X.

La Dame du lac savait tout ce qu'Adragain avait dit des deux fils du roi Bohor, qu'ils étaient enfermés dans la tour de Gannes. Elle chercha, elle trouva le secret de les en tirer; et quand elle apprit que Claudas devait tenir une grande cour à la Madelaine, pour fêter l'anniversaire de son couronnement, elle prit à part une pucelle de sa maison en qui elle avait confiance: «Sarayde,» lui dit-elle, «vous allez vous rendre à Gannes; vous en reviendrez avec les deux fils du roi Bohor.» Puis elle lui apprit les jeux[17]qui devaient l'aider à faire le message.

Sarayde partit avec deux écuyers tenant en laisse deux lévriers. Vers tierce (neuf heures du matin), elle sortit de la forêt, et l'un des écuyers envoyé à la découverte lui rapporta que le roi Claudas venait de prendre place à table. Montée sur un riche palefroi, la demoiselle arriva aux portes du palais; elle recommanda aux deuxécuyers de l'attendre, et elle avança, tenant ses lévriers avec une chaîne d'argent. Claudas était assis au milieu de ses barons; en face de lui Dorin son fils qu'il venait enfin d'adouber. À cette occasion, contre son ordinaire, il avait fait de grandes largesses; car son voyage à la cour d'Artus lui avait fait sentir les avantages de la libéralité.

Tout-à-coup entre dans la salle la demoiselle du lac. Elle traverse les rangs qui la séparaient du fauteuil de Claudas: «Roi, dit-elle, Dieu te sauve! La plus grande dame du monde m'envoie vers toi; elle t'estimait jusqu'à présent à l'égal des plus grands princes; mais je serai forcée de lui dire qu'il y a plus à blâmer en toi qu'à louer, et que tu n'as pas moitié du sens, de la prouesse et de la courtoisie qu'elle supposait.

«—Soyez, demoiselle, la bienvenue! répondit Claudas. La dame qui vous envoie peut avoir entendu dire de moi plus de bien qu'il n'y a; mais, si je savais en quoi elle s'est méprise, je travaillerais à m'amender. Dites-moi, par la chose que vous aimez le mieux, pourquoi je devrai perdre ses bonnes grâces.

«—Vous m'avez conjurée de façon à me contraindre à parler. Oui, l'on avait dit à ma dame que nul ne vous surpassait en sens, débonnaireté, courtoisie; elle m'avait envoyéepour juger de la vérité de ce rapport, et je vois que vous manquez des trois grandes vertus du prud'homme: le sens, la débonnaireté, la courtoisie.

«—Si je ne les ai pas, vous avez, demoiselle, juste raison de tenir faible compte du reste. Il peut m'être arrivé d'agir en fou, en félon, en vilain; mais je n'en ai pas gardé le souvenir.

«—Il faut donc vous le rappeler. N'est-il pas vrai que vous retenez en prison les deux enfants du roi Bohor? pourtant, tout le monde sait qu'ils ne vous ont jamais fait dommage. N'est-ce pas une manifeste félonie? Les enfants réclament surtout les soins, la douceur, l'indulgence: comment seraitdébonnairecelui qui les traite avec rudesse et injustice? Vous n'avez pas plus desensque de bonté; car, si l'on parle des fils du roi Bohor, vous donnez à penser que votre intention est d'abréger leurs jours: on les prend en pitié, et l'on vous hait, à cause d'eux. Est-il sage de donner sujet à tous les gens honnêtes de vous accuser de déloyauté? Si vous aviez en vous la moindrecourtoisie, ces deux enfants, dont la naissance est plus haute que la vôtre, seraient ici, à la première place et traités en fils de roi. On vanterait alors la gentillesse qui vous ferait tenir les orphelins en honneur, tant qu'ilsne sont pas en âge de recueillir leur droit héritage.

«—Dieu me garde! fait Claudas, je reconnais que j'ai suivi jusqu'à présent un mauvais conseil, et j'entends faire mieux désormais. Allez, mon connétable, à la maison des deux fils du roi Bohor, et conduisez-les ici avec leurs maîtres, dans la compagnie de chevaliers, valets et sergents. Je veux qu'on les traite en fils de roi.»

Le connétable obéit; il arrive à la chambre des deux enfants, comme ils étaient encore émus d'un grand trouble causé par Lionel. Lionel était le cœur d'enfant le plus démesuré que l'on pût voir; aussi Galehaut, le vaillant seigneur des Îles foraines, le surnomma-t-ilCœur sans frein, le jour qu'il fut armé chevalier.

La veille, les deux enfants assis au souper mangeaient de grand appétit et, suivant leur habitude, à la même écuelle, quand Lionel, jetant les yeux sur Pharien son maître, vit qu'il se détournait pour cacher ses larmes. «Qu'avez-vous, beau maître, à pleurer? lui demanda-t-il.—Ne vous en souciez, répond Pharien, il ne servirait à rien de le dire.—Je le veux pourtant savoir, et, par la foi que vous me devez, je vous demande de me l'apprendre.

«—Pour l'amour de Dieu, répond Pharien, ne me contraignez pas à parler d'une chosequi ne pourrait que vous affliger.—Eh bien! je ne mangerai pas avant de le savoir.

«—Je vous le dirai donc: je pensais à l'ancienne grandeur de votre lignage; à la prison où vous êtes enfermés; à la grande cour qu'on tient, en ce moment, où vous devriez tenir la vôtre.

«—Quel homme ose tenir sa cour où je devrais tenir la mienne?—C'est le roi Claudas de la Déserte; il porte aujourd'hui la couronne dans cette ville, la première de votre héritage. Il vient d'armer chevalier son fils, et c'est pour moi grand sujet de deuil, de voir tant abaissé le noble lignage que Dieu jusqu'alors avait tant protégé.»

En écoutant Pharien, l'enfant sent son cœur gonfler; il donne du pied contre la table, la renverse et se lève, les yeux rouges, le visage ardent, comme si le sang allait crever ses joues. Pour mieux ruminer sa douleur il sort de la chambre, monte plus haut et va s'accouder à une fenêtre donnant sur les prairies. Pharien l'a bientôt rejoint: «Sire, au nom de Dieu, dites ce que vous avez: pourquoi nous laisser ainsi? Revenez à la table, vous avez besoin de manger; faites au moins semblant de le faire, pour votre jeune frère qui ne touchera pas seul à votre écuelle.—Non, laissez-moi, je n'ai pas faim.—Eh bien, nous ne mangerons pas nonplus.—Quoi! n'êtes-vous pas à moi, mon frère, son maître et vous? J'entends que vous retourniez à table, et pour moi, je ne mangerai pas avant d'avoir fait ce que j'ai en pensée.—Dites-moi quelle est cette pensée: vous devez la confier à ceux qui pourraient y mettre conseil.—Je ne la dirai pas.—Et moi, je quitte votre service; dès que vous ne nous demandez plus conseil, nous sommes devenus inutiles.» Pharien fait un pas en arrière, et Lionel qui l'aimait tendrement lui crie: «Ah! maître, ne me quittez pas: vous me feriez mourir: je vais tout vous dire. Je ne veux pas m'asseoir à table avant d'être vengé de ce roi Claudas.—Et comment pouvez-vous espérer de le faire?—Je lui manderai de venir me parler, et quand il sera venu je le tuerai.—Et quand vous l'aurez tué?—Les gens de ce pays ne sont-ils pas mes hommes? Ils me feront secours, et, s'ils me manquent, j'aurai la grâce de Dieu qui vient en aide au bon droit. Bien soit venue la mort, si je la reçois pour mon droit défendre! Ne vaut-il pas mieux mourir à honneur que d'abandonner à d'autres son héritage? Mon âme n'en sera-t-elle pas mieux à l'aise, et qui déshérite fils de roi ne lui enlève-t-il pas plus que la vie?

«—Non, beau sire, dit Pharien, vous ne ferez pas cela: vous y perdriez la vie avantcelui que vous tenteriez de frapper. Attendez que vous soyez en âge; alors vous aurez des amis, des soutiens de votre droit.» Tant le prie Pharien que Lionel consent à remettre à un autre temps ses projets de vengeance. «Faites seulement, dit-il, que je ne voie pas Claudas ni son fils; je ne pourrais me contenir en leur présence.»

Il se mit au lit, et Pharien ne dormit pas, car il savait que rien ne pouvait distraire Lionel de sa résolution. Le lendemain il fallut de nouvelles instances des maîtres pour décider les deux enfants à rompre le jeûne. Ils étaient à table, quand arriva le connétable du roi Claudas. En preux et courtois chevalier, il s'agenouilla devant Lionel et lui dit: «Sire, monseigneur le Roi vous salue. Il mande et prie vous, votre frère et vos maîtres de venir voir sa cour; il entend vous y recevoir comme il convient de recevoir fils de rois.»

«—J'irai!» dit aussitôt Lionel, en se levant le visage illuminé de joie. «Beau maître, faites compagnie à ces nobles seigneurs, pendant que je passerai un instant dans la chambre voisine.» Il sort, appelle un chamberlan et lui demande un riche couteau qu'on lui avait donné pour joyau. Comme il le passait sous sa robe, Pharien, inquiet de ce qu'il était allé faire, entrevoit la lame et l'arrache de ses mains. «Alors,»dit Lionel, «je ne sortirai pas; vous me haïssez, je le vois, puisque vous m'enlevez ce qui est à moi, ce qui ferait ma joie.—Mais, sire, reprend Pharien, y pensez-vous? Pourquoi voulez-vous emporter cette arme? Laissez-la moi prendre, je saurai la cacher mieux que vous.—Me la donnerez-vous quand je la demanderai?—Oui, si vous ne vous en servez que par mon conseil.—Je n'entends rien faire qui soit à blâmer ni qui puisse tourner à dommage pour vous.—Le promettez-vous?—Écoutez-moi, beau maître, vous avez le couteau, gardez-le; peut-être en aurez-vous besoin plus que moi.»

Ils rentrent dans la salle et bientôt se mettent à la voie; les enfants sur deux palefrois, leurs maîtres en croupe. À leur approche, tous les gens du palais sortent pour les voir. On les regarde avec intérêt, on pleure, on prie Dieu de les rétablir un jour dans leurs honneurs: les écuyers se disputent à l'envi le soin de les descendre. Ils montent les degrés en se tenant par la main. Parmi les chevaliers du roi Claudas, il en était beaucoup qui avaient été les hommes des rois de Gannes et de Benoïc, et qui nevoyaient pas sans crainte ces beaux enfants en puissance du roi de la Déserte. Lionel avançait la tête haute, promenant fièrement sa vue de tous les côtés de la salle, comme jouvenceau de haut et noble parage.

Pour Claudas, il était assis sous un dais et sur un faudesteuil de grande richesse. Il portait la robe dans laquelle il avait été sacré roi de Bourges. Devant lui, sur un soc d'argent, brillait la couronne royale; et, sur un autre soc en forme de candélabre, une épée claire et tranchante, un sceptre d'or garni de pierres précieuses.

Il fit bel accueil aux enfants du roi Bohor et parut surtout frappé du noble semblant de Lionel. Il lui fit signe d'approcher; l'enfant s'avança près de l'épée et de la couronne. Le roi pour lui faire honneur tend sa coupe en l'invitant à la vider. Lionel ne paraît pas l'entendre: ses yeux ne se détournent pas de la belle épée luisante. «Heureux, pensait-il, qui pourrait donner un coup de cette épée!» Claudas suppose que la timidité l'empêche seule de prendre la coupe, et, dans le même instant, la demoiselle du lac qui s'était approchée des enfants presse de ses mains les joues de Lionel: «Buvez, beau fils de roi, et comptez sur moi!» Ce disant, elle ceint la tête des deux enfants d'un chapelet de fleurs odorantes, et passe à leur cou un fermail d'or garni de pierres précieuses. «Et maintenant,dit-elle à Lionel, buvez, beau fils de roi.—Oui, mais un autre paiera le vin.» Aussitôt les voilà pris tous les deux d'un violent transport; car la vertu des fleurs, la force des pierres les pénétrait d'une ardeur dévorante. Lionel avait pris la coupe: «Brise-la, frère, contre terre,» dit Bohor. Lionel la lève à deux mains et la fait retomber de toute sa force sur le visage de Claudas, qu'il frappe et refrappe sur les yeux, le nez, la bouche. Du tranchant de la coupe, il lui entr'ouvre le front, puis, tirant à lui les deux candélabres, il renverse le sceptre et l'épée, jette la couronne sur le pavé, la foule aux pieds, en fait jaillir les pierreries. Aussitôt le palais retentit de cris, tous se lèvent de table, les uns pour arrêter les enfants, les autres pour les défendre.

Le roi avait glissé de son siége, pâmé, couvert de sang et de vin. Dorin s'était élancé pour le venger, Lionel avait saisi l'épée, et Bohor, le grand sceptre à la main, lui venait en aide. Sans l'intérêt que bien des chevaliers présents portaient aux enfants, leur vaillance eût servi de peu; déjà même, épuisés de fatigue, ils allaient être mis sans défense, et Claudas, en revenant à lui, jurait qu'ils ne lui échapperaient pas. Alors Sarayde, la sage demoiselle, les entraîne vers la porte; Dorin les y poursuit. Lionel se retourne, rassemble toutes les forces qui lui restent et lefrappe à deux mains de sa tranchante épée. Dorin veut parer le coup du bras gauche, la lame tranche le bras, descend sur la joue, entame la gorge; et Bohor, levant le sceptre dont il s'est emparé, lui fait une large ouverture au front. Dorin tombe, pousse un dernier cri et meurt. Alors on n'eût pas entendu Dieu tonner. Claudas s'élance sur les enfants; Sarayde se souvient à propos des enseignements de la Dame du lac, prononce un mot, et, par l'effet d'un enchantement, les enfants prennent l'apparence des deux lévriers, et les lévriers celle des deux enfants. Claudas que la fureur aveugle hausse l'épée devant lui; Sarayde se jette en avant et couvre les enfants, si bien que la pointe de l'acier l'atteint et lui fend le visage, au-dessus de l'œil droit. Le sourcil en garda toujours la cicatrice. À la vue du sang qui l'inonde, elle s'effraie et pousse un cri: «Ah! roi Claudas, vous me faites bien regretter d'être venue dans votre cour; que vous ont pu faire les beaux lévriers qui m'accompagnaient?»

Claudas regarde et ne voit plus devant lui que les lévriers. Les enfants lui paraissent s'enfuir; il court vers eux, les joint, lève l'épée tranchante qui retombe sur la barre de la porte et éclate en morceaux. «Dieu soit loué! se dit-il alors, mon arme s'est brisée avant d'avoir touché les enfants du roi Bohor de Gannes. Je n'auraistrouvé personne en cour pour me justifier de les avoir frappés. Ils mourront, mais après avoir été jugés, et sans qu'on puisse me blâmer.» Alors, jetant le tronçon de l'épée, il saisit les deux enfants et les donne à garder à ses plus fidèles serviteurs.

Et si le roi Claudas regrette son fils, les deux maîtres, Pharien et Lambègue, ne sont pas moins affligés que lui. Ils croient leurs deux jeunes seigneurs aux mains de leur ennemi et ne doutent pas qu'ils ne soient jugés à mourir. Mais il faut ici revenir à la demoiselle du lac.

Sarayde ne tint pas grand compte de sa blessure, toute profonde qu'elle fût. Elle s'enveloppa le visage d'une large bandelette, et rejoignit les écuyers demeurés à la porte de Gannes. Les deux enfants, toujours sous la forme de lévriers, la suivaient. Mais, avant d'arriver au bois où l'attendaient les écuyers, elle rompit l'enchantement, et Lionel et Bohor reparurent tels qu'ils étaient réellement.

Sarayde reçut les compliments de la Dame du lac à laquelle elle amenait les deux enfants. Lancelot, quand elle arriva, était à la chasse, et, quand il revint, la Dame du lac lui annonçaqu'elle lui avait trouvé deux gentils compagnons. Il les regarda, leur tendit la main et se sentit pris d'une amitié vive pour eux. Dès le premier jour tous les trois mangèrent à la même écuelle, et reposèrent dans le même lit.

Claudas cependant rendait les derniers honneurs au corps de son fils. Il prononçait sur lui une longue et douloureuse complainte, sans prendre souci du nouvel orage qui allait fondre sur lui.

Toute la ville de Gannes s'était en effet émue en apprenant que les deux fils de leur droit seigneur étaient retenus et qu'ils allaient être jugés par la cour des barons de la Déserte. Les chevaliers de Gannes, les bourgeois de la ville avaient pris les armes, et Pharien, dès qu'il fut rentré dans la tour avec son neveu Lambègue, l'implacable ennemi de Claudas, avait mandé tous ses amis pour tenir conseil avec eux. Ils avaient tous juré de mourir avant de laisser à Claudas le temps de frapper les deux enfants. La tour était à eux; ils en fermèrent les issues et la munirent de provisions. Quand ils surent que Claudas avait mandé les hommes de la Déserte, dans la crainte d'un prochain soulèvementdes hommes de Gannes, ils prirent les devants et allèrent l'assiéger dans son palais. «Nous avons, dit Pharien, plus de gens que le roi Claudas ne peut en réunir. Nous avons pour nous le droit, puisqu'il s'agit de la vie de nos seigneurs; nous gagnerons, en les défendant, honneur dans le siècle, bon loyer dans le ciel; car on doit, pour garder le corps de son droit seigneur, mettre le sien en péril. Mourir pour lui, c'est comme si l'on mourait pour les Sarrasins.»

Chevaliers, sergents, bourgeois et fils de bourgeois entourèrent le palais au nombre de plus de trente mille. Le roi Claudas, à leur approche, demanda froidement ses armes. Il endossa le haubert, laça le heaume, pendit l'écu à son cou et ferma l'épée acérée à son flanc gauche. Puis il se montra aux fenêtres, tenant en main sa grande hache de combat. «Pharien,» demanda-t-il au sénéchal qu'il aperçut dans la foule, «qu'y a-t-il, et que veulent toutes ces gens?

«—Ils redemandent leurs droits seigneurs, les fils du roi Bohor.

«—Comment, Pharien! ne sont-ils pas comme vous mes hommes?

«—Sire roi, nous ne sommes pas venus ici pour tenir plaids. J'avais en garde les deux fils du roi Bohor; il faut que vous nous les rendiez. Demandez ensuite ce qu'il vous plaira,vous nous trouverez prêts à y faire droit: mais, si vous refusez de nous rendre les enfants, nous saurons bien les reprendre; il n'est pas un seul de ceux que vous voyez ici qui ne soit prêt à mourir pour les défendre contre vous.

«—Chacun fasse donc comme il pourra. Sans vos menaces, j'aurais peut-être accordé de plein gré ce que je refuse maintenant.»

L'assaut commença aux arcs, aux arbalètes, aux frondes tortillées. Pierres, flèches et carreaux volent par milliers. Le feu est ensuite allumé et lancé par les frondes. Claudas fait ouvrir la grande porte et sort la lourde hache en mains. Les dards pleuvent sur lui, pénètrent dans son haubert; il tient bon, et malheur à ceux qui s'aventurent trop près de lui! Mais, à la fin, Lambègue fend la foule, arrive à lui et lui coule le fer de son glaive dans le haut de l'épaule. Le roi tombe de cheval; pour ne pas mesurer la terre il s'adosse au mur, et d'un suprême effort arrache l'arme sanglante. Lambègue revient à la charge; si bien qu'après une longue défense, Claudas fléchit et tombe sans connaissance. L'autre pose un genou sur lui, délace son heaume, et levait déjà le bras pour lui trancher la tête, quand Pharien accourt, assez à temps pour lui arracher des mains sa victime. «Que vas-tu faire, beau neveu? Veux-tu tuer le roi qui areçu ton hommage? S'il t'avait déshérité, encore le devrais-tu défendre de mort.—Comment! fils de mauvaise mère, répond Lambègue, voudrez-vous garantir le traître infâme qui vous a honni, qui menace aujourd'hui la vie de nos seigneurs liges?—Neveu, écoute-moi: il n'est jamais permis de pourchasser la mort de son seigneur, avant de lui avoir rendu la foi. Quelque chose qu'ait fait Claudas ou qu'il veuille faire, nous sommes ses hommes et tenus de garantir sa vie. Nous ne nous sommes levés contre lui que pour le salut des enfants de notre premier seigneur que nous avions en garde.» Ce disant, Pharien saisissait le nazal du heaume de Claudas et découvrait son visage à demi. Et le roi qui avait bien entendu ce qu'il avait dit: «Ah! Pharien, soyez loué! Prenez mon épée, je la rends au plus loyal des chevaliers. Je vous remettrai les deux enfants; mais ils n'auraient eu rien à craindre, quand même je les eusse tenus dans la tour de Bourges.»

Pharien aussitôt donna l'ordre de cesser l'assaut. Il apprit aux gens de Gannes que le roi Claudas consentait à rendre les enfants, et qu'ils ne devaient pas tarder à les revoir. Puis il entra dans le palais avec Claudas; les deux lévriers, que tout le monde croyait reconnaître pour les fils de Bohor, furent amenés et remis aux mainsde leurs maîtres. Pharien, après les avoir montrés au peuple assemblé devant les murs du château, les reconduisit dans la tour. Beaucoup le blâmaient d'avoir préservé de mort le roi Claudas, et Lambègue surtout frémissait de rage en songeant à l'occasion qu'il avait perdue. Mais, dans la tour, tout respirait la joie causée par la délivrance et le retour des deux enfants.

Quand vint la nuit, à l'heure où la demoiselle Sarayde détruisait l'enchantement, les lévriers reparurent à la place de Lionel et Bohor. Qu'on se représente l'étonnement, la douleur, l'indignation des chevaliers de Gannes! «Claudas,» crient-ils, «nous a trompés. Il faut retourner vers lui, le déchirer en mille morceaux, mettre tout à feu et à sang.» De toutes les douleurs, la plus grande fut celle de Pharien. Il tordait ses poings, déchirait ses vêtements, égratignait son visage, sanglotait et poussait des cris qu'on entendait à distance. Le bruit fut alors si général que Claudas finit par en distinguer les échos. Il demande d'où provenaient ces éclats de voix.—«De la grande tour.» Il envoie un sergent, qui revient bientôt épouvanté. «Ha! sire,» dit-il, montez à cheval, fuyez. Tout le peuple arrive pour abattre le palais et vous arracher la vie. Ils disent que vous avez tué les deux fils de leur ancien roi, et que vous n'avez donné que deux lévriers à leur place.» Claudas ne comprendrien à ce qu'on lui réclame: il demande cependant ses armes, quoique tout meurtri des blessures reçues dans le précédent combat. «Ah!» s'écrie-t-il douloureusement, «royaumes de Gannes et de Benoïc, combien vous me donnez de tourment! et quel grand péché commet celui qui déshérite les autres! Pour lui plus de paix, plus de sommeil. Est-il une tâche plus dure que de gouverner le peuple dont on n'a pas le cœur? Hélas! dame nature reprend toujours le dessus, les hommes reviennent toujours à leur droit seigneur. D'ailleurs il n'est pas supplice pareil à celui de voir un autre jouir de ses propres honneurs, régner où l'on devrait régner soi-même: nulle douleur comparable à celle de l'exil et du déshéritement.»

Ainsi parlait et pensait Claudas, entouré de tous ses chevaliers armés, devant les portes de son palais. La nuit venait de tomber, les rues voisines étaient tellement éclairées de torches et de lanternes qu'on eût pu se croire en plein midi. Pharien, au premier rang, avant de donner le signal, prononçait à haute voix la complainte funèbre des enfants, quand le roi Claudas demanda à lui parler: «Pharien, dites-moi, que veulent toutes ces gens? Est-ce pour mon bien ou mon dommage qu'ils se sont assemblés?—Sire,» dit Pharien, «vous deviez nous rendre les deux fils du roi Bohor, et vous avez à leurplace livré deux chiens. Le nierez-vous? Les voici devant vous.»

Claudas regarde, paraît surpris, interdit. Après avoir un peu pensé: «Voilà bien, dit-il, les lévriers que la demoiselle avait amenés ce matin. C'est elle qui en aura fait l'échange contre les enfants. Mais, beau doux ami Pharien, ne m'accusez pas: devant tous vos amis, je suis prêt à jurer que j'ai tenu ce que j'avais promis, et que le blâme de ce qui arrive ne peut retomber sur moi. Je consens à garder même votre prison jusqu'au moment où l'on saura ce que les enfants sont devenus.»

Pharien ajoute foi aux paroles de Claudas; car il avait vu la demoiselle mener en laisse les lévriers et couronner de fleurs les deux enfants. Mais l'offre que lui fait le roi Claudas de tenir sa prison le met dans une autre crainte. Il connaît la haine furieuse de son neveu Lambègue, et la vie de Claudas lui paraît en grand danger, s'il vient à le prendre en sa garde. Lambègue le défiera ou le frappera sans le défier, et, dans les deux cas, il aura une vengeance à poursuivre: contre Claudas, en raison de l'injure qu'il lui a faite en lui enlevant l'amour de sa femme; contre Lambègue, meurtrier de celui qui se sera confié à sa garde. Il répond donc au roi que, tout en ajoutant foi à ses paroles, il ne peut promettre que les gens de Gannes soient aussi faciles à persuader.«Laissez-moi leur parler, avant de rien décider.»

Il revient aux barons et bourgeois de Gannes qui l'attendaient avec impatience, les heaumes lacés, les écus pendus au cou: «Le roi Claudas,» leur dit-il, «se défend de trahison; il a cru livrer les enfants du roi, et il offre de tenir votre prison, jusqu'à ce qu'on découvre le secret de cette aventure. C'est à moi qu'il veut se confier; mais je ne consentirai à le garder que si vous me promettez de ne rien tenter contre lui, avant de savoir ce que les enfants sont devenus.

«—Comment! bel oncle,» dit alors Lambègue, «pouvez-vous bien vous porter garant du meurtrier de nos seigneurs liges! Oh! si l'on savait toutes les hontes qu'il vous a faites, vous ne seriez plus entendu ni reçu dans aucune cour seigneuriale[18].

«—Beau neveu, je ne suis pas étonné de t'entendre ainsi parler; on ne peut demander un grand sens dans un cœur d'enfant. Tu as maintes fois témoigné de ta prouesse, mais tu as encore besoin de consulter le miroir de parfaite prud'homie. Laisse-moi te donner un peudu sens qui te manque. Tant que tu compteras parmi les jeunes, use de discrétion dans les conseils; ne parle pas avant que les anciens n'aient donné leur avis. En bataille, tu ne dois attendre ni vieux ni jeune; élance-toi des premiers, fais si tu le peux le plus beau coup. Mais, dans le conseil, c'est aux enfants à attendre les hommes d'âge; et, s'il est beau de mourir en combattant, il est honteux de parler avant son tour pour dire une folle parole. Tous ceux qui m'écoutent savent mieux que toi distinguer quel est sens, quelle est folie. Peut-être quelques-uns vont-ils cependant demander la tête de Claudas: mais alors comment échapperons-nous à la honte d'avoir immolé sans jugement notre seigneur lige? De bon ou de mauvais gré, ne lui avons-nous pas fait hommage et prêté serment de fidélité, à mains jointes? Une fois engagés, ne sommes-nous pas tenus de garder son corps envers et contre tous? La plus grande félonie est, nous le savons, de porter la main sur son seigneur. S'il a mépris envers son homme, l'homme doit en porter plainte devant la cour, qui l'ajournera à quinzaine pour montrer son droit. Le seigneur refuse-t-il de réparer le méfait ou de le reconnaître, l'homme doit lui rendre son hommage, non pas secrètement, mais en pleine assemblée de barons.

«Et l'homme en renonçant à l'hommage ne reprend pas encore le droit de frapper son ancien seigneur, à moins qu'il n'en soit le premier frappé. Maintenant, vous, seigneurs et bourgeois, si vous me donnez sûreté que le roi Claudas n'ait rien à craindre de vous tant qu'il sera sous ma garde, je consentirai à le tenir en ma prison; et, si vous refusez, chacun alors fasse de son mieux! Mais au moins ne perdrai-je pas mon âme, ni dans ce monde mon honneur, en consentant à la mort sans jugement de celui qui fut mon seigneur lige.»

Pharien s'éloigna afin de leur laisser toute liberté de se conseiller. Les plus jeunes barbes, animées par Lambègue, l'emportèrent en décidant qu'ils ne désarmeraient pas si Claudas ne se rendait sans conditions et sans recours à d'autres juges. Ils le déclarent à Pharien, qui va retrouver aussitôt le roi Claudas: «Sire, défendez-vous le mieux que vous pourrez: ils ne veulent pas entendre raison, ils demandent que vous vous rendiez à eux sans condition.—Et vous, Pharien, que me conseillez-vous?—De combattre jusqu'à la mort; le droit les quitte pour venir à vous, et chacun de vos hommes vaudra, croyez-le, deux des leurs. Comme votre homme, je me sépare de ceux qui veulent votre mort: mais, Sire, jurez-moi sur les saintsque vous n'avez rien tenté contre les fils du roi mon ancien seigneur, qu'ils vivent tous deux et que vous n'avez pas en pensée de les faire mourir. Non que je soupçonne votre loyauté; mais parce que votre serment me mettra le cœur plus à l'aise, et me permettra de soutenir en toutes les cours que je suis revenu vers vous uniquement par devoir.»

Claudas lui tendit la main gauche, et dressant la main droite vers le moutier qu'on apercevait à petite distance: «Par les saints de ce moutier, dit-il, les enfants du roi Bohor de Gannes n'ont été tués ni blessés de ma main; j'ignore ce qu'ils sont devenus, et, s'ils étaient à Bourges, ils n'auraient encore rien à craindre de moi, bien qu'ils m'aient causé le plus grand deuil du monde.»

L'assaut du palais fut une seconde fois commencé. Claudas se défendit comme un lion; Pharien ne voulut tendre son glaive contre nul chevalier de la terre de Gannes; mais il se contentait de défendre le corps du roi, en désarmant ceux qui le serraient de trop près. La nuit força les assiégeants à se retirer avant d'avoir fait la moindre brèche aux murailles. Un chevalier d'assez mince prud'homie, le châtelain de Hautmur, proposa de revenir au conseil de Pharien, en promettant de ne pas attenter aux jours de Claudas, tant qu'il garderait la prison de Pharien.«Lambègue et moi, dit-il, ne prendrons pas d'engagement; nous éviterons de nous trouver au milieu de ceux dont Claudas recevra la promesse. Ainsi resterons-nous libres de nous venger tous de ce méchant roi.»

Si les chevaliers et les bourgeois de Gannes ne voulaient pas se parjurer, ils n'étaient pas fâchés d'en voir d'autres éviter de s'engager comme eux. Ils envoyèrent vers Pharien pour lui dire qu'ils consentaient à promettre de ne pas attenter aux jours de Claudas, si Claudas consentait à tenir prison. Pharien porta leurs paroles au roi, tout en prévoyant que Lambègue et le châtelain de Hautmur auraient grande peine à maîtriser leur mauvais vouloir. «Sire,» lui dit-il, «je vous porte les offres des hommes de la ville: mais il faut, en tous cas, nous prémunir contre la trahison: une fois en ma garde, c'est moi qui serais à jamais honni s'il vous arrivait malheur. Ce n'est pas, vous le savez, que je vous aime: je vous hais au contraire, et n'attends qu'une occasion légitime de venger ma propre injure; mais je n'entends donner à personne le droit d'accuser ma prud'homie. Mon conseil est que vous revêtiez de vos armes un des deux chevaliers qui voudront bien consentir à partager votre prison.—Pharien,» répond Claudas, «j'ai confiance en vous, jeferai tout ce qu'il vous plaira de me conseiller.»

Pharien, accompagné du roi, alla trouver les gens de la ville: «Seigneurs, j'ai parlé à notre seigneur le roi. Il consent à tenir ma prison, sur la promesse que vous m'avez faite de ne pas tenter de l'arracher de ma garde. Approchez, sire roi Claudas: vous allez vous engager à tenir ma prison, dès que je vous avertirai de le faire.» Le roi lève la main et prend l'engagement qui lui est demandé.

«—Je veux aussi que vous soyez accompagné des deux plus hauts barons de vos domaines, tels que les sires de Châteaudun et de Saint-Cyr. Un roi couronné ne doit pas avoir pour compagnons de captivité des ribauds ou de pauvres sergents.»

Claudas retourne sur ses pas et décide aisément à le suivre les deux barons proposés par Pharien: il revient avec eux, après avoir changé d'armes avec le seigneur de Saint-Cyr. Pharien leur fait promettre de ne pas sortir de prison sans qu'il leur en ait donné congé; puis revenant à ceux de Gannes: «Bonnes gens,» leur dit-il, «vous allez jurer de ne rien tenter contre la vie ou la sûreté de mes trois prisonniers.» Tous ceux qui l'entendent prononcent le serment, et la foule se dissipe avec une satisfaction apparente. Claudas et ses deux compagnons sontconduits dans la grande tour de Gannes par Pharien et douze chevaliers, au nombre desquels se trouvèrent Lambègue et le sire de Hautmur. Comme ils passaient le dernier degré, Lambègue approche du chevalier revêtu des armes de Claudas et lui enfonce son épieu dans la poitrine. Le chevalier, frappé d'un coup mortel, tombe aux pieds de Pharien qui, frémissant d'indignation, prend une hache appendue aux parois de la salle et s'élance sur son neveu. «Comment!» crie Lambègue, «voulez-vous me tuer pour m'empêcher de punir l'odieux Claudas? Laissez-moi au moins le temps de l'achever.» Pharien ne répond qu'en laissant tomber sa hache sur lui: malgré l'écu dont se couvre Lambègue, le tranchant traverse le cuir sous la boucle, descend sur le bras gauche, entre dans les chairs jusqu'à l'os de l'épaule. Lambègue tombe couvert de sang, et Pharien montrant une lance et une épée posées sur le râtelier: «Défendez-vous, sire roi; je suis avec vous contre ces félons; tant que j'aurai un souffle de vie, ils ne vous toucheront pas.»

Des dix chevaliers qui étaient venus avec Lambègue et Hautmur, nul ne voulut faire mine de les seconder: Pharien d'un second coup de hache eut raison du sire de Hautmur; il revenait à son neveu, résolu de lui arracher la vie, quand celle qui avait le plus vrai sujet de haïrLambègue, la femme épousée de Pharien, sortit tout échevelée de la chambre où elle était depuis si longtemps retenue, et se jetant entre l'oncle et le neveu: «Ah! gentil Pharien, cria-t-elle, ne tuez pas le meilleur chevalier du monde, le fils de votre frère! vous en auriez à jamais honte et regret. S'il hait tant le roi Claudas, c'est, vous le savez, pour l'amour de vous dont il voulait venger la honte. C'est moi seule que vous devez tuer; je l'ai mieux mérité que lui.» À la vue de cette femme accourant défendre son implacable accusateur, Pharien s'était arrêté; puis, sans répondre, s'était rejeté sur le sire de Hautmur qui venait de se relever. Les dix autres chevaliers de leur côté défendirent leur compagnon, fondirent sur le sénéchal et l'eurent bientôt couvert de sang. C'en était fait de lui, si Lambègue ne se fût redressé et n'eût aussitôt pris le parti de son oncle. De part et d'autre on baisse les épées, les glaives: les dix chevaliers descendent les degrés de la tour, et la dame ne perd pas un seul moment pour étancher le sang et bander les plaies de Pharien. Lambègue mêlait ses larmes au sang qui l'inondait; peu à peu, Pharien sent apaiser son ressentiment, il regarde tour à tour sa femme, son neveu; il leur tend en pleurant ses deux mains. Lambègue apprit de lui que ce n'était pas Claudas qu'il avait frappé, et se repentit sincèrementde sa déloyale agression. Ici l'histoire laisse Pharien et les prisonniers, pour revenir aux enfants que la Dame du lac a recueillis.

Le bon accueil que les enfants du roi Bohor avaient reçu de la Dame du lac et de Lancelot ne leur avait pas fait oublier Pharien et Lambègue. Ils pleuraient, perdaient leurs couleurs et paraissaient maigrir à vue d'œil. La dame s'en aperçut et voulut savoir ce qu'ils pouvaient désirer; à toutes les demandes, ils opposaient un silence farouche. Lancelot fut plus heureux: il apprit ce qu'ils étaient, ce qu'ils avaient fait, leur séjour dans la tour de Gannes, leur arrivée chez Claudas, le danger auquel ils avaient échappé, grâce à la demoiselle aux deux lévriers; le grand coup d'épée que Dorin avait reçu, enfin leur inquiétude du sort des deux maîtres. Lancelot sentit en les écoutant qu'il les en aimait plus: comme il avait pris sur eux, sans le vouloir, une grande autorité: «Soyez toujours,» leur dit-il, «ce que vous avez été chez Claudas: fils de roi doit être sans pitié pour ceux qui l'ont dépouillé; fils de roi doit passer en prouesse tous les autres.»

Pour la Dame du lac, elle jugea qu'il étaittemps de réunir les maîtres et les deux enfants. Mais Pharien avait à se défendre des bourgeois de Gannes qui le tenaient à son tour assiégé, l'accusant d'avoir pris contre eux le parti de Claudas, et d'avoir sacrifié les fils du roi Bohor. La Dame du lac donna mission à l'une de ses demoiselles de se rendre à Gannes, et d'en ramener Pharien. Lionel, quand elle partit, lui confia sa ceinture et celle de son frère: «En les reconnaissant, lui dit-il, ils n'hésiteront pas à vous suivre. Mais, ajouta la Dame du lac, contentez-vous, demoiselle, de ramener les deux maîtres. Il ne faut pas laisser deviner à d'autres le secret de ma demeure.»

En arrivant à Gannes, la demoiselle s'enquit de celui qui parmi les habitants avait le plus d'autorité. On lui désigna Léonce de Paerne, proche parent du roi Ban, qui ne tenait rien de Claudas et demeurait fidèle aux héritiers des deux rois de Gannes et de Benoïc. Sans éveiller la défiance des bourgeois, Léonce entra dans la tour où Pharien et Lambègue étaient assiégés. Qu'on se représente la joie des deux maîtres en reconnaissant aux mains de la demoiselle la ceinture de leurs élèves qui, leur dit-on, ne désiraient rien tant que de les revoir! «Ma demoiselle, dit Pharien, vous connaissez les mauvais sentiments des gens de la ville: ils nous accusent de félonie et ne me croiront pasquand je leur dirai que les deux jeunes princes sont en pleine, sûreté; ils voudront les voir.—En cela, dit la demoiselle, je ne saurai les satisfaire. Je ne puis que vous conduire vers eux et sans compagnie.»

Pharien parla aux gens et bourgeois de Gannes: «Bonnes gens, apprenez d'heureuses nouvelles de nos seigneurs, les fils du roi Bohor. Ils ne sont pas chez Claudas. Si vous ne m'en croyez, choisissez le plus sûr d'entre vous; il sera conduit avec Lambègue dans la maison où les enfants font séjour. Quand ils vous auront dit qu'ils ont vu nos seigneurs Lionel et Bohor, et qu'ils les ont laissés en bonnes mains, vous reconnaîtrez le peu de fondement de vos soupçons, et vous nous permettrez de sortir.» Quoique suspendus entre la joie de cette nouvelle et la crainte de quelque tromperie, les gens de Gannes accueillirent l'offre de Pharien et choisirent Léonce de Paerne pour accompagner Lambègue.

Ils partirent, traversèrent la vallée de Nocorrange, à l'entrée de la forêt de Briosque[19]. Cette forêt paraissait fermée par le lac, dont l'étenduerépondait à celle de la résidence de la Dame du lac. Mais, avant d'aller plus loin, la demoiselle avertit Léonce de Paerne qu'elle ne pouvait lui permettre de les accompagner plus loin. «Attendez, quelque temps, et je promets de revenir vous prendre ou de ramener vos élèves, suivant l'ordre que j'en recevrai; vous voyez là-bas le château de Tarasque qui confine à celui de Brion; veuillez vous y arrêter, en attendant mon retour.»

Léonce suivit ces instructions et prit la direction de Tarasque, tandis que Lambègue était conduit en vue du lac. L'onde, à mesure qu'ils avançaient, parut s'éloigner, jusqu'à ce qu'ils se trouvèrent devant une grande porte qui s'ouvrit devant eux, sans que Lambègue pût deviner ce que le lac était devenu.

Bohordin reçut avec des transports de joie son cher maître; mais Lionel, ne voyant pas Pharien, ressentit un violent dépit et passa sans dire mot dans une autre chambre. Il y trouva la demoiselle qui les avait ramenés de Gannes. Sarayde faisait bander la plaie qu'elle avait reçue en se jetant entre Claudas et Lionel. Il parut surpris de la voir défigurée, car il était nuit quand ils étaient sortis de l'hôtel du roi, et il ne s'était alors aperçu de rien.

«Hé, demoiselle,» dit-il, «voilà une plaie qui vous a bien enlaidie!—Vraiment, Lionel?Et pensez-vous que puisse m'en savoir gré celui pour lequel je l'ai reçue?—Vous devez lui être plus chère que son propre corps. Il doit vous accorder tout ce qu'il vous plaira demander.—Mais si j'étais ainsi défigurée pour vous?—Alors, je vous aimerais, je vous écouterais mieux que personne au monde.—Me voilà donc bien heureuse, car ce coup vient de l'épée de Claudas, quand je me jetai entre elle et vous, au sortir de son hôtel.—Ah! demoiselle, vous pouvez compter sur moi: vous méritez bien mieux d'être ma maîtresse que Pharien, lui que j'aimais tant et qui n'est pas venu me voir, tout en devinant le chagrin que son éloignement me causait. Oui, j'aurais été le seigneur du monde entier, qu'il en eût été le maître aussi bien que moi. Maintenant, c'est vous seule que je veux aimer et écouter, vous qui avez mis en danger votre corps pour épargner le mien.»

La demoiselle attendrie ne peut retenir ses larmes. Elle prend l'enfant dans ses bras, le baise au front, aux yeux, à la bouche. En ce moment, Lambègue ouvrait la porte, et se mettant à genoux devant Lionel: «Cher sire, comment vous êtes-vous tenu, depuis que nous vous avons perdu de vue?—Mal, répond l'enfant; mais je suis bien maintenant; j'ai oublié tous mes chagrins.» La demoiselle le tenait toujoursembrassé: «Beau sire, reprend Lambègue, mon oncle, votre maître vous salue.—Ce n'est plus mon maître. Vous qui nous avez rejoints, vous êtes celui de mon frère Bohordin; pour moi, je suis à cette demoiselle. Dites-nous cependant comment le fait Pharien.—Sire, il est, grâce à Dieu, en bon point; mais il a eu de mauvais temps à passer.» Il conte alors ce qui leur est arrivé depuis le jour de leur séparation: le siége de la tour, le soulèvement des barons et des bourgeois de Gannes; la retraite de Claudas. «Et Dorin, reprend Lionel, est-il remis du coup que mon frère lui a porté?—Remis, dit en riant Lambègue, comme celui qui ne s'en plaindra jamais.—Dites-vous qu'il soit mort?—Oui, je l'ai vu glacé, sans âme, le corps en bière.—Oh! s'il en est ainsi, je suis sûr de rentrer en mon droit héritage. Dieu laisse vivre assez longtemps Claudas, pour lui apprendre ce qu'il en coûte de ravir la terre des autres!» Tous s'émerveillèrent de ces fières paroles. Lambègue alors fit comprendre à l'enfant que Pharien ne pourrait sortir de la tour avant d'avoir persuadé aux gens de Gannes que leurs jeunes seigneurs étaient à l'abri des poursuites de Claudas. Et la Dame du lac, arrivant, demanda à Lionel s'il voulait aller le voir. «—Dame, je suivrai ce que me conseillera ma demoiselle.—Et comment a-t-elle pris tantde pouvoir sur vous?—Voyez,» répond-il, en mettant à découvert la plaie que la demoiselle avait reçue au visage, «voyez si elle n'a pas payé assez cher le droit de me commander.—Vraiment, dit la Dame du lac, elle n'a pas perdu ses peines; si vous vivez âge d'homme, elle entendra parler de votre prud'homie.»

La Dame du lac voulut conduire elle-même les deux enfants et Lambègue jusqu'à Tarasque. Sur ces entrefaites parut Lancelot qui venait de se réveiller, car il s'était levé de bonne heure et avait chassé toute la matinée. On se mit au souper: Lancelot, comme il en avait coutume, trancha du premier mets devant la dame et s'assit en face d'elle, les autres convives attendant pour prendre place qu'il eût pris la sienne. Il avait sur la tête un chapelet de roses vermeilles qui faisaient ressortir la beauté de ses cheveux. On était cependant alors au mois d'août, quand les roses ont cessé de fleurir; mais, dit l'histoire, tant qu'il fut chez la Dame du lac, il ne se passa pas de jour, soit d'hiver soit d'été, que l'enfant ne trouvât en se levant au chevet de son lit un chapeau de roses fraîches et vermeilles; si ce n'était le vendredi, la veille des grandes fêtes et le temps de carême[20]. Jamais il ne put voir qui lelui apportait, bien que souvent il fît le guet pour le découvrir. Quand les deux fils du roi Bohor devinrent ses compagnons, il formait de ce chapeau trois chapelets et les partageait avec eux.

Il fut du voyage de Tarasque. Avec lui vint un chevalier pour lequel il témoignait une affection particulière, et un varlet chargé de son arc et de ses flèches. Souvent, de l'épieu qu'il tenait en main il lançait aux bêtes et aux oiseaux, car nul ne savait viser et jeter aussi juste que lui. Ils arrivèrent au château, où les attendait Léonce de Paerne qui reconnut les deux enfants et s'agenouilla devant eux en pleurant de joie. «Ah! madame, dit-il, vous avez recueilli les fils d'un roi, le plus preux des hommes, sauf le roi Ban son frère, qui sans doute avait un plus haut renom de chevalerie. Vous, comme nous, connaissez peut-être toute la grandeur de leur lignée; ils sont plus nobles encore, de par leur mère, car ils tiennent au sang même qu'avait daigné prendre le roi des cieux. Et si les prophéties disent vrai, c'est par un des fils des rois Ban et Bohor que les temps aventureuxde la Grande-Bretagne doivent être mis à fin.»

Lionel, en écoutant ces paroles, rougit, pâlit et fondit en larmes. «Qu'avez-vous, Lionel?» lui demande sa nouvelle maîtresse, en le prenant par le menton; «voulez-vous déjà me quitter? Êtes-vous déjà fatigué de ma maîtrise?—Oh! non! douce demoiselle; je pleure pour la terre de mon père, qu'un autre retient. Sans mes hommes, comment puis-je conquérir honneur?» Lancelot le regardant alors avec dédain: «Fi! beau cousin, dit-il, fi! de pleurer pour défaut de terres! Vous n'en manquerez pas, si vous ne manquez pas de cœur. Preux, vous les gagnerez par prouesse, et par prouesse vous les garderez.»

Tous ceux qui entendirent ainsi parler Lancelot furent surpris de cette hauteur de sagesse dans un âge si tendre: la Dame du lac parut seulement étonnée de ce nom de beau cousin qu'il avait donné à Lionel. Les larmes du cœur lui en montèrent aux yeux; mais, revenant à Léonce de Paerne, elle lui fit entendre que les enfants ne pouvaient être nulle part aussi bien en sûreté qu'auprès d'elle. «Vous, Lambègue, ajouta-t-elle, vous allez retourner vers votre oncle Pharien et nous l'amènerez. Ne demandez pas qui je suis; il vous suffira de savoir que mes châteaux n'ont rien à craindre des entreprisesde Claudas. Je vais charger quelqu'un de vous conduire par les détours de cette enceinte; et vous ne ramènerez que Pharien et Léonce de Paerne.»

Tant qu'il avait été chez la Dame du lac, Léonce n'avait cessé de regarder le doux et gracieux visage de Lancelot. Chemin faisant, et comme ils approchaient de Tarasque: «Avez-vous, dit-il à Lambègue, remarqué les paroles de l'ami de nos deux seigneurs? jamais il n'en vola de plus fières des dents d'un enfant. Il eut grandement raison d'appeler Lionel son cousin.—Comment, reprit Lambègue, pourraient-ils être parents? nous savons que le roi Ban n'eut qu'un fils, et ce fils mourut le même jour que lui.—Croyez-moi, c'est Lancelot: c'est le fils du roi Ban. Je l'ai bien regardé, et j'ai reconnu les traits, le regard, l'allure du roi de Benoïc. Le cœur me l'a dit; rien ne m'empêchera de voir en lui monseigneur Lancelot.»

Mais la Dame du lac, après le départ de Léonce et de Lambègue, avait ramené les enfants dans son palais. Elle prit aussitôt Lancelot à l'écart, et lui dit d'une voix qu'elle essayait de rendre sévère: «Comment avez-vous eu la hardiesse d'appeler Lionel votre cousin? Ne savez-vous pas qu'il est fils de roi?—Dame,» répond-il en rougissant un petit, «le mot m'était venu àla bouche, et je ne l'ai pas retenu.—Or, par la foi que vous me devez, dites lequel pensez-vous le plus gentil homme de Lionel ou de vous?—Dame, je ne sais pas si je suis de lignage aussi noble que lui, mais au moins ne m'arrivera-t-il jamais de pleurer de ce qui l'a fait pleurer. On m'a souvent dit que d'un homme et d'une femme sont issues toutes gens; je ne comprends pas alors comment il y a dans les gens plus ou moins de gentillesse, hors celle qui vient de prud'homie. Si le grand cœur fait le gentil homme, j'ai bonne confiance d'être au nombre des plus gentils.—C'est là, reprit la Dame du lac, ce qu'on pourra voir; mais au moins puis-je déjà dire que, si vous avez toujours le cœur aussi haut, vous n'avez pas à craindre de manquer de noblesse.—Vous le croyez aussi, madame?—Assurément.—Soyez donc bénie, pour m'avoir laissé l'espoir d'atteindre à la plus haute gentillesse. Je n'ai pas regret d'avoir été jusqu'à présent servi par deux fils de roi, puisque je puis un jour les atteindre et même les dépasser.»

La Dame du lac était de plus en plus ravie du grand sens de Lancelot: sa tendresse pour lui ne pouvait être plus grande; mais un regret se mêlait aux mouvements de son cœur. L'enfant devait bientôt atteindre l'âge de recevoir les adoubementsde chevalier; elle ne pourrait alors le retenir plus longtemps. Il lui resterait Lionel, mais à son tour Lionel la quitterait, puis enfin Bohordin. Au moins alors, pensait-elle, elle les suivrait de loin; elle s'attacherait à prévoir, à prévenir leurs dangers, à leur transmettre ses avertissements, ses conseils. Elle ne le sentait que trop; tout son bonheur était concentré dans l'amour qu'elle portait à ces trois enfants, et surtout à Lancelot.

Lambègue et Léonce de Paerne, revenant aux bourgeois de Gannes pour les rassurer sur le sort des deux fils de Bohor, pensaient que Pharien allait recouvrer sa liberté; Pharien le croyait aussi et déjà se disposait à ramener au roi de Bourges les trois otages qu'il en avait reçus: mais les gens de la ville ne furent pas d'avis de rendre ces otages, dans la crainte d'une attaque prochaine de Claudas; et Pharien, ne voulant pas les leur abandonner, dut se résigner à partager encore leur prison.

Claudas en effet ne pouvait oublier que la mort de son fils demandait vengeance. Il parut bientôt avec un ost formidable devant les murs de Gannes. Alors les bourgeois s'humilièrent devantPharien et le conjurèrent d'user de son crédit auprès du roi de Bourges, pour désarmer sa colère. «J'irai volontiers à lui, dit Pharien, et j'ai bon espoir de le fléchir. Mais, comme il faut tout prévoir, et qu'il n'y a jamais dans les hommes autant de bon ou de mauvais qu'on peut le supposer, vous allez me jurer, si je ne revenais pas, de venger ma mort sur les trois otages.»

Les barons jurèrent sur les saints, Pharien revêtit ses armes et monta à cheval. En le voyant arriver de loin, Claudas courut à lui les bras tendus et voulut le baiser sur la bouche: «Sire, dit Pharien en se reculant, je veux avant tout connaître ce que vous entendez faire. Vous venez assiéger une ville où sont mes pairs et mes amis; je me suis rendu leur caution que vous les épargneriez. La honte en sera sur moi, si vous me démentez.—Comment! répond Claudas, Gannes n'est-elle pas ma ville; n'êtes-vous pas tous mes hommes? De quel droit me fermez-vous vos portes?—Sire, quand on voit avancer une ost, il est prudent de se mettre en défense. Rassurez les citoyens; dites que vos intentions sont amicales, que vous ne songez pas à la vengeance, et nos portes vous seront ouvertes.—N'y comptez pas!» reprend Claudas, «j'entends faire justice, et dès que je serai entré.

«—Je vous le répète, sire, les gens de Gannes sont sous ma garantie; je vous demande, comme votre homme, de ne pas pourchasser ma honte. S'ils ont mal fait envers vous, entendez-les; ils sont prêts à faire amende.

«—Je ne veux rien entendre. Le meurtre de mon cher fils Dorin réclame vengeance; si je ne la poursuivais, je serais tenu pour honni par mes barons de la Déserte.»

Pharien dit alors: «Sire Claudas, tant que vous avez eu besoin de mon service, je ne vous l'ai pas refusé; aujourd'hui que vous n'avez plus égard à mon conseil, je déclare renoncer à votre fief; ailleurs serai-je peut-être mieux écouté. Et vous, seigneurs barons de la Déserte, qui penseriez votre roi honni s'il daignait pardonner à ses hommes de Gannes, nous verrons de quel secours vous lui serez. Vous ne parliez pas ainsi, quand, à la porte même de son palais, j'arrêtai le glaive qui allait le frapper à mort. Grâce à Dieu, nous avons dans la ville assez de chevaliers pour vous bien recevoir. En attendant, si quelqu'un veut soutenir ici que les barons de Gannes sont indignes de pardon, je le défie, et suis prêt à lui faire confesser le contraire.»

Nul ne répondait au défi: «Roi de Bourges, reprend-il, je ne suis plus votre homme, je suis dégagé de tout devoir envers vous; que vos baronsm'entendent: désormais vous n'aurez pas de pire ennemi que moi. Mais, avant de retourner à mes amis, je dois vous semondre d'une chose: comme roi, vous m'avez promis de tenir ma prison dès que je vous le demanderais, je vous le demande aujourd'hui; vous allez me suivre, à peine d'être parjure.—Oh! répond Claudas, je ne l'ai pas entendu ainsi. J'ai promis à l'un de mes hommes, non à celui qui a cessé de l'être.—Puisque vous ne tenez pas compte de votre serment, que la honte en demeure sur vous! vous n'êtes plus digne de porter couronne. J'ai le droit d'oublier que vous avez été pour un temps mon seigneur; si l'occasion s'en présente, je vous combattrai, je vous tuerai, sans craindre aucun jugement de cour. Et si je meurs avant vous, mon âme ne sera plus rien, ou je reviendrai de l'autre monde pour vous frapper[21]. Priez en attendant pour l'âme de vos trois otages, et non pour leur corps; car, avant de me revoir, nos mangonneaux auront fait rouler leurs têtes jusqu'à l'entrée de votre pavillon.»

Cela dit, il broche son cheval des éperons et s'éloigne à toute bride: plus de vingt chevaliers le poursuivent, les glaives tendus. Il allaitêtre atteint comme il touchait aux portes de la ville, quand il entendit la voix de Lambègue: «Bel oncle, rentrerez-vous sans donner une leçon à ces ribauds?» Pharien se retourne alors vers celui qui le suivait de plus près; d'un revers de glaive il plonge dans son corps le bois avec le fer, et le jette mort sous les pieds de son cheval. Il met ensuite la main à l'épée et s'élance sur ceux qui accouraient à lui. Les portes de la ville s'ouvrent; cent chevaliers conduits par Lambègue lui viennent en aide, tandis que, du coté opposé, Claudas armé d'un bâton criait aux siens: «Mauvais garçons! avez-vous juré de me déshonorer? qui vous a permis d'attaquer un messager?» Il n'avait que son épée à la ceinture, et sur la tête un léger haubergeon. Lambègue le reconnaît, accourt à lui le glaive tendu, comme il rebroussait chemin en ramenant ses gens. «Claudas! Claudas! lui criait Lambègue, vous fuyez: vous ne voulez pas savoir comment est forgée mon épée.» Ainsi menacé par un ennemi bien armé, quand lui-même n'avait ni haubert, ni glaive, ni heaume, Claudas sentit un frisson le parcourir; il pressait jusqu'au sang les flancs de son cheval: «Traître! parjure! lâche! criait toujours Lambègue, ose donc m'attendre! ne t'enfuis pas comme le dernier des couards!» Le roi ne put supporter tant d'outrages; et, la mort lui paraissant préférable à la honte de fuir, il lèvela main droite, fait le signe de la croix sur son visage et sur son corps, puis, l'épée en main, il retourne son cheval: «Lambègue, dit-il, ne te presse pas; on sait assez que je ne suis pas traître, et tu vas voir si je mérite d'être appelé couard.» Jamais Lambègue ne ressentit tant de joie. Il atteint, le premier, Claudas de son long épieu, sur le haut de la poitrine. Un peu plus bas, c'en était fait de lui. Le roi, fortement blessé, chancelle sur son cheval, puis se remet, et, comme Lambègue passait, sans avoir encore eu le temps de tirer l'épée pour remplacer le glaive brisé, Claudas l'atteint de la sienne en plein visage; la pointe pénètre à travers les mailles de la ventaille et le renverse sur l'arçon de derrière. Ses yeux se troublent; mais Claudas, après ce suprême effort, s'affaisse pâmé sur l'avant de la selle. Lambègue reprend ses esprits le premier, et, voyant Claudas immobile, les deux mains crispées sur la crinière de son cheval, il lui assène un coup d'épée pour lui trancher la tête, au moment où le cheval se dressait sur ses jambes de derrière; de sorte que le coup porta sur le sommet du haubergeon. Le roi tomba lourdement à terre; il allait recevoir le coup de grâce, quand arrivèrent ses gens qui, faisant un rempart à leur seigneur, forcèrent Lambègue à ramener son écu sur sa poitrine. Il ne fuyait pas cependant; dans sa rage, il se seraitaveuglément jeté au milieu d'eux; mais Pharien survint, mit la main au frein de son cheval et le fit rebrousser vers la ville. Ils rentrèrent, fermèrent les portes, baissèrent les herses et se hâtèrent de remonter dans la tour pour se débarrasser de leurs écus en lambeaux, de leurs hauberts démaillés et de leurs heaumes déchiquetés. On pouvait, au sang ruisselant ou caillé de leurs blessures, voir qu'ils ne revenaient pas d'une partie de fête.

Les trois otages de Claudas, enfermés dans une chambre dont Pharien gardait les clefs, les avaient entendus revenir, et n'auguraient rien de bon de leur retour. «Sire oncle,» dit Lambègue, après avoir un instant respiré, «oh! pour Dieu! laissez-moi punir sur eux la félonie de Claudas.—Non, beau neveu, le méfait de leur seigneur n'est pas leur méfait; le roi Claudas ne m'a fait en sa vie qu'une seule honte, dont je dois me taire, et ces prud'homes n'en sont pas responsables.» Comme il arrêtait encore une fois la fureur de Lambègue, voilà qu'un écuyer vient l'avertir que Claudas demandait à lui parler sous les murs de la ville. Il remonte, vient à la porte, et reconnaît devant lui le roi étendu dans une litière. Un chevalier lui fait signe d'approcher: «Pharien,» lui dit Claudas, donnez-moi des nouvelles de mes otages; sont-ils encore en vie?—Oui, sire.» Le visage duroi s'éclaircit à cette réponse. «Écoutez-moi, Pharien[22]; vous m'avez rendu votre hommage sans en avoir bonne raison. Je vous requiers de le reprendre; et si vous refusez, au moins ai-je le droit de vous recommander mes otages. Mais consentez à revenir à moi, et je suis prêt à tenir la promesse que je vous avais faite.—Sire, comment l'entendez-vous?—Je m'étais engagé à mon vassal, je dois tenir mes engagements à son égard, non à l'égard d'un homme qui n'est plus à moi. Si vous ne voulez pas rester mon homme, et que vous retourniez à Gannes, je ne dois attendre de vous ni bon ni mauvais conseil. Dites seulement à dix des principaux de la ville de venir me parler.»

Pharien rentre dans la ville, et sur-le-champ avertit Léonce de Paerne et neuf des plus hauts barons de se rendre à la litière de Claudas. Le roi, dès qu'il les vit: «Vous êtes, leur dit-il, mes hommes; si je rendais bonne justice, je ne remettrais pas à la ville l'injure qu'elle me fait. Mais je n'entends pas user envers elle de la dernière rigueur, bien que vous sachiez comme moi que toutes vos défenses seraient inutiles. Pharien est venu me parler de paix; mais iln'est plus mon homme, et je n'ai pu m'entendre avec lui. Or voici les conditions que je veux bien vous accorder: par les saints de votre ville! si vous les refusez, vous n'obtiendrez de moi aucune merci. Jurez que vous n'avez pris aucune part au meurtre de mon fils Dorin, et livrez-moi un seul des vôtres, pour en faire ma volonté.»

Les barons, en entendant parler ainsi Claudas, furent émus de joie et de douleur: de joie, par l'espérance d'un prochain accord; de douleur, en pensant qu'il fallait l'acheter par le sacrifice d'un des leurs. «Sire, dit Léonce de Paerne, nous avons entendu vos paroles, et peut-être nous y accorderons-nous, quand nous saurons le nom du chevalier qui doit vous être livré.—Je vais vous le dire: c'est Lambègue.—Ah! Sire, cela ne peut être; nous ne livrerons pas le meilleur chevalier de ce royaume. À Dieu ne plaise que la paix soit achetée si chèrement! Quand tous y consentiraient, je refuserais encore.—Et vous autres, reprit Claudas, laisserez-vous renverser votre ville de fond en comble et mettre à mort tous les habitants, chevaliers et bourgeois, pour ne pas livrer un seul homme?—Nous suivrons tous, répondent-ils, le conseil de Léonce de Paerne.—Retournez donc d'où vous êtes venus, et n'attendez de moi paix ni trêve.»

Ils rentrent à Gannes pénétrés de la plus vive douleur. «Quelles nouvelles?» leur demande Pharien.—«Mauvaises. Nous n'aurons pas la paix si nous ne consentons à livrer Lambègue.—Et qu'avez-vous répondu?—Que je ne serai jamais, dit Léonce, d'un conseil où l'on s'accorderait à sacrifier le chevalier qui nous a le mieux défendus.» Pharien assemble alors les bourgeois de la ville, et tous, sans hésiter, approuvent le refus de Léonce de Paerne. «On ne nous blâmera jamais d'avoir acheté notre salut à si haut prix. Il faut aller attaquer l'ost de Claudas; que Dieu nous soit en aide, et qu'au moins nous vendions chèrement nos vies!»

Pharien, touché de tant de loyauté, les remercie et remonte à la tour. Là, tristement appuyé sur les créneaux, en face de la prairie couverte des pavillons de Claudas, il comprend mieux encore que la résistance sera vaine, que les hommes de la cité sont en trop petit nombre, et cependant trop nombreux encore pour les faibles provisions qui leur restent. Ses larmes coulent en abondance, les soupirs gonflent sa poitrine. Au même instant Lambègue qui, le voyant gémir penché sur les créneaux, craint de le troubler, approche doucement pour l'entendre sans être vu. «Ah! disait Pharien, «bonne cité si longtemps honorée, hantée de tant de prud'homes; siégeet chambre de roi; repaire de liesse, hôtel de justice, si riche en preux chevaliers, en bons et vaillants bourgeois! Comment voir sans douleur votre ruine! Ah! pourquoi Claudas n'a-t-il pas demandé ma vie plutôt que celle de Lambègue: j'ai déjà tant vécu que je pouvais donner sans regret le reste de mes jours; car un vieillard peut-il souhaiter une plus belle mort que celle qui devient le salut de ses compagnons, de ses frères?»

Les sanglots l'empêchaient de continuer. Lambègue approchant brusquement: «Sire oncle, ne vous désolez pas ainsi. Par la foi que je vous dois, il ne tiendra pas à moi que la ville ne soit sauvée, et j'y gagnerai grand honneur. J'irai me rendre à Claudas sans regret, sans crainte.—Lambègue, dit Pharien, je vois que tu m'as écouté; mais tu ne m'as pas compris. Tu es jeune, tu n'es pas à la fin de tes prouesses, et je n'entends pas que tu meures. Dieu nous aidera, sans doute: nous tenterons une sortie, et peut-être tromperons-nous toutes les espérances de Claudas.—Non, bel oncle, il n'est plus question de cela; la ville peut avoir la paix de par moi, il ne faut pas laisser un autre que moi mourir pour elle.—Comment! Lambègue, serais-tu décidé à te rendre à Claudas?—Assurément, bel oncle; je vous l'ai entendu dire: si vous étiez à maplace, vous seriez heureux de vous livrer. Puis-je craindre d'être honni, en faisant ce que vous auriez voulu faire?—Hélas! Lambègue, je vois que tu vas à la mort, et que rien ne pourra te garantir; mais, au moins, chevalier ne mourra-t-il jamais à plus grand honneur, puisque ta mort sera le salut de tout un peuple.»

Il fallait maintenant avoir raison de la résistance de tous les barons et des bourgeois de la ville, qui ne voulaient à aucun prix racheter leur vie par celle de leur plus vaillant chevalier. Enfin, Lambègue leur persuada de le laisser partir, et Pharien en l'embrassant lui dit: «Beau neveu, vous allez à la mort la plus glorieuse que chevalier puisse souhaiter; mais il faut vous y préparer devant Dieu, aussi bien que devant les hommes. Avant de rendre votre belle âme à notre Seigneur Dieu, vous vous confesserez.—Ah! sire oncle, répond Lambègue, je ne crains pas de mourir; je sais trop que, si Dieu vous prête vie, ma mort sera vengée. Mais savez-vous ce qui me déchire et me tourmente? c'est, en me confessant, la nécessité d'accorder le pardon à mon plus mortel ennemi. Voilà une angoisse plus insupportable que tous les supplices.—Il le faut, beau neveu.—Si vous le voulez, je dois y consentir, car je veux, en vous recommandant à Dieu, bel oncle, demeurer en sa grâce et en la vôtre.»

Alors on appelle l'évêque, et, d'une voix claire, Lambègue découvre tout ce qui pouvait lui peser sur la conscience. Puis il demande ses armes. «Quel besoin en avez-vous? lui dit Pharien; ne vaudrait-il pas mieux réclamer merci?—À Dieu ne plaise que je réclame merci de celui qui ne l'aurait pas de moi! J'irai vers lui, non comme un ribaud devant son baron, mais comme chevalier, le heaume lacé, l'écu au cou, l'épée au poing que je lui rendrai. Ne craignez rien de moi, bel oncle; je n'entends ni le frapper, ni l'empêcher de me frapper.»

Dès qu'il est revêtu de ses armes, il monte et les recommande à Dieu en s'éloignant, d'un visage calme et serein. Il est bientôt arrivé devant le pavillon de Claudas. Le roi de Bourges, qui connaissait son cœur indomptable, s'était lui-même armé, et l'attendait au milieu de ses barons. Lambègue approche, regarde Claudas et ne dit pas un mot; il tire lentement son épée du fourreau, soupire profondément et la jette aux pieds de Claudas. Il détache ensuite son heaume, son écu tout bosselé, et les laisse aller à terre. Le roi relève l'épée, la regarde et la hausse comme pour la faire retomber sur la tête de Lambègue. Tous ceux qui le voient frémissent; Lambègue seul reste insensible; il ne fait pas un geste, il ne donne pas le moindre signe d'émotion. «Qu'on lui ôte son haubert et ses chausses de fer!»dit Claudas. Valets aussitôt de l'entourer, de lui enlever les dernières pièces de son armure. Le voilà en simple cotte d'isembrun, sans barbe ni grenons, mais taillé merveilleusement de corps, et beau de visage. Il est devant le roi, mais il ne daigne pas le regarder. À Claudas de rompre le silence:

«Lambègue, comment as-tu bien la hardiesse de venir ici? Tu sais que je ne hais personne au monde autant que toi.—Et toi, Claudas, ne sais-tu pas que je ne te crains guère?—Tu me menaces encore, au moment où ta vie m'appartient!—Je n'ai aucune peur de la mort; je savais bien, en me livrant à toi, qu'elle me prendrait.—Avoue-le: tu croyais avoir affaire à un ennemi compatissant.—Non, mais au plus cruel qui fut jamais.—Et pourquoi aurais-je de toi la moindre pitié? Est-ce que tu m'épargnerais si j'avais le malheur de tomber entre tes mains?—Dieu n'a pas voulu m'accorder tant de grâce; mais, pour te voir mourir de ma main, j'aurais donné tout dans ce monde, et ma part dans l'autre.»

Claudas jeta un ris, et, avançant la main gauche, il prend Lambègue par le menton: «Lambègue,» dit-il après un moment de silence, «qui vous a pour compagnon peut se vanter d'avoir près de lui le plus dur de cœur, le plus indomptable fils de femme qui soit sorti du lit cematin. Oui, si tu vivais ton âge, tu serais assurément le plus hardi des chevaliers. Dieu ne me soit jamais en aide, si je consentais, pour la couronne du monde, à te donner la mort! Il est bien vrai que ce matin je n'avais rien autant à cœur que ma vengeance; je l'ai sentie tomber; ma première résolution s'est évanouie en te voyant, toi si jeune encore, donner ta vie pour sauver tes compagnons, tes amis. Et quand même je voudrais me délivrer d'un aussi furieux ennemi, je devrais encore me garder de le faire, pour l'amour de Pharien, ton oncle, qui m'a sauvé la vie quand tu allais me la ravir.»

Il fait alors apporter une de ses robes les plus riches et la présente à Lambègue, qui refuse de la prendre. «Soyons amis, lui dit le roi; consens à demeurer près de moi, à recevoir de mes fiefs.—Non, Claudas; au moins attendrai-je pour devenir ton homme que mon oncle le redevienne.» Le roi envoie alors un chevalier vers Pharien, qui se tenait à la porte de Gannes, le heaume lacé, le glaive au poing, l'épée à la ceinture, résolu d'attendre Claudas et de le tuer, dès qu'il apprendrait que son neveu avait cessé de vivre.

Le messager l'ayant amené: «Pharien,» lui dit Claudas, «je viens de m'acquitter envers vous: j'ai pardonné à Lambègue. Votrecompagnie me serait assurément plus chère que tout au monde. Vous ne me la refuserez pas; renouvelez donc votre hommage et reprenez les terres que vous teniez de moi: sachez que je compte les accroître de tout ce qu'il plaira à vous et à Lambègue de demander.

—«Sire roi, répond Pharien, je vous rends grâce, comme à l'un des meilleurs rois, pour ce que vous avez fait et voulez faire. Je ne refuse ni votre service ni vos dons; mais j'ai juré sur les saintes reliques que je ne recevrais des terres de personne avant d'avoir bonnes enseignes des enfants de mon seigneur le roi Bohor.—Eh bien! reprend Claudas, reprenez votre terre sans m'en faire hommage; allez tant qu'il vous plaira en quête des enfants: si vous les trouvez, ramenez-les ici, et je vous saisirai de leur héritage jusqu'à ce qu'ils soient en âge d'armes porter. Ils m'en feront hommage, me reconnaîtront pour leur suzerain, et vous suivrez leur exemple.

—«Je ne dois pas, dit Pharien, y consentir; je pourrais me trouver obligé d'entrer dans vos terres, et, bien que mon hommage fût réservé, ce serait manquer à mon devoir de tenancier. Je vous fais une autre offre: que les enfants soient ou non retrouvés, je vous promets de ne pas faire hommage à autre que vous, sans vous en donner avis.—Oh! reprendClaudas, je vois maintenant pourquoi vous ne voulez plus être mon homme; vous m'avez en effet déclaré que vous ne m'aimiez pas et ne pourriez jamais m'aimer.—Sire, sire, répond Pharien, je ne vous ai dit que la vérité. Vous avez cependant fait plus pour moi que je n'ai pu faire pour vous; ainsi, en quelque lieu que vous soyez, votre corps n'aura pas à se garder de moi ou de mon neveu. Laissez-nous donc prendre congé de vous et commencer notre quête.»

Claudas, voyant qu'il ne gagnerait rien à insister, leur accorda le congé qu'ils demandaient. Lambègue reprit ses armes; quand il fut monté, le roi lui présenta lui-même un glaive au fer tranchant, au bois dur et solide; car il était venu sans épieu. L'oncle et le neveu rentrèrent ainsi dans la ville qui leur devait la paix désirée; mais ils n'y restèrent même pas une nuit, et après avoir recommandé chevaliers et bourgeois à Dieu, ils commencèrent la quête de leurs jeunes seigneurs.

La Dame du lac avait attaché un de ses valets au service de Lambègue. Ils arrivèrent donc aisément dans l'agréable asile où se trouvaient déjà le fils du roi Ban, et ses cousins, les fils du roi Bohor.

Ici le conte passe assez rapidement sur le bon accueil que reçurent les nouveaux hôtes. Phariencessa de vivre à quelque temps de là, et les derniers jours de sa femme furent marqués par le repentir de ses anciennes amours avec le roi Claudas. Aiguis et Tharin, leurs deux fils, devinrent de preux et loyaux chevaliers, et les deux bonnes reines de Gannes et de Benoïc achevèrent leur pieuse vie dans les deux monastères où elles s'étaient retirées. Des songes et des révélations leur avaient appris la glorieuse destinée de leurs enfants; si bien que leur seul regret en montant dans le Paradis fut de n'avoir pu revoir, avant de fermer les yeux, Lancelot, Lionel et Bohordin.


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