une promesse faite avant son mariage académique à quelqu'une de nos pieuses douairières qui le chaperonnait. Mais, pour être toute de tête, je n'en vois pas moins ce que cette littérature a de rare et de délicat. J'y trouve ce goût, auquel on ne croit plus guère, et qui n'est que le sentiment de la mesure. La plaisanterie y naît d'elle-même, sans qu'on la pousse, et comme une jolie fleur au milieud'un parterre naturel. Voici un éloge de blasé: mais je ne sais pas de roman qui fatigue moins. On quitte M. Zola avec des maux de tête et des hallucinations, de gros cauchemars de viandes ou de légumes. M. Bourget lui-même veut être feuilleté doucement, aux heures grises et crépusculaires, plus que lu tout d'une traite. Mais l'exquise après-dînée qu'on passe avec M. Halévy! On n'a besoin d'aucun effort, parce qu'il n'y en a point non plus chez le romancier. On n'y est point arrêté, surpris, chatouillé et à la longue énervé, comme chez les Goncourt, par des rencontres de verbes et d'épithètes rares. C'est encore, en fait de style, ce que je sais de plus parisien. Rien de banal ni d'outré, certes, quelque chose qui glisse et froufroute et n'étale ni paillettes ni verroterie, la grâce d'unejolie femme décolletée dans un salon bien tenu.
Mais si ce décolletage sait bien où s'arrêter, avec M. Halévy, il n'a plus de mesure, avec M. Droz. Je voudrais m'en défendre: mais toutes ces manières, ces précautions de style et ces enguirlandements autour d'une situation franchement libertine, me rappellent les jeux de cartes que des industriels malpropres débitent à l'oreille des gens, sur le boulevard. Au juger, et pour qui ne connaît point le mystère, cela demeure inoffensif et anodin, avec des airs candides de sujets de genre. A la lumière, l'obscénité transparaît.Monsieur, Madame et Bébéest un peu dans ce cas. Mais M. Droz a fait pénitence, depuis, et cela seraitbien, sans doute, si l'excès de son repentir ne l'avait condamné à la littérature terriblement honnête deTristesses et sourires[129]. Le succès l'a récompensé. J'en suis ravi. Mais il faut croire qu'il y a un dieu pour les pédants, puisque de tels livres s'impriment et se débitent, et font des réputations. Oui, monsieur, ne secouez pas la tête, des réputations. Et vous en avez une autre preuve bien distinguée dans la personne de M. Duruy. Ce jeune homme fut cacochyme à vingt ans. Les muses lui avaient été avares de sourires, et il dut à cette austérité de régime le succès de sa littérature[130]. On m'affirme que M. Duruy, pour avoir traversé l'école normale, se fait figure d'unpsychologue, et on me dit encore que, de n'avoir point fréquenté la Boule-Noire, il tient que l'idéalisme n'eut pas de servant plus scrupuleux. Si l'on appelle idéalisme la négation de la vie, la substitution d'un rêve sans consistance à la réalité logique, va pour idéalisme. Il en est un moins éthéré, plus voisin de nous, qui ne traite pas la vie avec ce sans-gêne, qui choisit, élimine, néglige volontiers de nous renseigner sur les fonctions du gros intestin, s'occupe médiocrement du corps, mais retient toute l'âme. C'est l'idéalisme d'un Racine et, par endroits, d'un Anatole France. M. Duruy en est loin, avec de belles prétentions à y toucher. Peut-être aussi se figure-t-il qu'il suffit de peindre le «grand monde» pour être un idéaliste. Si vous voulez bien, nous le renverronslà-dessus à notre amie Gyp, qui n'est point une idéaliste, Dieu sait! mais qui connut le monde et le rendit comme elle le connaissait...[131].
—Sur quoi, je pris congé...
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CHAPITRE VIILES NOUVELLISTES
Charles Monselet.—Aurélien Scholl.—Théodore de Banville.—Paul Arène.—Guy de Maupassant.—Armand Sylvestre.—François Coppée.—Catulle Mendès.—Quatrelles.—René Maizeroy.—Arsène Houssaye.—Pierre Véron.—Augustin Filon.—Edmond Lepelletier.—Paul Ginisty.—Hugues Le Roux.—Maurice Talmeyr.—Joseph Montet.—Charles Leroy.—Armand Dayot.—Jean Destrem.—Henri Carnoy.—Eugène Chavette.—Théo-Critt.—Dubut de Laforest.—Paul Alexis.—JulesMoinaux.—Edmond Deschaumes.—Horace Bertin.—Eugène Mouton.—Harry Allis.—Félicien Champsaur.—Eugène Guyon.—Edouard Siébecker.—Coquelin cadet.—Etincelle.—Auguste Germain.—Alexandre Pothey.—Albert Cim.—Mme Jeanne Mairet.—Louis Tiercelin.—Charles Buet.—Oscar Méténier.—Rachilde.—Léon Barracand.—Jean Rameau.—Adrien Marx.—Alphonse Allais.—Divers.—LaVie parisienne.
Les nouvellistes ou «novellistes» sont aujourd'hui légion, et je ne puis songer à les énumérer tous, car tous nos écrivains, ou presque, se sont établis nouvellistes. On y mettait plus de discrétion jadis. La nouvelle n'était cultivée que du petit nombre, et ce petit nombre ne comptait que des délicats. Souvenez-vous de Nodier et de Mérimée. Et rappelez-vousaussi Charles de Bernard. Il faut regretter ces temps lointains, où la nouvelle, en son raccourci savant, avait encore quelques droits à passer pour le fin mot de l'art. Nos pères, qui étaient des classificateurs émérites, la plaçaient au-dessus du roman. Peut-être n'avaient-ils pas tort. La nouvelle, en ces âges naïfs, faisait pendant au sonnet. Une nouvelle sans défaut illustrait d'un coup son auteur, et Becquet, ignoré la veille, n'avait qu'à écrireLe mouchoir bleupour devenir «quelqu'un».
Nous sommes faits autrement. Sans doute aussi que l'excès nous a un peu gâtés. Mais s'il est vrai qu'en ces dernières années les nouvelles se soient multipliées au point de fatiguer le public et par contre-coup les éditeurs, n'est-ce pas uniment la faute des gazettes qui sesont avisées d'en demander aux écrivains jusqu'à deux, trois et quatre par jour? Leur talent s'est dépensé à cet effort quotidien. Pour une nouvelle bien venue, que d'autres où la lassitude se marque! De celles-là, je voudrais n'avoir point à vous parler. Mais vous savez comme les recueils se font, et s'il n'y a dans le monde que quelques-uns d'entièrement accomplis, n'est-ce point, cette fois, la faute des écrivains eux-mêmes qui y entassent pêle-mêle leurs productions mauvaises et bonnes, jusqu'à concurrence des trois cents pages réclamées par l'éditeur?
J'imagine une sorte de défilé des nouvellistes, où nous verrions Monselet[132], qui a gardé dans la vieillesse ses grâces aimables; Aurélien Scholl, l'esprit fait homme; Théodore de Banville, magnifique et abondant; Paul Arène, baigné de soleil; Maupassant, qui tient la vie dans une anecdote; Armand Sylvestre, dont les larges gauloiseries éclatent tout d'un coup en couplets lyriques; François Coppée, le poète desContes en prose; Catulle Mendès, le raffiné desIles d'amouret duNouveau Décaméron; Quatrelles, l'humour, la verve, le diable-au-corps; Maiseroy, confesseur né des Parisiennes, le moins discret et le plus coquet des confesseurs; Arsène Houssaye, d'un charme alangui et doux; Pierre Véron,un gamin de Paris promenant au hasard des jours sa belle humeur gouailleuse; Augustin Filon, le pur lettré desNouveaux contes; Edmond Lepelletier, dont lesMorts heureusesenferment de petites merveilles; Ginisty, qui, avant de devenir le scrupuleux annotateur qu'on connaît, a écrit ce joli livre:Quand l'amour va, tout va; Hugues le Roux, passé maître-chroniqueur et maître-romancier, maître-nouvelliste par surcroît; Talmeyr, d'une pénétration si aiguë; Montet, qui émeut; Leroy, qui fait rire aux larmes; Armand Dayot[133], en qui le bon conteur s'allie au bon critique; Destrem[134],un Parisien de Paris, et c'est dire beaucoup; Henry Carnoy, l'exquis élégiaque desContes Bleus; Chavette, le Monnier des concierges; Théo-Critt, le Chavette des casernes; Dubut de Laforest, agrégé des hôpitaux, docteur en tératologie; Paul Alexis, de Médan; Jules Moinaux, du Palais; Deschaumes, qui préluda par lesMonstres rosesà cette belle et sérieuse étude:Le grand patriote; Horace Bertin, trop oublié et dont lesCroquis de provinceméritaient mieux; Eugène Mouton, dont il n'y a qu'à citerL'Invalide à la tête de bois; Harry Allis, observateur amer et souvent profond des misères de l'âme; Champsaur[135],qui est pour l'entrain et le vice de la lignée de Rivarol; Eugène Guyon, l'élégant auteur desSoirées de la baronne; Siébecker, plein de souffle; Coquelin cadet, que les hypocondres élurent pour médecin; Etincelle, qui prêche délicieusement le beau monde, dans sa chaire de la rue Drouot; Auguste Germain, d'un «modernisme» à faire peur; Pothey, qui est le roi de la charge; Albert Cim, malicieux et fin; Mme Mairet, d'une tenue de style toute parfaite dans les nouvelles de sonJean Mérondeet dePaysanne; Tiercelin, dont la muse s'ébat sans voiles au courant d'Amourettes; Charles Buet, le très distingué polygraphe[136]; Méténier, qui pourrait bien avoir découvert nos bas-fonds sociaux; Rachilde, une petite demoiselle alerte et polissonne, toute en nerfs et détraquée à ravir; Barracand, que couva laRevue-bleue; Rameau, le Robert-Houdin desFantasmagories; Adrien Marx, «fusil et plume»; Alphonse Allais, l'ironiste en chef duChat noir; qui encore et quel biais prendre pour énumérer tous les dignes figurants de cette Courtille littéraire[137]?
Mais j'accorderai une place à part aux nouvellistes de laVie parisienne. On ne sait point qui ils sont; ils signent de petitspseudonymes enoupet enip; et l'on est bien étonné, cinq ou six ans après, quand on apprend que ces monosyllabes voulaient dire Halévy, Taine, Henry Maret, Jacques Saint-Cère, Comtesse de Martel. Ce qu'a écrit de l'un d'eux un très délicat critique, M. A. Cartault, peut s'appliquer à presque tous:
«C'est la verve parisienne. Oui, malgréla cohue cosmopolite qui emplit nos rues, le parisien de race existe encore; il a sa manière à lui de voir, de conter, de tenir une plume. Il est avant tout un regardeur et un badaud. Il adore le spectacle, et tout est spectacle pour lui. A la fois très sceptique et très naïf, il a assisté à tant de choses que rien ne l'étonne plus, et pourtant il ne peut s'empêcher de courir à toutes les curiosités. Il est d'haleine un peu courte et ne s'embarque guère dans les grands enthousiasmes. Moqueur et bon enfant, avec un fond de conception aimable et l'habitude de laisser faire, il n'a point l'indignation facile et tonnante. Il y a en lui de la gaminerie. Toujours leste, jamais embarrassé, il se tire d'affaire par une réflexion amusante; l'être auquel ila le plus peur de ressembler, c'est M. Prudhomme. Il écrit pour se divertir, sans prétention, sans banalité, sans emphase. Moderne entre les modernes, il emprunterait volontiers au télégraphe sa rapidité; avec une concision toute boulevardière, il supprime les inutilités: c'est une politesse que d'être bref; en s'exprimant à demi-mot, l'écrivain semble compter sur l'intelligence de l'auditeur. Jadis, on aimait à voir un auteur développer sa pensée en long et en large et se servir des mots avec une virtuosité savante. Aujourd'hui on est pressé; on n'admet, en fait de mots, que le strict nécessaire; le temps est de l'argent; on se hâte, on se bouscule, on supprime au besoin même le verbe...[138].»
Le portrait est joli et fin, non sans une pointe d'ironie. MM. de laVie parisiennes'y reconnaîtront aisément. Et qu'importe leur mépris des règles? C'est une belle chose aussi que l'orthographe; mais Mme de Sévigné ne la savait point.
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CHAPITRE VIIILES ROMANTIQUES
Léon Cladel.—Catulle Mendès.—Clovis Hugues.—René Maizeroy.—Jacques Madeleine.—Henry d'Argis.—M. de Souillac.—Jean Richepin.—Joséphin Péladan.—Villiers de l'Isle-Adam—Emile Bergerat.—Mme Judith Gautier.—Bertrand Robidou.—Jean Rameau.—Elémir Bourges.—Barbey d'Aurevilly.
Et le maître étant mort, ceux-ci sont les héritiers du maître, les derniers romantiques, les grands «faiseurs demonstres» dont la race semblait à jamais éteinte, Léon Cladel, Barbey d'Aurevilly, Catulle Mendès, Joséphin Péladan, Jean Richepin, Villiers de l'Isle-Adam, d'autres. Leur romantisme, pour avoir traversé Beaudelaire, diffère assez peu du romantisme de 1830. Ils ont gardé le souci du rare, de l'exception, des cas isolés et extraordinaires. Et la théorie romantique est là toute. Han d'Islande, Hernani, Quasimodo, Marguerite de Bourgogne, Tragaldabas, Albertus, vingt types, l'incarnent au théâtre et dans le roman, en prose et en vers. Les «monstres» prennent pied dans la littérature. Pétrus Borel fait dévorer un père par son fils, après quoi cet anthropophage s'adresse au bourreau, et, sur un ton d'exquise politesse: «Monsieur le bourreau, je désirerais que vous me guillotinassiez.»O psychologie! Jules Vabre écrit sonEssai sur l'incommodité des commodes; Célestin Nanteuil propose qu'on scalpe les quarante; Gautier les compare à des genoux; Jehan du Seigneur se bat en duel parce qu'on l'a traité de «bourgeois»[139]; Philothée O'Neddy s'écrie dansFeu et Flamme: Les préjugés ont une telle puissance que si j'assassine par hasard l'homme qui a insulté ma maîtresse,
Les sots, les vertueux, les niais m'appellerontChacal...
Et la bonne et douce George Sand elle-même se résigne à «faire des monstres», puisque la mode du temps est auxmonstres[140]. D'autres modes, ni meilleures ni pires, ont succédé à celle-là. Mais à lui être demeurés fidèles, par tempérament ou par éducation, il se sera trouvé les sept ou huit mousquetaires qu'on sait, et ce n'est pas là, après tout, une des moindres curiosités de cette fin de siècle, où, faute d'un concept nouveau, les plus antiques formes d'art ont été tour à tour reprises et rajeunies.
D'abord Léon Cladel. Au physique, un corps d'ogre et une tête de Christ. La tête émerge d'un hoqueton jaune de terre qu'il porte en ville et aux champs et qu'il surmonte d'un feutre graisseux et démesuré, les jours de pluie. Ce costume-là est déjà une indication.
Les titres de ses livres sont aussi très particuliers:Raca,Les Va-nu-pieds,N'a qu'un œil(que ce candide proposa comme feuilleton à laRépublique françaisede Gambetta),Mi-diable,Une brute,Gueuxde marque,Le Bouscassié,L'homme de la Croix-aux-bœufs,Kerkadec le garde-barrière. Tout cela sonne terriblement. Et à la vérité, les héros de M. Cladel sont à la fois terribles et horribles. C'est la lignée de Han d'Islande et de Gilliat. Voit-il ses semblables ainsi? Sans doute. En toute chose, le simple et l'humain sont ce qui frappe et ce qu'on voit le moins. Il faut une psychologie très affinée pour y être sensible. Et peut-être n'est-ce point le cas de M. Cladel, ni des romantiques en général.
Et comme il voit les êtres, il voit les objets. Il n'y a rien d'amusant comme la nature décrite par M. Cladel, si ce n'est peut-être l'histoire commentée par lui[141].Je renvoie sur ce point àN'a qu'un œil, dont les très calamiteuses aventures se déroulent à la veille de la Révolution. Il est malaisé d'accumuler plus d'horreurs (pillages, viols, meurtres, tortures, incendies) en trois cents pages. Mais M. Cladel met à cette besogne une candeur de petit garçon épelant dans une école primaire la leçon de son instituteur. Il n'est point cause, au reste, si les choses lui apparaissent ainsi. La réalité se déforme naturellement pour lui, comme pour ces bœufs dont on dit qu'ils voient les objets quatre fois au-dessus de leur grandeur vraie. Il voit, il pense, il écrit de même.Sa phrase, pareille à ces grosses souches raboteuses, éclate en jets et en enchevêtrements de toute sorte. C'est inextricable; on y étouffe, et il fait bon d'en sortir. Que restera-t-il de son œuvre? Hélas! Vous souvenez-vous de ce Langlade dont parle quelque part M. Halévy? «Langlade était l'auteur de la plus grande phrase de toute la littérature française: cette phrase avait 72 lignes.»—Et c'est tout ce que la postérité se rappelait de Langlade.
Mais M. Catulle Mendès restera. Il restera, parmi les romantiques de la dernière heure, comme le plus magnifique exemplaire de l'art du décalque. Son tempérament ne le disposait à aucun genre bien particulier. Il s'est fait romantique, comme il se serait fait naturaliste ou symboliste avec une égale souplesse. Car c'est un merveilleux virtuose, capable de se plier à toutes langues et de les parler toutes, fors la sienne. Dans son romantisme, il n'y a à bien prendrequ'une chose qui lui appartienne en propre: la sensualité, une sensualité raffinée et d'autant plus excitante, qui n'est pas là seulement pour chatouiller et gagner la clientèle, mais qui s'épand aussi, je crois, par quelque vice de l'encéphale. Dans ce genre, les amateurs possèdent de lui toute une bibliothèque de chaise longue:Pour lire au bain,Tendrement,Lili et Colette,les Iles d'amour,Le nouveau décaméron, de ces livres comme les aimait la belle dame de Jean-Jacques et qu'elle ne trouvait incommodes qu'en ce qu'on ne les peut lire que d'une main[142]. La plupart deces livres sont, au reste, de simples recueils de nouvelles. Mais dans les romans (Zo'har,la Première maîtresse, etc.), la veine libertine coule tout aussi large. Mettons à part, si vous voulez, un livre entièrement beau et sain:Les mères ennemies.
Malheureusement, il n'est pas que cette littérature n'ait fait école. M. Clovis Hugues, qui fut mieux inspiré, jadis, a donné dansMadame Phaétonune contrefaçon assez réussie des romans de M. Mendès. C'est suffisamment lubrique et atourné. Je crois bien que le délicat M. Maizeroy relève aussi du genre. Sur le champ littéraire, tout au moins, l'auteur deDeux amies[143]peut tendre le petit doigt à l'auteur deZo'har. Ensomme, toutes ces classifications reviennent à: dis-moi qui te lit, je te dirai de qui tu procèdes. Ce qui fait que M. Jacques Madeleine avecUn couple, M. d'Argis avecSodome, et M. de Souillac, avecZé Boïm, pourraient bien appartenir à la même école d'indécence et de préciosité.
Avec MM. Richepin, Péladan, Villiers de l'Isle-Adam, celui-ci zingari, celui-là mage, cet autre chevalier de l'Ordre de Malte, nous entrons dans un romantisme plus honnête et quelquefois aussi plus original.
C'est M. Richepin qui l'a dit lui-même: «En moi cohabitent un rhétoricien de la décadence et un zingari de la grande route, rétameur de casseroles, maquignon et acrobate.» Le curieux, c'est qu'il ait vu aussi clair en lui. Rhétoricien, ill'est, par une virtuosité de langue au moins égale à celle de M. Mendès, par l'aisance avec laquelle il se plie au ton de chaque genre, par son amour du lieu commun et de l'antithèse. Je laisse de côté ici le poète; dans le roman, il a des pages de description minutieuse et pointilleuse qui rappellent Dickens[144]; telles de ses tirades à panache sont d'un Alexandre Dumas supérieur[145]; la sobriété et l'horreur muette de certains dialogues font penser à Mérimée[146]; par le heurté et le vif de quelques analyses, il dépasse Vallès[147]; d'autres fois,—moins souvent—c'est M. de Montépin en personnequ'il nous présente, mais un Montépin correct et presque académisable[148]. Du rhéteur, il a encore l'ampleur d'accent, l'adroite sophistique qui sait plaider le faux et le vrai, les généralisations faciles surtout. Ses grossièretés, rhétorique; ses blasphèmes, rhétorique toujours. Il a cherché une affaire au bon Dieu pour avoir l'occasion de jongler avec des vocables plus sonores. Il peut tout, il est capable de tout. Il n'est pas jusqu'à la simplicité qu'il n'ait atteinte quand il a voulu.Sœur Doctrouvéest la merveille du genre. Dans les premières pages deCésarine, rien que par sa notation nette et sèche des choses, il emplit l'âme d'une grande horreur physique. Rhéteur donc, si vous voulez, maisassurément un maître rhéteur, et, comme il dit encore, comme cette étrange Miarka, la «fille à l'ours», qu'un caprice de la destinée jeta de sa roulante tribu à la banalité des villes, une sorte de zingari civilisé, un zingari qui aurait fait ses classes, traversé la rue d'Ulm et les littératures anciennes, et qui garderait du tempérament ancestral les fièvres, les colères, les spasmes, l'amour enfantin du tam-tam et des paillettes, et le culte aussi des grandes choses naturelles[149].
Vous avez vu le zingari; ci-joint le mage. C'est M. Joséphin Péladan que jeveux dire. Que cette magie ne contienne pas un tantinet de mystification, je n'oserais pas l'affirmer; je n'oserais pas affirmer le contraire non plus. M. Péladan a l'air si convaincu, et M. de Gayda, et M. Jouhney, et Mme Olympe Audouard! Dès qu'il s'y mêle une religion, toute pratique devient respectable. Au reste, M. Berthelot vous dira que la chimie est sortie de l'alchimie, que tout n'est point à mépriser chez les théurges, et que c'est à l'un d'eux, par exemple, Cardan, qu'on doit en algèbre la solution des équations du 3edegré. M. Péladan n'a fait, que je sache, aucune découverte algébrique notable. Mais il a écrit sous ce titre général:La décadence latine, une série de romans[150]qu'il estpermis de trouver lourds, confus, prétentieux, mais dont je reconnais ici la très éclatante puissance. Au demeurant livres malsains pour la santé de l'esprit, gardez-vous-en précieusement, âmes faibles déjà. J'aurais peur pour ma raison de vivre avec de pareils livres...
Et s'avance le chevalier de Malte, M. le comte de Villiers de l'Isle-Adam[151]. Ah! peuple de gobeurs que nous sommes! Je ne me soucie guère du chevalier, mais pour le «penseur» comme on dit, c'est le plus beau vide avec la plus belle affectation de la profondeur que je sache[152]. Affectation?Et de quel autre mot d'abord veut-on que j'appelle tout cet étalage de guillemets, de tirets, de points de suspension et de lettres italiques et majuscules, où M. de Villiers cherche ses effets les plus sûrs?—«L'Année Dernière, Au Clair de Lune, au Colosseum, la Petite Voix Séduisante M'EST Venue et M'A DIT: Smith ou Jones (le Nom de l'Auteur N'est Ni Celui-ci, Ni Celui-là), Mon Bon Ami, etc., etc.»—La phrase est de Thakeray singeant chez les snobs d'outre-Manche un charlatanisme analogue: mais, pour leridicule et le creux, pour la manie de fixer sur des riens notre attention surprise et déroutée, elle pourrait être tout aussi bien de M. de l'Isle-Adam. Car, même ce procédé-là, il n'y a rien de neuf chez lui. Et, pour le reste, sa plaisanterie de pince-sans-rire n'est qu'une traduction assez basse de l'humour de Swift; son Tribulat Bonhomet n'est que la caricature du Homais de Flaubert, sorti lui-même du pharmacien anonyme d'Hermann et Dorothée[153]; son macabre fait sourire à côté de celui de Poë, et, dans la farce, Marc Twain, qu'il transpose[154],lui est vingt fois supérieur. Reste son style. Je me garderai d'en rien dire. Il l'a trop bien jugé lui-même, le jour qu'il l'a fait consister en «d'étranges consonnances, presque nulles (oh! combien nulles, parfois!) de signification».
On peut grouper encore à cette place, sous la rubrique «romantiques», quelques écrivains, comme M. Bergerat ou M. Elémir Bourges, dont le romantisme se tempère d'observation. Ce ne sont point des romantiques «purs»; mais la nuance ne laisse pas que d'offrir quelque intérêt.
M. Emile Bergerat est surtout connu par les chroniques qu'il signe auFigarodu pseudonyme de Caliban. Dans ces chroniques-là, M. Bergerat est «zutiste», et c'est un peu lui qui a créé le groupe ou qui l'a baptisé, tout au moins. Romancier,il rentre dans le rang. VoirLe viol, où il y a le souvenir deMlle de Maupin.Le petit Moreauest une étude à part (très honnête, très discrète, attristée et douce) du sentiment maternel.
Mme Judith Gautier, fille du grand Théo et belle-sœur de M. Bergerat[155], reste aussi dans la tradition. On cite ses drames, ses «salons», ses bons mots; on ne cite presque jamais ses romans, et c'est dommage, car il y a de la chaleur et de l'emportement dansLe lion de la victoireet dansLa reine de Bengalore.
M. Bertrand Robidou, qu'on connaît moins[156], a prodigué dans tous les genres,histoire, philosophie, roman, théâtre, poésie, un talent qui semble n'avoir rien perdu à se répandre sur un objet si vaste. Ses vers sont fort beaux, particulièrement l'épisode d'Elohim et Jawehque cite M. Jules Tellier (Nos poètes). Dans le roman, n'eût-il écrit que laDame de Coëtquen, qu'il mériterait une place distinguée entre ses confrères. Mais je recommanderai surtout de luiLes Mériahs, où j'ai trouvé sous la fantasmagorie du sujet un sens philosophique très profond.
M. Jean Rameau est aussi un poète, et ses débuts firent quelque fracas, voici quatre ans. Comme romancier, on cite de luiPossédée d'amouret leSatyre. S'il faut dire, ce dernier livre n'est point tout à fait indigne de M. de Montépin, et telles pages, dans le premier, atteignent au dramatique sombre de Ponson du Terrail.
Le cas de M. Elémir Bourges mériterait une dissertation à part qui pourrait s'intituler:Comment on ne doit pas se faire un style[157]. Voici un romancier plein de vie, très au courant de son art, expert au groupement des personnages et au jeu des sentiments; ce romancier rencontre par surcroît une donnée de premier ordre, quelque chose, si vous voulez, comme la donnée desRois en exil. Bien entendu que le sujet est tout moderne, qu'il ne s'agit point d'une reconstitution archaïque à la Flaubert. M. Bourges est ce romancier-là, et pour traiter ce sujet-là, avec ces qualités-là, il ira emprunter à Saint-Simon (voyezla belle idée), au maître du style soudain, primesautier, tout en à-coups, au classique par excellence de l'incorrection et de la négligence, quoi? Ses incorrections, ses négligences d'abord; il se fera un cahier de ses expressions et de ses tours les plus ordinaires; il étudiera méticuleusement jusqu'aux places desque, dessi, des virgules; il s'embrouillera à plaisir d'incidentes; il ne risquera de métaphores qu'autant qu'elles auront déjà servi auxMémoires; et ainsi pendant trois cents pages. Le résultat, c'est qu'un lettré ne saurait lire toutes ces belles choses, ramené qu'il est perpétuellement à leur origine, et que voilà trois cents pages et bien du talent de gaspillés.