Alors la pucelle à l'épée s'approche, et délace le heaume de messire Gauvain: l'autre demoiselle commence à soupçonner qu'il pourrait bien être messire Gauvain. Car elle avait ouï dire qu'il avait une cicatrice au sourcil droit, et une des dents de moins. On lui détache ensuite la chausse droite, on lui présente sa bonne épée, et il se frappe lui-même. Le sang jaillit de la cuisse en abondance et coule dans le heaume que tendait la pucelle.—«Assez! dit-elle;» et elle s'éloigne avec le beau sang qu'elle a recueilli.
L'autre demoiselle achève de désarmer messire Gauvain et visite les plaies: elles étaient vives et saignantes. Comme elle venait de les découvrir, et que le patient était étendu, pâle et sans mouvement, un jeune valet entre et n'a pas plutôt jeté les yeux sur le chevalier blessé qu'il s'éloigne en poussant des cris de désespoir. On court à lui, on l'avertit de faire moins de bruit, pour ne pas réveiller le chevalier alité. Il passe dans une autre chambre d'où ses cris perçants arrivent encore au lit du malade, qui se réveille et, voulant savoir d'où part le bruit, fait un mouvement, et se voit à sa grande surprise hors du lit. C'est que, grâce au sang dont l'avait arrosé la demoiselle pendant qu'il dormait, il avait retrouvé l'usage de sa jambe.—«Mon Dieu! serais-je guéri?» s'écrie-t-il; et tout joyeux, le bras en écharpe, il entre dans la chambreoù le jeune valet pleurait et s'arrachait les cheveux. Quand l'enfant le voit arriver il n'en pleure que davantage: «Comment! petit vaurien, dit Agravain, êtes-vous affligé de me savoir guéri?—Je ne pense pas à vous; mais au dommage qui nous arrive, plus grand que le profit de votre santé. Ici près, monseigneur Gauvain se meurt.—Est-il possible?» Et le bonheur d'Agravain se change en deuil. Cependant la demoiselle apprenait le bon effet de l'onction; elle accourt, voit son ami pâmé de douleur, le prend dans ses bras. «Qui donc a tué mon frère Gauvain? dit Agravain, ouvrant les yeux.—Votre frère Gauvain! Serait-il ici?—Oui, dit l'enfant, je l'ai vu.—J'avais donc bien deviné qu'il lui serait donné, comme au plus preux des preux, de vous guérir. Mais consolez-vous, ses plaies ne sont pas mortelles.—Veuillez, dit Agravain, me conduire à lui.» Les valets approchent pour le soutenir; il refuse leur aide, il n'en a plus besoin. En le voyant, messire Gauvain reconnut bien le chevalier du lit, non son frère, tant la souffrance l'avait amaigri, décoloré. «Sire frère, dit Agravain, soyez mille fois le bien venu! je vous dois ma guérison.» Gauvain se lève à demi et l'embrasse; puis il veut savoir comment il avait été si cruellement blessé. «Je ne dois pas, dit Agravain, vous le cacher, à vous qui m'avez guéri.
«Vous n'avez pas oublié qu'après la dernière assemblée contre le prince Galehaut, vous aviez suivi la cour à Carduel: pour moi, je pris congé de vous et je vins en ce pays, où la demoiselle que j'aime m'avait mandé, pour empêcher son père, le roi Tradelinan de Norgalles, de la donner à un chevalier qu'elle n'aimait pas. J'arrivai, j'enlevai mon amie, et m'enfermai avec elle dans cette maison. À quelque temps de là, j'allai chasser en bois, c'était au mois d'août. Vers midi je me sentis tellement accablé par la chaleur, qu'après avoir chargé mon frère Mordret et un écuyer de rapporter céans deux grands chevreuils que j'avais abattus, je me mis à l'aise, ôtai mon surcot et ne gardai que ma chemise. Puis, étendu près d'une fontaine à l'ombre d'un sycomore, je m'endormis à quelque distance de mon second écuyer, chargé de veiller à nos chevaux. Deux demoiselles montées sur palefroi vinrent alors à passer, la guimpe levée, tenant en leurs mains chacune un sachet, ainsi que me le conta l'écuyer qui les prit pour mon amie et sa meschine. Elles descendirent; l'une posa sur ma tête un oreiller et m'oignit la jambe d'un certain onguent. L'autre en fit autant sur le bras gauche. Puis elles remontèrent et le valet les entendit dire en repassant devant lui: «En vérité, nous avons étébien dures; nous aurions dû lui laisser une chance de guérison.—Eh bien, dit l'autre, je destine qu'il retrouve l'usage de son bras, quand le meilleur chevalier du siècle vivant l'aura humecté de son sang.—Moi, j'entends que la plaie de sa jambe se referme, quand elle sera arrosée du sang du chevalier qui approchera le plus du meilleur.
«Elles se perdirent dans le bois, et mon valet, ne pouvant les suivre, revint à moi tout ému. Il voulut m'éveiller, mais l'oreiller me retenait endormi, et je n'ouvris les yeux qu'au moment où, sans le vouloir, je le dérangeai et le fis tomber. Aussitôt je sentis de cuisantes douleurs; ma jambe et mon bras étaient couverts de pus. Vainement j'essayai de remonter en selle; l'écuyer disposa une litière, des gens de la forêt m'y étendirent et me ramenèrent à la maison. Depuis ce temps, je ne me suis pas levé, jusqu'au moment où, grâce à votre prud'homie, j'ai retrouvé l'usage de ma jambe.»
Agravain se tut; mais la demoiselle à l'épée: «Je vous avais toujours dit qu'il fallait s'enquérir de monseigneur Gauvain, comme du premier des preux; vous ne vouliez pas me croire, et vous souteniez qu'il y en avait assez d'autres qui le valaient.» Agravain ne répondit pas, honteux d'avoir méconnu la bonté de son frère; et Gauvain voulant détourner le propos: «Cettemaison, dit-il, à qui est-elle?—À moi, frère, répond Agravain. Je la tiens du duc de Cambenic qui l'a conquise sur le roi de Norgalles.» Ici messire Gauvain, surprenant un sourire sur les lèvres de l'amie d'Agravain, la pria de lui en dire l'occasion: «Mon Dieu! je ris des folles imaginations du siècle. Une sœur que j'ai, plus jeune que moi, n'a-t-elle pas fait vœu de vous garder sa virginité? Aussi le roi notre père, qui n'a pas d'autres enfants que nous, craignant que cette fantaisie ne mît obstacle à son mariage, la fait-il garder, pour l'empêcher de jamais vous voir.—En vérité, dit messire Gauvain, c'est prendre trop de précautions: j'ai toute autre chose à penser qu'à relever votre sœur de son vœu. Après tout, le temps et le lieu s'y prêtant, je ne laisserais pas échapper une occasion aussi agréable de la satisfaire.
«Maintenant, demoiselle à l'épée, me direz-vous quels sont les deux prud'hommes dont vous m'avez parlé?—Il est aisé de voir, répond-elle, que vous êtes l'un des deux; pour l'autre, c'est le vainqueur des assemblées du roi Artus et du prince Galehaut: je ne sais quel est son nom. Quant à l'épée que je tenais suspendue à mon cou, votre frère Agravain m'avait chargé de vous la porter à la cour du roi; j'y allais quand vous m'avez rencontrée.» Messire Gauvain ayant pris l'épée: «Si les lettres,dit-il, qu'on lit sur la lame[77]ne donnent pas le change, elle serait destinée à quelque bachelier de haute espérance. Maintenant, elle est des meilleures, mais elle doit perdre de jour en jour quelque chose de sa vertu, tandis que le chevalier qui la portera doit croître en prouesse dans la même proportion.—Personne, dit la demoiselle, ne saurait mieux en disposer que vous.—Au moins, reprend messire Gauvain, je sais à quel bachelier elle pourra convenir.» Il entendait le jeune Hector qu'il avait vu chez la dame de Roestoc; l'épée lui fut en effet portée à quelques jours de là, par un chevalier que messire Gauvain allait combattre au carrefour des Sept-Voies et recevoir à merci.
«Ma sœur,» dit à son tour l'autre demoiselle, «avait chargé votre frère Agravain de vous la faire tenir, pour lui donner occasion de vous parler d'elle.—J'en sais beaucoup de gré à votre sœur, répond messire Gauvain. Quant au vainqueur des deux assemblées, c'est assurément le meilleur chevalier que j'aie vu de ma vie, et c'est de lui que je suis en quête. Si je puis le trouver, je vous l'amènerai, Agravain,car il lui est réservé d'achever votre guérison. Son nom est Lancelot du Lac, le fils du roi Ban de Benoïc.
«Maintenant, frère, me direz-vous encore quelles étaient ces dames qui vous ont ainsi maltraité?
—«Oui, car je crois bien le savoir. Un jour j'avais combattu et mortellement navré un chevalier qui avait en garde une demoiselle. Outrée de douleur, la demoiselle me dit qu'avant la fin de l'année elle saurait bien venger son ami. Une autre fois, j'étais entré dans la forêt de Broceliande[78], cherchant aventure. J'y rencontrai une dame d'une grande beauté, et je l'arrêtai par le frein. Un chevalier qui l'avait en garde voulut la défendre, je l'abattis de cheval et le laissai assez mal en point. Puis je fis descendre la dame et la conduisis dans un épais fourré, avec l'intention d'en prendre mon plaisir. Elle essaya de résister, mais elle ne put m'empêcher de l'étendre sur l'herbe et de la découvrir. Je vis alors sa chair parsemée de clous et de rognes et je n'allai pas plus avant. Oh, par Dieu! dis-je en me redressant, vous n'aviez pas besoin de tant vous défendre: j'aimerais mieux avoir affaire à la plus vilaine lépreuse. Honni le chevalier qui vous prendrade force!—Soit, répondit-elle; mais un an ne passera pas sans que ta jambe ne devienne plus puante et plus rogneuse que la mienne. Voilà, sire frère, les deux femmes qui m'ont ainsi maltraité.—Et qui, reprit messire Gauvain, l'ont fait justement. La honteuse tache dans un chevalier que l'orgueil et la violence!»
Agravain était en effet le plus orgueilleux, le plus violent des chevaliers; et la leçon qu'il avait reçue ne le rendit pas, dans la suite, moins présomptueux ni plus sage[79].
«Il me reste à savoir, reprit messire Gauvain, pourquoi tant de gens armés voulaient me défendre l'entrée de cette maison.—Ces gens, dit Agravain, sont tous vassaux de la demoiselle mon amie. Quand le roi son père eut dessein de la marier, il la mit en possession de la terre qu'il lui devait céder, en ordonnant aux chevaliers de cette terre de faire hommage à leur nouvelle dame. Comme je devais attendre ma guérison des deux plus preux chevaliers dusiècle, mon amie avait chargé plusieurs d'entre eux d'éprouver la valeur de ceux qui se présenteraient. Voilà pourquoi, quand après avoir abattu le premier vous fûtes sur le point de trancher la tête au second, mon amie ouvrit une fenêtre et vous pria de l'épargner. Le chevalier que ces fer-vêtus n'auraient pas empêché d'arriver jusqu'à mon lit devait nous donner volontairement de son sang, ou le voir prendre de force par les dix chevaliers qui l'attendaient dans la chambre. Vous aviez refusé la rançon demandée; voilà pourquoi mon amie vous enlevait votre épée, pour laisser à ses chevaliers le temps de faire couler votre sang dont nous avions besoin. Mais enfin, elle a interrompu le combat, dans l'espoir de vaincre votre résistance et de vous faire consentir à laisser prendre dans votre cuisse le sang qui me devait guérir. Si vous aviez refusé, je serais encore étendu sur mon lit de douleur.»
Nous ne suivrons plus messire Gauvain, à partir du moment où il prend congé de son frère et des deux demoiselles. Il suffit de dire en peu de mots qu'il rentra dans la forêt de Brequehan; qu'il arriva au carrefour desSept-Voies, où il eut à combattre un chevalier qu'il chargea de porter à Hector l'épée de la demoiselle de Norgalles. Enfin il arriva à l'entrée du Sorelois. Avantqu'il ait retrouvé Lancelot, nous aurons le temps de revenir à la pauvre dame de Roestoc.
Nous avons vu qu'Hector, pendant que Gauvain s'éloignait de Taningue, battait vainement la forêt dans l'espoir de le joindre. La dame de Roestoc ne pouvait se consoler d'avoir laissé partir le vainqueur de Segurade, sans lui avoir rendu grâces de ce qu'il avait fait pour elle, et quand Hector revint annoncer le mauvais succès de ses recherches: «Je vais me rendre à la cour,» dit-elle à Segurade, au sénéchal, à Hector et à son amie, «Groadain sera du voyage; car je ne veux pas laisser impunies les injures qu'il a vomies contre le meilleur des chevaliers. Avant d'entrer dans les villes que nous viendrons à traverser, on l'attachera par un licou à la queue de mon palefroi, dont je ne ralentirai pas l'amble. Je ne lui ferai grâce que si j'en suis priée par le bon chevalier qu'il a tant outragé.»
La dame arriva à Caradigan où séjournait la cour[80]. Le roi et la reine lui firent le plus gracieuxaccueil. Elle dit, en présentant Segurade, comment il était devenu son homme, grâce à la prouesse d'un chevalier dont elle regrettait d'ignorer le nom. «Je viens ici, ajouta-t-elle, pour l'apprendre; parce que votre maison est le rendez-vous dus prud'hommes. Au nom du Dieu vivant, sire, dites-moi, si vous le savez, où je puis espérer de retrouver ce chevalier généreux.»
La reine se penchant alors à l'oreille du roi: «Ne serait-ce pas votre neveu Gauvain, qui nous a quittés pour la quête que vous savez?—Cela peut être, mais n'en disons rien, fait le roi. Vous savez qu'il tient à rester inconnu, pour ne pas être arrêté, soit par des amis, soit par ceux qui peuvent avoir à lui reprocher la juste mort d'un de leurs parents.»
La dame de Roestoc reprit: «Si le chevalier qui a combattu pour moi est messire Gauvain, je ne me consolerai jamais d'avoir si mal reconnuce que je lui devais, et de l'avoir laissé maltraiter par un affreux nain tel que Groadain.» La dame voulait prendre aussitôt congé; mais elle céda aux instances de la reine et promit de demeurer au moins huit jours: d'ici-là, il pouvait arriver quelque nouvelle du chevalier qu'elle cherchait.
Elle se mit au lit, sans avertir les gens de sa compagnie du parti qu'elle avait pris de séjourner. Et le lendemain, le nain Groadain allait trouver le sénéchal pour le supplier de lui faire parler à la reine. Il fut introduit, et se jetant aux pieds de la reine: «Dame, ayez compassion du plus malheureux des hommes. Si j'ai dit et fait honte au bon chevalier, ce fut dans l'intention de l'encourager à bien faire. Quand je le vis supporter tranquillement mes injures, je supposai qu'il les méritait et je le traitai comme s'il eût été le dernier des chevaliers. Mais vous, madame, qui avez tout le sens, toutes les bontés du monde, veuillez intercéder pour moi: tout pauvre que je sois de corps, je suis gentilhomme, et je promets, sur le corps-Dieu, de ne plus jamais dire la moindre vilenie à chevalier.—Que puis-je faire pour vous, Groadain? demanda la reine.—Le voici: madame de Roestoc a résolu de ne s'arrêter qu'après avoir retrouvé son chevalier. Quand elle entre dans une ville, elle me fait attacher parun licou à la queue de son palefroi: je suis contraint de suivre à pied son amble; jugez de ma honte et de mon supplice. Je vous prie, par la pitié que Dieu ressentit pour sa digne mère, d'avoir compassion de moi.» La reine le promit; et le lendemain, quand la dame de Roestoc vint la voir, elle lui demanda un don: «Volontiers, madame; quel est-il?—Vous pardonnerez au nain.—Madame, j'ai moins encore à me plaindre du nain que de la nièce, qui ne voulut jamais permettre à son ami de combattre pour ma défense. En ce moment, je pense au chagrin que je lui causerais si, pour délivrer le nain, je l'obligeais à laisser partir son ami en quête de mon chevalier. Mais si je pardonne à l'oncle sans condition, ainsi que vous le souhaitez, vous m'ôtez les moyens de faire dépit à la nièce.—Confiez-vous à moi, dit la reine, et tout ira bien.»
Elle laisse sortir la dame de Roestoc et envoie chercher le nain: «J'ai, dit-elle, obtenu votre pardon, à la condition que votre nièce enverra son ami en quête du vainqueur de Segurade.—Madame, répond le nain, je l'en prierai, mais j'ai grand'peur qu'elle ne refuse.»
Il va trouver la demoiselle: «Nièce, je suis condamné à la mort, si vous ne me prêtez Hector et ne le priez d'aller en quête du chevalier.—Plutôt, reprend-elle, renier Dieu etmourir moi-même!» Le nain désespéré alla raconter aux deux dames le mauvais succès de son message: «Il faut, dit la dame de Roestoc, que ce soit le plus dur cœur du monde.—Savez-vous, dit la reine, ce que nous ferons? Vous direz à vos gens que vous m'avez refusé de séjourner ici; je vous demanderai un don, et vous me l'accorderez.»
La dame de Roestoc avertit ses gens de tout disposer pour le départ du lendemain. Dès que la reine la revoit, elle insiste, devant tous, pour la décider à demeurer, et la dame répond par un refus absolu. Elles se lèvent, vont voir le roi qui aussitôt prend courtoisement par la main la dame de Roestoc, pendant que la reine de son côté tire à l'écart la demoiselle: «Si, dit-elle, vous ne m'aidez à tromper la dame de Roestoc, je ne vous aimerai jamais.—Que faut-il faire pour cela, dame?—Le voici: elle refuse de séjourner, en disant que vous-même ne le voudriez pas et qu'elle ne devait pas vous laisser partir seule. J'entends lui requérir un don en votre présence, puis je vous en demanderai un autre. Elle croira que mon intention est de la faire consentir à demeurer, mais non: je ne veux que la forcer à pardonner à votre oncle Groadain.—Ah! madame, reprit la nièce, que vous êtes sage et bien avisée!»
Elles retournent alors vers la dame de Roestoc,de laquelle la reine réclame un don:—«Ma dame,» répond-elle, comme si elle devinait l'intention de la reine, «vous savez que je ne puis rester, si cette demoiselle tient à retourner.—Eh bien, reprend la reine, je lui demanderai aussi un don.» La demoiselle fait semblant d'hésiter, puis l'accorde. «Voilà donc votre foi engagée, toutes les deux. Écoutez ce que je demande: dame de Roestoc, vous pardonnerez au nain Groadain; vous lui rendrez vos bonnes grâces. Vous, demoiselle, vous prierez Hector votre ami d'entreprendre la quête du chevalier vainqueur de Segurade. N'ai-je pas trouvé moyen de satisfaire à ce que chacune de vous désirait?»
La nièce de Groadain ne put entendre la reine sans pâlir et sans une sorte de rage qui lui ôta pour un moment la parole. Quant à la dame de Roestoc, elle se contente de dire qu'après s'être engagée elle ne pouvait refuser la reine.—«À Dieu ne plaise que je m'y accorde jamais!» s'écrie enfin la demoiselle. «Madame la reine, il y a moins de bien en vous que je ne pensais. Bel honneur vraiment de tromper une pauvre demoiselle étrangère!—J'ai pourtant fait, répond la reine, ce que toutes deux vous désiriez? Au reste, si vous ne craignez pas de vous parjurer, c'est que vous êtes bien la nièce de Groadain.—Vous croyez m'adoucir en parlant ainsi,par tous les saints du paradis, vous n'y parviendrez pas.—Peut-être; et dans tous les cas, puisque vous manquez à la foi jurée, vous êtes indigne de tenir des terres en fief.—À votre volonté!—Sur la foi que doit au roi la dame de Roestoc, je lui demande de défendre au nain Groadain d'entrer jamais en possession du fief qui devait revenir à cette indigne parjurée.—J'obéirai à la reine,» répond la dame de Roestoc, pendant que la nièce sortait éplorée.
Avant de rentrer dans ses chambres, elle rencontre Hector: «Pour Dieu, lui dit-il, qu'avez-vous, demoiselle?—Je suis trompée par celle qui trompe le monde entier.» N'en pouvant tirer autre chose, il la suit à son logis et la voit tomber sur un lit, perdue dans les sanglots. Le lendemain Groadain raconta à Hector ce qui s'était passé. «Il faut, dit celui-ci, retourner vers elle et la prier de me laisser partir. Je commencerais ma quête dès aujourd'hui, sans la crainte de lui déplaire.» La nièce resta inflexible; leurs raisons, leurs prières n'y firent rien. «Fi, fi! dit-elle; vous vous êtes tous entendus avec la reine contre moi. Sachez-le bien: non-seulement, Hector, je ne vous prierai pas de partir, mais si vous le faites, vous ne me reverrez pas, ou du moins je ne serai jamais à vous.» Les voilà plus désolés qu'auparavant. La reine, tout en s'indignant contre la demoiselle, ne pouvaitcependant s'empêcher de compatir à sa peine. Elle va la retrouver avec la dame de Malehaut et lui témoigne toute l'amitié, tout le bon vouloir du monde, sans qu'elle en paraisse touchée. «Mais vous,» dit la reine à la dame de Roestoc, en passant dans une chambre voisine, «il faut que vous aimiez bien ce chevalier, pour tant désirer de le revoir.—Oui, madame; jamais je n'ai éprouvé pour un autre ce que j'éprouve pour lui. Dès que je l'ai vu, je sentis entrer dans mon cœur un amour qui s'est accru de jour en jour. Faites donc tant, madame, auprès d'Hector, si vous voulez que je vive, qu'il se mette en quête de mon chevalier.» En parlant ainsi elle tombe aux pieds de la reine, qui la relève toute pensive et fait appeler aussitôt la nièce de Groadain.—«Eh bien, lui dit-elle, êtes-vous revenue à de meilleures résolutions? Aimerez-vous plutôt perdre votre terre et même votre franchise, que d'accorder ce que nous vous demandons?—Si Hector, répond-elle, veut fournir cette quête, il peut aller; je ne lui en saurai bon ni mauvais gré.» Voilà Hector tout joyeux. «Mais, ajouta la demoiselle, s'il veut entreprendre la quête, il n'ira pas seul et j'entends le suivre.—Y pensez-vous, firent toutes les dames, et voulez-vous passer pour folle?—Folle ou non, je le suivrai.—Songez que s'il arrivait un cas demauvaise fortune à votre ami, vous en subiriez les conséquences: les plus preux ne sont pas toujours les plus heureux. Si Hector est une seule fois vaincu, vous le serez également, et le vainqueur d'Hector fera de vous sa volonté.—Oh! répond-elle, s'il arrive mal à mon ami, je ne lui survivrai pas.» Cependant on lui on dit tant qu'elle consentit à demeurer. Hector aussitôt demande ses armes; il ceint l'épée, présent de la demoiselle de Norgalles que messire Gauvain venait de lui faire tenir, ainsi que le conte le dira tout à l'heure. Avant de lacer son heaume et ganter ses mains, il se rendit près du roi Artus, se mit à genoux et, devant les saints, il jura d'enquerrependant un an le chevalier vainqueur de Segurade, et de dire au retour ce qui lui serait arrivé à son honneur ou à son désavantage. Puis il se hâta de lacer le heaume, pour cacher les pleurs qu'il ne pouvait retenir, et revint prier la reine de plaider sa cause auprès de sa dolente amie. La reine le mit au nombre des chevaliers de sa maison, et lui fit espérer d'être jugé digne à son retour de compter parmi les compagnons de la Table ronde. En ce temps-là, on ne pouvait aspirer à ce dernier honneur avant d'avoir fait acte signalé de prouesse, à la vue du roi ou d'après le récit des compagnons de la Table ronde. Mais quand d'autres gens d'honneur, barons ou dames, venaienttémoigner des hauts faits d'un chevalier, la reine consentait parfois à le retenir de sa maison; et c'est ainsi qu'elle avait longtemps auparavant retenu Sagremor le desréé[81].
Après le départ d'Hector, la reine alla, comme elle avait promis, tenter de réconforter la nièce de Groadain, qui, dès qu'elle fut arrivée, lui dit froidement: «Madame, puisse Dieu vous donner de votre ami la même joie que me donne celui que vous avez fait partir!» Ces paroles firent tressaillir la reine qui ne devait pas tarder à les voir justifiées.
Comme la dame de Roestoc faisait ses préparatifs de départ, un valet était arrivé, portant un écu rompu, traversé de pointes de lances et de tranchants d'épée. L'écu était d'or au lion de sinople. Il demanda à voir la reine et la dame de Roestoc: «Madame, dit-il à la reine, je vous apporte bonnes nouvelles de monseigneur Gauvain; il est sain et joyeux.» Avant de le laisser continuer, la reine touche à l'écu, le baise et lerebaise comme elle eût fait de monseigneur Gauvain lui-même s'il eût été là. Le valet se tournant ensuite vers la dame de Roestoc: «Dame, dit-il, monseigneur Helain de Taningue vous salue et vous mande qu'il est enfin chevalier comme vous le désiriez.—Qui l'a armé? demande la dame.—Monseigneur Gauvain, après avoir combattu Segurade.» À peine la dame eut-elle la force d'écouter le valet, quand il raconta comment messire Gauvain avait échangé ses armes contre celles d'Helain de Taningue, et comment la sœur d'Helain avait su le guérir de ses plaies. La dame eût bien voulu retenir l'écu, mais le valet dit qu'il avait fait serment de le rapporter à son maître, et elle n'osa pas insister. Quand elle partit de la cour avec le valet, elle fit si bien que par surprise elle s'empara de cet écu, le même qu'elle avait présenté à messire Gauvain et que celui-ci avait donné à Helain de Taningue. De là des haines et des entreprises dont nous aurons peut-être à parler ailleurs.
En même temps que le valet d'Helain, arrivait à la cour une demoiselle portant un écu suspendu à son cou. Elle dit à la reine: «Madame, la plus sage demoiselle qui vive vous mande salut, et vous fait cet envoi; elle connaît le secret de toutes vos pensées, et vous avertit de garder cet écu pour guérir la plusgrande douleur que vous ayez eue jusqu'à présent.—Voilà, répond la reine, de bonnes raisons de le conserver; bonne aventure à qui l'envoie! mais ne pourrai-je savoir quelle est cette sage demoiselle?—Madame, elle se nomme la Dame du lac.» La reine savait déjà combien elle devait à sa protection: elle embrasse la messagère, lui ôte de ses propres mains l'écu qu'elle regarde avec une inquiète attention. Il était fendu de la pointe au chef, la boucle seule en retenait les deux parties, entre lesquelles on pouvait aisément passer la main. Sur l'une était figuré un chevalier armé, sauf la tête; sur l'autre, une dame qu'on eût crue vivante, tant elle était bien peinte, approchait son visage de l'autre visage, et leurs joues se seraient touchées sans la fente qui les éloignait l'une de l'autre.
«Il n'y aurait qu'à louer dans cet écu, dit la reine, si les d'eux tranches n'en étaient pas séparées; et cependant, il paraît avoir été fait nouvellement. Veuillez nous dire, demoiselle, la raison de cette brisure[82], et quel est ce chevalier,quelle est cette dame.—Quant au chevalier, répond la pucelle, c'est assurément le meilleur du siècle; il a dû l'amour de sa dame à d'incomparables prouesses. Jusqu'à présent, il n'y a rien eu entre eux au-delà du baiser et de l'accoler: mais sachez que les deux parties de l'écu se rejoindront, quand les deux amants auront eu complète et parfaite possession l'un de l'autre. Alors la dame sera remise du plus violent chagrin qu'elle aura ressenti.»
La reine, toute joyeuse de ces nouvelles, fit grande fête à celle qui lui apportait un si merveilleux présent; avant de lui donner congé, elle fit pendre l'écu aux parois de sa chambre, de façon à l'avoir constamment sous les yeux; et quand elle devait séjourner ailleurs qu'à Kamalot, elle avait soin de le faire porter dans sa nouvelle résidence.
Suivons maintenant le bon Hector dans la quête qu'il a entreprise. Il savait, par le chevalier qui lui avait remis l'épée de la demoiselle de Norgalles, que messire Gauvain avait traversé le carrefour des Sept-Voies, sur les marches du royaume de Norgalles. Il passa donc la Saverne et s'engagea dans la forêt de Brequehan. Lamatinée était belle et, comme les vrais amoureux, il se perdit si bien en rêveries[83]qu'il passa sans rien voir tout près d'une demoiselle arrêtée sous un chêne, et tenant sur ses genoux un chevalier percé de plusieurs coups d'épée. À quelques pas de là, un écuyer gardait le palefroi de la demoiselle. Hector, qui songeait à l'amie qu'il venait de quitter, ne vit pas son cheval froisser le pied du chevalier navré.—«Sire,» lui cria la demoiselle, «vous n'êtes pas des plus courtois; peu s'en est fallu que vous n'écrasiez ce chevalier, autant ou même peut-être plus gentilhomme que vous.» Hector n'entend pas et ne répond rien; l'écuyer court à lui et saisissant la bride du cheval: «Puissiez-vous, dit-il, vous rompre le cou!—Et pourquoi, beau frère?—Parce que vous dormez apparemment, au lieu de veiller à votre cheval: ne voyez-vous pas ce malheureux chevalier dont ma demoiselle soutient la tête?—Hector regarde, et, tout confus, revient crier merci à la demoiselle. «Je pensais, lui dit-il, à la chose que j'aime le plus au monde, et j'étais au regret de l'avoir quittée; pardonnez-moi, et consentez à me recevoir pour votre chevalier, sivous pensez avoir besoin d'aide.—Vous ignorez, reprend la demoiselle, à quoi vous vous engagez; de quel côté allez-vous, sire?—Je voudrais gagner le carrefour des Sept-Voies et je ne sais pas bien les chemins.—Si je pouvais me confier en votre garde, je vous conduirais, et je laisserais à mon écuyer le soin de ce pauvre chevalier.—Demoiselle, il n'est personne dont vous puissiez rien craindre, tant que vous serez sous ma garde.—Je vous conduirai donc.»
Elle fait asseoir à sa place l'écuyer et lui pose sur les genoux la tête du chevalier navré. Hector l'aide à monter; ils se mettent à la voie. Chemin faisant, Hector demande quel est ce chevalier si cruellement blessé qu'elle soutenait sur ses genoux: «Près d'ici, répond-elle, habite un chevalier félon et outrageux, qui ne croit pas que personne puisse lutter contre lui: c'est le cousin germain de mon malheureux ami. Un jour ce chevalier félon chassait dans le bois: il entra dans un pavillon qui lui appartient; mon ami l'y avait précédé et, pour se reposer, s'était jeté sur un lit où dormait déjà l'amie de son cousin. Celui-ci les trouvant tous deux endormis supposa le mal auquel ils ne pensaient, lui ni la demoiselle; il perça mon ami de plusieurs coups d'épée, et s'éloigna croyant lui avoir donné la mort. La nouvelle de cette injusteviolence étant venue jusqu'à moi, j'étais accourue et je bandais ses plaies quand vous êtes arrivé.»
Ainsi devisant, ils approchaient du pavillon où le meurtre avait été commis. Devant la porte, un chevalier assis dans un fauteuil faisait lacer ses chausses de fer, sans paraître ému de grands cris qui partaient du pavillon: «Sire, dit la demoiselle à Hector, voilà le traître dont je vous ai parlé: si vous ne consentez à me défendre, je vais retourner à mon chevalier.—N'avez-vous à craindre que lui?—Lui seul, tous ceux qui habitent ce pavillon me veulent du bien.—Rassurez-vous, demoiselle, je puis suffire à vous protéger; mais d'où viennent les cris que nous entendons?—C'est la pucelle qui dormait près de mon ami, et qui est accusée d'une faute qu'elle n'a pas commise: elle a beaucoup aimé et sans doute aime encore celui qui refuse de croire à sa fidélité.»
Hector s'avança plus près du chevalier: «Dites-moi, chevalier, la raison des cris qu'on entend.—Qu'en avez-vous à faire?—Je le désire savoir, et je vous prie de me l'apprendre.—Moi, j'entends ne le dire à vous ni à la putain qui vous accompagne.—C'est parler vilainement et plus à votre honte qu'à celle de ma demoiselle.—Je n'ai dit pourtant que lavérité.—Oh! s'écrie la demoiselle, Dieu sait que vous avez menti.»
En entendant ces mots, le chevalier se lève rouge de colère et s'élance vers la demoiselle; mais Hector a le temps de pousser son cheval entre les deux.—«N'avancez pas, lui dit-il; cette demoiselle est en ma garde, et vous penseriez mal de moi si je ne la défendais. Mais je suis armé et vous ne l'êtes pas; prenez votre temps,—Je n'ai pas besoin d'autres armes que mon écu pour t'abattre, l'enlever et l'attacher par les tresses au premier chêne.» Et tout en parlant, il essayait de détourner le cheval pour arriver à la demoiselle; mais Hector donne un bon coup d'éperon, le heurte du poitrail, le jette à terre et aurait passé sur son corps, s'il n'eût retenu le frein.—«Tu t'en repentiras,» crie en se relevant le chevalier furieux, «Dieu me damne, si j'entre au lit avant de t'avoir arraché la vie.—Nous verrons bien, dit tranquillement Hector; allez vous armer, et si vous en avez le meilleur, vous ferez votre volonté.—Oh! je ne te crains pas assez pour m'armer plus que je ne suis.»
Il demande un heaume à l'écuyer qui lui avait attaché les chausses, et quand on lui a lacé, il monte l'écu au cou, l'épée à la ceinture, une forte lance au poing. Ils prennent alors du champ, reviennent et se précipitent l'un sur l'autre. Lechevalier du pavillon brise son glaive; Hector, qui avait ôté le fer du sien, pour rendre le combat moins inégal, l'atteint en pleine poitrine et le lance rudement à terre. Il lui laisse tout le temps de se relever; mais alors il le frappe de la taille de l'épée, le rejette à terre et lui foule le bras. Le chevalier se relève encore, prend à deux mains son épée, et l'abat sur le heaume d'Hector qui répond en faisant sauter la lame et en forçant le chevalier à chercher un abri dans le pavillon où il pénètre après lui. L'autre, voyant sa vie en danger, se hâte d'ôter son heaume et de s'avouer outré: «J'étais mal armé, ajoute-t-il, et ce n'est pas à vous grand honneur de m'avoir vaincu. Si vous me donniez le temps de me couvrir, tous pourriez être fier de votre victoire.—Eh bien! si tu tiens à recommencer, va mieux t'armer, mais dis-moi d'abord d'où venaient les cris que j'ai entendus.—D'une pucelle que j'ai longtemps aimée: elle m'a honni, je ne veux pas le lui pardonner, et de là son chagrin, ses cris.—C'est pour elle apparemment que tu as navré ton cousin sans le défier?—Justement: l'outrage qu'il me faisait ne m'obligeait pas à le défier.» Pendant qu'il s'arme, la demoiselle reproche vivement à Hector de n'avoir pas profité de son premier avantage: «À votre place, il eût agi tout autrement.—Demoiselle, cela peut être, mais j'étaisle mieux armé et j'aurais été blâmé dans toutes les cours d'avoir usé de rigueur envers lui.»
En ce moment, le chevalier revenait complètement armé: «Vous pourriez, lui dit Hector, éviter le combat, en faisant amende honorable à la demoiselle que je conduis.—À d'autres, de perdre l'occasion de me venger d'elle, aussi bien que de celui dont elle était concubine.» Le combat recommence; Hector lui fait encore mesurer la terre. Pour rendre la lutte égale, il descend et commence l'escrime; l'avantage reste plus longtemps indécis entre eux et la demoiselle, inquiète de l'issue du combat, s'enfuit dans le bois, pour ne pas tomber entre les mains d'un vainqueur détesté. Enfin Hector terrasse son adversaire: il lui arrache le heaume, et il allait lui trancher la tête quand le vaincu lui crie merci. La demoiselle était revenue: «Surtout ne l'épargnez pas!» criait-elle.—Votre vie, dit Hector, dépend de cette demoiselle.—Ha! je suis mort: à quoi me servira de reconnaître que j'ai mépris envers elle, et que son ami ne m'a pas outragé? Mais, sire chevalier, je n'ai rien fait pour mériter de vous la mort: voici mon épée, contentez-vous de m'avoir outré.—Demoiselle, que voulez-vous que j'en fasse?—Vengez la mort de mon ami.—Il faut donc vous satisfaire,» et il abattait la ventaille du chevalier, quand la pucelledu pavillon, voyant en tel danger l'homme qu'elle aimait en dépit de ses mauvais traitements, accourt échevelée et se précipite aux genoux d'Hector en lui criant merci. «Ce n'est pas à moi, demoiselle, c'est à celle-ci qu'il la faut demander.» Alors celle qui avait tant demandé la mort du chevalier s'attendrit, fond en larmes et se tournant vers Hector: «Sire chevalier, faites-en votre volonté, je m'y accorde d'avance.» Le vaincu, de son côté, offre de se rendre prisonnier de la demoiselle offensée, et Hector lui permet de remonter. Ils gagnent le moutier voisin; le vaincu lève la main, jure en présence de l'ermite de faire ce que la demoiselle exigera. «Et maintenant, leur demande Hector, suis-je encore loin du carrefour des Sept-Voies?—Vous en avez été détourné, répond le chevalier; mais si vous le trouvez bon, voici mon jeune écuyer qui vous servira de guide, et pourra vous conduire à la maison de son père.» Hector accepte, le chevalier le supplie de lui dire son nom: «On m'appelle Hector.—Et moi Guinas de Blaquestan.» Là dessus, ils se recommandent à Dieu. Guinas et les deux demoiselles vont rejoindre le chevalier navré, pendant qu'Hector se laisse conduire par l'écuyer.
Avant de passer du duché de Cambenic dans le royaume de Norgalles, Hector eut souvent occasion de montrer sa prouesse. D'abord, deux chevaliers nouvellement armés, neveux du duc de Cambenic, l'obligent à se mettre en garde; il les abat l'un après l'autre assez rudement pour leur apprendre à montrer moins d'outrecuidance. L'écuyer de Guinas le conduit à la porte d'une bretèche, en avant de la maison de son père; le vieillard l'accueille avec honneur, le fait entrer dans la plus belle de ses chambres, éclairée de nombreuses chandelles: on le désarme, les plaies qu'il a recueillies dans les rencontres précédentes sont visitées et pansées. Le lendemain il remercie ses hôtes, remonte et découvre enfin la Lande du carrefour. Deux poteaux étaient dressés au milieu de la voie; un clerc de rencontre lui apprend pourquoi on les avait posés: ils soutenaient naguère deux liasses de lances; le chevalier qui les avait dressées invitait les chevaliers errants à jouter, et pendant longtemps il abattit tous ceux qui répondaient au défi. Enfin, un chevalier de la maison du roi Artus, après l'avoir réduit à merci, lui avait ordonné d'aller trouver la reine Genièvre et ladame de Roestoc, pour remplir un double message auprès d'elles.
Hector reconnut dans ce chevalier vaincu celui qui lui avait remis l'épée lettrée de la demoiselle de Norgalles envoyée par messire Gauvain. Il venait de quitter la lande du carrefour, quand il aperçut sur un tertre un beau château. On distinguait aisément sur le chemin qui y conduisait la marque récente du fer des chevaux. Bientôt passèrent près de lui trois chevaliers poussant devant eux une demoiselle éplorée, montée sur palefroi. C'était, comme il l'apprit ensuite, la femme d'un preux chevalier. Hector commence par joindre les ravisseurs et les oblige à lâcher prise; il tue le premier d'entre eux, auquel les autres ne faisaient qu'obéir, escorte la dame jusqu'à l'entrée du château, et sur l'avis qu'elle lui donne du besoin qu'avait son époux de secours, il chevauche du côté que lui indique un écuyer, et se jette au milieu de quatre gloutons qui pressaient vivement l'époux de la châtelaine et deux de ses chevaliers. Grâce à son intervention, les assaillants furent tués, navrés ou mis en fuite. Plein de reconnaissance et d'admiration pour les prouesses de son libérateur, le châtelain le pria de l'accompagner jusqu'au château, et, chemin faisant, il le mit au courant de ce qui venait d'arriver.
«Vous êtes, dit-il, dans un pays désolé par laguerre: parents, voisins, tous sont armés les uns contre les autres; je suis moi-même sur la défensive avec ceux qui devraient être mes amis. Voici à quelle occasion: quand le père de la dame que vous avez secourue avait vu le moment de sa mort approcher, il avait appelé sa fille unique et lui avait fait promettre sur les reliques de ne prendre conseil pour se marier que de ses hommes-liges[84], et de choisir celui que sa prouesse aurait le mieux recommandé. La demoiselle entendit de moi plus de bien qu'il n'y en avait, et me donna son amour. Je travaillai de mon mieux à m'en rendre plus digne. Un jour, ses parents, qui ne tenaient rien d'elle, vinrent lui proposer un époux: elle les reçut assez mal et répondit qu'elle entendait se marier non à leur choix, mais au sien. La réponse les irrita grandement: ils menacèrent de lui enlever son héritage, et se mirent à faire des courses sur ses terres. Un jour, ils surprirent la proie[85]qui venait de sortir du château: averti bientôt par le cri des pâtres, je fis armer les vingt-sept chevaliers chargés de la garde desmurs, et, avec l'aide de Dieu, nous parvînmes à ramener les troupeaux. La joie fut grande au «retour: mes compagnons me donnèrent la plus grande part à leur victoire, si bien qu'ils conseillèrent à leur dame de me prendre pour époux. C'était là justement ce qu'elle souhaitait, mais elle jugea plus à propos de dissimuler: elle fit semblant d'y être peu disposée, et voulut que chacun d'eux lui dît par serment ce qu'ils en pensaient. Comme elle en avait l'espoir, ils s'accordèrent à louer le mariage proposé, et elle ne parut me choisir que par déférence pour leur avis. Quand ses parents apprirent son mariage, ils m'envoyèrent défier. Jusqu'à présent, je m'étais assez bien gardé; mais apprenant ce matin que j'étais sorti, seulement accompagné de trois chevaliers, à l'heure où madame avait coutume d'aller au moutier pour y lire ses heures, quatorze d'entre eux se mirent à ma poursuite, et les autres attendirent madame à la sortie du moutier: ils l'emmenaient quand vous les avez arrêtés, ainsi que vient de me l'apprendre l'écuyer votre guide. Vous avez tué celui dont ils suivaient les ordres, c'est un puissant chevalier dont la mort entraînera sans doute des représailles; puis, vous êtes venu me porter le secours dont j'avais tant besoin. Grâces vous en soient rendues, seigneur chevalier! À qui dois-je un si généreux service?»
Hector dit son nom et demanda celui du châtelain; on l'appelait Sinados, et le château qu'il tenait de par sa dame épousée était Windesores[86]. Hector remarqua sa situation avantageuse: elle ne laissait à désirer qu'un plus large cours d'eau, et des vignes, ce qu'on ne rencontre guère en Grande-Bretagne. En s'entretenant ainsi, ils arrivèrent à la porte; la dame, qu'un écuyer était venu prévenir, avait eu soin de faire joncher les salles, et d'avertir les bourgeois de la ville d'aller au-devant d'eux. En revoyant celui qui l'avait sauvée, elle lui tendit les bras et le tint longuement serré sur sa poitrine: «Sire, lui dit-elle, ce château est à vous; veuillez en user comme de votre bien.—Ah! dame, répond Hector, il est en trop bonnes mains, et Dieu me garde de vous en dessaisir!» Alors dames et demoiselles demandèrent à l'envi le plaisir de le désarmer et de le servir à qui mieux mieux. Les tables dressées, on s'assit au manger, Sinados entre Hector et la dame du château. Et le lendemain, il prit congé de ses hôtes, en leur disant de compter sur lui, partout où ils pourraient avoir besoin d'aide.
Après avoir chevauché tout le jour, Hector, à la nuit tombante, se trouva devant un château fortement situé, mais dont les alentours n'offraient que des ruines et des débris. La roche escarpée qu'il dominait était fermée de l'autre côté par une profonde et large rivière qui mettait le château à couvert d'un assaut et de la disette.
Hector descendit au pied de la roche qu'il se mit à gravir, en tenant son cheval par la bride. Avant d'atteindre la moitié de la montée, il sentit une telle lassitude qu'il prit le parti de se remettre en selle et d'avancer ainsi lentement jusqu'à la porte de la ville.
Elle était ouverte; il s'engagea dans les rues: mais, à son approche, il vit les habitants rentrer avec précipitation dans leurs maisons et s'y enfermer; de sorte que, sans avoir pu joindre âme vivante, il traversa la ville et atteignit la porte opposée. Celle-ci était fermée: il heurte, il appelle, nulle réponse. «Maudite soit, dit-il, l'engeance de ce château! si Dieu l'aimait autant que moi, il serait renversé de fond en comble. Que faire cependant, sinon revenir sur mes pas, et redescendre la roche par la premièreporte?» Il retourne son cheval, et rebrousse chemin jusqu'à ce qu'il aperçoive un vilain qui rentrait au moment même où l'on fermait cette première porte. Ce vilain revenait la cognée sur l'épaule; à l'approche d'un étranger, il s'enfuit vers une maison voisine; Hector l'arrête: «Donne-moi, lui dit-il, les moyens de sortir d'ici, ou tu es mort.—Ah! seigneur, vous seriez le roi Artus qu'il vous faudrait demeurer.—Pourquoi fuyez-vous tous à mon approche?—Sire, parce qu'il nous est défendu d'héberger ni de recevoir aucun étranger, sous peine de mort; tout chevalier qui s'aventure ici doit passer la nuit au château.—Comment! on voudra me retenir malgré moi?—Assurément,—Au moins faudra-t-il d'autres bras que les tiens; donne-moi ta cognée.» En même temps, il la prenait et allait droit à la porte. «Ma cognée! criait le vilain, rendez ma cognée.—Va-t'en, vilain, ou je te fends la tête.» Le vilain ne le fait pas répéter et se sauve. Hector descend, attache son cheval à l'entrée de la maison, et va donner de la cognée sur la porte. Comme il s'escrimait de son mieux, un valet arrive: «Arrêtez, sire, lui dit-il, vos efforts sont inutiles; vous feriez bien mieux d'aller demander un gîte pour votre cheval et pour vous au seigneur du château.» Hector soupçonnait quelque trahison, quand il voitle valet enfourcher rapidement son cheval et piquer des deux; il court après lui, mais il comprend aisément qu'il ne pourra le joindre, jette la cognée et se résigne à monter au palais. Au milieu du degré, des chevaliers viennent à lui. «Sire, lui dit le plus âgé en lui rendant son salut, les chevaliers de votre pays sont-ils charpentiers, pour dépecer les portes?—Sire, répond Hector, j'ai grand intérêt à ne pas faire séjour; veuillez ordonner qu'on me rende le cheval qu'un valet de la ville vient de me larronner.—Volontiers; mais faites-moi d'abord raison de la porte que vous avez endommagée.—Je l'aurais rompue, si j'en avais eu loisir, tant j'ai trouvé de mauvais vouloir dans les gens de la ville.» Le vieillard sourit et demanda qui il était, «Un des chevaliers de la reine Genièvre.—Alors, soyez le bienvenu! Je pardonne le méfait, sauf les droits du château; vous allez vous laisser désarmer, mais vous seriez le roi Artus, qu'il vous faudrait passer ici la nuit» ainsi le veut la coutume.»
Les valets approchent pour le désarmer; Hector veut savoir auparavant quelle est cette coutume, et le sire du château, le voyant si beau et de si doux parler, consent à le satisfaire.
«Ce château est, vous le voyez, de grande force; la possession m'en est disputée par mestrois voisins, le roi Tradelinan[87]de Norgalles, Malaquin le roi des Cent-chevaliers, et le duc Escaus de Gambenic. Ils ont déjà immolé bon nombre de mes chevaliers; mais, grâce à la guerre émue entre le roi Tradelinan et le duc Escaus, je n'ai dans ce moment à redouter que Malaquin; encore est-il en Sorelois, près du prince Galehaut son cousin. Malaquin a pour sénéchal un vassal des plus renommés, c'est Marganor: il ne nous laisse pas une heure de repos; ses chevaliers sont jour et nuit devant le pont qui défend les abords de la place. Ils espèrent ainsi me décider à leur rendre le château, ce que je ne ferai jamais. Cependant vous le voyez, je suis vieux, je n'ai d'enfant qu'une pucelle belle et sage que j'aurais déjà bien mariée, si j'avais pu me résoudre à lui choisir un époux parmi ceux qui me doivent compte de la mort de mes parents. Je voudrais pour gendre un preux chevalier, capable de défendre contre eux mon château. Mais, il y a trois ans, mes bourgeois vinrent me déclarer qu'ils me blâmaient de ne pas marier ma fille: ils allèrent jusqu'à me dire qu'ils quitteraient la ville, si je ne trouvais un moyen de terminer la guerre, et ils me firent promettre sur les saints d'arrêter tous les chevaliers quel'aventure conduirait ici, en les contraignant à demeurer au moins une nuit, pour défendre de leur corps le château, et à jurer, avant de partir, une haine mortelle à tous les ennemis de l'Étroite marche, c'est le nom de mon château, s'ils n'étaient pas les hommes de ceux qui voudraient s'en emparer.
—«En vérité, dit Hector, voilà une méchante coutume. Quel intérêt peut avoir un chevalier étranger à défendre votreÉtroite marche?—Telle qu'est la coutume, je suis tenu de la faire observer. Il peut ici nous arriver un chevalier assez preux pour mériter ma fille avec l'honneur de ce château, le plus fort de toute la Bretagne. Huit jours ne sont pas encore passés que deux vassaux du roi Artus ont été faits prisonniers par Marganor, pour n'avoir pas suivi mes recommandations: l'un est messire Yvain, l'autre Sagremor. Ils m'avaient dit, en arrivant, qu'ils allaient, de concert avec messire Gauvain, en quête du meilleur chevalier qui jamais ait porté écu. Sagremor refusait de devenir mon homme d'un jour; mais messire Yvain lui représenta que j'étais moi-même vassal du roi Artus, et que mes ennemis étaient aux portes. Ils jurèrent donc tous les deux. Quand ils furent armés, ils me prièrent de les laisser faire montre de prouesse. Je mis à leur demande une condition: c'estqu'ils ne dépasseraient pas le ponceau jeté sur les mares à l'extrémité de la chaussée, et qu'ils ne jouteraient que contre un seul chevalier. Ils avancèrent, et Marganor fut averti d'envoyer deux de ses meilleurs champions: messire Yvain abattit le premier, Sagremor rompit quatre lances contre le second, mais fut porté à terre à la cinquième passe. Au retour, messire Yvain nous avoua qu'il n'avait pas encore rencontré d'aussi forts jouteurs, si ce n'est un chevalier qu'ils avaient, naguère provoqué devant une fontaine, comme il se laissait frapper par un misérable nain. Ce chevalier, ajoutaient-ils, avait, en présence de messire Gauvain, abattu quatre des compagnons de la Table ronde.»
Hector rougit à ces dernières paroles[88]. «Mais, dit-il, comment furent pris Sagremor et messire Yvain?—À peine revenus, Sagremor dit qu'il deviendrait fou, si je ne leur permettais une seconde joute sur le ponceau: il me fallut y consentir. Du premier poindre il abattit celui qui l'avait abattu la veille, et messire Yvain en fit autant de son côté. Ils en vinrent aux épées et firent tant d'armes qu'on avaitde la peine à suivre des yeux leurs prouesses. Mais ils comptèrent trop sur leur bonne fortune: Sagremor, que vous surnommez à bon droit ledesréé, s'avançait avec si peu de prudence que je donnai ordre à mes hommes de le soutenir. En les voyant approcher, les deux chevaliers crurent avoir le droit de passer outre le ponceau et furent aussitôt enveloppés. Je vis tomber trois de mes meilleurs chevaliers; je les regrette moins que la prise de Sagremor et de messire Yvain.»
Après ce récit on s'assit à table, et quand les nappes furent levées, on conduisit Hector dans une belle chambre où il se mit au lit. Il dormit peu la nuit, toujours cherchant comment il pourrait délivrer les deux bons chevaliers qu'il ne connaissait pas encore, mais dont il avait souvent ouï vanter les prouesses.
Au point du jour, il entendit le cri qui annonçait l'approche des ennemis, et il demanda ses armes. Mais, avant tout, le seigneur du château voulut recevoir son serment: on le conduisit au moutier, pour y entendre la messe et jurer sur les saints d'être l'homme du seigneur de l'Étroite marche, tant qu'il serait dans le château. Dès qu'il fut armé, il vint avec les autres chevaliers à la porte qu'on leur ouvrit. En avant du pont était une barbacane fermée[89]: les chevaliers deMarganor avançaient volontiers jusqu'à cette barbacane, et les archers de l'Étroite marche n'osaient guère s'élancer contre eux. Cette fois, Hector demanda au sire de l'Étroite marche la permission d'avancer jusqu'au pont: «Je vous la donne, à condition de ne pas aller au delà.»
On ouvre la barbacane, Hector prie les chevaliers du château de demeurer en arrière: «Laissez-moi, dit-il, leur courir sus: s'il en tombe, vous viendrez les prendre et les conduirez dans la barbacane.—Mais surtout,» dit le seigneur châtelain, «ne passez pas outre le ponceau.»
Cependant arrivent sur la chaussée un, deux, trois chevaliers de Marganor. Hector court sur eux, passe la pointe de son glaive dans la mâchoire du premier, abat le second, homme et cheval; son glaive vole en éclats, il tire l'épée et étourdit le troisième en le couchant sur le cou de son cheval. Ceux de la barbacane viennent saisir les désarçonnés; Hector leur demande un second glaive: mais le seigneur de l'Étroite marche trouve qu'il en a fait assez, et ne luipermet pas de demeurer sur le pont. Cependant on allait dire à Marganor qu'un preux chevalier nouvellement arrivé dans le château avait démonté et retenu deux de ses hommes: «Il serait encore plus preux, dit Marganor, qu'il trouvera meilleur que lui.» Et il fait avancer tous ses chevaliers sur le pont, en dépit des flèches, des pierres et des épieux tranchants que les chevaliers du château faisaient pleuvoir. Hector obtient du seigneur de l'Étroite marche une seconde permission de sortir de la barbacane; mais aux mêmes conditions. À peine a-t-il poussé son cheval sur la chaussée qu'il vise un chevalier de Morganor et lui fiche dans le bras la pointe de son glaive. Resté maître de la chaussée, il avance sur le pont; un deuxième chevalier lui fait de l'autre côté signe de venir à lui: «Je ne puis, dit Hector; j'ai promis de m'arrêter ici: passez vous-même.—Oh! ce n'est pas la crainte du parjure qui vous retient.» Ces mots font monter la rougeur au front d'Hector: «Attendez au moins, répond-il, que j'aille dégager ma promesse,—Je le veux bien; mais je doute que vous reveniez.»
Tout ce qu'Hector put obtenir, c'est qu'il ne passerait pas si Marganor refusait de s'engager à ne lui opposer qu'un seul chevalier, et à le laisser librement retourner à la barbacane.Marganor promit; mais, pour donner le change, il avertit ses sergents de dépecer le ponceau, dès que le chevalier du château aurait passé de l'autre côté.
Hector passe le ponceau en toute confiance: les deux champions s'entre-éloignent, puis reviennent de toute la vitesse de leurs chevaux. La rencontre est rude: hommes et chevaux roulent à terre. Hector, le premier relevé, entend le bruit de planches qu'on dépèce: il remonte et furieux va frapper les sergents du plat et de la pointe de son épée; il tue les uns, navre ou met en fuite les autres. Marganor accourt: «Vous avez méfait, lui dit-il, en allant battre mes gens.—C'est vous qui avez faussé nos conventions, en laissant dépecer le ponceau, pour m'ôter tout moyen de retour.—Mes sergents n'ont pas mis la main sur vous; le ponceau ne vous appartient pas.—Beau sire, dit Hector, laissez-moi finir ma joute; si vous avez ensuite à réclamer, je vous ferai droit.—À la bonne heure.—Vous m'assurerez contre vos gens et vous me laisserez emmener votre chevalier si je parviens à l'outrer.—Soit!» répond Marganor. Et, pendant ce devis, le chevalier qu'Hector avait abattu s'était relevé. La seconde rencontre ne lui fut pas plus favorable; il fut de nouveau rudement jeté à terre, et, comme il se relevait, Hector le saisit par la pointe du heaumeet le lui arrache en le faisant tomber lui-même sur les dents. Sans descendre de cheval, il jette au loin le heaume, et de son épée frappe le chevalier qui, le visage tout inondé de sang, essaye encore de se relever. «Avouez-vous vaincu, ou je vous tranche la tête.» L'autre était pâmé et ne pouvait répondre. Hector descend, abat la ventaille et allait lui donner le coup mortel, quand Marganor intervient, la tête nue, pour ne pas laisser douter de son intention: «Sire, dit-il, ne le tuez pas: je crie merci pour lui.» Mais le vaincu, revenant à lui, se soulevait et tentait de résister. «Assez! lui dit Marganor, vous êtes outré; j'ai demandé pour vous merci.—Je ne puis qu'obéir à mon seigneur.—Mais vous,» reprend Marganor, en s'adressant à Hector, «vous me ferez droit pour avoir maltraité mes gens, quand la lutte devait être seulement entre vous deux.—C'est à vous de me faire droit; car ces gens-là voulaient rendre mon retour impossible.—Vous n'en avez pas moins outre-passé nos conventions et je vous appelle de foi-mentie, prêt à le prouver de mon corps contre le vôtre.—Il n'est pas de cour où je ne m'en défende.—Et moi, où je ne vous accuse.—Eh bien! qui nous empêche de vider tout de suite la querelle?»
Pendant ce temps, le seigneur de l'Étroite marche s'était approché: «Hector, dit-il, si vouscombattez contre Marganor, faites que la rencontre ait lieu sur la chaussée; dès qu'il sera passé, nous dépècerons le ponceau.» La proposition est soumise à Marganor:—«Quelle assurance aurai-je du sire de l'Étroite marche, si le retour m'est fermé?—Je jure, dit le châtelain, de ne pas intervenir, ni mes hommes; si vous êtes vainqueur, vous pourrez emmener votre prisonnier.» Tout fut ainsi convenu. Marganor lace son heaume et franchit le ponceau; Hector sort de la barbacane, ils s'élancent l'un contre l'autre. Dès la première rencontre les deux glaives volent en éclats. Marganor vide les arçons; Hector se maintient, mais tellement étourdi qu'il a peine à se reconnaître. Quand il a retrouvé son haleine, il pousse si violemment sur le cheval de Marganor étendu près de son maître, que le sien bronche et le fait tomber; il se relève, met la main à l'épée, et revient sur Marganor dont le cheval effrayé retournait au galop vers le ponceau, et enfonçait les pieds de devant dans les mares: les gens de Marganor eurent grand'peine à le dégager. Hector, voyant à pied son adversaire, descend, donne à garder son cheval, et, l'écu serré contre la poitrine, va à Marganor, qui compte bien reprendre l'avantage au jeu de l'escrime.
Tous deux couverts de leurs écus se frappentlongtemps à coups menus et pressés. Marganor pourtant se hâtait moins de jeter que de bien atteindre. Hector, plus confiant dans ses forces, faisait tomber une grêle continue de coups sur les armes de son adversaire, jusqu'à ce que son haubert fendu, sa chair sanglante et découverte, son bras alourdi, tout lui fît une nécessité de parer au lieu de pousser en avant. Enfin vers midi il reprend l'offensive. Marganor, inquiet, étonné de ce retour, recule et se défend comme il peut: «Sire chevalier, dit-il, je reconnais votre prouesse: mais, puisque nous combattons sans raison sérieuse, ne serait-il pas dommage qu'un de nous laissât ici la vie? Croyez-m'en, posons les armes: j'aimerais mieux perdre dix de mes hommes que d'avoir à me reprocher votre mort.—Si vous voulez cesser, chevalier, confessez-vous outré.—Jamais, s'il plaît à Dieu! et puisque vous refusez mes offres, que l'honneur soit à qui Dieu le donnera!»
Le combat fut long encore. Hector enfin, d'un effort suprême, lève à deux mains son épée qui retombe sur le heaume, l'entr'ouvre et fait ployer à genoux le sénéchal. Il arrache ensuite aisément le heaume et le jette dans les mares: «Criez merci!—Non!» répond Marganor en se débarrassant de son étreinte; «ce heaume m'échauffait trop.» Et la tête àdemi couverte des lambeaux de son écu, il veut reprendre l'offensive: mais il est repoussé jusqu'à l'ouverture du ponceau. «Prends garde, Marganor,» dit Hector; et il va se placer entre lui et la marge du ponceau: «Rends-toi!—Non! plutôt mourir.—Tu mourras donc.» Marganor recule encore; le pied va lui manquer, quand Hector l'avertit une seconde fois du danger où il est de tomber dans la mare. Étonné de tant de générosité, Marganor se dit qu'il eût été moins courtois. Un nouveau coup sur sa tête le force à reculer d'un pied; il tombe, il enfonce dans la fange jusqu'à la ceinture: «À Dieu ne plaise, dit alors Hector, qu'un si bon chevalier finisse d'une façon aussi honteuse!» Il se baisse, le saisit par les mains et le tire à grande peine sur la chaussée. «Comment vous trouvez-vous? lui dit-il.—Assez bien, Dieu merci, pour confesser que vous êtes le premier des preux. Voici mon épée, je vous crie merci.» Hector lui tend la main et le soutient jusqu'à la barbacane. On vient à leur rencontre, on les accueille avec des transports de joie. La fille du châtelain arrive, moins désireuse de voir Marganor que le vainqueur de Marganor. Elle délace elle-même le heaume d'Hector: «Bien soit venu le chevalier le plus digne d'être aimé de la meilleure!» dit-elle, en le baisant.
Rentrés au château, elle conduit Hector à sachambre et le désarme, sans permettre de le toucher à d'autres qu'à ses demoiselles. Elle lui lave les mains, le cou, le visage. Elle passe sur ses épaules un riche manteau, et plus elle le regarde, plus elle est émue, enivrée. «Ah!» pensait-elle, «combien de bontés, combien de beautés! Dieu pouvait-il se montrer envers homme plus débonnaire?» Mais le premier soin d'Hector est de rappeler à Marganor qu'il doit rendre les deux chevaliers de la maison d'Artus. Le sénéchal donne ordre de les amener; Sagremor et messire Yvain arrivent et demandent quel est celui qui les a délivrés; on leur nomme Hector, ils paraissent surpris de n'avoir pas encore entendu parler d'un chevalier de ce nom. Mais quand il leur dit qu'il vient de Roestoc, ils échangent un sourire d'intelligence qui n'échappe pas à l'attention d'Hector: «Nous songeons, disent-ils, à un chevalier qui nous a naguère assez durement traités, moi, Giflet et Keu, en présence de messire Gauvain, tout en se laissant lui-même assez malmener par un nain.—Eh bien! dit Hector, mieux ne lui valait-il pas supporter les coups du nain que jouter contre messire Gauvain?» Cette réponse accrut encore la haute estime qu'ils faisaient du chevalier. «Sire, dit Yvain, vous nous avez dit que vous étiez à la reine Genièvre; l'avez-vous quittée depuis longtemps?—Non,j'ai pris congé de ma dame la reine, pour commencer la quête d'un preux chevalier dont je ne sais pas le nom d'une manière assurée. J'ai pourtant quelque raison de croire que c'est messire Gauvain, et je donnerais un de mes doigts pour que ce fût un autre, tant je lui ai fait peu d'honneur et de compagnie, quand il m'arriva de le rencontrer.»
Le soir même, Hector fit la paix du seigneur de l'Étroite marche et de Marganor, celui-ci s'engageant au nom de son seigneur le roi des Cent chevaliers. Comme ils étaient au manger, un valet entre dans la salle et demande à parler à Hector. «Sire, dit-il, Sinados de Windesore vous salue. Il a su que vous aviez été retenu dans l'Étroite marche et il a mandé ses chevaliers pour venir à votre aide. Mais je vois que vous n'avez aucun besoin de secours.» Le valet raconte ensuite comment Sinados et sa dame ont été délivrés de leurs ennemis. La nouvelle de cet autre exploit d'Hector arrive aux oreilles de la demoiselle, déjà surprise d'amour. «Belle fille, va lui dire le père, prendrais-tu volontiers pour mari le vainqueur de Marganor?—Si volontiers, que je ne veux entendre parler de nul autre.» Le père prend alors Hector à part et lui demande s'il voudrait épouser sa fille en recevant l'honneur du château?—«Sire, je ne suis pas à moi: j'ai trop àfaire pour prendre femme ou tenir terre. Non que je refusa votre fille et qu'on puisse à mon avis lui préférer une autre demoiselle.» La demoiselle, à laquelle on rapporte la réponse d'Hector, jure de n'avoir jamais d'autre époux que lui; et le père, approuvant sa résolution, revient entretenir Hector jusqu'à l'heure qui invite au sommeil.
La demoiselle prépare le lit de celui qu'elle aime dans une chambre isolée, et quand tout le monde est endormi, elle se rend dans cette chambre avec une de ses pucelles qui tenait devant elle plein poing de chandelles. Elle s'arrête un peu en arrière du lit, s'agenouille et reste longtemps immobile dans cette position. Hector ne dormait pas, mais il avait ailleurs sa pensée. Enfin, l'apercevant, il tend les bras vers elle: «Belle demoiselle, dit-il, bien soyez-vous venue! Quel besoin vous amène ici?—Sire,» répond la pucelle, pleurant et rejetant sur ses épaules ses larges tresses, «ne pensez pas mal de moi si j'arrive à pareille heure: je ne viens que pour me plaindre de vous à vous; seul vous pouvez me faire droit.—Demoiselle, croyez bien que je suis prêt à amender le tort que j'ai pu faire. Quel est-il?—Sire, vous avez refusé mon père quand il offrit de me donner à vous. Me direz-vous la raison de ce refus?—Belle amie, ce n'est pas, Dieu m'est témoin,que vous ne soyez assez belle, assez sage, assez riche pour le plus vaillant des chevaliers; mais tant que je n'aurai pas achevé la quête que j'ai commencée, je ne dois pas prendre femme. Si je vous épousais maintenant, il n'en faudrait pas moins m'éloigner avant le soir, pour acquitter mon vœu[90]. Si la mort m'empêchait de revenir, vous auriez trop à regretter d'avoir engagé votre liberté.—Oh! que Dieu vous défende de la mort! Mais, chevalier, me promettez-vous au moins de ne pas prendre femme avant de m'avertir?—Non, demoiselle, car il peut arriver tel incident qui me conduirait à fausser ma promesse.—Alors, accordez-moi une autre grâce; c'est de ne pas vous engager pour raison de lignage ou de richesse, mais pour amour véritable.—Oh! cela, je le promets volontiers; vous pouvez être sûre que je ne mentirai pas.»
Elle rentra dans sa chambre, et le lendemain elle alla, toute joyeuse, conter à son père ce que lui avait promis Hector. «Avant la fin de l'année, dit-elle, je saurai bien faire qu'il n'aime personne autant que moi.—J'en aurai, dit le père, la plus grande joie du monde.» Elle va, surprend Hector au moment où il se levait:«Dieu, lui dit-elle, vous donne le bon jour!—Et à vous, douce amie!—Sire, ne voudrez-vous pas emporter de mes drueries? Prenez cet anneau, et avec lui mon cœur. Je vous les donne, à condition que vous me les garderez.» Hector sourit, prend l'anneau et le passe à son doigt. C'était là tout ce que pouvait espérer de mieux la demoiselle: car la pierre était de telle vertu que celui qui la portait ne pouvait se défendre d'aimer celle qui la lui avait donnée[91].
Hector ensuite demanda ses armes, ainsi firent messire Yvain et Sagremor. Tous trois prirent congé de la demoiselle, du seigneur châtelain, de Marganor et des autres chevaliers qui les convoyèrent jusqu'au chemin qui conduisait en Norgalles.