XVI.

Lancelot resta sous la garde de la Dame du lac jusqu'à l'âge de dix-huit ans. En le voyant si beau, si bien fourni de corps, si noble et si large de cœur, la dame comprenait mieux chaque jour qu'elle ne pouvait sans péché différer le moment de le mettre hors de page. Quelque temps après la fête de Pâques, il alla chasser en bois, et il lui arriva d'abattre un cerf de si haute graisse, bien qu'on fût encore loin du mois d'août, qu'il voulut l'envoyer sur-le-champ à la Dame du lac. Deux valets le portèrent à ses pieds et l'y déposèrent,tandis que lui s'arrêtait sous un chêne de la forêt pour s'y remettre de la grande chaleur du jour. Il remonta sur son chasseur[23]à l'entrée de la nuit, et, quand il revint dans la maison, il vit tous les commensaux ordinaires de la maîtresse de ces lieux entourer la belle proie. Lancelot était court-vêtu d'une cotte de bois, sur sa tête un chapeau de feuilles, et le carquois pendu à la ceinture. En le voyant arriver dans la cour, la dame sentit monter à ses yeux les larmes du cœur; et, sans, l'attendre, elle rentra vivement dans la grande salle, où elle demeura le visage caché dans ses mains. Lancelot arrive à elle; elle s'enfuit dans une chambre voisine. «Que peut avoir ma dame?» pensa le valet. Il la cherche, la rejoint et la trouve étendue sur une grande couche, noyée dans les larmes. À son salut elle ne répond pas, elle qui d'ordinaire courait au-devant de lui pour l'accoler et le baiser. «Dame, lui dit-il, que pouvez-vous avoir? Si quelqu'un vous à fait de la peine, ne le celez pas, car je n'entends pas que de mon vivant on ose vous courroucer.» Elle lui répond d'abord par un redoublement de larmes et de sanglots; puis, le voyant de plus en plus interdit: «Ah! fils de roi, dit-elle, retirez-vous,si vous ne voulez voir mon cœur se briser.—Dame, je m'en vais donc, puisque ma présence ne vous apporte que des ennuis.»

Il s'éloigne, va prendre son arc, le passe à son cou, resserre son carquois, pose la selle et le mors à son coursier, et l'amène dans la cour. Cependant la dame qui l'aimait éperdument, craignant de l'avoir affligé, se lève, essuie ses yeux gonflés, et arrive dans la cour au moment où il mettait le pied à l'étrier. Elle se jette au frein du cheval: «Valet, dit-elle, où voulez-vous aller?—Dame, au bois.—Descendez, vous n'irez pas.» Il se tait, descend, et le cheval est reconduit à l'étable.

Elle le prend alors par la main, le mène dans ses chambres, et le fait asseoir auprès d'elle sur une couche ou lit de repos. «Dites-moi, par la foi que vous me devez, où vouliez-vous aller?—Dame, vous paraissez fâchée contre moi; vous refusez de me parler; j'ai pensé que je n'avais plus rien à faire ici.—Mais, où vouliez-vous aller, beau fils de roi?—Dans un lieu où j'aurais pu trouver à me consoler.—Et ce lieu?—La maison du roi Artus, qu'on m'a dite le rendez-vous de tous les bons. Je me serais mis au service d'un de ses prud'hommes qui plus tard m'eût fait chevalier.—Comment! fils de roi, voulez-vous donc être chevalier?—C'est la chose du monde que jedésire le plus.—Ah! vous en parleriez autrement si vous saviez tout ce que chevalerie exige.—Pourquoi donc? Les chevaliers sont-ils d'autre nature que les autres hommes?—Non, fils de roi; mais si vous connaissiez les devoirs qui leur sont imposés, votre cœur, si hardi qu'il soit, ne pourrait se défendre de trembler.—Enfin, dame, tous les devoirs de la chevalerie ne sont pas au-dessus d'un cœur d'homme?—Non, mais le Seigneur Dieu n'a pas fait un égal partage de la vaillance, de la prouesse et de la courtoisie.—Il faut avoir bien mauvaise idée de soi pour trembler de recevoir chevalerie: car nous devons tous viser à devenir meilleurs; la paresse seule arrête en nous les bontés du cœur; elles dépendent de notre volonté, et non pas les bontés du corps.»

«—Quelle est donc cette différence entre les bontés du cœur et celles du corps?

«—Dame, il me semble que nous pouvons tous être sages, courtois et larges; ce sont les vertus du cœur: mais nous ne pouvons nous donner la grandeur de taille, la force, la beauté, les belles couleurs du visage; ce sont les vertus du corps. L'homme les apporte au sortir du ventre de sa mère; les dons du cœur sont à qui veut fortement les avoir: tous peuvent devenir bons et preux, mais on ne le devient pas quand on écoute les conseils de l'indolenceet de la paresse. Vous m'avez dit souvent que le cœur faisait le prud'homme; dites-moi, s'il vous plaît, quels sont ces devoirs de la chevalerie que vous dites si terribles.

«—Volontiers, reprit la dame; non pas tous, mais ceux qu'il m'a été donné de reconnaître.

Ce ne fut pas un jeu que la chevalerie à son commencement: on n'eut pas alors égard à la noblesse ou gentillesse de lignage, car tous nous descendons du même père et de la même mère; et au moment où l'envie et la convoitise firent leur entrée dans le monde aux dépens de la justice, il y avait parfaite égalité de race entre tous. Quand les plus faibles commencèrent à tout craindre des plus forts, on établit des gardiens et défenseurs, pour prêter appui aux uns et arrêter la violence des autres.

«On élut, à cet effet, ceux qui semblaient les plus forts, les plus grands, les plus adroits, les plus beaux; quand ils joignaient à ces dons ceux du cœur, la loyauté, la bonté, la hardiesse. On les nomma chevaliers, parce qu'ils montèrent les premiers à cheval. Ils durent être courtois sans bassesse, bienveillants sans réserve; compatissants aux malheureux, généreux aux indigents; toujours armés contre les meurtriers et les larrons; toujours prêts à juger sans haine et sans amour, à préférer la mort à lamoindre souillure. Ils durent s'attacher à défendre Sainte Église, qui ne peut maintenir son droit par les armes et doit tendre la joue gauche à celui qui la frappe sur la joue droite.

«Les armes que porte le chevalier ont toutes une intention particulière. L'écu suspendu à son cou lui rappelle qu'il doit se placer entre mère Sainte Église et ceux qui veulent la frapper. Le haubert qui couvre entièrement son corps l'avertit d'opposer un rempart vigilant aux ennemis de la Foi. Le heaume étincelle sur sa tête parce qu'il doit se tenir toujours au premier rang parmi les défenseurs du droit, comme la guérite abrite sur les murs la sentinelle vigilante. Le glaive, assez long pour donner la première atteinte, lui fait entendre qu'il doit remplir d'effroi les méchants, toujours prêts à fouler les innocents. L'épée est la plus noble de toutes les armes. Elle a deux tranchants; elle frappe de l'estoc et de la taille les impies, les violents, les ennemis de la justice.

«Quant au cheval, il représente le peuple, qui doit soutenir et porter le chevalier, lui fournir tout ce qui peut lui être nécessaire. Le chevalier, à son tour, doit le conduire et le ménager autant que lui-même.

«Le chevalier doit avoir deux cœurs: l'un dur comme l'aimant à l'égard des félons et déloyaux; l'autre mol et flexible comme cire, àl'égard des bonnes gens, des affligés et des pauvres.

«Voilà les devoirs auxquels engage la chevalerie. On ne les oublie pas sans perdre le bon renom dans le siècle et l'âme dans l'autre monde. Car en devenant chevalier on fait serment de défendre Sainte Église et maintenir loyauté; et les prud'hommes du siècle ne sauraient garder parmi eux celui qui se montre parjure envers son créateur. Ainsi, quiconque veut être chevalier doit être plus simple de cœur et plus pur de conscience que ceux qui n'ont pas aspiré à si haute dignité. Mieux vaudrait au valet vivre sans chevalerie toute sa vie, qu'être honni sur terre et perdu dans le ciel, pour en avoir oublié les devoirs.»

Lancelot, après l'avoir curieusement écoutée: «Dame, depuis les premiers jours de la chevalerie, s'est-il rencontré un chevalier qui eût en soi toutes les bontés que vous venez de nommer?—Assurément; la Sainte Écriture nous l'atteste. Avant la venue de Jésus-Christ, il y eut Jean l'Hircanien et Judas Machabée, qui ne tournèrent jamais le dos devant les mécréants; il y eut encore Simon, frère de Judas, le roi David et plusieurs autres. Après la passion du Sauveur, je nommerai Joseph d'Arimathie, le gentil chevalier qui descendit Jésus-Christ de la croix, et le coucha dans le sépulcre.Je nommerai son fils Galaad, le roi de la terre d'Hofelise, devenue en mémoire de son nom le pays de Galles[24]. Tels sont encore le roi Pelle de Listenois et son frère Helain le gros, qui n'ont pas cessé de se maintenir en honneur et gloire dans le siècle et devant Dieu.

«—Eh bien, dit Lancelot, puisque tant d'hommes ont été pleins de tous les genres de prouesses, ne serait-ce pas grande vilenie à celui qui n'oserait aspirer à chevalerie, parce qu'il croirait ces vertus trop hautes pour lui? Je ne blâme pas ceux qui n'ont pas dans le cœur la force d'y aspirer; mais pour ce qui me regarde, si je trouve quelqu'un qui consente à m'adouber, je ne le refuserai pas par crainte de voir en moi chevalerie mal assise. Dieu peut m'avoir donné plus de bonté que je ne sais, ou bien pourra-t-il m'accorder plus tard le sens et la valeur qui me feraient aujourd'hui défaut.

«—Beau fils de roi, puisque votre cœur ressent toujours même désir d'être chevalier, votre vœu sera accompli avant peu, vous serez satisfait. Oh! je le devinais bien: de là les pleurs que je versais tout à l'heure. Cher fils de roi, j'ai mis en vous tout l'amour qu'une mère pourrait avoir pour son enfant: je prévois à grande douleur que vous me quitterez bientôt; mais j'aimebien mieux souffrir de votre absence que vous faire perdre l'honneur de la chevalerie: il y sera trop bien employé. Prochainement, vous serez armé de la main du plus loyal et du meilleur prince de notre temps, j'entends le roi Artus. Nous partirons cette semaine même, et nous arriverons au plus tard le vendredi avant le dimanche de la Saint-Jean.»

Lancelot entendit ces paroles avec une joie sans égale. Aussitôt la dame réunit tout ce que demandait le voyage: un haubert blanc, fort et léger; un heaume plaqué d'argent; un écu blanc comme neige, avec la boucle d'argent; une épée grande, tranchante et légère; un épieu ou fer aigu, à la hampe grosse, roide et de blancheur éclatante; un cheval grand, rapide et infatigable. Puis, pour sa chevalerie, la cotte de blanc satin, la robe de cendal blanc, et le manteau fourré d'hermine.

On se mit en route le mardi de la semaine qui précédait la Saint-Jean. La compagnie se composait de cinq chevaliers et trois demoiselles, de Lionel, Bohor et Lambègue, de nombreux écuyers et valets, vêtus de blanc et montés sur blancs chevaux.

Ils arrivèrent sur le rivage de la mer, entrèrent en navire et abordèrent en Grande-Bretagne, dans le port de Flodehug[25], le dimanche soir;on leur apprit que le roi Artus voulait célébrer à Kamalot la fête de la Saint-Jean. Arrivés le jeudi soir devant le château de Lavenor, situé à vingt-deux milles ou lieues anglaises de Kamalot, ils passèrent le lendemain matin dans la forêt qui touchait à la prairie de cette ville. Durant la traversée la dame fut pensive, silencieuse, et toute à la douleur de la prochaine séparation.

Comme l'apprenait la Dame du lac, Artus séjournait à Kamalot, où il devait célébrer la Saint-Jean. Le vendredi, avant-veille de la fête, il était sorti de la ville par la porte Galloise, pour aller chasser au bois avec son neveu, monseigneur Gauvain, Yvain fils d'Urien, Keu le sénéchal, et plusieurs autres.

À trois portées d'arc de la forêt, ils virent avancer une litière doucement conduite par deux palefrois. Dans la litière était un chevalier armé de toutes pièces, hors le heaume et l'écu. Son corps était traversé de deux fers de lance auxquels tenaient encore les tronçons; une épée rougie de sang était fichée dans sa tête, et cependant il ne semblait pas vouloir de sitôt mourir.

La litière s'arrêta devant le roi; le chevalier navré se dressant un peu: «Dieu te sauve, dit-il,sire roi, le meilleur des princes, le recours des déconseillés!—Et vous, répond Artus, Dieu vous rende la santé dont vous semblez avoir défaut!—Sire, je venais à vous pour vous demander de me déferrer de cette épée et de ces pointes de lance qui me mettent au supplice.—De grand cœur,» dit le roi en avançant la main vers les tronçons:—«Oh! s'écrie le chevalier, ne vous hâtez pas: ce n'est pas ainsi que vous me délivrerez. Il faut commencer par jurer de me venger de tous ceux qui déclareront aimer mieux que moi celui qui m'a navré.

«—Sire chevalier, répond Artus, vous demandez un trop dangereux service: celui qui vous a navré peut avoir tant d'amis qu'on n'ait pas lieu d'espérer d'en jamais finir. Avant eux viendront les parents; et le moyen de composer avec eux? Mais ce que je puis accorder, c'est de vous venger autant qu'il dépendra de moi de celui qui vous a frappé: s'il est de mes hommes, assez d'autres chevaliers dans ma cour vous offriront leur bras, à défaut du mien.—Sire, ce n'est pas là ce que je demande d'eux et de vous: j'ai tué moi-même l'ennemi qui m'avait navré.—Cette vengeance devrait vous suffire, et je n'entends pas engager aucun de mes chevaliers à vous promettre davantage.

«—Sire, je pensais trouver dans votre maisonaide et secours: je suis trompé dans mon attente. Cependant, je ne perds pas toute espérance: peut-être un chevalier, désireux de louange, aura-t-il assez de prouesse pour consentir à me guérir.—J'en doute, repartit le roi; mais suivez la voie qui conduit au palais, et séjournez-y, en attendant le chevalier que vous demandez.»

Le chevalier fit signe à ses écuyers de le mener à Kamalot; introduit dans le palais, il choisit la salle le plus fréquemment traversée; car personne, à la cour d'Artus, n'eût osé refuser l'entrée de l'hôtel à un chevalier; personne n'eût trouvé mauvais qu'il y choisît le meilleur des lits qui n'étaient pas occupés.

Le roi entrait cependant dans la forêt, en s'entretenant de la singulière rencontre qu'ils venaient de faire. «Peut-être, disait Gauvain, le chevalier navré trouvera-t-il à Kamalot le hardi champion qu'il cherche.—Je ne sais, reprenait le roi, mais je ne louerais pas celui qui entreprendrait une aussi folle besogne.»

Après avoir chassé jusqu'à la chute du jour, Artus regagnait le chemin ferré, quand il vit poindre devant lui une belle et nombreuse compagnie. D'abord deux garçons, chassant deux sommiers blancs: l'un portait une tente ou pavillon blanc très-léger, l'autre deux robes de nouveau chevalier. Sur chaque sommier était un coffre danslequel le blanc haubert et les chausses de fer. Après ces valets, deux écuyers également vêtus de blanc, montés sur blancs roncins. L'un portait un écu d'argent, l'autre un heaume éclatant de blancheur. Puis deux autres, l'un tenant un glaive blanc de fer et de bois; une épée enfermée dans un blanc fourreau retenu par un blanc ceinturon: l'autre conduisant un bel et grand cheval en dextre. Suivaient de nombreux écuyers et sergents, tous vêtus de cottes blanches; trois blanches demoiselles, les deux fils du roi Bohor, enfin la Dame du lac et son cher Fils de roi, avec lequel elle semblait converser doucement. Elle était vêtue d'un merveilleux samit blanc, avec cotte et manteau fourré d'hermine. Son palefroi blanc, vif et bien dressé, avait un frein de pur argent, le poitrail, les étriers et la selle subtilement ouvragés d'images de dames et de chevaliers; la blanche sambue traînait jusqu'à terre comme le bas du samit qui enveloppait la dame. En apercevant Artus, elle pressa le pas de sa blanche haquenée, et, s'avançant au premier rang du cortége, elle répondit au salut que le roi lui avait fait d'abord, et après avoir abaissé la guimpe qui couvrait son visage: «Sire, Dieu vous bénisse, comme le meilleur roi du monde! Je viens de très-loin vous demander un don que vous pourrez m'accorder sans dommage. «—Demoiselle, quand il devrait m'en coûterbeaucoup, encore ne seriez-vous pas éconduite. Quel est le don que vous réclamez?—C'est de vouloir bien adouber ce beau valet de son harnois et de ses propres armes, quand il vous le demandera.—Grand merci, demoiselle, de nous amener un tel jouvenceau: assurément l'adouberai-je quand il le demandera; mais vous m'avez dit que le don ne serait pas à mon dommage; cependant j'aurais grande honte de manquer à mon habitude de fournir d'armes et de robes ceux qui reçoivent de moi leur chevalerie. À moi le don du harnois et des armes, à Dieu d'y mettre le surplus: j'entends la prouesse et la loyauté.

«—Il se peut, reprend la dame, que votre usage soit de donner aux nouveaux chevaliers leurs armes; mais peut-être ne vous a-t-on pas encore demandé d'en agir autrement[26]. Pour moi, je tiens à ce que le valet porte les armes que je lui ai destinées. Accordez-moi, sire, de l'adouber à cette condition; si vous refusez, je m'adresserai à un autre roi, ou je l'armerai moi-même, plutôt que de le priver de la chevalerie qu'il est impatient d'obtenir.»

Alors messire Yvain prenant la parole: «Sire,accueillez la demande de cette demoiselle; il ne faut pas éconduire un jouvenceau de si belle apparence.» Artus promit donc, et la dame après l'avoir remercié avertit le beau valet de retenir les deux sommiers, un superbe palefroi, et les quatre écuyers; puis, prenant congé du roi, elle retourna sur ses pas, malgré les instances qu'on lui fit de demeurer. «Pour Dieu! dit Artus, veuillez au moins nous apprendre comment nous devons vous appeler.—Sire, on m'appelle la Dame du lac.» Le roi n'avait jamais entendu prononcer ce nom. Il reçut les adieux de la noble inconnue que le beau valet convoya assez longtemps. Avant de le quitter: «Fils de roi, lui dit-elle, vous venez de la meilleure race du monde. Montrez-vous digne de votre naissance. Soyez aussi haut de cœur que vous êtes beau de corps: ce serait trop grand dommage si la prouesse était en vous au-dessous de la beauté. Dès demain soir vous demanderez la chevalerie au roi Artus: une fois armé, ne vous arrêtez pas une seule nuit à son hôtel; allez en tout pays chercher aventures; c'est le moyen de monter en prix. Demeurez en place le moins que vous pourrez, et défendez-vous de dire votre nom jusqu'à ce que d'autres que vous le fassent connaître. Si l'on vous presse, répondez que vous l'ignorez et que vous avez été nourri dans cette ignorancepar la dame qui vous a nourri. Enfin, soyez toujours prêt à toutes les aventures et ne laissez jamais à d'autres l'honneur d'achever une entreprise que vous aurez commencée.»

La dame tira ensuite de son doigt, pour le passer dans celui du valet, un anneau qui avait la vertu de rompre les enchantements. «Qu'ajouterai-je encore, Fils de roi, dit-elle? vous êtes appelé à mettre les plus merveilleuses aventures à fin, et celles que vous laisserez ne seront achevées que par un chevalier encore à naître. Je vous recommande à Dieu: mon cœur me fait défaut avec la parole. Adieu, le beau, le gracieux, le désiré, le bien-aimé de tous et de toutes!»

Le valet la suivit des yeux en pleurant et regrettant les amis qu'il avait laissés dans la maison du lac, Lionel et Bohordin sur tous les autres. Il fut aussitôt mis par le roi Artus sous la garde de monseigneur Yvain de Galles, qui le conduisit à son hôtel. Le lendemain, en se réveillant, le valet pria monseigneur Yvain de demander de sa part au roi de le faire chevalier, ainsi qu'il avait promis.—«Comment! bel ami, voulez-vous donc être si tôt armé? Mieux vous serait d'apprendre d'abord le métier des armes.—Non, sire, je n'entends pas être plus longtemps écuyer.—Soit donc ainsi que vous le souhaitez.» Yvain va trouver Artus: «Sire,votre valet vous mande de le faire chevalier.—Quel valet?—Celui qui vint hier soir, et dont vous m'avez confié la garde.» En ce moment la reine Genièvre entrait dans la salle, avec monseigneur Gauvain. «Comment! dit le roi, veut-il être déjà chevalier?—Oui, sire, et dès demain.—Vous entendez, Gauvain, dit le roi; ce valet d'hier soir veut que demain je l'arme chevalier.—Sire, répond Gauvain, ou je me trompe, ou chevalerie y sera bien assise. Il est beau, tout en lui semble annoncer une haute origine.—De quel valet parlez-vous? demanda la reine.—Madame, répond Yvain, du plus beau que vous ayez jamais vu.—Je serais curieuse de le voir.—Soit! dit Artus, allez le quérir, Yvain, et faites-le vêtir du mieux qu'il pourra; il paraît ne pas avoir défaut de robes.»

Messire Yvain vient au valet: il l'avertit de se parer d'une robe des plus belles et l'emmène à la cour, en traversant un nombreux populaire, avide de voir le bel enfant dont on avait annoncé l'arrivée et qui allait recevoir les robes et l'adoubement de chevalier.

Ils descendent devant le degré de la salle d'honneur: le roi et la reine qui les attendaient vont au-devant de messire Yvain, qu'ils prennent de l'une et de l'autre main; ils le font asseoir sur une belle couche, tandis que le valet s'arrêtedevant eux sur l'herbe verte dont la salle était jonchée. Tous prenaient à le regarder grand plaisir, son beau costume relevant encore l'agrément répandu sur sa personne. «Dieu, dit aussitôt la reine, le fasse prud'homme! car pour la beauté il a tout ce que mortel peut en avoir.»

La reine le regardait autant qu'elle le pouvait sans être remarquée, et lui ne se faisait faute de glisser les yeux sur elle, ne comprenant pas qu'une femme pût réunir une si merveilleuse beauté. Jusque-là, dans sa pensée, nulle ne pouvait soutenir la comparaison avec la Dame du lac; quelle différence pourtant entre elle et la reine! En effet, madame Genièvre était bien la Dame des dames, la fontaine d'où semblait couler tout ce qui pouvait enchanter les yeux: et s'il eût connu toute sa noblesse de cœur, toute sa bonté d'âme, il en eût encore été plus émerveillé. «Comment, dit-elle, a nom ce beau valet?—Dame, répondit messire Yvain, je ne sais rien de lui. Je devine seulement qu'il est de la terre de Gaule, car il en a la parlure.» Alors la reine se penche vers le valet, le prend par la main et lui demande de quelle terre il est né. En entendant cette douce voix, en sentant cette main toucher la sienne, le valet tressaille, comme si on l'eût subitement éveillé. Il n'est plus à ce qu'on lui demande et il ne songe pas à répondre. La reine voit sa grande émotion dont peut-être ellesoupçonne déjà quelque peu la cause; mais, pour le mettre plus à l'aise, elle se lève et sans trop penser elle-même à ce qu'elle dit: «Ce jouvenceau, fait-elle, semble assez pauvre de sens, ou du moins peut-on croire qu'il a été mal enseigné.—Dame, reprend messire Yvain, qui sait s'il ne lui a pas été défendu de dire son nom?—Cela peut être après tout,» dit la reine; et elle passe dans ses chambres.

À l'heure de vêpres, messire Yvain conduisit le valet chez elle; ils descendirent ensemble au jardin qui s'étendait jusqu'au rivage de la mer: il fallait passer pour y aller dans la grande salle où gisait le chevalier navré. Dans le jardin ils retrouvèrent le roi, les barons et ceux qui devaient être adoubés le lendemain.

En remontant, il fallut encore traverser la grande salle. Des plaies du chevalier navré s'exhalait une telle puanteur que tous, en approchant, couvraient leur nez du pan de leurs manteaux, et se hâtaient de passer outre. «Pourquoi, dit le valet, ceux-là qui sont avant nous couvrent-ils leur nez?—C'est, dit Yvain, pour un chevalier durement navré dont les plaies répandent une odeur infecte.» Et il conte comment ce chevalier était venu réclamer ce qu'on ne pouvait guère lui accorder.—«Je le verrais volontiers, dit le valet; approchons.

—«Sire, lui dit le valet, qui vous a si durementnavré?—Un chevalier que j'ai tué.—Pourquoi ne vous faites-vous pas déferrer?—Parce que je n'ai encore trouvé personne assez hardi pour l'entreprendre.—Voulez-vous me permettre de l'essayer?—Assurément, aux conditions que j'ai dites.» Le valet réfléchit un instant. «Venez, lui dit Yvain, ce n'est pas à vous de songer à pareille aventure.—Pourquoi?—Les plus preux de la cour l'ont refusée, et, d'ailleurs, vous n'êtes pas chevalier.—Comment! dit le chevalier navré, il n'est pas chevalier?—Non, mais il le sera ce matin même; et vous voyez qu'il en a déjà revêtu la robe[27].» Le valet ne sonna plus mot,mais suivit messire Yvain, en saluant le chevalier navré, qui de son côté souhaita que Dieu le fît prud'homme.

Les tables étaient mises et les nappes étendues: ils s'assirent au manger, puis messire Yvain revint avec le valet à son hôtel. À l'entrée de la nuit, il le conduisit dans une église où il veilla jusqu'au jour. Alors messire Yvain, qui ne l'avait pas un instant quitté, le ramena à l'hôtel et le fit dormir jusqu'à l'heure de la grand'messe, qu'il dut entendre avec le roi. Car, aux fêtes solennelles, Artus avait coutume d'assister au service de Dieu dans la plus haute église de la ville. Avant de s'y rendre on disposa les adoubements que le roi devait distribuer à ceux qui allaient recevoir chevalerie. Artus donna la colée[28]à chacund'eux et remit à ceindre les épées au retour de l'église.

Mais, après la messe, le valet, au lieu de suivre le roi comme les autres, se rendit dans la grande salle et dit au chevalier navré: «Je suis prêt à faire le serment que vous demandez, et à tenter de vous déferrer.» Sans même attendre la réponse, il ouvre une fenêtre, tend sa main vers l'église, et jure, sous les yeux du chevalier, qu'il le vengera de tous ceux qui diront mieux aimer celui qui l'a navré. «Beau sire, dit le navré transporté de joie, soyez le bienvenu! vous pouvez me déferrer.» Le valet alors met la main sur l'épée enfoncée dans la tête du chevalier et l'en arrache sans effort; il se prend ensuite aux tronçons qu'il enlève avec la même facilité.

Un écuyer court aussitôt dans la chambre où le roi commençait à ceindre les épées aux nouveaux chevaliers; il conte à messire Yvain comment le navré se trouve déferré. Messire Yvain tout hors de lui arrive dans la grande salle au moment où le navré s'écriait: «Ah! beau chevalier, Dieu te fasse prud'homme!—Comment, dit messire Yvain, est-il vrai que vous l'ayez déferré?—Sans doute; pouvais-je ne pas compatir à qui devait tant souffrir?—Vous n'avez pas fait que sage, reprend messire Yvain, et personne ne vous en louera. Vous ne savez encorede quoi rien monte, et vous vous engagez dans une entreprise devant laquelle avaient reculé les plus preux et les mieux renommés! Vous courez à la mort, au lieu d'attendre de meilleures occasions de faire bien parler de vous.»

Tout en le reprenant ainsi, messire Yvain le ramenait dans la chambre du roi qui jetant sur le fils d'Urien un regard sévère: «Comment avez-vous souffert que ce valet remis en votre garde ait fait une telle imprudence? N'est-ce pas grand dommage de voir un aussi jeune homme affronter de pareils dangers?—Ah! sire, dit le valet, mon jeune âge doit plaider pour moi. N'aimerez-vous pas mieux apprendre ma mort que celle d'un chevalier éprouvé? Qu'ai-je encore fait et que puis-je valoir?» Le roi ne répondit pas, et baissa la tête. La reine, à son tour, apprenant la grande aventure dans laquelle le Beau valet venait de s'engager, en gémit secrètement; et quant au roi, le regret qu'il en eut lui fit oublier qu'il ne lui avait pas ceint l'épée, comme aux autres nouveaux adoubés.

Le jour de la Saint-Jean, le roi Artus était assis au dais de la grande table, entouré desjeunes adoubés de la veille. À peine eut-on servi, qu'un chevalier armé de toutes pièces, à l'exception du heaume, la ventaille du haubert abattue sur l'épaule, entra dans la salle et s'avançant jusqu'au roi: «Sire, Dieu te sauve, et toute la compagnie! Je suis envoyé par ma dame, la dame de Nohan, pour t'apprendre que le roi de Northumberland lui a déclaré la guerre et tient le siége devant un de ses châteaux. Ce roi réclame l'effet d'une promesse que ma dame lui aurait faite et dont elle ne garde aucun souvenir. Les deux partis s'en sont remis au jugement de clercs et chevaliers; ils ont décidé que si le roi ne se désistait pas, ma dame pourrait charger de soutenir son droit un, deux ou trois chevaliers, contre ceux de Northumberland. Le combat serait d'un contre un, de deux ou de trois contre deux ou trois, ainsi qu'elle même en déciderait. Madame a donc recours à toi, son seigneur lige, pour te demander un chevalier capable de la défendre.—Chevalier, répondit Artus, je suis en effet tenu de porter aide à la dame de Nohan, et, quand sa terre ne dépendrait pas de ma couronne, elle a trop de gentillesse et de courtoisie pour ne pas être soutenue envers et contre tous ceux qui lui feraient une guerre injuste.»

Le chevalier en sortant de la salle fut conduit devant une autre table dressée pour lui. Les nappesôtées, le Beau valet s'avança vers le roi et pliant le genou: «Sire, dit-il, vous m'avez adoubé hier, et je vous en rends grâce; maintenant je vous requiers un don: c'est de me charger du soin de porter secours à la dame de Nohan.—Bel ami, dit le roi, vous ne savez pas ce que vous demandez: votre jeunesse ne pourrait porter un si grand faix. Le roi de Northumberland est fourni de chevaliers éprouvés, et le meilleur de tous sera chargé de soutenir sa querelle. Je ne voudrais pas confier le soin de le combattre à celui qui la veille était encore un simple valet. Non qu'un jour vous ne puissiez égaler en prouesse les plus renommés; mais, croyez-moi, l'âge seul vous donnera ce qui doit encore vous manquer de force et de résolution. Et puis, vous avez déjà pris un engagement dont vous aurez assez de peine à vous tirer.—Sire, reprit le Beau valet, c'est la première demande que je vous adresse depuis ma chevalerie. Votre refus peut nous couvrir tous deux de honte; car on dira que vous avez donné les armes à celui que vous n'estimiez pas capable d'entreprendre ce qu'un autre pouvait mettre à fin.»

Messire Gauvain et Yvain de Galles engagèrent alors le roi à ne pas persister dans son refus: «Puisque tel est votre avis, dit Artus, approchez, bel ami: je vous charge de porteraide à la dame de Nohan; Dieu fasse que vous en retiriez honneur et louange!»

Pendant que le Beau valet retourne à l'hôtel de monseigneur Yvain, pour faire ses apprêts de voyage, le messager de la dame de Nohan vint prendre congé du roi. «J'envoie à votre dame, lui dit Artus, un bien jeune chevalier, et, s'il eût dépendu de moi, j'aurais fait choix d'un autre mieux éprouvé. Mais il a réclamé cet honneur comme don de premier adoubement, et je n'ai pu refuser. J'ai cependant bon espoir d'avoir remis en vaillantes mains la cause qu'il s'engage à défendre. D'ailleurs, si ma dame craignait l'issue d'un combat trop inégal, je serai toujours prêt à lui envoyer un, deux ou trois autres chevaliers, quand elle les réclamera.»

Le Beau valet s'armait cependant: «Ah! monseigneur Yvain!» s'écria-t-il tout à coup, comme s'il eût oublié quelque chose, «j'ai commis une grande faute. Je n'ai pas pris congé de la reine.—Eh bien! dit Yvain, il est temps encore de le faire. Allons-y tout de suite.—C'est fort bien dit. Vous, mes écuyers, prenez les devants avec le chevalier en message; je vous rejoindrai à l'entrée de la forêt.»

Ils reviennent lui et messire Yvain au palais, traversent la chambre du roi, arrivent à celle de la reine. En approchant, le Beau valet se mità genoux, muet, les yeux baissés. Messire Yvain vit bien qu'il fallait parler pour lui: «Madame, voici le valet que le roi fit hier chevalier; il vient prendre congé de vous.—Comment! il nous quitte déjà!—Madame, il a été choisi pour le secours de la dame de Nohan.—Oh! le roi n'aurait pas dû le désigner; il n'a déjà que trop entrepris.—Assurément; mais monseigneur le roi n'a pu refuser le premier don de nouvel adoubement.»

La reine alors le prit par la main: «Relevez-vous, beau sire: je ne sais qui vous êtes; peut-être d'aussi bonne ou de meilleure race que nous, et je suis vraiment peu courtoise de vous avoir souffert à genoux devant moi.—Madame, répond-il à demi-voix, pardonnez la folie que j'ai faite.—Quelle folie?—Je suis sorti du palais avant de vous en demander congé.—Oh! bel ami, à votre âge, il est permis de commettre un aussi gros méfait.—Madame, si vous y consentiez, je me dirais, à compter de ce jour, votre chevalier.—Assurément je le veux bien.—Madame, grand merci! Maintenant je vous demande congé.—Je vous le donne, beau doux ami; à Dieu soyez-vous recommandé!»

La reine en disant ces derniers mots lui tend la main, et, quand cette main vient à toucher sa chair nue, il ne sent plus, à force de trop sentir.Il se relève pourtant, sort en saluant, sans regarder les dames et demoiselles qui se trouvaient à l'autre bout de la chambre; il revient ainsi à l'hôtel avec monseigneur Yvain qui achève de l'armer. Mais quand il ne reste plus à ceindre que l'épée: «Par mon chef! dit messire Yvain, vous n'êtes pas chevalier; le roi ne vous a pas ceint l'épée. Hâtons-nous d'aller la lui demander.—Messire Yvain, répond le Beau valet, j'ai laissé la mienne aux mains de mes écuyers, je vais aller la reprendre avant de me présenter au roi; car je ne veux pas en recevoir d'autre.—Comme il vous plaira; je vous attendrai chez le roi.»

Mais il aurait attendu longtemps: ce n'est pas au roi que le valet voulait la demander. Yvain, après plus d'une heure d'attente, dit enfin au roi: «Sire, le valet nous a trompés. Il aura suivi le chemin qui conduit à Nohan sans attente que vous lui ayiez ceint l'épée.—Peut-être, ajouta messire Gauvain, aura-t-il senti quelque dépit de ne l'avoir pas reçue en même temps que les autres chevaliers.» L'avis de Gauvain fut partagé par la reine et ceux qui entouraient le roi.

Le Beau valet avait, à l'entrée du bois, rejoint ses écuyers et le chevalier messager de Nohan. Ils chevauchèrent longtemps ensemble, et, comme la chaleur était grande, il ôta son heaume, letendit à un écuyer, et donna librement cours à ses pensées. Il s'y complut même au point de ne pas demander pourquoi le chevalier de Nohan leur faisait laisser le droit chemin pour suivre un étroit sentier, et il ne s'en aperçut qu'en sentant une branche d'arbre le frapper au front. «Qu'est-ce, dit-il à son guide, et pourquoi avons-nous quitté la voie droite?—Parce qu'elle était moins sûre.—Pourquoi?—Je n'entends pas vous le dire.—Je le veux savoir.—Vous ne le saurez pas.» Le valet va prendre son épée aux mains d'un écuyer et revenant au chevalier: «Vous le direz, ou vous êtes mort.—Mort? répond l'autre en riant, oh! je ne suis pas si facile à tuer. Mais je pense que vous devez vous réserver pour ma dame. Reprenons, puisque vous le voulez, le droit chemin, et vous verrez bientôt si j'avais mes raisons pour ne pas le suivre.»

Ils regagnent le grand chemin, et ne tardent pas à atteindre un perron ou pilier[29], près d'unefontaine. L'œil pouvait de là apercevoir un beau pavillon tendu au milieu d'une grande prairie. «Apprenez, dit alors le messager de Nohan, que dans le pavillon que vous voyez est une pucelle de grande beauté qu'y retient un chevalier plus fort, plus grand d'un demi-pied que les plus grands chevaliers. Il ne craint personne, il est sans pitié pour ceux qu'il abat. Voilà pourquoi je voulais éviter sa rencontre.—Et moi, dit le Beau valet, je veux aller au-devant de lui.—Comme il vous plaira; mais je n'entends pas vous suivre.—Restez donc!» Disant cela, le Beau valet descend de cheval, prend l'épieu d'une main, le heaume de l'autre et s'avance seul jusqu'au pavillon dont il essaye d'ouvrir la porte. Le grand chevalier était assis dans une chaire élevée: «Que diable venez-vous faire ici? dit-il.—Je viens voir la demoiselle que vous tenez enfermée.—Oh! je ne la montre pas au premier venu.—Que je sois ou non premier venu, je la verrai.» Et il fait de nouveaux efforts pour ouvrir le pavillon.—«Un instant, beau sire! La demoiselle dort, attendez son réveil. Si vous avez tant envie de la voir, je ne veux pas vous tuer pour cela; j'y aurais trop peu d'honneur.—Pourquoi y auriez-vous peu d'honneur?—En vérité, vous êtes trop petit, trop jeune pour valoir mes coups.—Peu m'importent, après tout, vosmauvaises paroles, si vous me montrez la pucelle, quand elle s'éveillera.—Je vous le promets.»

Le valet va et vient en attendant; il approche d'une loge galloise devant laquelle étaient deux demoiselles parées: «Voilà, dit la première, un beau chevalier!—Oui, dit l'autre, mais il faut qu'il soit bien couard, quand la peur du grand chevalier lui fait manquer l'occasion de voir la plus belle dame du monde.—Vous avez peut-être raison, demoiselles, dit le valet, de parler ainsi.» Et il revient sur ses pas, mais le chevalier n'était plus dans sa chaire. Le pavillon étant défermé, il entre et ne trouve dame ni demoiselle: tout était silencieux autour de lui.

Plein de dépit, il reprend le chemin du perron où il avait laissé ses gens.—«Qu'avez-vous fait et vu? lui demande le messager de Nohan.—Rien; la pucelle m'est échappée, mais je ne quitterai pas avant de l'avoir trouvée.—Oubliez-vous donc le service de madame de Nohan?—Non; j'y penserai quand j'aurai vu la pucelle: j'ai du temps de reste, puisque le jour de la bataille n'est pas encore fixé. Continuez votre chemin si tel est votre plaisir, vous saluerez de ma part votre dame et vous lui direz qu'elle peut compter sur moi.»

Le messager de Nohan s'éloigna, laissant le Beau valet avec les écuyers. À la chute du jour,un chevalier armé de toutes armes s'arrête et lui demande où il va.—«À mes affaires.—Quelles affaires?—Que vous importe?—Oh! je sais que vous désirez voir une belle demoiselle gardée par le grand chevalier. Eh bien, je puis vous satisfaire; non pas ce soir, mais demain matin. D'ici là, je vous conduirai, si vous voulez, vers une autre demoiselle non moins belle. Mais, il faut tout vous dire: la demoiselle repose sur une pelouse au milieu d'un lac, un sycomore la défend des rayons du soleil. À l'entrée de chaque nuit deux chevaliers arrivent, passent le lac, l'emmènent et le lendemain matin la ramènent où ils l'avaient prise. Pour la délivrer il faut que deux chevaliers osent défier ceux qui la retiennent et qui sont d'une vaillance éprouvée. Voulez-vous tenter l'aventure? Je m'offre pour votre second.»

Le Beau valet n'hésite pas à suivre l'inconnu. Ils arrivent devant le lac à l'entrée de la nuit, et ne tardent pas à entendre le pas des deux chevaliers. «Les voici, dit l'inconnu, hâtez-vous de prendre épée et glaive, et de vous couvrir d'écu.» Le Beau valet lace son heaume, et saisit un épieu de la main de ses écuyers. Il n'avait pas d'épée, dans son impatience il oublia même de prendre un écu. Le défi fut jeté aux deux gardiens de la demoiselle. Du premier choc, un d'eux atteignit le Beau valet en plein haubert;celui-ci, tout rudement ébranlé qu'il fût, vise et frappe assez vigoureusement de l'épieu pour abattre son adversaire. Mais le fer resta dans les mailles du haubert: alors l'inconnu qui lui servait de second se rapproche et lui offre son propre glaive. «Je le prendrai à une condition, c'est que vous me laisserez le soin de les combattre tous deux.

—«Il n'est pas nécessaire, dit alors le chevalier désarçonné: voici mon épée, bel ami, prenez-la, nous n'entendons pas continuer.—Vous nous laissez donc la belle demoiselle?—Assurément. Vous êtes blessé, le repos vous est nécessaire; une nouvelle lutte pourrait mettre en danger votre vie, et vous avez si grand cœur qu'il y aurait dommage à votre mort.»

Ce disant, le chevalier tire une clef, la lance vers la pelouse et crie: «Demoiselle, vous êtes conquise. Détachez la nacelle et conduisez-la vous-même à bord.» La pucelle obéit: elle entre dans la barque, détache la chaîne qui la retenait au sycomore et arrive devant les chevaliers. Ceux qui l'avaient jusque-là gardée la présentent au Beau valet, saluent et s'éloignent. Alors les sergents du chevalier inconnu étendent un beau pavillon sous les arbres, et le couvrent de mets succulents. Après manger, la demoiselle avertit les sergents de disposer trois lits.—«Pourquoi trois? demande en souriant le Beau valet.—Pourvous l'un, pour ce chevalier l'autre, pour moi le troisième.—Mais ne vous ai-je pas conquise, demoiselle?—Oui, je vous appartiens: il en sera ce que vous exigerez.—Ah! demoiselle, je vous tiens quitte.» Et tous trois dormirent séparément jusqu'au lendemain matin.

Au point du jour le Beau valet vint au chevalier inconnu: «Allons où vous savez.—Volontiers; mais promettez-moi de me laisser la dame, si vous venez à la conquérir.—Soit!» Ils montent en selle et reviennent au premier pavillon. L'inconnu lui dit: «Ceignez votre épée et n'oubliez pas comme hier votre écu.—Je prendrai l'écu et la lance; quant à l'épée, je ne puis la ceindre avant d'en avoir reçu le commandement d'autre que vous.—Mais ne vous ai-je pas averti que votre adversaire était des plus redoutables?—Nous verrons bien.» Aussitôt, l'écu sur la poitrine, la lance au poing, le Beau valet s'avance à portée du grand chevalier.—«Tiendrez-vous, lui dit-il, la promesse que vous m'avez faite de me montrer la belle demoiselle?—Oui, mais après combat.—Je le veux bien: armez-vous sans délai, j'ai grande affaire ailleurs.—Mon Dieu! quel grand besoin de m'armer contre vous?» Cependant il prend écu, épée et glaive. Lancés l'un contre l'autre, ils échangent plusieurs rudes coups; maisl'épieu éclate dans la main du grand chevalier, qui sent en même temps celui du Beau valet pénétrer rudement dans ses côtes et le jeter hors des arçons.—«Verrai-je maintenant la demoiselle? dit le valet.—Oui, et que maudite soit l'heure où je la pris en garde!» Le pavillon s'ouvre, la demoiselle en sort et vient tendre la main au vainqueur qui, la présentant à son compagnon: «Vous voilà, lui dit-il, maître de ces deux belles demoiselles.—Non; elles méritent mieux que moi: vous les avez seul conquises, elles sont à vous seul.—Vous oubliez nos conventions.—Eh bien! que souhaitez-vous que je fasse d'elles?—Vous les conduirez à la cour du roi Artus, et vous les présenterez à madame la reine, de la part du valet parti pour secourir la dame de Nohan. Puis vous la prierez de m'envoyer une épée, pour me donner le droit d'être appelé chevalier.»

Grande fut la surprise de l'inconnu, en apprenant que le vainqueur des deux chevaliers du pavillon et du lac était si nouvellement adoubé.—«Où vous retrouverai-je, pour vous rendre compte de mon message?—À Nohan.»

Arrivé à la cour, l'inconnu apprit à la reine tout ce qu'il avait vu faire au Beau valet. Madame Genièvre en ressentit grande joie et s'enquit aussitôt d'une excellente épée qu'elle enferma dans un riche fourreau, et qu'elle garnitde renges richement émaillées. L'inconnu, après avoir reçu le don, se hâta de revenir à Nohan. Il ne faut pas demander si le Beau valet saisit avec joie l'épée de la reine; il la ceignit aussitôt et remit au chevalier qui la lui apportait celle que la Dame du lac lui avait donnée. «Dieu merci, s'écria-t-il, et madame la reine! je suis maintenant chevalier.» À partir de ce moment l'histoire ne doit plus l'appeler le Beau valet; mais, en raison de l'éclatante blancheur de ses armes, elle le désignera sous le nom du Blanc chevalier.

Grâce aux récits qu'avait déjà faits de lui le messager de la dame de Nohan, il en avait reçu le meilleur accueil en arrivant, sans penser même à remarquer sa grande beauté, «Monseigneur le roi, lui dit-il, m'a envoyé pour défendre votre droit, Je suis prêt à le faire.» Mais la dame, voyant son haubert faussé, lui fit avouer qu'il avait reçu une blessure grave à l'épaule. «Sire chevalier, dit-elle, ne faut-il pas avant tout panser vos plaies?—Oh! Madame, elles ne sont pas assez fortes pour m'empêcher de vous rendre mon service.—Au moins faut-il vous laisser désarmer et nous permettre d'en juger.» La blessure s'était envenimée pour n'avoir pas été recouverte. Un bon mire fut appelé et la dame lui confia le Blanc chevalier, en déclarant qu'elle ne songerait pas à prendrejour pour le combat, avant que la plaie ne fût entièrement fermée. On le conduisit dans une chambre écartée d'où il consentit à ne pas sortir avant sa parfaite guérison.

Cependant la nouvelle s'était répandue à la cour que la dame de Nohan n'était pas encore délivrée. Keu s'en alla dire au roi: «Sire, comment avez-vous pu confier une telle besogne à si jeune chevalier? C'est un prud'homme qu'il fallait choisir. Si vous le voulez bien, j'irai.—J'y consens.» Et Keu de partir, d'arriver à la hâte, comme la dame de Nohan conversait avec le Blanc chevalier dont la plaie était enfin cicatrisée. «Dame, lui dit messire Keu, monseigneur le roi m'envoie pour être votre champion. Il eût, dès l'abord, désigné quelque prud'homme; mais ce nouvel adoubé avait réclamé en premier don l'honneur d'être choisi. Et quand le roi a su que vous n'étiez pas délivrée, il a compris le besoin que vous aviez de moi.—Grand merci, répondit la dame, à mon seigneur le roi et à vous; mais, loin de refuser de me défendre, le nouveau chevalier voulait combattre dès le premier jour. Je ne l'ai pas permis, avant de le savoir guéri d'une blessure dont il ne prenait pas assez de soin. Aujourd'hui il est prêt à soutenir mon droit.—Dame, reprit Keu, cela ne peut être. Puisque je suis venu, c'est à moi devous défendre; autrement j'en aurais quelque honte, et monseigneur le roi assez peu d'honneur.»

Le Blanc chevalier intervint alors: «Sire Keu, madame a dit vrai, j'étais prêt dès le premier jour; et comme je suis venu le premier, c'est à moi de combattre le premier.—Cela ne peut être, bel ami, dit Keu, puisque je suis arrivé.—Il est vrai que le meilleur chevalier doit être le champion de madame.—Vous parlez sagement, dit Keu.—Eh bien, combattons d'abord l'un contre l'autre; madame de Nohan choisira qui aura le mieux fait.—Oh! j'y consens.—Il est, dit la dame de Nohan, un autre moyen de vous accorder. Je puis proposer un combat d'un contre un ou deux contre deux. Il me suffira de mander au roi de Northumberland qu'il ait à choisir deux chevaliers; ainsi pourrez-vous tous deux montrer ce que vous savez faire.»

Les conditions agréées de part et d'autre, la dame désigna la journée, et le combat eut lieu dans la plaine de Nohan. Keu et le premier chevalier de Northumberland rompirent leurs lances en même temps, et continuèrent le combat l'épée à la main. Le Blanc chevalier reçut la pointe de son adversaire dans le haut de son écu, et d'un coup mieux asséné il atteignit sur la boucle l'écu opposé, le traversa, le cloua au bras, àla poitrine de celui qui le portait, et le fit sauter rudement par-dessus la croupe de son cheval. Mais son glaive éclate comme il le voulait tirer à lui; et, tandis que le chevalier abattu se relève à grand'peine, le Blanc chevalier se rapproche de Keu: «Prenez ma place, messire Keu, et laissez-moi la vôtre.» Keu ne répond pas et soutient comme il peut le combat commencé. Le Blanc chevalier revient à celui qu'il avait désarçonné, l'épée en main, l'écu sur la tête; il ménage ses coups pour ne pas vaincre le premier. Cependant il gagnait du terrain, et ceux qui le suivaient des yeux voyaient bien qu'il ne tenait qu'à lui d'en finir. Une seconde fois il retourne à messire Keu, comme il se relevait furieux d'avoir été jeté à terre: «Cédez-moi, criait-il, votre place et prenez la mienne.»—Honteux de l'offre, Keu répondait: «Restez où vous êtes, je n'ai pas besoin d'aide.» Le Blanc chevalier n'en tardait pas moins, et volontairement, à réduire son adversaire à merci. Enfin le roi de Northumberland, témoin du double combat, se hâta de prévenir la défaite inévitable de ses champions en demandant la paix. Il jura de ne plus rien réclamer de la dame de Nohan, et retourna dans ses terres avec tous les hommes d'armes qu'il avait amenés.

Ainsi délivré des réclamations de son puissant ennemi, la dame de Nohan rendit grâce auxdeux chevaliers qu'Artus lui avait envoyés. Messire Keu reçut ces témoignages de reconnaissance comme s'il les eût seul mérités, et reprit le chemin de Logres pour aller conter au roi Artus ce qu'il avait fait, sans toutefois oublier ce qu'avait fait le Blanc chevalier. Celui-ci consentit à demeurer quelques jours à Nohan, et quand enfin il prit congé, la dame qui n'avait pu le retenir le fit convoyer par plusieurs de ses hommes, au nombre desquels se trouva le chevalier qui avait rapporté l'épée de la reine. «Veuillez me pardonner,» dit-il au Blanc chevalier, en s'humiliant devant lui. «—Et pourquoi?—Sire, c'est moi qui vous avais ménagé les dangers du voyage dont vous vous êtes si bien tiré. Vous avez combattu deux chevaliers, parce que j'avais pressé madame de Nohan de vous soumettre à des épreuves qui témoigneraient de ce que vous pouviez faire. Il en avait été de même de la rencontre du grand chevalier, qu'on renommait tant pour sa prouesse. Son nom est Antragais; le premier, il avait offert à madame de prendre en main sa défense: avant d'y consentir, madame avait souhaité qu'il se mesurât avec le champion qu'enverrait le roi Artus. De là les épreuves auxquelles vous avez été soumis.—Je ne vois en cela, reprit le Blanc chevalier, aucune offense, et s'il y en eut, je ne vous en sais pas mauvaisgré.—Grand merci! sire; et puisqu'il en est ainsi, permettez-moi à l'avenir de dire que je vous appartiens.—J'y consens. À Dieu soyez recommandé!» Et ils se séparèrent les meilleurs amis du monde.

En prenant congé de la dame de Nohan, le Blanc chevalier conduisit son cheval vers une maison religieuse appelée la tombe Lucan[30], parce qu'elle renfermait le corps d'un filleul de Joseph d'Arimathie, autrefois chargé de la garde du Saint-Graal.

Il passa la nuit dans cette abbaye, et, comme il voulait chevaucher sans compagnons pour être plus sûr de rester inconnu, il laissa dans ce lieu ses écuyers, en leur recommandant de l'attendre un mois durant.

Une rivière formait la limite des terres de la dame de Nohan; le Blanc chevalier s'avança vers le Gué de la reine, ainsi nommé depuis que la reine Genièvre l'avait passé la première, le jour où Keu le Sénéchal tua de sa main deux des sept rois Saisnes qui les poursuivaient[31].

Il descendit, s'assit sur l'herbe fraîche et déjà se perdait en rêveries, quand de l'autre bord accourt un chevalier qui pousse dans le gué son coursier et fait jaillir l'eau jusque sur lui. «Sire chevalier, dit le Blanc chevalier, vous m'avez fait deux ennuis. Vous avez mouillé mes armes et vous m'avez tiré de pensées où je me plaisais.—Et que m'importent vos armes et vos pensées?» Sans daigner répliquer, le Blanc chevalier remonte et pousse son cheval dans le gué. L'autre l'arrête: «On ne passe pas! Je le défends de par la reine.—Quelle reine?—La femme du roi Artus.»

À ce mot, le Blanc chevalier retient son coursier sur la rive; mais le prétendu gardien du gué pique jusqu'à lui et va saisir son cheval au frein. «Il est, dit-il, à moi.—Pourquoi?—Pour être entré dans le gué.» Le Blanc chevalier allait descendre, quand en quittant l'étrier un doute lui vient: «Mais dites-moi, chevalier, au nom de qui venez-vous?—Au nom de la reine.—Vous en a-t-elle donné la charge?—Non, puisque vous insistez; j'agis en mon nom.—Alors vous n'aurez pas mon cheval. Laissez le frein!—Non.—Laissez le frein, ou vous vous en repentirez.—C'est là ce que nous allonsvoir.» Et ce disant, il quitte le frein, ramène son écu sur sa poitrine, lève son glaive et s'élance vers le Blanc chevalier, qui le reçoit en le faisant voler à terre. Puis, saisissant la bride abandonnée du cheval: «Reprenez-la, dit-il, j'ai en vérité regret de vous avoir abattu.—Au moins, dit l'autre qui ne pouvait cacher son dépit, me direz-vous qui vous êtes.—Je n'en ai pas l'intention.—Eh bien! nous allons recommencer.—Non, vous êtes en trop haut conduit[32].—Je ne suis pas, vous dis-je, à la reine et je veux savoir votre nom.—Mais je n'entends pas vous le dire.—Défendez-vous donc.» Le combat se renouvelle, et cette fois dure plus longtemps; à la fin, il fallut que pour sauver sa vie l'inconnu demandât merci.

C'était Alibon, le fils au Vavasseur du Gué de la reine. En rendant les armes, il pria de nouveau et vainement le vainqueur de lui dire son nom: «Au moins permettez-moi d'aller m'en enquérir auprès de ceux qui ne peuvent l'ignorer.—Comme il vous plaira.»

Alibon se rendit à Carlion où étaient le roi et la reine. «Ma dame, dit-il, veuillez m'apprendre le nom d'un chevalier aux armes blanches et au cheval blanc.—Pourquoi le demandez-vous?—Parcequ'il est entièrement à vous.» Et lui ayant conté ce qui s'était passé entre eux: «Si j'avais réclamé son cheval en votre nom, il me l'eût aussitôt abandonné.—Bien à tort, répond la reine, car vous n'aviez charge ni de garder le gué ni de prendre son cheval. Au reste, je ne sais rien de ce chevalier, sinon que monseigneur le roi l'arma à la dernière Saint-Jean et qu'on a déjà beaucoup parlé de lui. Est-il en santé?—Oui, madame.—J'en suis bien aise[33].»

À quelques jours de là, le Blanc chevalier voit venir à lui une demoiselle éplorée. «Dieu vous sauve, demoiselle! lui dit-il; qui peut vous affliger ainsi? «—Ah! sire, la mort de mon ami, un des plus beaux chevaliers du monde. Il a été tué à la porte d'un château dont il voulait abattre les mauvaises coutumes. Maudite l'âme de celui qui les établit!—Ne pourrait-on, demoiselle, tenter de les abolir?—Oui, si l'on venait à triompher de toutes les épreuves; mais pourcela il faudrait mieux valoir que tous ceux qui l'ont jusqu'à présent essayé.—Et quelles sont donc ces épreuves?—Si vous tenez à le savoir, prenez ce chemin, il conduit au château.»

La demoiselle s'éloigna en continuant son deuil, et le Blanc chevalier arriva devant le château. Il était bâti sur une roche naturelle, plus longue et plus large que la portée d'une excellente arbalète. La rivière d'Hombre coulait d'un côté de la roche; de l'autre, un courant était formé de la réunion de plus de quarante sources très-rapprochées. Le château avait nom la Douloureuse garde, en raison du mauvais accueil qu'y recevaient tous ceux qu'on y retenait.

Il était construit entre deux murailles, et chacune de ses portes était défendue par dix chevaliers. Avant d'y pénétrer, il fallait les combattre l'un après l'autre. Quand le premier était las, il en appelait un second; celui-ci un troisième, et ainsi des autres. On voit s'il était aisé de sortir victorieux de luttes aussi répétées. Sur la porte de la seconde enceinte était posée par enchantement une énorme figure de chevalier levant dans ses mains une grande hache. Cette figure devait tomber au moment où celui qui voulait gagner le château aurait, après avoir tué ou réduit à merci les dix premiers défenseurs, atteint la seconde muraille. Mais avant de dissiper lessorts dont les prisonniers étaient victimes, il fallait rester quarante jours et quarante nuits dans le château. Sur la rivière d'Hombre s'étendait le bourg, où le voyageur pouvait trouver un gîte agréable et commode.

Le Blanc chevalier faisait de vains efforts pour défermer la première porte, quand une demoiselle cachée sous sa guimpe et son long manteau parut et vint le saluer. «Demoiselle, lui dit-il, m'apprendrez-vous les coutumes de ce château?—Au moins vous en dirai-je une partie. Avant de songer à les abattre, il faut vaincre et avoir raison des dix premiers chevaliers; si vous m'en croyez, ne tentez pas l'aventure.—Oh! je ne suis pas venu pour m'éloigner sans coup férir. Je saurai le secret de ce château, ou, si je ne l'apprends pas, je partagerai le sort de tant de prud'hommes qu'on y retient prisonniers.—Dieu vous soit donc en aide!» reprit la demoiselle; et elle fit semblant de s'éloigner.

Le jour commençait à baisser quand, sur le haut de la porte, parut un homme qui demanda au Blanc chevalier ce qu'il voulait.—«L'entrée du château.—Vous ne savez pas ce qu'il vous en coûterait pour y entrer.—Non; mais ouvrez-moi cependant, car le jour avance.»

On entend le son d'un cor. Le guichet de la porte laissa passer d'abord un chevalier armé,qui se hâta de monter un grand destrier qu'on lui amenait. «Sire, dit-il au Blanc chevalier, nous ne serions pas à l'aise ici; descendons le tertre pour mieux nous escrimer.»

Ils arrivent au bas du tertre sur un terrain plus uni: tout aussitôt, l'écu en avant, l'épieu tendu, ils courent l'un sur l'autre. La pointe des glaives porte sur les écus; celle du champion de la Douloureuse garde se détache du bois; le Blanc chevalier garde son arme entière et, frappant sur la boucle de l'autre écu, il en ouvre la cuirée, écartelle les ais et fausse le haubert. Les mailles se détendent, le fer pénètre dans les chairs et le champion est jeté hors des arçons pour ne plus se relever: il était mort.

Le Blanc chevalier le croyant encore vivant descendait pour l'achever ou le recevoir à merci, quand il entend un second bruit de cor: il retire son glaive à la hâte de la plaie saignante, pour attendre dignement le second champion. Celui-ci manque sa visée et reçoit une furieuse atteinte en plein écu: son haubert n'est pas entamé, mais à la passe de retour il est arrêté, saisi corps à corps, soulevé et jeté par-dessus la croupe de son cheval. Le Blanc chevalier descend, arrache le heaume, et allait lui trancher la tête, quand il l'entend demander grâce; il lui pardonne. Le cor résonne encore: un troisième champion paraît: le Blanc chevalier reprend son glaive et leplonge du premier coup dans les flancs de son adversaire désarçonné: mais le fer reste et se sépare de la hampe. Le blessé se relève, le Blanc chevalier descend; alors recommence entre eux une lutte terrible. Le blessé faiblit encore, perd du terrain, chancelle et tombe en levant son épée pour avertir la guette de sonner du cor. C'était le signal attendu par le quatrième, qui semblait plus fort, plus redoutable que les autres. Le Blanc chevalier ne lâchait cependant pas sa proie. «Laissez-le, laissez-le! lui criait le nouvel arrivé, touchez à moi qui viens le remplacer.» Alors, au lieu de son épieu brisé, le Blanc chevalier saisit celui du dernier vaincu, remonte et attend. Dès la première atteinte, il renverse le quatrième sur les arçons, et d'un vigoureux coup de poitrail fait tomber cheval et cavalier dans le courant d'une des sources qui descendaient de la grande roche. Et comme le troisième se relevait, il pousse à lui, lance son cheval et lui fait une seconde fois mesurer la terre. Le quatrième sort de l'eau et revient l'épée à la main; le Blanc chevalier tourne à lui, l'abat et lui fait passer et repasser son cheval sur le corps. «Merci! criait-il, épargnez-moi, nous demeurons vos prisonniers.» Mais la trompe sonne; il faut répondre au cinquième, sans autre arme qu'une épée; car le second glaive avait éclaté dans ses mains à la précédente joute.Heureusement le nouvel arrivébrisa le sien à la première rencontre, non sans avoir traversé l'écu et démaillé le haubert du Blanc chevalier. Celui-ci demeure cependant ferme sur les arçons: d'un coup de taille, il tranche heaume et ventaille, fend la joue et s'arrête au nœud de l'épaule. Étourdi d'une aussi rude accolade, le cinquième s'évanouit et tombe baigné dans son sang. Mais le jour s'en va, la nuit arrive, le cor se tait, le guichet ne s'ouvre plus, et la demoiselle qui lui avait déjà parlé reparaissant devant lui: «Chevalier, dit-elle, vous en avez fini pour aujourd'hui; mais demain il faudra recommencer. Venez au gîte où je vais vous conduire.» Il la suivit avec ses prisonniers jusqu'au bourg du château: ils entrèrent dans un bel hôtel où la demoiselle voulut elle-même le désarmer. Dans la chambre étaient suspendus trois écus recouverts de leur housse; la demoiselle les découvrit: ils étaient chargés, le premier d'une bande, le second de deux, le troisième de trois bandes vermeilles de belic[34]. Pendant qu'il les regardait avec curiosité, la demoiselle écartait son manteau, baissait sa guimpe et laissait voirune taille élancée, un doux et gracieux visage. La chambre étant garnie de nombreux cierges, il n'eut pas de peine à la reconnaître: «Ah! belle douce demoiselle, dit-il en lui ouvrant ses bras, soyez la bienvenue! comment le fait ma dame, votre maîtresse?—Fort bien! Elle m'envoie ici, pour vous offrir ces trois écus et vous apprendre leur vertu. Le premier, traversé d'une bande, donne à qui le porte la force de deux chevaliers. Le second double le premier, et le troisième double la vertu du second. Vous prendrez l'écu d'une bande, dès que vous sentirez vos forces diminuer; si vous avez à lutter contre un trop grand nombre, vous l'échangerez avec le second; et s'il faut accomplir des prouesses au-dessus de la puissance humaine, vous aurez recours au troisième. Et maintenant, pour gagner la Douloureuse garde, vous ne devrez pas tenir compte de ce que vous avez fait: dix chevaliers vous arrêteront encore à la première porte, et dix chevaliers à la seconde. Dans un seul jour, entre le soleil levant et couchant, vous aurez à soutenir cette double épreuve. Et si rien ne prévaut contre votre prouesse, le château vous sera rendu. Mais vous aurez beaucoup à souffrir, et nul autre, fût-il même, comme vous, assisté de ma dame, ne pourrait mener l'aventure à fin.»

Dès que le jour reparut, le Blanc chevalierréclama ses armes et son cheval. Un homme armé de toutes pièces, à l'exception du heaume, l'attendait au bas du tertre pour lui demander ce qu'il voulait.—«Je veux tenter l'aventure du château.—Avant tout, vous devez rendre les prisonniers de la veille.—Qu'à cela ne tienne! mais puis-je me confier en vos paroles?—Sire chevalier, nous sommes tenus de vous disputer l'entrée; mais, sans les serments qui nous obligent, nous serions les premiers à vous venir en aide: il y a déjà trop longtemps que ces mauvaises coutumes durent.»

Les prisonniers furent rendus et le cor retentit. Pendant qu'un premier champion descendait le tertre, le Blanc chevalier avait le temps de se préparer à le recevoir. Ils s'élancèrent de toute la force des chevaux; l'homme du château atteignit de son premier coup le haut de l'écu, dont le cercle alla violemment frapper les tempes du Blanc chevalier. Il fut, à son tour, touché de telle vigueur que le haubert fut traversé, et le glaive pénétrant dans le milieu de l'épaule lui fit abandonner les rênes; il roula à terre. Pendant qu'il demandait à voix basse merci, neuf chevaliers se rangeaient devant la porte du château, et l'un d'eux descendait le tertre pour prendre la place du premier. Les épieux volent en éclats, mais les jouteurs n'abandonnent pas l'étrier. «Maudit soit, dit le Blanc chevalier, qui inventales glaives! ils font défaut quand on a le plus besoin d'eux.» Et comme il mettait l'épée au vent, celui qu'il venait d'abattre se relève et cherche à gagner le large. «Non pas!» lui crie le Blanc chevalier, en courant sur lui et l'abattant une seconde fois d'un coup d'estoc. «Mais, dit le second arrivé, en voulez-vous combattre deux à la fois?—J'en défie deux, trois, tous les autres ensemble; faites ainsi que vous l'entendrez, et défendez-vous comme vous pourrez.»

Revenu vers le second, il le jette à terre, après lui avoir coupé le visage en deux. Il descend, lui demande s'il veut fiancer prison, et, à défaut de réponse, il lui donne le coup mortel. Cependant il commençait à sentir la fatigue: son écu troué de tous côtés ne tenait plus aux ais: «Sire,» dit en courant vers lui la demoiselle du lac, «prenez cet écu à la bande vermeille.» Et elle le lui passe au cou. À peine en est-il couvert qu'il se sent dispos comme au point du jour. Impatient de mettre à profit ce retour de force, il lance son cheval vers le haut du tertre, sans attendre qu'un nouveau champion se détache pour remplacer le dernier vaincu. Il frappe d'un bras vigoureux sur les heaumes qu'il fend, sur les hauberts qu'il démaille, sur les écus qu'il écartelle. Les chevaliers qu'il affronte reculent ou descendent le tertre pour éviter sa terribleépée; les uns le suivent en arrière pendant qu'il presse les autres. Sexte était déjà passée, on était près de None; alors la demoiselle reparaît et lui jette au cou, sans qu'il s'en aperçoive, l'écu d'argent aux deux bandes. À mesure qu'il sent redoubler sa vigueur, celle des chevaliers qu'on lui oppose s'amoindrissait: il fait voler une tête, écrase un second sous les pieds de son cheval, les autres crient merci et se rendent sans condition. Du haut des murs de la ville, les bourgeois accompagnaient de leurs acclamations ses prouesses, et le sire du château, témoin douloureux de la déroute de ses chevaliers, eût bien voulu descendre aussi le tertre et se joindre à eux; mais la coutume établie, qu'il ne pouvait enfreindre sans détruire la force des enchantements, l'obligeait à se contenir et à ne pas leur venir en aide. Au moment de la fuite du dernier champion, on entendit un bruit formidable; la porte du château s'ouvrit avec fracas, et le Blanc chevalier aperçut devant cette première porte dix nouveaux chevaliers armés de toutes pièces. Alors il sent que la demoiselle du lac lui délace le heaume et le remplace par un autre moins bosselé, moins fendu; puis détache le second écu et passe à son cou le troisième. «Voulez-vous, disait-il, abaisser l'honneur de ma victoire? Votre deuxième écu était déjà de trop.—Non pas, beau chevalier; il faut que la secondeporte soit vivement conquise. L'heure avance et vous n'avez pas de temps à perdre. Prenez ce glaive dont la hampe est plus solide et le fer plus tranchant. Nous savons comment vous travaillez de l'épée, nous voulons vous réconcilier avec la lance. Mais regardez maintenant cette première porte.» Il obéit et voit la grande figure de cuivre s'ébranler, fléchir et tomber enfin, écrasant de son poids un des nouveaux champions qui devaient l'arrêter. Le Blanc chevalier s'élance sur eux; il abat le premier, frappe le second à mort, et les autres, remplis d'épouvante par la chute de l'image, ne l'attendent pas et cherchent un abri sous la seconde porte. Ils y sont poursuivis, les uns crient merci, les autres s'écartent, glaives baissés, sans essayer de résister. Et dès que le Blanc chevalier a franchi la porte, il se voit salué par une foule de bourgeois, de dames et de pucelles, qui d'un visage riant, disent: «C'est assez! pour le moment, vous n'avez plus d'ennemis à vaincre.» Une demoiselle lui présente les clefs du château: «Ai-je à faire autre chose pour achever l'aventure? demande-t-il.—Oui; le seigneur du château tentera sans doute un dernier combat.—Je suis prêt à le recevoir; mais où le trouver?—Sire, dit un valet accourant, il ne viendra pas. Il s'est enfui à toutes brides, la rage et le désespoir au cœur.»

Cette nouvelle affligea les habitants du château. Le seigneur châtelain avait seul le secret des enchantements, et seul pouvait arracher ses prisonniers aux tourments, aux terreurs qui, jour et nuit, leur rendaient la vie pire que la mort. Cependant ils conduisirent le Blanc chevalier au cimetière ménagé dans la direction opposée. Il entre et voit attachés sur le haut des murs un grand nombre de heaumes fermés, et sous chaque heaume, au bas de ces murailles, une tombe sur laquelle des lettres étaient tracées disant:Ci gît un tel, et vous voyez plus haut sa tête.Les tombes qui ne répondaient pas à des têtes ne contenaient que les premiers mots:Ci gîra ...Parmi les autres, il y avait nombre de chevaliers de la cour d'Artus. Au milieu du cimetière, une grande lame de métal enrichie d'émaux et de pierres précieuses portait:Cette lame ne sera levée par l'effort d'aucun homme, si ce n'est par celui qui aura conquis le château; il y trouvera son nom.

Maintes fois on avait tenté et toujours en vain de soulever la lame; le sire du château, surtout, eût désiré connaître la nom de celui dont il avait tant à craindre. Le Blanc chevalier vit l'inscription et n'eut pas de peine à la lire, car il avait été mis aux lettres chez la Dame du lac. Après avoir regardé en tout sens la lame si fortement scellée que quatre hommes des plus forts n'auraientpu l'ébranler, il posa les mains du côté le plus lourd et la leva facilement. Il aperçut alors au fond les lettres qui disaient:

CI REPOSERA LANCELOT DU LAC, LE FILS AU ROIBAN DE BENOIC.

Il lut, et se hâta de laisser retomber la pierre: mais la demoiselle du lac, demeurée à ses côtés, avait aussi lu les lettres. Elle demanda ce qu'il avait vu.—«Ah! demoiselle, ne le demandez pas.—Volontiers, car je l'ai vu aussi bien que vous.» Et elle lui glissa le nom à l'oreille. Pour le consoler elle lui promit de ne le dire à personne.


Back to IndexNext