Nous ne nous arrêterons pas sur le début du Saint-Graal: il est, à peu de chose près, le même que celui du poëme de Robert de Boron. Le romancier s'évertue pour la première fois, en supposant que Joseph avait été marié, que sa femme se nommait Enigée[70]et qu'il avait eu unfils dont le nom différait du sien par l'addition d'unefinal. Josephe, dans tout le cours du récit, dominera Joseph; il sera l'objet de toutes les grâces divines et le souverain pontife de la religion nouvelle. Baptisé par saint Philippe évêque de Jérusalem, il avait nécessairement plus de quarante ans quand Vespasien tira de prison son père.
Nous quittons le poëme de Robert de Boron pour suivre les deux Joseph et leurs parents, nouvellement baptisés, sur le chemin qui conduit à Sarras, ville principale d'un royaume du même nom qui confinait à l'Égypte. C'est de cette ville, qui devait une des premières adopter la fausse religion de Mahomet, que tirent leur nom ceux qui croient aujourd'hui à ce faux prophète.
Ils n'emportaient avec eux d'autre trésor, d'autres provisions, que la sainte écuelle rendue par Jésus-Christ lui-même à Joseph d'Arimathie: Joseph à la présence de cette précieuse relique avait dû de ne pas sentir la faim ni la soif: les quarante années de sa captivité n'avaient été qu'un instant pour lui. Avant d'arriver à Sarras, il avait entendu le Fils de Dieu lui commander, comme autrefois Dieu le Père à Moïse, de faire une arche ou châsse, pour y enfermer ce vase. Les chrétiens qu'il conduisait devaient faire à l'avenir leurs dévotionsdevant l'arche. À Joseph et à son fils seuls le droit de l'ouvrir, de regarder dans le vase, de le prendre dans leurs mains. Deux hommes choisis entre tous devaient porter l'arche sur leurs épaules, toutes les fois que la caravane serait en marche.
En arrivant à Sarras, Joseph apprit que le roi du pays, Évalac le Méconnu, était en guerre avec le roi d'Égypte Tolomée[71], et qu'il venait d'être vaincu dans une grande bataille. Doué du don de l'éloquence, Joseph se présenta devant lui pour lui déclarer que, s'il voulait reprendre l'avantage sur les Égyptiens, il devait renoncer à ses idoles et reconnaître Dieu en trois personnes. Son discours présente un excellent résumé des dogmes de la foi chrétienne; rien n'y paraît oublié, et c'est encore la doctrine exposée dans nos catéchismes.
Évalac eut la nuit suivante une vision qui lui fit comprendre le Dieu trinitaire, la seconde Personne revêtue de l'enveloppe mortelle et conçue dans le sein d'une Vierge immaculée. Le Saint-Esprit vint en même temps avertir Joseph que son fils Josephe était choisipour garder le saint vase; qu'il serait ordonné prêtre de la main de Jésus-Christ; qu'il aurait le pouvoir de transmettre le sacerdoce à ceux qu'il en jugerait dignes, comme ceux-ci le transmettraient à leur tour, dans les contrées où Dieu les établirait[72].
Le Saint-Esprit dit à Joseph: «Quand l'aube prochaine éclairera l'arche, quand tes soixante-cinq compagnons auront fait leurs génuflexions devant elle, je prendrai ton fils, je l'ordonnerai prêtre, je lui donnerai ma chair et mon sang à garder.»
Et le lendemain, la même voix divine, parlantaux chrétiens assemblés: «Écoutez, nouveaux enfants! Les anciens prophètes eurent le don de mon Saint-Esprit; vous l'obtiendrez également, et vous aurez bien plus encore, car vous aurez chaque jour mon corps en votre compagnie, tel que je le revêtis sur la terre. La seule différence, c'est que vous ne me verrez pas en cette semblance. Ô mon serviteur Josephe! je t'ai jugé digne de recevoir en ta garde la chair et le sang de ton Sauveur. Je t'ai reconnu pour le plus pur des mortels et le plus exempt de péchés, le mieux dégagé de convoitise, d'orgueil et de mensonge: ton cœur est chaste, ton corps est vierge; reçois le don le plus élevé que mortel puisse souhaiter: seul tu le recevras de ma main, et tous ceux qui l'auront plus tard devront le recevoir de la tienne. Ouvre la porte de l'arche, et demeure ferme à la vue de ce qui te sera découvert.»
Alors Josephe ouvrit l'arche en tremblant de tous ses membres.
Il vit dedans un homme vêtu d'une robe plus rouge et plus éclatante que le feu ardent. Tels étaient aussi ses pieds, ses mains et son visage.
Cinq anges l'entouraient, vêtus de même, et portant chacun six ailes flamboyantes. L'un tenait une grande croix sanglante; le second trois clous d'où le sang paraissait dégoutter; letroisième une lance dont le fer était également rouge de sang; le quatrième étendait devant le visage de l'homme une ceinture ensanglantée; dans la main du cinquième était une verge tortillée, également humide de sang. Sur une bande que les cinq anges tenaient développée, il y avait des lettres qui disaient:Ce sont les armes avec lesquelles le Juge de tout le monde a vaincu la mort; et sur le front de l'homme d'autres lettres blanches:En cette forme viendrai-je juger toutes choses, au jour épouvantable.
La terre sous les pieds de l'homme paraissait couverte d'une rosée sanglante qui la rendait toute vermeille.
Et l'arche semblait avoir alors dix fois sa première étendue. Les cinq anges circulaient sans peine dans l'intérieur autour de l'homme, qu'ils contemplaient les yeux remplis de larmes.
Josephe, ébloui de tout ce qu'il voyait, ne put prononcer une parole; il s'inclina, baissa la tête et restait tout abîmé dans ses pensées, quand la voix céleste l'appela; aussitôt il releva le front et vit un autre tableau.
L'homme était attaché sur la croix que tenaient les cinq anges. Les clous étaient entrés dans ses pieds et dans ses mains; la ceinture serrait le milieu de son corps, sa tête retombait sur la poitrine; on eût dit un homme dans les angoissesde la mort. Le fer de la lance pénétrait dans le côté, d'où jaillissait un ruisselet d'eau et de sang; sous les pieds était l'écuelle de Joseph, recueillant le sang qui dégouttait des mains et du côté; elle en était remplie au point de donner à croire qu'elle allait déborder.
Puis les clous parurent se détacher, et l'homme tomber à terre la tête la première. Alors Josephe, d'un mouvement involontaire, se jeta en avant pour le soutenir: comme il avançait un pied dans l'arche, cinq anges s'élancèrent, les uns vibrant contre lui la pointe de leurs épées, les autres élevant leurs lances comme prêtes à le frapper. Il essaya pourtant de passer, tant il avait à cœur de venir en aide à celui qu'il reconnaissait déjà pour son Sauveur et son Dieu; mais la force invincible d'un ange le retint malgré lui.
Comme il demeurait immobile, Joseph, incliné à quelque distance, s'inquiétait de voir son fils arrêté au seuil de l'arche: il se leva et se rapprocha de lui. Mais Josephe, le retenant de la main: «Ah! père,» dit-il, «ne me touche pas, ne m'enlève pas de la gloire où je suis. L'Esprit-Saint me transporte par-delà la terre.» Ces mots redoublèrent la curiosité du père, et, sans égard pour la défense, il se laissa tomber à genoux devant l'arche, en cherchant à découvrir ce qui se passait à l'intérieur.
Il y vit un petit autel couvert d'un linge blanc sous un premier drap vermeil. Sur l'autel étaient posés trois clous et un fer de lance. Un vase d'or en forme de hanap occupait la place du milieu. La toile blanche jetée sur le hanap ne lui permit pas de distinguer le couvercle et ce qu'il enfermait. Devant l'autel, il vit trois mains tenir une croix vermeille et deux cierges, mais il ne sut pas reconnaître à quels corps ces mains appartenaient.
Il entendit un léger bruit; une porte s'ouvrit et laissa voir une chambre dans laquelle deux anges tenaient, l'un une aiguière, l'autre un gettoir ou aspersoir. Après eux venaient deux autres anges portant deux grands bassins d'or, et à leur cou deux toiles de merveilleuse finesse. Trois autres portaient des encensoirs d'or illuminés de pierres précieuses, et de leur autre main des boîtes pleines d'encens, de myrrhe et d'épices dont la suave odeur se répandait à l'entour. Ils sortirent de la chambre les uns après les autres. Puis un septième ange, ayant sur son front des lettres qui disaient:Je suis appelé la force du haut Seigneur, tenait dans ses mains un drap vert comme émeraude qui enveloppait la sainte écuelle. Trois anges allèrent à sa rencontre portant des cierges dont la flamme produisait les plus belles couleurs du monde. Alors Josephe vit paraître Jésus-Christlui-même sous l'apparence qu'il avait en pénétrant dans sa prison, et tel qu'il s'était levé du sépulcre. Seulement son corps était enveloppé des vêtements qui appartiennent au sacerdoce.
L'ange chargé du gettoir puisa dans l'aiguière, et en arrosa les nouveaux chrétiens; mais les deux Joseph pouvaient seuls le suivre des yeux.
Alors Joseph s'adressant à son fils: «Sais-tu maintenant, beau fils, quel homme conduit cette belle compagnie?—Oui, mon père; c'est celui dont David a dit au Psautier: «Dieu a commandé à ses anges de le garder partout où il ira.»
Tout le cortége passa devant eux et parcourut les détours du palais que le roi Évalac avait mis à leur disposition; palais que Daniel, jadis, dans une intention prophétique, avait appelé le Palais spirituel. Et quand ils arrivaient devant l'arche et avant d'y rentrer, chacun des anges s'inclinait une première fois pour Jésus-Christ, debout dans le fond; une seconde fois pour l'arche.
Notre-Seigneur s'approchant alors de Josephe: «Apprends,» lui dit-il, «l'intention de cette eau que tu as vu jeter de part et d'autre. C'est la purification des lieux où le mauvais esprit a séjourné. La présence duSaint-Esprit les avait déjà sanctifiés, mais j'ai voulu te donner l'exemple de ce que tu feras, partout où mon service sera célébré.—Mon Seigneur,» demanda Josephe, «comment l'eau pourra-t-elle purifier, si elle n'est pas elle-même purifiée?—Elle le sera par le signe de la rédemption que tu lui imposeras, en prononçant ces paroles:Que ce soit au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!
«Maintenant je vais te conférer la grâce suprême que je t'ai promise; le sacrement de ma chair et de mon sang, que, cette première fois, mon peuple verra clairement, pour que tous puissent, devant les rois et les princes du monde, témoigner que je t'ai choisi pour être lePREMIER PASTEURde mes nouvelles brebis, et pour établir les pasteurs chargés de nommer ceux qui, dans les âges suivants, gouverneront mon peuple. Moïse avait conduit et gouverné les fils d'Israël par la puissance que je lui avais donnée: de même seras-tu le guide et le gardien de ce nouveau peuple: ils apprendront de ta bouche comment ils me doivent servir, et comment ils pourront demeurer dans la vraie créance.»
Jésus-Christ prit alors Josephe par la main droite et l'attira vers lui. Tout le peuple assembléle vit clairement ainsi que les anges dont il était environné.
Et quand Josephe eut fait le signe de la croix, voilà qu'un homme aux longs cheveux blancs sortit de l'arche, portant à son cou le plus riche et le plus beau vêtement que jamais on put imaginer. En même temps parut un autre homme, jeune et de beauté merveilleuse, tenant dans l'une de ses mains une crosse, dans l'autre une mitre de blancheur éclatante. Ils couvrirent Josephe du vêtement épiscopal, en commençant par les sandales, puis le reste du costume, depuis ce temps-là consacré. Ils assirent le nouveau prélat dans une chaire dont on ne pouvait distinguer la matière, mais étincelante des plus riches pierreries que la terre ait jamais fournies[73].
Alors tous les anges vinrent devant lui. Notre-Seigneur le sacra et l'oignit de l'huile prise dans l'ampoule que tenait celui des anges qui l'avait arrêté précédemment au seuil de l'arche.De la même ampoule fut prise l'onction qui, plus tard, servit à sacrer les rois chrétiens de la Grande-Bretagne jusqu'au père d'Artus, le roi Uter-Pendragon. Notre-Seigneur lui mit ensuite la crosse en main, et lui passa dans un de ses doigts l'anneau que nul mortel ne pourrait contrefaire, nulle force de pierre séparer. «Josephe,» lui dit-il, «je t'ai oint et sacré évêque en présence de tout mon peuple. Apprends le sens des vêtements que je t'ai choisis: les sandales avertissent de ne pas faire un pas inutile, et de tenir les pieds si nets qu'ils n'entrent dans nulle maligne souillure, et ne marchent que pour donner conseil et bon exemple à ceux qui en auraient besoin.
«Les deux robes qui couvrent la première jupe sont blanches, pour répondre aux deux vertus sœurs, la chasteté et la virginité. Le capuchon qui enferme la tête est l'emblème, et de l'humilité qui fait marcher le visage incliné vers la terre, et de la patience que les ennuis et les contrariétés ne détournent pas de la droite voie.
«Le nœud suspendu au bras gauche indique l'abstinence; on le place ainsi parce que le propre de ce bras est de répandre, comme le propre du bras droit est de retenir. Le lien du col, semblable au joug des bœufs,signifie obéissance à l'égard de toutes les bonnes gens. Enfin la chape ou vêtement supérieur est vermeille, pour exprimer la charité, qui doit être brûlante comme le charbon ardent.
«Le bâton recourbé que doit tenir la main gauche a deux sens: vengeance et miséricorde. Vengeance pour la pointe qui le termine; miséricorde en raison de sa courbure. L'évêque doit en effet commencer par exhorter charitablement le pécheur: mais, s'il le voit trop endurci, il ne doit pas hésiter à le frapper.
«L'anneau passé au doigt est le signe du mariage contracté par l'évêque avec l'Église, mariage que nulle puissance ne peut dissoudre.
«Le chapeau cornu signifie confession. Il est blanc, en raison de la netteté que l'absolution donne. Les deux cornes répondent l'une au repentir, l'autre à la satisfaction: car l'absolution ne porte ses fruits qu'après la satisfaction ou pénitence accomplie.»
Après ces enseignements, Notre-Seigneur avertit Josephe qu'en l'élevant à la dignité d'évêque, il le rendait responsable des âmes dont il allait avoir la direction. Et dans le même temps qu'il le chargeait du gouvernement des âmes, il laissait à son père le soin de gouvernerles corps et de pourvoir à tous les besoins de la compagnie[74].
«Avance maintenant, Josephe,» ajouta Notre-Seigneur, «viens offrir le sacrifice de ma chair et de mon sang, à la vue de tout mon peuple.» Tous alors virent Josephe entrer dans l'arche, et les anges aller et venir autour de lui. Ce fut le premier sacrement de l'autel. Josephe mit peu de temps à l'accomplir; il ne dit que ces paroles de Jésus-Christ à la Cène:Tenez et mangez, c'est le vrai corps qui sera tourmenté pour vous et pour les nations.Puis, en prenant le vin:Tenez et buvez, c'est le sang de la loi nouvelle, c'est mon propre sang, qui sera répandu en rémission des péchés.Il prononça ces paroles en posant le pain sur la patène du calice; soudain le pain devint chair, le vin sang. Il vit clairement entre ses mains le corps d'un enfant dont le sang paraissait recueilli dans le calice. Troublé, interdit à cette vue, il ne savait plus que faire: il demeurait immobile, et les larmes coulaient de ses yeux en abondance. Notre-Seigneur lui dit: «Démembre ce que tu tiens, et fais-en trois pièces.»—«Ah! Seigneur,» répondit Josephe, «ayez pitié de votre serviteur! Jamais je n'aurai laforce de démembrer si belle créature!—Fais mon commandement,» reprit le Seigneur, «ou renonce à ta part dans mon héritage.»
Alors Josephe sépara la tête, puis le tronc du reste du corps, aussi facilement que si les chairs eussent été cuites; mais il n'obéit qu'avec crainte, soupirs et grande abondance de larmes.
Et comme il commençait à faire la séparation, tous les anges tombèrent à genoux devant l'autel et demeurèrent ainsi jusqu'à ce que Notre-Seigneur dît à Josephe: «Qu'attends-tu maintenant? Reçois ce qui est devant toi, c'est-à-dire ton Sauveur.» Josephe se mit à genoux, frappa sa poitrine et implora le pardon de ses péchés. En se relevant, il ne vit plus sur la patène que l'apparence d'un pain. Il le prit, l'éleva, rendit grâces à Notre-Seigneur, ouvrit la bouche et voulut l'y porter; mais le pain était devenu un corps entier: il essaya de l'éloigner de son visage; une force invincible le fit pénétrer dans sa bouche. Dès qu'il fut entré, il se sentit inondé de toutes les douceurs et suavités les plus ineffables. Il saisit ensuite le calice, but le vin qui s'y trouvait renfermé, et qui s'était, en approchant de ses lèvres, transformé en véritable sang.
Le sacrifice achevé, un ange prit le calice et la patène et les mit l'un sur l'autre. Sur la patènese trouvaient plusieurs apparences de morceaux de pain. Un second ange posa ses deux mains sur la patène, l'éleva et l'emporta hors de l'arche. Un troisième prit la toile et suivit le second. Dès qu'ils furent hors de l'arche et à la vue de tout le peuple, une voix dit: «Mon petit peuple nouvellement régénéré, j'apporte la rançon; c'est mon corps qui, pour le sauver, voulut naître et mourir. Prends garde de recevoir avec recueillement cette faveur. Nul n'en peut être digne, s'il n'est pur d'œuvres et de pensées, et s'il n'a ferme créance.»
Alors l'ange qui portait la patène s'agenouilla; il reçut dignement le Sauveur, et chacun des assistants après lui. Tous, en ouvrant la bouche, reconnaissaient, au lieu du morceau de pain, un enfant admirablement formé. Quand ils furent tous remplis de la délicieuse nourriture, les anges retournèrent dans l'arche et déposèrent les objets dont ils venaient de se servir. Josephe quitta les habits dont Notre-Seigneur l'avait revêtu, referma l'arche, et le peuple fut congédié.
Pour complément de cette grande cérémonie, Josephe, appelant un de ses cousins nommé Lucain, dont il connaissait la prud'homie, le chargea particulièrement de la garde de l'arche, durant la nuit et le jour. C'est àl'exemple de Lucain qu'on trouve encore aujourd'hui, dans les grandes églises, un ministre désigné sous le nom detrésorier, chargé de la garde des reliques et des ornements de la maison de Dieu.
Le roi de Sarras, Évalac, était surnommé le Méconnu, parce qu'on ne savait rien de sa famille et de sa patrie. Il en avait fait mystère à tout le monde; aussi Josephe le surprit-il grandement en lui rappelant l'histoire de ses premières années, et comment il était fils d'un savetier[75]de la ville de Meaux, en France. Quand la nouvelle s'était répandue dans le monde du prochainavénement du Roi des rois, l'empereur César Auguste, assiégé des plus vives inquiétudes, s'était préparé à combattre celui qu'il pensait devoir être un conquérant. Il avait ordonné de lever un denier par tête dans toute l'étendue de l'Empire; et comme la France passait pour nourrir la plus fière des nations soumises à Rome, il lui avait demandé cent chevaliers, cent jeunes demoiselles, filles de chevaliers, et cent enfants mâles âgés de moins de cinq ans. Le choix dans Meaux était tombé sur les deux filles du comte de la ville, nommé Sevin, et sur le jeune Évalac. On les conduisit à Rome, où bientôt furent remarquées la bonne grâce et la beauté de l'enfant, si bien que personne ne doutait de sa naissance généreuse. Sous le règne de Tibère, il fut attaché au service du comte Félix, gouverneur de Syrie, et avait trouvé grâce devant lui; le comte l'avait armé chevalier en lui confiant le commandement de ses hommes d'armes. On parla beaucoup alors de ses prouesses; mais un jour, s'étant pris de querelle avec le fils du gouverneur, il le tua et s'enfuit pour éviter la vengeance du père. Le roi d'Égypte, Tholomée Seraste[76], lui offrit alorsdes soudées, et lui dut la conquête du royaume de Sarras, qui confinait à l'Égypte. Pour le récompenser, il l'investit de la couronne de Sarras, sous la condition d'un simple hommage.
Mais Évalac, dans la suite, avait voulu se rendre indépendant. Afin de punir sa désobéissance, Tholomée étant entré dans ses États l'eût apparemment détrôné, sans la protection miraculeuse du Dieu des chrétiens. Grâce au bouclier marqué d'une croix que Josephe lui remit, grâce aux exploits du duc Seraphe, son serourge ou beau-frère, Évalac triompha de ce puissant ennemi, Tholomée fut vaincu. Le roi de Sarras, plusieurs fois averti par des songes longuement racontés et expliqués, reconnut l'impuissance de ses idoles, et reçut des mains de Josephe le baptême avec le nom de Mordrain[77]; son exemple fut imité par Seraphe, qui, sous le nom de Nascien, devait être l'objet des prédilections divines. Mais, avant de suivre dans leurs voyages ces princes nouvellement convertis, il faut dire un mot de la reine Saracinthe, femme de Mordrain.
C'était la fille du duc d'Orcanie, et la sœur de Seraphe ou Nascien. Il y avait trente ans qu'un saint ermite nommé Saluste l'avait convertie, et, depuis qu'elle était devenue reine de Sarras, elle n'attendait qu'un moment favorable pour essayer d'ôter le bandeau qui couvrait les yeux de son époux. Mais l'honneur de répandre labonne nouvelledans cette contrée était réservé aux deux Joseph. Nous citerons un seul trait de leurs travaux apostoliques.
Tandis que le père baptisait les gens du royaume de Sarras, le fils suivait Nascien en Orcanie et faisait aux idoles une guerre impitoyable. Dans le temple de la ville d'Orcan était une figure posée sur le maître-autel. Josephe dénoua sa ceinture et se plaça devant elle, en conjurant le démon d'en sortir d'une façon visible; en même temps il jeta la ceinture autour du cou de l'idole, et la traîna en dehors du temple jusqu'aux pieds de Mordrain. Le diable poussait des cris aigus qui faisaient accourir de tous côtés la foule. «Pourquoi me tourmenter ainsi?» disait-il à Josephe.—«Tu le sauras: mais j'apprends en ce moment la mort de Tholomée Seraste, dis-moi pourquoi tu l'as tué.—Je répondrai, si tu me desserres le cou.» Josephe, lâchant la ceinture et prenant l'idole par le haut de la tête: «Parle maintenant.—Je voyais les miracles queDieu opérait, j'étais témoin du baptême d'Évalac, je craignais pour l'âme de Tholomée; alors je pris la figure d'un messager et je vins lui dire qu'Évalac voulait le faire pendre; que je le garantirais, s'il voulait se donner à moi. Il me fit hommage: je pris la forme d'un griffon, il monta sur moi en croupe; et quand je me fus élevé à une certaine hauteur, je le laissai choir et se casser les os.»
Josephe remit alors sa ceinture au cou de l'idole, et la promena par toutes les rues de la ville. «Voilà,» disait-il à la foule, «voilà les dieux dont vous aviez peur! Frappez vos poitrines et reconnaissez un seul Dieu en trois personnes!» Ensuite il demanda au diable son nom: «Je suis Ascalaphas, chargé de porter aux gens et de répandre dans le monde les méchants bruits, les fausses nouvelles.»
Tout n'était pas fini avec Ascalaphas. La plupart des habitants d'Orcan avaient accepté le baptême, les autres avaient résolu de quitter le pays pour s'y soustraire. Ils avaient pris un mauvais parti: à peine eurent-ils franchi les portes de la ville qu'ils tombèrent frappés de mort. Josephe, auquel on apprit cette nouvelle, accourut; le premier objet qu'il aperçut fut le démon qu'il venait de conjurer, et qui gambadait surles corps de toutes ces victimes. «Regarde, Josephe,» criait Ascalaphas, «regarde comme je sais venger ton Dieu de ses ennemis!—Et qui t'en a donné le droit?—Jésus-Christ lui-même.—Tu as menti!» Disant ces mots, il courut à lui dans l'intention de le lier. Mais un ange au visage ardent lui ferma le passage et lui perça la cuisse d'une lance dont le fer demeura dans la plaie. «Cela,» dit-il, «t'apprendra à ne plus retarder le baptême des bonnes gens, pour aller au secours des ennemis de ma loi.» À douze jours de là, Nascien, curieux indiscret, voulut voir ce que contenait la sainte écuelle: il souleva la patène et comprit toutes les merveilles qui devaient advenir dans le pays choisi pour être le dépositaire de cette précieuse relique. Il fut puni d'un aveuglement subit. Mais l'ange qui avait blessé Josephe reparut et, prenant en main le fût de la lance dont le fer était demeuré dans la plaie, il l'approcha de Josephe, le posa sur le fer dont elle était séparée. De la plaie sortirent de grosses et nombreuses gouttes de sang: l'ange les recueillit, en humecta le bout du fût, et le rejoignit au fer, de façon qu'on ne put désormais deviner que l'arme eût été tronquée. Seulement, à l'entrée de la période aventureuse, on verra les gouttes de sang s'échapper de la lance, et l'arme ira blesser un autre homme dumême lignage et de même vertu que Josephe. C'est là ce que la seconde partie du livre deLancelotdevra nous raconter. L'ange vint ensuite à Nascien, humecta ses yeux d'une certaine liqueur, et lui rendit la vue que son indiscrétion lui avait fait perdre[78].
Josephe, guéri de la plaie angélique, acheva la conversion de tous les gens de Sarras et d'Orcanie. Des soixante-deux, soixante-cinq ou soixante-douze parents sortis avec lui de Jérusalem, il en sacra trentre-trois, comme évêques d'autant de cités dans ces deux contrées. Les autres, après avoir été ordonnés prêtres, furent dispersés dans les villes moins importantes.
Il découvrit ensuite les lieux où reposaient les corps de deux ermites à l'un desquels la reine Saracinthe, femme de Mordrain, avait dû sa conversion. Un livret conservé dans chacune des fosses disait, le premier: «Ci gist Saluste de Bethléem, le beau sergent de Jésus-Christ, qui fut trente-sept ans ermite, et ne mangea plus aucune viande accommodée de la main des hommes.» Le second: «Ci gist Hermoines, de Tarse, qui vécut trentre-quatre ans et sept mois, sans changer une fois desouliers ni de vêtements.» Les deux corps furent transportés, l'un à Sarras, l'autre en Orcanie, et devinrent l'objet d'une dévotion que des miracles multipliés ne laissèrent pas ralentir.
Josephe eut ensuite à purifier le roi Mordrain, nouvellement converti, d'une dernière souillure qui avait résisté à l'eau du baptême. Ce prince avait fait depuis longtemps construire dans les parois de sa chambre une cellule réservée à certaine idole féminine dont il était épris. C'était, dit le roman, une image de beauté merveilleuse que le roi habillait lui-même des robes les plus riches. Dès que la reine Saracinthe était levée, il prenait une petite clef qui pénétrait dans une fissure imperceptible de la muraille, atteignait un petit maillet qu'elle écartait pour laisser une grande barre de fer se dresser en permettant d'ouvrir une porte secrète. Le roi tirait alors à lui l'idole et lui faisait partager sa couche. Quand il en avait eu son plaisir, il la faisait rentrer dans sa cellule, la porte se refermait, et sur le maillet retombait la barre de fer qui la rendait impénétrable à tous. Il y avait quinze ans qu'il se complaisait dans cette honteuse habitude, quand un songe dont Josephe lui donna l'explication lui prouva que rien ne pouvait rester caché aux amis de Dieu. Il confessa son crime,fit venir la reine, son serourge et Josephe, puis, en leur présence, jeta l'idole dans les flammes en témoignant le plus grand repentir.
Ce fut le dernier acte de Josephe dans le pays de Sarras. Une voix céleste l'avertit de prendre congé du roi et d'emmener avec lui la plupart de ses compagnons pour aller prêcher la foi nouvelle chez les Gentils. Dans le cours de ce grand voyage, les denrées venant à leur manquer, il s'agenouilla devant l'arche du saint vase pour implorer le secours de Dieu. Alors eut lieu le repas spirituel dont Robert de Boron avait parlé le premier, mais qu'il avait eu soin de distinguer de la communion eucharistique. Dans notre roman, les deux tables ici n'en font réellement qu'une, et l'hérésie se trouve parfaitement accentuée. On en va juger.
La voix dit à Joseph: «Fais mettre les nappes sur l'herbe fraîche: que ton peuple se place à l'entour. Quand ils seront disposés à manger, dis à ton fils Josephe de prendre le vase, et de faire avec lui trois fois le tour de la nappe. Aussitôt ceux qui seront purs de cœur seront remplis de toutes les douceurs du monde. Ils feront de même, chaque jour, à l'heure de Prime. Mais, dès qu'ils auront cédé au vilain péché de luxure, ils perdront la grâce d'où leur arrivait tant de délices. Quand tu aurasainsi établi le premier repas, tu iras vers ta femme Enigée, et tu la connaîtras charnellement. Elle concevra un fils qui recevra en baptême le non de Galaad le Fort. Il aura grande force et foi robuste: si bien qu'il prévaudra contre tous les mécréants de son temps.»
Joseph fit ce qui lui était commandé, et son fils, ceint d'une étole bénite, après avoir fait les trois tours vint s'asseoir à la droite de son père, mais en laissant entre deux l'intervalle d'une place. Puis il posa le vase couvert d'une patène et de cette toile fine que nous appelons corporal[79]. Tous furent aussitôt remplis de la grâce divine au point de n'avoir rien qu'il leur pût venir en pensée de désirer. Le repas achevé, Josephe replaça le Graal dans l'arche, comme il y était auparavant[80].
Le lendemain de ce grand jour, la voix dit à Josephe: «Va-t'en droit à la mer: il te faut aller habiter la terre promise à ta lignée:quand tu seras arrivé sur le rivage, à défaut de navire, tu avanceras le premier, étendras ta chemise en guise de nef: elle se développera en raison du nombre de ceux qui seront exempts de péché mortel.»
Josephe, arrivé sur le bord de la mer, ôta de son dos la chemise, et l'ayant étendue sur l'eau, monta le premier sur l'une des manches, puis son père Joseph sur l'autre. Devant eux se placèrent Nascien et les porteurs de l'arche; les flots qui les soutenaient ne mouillèrent pas même la plante de leurs pieds. Enigée, Bron, Éliab et leurs douze enfants, montèrent sur le milieu de la chemise, qui s'étendit en proportion du nombre de ceux qui arrivaient; leur exemple décida tous les autres, ils se trouvèrent ainsi au nombre de cent quarante-huit. Deux juifs à demi convertis, Moïse et Simon son père, bien que peu confiants dans la vertu de la chemise, voulurent essayer d'y passer: à peine avaient-ils fait trois pas que les flots les entourèrent et que les autres gens demeurés sur le rivage eurent grand'peine à les recueillir. Pour Josephe et tous ceux qui l'avaient suivi, ils s'éloignèrent, malgré les prières de ceux qui étaient demeurés à terre, et qui les conjuraient d'attendre. «Ah! folles gens,» leur dit Josephe, «le péché de luxure vous a retardés. Vous n'êtes pas à la fin de vos peines;faites pénitence et méritez de nous rejoindre bientôt.»
Après quelques jours de traversée, Josephe et ses compagnons abordèrent dans la Grande-Bretagne, où nous les prierons de nous attendre, pour nous donner le temps de retourner aux autres personnages du roman, et d'abord au roi Mordrain.
Il avait été, peu de jours après le départ de Josephe, visité par un nouveau songe qui lui exposa d'une façon très-claire pour nous, mais pour lui très-obscure, la destinée glorieuse des enfants qui devaient naître de lui et de Nascien, son serourge. Comme il en demandait vainement l'explication à ceux qui l'entouraient, voilà qu'une tempête effroyable ébranle le palais; il est pris aux cheveux par une main sortant d'un nuage, et transporté au milieu des mers sur une roche aiguë, située à dix-sept journées de Sarras. Grande fut la douleur des barons du pays en apprenant qu'il avait disparu. Nascien fut accusé de l'avoir tué, dans l'espoir de régner à sa place. Excités par un traître chevalier nommé Calafer, les barons saisirent Nascien et le jetèrent en prison, en lui déclarant qu'il n'en sortirait pas avant que le roi Mordrain ne leur fût rendu.
La roche aride sur laquelle celui-ci avait été déposé était appelée la Roche du Port périlleux.Elle se dressait au milieu de la mer, sur la ligne qui de la terre d'Égypte conduit directement à l'Irlande. Si loin que l'œil pouvait s'étendre, on apercevait à droite les côtes d'Espagne, à gauche les terres qui formaient la dernière ceinture de l'Océan. Quelques débris de constructions annonçaient pourtant que la Roche avait été jadis habitée. Elle avait en effet servi longtemps de repaire à un insigne brigand nommé Focart, qui sur la plus haute pointe avait fait dresser un château où pouvaient héberger vingt de ses compagnons; mais, comme ils étaient ordinairement trois ou quatre fois plus nombreux, les autres se tenaient dans plusieurs galères arrêtées sous un petit abri couvert, et, toutes les nuits, ils allumaient un grand brandon pour avertir les vaisseaux de passage de venir se reposer dans cet îlot, comme dans un port de salut. Mais les abords en étaient si dangereux que les bâtiments se brisaient contre les rochers, de sorte que les passagers ne pouvaient échapper soit à la fureur des flots, soit à celle des brigands, qui mettaient à mort ceux que la mer n'avait pas engloutis.
Focart jouissait du fruit de ses crimes, quand le grand Pompée, empereur, passa de Grèce en Syrie, après avoir mis sous le joug de Rome tout l'Orient. En apprenant le mauvaisrepaire de la Roche du Port périlleux, il jura de purger la terre de ces odieux brigands, et ne perdit pas un moment pour mettre en état de voguer une petite flotte bien garnie de bons et vaillants chevaliers. Il savait quels écueils bordaient la Roche, et il sut les éviter en approchant à la nuit serrée. Focart n'en fut pas moins averti de son approche, et, donnant le signal aux larrons qui ne quittaient pas les galères, il entra lui-même dans une d'elles et commanda l'attaque de la flottille romaine. Mais les soldats de Pompée s'étaient munis de grands crocs, avec lesquels ils abordèrent les galères, l'épée à la main, et parvinrent à couler la plus redoutable. Les autres furent abandonnées, et les brigands regagnèrent à grande peine la Roche, où les Romains les poursuivirent en tâtonnant çà et là. De la hauteur, Focart faisait tomber sur eux d'énormes poutres et d'autres débris de mâts qui tuèrent une partie des assaillants et contraignirent les autres à regagner les vaisseaux. Mais, au point du jour, Pompée reprit l'offensive: malgré l'âpreté du lieu et les difficultés de la montée, les Romains forcèrent les brigands à chercher un refuge dans une caverne creusée sous leur château, et qu'ils fermèrent de toutes les planches et bruyères qu'ils avaient accumulés. Pompée y fit mettre le feu; alors, pour éviter d'êtreétouffés, Focart ordonna de verser de grandes tonnes d'eau sur les flammes, qui, prenant la direction opposée, contraignirent les Romains à reculer à leur tour. Les brigands sortirent et reprirent l'offensive. Les soldats de Pompée, forcés de reculer l'un sur l'autre, avaient peine à défendre leur vie. L'empereur Pompée seul ne quitta pas la place: revêtu de ses armes, il attendit Focart, s'élança la hache à la main sur lui, finit par l'abattre et lui trancher la tête. Cependant les Romains, honteux d'avoir un instant abandonné leur empereur, étaient revenus à la charge; les brigands ne leur opposèrent plus qu'une faible résistance. Tous furent mis à mort, leurs corps jetés à la mer, et, depuis ce temps, le Port périlleux cessa d'être l'effroi des navigateurs; mais son approche inspirait toujours une certaine terreur, et personne ne s'avisait d'y aborder.
Ce fut là peut-être le plus insigne exploit de Pompée: jamais il n'avait fait plus grande preuve de courage et d'intrépidité. L'histoire cependant n'en a pas parlé, parce que ce grand homme avait quelque honte des indignes ennemis qui lui avaient donné tant de peine à détruire[81]. En reprenant le chemin de Rome,il passa par Jérusalem, et ne craignit pas de faire du temple de Salomon l'étable de ses chevaux. Dans la cité sainte était alors un vieillard pieux et sage; ce fut le père du prêtre Siméon, qui devait plus tard recevoir la sainte Vierge quand elle présenta son Fils. Cet homme alla trouver Pompée et s'écria: «Malheur à moi qui ai vu les enfants de Dieu manger dehors, et les chiens assis à la table qui leur était préparée! Malheur à moi qui ai vu les lieux saints devenir des chambres privées à l'usage des porcs!» Puis, s'adressant à l'empereur: «Pompée,» lui dit-il, «on voit bien que tu as fréquenté Focart et que tu l'as choisi pour modèle; mais ton impiété a courroucé le Tout-Puissant, et tu sentiras le poids de sa vengeance.» À compter de ce jour, la victoire abandonna Pompée: il n'entra plus dans une seule ville qu'il n'en sortît honteusement; il ne livra plus de combats qu'il ne fût jeté hors des lices. Sa première gloire fut oubliée, et l'on ne se souvint plus que de ses revers.
Telle était donc la Roche du Port périlleux, sur laquelle le roi Mordrain avait été transporté. Plus il regardait autour de lui, plus il perdait l'espoir de vivre en un tel lieu. Tout à coup il voit approcher une petite nef, d'une forme singulièrement agréable. Le mât, les voiles et les cordages étaient de la blancheurde la fleur de lis, et au-dessus de la nef était dressée une croix vermeille. Quand elle eut touché la roche, un nuage de délicieuses odeurs se répandit à l'entour et parvint jusqu'à Mordrain, déjà rassuré par la vue de la croix. Un homme de la plus excellente beauté se leva dans la nef, et demanda au roi qui il était, d'où il venait, et comment il se trouvait là. «Je suis chrétien,» répondit Mordrain, «mais j'ignore comment je me trouve ici; et vous, beau voyageur, vous plairait-il de m'apprendre ce que vous êtes et ce que vous savez faire?—Je suis,» répondit l'inconnu, «ménestrel d'un métier qui n'a pas son pareil. Je sais faire d'une femme laide et d'un homme laid la plus belle des femmes et le plus beau des hommes. Tout ce que l'on sait, on l'apprend de moi; je donne au pauvre la richesse, la sagesse au fou, la puissance au faible.»—«Voilà,» dit Mordrain, d'admirables secrets; mais ne me direz-vous pas qui vous êtes?»—«Qui veut justement m'appeler me nomme Tout en tout.»
—«C'est,» dit Mordrain, «un beau nom; bien plus, il me semble par le signe dont votre nef est parée que vous êtes chrétien.—«Vous dites vrai, sachez que sans cela il n'y a pas d'œuvre parfaitement bonne. Ce signe vous assure contre tous les maux;malheur à qui s'accompagnerait d'une autre bannière; il ne pourrait venir de Dieu.»
Mordrain, en l'écoutant, sentait son corps pénétré de mille douceurs: il oubliait qu'il était privé depuis deux jours de toute nourriture. «Pourriez-vous m'apprendre,» lui dit-il, «si je dois être tiré d'ici ou y demeurer toute ma vie?—Eh quoi!» répondit l'inconnu, «n'as-tu pas ta créance en Jésus-Christ, et ne sais-tu pas qu'il n'oublie jamais ceux qui l'aiment? Il les chérit plus qu'ils ne s'aiment eux-mêmes; comment, avec un si bon et si puissant gardien, s'inquiéter du lendemain?
«Ne fais pas comme ceux-là qui disent: Dieu a trop affaire ailleurs pour avoir le temps de penser à moi, et s'il voulait s'occuper d'une si faible créature, il n'y suffirait jamais. Ceux qui parlent ainsi sont plus hérétiques que popelicans.»
Ces paroles jetèrent Mordrain dans une profonde et délicieuse rêverie. Quand il releva la tête, il ne vit plus la nef ni le bel homme qui la conduisait; tout avait disparu. Combien alors il regretta de ne pas l'avoir assez regardé! car il ne doutait plus que ne ce fût un messager de Dieu ou Dieu lui-même.
Tournant alors ses regards vers Galerne[82],il vit approcher une seconde nef, richement équipée; les voiles en étaient noires ainsi que tous les agrès; elle semblait avancer d'elle-même et sans aucun secours. Quant elle eut touché le bord de la roche, une femme se leva, dont la beauté lui parut des plus merveilleuses. Comme il lui eut donné la bienvenue: «Je l'ai,» répondit la belle dame, «puisque je trouve enfin l'homme que je cherchais. Oui, j'ai désiré t'entretenir, Évalac, depuis que je suis au monde. Laisse-moi te conduire, te faire connaître un lieu plus délicieux que tout ce que tu as jamais rêvé.—Grand merci, dame,» répondit Mordrain, «j'ignore comment je suis ici et dans quelle intention; mais je sais que j'en dois sortir par la volonté de celui qui m'y transporta.—Viens avec moi;» reprit la dame; «viens partager tout ce que je possède.—Dame, si riche que vous soyez, vous n'avez pas le pouvoir d'un homme qui passa naguère ici: vous ne pourriez comme lui faire d'un pauvre un riche, d'un insensé un sage. D'ailleurs, sans le signe de la croix, il m'a dit qu'on ne saurait rien faire de bien, et je ne le vois pas sur vos voiles.—Ah!» reprit la dame, «quelle erreur! Et tu le sais mieux que personne, puisque tu as éprouvé une infinité d'ennuis et de mécomptes, depuis que tu as pris cette nouvelle créance.Tu as renoncé à toutes les joies, à tous les plaisirs; souviens-toi des épouvantes de ton palais: Seraphe, ton serourge, en a perdu le sens et n'a plus que quelques jours à vivre.—Quoi! sauriez-vous d'aussi tristes nouvelles de Nascien?—Oui, je les sais; à l'instant même où tu fus enlevé, il a été mortellement frappé: il me serait pourtant aisé de te rendre tes domaines et ta couronne; il te suffirait de venir avec moi, pour éviter de mourir ici de faim. Je connais bien celui qui prétendait faire de noir blanc, et d'un méchant un prud'homme: c'est un enchanteur. Jadis il fut amoureux de moi: je ne l'écoutai pas, et sa jalousie lui fait chercher les moyens de priver mes amis des plaisirs que je leur offre.» Ces paroles firent une grande impression sur Mordrain; en la voyant instruite de ce qui lui était arrivé, il ne pouvait se défendre de croire un peu ce qu'elle annonçait. «Qu'as-tu donc à rêver?» lui dit encore la dame, «approche et laisse-toi conduire dans un lieu où tes vrais amis t'attendent. Mais hâte-toi, car je m'en vais.» Mordrain ne trouvait rien à répondre, n'osant ni résister ni condescendre à ce qu'elle lui demandait. Cependant la dame leva l'ancre et s'éloigna, disant à demi-voix: «Le meilleur arbre est celui qui porte des fruits tardifs.» Ces mots tirèrentMordrain de sa rêverie; il releva la tête, vit les flots s'agiter, une horrible tempête s'élever, et la nef disparaître dans un tourbillon écumeux.
Comme il regrettait de n'avoir pas demandé à cette belle dame qui elle était et d'où elle sortait, il revint sur tout ce qu'elle lui avait dit; que jamais il n'aurait de joie ni de paix tant qu'il garderait sa créance: il se représenta les richesses, les honneurs et les prospérités qu'il avait longtemps eus, les terreurs, les ennuis qui l'accompagnaient depuis qu'il avait reçu le baptême, si bien que le trouble de son cœur le fit tomber presque en désespérance.
Pour comble d'épouvante, la mer fut battue d'une horrible tempête. Mordrain, dans la crainte d'être submergé par les flots déchaînés, gravit péniblement la roche jusqu'à l'entrée sombre de la caverne. Il voulait y entrer pour se mettre à couvert des vents, de la pluie et des vagues, quand il se sentit arrêté par une force invincible, comme si deux mains l'eussent violemment retenu par les cheveux. La nuit vint, il se crut engouffré dans un abîme sans fond; à force de souffrir, il cessa de sentir et tomba dans une faiblesse dont il ne revint qu'au retour du jour, quand la mer se fut calmée et que la pluie, la grêle et les vents se furent apaisés. Alors il fit le signe de la croix, s'inclina vers Orient, dansla direction de Jérusalem, et pria longuement. Comme il se relevait, il vit revenir à lui la nef et le bel homme qui l'avait une première fois visité.
Celui-ci lui reprocha ses doutes et la complaisance avec laquelle il s'était laissé prendre à la beauté d'une femme. Il devait s'en rapporter, non pas à ses yeux, mais au cri de son cœur. Le cœur seul devait être interrogé, car les yeux sont la vue du corps, et le cœur seul est la vue de l'âme. «Cette femme qui t'a semblé si belle et si richement vêtue l'était cent fois davantage quand elle avait entrée dans ma maison; elle y avait tout à souhait, rien ne lui était refusé: je l'ai réellement beaucoup aimée; mais elle espéra devenir plus grande et plus puissante que moi-même. Son orgueil la perdit, je la chassai de ma cour, et depuis ce temps elle cherche à se venger sur tous ceux auxquels j'accorde mes grâces particulières; tous les moyens lui sont bons pour les rendre aussi coupables et aussi malheureux qu'elle-même.»
Après le départ du Saint-Esprit, car c'était Dieu lui-même, la belle femme revint, ou plutôt le démon qui avait pris cette forme. Elle sut encore ébranler un instant la foi de Mordrain en lui annonçant mensongèrement la mort de Seraphe et de Saracinthe, en lui découvrantles immenses richesses dont sa nef était remplie; mais elle ne le décida pas à la suivre. Le lendemain, Mordrain, exténué de faim et de lassitude, vit assez près de lui un pain noir qu'il se hâta de saisir. Comme il le portait avidement à ses lèvres, il entendit un immense bruissement dans les airs, comme si tous les habitants du ciel se fussent réunis sur sa tête. Un oiseau des plus merveilleux lui arracha le pain des mains. Il avait la tête d'un serpent noir et cornu, les yeux et les dents rouges comme charbons embrasés, le cou d'un dragon, la poitrine d'un lion, les pieds d'un aigle, et deux ailes dont l'une, placée au haut de la poitrine, avait la force et l'apparence de l'acier, aussi tranchante que le glaive le mieux effilé; l'autre, au milieu des reins, était blanche comme la neige et bruyante comme la tempête, agitant les branches des plus grands arbres. Enfin l'extrémité de sa queue présentait une épée flamboyante capable de foudroyer tout ce qu'elle touchait.
Les docteurs disent que cet oiseau apparaît seulement dans le cas où le Seigneur veut inspirer au pécheur qu'il aime une épouvante salutaire. À son approche, tous les autres oiseaux du ciel prennent la fuite, comme les ténèbres devant le soleil. Sa nature est de rester seul sur la terre. Ils naissent pourtant au nombre de trois et sont conçus sans accouplement.Quand la mère a pondu trois œufs, elle sent en elle une froideur glaciale, si bien que, pour les faire éclore, elle a recours à une pierre nommée piratite, que l'on trouve dans la vallée d'Ébron, et dont la propriété est d'échauffer et brûler tout ce qui vient à la frotter. Si elle est doucement touchée, elle retient sa chaleur première, et dès que l'oiseau l'a trouvée, il la lève avec précaution, la dépose sur son nid, et la frotte assez pour qu'elle embrase le nid et fasse éclore les œufs. Bientôt, enflammée par le mouvement qu'elle s'est donné, la mère est réduite dans une cendre que ses nouveau-nés dévorent à défaut d'autres aliments. Ils naissent deux mâles et une femelle: le désir de posséder la femelle rend les deux frères ennemis mortels. Ils s'attaquent, se déchirent et meurent des coups terribles qu'ils se sont mutuellement portés. Si bien que la femelle, restée seule, se reproduit comme on vient de voir: on lui donne le nom de Serpelion.
Il est fâcheux qu'un oiseau si merveilleux et si rare ne vienne ici que pour effrayer le pauvre roi Mordrain et pour lui enlever son pain bis. Mais à ces moments d'angoisse succédèrent des heures plus riantes: le roi, sans avoir mangé, se trouva parfaitement rassasié: le bel homme revint le visiter à plusieurs reprises, et pourtant ses exhortations ne l'empêchèrent pas de céderà une dernière séduction de la belle femme; mais il avait déjà tant souffert! Il se voyait transporté sur une roche aride et hideuse, dont une partie venait de se fendre et tomber avec fracas dans la mer; à la grêle la plus dure, à la gelée la plus rude, succédait une température embrasée; pas un abri contre les vents, la gelée, la grêle, les ardeurs plus insupportables encore d'un soleil de plomb: devant lui, une nef aux brillantes couleurs qui lui promettait un doux abri, la plus somptueuse abondance de toutes choses, l'amour de la plus belle femme du monde. Il avait été inaccessible à tant de séductions. Les orages avaient cessé, la grande ardeur du jour était tombée, l'air était redevenu pur et serein, quand il vit approcher une grande nef au châtelet de laquelle étaient suspendus deux écus; c'étaient, il n'en douta pas, le sien et celui de Nascien, son serourge. Il entendit les hennissements de son cheval qu'il n'eut pas de peine à reconnaître, à la façon dont il piaffait et grattait des pieds. La nef ayant touché la roche, Mordrain s'en approcha et la vit remplie d'hommes noblement vêtus; le premier chevalier qu'il aperçut était le frère de son sénéchal tué dans la dernière bataille d'Orcan. Le chevalier salua le roi: «Sire,» lui dit-il en pleurant, «j'apporte de tristes nouvelles: vous avez perdu le meilleur de vosamis, le duc Seraphe, votre serourge. Il est là, mort, dans cette nef.» En même temps il lui tendit la main, le fit entrer dans la nef, lui montra la bière qui semblait recouvrir le corps de Nascien, puis leva le drap qui le cachait et Mordrain reconnut la figure de son beau-frère. Il tomba sans connaissance: quand il revint à lui, la Roche du Port périlleux était à si grande distance qu'à peine pouvait-il encore la distinguer comme un point dans l'espace. Heureusement la douleur ne l'empêcha pas de faire le signe de la croix, et soudain disparurent les hommes et les femmes qu'il avait vus, la bière même et ce qu'elle contenait. Il demeura seul dans la nef, regrettant l'illusion qui l'avait fait contrevenir aux ordres de Dieu en quittant la Roche du Port périlleux.
Alors apparut le bel homme qui l'avait si souvent réconforté de bonnes paroles: «Essuie tes larmes,» lui dit-il, «mais prépare-toi à de nouvelles épreuves. D'abord tu ne mangeras pas avant d'être réuni à Nascien, et ta délivrance suivra de près son arrivée. C'est l'esprit de mensonge qui t'annonçait sa mort; c'est le démon qui, sous la forme d'une belle femme, puis sous celle d'un chevalier, était enfin parvenu à te pousser dans cette nef: le signe de la croix dont tu as su t'armer fit disparaître les mauvais esprits.Garde-toi mieux à l'avenir de tels artifices.»
Le bel homme disparut, et la nef vogua sur les flots, pendant deux jours et deux nuits. Le troisième jour, Mordrain vit approcher un homme que deux oiseaux soutenaient à fleur d'eau; cet homme, en les abordant, fit sur la mer un grand signe de croix, puis de ses deux mains arrosa toutes les parties de la nef. «Mordrain,» dit-il, «apprends quel est ton gardien, de par Jésus-Christ. Je suis Saluste, celui qui te doit une belle église dans la ville de Sarras. L'Agneau me charge de te découvrir le sens du dernier songe que tu as fait, avant de quitter tes États. Tu vis jaillir de la poitrine de ton neveu un grand lac d'où sortaient huit fleuves également purs et limpides; puis un neuvième plus pur et plus grand que les autres. Un homme de la semblance du vrai Dieu crucifié entra dans ce lac, y lava ses pieds et ses bras. Du lac il passa dans les huit premiers fleuves, et, quand il vint au neuvième, il ôta le reste de ses vêtements, et s'y plongea tout-à-fait. Or le lac indique le fils qui naîtra de ton neveu, et que Dieu visitera toujours, en raison de ses bonnes pensées et de ses bonnes œuvres. De ce fils descendront en droite ligne et l'un de l'autre huit personnages héritiers de la bonté de leur premier auteur. Mais le neuvièmel'emportera sur eux tous, en vertu, en mérite, en valeur, en grands faits d'armes; Jésus-Christ se baignera tout à fait dans ses œuvres: et si le songe t'a fait voir le Seigneur entièrement nu avant de se joindre à lui, c'est qu'il entend lui découvrir tous ses mystères, ne rien avoir de caché pour lui et lui permettre enfin de pénétrer tous les secrets du Graal[83].»
Saint Saluste, ayant ainsi parlé, disparut.
Telles furent les aventures du roi Évalac devenu Mordrain, jusqu'au jour où il retrouvera les personnages qui composent sa famille. Nous reviendrons à lui quand nous aurons dit les non moins surprenantes épreuves réservées à Nascien son serourge, à Saracinthe sa femme, à Célidoine son neveu. Le récit en est fort long dans le roman; nous l'abrégerons, autant que nous le pourrons sans nuire à la clarté de l'ensemble de la composition.
On a vu que Nascien avait été accusé de la disparition de son beau-frère, le roi Mordrain. Calafer, le plus méchant de ses accusateurs, l'avait fait jeter en prison avec son jeune fils, l'aimable Célidoine. Mais il ne put l'y retenir longtemps; Nascien, favorisé d'un songe prophétique, vit une main entr'ouvrir la voûte de son cachot, le saisir par les cheveux et le transporter à treize journées de sa ville d'Orbérique, dans une île que nous allons décrire. À quelque temps de là, l'impie Calafer fut lui-même foudroyé, après avoir vu le jeune Célidoine échapper miraculeusement à la mort qu'il lui réservait. Nous suivrons d'abord Nascien dans les lieux où la main mystérieuse vient de le déposer.
C'était une île située au milieu de la mer d'Occident; les gens du pays l'appelaient l'île Tournoyante, et ce n'était pas sans raison,ainsi qu'on va l'exposer; car ici l'on n'avance rien qu'on n'en donne l'explication: sans cela on ne verrait dans le Graal qu'un enlacement de paroles, et l'on n'en garderait qu'une idée confuse; mais dans ce livre, qui est l'histoire de toutes les histoires, il ne faut laisser aucun doute sur rien de ce qu'on rapporte.
Avant le commencement de toutes choses, les quatre éléments confondus n'étaient qu'une masse inerte et sans forme arrêtée. Le fondateur du monde[84]disposa d'abord le ciel, dont il fit le séjour du feu, la voûte et la dernière limite de l'univers. Entre le feu, qui de sa nature est extrêmement léger, et la terre, qui est extrêmement lourde, il plaça l'air, puis creusa des lits plus ou moins vastes pour recueillir les eaux. Mais, avant cette séparation, chacun des éléments, en luttant et en se pénétrant, avait perdu quelque chose de ses propriétés naturelles; c'était une sorte de rouille, d'écume ou de scorie, qui tenait de tous les quatre, et formait comme une cinquième substance de tout ce que les autres avaient rejeté. Or l'harmonie établie par le divin Créateur aurait été troublée,si l'on n'avait pu se débarrasser de ce fâcheux résidu.
Et comme cette masse, où se confondait la légèreté de l'air et du feu avec la pesanteur, la froideur de l'eau et de la terre, se trouvait également repoussée par la terre et par le ciel, en faisant d'inutiles efforts pour se rattacher à l'un ou à l'autre, il lui arriva de planer un jour sur la mer d'Occident, entre l'île Onagrine et le port au Tigre. Là se rencontre une énorme masse d'aimant, et l'on sait que l'aimant a la propriété d'attirer le fer. La rouille ferrugineuse qui formait une grande partie de la masse fut ainsi retenue par cette roche sous-marine, mais non pas assez pour vaincre toute résistance de la part du résidu des autres éléments; si bien que, l'air et le feu tendant à s'élever, l'eau à s'étendre, la terre à s'abaisser et la rouille ferrugineuse à suivre l'aimant, il résulta de ces efforts contraires une sorte d'état stationnaire pour la masse, et d'agitation pour ses diverses parties. Retenue par l'aimant, elle pivota sur elle-même, d'après les évolutions du ciel et des constellations. Ainsi, par le mouvement en sens contraire de son quadruple élément, igné, vaporeux, liquide et terrestre, fut-elle condamnée à une sorte de tourmente perpétuelle. Voilà pourquoi ce rebut des Éléments avait reçu le nom de l'île Tournoyante. Sa longueurn'était pas moindre de douze cent quatre-vingts stades, et sa largeur de huit cent douze stades. Le stade est la seizième partie d'une lieue[85]; l'île Tournoyante avait donc quatre-vingts lieues de large sur quatre-vingt-sept de longueur.
Au reste, ajoute ici notre conteur, le Livre ne garantit pas que l'île Tournoyante ne fût encore d'une plus grande étendue; il se contente d'affirmer qu'elle avait au moins celle qu'il lui assigne. Le Graal dit quelquefois moins, mais jamais plus que la vérité. Nul mortel assurément ne connaîtra tout-à-fait ce que renferme le Graal, mais au moins pouvons-nous promettre qu'on n'y trouvera jamais rien qui s'écarte de la vérité. Et qui oserait douter des paroles écrites par Jésus-Christ lui-même, c'est-à-dire par la source de toutes les vérités? On sait que Notre-Seigneur, avant de monter au ciel, avait seulement deux fois tracé des lettres. La première fois, quand il fit la digne oraison de la Patenôtre; il la traça de son pouce sur la pierre. La seconde fois, quand, les Juifs ayant amené la femme adultère, il écrivit sur le sable: «Que celui de vous tous qui est sans péché luijette la première pierre.» Puis, un instant après, il ajouta: «Ah! terre, comment oses-tu accuser la terre!» Comme s'il eût écrit: «Homme, fait de si vile argile, comment peux-tu punir chez les autres les péchés que tu es si disposé toi-même à commettre!»
Et vous ne trouverez pas un seul clerc assez téméraire pour dire que Jésus-Christ, tant qu'il fut enveloppé des liens de la chair humaine, ait écrit autre chose. Mais, depuis sa résurrection, il écrivit le Saint-Graal. Grande serait donc la folie qui révoquerait en doute ce qu'on lit dans une histoire tracée de la propre main du Fils de Dieu, quand il eut dépouillé le corps mortel et revêtu la céleste majesté[86].
Nascien, après avoir longtemps examiné les lieux, descendit vers le point où la mer lui semblait plus proche, et, quand il aperçut les flots, il distingua en même temps, dans la plaine liquide, une nef qui arrivait à lui. Plus elle approchait, plus il la voyait grande et somptueuse. Elle parut jeter l'ancre sur le rivage;alors il s'étonna de ne voir et de n'entendre personne sur le pont, et voulut juger par lui-même si la beauté de l'intérieur répondait à celle du dehors. Mais il fut arrêté par une inscription chaldéenne dont le sens était:
Toi qui veux entrer ici, prends garde d'avoir une foi parfaite. Il n'y a ici que foi et vraie créance. Si tu faiblis sur ce point, n'espère jamais de moi le moindre secours.
Nascien réfléchit un instant, et ne trouva dans son esprit aucun doute sur la vraie créance; il mit hardiment le pied dans la nef. Il la visita dans toutes ses parties, et ne put retenir son admiration de la voir si belle, si somptueuse et si solidement construite. Revenant sur ses pas, il vit, dans le milieu de la salle principale, de longs rideaux blancs qu'il souleva: ils entouraient un lit beau, grand et riche. Sur le chevet était posée une couronne d'or; aux pieds, une épée qui jetait grande clarté, étendue en travers du lit et à demi tirée du fourreau. La poignée était faite d'une pierre qui semblait offrir la réunion de toutes les couleurs, et chacune de ces couleurs avait, ainsi qu'on le dira plus tard, une vertu particulière. La poignée de l'épée[87]était faite dedeux côtes, fournies l'une par le serpent nommé Palaguste, qu'on trouve surtout dans le pays de Calédonie: quand on la touche, on devient insensible à l'ardeur du soleil, on a toujours le corps frais et dispos. L'autre côte venait d'un poisson de grandeur médiocre, nommé Cortenans, et qu'on trouve dans le fleuve d'Euphrate. Celui qui la touche oublie aussitôt les sujets qu'il avait eus jusque-là de tristesse ou de joie, pour être tout entier à la pensée qui lui avait fait saisir l'épée. Le drap vermeil sur lequel cette épée était placée laissait voir des lettres qui disaient:Je suis merveilleuse à voir, plus merveilleuse à connaître. Le privilége de m'employer n'appartiendra qu'à un seul, lequel surpassera en bonté tous les autres hommes qui sont nés ou à naître.
Nascien lut ensuite les lettres tracées sur la partie découverte de la lame; elles disaient:Que nul ne soit assez hardi pour achever de me tirer, s'il ne sait mieux frapper que personne. Tout autre serait puni de sa témérité par une mort soudaine.
Il examina ensuite le fourreau, dont il ne put reconnaître la véritable matière. Il était de la couleur d'une feuille de rose, et portait une inscription en lettres d'or et d'azur. Quant aux bandes ourengesqui tenaient le fourreau,elles étaient tout à fait indignes d'un si noble emploi; on eût dit de la mauvaise étoupe de chanvre, si bien qu'en les prenant pour lever l'épée, on n'aurait pas manqué de les déchiqueter. Voici le sens des lettres tracées sur le fourreau:
Qui me portera devra être le plus preux de tous les hommes; et tant qu'il portera ces renges autour du corps, il n'aura pas à craindre d'être honni. Malheur à qui voudra remplacer les renges; il attirera sur lui les plus grandes calamités. Il n'est réservé de les changer qu'à la main d'une femme, fille de roi et de reine. Elle seule pourra les remplacer par une chose qu'elle portera sur elle et qu'elle aimera le plus. Elle nous donnera, à l'épée et à moi, le vrai nom qui nous appartient.
Et Nascien, ayant voulu voir encore si les deux côtés de l'épée étaient semblables, y porta la main et tourna la lame dans l'autre sens. Il vit qu'elle était de couleur de sang, et qu'on lisait sur la partie que le fourreau n'enfermait pas:Qui plus me prisera aura le plus sujet de se plaindre de moi. Qui devrait me trouver la plus favorable me trouvera la plus dangereuse, au moins pour la première fois.
Tels étaient donc le lit, la couronne, l'épée et ses renges. Mais il y avait encore trois fuseaux dont l'intention semblera plus merveilleuse.Le premier était dressé au milieu du bois de lit. Du côté opposé s'en trouvait un autre dressé de la même manière. Un troisième était posé en travers du lit et comme chevillé aux deux autres. De ces fuseaux, le premier était blanc comme la neige, le second vermeil comme sang; on eût dit le troisième fait de la plus belle émeraude. Ces couleurs ne devaient rien à l'invention humaine. Et, comme on pourrait douter de ce qu'on vient de dire, il est à propos d'en expliquer le sens et la véritable origine. Cela nous écartera un peu de notre sujet, mais l'histoire en est agréable à entendre; d'ailleurs, de la connaissance de ces fuseaux dépend celle de la nef.
Quand Ève la pécheresse, prêtant l'oreille aux conseils de l'Ennemi, eut cueilli le fruit défendu, elle arracha de l'arbre, avec la seconde pomme, le rameau auquel elle était attachée. Adam la prit, et laissa le rameau entre les mains d'Ève, qui le garda sans y penser, comme il arrive souvent à ceux qui retiennent en main une chose qu'ils auraient aussi bien pu laisser tomber. À peine eurent-ils mangé le fruit, que leur nature fut transformée: ils se regardèrent, rougirent à la vue de leur chair, et se hâtèrent de couvrir de la main leurs parties honteuses.
Ève cependant avait toujours le rameau à la main. En sortant du paradis, elle le regarda; il était du plus beau vert, et, comme il venait de l'arbre funeste, occasion de leur perte, elle dit qu'en souvenir de son péché, elle le conserverait tant qu'elle pourrait, et le placerait dans un lieu où elle irait souvent le voir, pour y pleurer sa désobéissance. Comme il n'y avait pas encore de huche ou de boîte où l'on pût renfermer quelque chose, elle piqua le rameau en terre, et se promit de ne pas l'oublier.
La tige crût aussitôt et prit racine; mais nous devons le dire: tant qu'Ève le tint à la main, il était pour elle une enseigne de réparation, et lui représentait la postérité qu'elle devait avoir. Dans l'état où Dieu l'avait créée et mise dans le Paradis, elle devait demeurer vierge, n'étant pas vouée à la mort; mais, après sa chute et celle d'Adam, le genre humain devait se perpétuer par elle; et, le rameau lui paraissant une image de sa postérité, elle lui souriait en disant: «Ne vous désolez pas; vous n'avez pas à jamais perdu l'héritage dont nous vous avons privés.» Maintenant, si l'on demande pourquoi ce ne fut pas Adam qui emporta du Paradis le rameau, l'homme étant de plus haute nature que la femme, nous répondrons que la femme dut le retenir, parceque par elle était la vie perdue, et par elle devait-elle être recouvrée.
Le rameau devint un grand arbre: sa tige, ses branches, ses feuilles et son écorce furent de la blancheur de la neige tombée. La blancheur est la couleur de la chasteté. Et vous devez savoir ici qu'entre virginité et chasteté, la distance est grande. La première est un don qui appartient à toute femme qui n'a jamais subi d'assemblage charnel; la seconde est une haute vertu propre à celles qui n'ont jamais eu le moindre désir de cet assemblage, telle qu'Ève était encore, le jour qu'elle fut chassée du Paradis et qu'elle planta le rameau en terre.
La beauté, la vigueur de l'arbre sous lequel ils aimaient à se reposer, les engagea bientôt à en détacher quelques autres rameaux qu'ils plantèrent, et qui prirent également racine. Ils en formèrent une espèce de forêt, et tous conservèrent la blancheur éclatante de celui dont ils venaient. Or, il arriva qu'un jour (c'était, dit la sainte bouche de Jésus-Christ, un vendredi), comme ils reposaient à l'ombre du premier arbre, ils entendirent une voix qui leur ordonnait de se réunir charnellement. Mais telle fut leur confusion et leur vergogne, qu'ils ne purent supporter la vue ni même la pensée d'une œuvre aussi vilaine, l'homme ici n'étant pas moins honteuxque la femme. Ils se regardèrent longtemps sans avoir le courage d'aller au delà, si bien que notre sire eut pitié de leur embarras. Et comme il avait la ferme volonté de former l'humain lignage et de lui donner la place que la dixième légion de ses anges avait perdue par son orgueil, il fit descendre sur eux un nuage qui ne leur permit pas de se voir l'un l'autre.
Étonnés de cette obscurité soudaine, qu'ils attribuèrent à la bonté de Dieu, ils s'appelèrent de la voix et, sans se voir, se rapprochèrent, se touchèrent, et enfin se joignirent charnellement. Alors ils sentirent quelque allégement de leur péché; Adam avait engendré, Ève avait conçu Abel le juste, celui qui rendit toujours loyalement à son créateur ce qu'il lui devait.
Au moment de cette conception, l'arbre, qui avait été jusque-là d'une blancheur éclatante, devint vert et de la couleur de l'herbe des prés. Pour la première fois il commença à fleurir et porter des fruits. Et tous ceux qui, à compter de ce moment, descendirent de lui, furent comme lui de couleur verte. Mais ceux qu'il avait produits avant la conception d'Abel restèrent blancs et privés de fleurs et de fruits.
Cet arbre et ceux qui en vinrent conservèrent leur verdure jusqu'au temps où Abeldevint pour son frère Caïn un objet de haine et de jalousie. Un jour, comme Abel avait conduit ses brebis assez loin du manoir de son père, et près de l'arbre de vie enlevé du Paradis terrestre, la grande chaleur du jour l'engagea à se reposer sous l'ombrage de cet arbre. Comme il commençait à sommeiller, il entendit venir Caïn, et se levant aussitôt: «Soyez le bienvenu, mon frère!» dit-il. L'autre lui rendit son salut, en l'invitant à se rasseoir; mais, comme Abel se tournait pour le faire, Caïn, tirant un couteau recourbé, le lui plongea dans la poitrine. Il était né le vendredi, et ce fut un autre jour de vendredi qu'il reçut la mort.