XXXVI.

Galehaut et la reine.

Alors ils s'éloignent un peu tous les trois, faisant semblant de traiter une affaire sérieuse, et la reine, voyant que le bon chevalier n'ose commencer, le prend par le menton et le baise longuement; si bien que la dame de Malehaut s'en aperçut.

Et la reine, comme sage et vaillante dame qu'elle était, dit: «Beau doux ami, je suis toute vôtre, et j'en ai grande joie. Mais que la chose demeure entièrement secrète. Je suis, vous le savez, une des dames dont on dit, hélas! plus de bien qu'on ne devrait; si par vous je venais à perdre mon bon renom, nos amours en seraient bien contrariées. Et vous, Galehaut, qui êtes le plus sage, souvenez-vous que s'ilnous arrive malheur, vous en aurez été la première cause, comme vous le serez de tout le bonheur que nous nous promettons.

«—De mon côté, fit Galehaut, j'ai un don à vous demander: au lieu de travailler à me séparer de lui, vous vous emploierez, dame, à resserrer les liens de notre amitié.—Ah! Galehaut! si j'y manquais, combien serait mal employé ce que vous avez fait pour nous!» Elle prit alors Lancelot par la main: «Galehaut, je vous donne à toujours ce chevalier, mes droits réservés sur lui. Vous y consentez, n'est-ce pas?» Lancelot lève la main en signe d'engagement.—«Cher sire, continua-t-elle, je vous ai donné Lancelot du Lac, le fils du roi Ban de Benoïc.» Galehaut apprit ainsi le nom de son compagnon et il en ressentit une grande joie; car il avait entendu parler déjà de l'ancienne prud'homie du roi Ban de Benoïc, et des hauts faits de Lancelot.

Ce fut la première entrevue de la reine et de Lancelot, ménagée par le prince Galehaut. Ils se levèrent enfin: la nuit était arrivée, la lune éclairait toute la prairie. Ils regagnèrent la tente du roi Artus, tandis que le sénéchal faisait la conduite aux deux dames. Galehaut avertit Lancelot de les joindre avant de retourner à son camp, et pendant que lui-même accompagnerait la reine. Le roi en les revoyant demanda d'où ils venaient:—«Sire,dit Galehaut, de ces prés, où nous étions même assez peu accompagnés.» Ils s'assoient et parlent de diverses choses, la reine et Galehaut ayant peine à couvrir leur ravissement intérieur. Enfin la reine se lève et s'en va reposer dans la bretèche; Galehaut la recommande à Dieu, en lui disant qu'il s'en va partager le lit de son cher compain.

La reine, rentrée dans la bretèche et penchée sur la fenêtre, se mit à rêver à toutes les joies du cœur dont elle était inondée. Mais déjà le secret de son bonheur ne lui appartenait plus; la dame de Malehaut avait vu beaucoup, et deviné ce qu'elle n'avait pas vu. Elle approcha doucement et se prit à dire: «Comme est bonne la compagnie de quatre!» La reine entend et ne sonne mot, comme si la parole n'était pas arrivée jusqu'à elle. «Oui, reprend l'autre, bonne est la compagnie de quatre.» La reine alors se tournant: «Dites-moi pourquoi vous parlez ainsi?—J'ai peut-être été indiscrète, ma dame, contre mon désir; je sais qu'il ne faut pas être avec sa dame trop familière, si l'on tient à conserver ses bonnes grâces.—Non, vous ne pouvez rien dire qui m'empêche de vous aimer; je voussais trop sage et trop courtoise pour rien craindre de vous: dites-moi le fond de votre pensée; je le veux, je vous en prie.—Puisque vous le voulez, ma dame, j'ai dit que bonne était la compagnie de quatre, parce que j'ai vu la nouvelle liaison que vous avez faite hier avec le bon chevalier, dans le verger. Vous êtes la chose du monde qu'il aime le plus, et vous n'avez pas à vous en défendre; vous ne pouviez mieux employer votre amour.—Mon Dieu! le connaîtriez-vous? dit vivement la reine.—Je le connais si bien qu'il ne tenait qu'à moi de vous disputer sa possession; je l'ai gardé dans ma chartre privée pendant plus d'un an. Les armes vermeilles, les armes noires avec lesquelles il a vaincu les deux assemblées, c'est moi qui les lui avais fournies. Et quand l'autre jour je vous ai priée de lui mander de faire pour vous des armes, c'est que déjà je soupçonnais son cœur d'être à vous, comme à la seule dame digne de lui. Quelque temps, j'eus l'espérance de m'en faire aimer; mais il me répondit de façon à me désabuser, et dès lors je n'ai plus songé qu'à découvrir où s'adressaient toutes ses pensées. C'est pour cela que je suis venue à deux reprises à la cour.

«—Mais vous disiez que mieux valait la compagnie de quatre: pourquoi? Le secret, s'il yen a, n'est-il pas mieux gardé par trois?—Oui, sans doute.—La compagnie de trois vaut donc mieux que celle de quatre.—Ma dame, ce n'est pas ici le cas. Le chevalier vous aime, cela est certain: Galehaut le sait, ils pourront donc en parler à leur aise, quand ils seront ensemble. Mais ils ne seront pas toujours ici; ils ne tarderont même pas à s'éloigner: vous resterez, et vous n'aurez personne à laquelle vous puissiez découvrir vos pensées; vous en porterez seule tout le faix. S'il vous plaisait de me mettre en quatrième dans votre compagnie, nous nous consolerions de l'absence en parlant d'eux entre nous, comme entre eux ils ne manqueront pas de parler de nous.

«—Maintenant, dit, la reine, savez-vous quel est le chevalier dont vous parlez?—Mon Dieu! non; mais aux regards qu'il me jeta, quand il était avec vous, à la crainte qu'il témoigna d'être aperçu, vous pouvez juger s'il m'avait reconnue.—Oh! je vois que vous êtes trop subtile pour qu'on puisse espérer de vous cacher quelque chose. Vous souhaitez avoir toute ma confiance, vous l'aurez. Oui, j'aime le bon chevalier, je ne veux pas m'en défendre auprès de vous; mais si j'ai mon faix, je veux que vous portiez aussi le vôtre.—Que voulez-vous dire, ma dame? assurément, il n'est rien queje ne fasse pour mériter votre amitié.—Vous l'avez; quelle meilleure compagnie pourrais-je espérer jamais? Mais sachez-le bien, une fois engagée, je n'entends plus me séparer de vous; dès que j'aime, il n'est pas d'amitié aussi ferme que la mienne.—Nous serons donc ensemble, ma dame, toutes les fois et tant qu'il vous plaira.—Remettez-vous à moi du soin de bien établir notre intimité; et, dès ce moment, apprenez le nom du chevalier que vous avez retenu et qui m'a donné sa foi; c'est le fils du roi Ban de Benoïc, c'est Lancelot du Lac, le meilleur chevalier du monde.»

Tout en devisant ainsi, il fallut se mettre au lit. La reine voulut partager le sien avec la dame de Malehaut qui fut longtemps à s'en défendre, comme ne méritant pas un tel honneur. Ne demandez pas si elles parlèrent encore de ce qui leur tenait au cœur, avant de s'endormir. La reine demanda à son amie si elle avait déjà mis son amour en quelque lieu. «Non: je n'aimai qu'une seule fois, et ce fut seulement en pensée.» Elle entendait parler de Lancelot qu'elle avait un instant éperdument aimé. La reine se confirma alors dans son projet: mais elle n'en voulut rien dire avant de savoir dans quelle disposition se trouverait Galehaut.

Elles se levèrent au point du jour et se rendirent à la tente du roi pour faire bonne compagnieà monseigneur Gauvain: «Éveillez-vous, sire, dit la reine en riant, c'est en vérité trop de paresse de dormir encore.» Puis, prenant avec elle une nombreuse suite de dames et demoiselles, elle vint à l'endroit où elle avait donné les premiers gages d'amour. «C'est, dit-elle à la dame de Malehaut, le lieu que je préférerai maintenant à tous les autres. Là m'a-t-il été permis de bien connaître les deux plus vaillants chevaliers de la terre! Avez-vous remarqué tout ce qu'il y a de beau, de grand, de généreux dans Galehaut? J'entends bientôt lui conter comment nous sommes devenues amies inséparables, et j'ai l'assurance qu'il en aura grande joie.»

Quand elles revinrent à la tente du roi, elles y trouvèrent Galehaut, et la reine ayant saisi l'occasion de le prendre à part: «Galehaut, dit-elle, au nom de ce qui vous est le plus cher au monde, dites-moi si vous aimez d'amour dame ou demoiselle?—Non, ma dame.—Voici pourquoi je vous fais cette demande: j'ai placé mes amours à votre volonté; j'entends placer les vôtres à la mienne, c'est-à-dire en dame belle, courtoise et sage, d'assez haute condition, revêtue d'assez grands honneurs.—Ma dame, vous pouvez vouloir; mon cœur et mon corps sont à vous: veuillez dire quelle est cette dame dont vous entendez me rendre l'ami.—D'icivous pouvez la voir; c'est la dame de Malehaut.»

Elle lui conte alors comment la dame avait surpris leur secret, et comment elle avait, pendant un an, retenu Lancelot dans sa prison. «Je la sais la meilleure et la plus loyale dame du monde; voilà pourquoi je désire que vous vous engagiez d'amour l'un envers l'autre. Le plus sage des chevaliers ne doit-il pas avoir la plus sage des amies? Quand vous serez en terres lointaines, vous et mon chevalier, vous pourrez parler en commun de ce que votre cœur aime, de ce qui sera dans le fond de votre pensée. Et cependant, nous qui serons restées, aurons plus de courage à supporter nos maux; nos joies seront communes, nos peines et nos espérances.

«—Je vous l'ai dit, ma dame, reprend Galehaut, vous avez le corps, vous avez le cœur.» Alors la reine appela la dame de Malehaut; «Êtes-vous, lui dit-elle, disposée à faire ce qui me plaira?—Assurément, ma dame.—Je vous donne donc, cœur et corps, à ce chevalier. Y consentez-vous?—Ma dame, vous pouvez faire de moi comme de vous-même.—Donnez-moi tous deux la main. Galehaut, je vous donne à cette dame, en sincère et loyal amour. Et vous, dame de Malehaut, je vous donne à ce chevalier, comme à celui qui désormais auravos plus douces pensées.» Tous deux déclarèrent s'y accorder: la reine les fit entrebaiser, et ils convinrent d'aviser aux moyens de se voir le plus secrètement et le plus souvent possible.

Cela fait, ils retournent à la tente du roi qui les attendait pour se rendre à la messe. Après le service et le manger du matin, ils vont tenir bonne compagnie à monseigneur Gauvain: ils vont visiter les chevaliers blessés dans les dernières assemblées, Galehaut tenant d'une main la dame de Malehaut, de l'autre la reine. Enfin, ils conviennent de se réunir la nuit prochaine, ainsi qu'ils avaient fait la veille, et à la même place. «Je resterai, dit la reine, avec le roi, pendant que vous avertirez votre ami de se mêler à la foule des chevaliers; comme on l'a vu rarement, personne ne s'occupera de lui; et quand l'assemblée se dispersera petit à petit, nous pourrons, sans éveiller les soupçons, gagner l'endroit que vous savez.»

Galehaut ne manqua pas de mettre son ami au courant de ces conventions. Quand la nuit fut proche, il avertit son sénéchal de passer dans la prairie avec Lancelot, dès que lui-même aurait rejoint le roi et la reine. Il se rendit d'abord chez le roi; on se mit à table, et, quand les nappes furent levées, la reine proposa aux dames une promenade dans les prés. Tous partirent ensemble, le roi, la reine, les chevaliers, les dames.Bientôt la reine ralentit son pas pour attendre la dame de Malehaut, et plusieurs dames et demoiselles. Le sénéchal et le Bon chevalier se perdirent dans la compagnie du roi, puis, comme sans dessein, suivirent lentement le sentier qui les menait à l'endroit où les deux dames les avaient déjà devancés. Que vous dirai-je de plus? Ils y demeurèrent près d'une heure, sans qu'il soit bien à propos de répéter leur conversation. Au lieu de parler, il ne fut question entre eux que de baisers, embrassements et douces étreintes, avant-coureurs de joies plus grandes. Il fallut trop tôt penser à rejoindre: les dames retournèrent vers le roi, Lancelot et Galehaut regagnèrent leur tente. Les jours suivants, mêmes rencontres secrètes; jusqu'à ce que messire Gauvain, se trouvant en état de chevaucher, remercia le roi, la reine et les dames de la bonne compagnie qu'on lui avait faite, et remontra au roi combien il était de son intérêt d'attacher à sa maison le prince Galehaut et son ami, le Bon chevalier: «Vous leur devez beaucoup, sire oncle, et vous avez tout à espérer de leur service.» Mais Galehaut, quand le roi lui en parla, répondit qu'il avait grand besoin de retourner en Sorelois, après une absence aussi longue; il promit seulement de revenir dès qu'il aurait mis ordre à ses propres affaires.

Ne demandez pas si les dernières entrevues deLancelot et de Galehaut avec leurs dames furent mêlées de soupirs et de larmes. On se promit bien de saisir toutes les occasions de retour. Puis la reine, mettant le roi à raison, le faisait insister près de la dame de Malehaut, pour la retenir à la cour. «C'est, disait-elle, une dame sage, prudente et bien aimée de tous: je pense qu'elle ne vous refusera pas, par affection pour moi.» Le roi approuva la pensée de la reine, et la dame de Malehaut, après un semblant de résistance, consentit à ce que le roi voulait bien lui demander.

Galehaut, ayant pris congé du roi Artus, emmena Lancelot dans son pays de Sorelois, situé entre le royaume de Galles et les Îles étranges. Il tenait cette terre non d'héritage, mais pour l'avoir conquise sur Glohier, neveu du roi de Northumberland. Le roi Glohier avait, en mourant laissé une belle fille: Galehaut la faisait élever avec grand soin et pensait à lui rendre son patrimoine, en la mariant à Galehaudin, un sien neveu, dès qu'il serait en âge d'être armé chevalier[54].

Le Sorelois était la plus plaisante de toutes les terres contiguës à la mer de Bretagne; il abondait en rivières, en bois, en terres fertiles. Il confinait aux domaines du roi Artus, et Galehaut se plaisait à y séjourner, parce qu'il y prenait le déduit des chiens et des oiseaux. La mer le bornait d'un coté, de l'autre, une rivière nommée Asurne[55], large, rapide et profonde, qui aboutissait à la mer. On y trouvait des châteaux, des cités, des forêts, des montagnes. Pour y pénétrer, il fallait passer par deux chaussées qui n'avaient que trois coudées de large et plus de sept mille et cinquante coudées de long[56]. À l'entrée et à la sortie se dressait une forte tour défendue par un chevalier de prouesse éprouvée, et par dix sergents armés de haches, de lances et d'épées. Quiconque demandait à passer était tenu de combattre le chevalier et les dix sergents.S'il forçait le passage, on inscrivait son nom à l'entrée de la tour, et dès-lors il devait faire le service de celui qu'il avait vaincu, jusqu'à ce qu'il plût à Galehaut d'envoyer un de ses chevaliers pour le remplacer. S'il était vaincu, le chevalier le retenait prisonnier. Ces chaussées avaient été établies au temps de Glohos, le père de Glohier, par crainte des ennemis du dehors. Auparavant, on arrivait en Sorelois en bateaux et navires; mais à partir du temps où Merlin prophétisait jusqu'au terme des temps aventureux, c'est-à-dire durant mille et six cent quatre-vingt-dix semaines[57], on ne pouvait entrer en Sorelois que par les chaussées, défendues comme on vient de voir[58].

C'est dans le Sorelois que Galehaut retint longtemps son ami. Mais tous les déduits auxquels ils pouvaient se livrer à leur gré leur seraient devenus bientôt à charge, sans l'amitié qui les unissait, et la douceur qu'ils trouvaient à s'entretenir de leurs amours. Personne, dans le royaume deLogres, ne savait où résidait Galehaut, sinon les deux rois qui avaient été garants, et seuls aussi connaissaient le nom du chevalier que Galehaut y avait conduit. Mais les jeux, les plaisirs, les déduits d'oiseaux, de chiens ou de filets ne pouvant les distraire, ils seraient revenus à la cour du roi Artus, sans la crainte d'éveiller les soupçons de ceux qui entouraient la reine: les bonnes dispositions du roi ne les rassuraient pas, et ils attendaient avec impatience l'annonce de nouvelles assemblées pour avoir occasion de montrer leur prouesse et justifier le choix des dames de leurs pensées.

Il y avait un mois qu'ils étaient en Sorelois, quand la Dame du lac envoya vers Galehaut un jeune valet qu'elle le pria de nourrir, jusqu'au moment de l'armer chevalier. C'était Lionel, le fils aîné du roi Bohor de Gannes. Lancelot n'eut pas de peine à le reconnaître; il avait longtemps vécu avec lui chez la Dame du lac. Quand Lionel vint au monde, sa mère remarqua sur son sein une tache vermeille en forme de lion: de là le nom qu'elle lui avait donné. Quand elle avait voulu l'embrasser, il avait passé lui-même ses petits bras autour de son cou, en serrant comme s'il eût voulu l'étrangler. C'était le présage de sa prouesse, ainsi que le témoigne l'histoire de sa vie. La marque lui demeura jusqu'au jour où il combattit le lion couronné de Libye, dont iloffrit la peau à messire Yvain de Galles. Mais ici le livre laisse Galehaut, Lancelot et Lionel, pour revenir au roi Artus et à messire Gauvain.

Après le départ de Galehaut, le roi Artus était revenu dans ses domaines, constamment occupé à redresser les torts, à rendre à tous bonne justice, à bien employer ses largesses. De Londres, de Kamalot, de Carduel, il était passé à Carlion, la ville qui lui agréait le plus. Il y tint cour enforcée pendant quinze jours.

Les fêtes touchaient à leur fin, et la reine, qui ne souhaitait rien tant que le retour de son ami, pensait avoir trouvé l'occasion d'une assemblée nouvelle, quand un incident inattendu vint rejeter à d'autres temps l'accomplissement de ses vœux les plus chers. Le roi Artus, assis un jour à table au milieu de ses chevaliers, était tombé dans une rêverie qui lui avait fait tout oublier, et les mets et les convives. La main appuyée sur l'ivoire de son couteau, il soupirait; des larmes coulaient de ses yeux. Keu le sénéchal s'en aperçut le premier, et le fit aussitôt remarquer à messire Gauvain, à messire Yvain, à Lucan le bouteiller, à Sagremor le desréé, à Giflet le fils de Do. Messire Gauvain appelant un valet: «Va,dit-il, à cette demoiselle qui verse devant le roi; prends de ses mains la coupe et dis-lui de venir me parler.»

Cette demoiselle était Laure de Carduel, fille d'un roi de Norvègue, jadis bouteiller du royaume de Logres, et d'une sœur du roi Artus. Elle était aimée de la reine, et le roi se plaisait à lui voir remplir l'office de son père.

Quand elle fut devant messire Gauvain: «Belle cousine, lui dit-il, allez dire au roi que nous le prions de nous apprendre pourquoi il rêve si longtemps, et quel conseil nous pourrions lui donner.» Laure revint au roi, bien empêchée de remplir ce message. Elle s'agenouilla, et, n'osant parler, saisit la nappe et la tira vivement devant elle. Le couteau échappa de la main d'Artus, qui, tout surpris, regarda la demoiselle: «Sire, dit-elle, messire Gauvain me charge de vous demander ce qui vous rend soucieux, et si vos hommes liges ne pourraient vous aider de leur conseil.

«—Retournez, et dites à ceux qui vous envoient qu'ils auraient mieux fait de ne pas vous donner ce message. Puisqu'ils veulent me faire parler, ils sauront que je pensais à leur honte.»

Laure rendit la réponse; les chevaliers, d'abord interdits, se levèrent de table et s'étant approchés du roi: «Sire, vous nous avez dit quevous pensiez à notre honte: nous vous prions, comme notre seigneur lige, de nous apprendre comment nous avons mérité un tel reproche.

«—Je vais vous le dire. Oui, c'est à vous grande honte d'avoir oublié le vœu que vous aviez fait de ne revenir céans qu'après avoir eu nouvelles du preux chevalier aux armes vermeilles qui, plus tard, fit ma paix avec Galehaut. Vous êtes revenus sans lui, et vous n'en savez rien encore. N'est-ce pas là le fait de parjures et de foi-mentis?

«—Sire roi, répond messire Gauvain avec un calme apparent, vous avez droit; mais vous seriez à votre tour à blâmer, si vous pouviez supporter dans votre maison des chevaliers parjures et foi-mentis. Vous donc, chevaliers, écoutez-moi.» Et s'avançant près d'une fenêtre d'où l'on découvrait un moutier: «Que Dieu ni les saints ne me protégent, si je rentre dans la maison de monseigneur le roi avant d'avoir trouvé le Chevalier vermeil. Que ceux qui avaient, une première fois, entrepris la même quête, me suivent, si tel est encore leur plaisir!» Cela dit, il sort: ceux qui l'entendent et l'avaient accompagné dans la quête précédente, s'engagent comme lui à ne pas revenir avant d'avoir recueilli des nouvelles du chevalier. Ils étaient quatorze dans la salle; les autres étaient dans leurs terres.

Le roi ne tarda pas à regretter ses paroles. En se levant de table, il va chez la reine et la prie de faire en sorte de retenir Gauvain. La reine court aussitôt à l'hôtel de messire Gauvain et le trouva déjà couvert de ses armes, sauf la tête et les mains. «Beau neveu, lui dit-elle, est-il vrai que vous recommenciez votre quête?—Rien n'est plus vrai, dame.—Je viens, par la foi que vous me devez, vous demander un don.—Dame, sachez auparavant que, pour tous les royaumes du monde, je ne consentirais à demeurer.—Comment! beau sire, se peut-il que pour vous enquérir d'un chevalier inconnu, vous laissiez votre oncle le roi Artus, accablé de douleur et du regret d'avoir trop légèrement parlé? Attendez au moins que vous ayiez réuni les quarante chevaliers, vos premiers compagnons.—Pour ceux-là, dit messire Gauvain, c'est leur affaire, non la mienne; qui voudra rester sous l'injure des paroles du roi, demeure! pour moi, je n'entends revenir qu'après avoir vu de mes yeux le chevalier auquel nous devons la paix.»

La reine voit bien que rien ne lui ferait changer de résolution: «Dites au roi, fit encore messire Gauvain, que je ne renoncerai à la quête entreprise que dans le cas où il aurait à craindre d'être honni ou déshérité[59].»

Il demande son heaume, et se dispose à monter à cheval. «Ah! beau neveu! lui dit encore la reine, vous ne savez quel chemin pourra vous mieux conduire au but de votre quête. Écoutez-moi, mais auparavant promettez de ne parler à personne de ce que je vais dire. Vous ferez sagement de joindre Galehaut; il doit vivre dans la compagnie du Chevalier vermeil, et celui-ci n'est autre que Lancelot du lac, le vainqueur de la Douloureuse garde.»

Elle s'éloigna, craignant d'en avoir trop dit, et laissant messire Gauvain satisfait de ce qu'il venait d'apprendre. On lui amena son cheval, il monta, pendit l'écu à son cou, prit une lance de la main de ses écuyers et s'éloigna, suivi de dix-neuf des quarante chevaliers qui s'étaient une première fois engagés à la même quête. Leurs noms étaient: Yvain de Galles, Brandelis, Keu le sénéchal, Sagremor le desréé, Lucan le bouteiller, Gosouin d'Estrangor, Giflet le fils Do de Carduel, Gladoalin de Kaermur, Galegantin le Gallois, Caradoc-Briebras, Caradigais, Yvain de Lionel, le duc Taulas, Conan de Kaert, Greu leroux chevalier, Adam le bel, Galeschaus, le valet de Nort et le roi Ydier.

Arrivé devant une borne qu'on appelait lePerron Merlin, où Merlin avait occis les deux enchanteurs[60], messire Gauvain dit à ses compagnons: «Seigneurs, si vous m'en croyez, nous nous séparerons ici. Partout où l'aventure nous conduira, nous demanderons nouvelles des chevaliers errants qui seront passés; et quand nous serons de retour chez monseigneur le roi Artus, nous dirons sincèrement ce que nous aurons vu et fait, soit à notre honneur, soit à notre désavantage.»

Tous le promirent; en se séparant, ils eurent soin, pour n'être reconnus de personne et pour se reconnaître entre eux, de retourner leurs écus de façon qu'on ne distinguât pas les couleurs dont ils étaient peints et les attributs qui pouvaient y être tracés.

Suivons d'abord les pas de messire Gauvain. Il chevaucha deux jours sans rien voir qui soit à redire. On était au mois de juillet, le ciel était pur, le temps serein, la terre verte et fleurie.Enfin, à la descente d'une montagne, il aperçoit d'assez loin quatre chevaliers armés. Un d'entre eux quitte ses compagnons, arrive au galop sur lui la lance en arrêt, sans prendre le temps de le défier. Messire Gauvain se prépare à bien le recevoir; mais l'autre se contente de saisir son cheval par le frein; le cheval se dresse, peu s'en faut qu'il ne se renverse en arrière, et messire Gauvain reconnaît Sagremor: «Eh quoi, Desréé, lui dit-il, c'est à moi que vous en voulez?—Ah! sire, pardonnez: je ne vous avais pas reconnu.—Je l'ai bien vu, de par Dieu! mais le mal n'est pas grand. Quels chevaliers étaient avec vous?—Vous allez les reconnaître; c'est messire Yvain, c'est Keu le sénéchal, c'est Giflet le fils Do. Après nous être séparés, nous nous sommes rencontrés hier, à l'issue d'un carrefour à sept voies.»

Les trois autres chevaliers en approchant furent ravis de se retrouver avec messire Gauvain; comme, sans le vouloir, ils s'étaient rejoints, ils convinrent de chevaucher quelque temps de compagnie.

Les voilà devisant, riant, gabant; mais étonnés de tant cheminer sans aventures. Enfin, à la descente d'un tertre, dans une grande plaine limitée par une forêt, leurs yeux s'arrêtent sur un grand pin qui couvrait de son ombrage une fontaine. Bientôt ils voient accourir au galop unécuyer portant sur son épaule une liasse de lances. Arrivé devant la fontaine, l'écuyer descend, délie le faisceau et dresse les lances autour du pin; il ôte de son cou un écu noir goutté d'argent, et le suspend par la guiche[61]à l'une des branches. Cela fait, et sans descendre de cheval, l'écuyer pique des deux, et rentre dans la forêt d'où il venait de sortir.

De la même forêt, mais par une autre voie arrive presque aussitôt un chevalier entièrement armé qui regarde les lances rangées autour du pin, s'arrête, délace son heaume et descend: quand il voit l'écu suspendu aux branches, il gémit, soupire et verse des larmes. Un moment après, il semble consolé, relève gaiement la tête et donne les signes d'un vif contentement.

«En vérité, dit le sénéchal, si ce chevalier n'est pas fou, je ne crois pas qu'il y en ait au monde.—La chose est étrange en effet, dit messire Gauvain; comment deviner ce que cela signifie?—Rien de plus facile, répond Keu; je vais aller le demander. Si le chevalier refuse de parler, je saurai bien le mettre à raison.—L'amende, s'écrie Sagremor, est de mon droit; c'est moi qui dois ordinairementsortir le premier des rangs, et de là mon surnom de Desréé[62].—Sagremor a le droit pour lui,» disent en riant les autres.

Keu cède en murmurant, et Sagremor arrive devant la fontaine: «Beau sire, dit-il, quatre chevaliers arrêtés à l'entrée de la plaine désirent savoir qui vous êtes, et pourquoi vous passez ainsi du deuil à la joie.—Beau sire, répond l'autre sans le regarder, vos quatre chevaliersn'ont rien à voir dans ce que je fais: je ne demande pas leur compagnie.—Cela ne peut passer ainsi.—Comment donc cela passera-t-il? Entendez-vous m'obliger à dire ce qui ne vous touche en rien?—Oui; vous parlerez, ou vous vous défendrez.»

L'inconnu lace aussitôt son heaume, remplace l'écu blanc au noir quartier qu'il portait, par celui qui était suspendu à l'arbre, non sans gémir et sans verser de nouvelles larmes: il empoigne la plus forte des lances que le valet avait apportées et attend Sagremor. Celui-ci rompt son glaive sur l'écu noir goutté d'argent, mais dès la première atteinte il est jeté des arçons. En même temps l'inconnu saisit le frein, frappe rudement le cheval, et le fait galoper à vide du côté de la forêt.

Rien ne se peut comparer au dépit, à la confusion de Sagremor. Keu, charmé de sa mésaventure, dit en riant à messire Gauvain: «Ne pensez-vous pas que Sagremor aurait pu ne pas tant se presser?» À son tour il broche des éperons, et raille encore en passant le pauvre Desréé: «Vous avez votre droit, Sagremor: êtes-vous content?»

Mais il allait être payé de la même monnaie. Le chevalier du Pin, qu'il interrogea et défia de même, répondit en lui faisant mesurer la terre, et en chassant son cheval du côté de la forêt.Giflet, messire Yvain veulent venger leurs compagnons: ils sont comme eux abattus, et privés de leurs chevaux. Messire Gauvain, tout en admirant la prouesse du chevalier du Pin, ne vit pas sans un violent chagrin la mésaventure de ses amis. «À Dieu ne plaise, dit-il, que je ne les venge ou ne partage leur sort!» Il empoignait un glaive et allait brocher des éperons, quand il voit sortir de la forêt un gros nain bossu, monté sur un énorme cheval à selle dorée: il portait sur l'épaule une forte gaule[63]de chêne nouvellement coupée: «Attendez, sire, dit Giflet à messire Gauvain, voyons ce qui va arriver.» Le nain s'arrête devant la fontaine, se dresse sur la selle et, de la gaule qu'il tient à deux mains, frappe à coups redoublés le chevalier, qui reprend avec le nain le chemin de la forêt, sans essayer de résister.

«Je n'ai rien vu dans ma vie d'aussi étrange, dit messire Gauvain. Jamais tel prud'homme ne fut maltraité par une si vile pièce de chair. Je veux savoir quel est ce chevalier.—Avant tout, fait le sénéchal, veuillez, messire Gauvain, penser à nos chevaux et nous les renvoyer si vous les rejoignez; autrement nous sommes condamnés à rester ici.» Gauvain fait un signe de consentement, détache un des freinsque le chevalier du Pin avait jetés sur les branches après avoir chassé les chevaux, et broche vers la forêt. Il rejoignit bientôt le cheval d'Yvain qu'il remit sur la trace de son maître en laissant aux deux autres chevaliers le soin de retrouver les leurs.

Il reconnut leséclos[64]du chevalier et du nain: mais la nuit vint, il cessa de les voir, descendit et s'endormit au pied d'un chêne. Le lendemain, au sortir du bois, il trouve dans une prairie belle et riante un riche pavillon tendu. Il approche de l'entrée, et sans descendre avance la tête: une belle demoiselle était à demi couchée sur un lit somptueux; sa pucelle passait un peigne d'ivoire incrusté d'or dans ses longs cheveux blonds qui flottaient sur ses épaules[65]; une autre pucelle lui présentait d'une main un miroir, de l'autre un chapelet de fleurs. Gauvain lui souhaita le bonjour. «Dieu, répond-elle, vous le donne également, si vous n'êtes de ces mauvais garçons qui ont laissé battre le bon chevalier!—Demoiselle,que je sois ou non de ceux-là, veuillez me dire quel est ce bon chevalier, et pourquoi il se laissait frapper par un vilain nain.—Taisez-vous! vous êtes, je le vois, de ceux que j'ai dit. Dieu vous envoie honte!» Et comme elle achevait ces mots, messire Gauvain sentit son cheval bondir sous lui, et tomber sans vie. Il regarde et voit le nain qui avait enfoncé dans les flancs de l'animal une longue épée. Outré de colère, messire Gauvain se débarrasse, saisit le nain, le frappe du poing, le soulève et l'attache avec son licou à l'une des colonnes du pavillon: «Ah! criait le monstre, ma mère me l'avait bien dit.—Qu'avait-elle dit, ta mère?—Que je serais tué par une méchante merde, la plus puante du monde.—C'est fort bien; tu es mort en effet, si tu ne dis quel est ce chevalier qui pleurait et riait, et qui s'est laissé battre par toi.—Je le dirai, si tu promets de combattre contre un meilleur que lui, et qui aura pour lui le droit.» Gauvain réfléchit un instant, il sentait le danger de soutenir une mauvaise cause; mais il désirait tant de faire parler le nain qu'il promit ce qu'on lui demandait.

Le nain alors: «Ce chevalier se nomme Hector, et sa prouesse est déjà bien éprouvée. Laissez votre miroir, pucelle, et allez le quérir.» La pucelle obéit, lève un pan de la tente,descend dans une grotte et reparaît bientôt tenant par la main un chevalier en cotte d'armes, jeune, blond et de bonne grâce; bien qu'il eût le visage camoussé par les mailles du haubert qui avaient plié sous le bâton du nain. «Voilà celui que tu as vu combattre à la fontaine, dit le nain; et la demoiselle ici couchée est ma nièce, fille unique d'un riche homme, vassal de ma dame de Roestoc. Durant la guerre que soutient ma dame, ce mien frère reçut une blessure mortelle. Avant de rendre l'âme, il me fit approcher et me donna la garde de sa fille unique et la disposition de son héritage[66]. Or ma nièce s'est éprise de ce chevalier qui, de son côté, n'aime rien autant qu'elle. Comme je ne voulais pas sitôt remettre à ma nièce l'héritage paternel, dès que je m'aperçus de leur amour, je déclarai que s'ils voulaient un jour être l'un à l'autre, ils devaient attendre qu'il me plût de les unir; et qu'autrement, ma nièce n'entrerait jamais en possession des domaines dont j'avais la garde. Lebaron qui poursuit ma dame de Roestoc est un chevalier voisin, nommé Segurade, auquel, jusqu'à présent, personne n'a pu faire rendre les armes. Il a demandé la main de ma dame, qui, ne le trouvant ni assez jeune, ni assez haut homme, l'a toujours refusé. Pour contraindre sa volonté, il a commencé contre elle une guerre cruelle, avec l'aide non pas tant de sa parenté que des jeunes chevaliers attirés par son renom de prouesse et de largesse. Il a donc brûlé, ravagé ses terres, et les gens du pays, désolés de ces courses continuelles, sont allés trouver Madame et l'ont menacée de l'abandonner, si elle refusait de s'accommoder. Madame de Roestoc, d'après le conseil de son parent le plus âgé, a donc enfin promis d'épouser dans un an Segurade, s'il continuait à outrer tous les chevaliers qui se présenteraient pour disputer sa main. Segurade, plein de confiance dans sa prouesse, a consenti ce délai d'une année; cependant, il a soin de faire garder tous les passages qui conduisent à la terre de Roestoc, pour arrêter les chevaliers qui viendraient tenter de lui disputer Madame.

«D'un autre côté, ma nièce et ce chevalier étaient impatients du retard que je mettais à leur union. Je voulais au moins attendre le terme consenti par Segurade, pour savoir aujuste si je deviendrais son homme lige; mais Hector eût donné un de ses yeux pour se mesurer avec lui, et ma nièce, qu'effrayaient les grands récits de la prouesse de Segurade, avait défendu à son ami de le défier, sans son exprès congé. Elle fit même ouvrer un écu noir goutté d'argent, qu'elle se réserva de garder, en lui recommandant de ne répondre à aucun défi avec un autre écu que celui-ci, lequel signifie douleur et larmes. Hector, de son côté, avait trop de confiance en sa prouesse, pour ne pas espérer de vaincre Segurade, s'il pouvait se rencontrer avec lui. Comme il était dans ces pensées, il lui arriva de songer qu'il était venu tout armé au pin de la fontaine où je le trouvai ce matin: que là devait se rendre Segurade, après y avoir convoqué une grande assemblée. Il en était ravi de joie, mais quand en levant les yeux vers les branches de l'arbre, il apercevait une nuée semée de petites étoiles sans clarté, il en ressentait une grande tristesse: et, cependant, il emportait le prix de l'assemblée. Hector alla raconter ce qu'il avait rêvé à son amie; elle lui soutint que tout songe était mensonge, et que le vainqueur de Segurade n'était pas encore né.—Cela, pensa-t-il, j'espère le savoir bientôt. Il se leva donc le lendemain au point du jour, comme j'étais déjà au moutier; car tu sauras que jen'ai pas manqué la messe une seule fois dans ma vie. Il prit ses armes et les fit porter du château où nous étions à la fontaine du Pin, sans m'en prévenir. Mais ma nièce l'avait vu sortir; elle accourut au moutier, et m'indiqua l'endroit où il ne devait pas manquer de se rendre, en mémoire de son rêve. Moi, ne voulant pas perdre ma messe, je fis avertir un de mes écuyers de monter mon meilleur coureur, et d'aller poser autour du pin un faisceau de lances, et sur une branche l'écu noir goutté d'argent. Car je prévoyais, qu'en voyant les lances et l'écu, Hector n'irait pas chercher plus loin Segurade, et qu'il se contenterait de l'attendre. L'écuyer arriva le premier, et quand Hector passa avec l'intention d'aller trouver Segurade, il remarqua le faisceau de lances de son rêve, et s'arrêta, persuadé que là devait avoir lieu l'assemblée qu'il attendait. Puis, en jetant les yeux sur l'écu goutté d'argent, il crut voir l'accomplissement du présage sinistre de la nue semée d'étoiles sans éclat, et il pleura d'avoir, en allant combattre Segurade, provoqué le courroux de son amie. Mais la victoire que la vision lui avait promise lui rendait l'espérance et sa première gaieté. Pour moi, dès que j'eus entendu la messe, je montai et j'arrivai à la fontaine où, l'ayant retrouvé, je l'ai châtié, battu, ramenécomme tu as vu. Il n'avait garde de résister, car il sait que je puis décider de son malheur ou de sa joie.

«Voilà, je pense, continua le nain, ce que tu désirais savoir. Maintenant, tu as promis de combattre un chevalier plus fort que lui, c'est-à-dire Segurade, qui a le droit pour lui, puisqu'il ne fait que répondre au défi de chevaliers qui n'ont rien à lui reprocher. Mais je n'ai pas la moindre confiance dans ta prouesse; et je te crois plutôt le dernier et le plus vil des hommes.»

Messire Gauvain le laissa dire et le détacha du poteau, tout en ayant grand regret de son cheval. Un valet vint avertir que le souper était prêt: le nain se mit à table et fit signe à messire Gauvain de prendre place à son côté. Les nappes ôtées, et comme on allait se lever, une pucelle descendit de son palefroi à l'entrée du pavillon, et vint présenter des lettres au nain.

«En vérité,» dit-il après avoir brisé la cire et lu, «les femmes sont étranges. Ma dame ne m'ordonne-t-elle pas de courir sans délai à la recherche du roi Artus, et de lui amener messire Gauvain pour champion! Que j'aie le temps d'aller et venir, peu lui importe: que je trouve messire Gauvain qui ne vient pas dans l'année trois fois en cour, elle n'en fait pas le moindre doute. Par mon Dieu! au lieu de couririnutilement, je vais lui conduire ce chevalier, tout vil et méprisable qu'il soit.»

Gauvain souriait, Hector souffrait pour lui. On apporte les armes, la demoiselle et les pucelles en revêtent nos deux chevaliers. «Vous espérez apparemment séjourner, dit le nain à Gauvain, pour défaut de cheval; mais je vous en donnerai un meilleur que le vôtre.» Le cheval arrive, gros, fort et bien taillé. Tous montent; Gauvain, Hector, le nain, la demoiselle et ses pucelles; trois écuyers portent les écus et une liasse de lances.

Le château de Roestoc où ils se rendaient était éloigné de plusieurs journées. En passant un cours d'eau, ils voient avancer vers eux deux chevaliers armés et trois sergents portant haubergeon, hache et épée. «Voilà les gens de Segurade, dit le nain; ils gardent les marches de la terre de Madame. Défendez-nous, Hector: car, pour ce mauvais chevalier, il vaudrait bien autant qu'une chambrière.» Hector obtient l'agrément de son amie, prend de ses mains l'écu, saisit un glaive et attend au passage d'une haie les chevaliers de Segurade. Le combat ne fut pas long: le premier fut lancé rudement à terre; les autres, voyant Hector mettre la main à l'épée, prirent ensemble la fuite.

«Hector, dit alors le nain, vous êtes un prud'homme. Et que serions-nous devenus si nousn'avions eu que ce vil chevalier pour nous défendre!» Plus loin, devant une chaussée levée entre un marais et un plessis ou parc fermé de murs, le nain, qui chevauchait en avant, distingue trois chevaliers et trois sergents. «Voilà, dit-il, encore des hommes de Segurade: Hector, je vous en prie, défendez-nous.» Hector reprend son écu, son glaive, va au-devant des chevaliers et renverse le premier; les deux autres saisissent les rênes de son cheval, et les sergents le frappent à coups redoublés. D'un revers d'épée, Hector fait tomber la main qui retenait le frein, et fend la tête du troisième. Les sergents épouvantés reculent, et, quand il les a poursuivis assez loin, il s'arrête attendant ses compagnons, détache son écu, lève son heaume pour s'éventer, et reçoit de nouveau les félicitations du nain.

Ils croisèrent encore, un peu plus avant, un chevalier accompagné de trente sergents, armés, comme les vilains, d'haubergeons, de lances et d'épées. Hector ne soutint pas leur premier choc; il tomba, mais, bientôt relevé, il parvint à blesser le chevalier en se débarrassant de toute cette piétaille, à la grande satisfaction de Gauvain qui avait arrêté son cheval, et le lui présenta quand il voulut remonter. «Maudite l'heure, dit le nain, où naquit ce mauvais chevalier! Est-ce en tenant les chevaux, dans votre pays, qu'on acquiert honneur et louange?—Sire, au nom du ciel, dit Hector à Gauvain, ne lui répondez pas.»

Comme ils approchaient de Roestoc, et qu'ils dînaient auprès d'une belle fontaine, le nain appelle la pucelle qui lui avait apporté les lettres, et l'avertit d'aller prévenir la dame de Roestoc de leur prochaine arrivée. «Vous la prierez aussi de venir au-devant de nous, pour obtenir de ma nièce qu'elle laisse Hector combattre Segurade; car Madame n'aurait qu'une piteuse assistance du champion que je lui amène.»

La pucelle obéit, et la dame de Roestoc arriva sur un palefroi amblant, accompagnée de son sénéchal et de nombreux chevaliers. Grohadain le nain après l'avoir saluée dit: «Ma dame, j'ai honte de n'avoir pas mieux trouvé que ce chevalier.—Il n'y a pas grand mal, répond la dame, si votre belle nièce veut bien, pour l'amour de moi, permettre à son ami le preux Hector de prendre en main ma défense.—Pour cela, Madame, répond la nièce, ne l'espérez pas; ce serait envoyer mon ami à la mort, et j'aimerais mieux renier Dieu.—Ainsi, reprit la dame, me voilà chétive et délaissée!—Oh! Madame, dit le bon sénéchal, ne désespérez pas. Le champion qui consent à vous défendre est de haute mine, et s'il n'était prud'homme il ne vous offrirait pas de jouter contre Segurade. Pensez à le remercier.»

La dame essuya ses larmes, et s'avançant vers messire Gauvain: «Chevalier, soyez le bienvenu!—Et à vous, Madame, Dieu donne bonne aventure[67]!—Grand merci! Avez-vous l'espoir de vaincre Segurade?—Cela, je ne puis le dire.—Vous ne pouvez? Que je suis malheureuse!—Eh Dieu! Madame, fait le sénéchal, qu'avez-vous encore?—Ce chevalier ne peut me promettre de vaincre Segurade.—Il parle sagement: comment pourrait-il compter sur ce qui est en la main de Dieu?»

Devisant ainsi, ils arrivent à Roestoc. On désarme messire Gauvain et Hector; on les introduit dans une salle fraîchement jonchée. Plus Hector regarde son compagnon, plus il est frappé de sa haute mine et de sa noble tenue; mais il craindrait de faire acte de vilenie s'il lui demandait son nom.

Les tables sont dressées et le manger servi. Comme ils étaient assis, arrive un écuyer qui sans descendre de cheval approche assez près de la salle pour être entendu: «Dame, dit-il, Monseigneur apprend que vous avez trouvé champion. Il est prêt à le combattre, et lui accorde trois jours pour dernier délai.» Le sénéchal répond: «Vous direz à votre seigneur que notre chevalier, quoique fatigué du voyage, seraprêt au terme indiqué.—Comment! fait l'écuyer, votre champion est las pour si peu! Monseigneur Segurade ne le serait pas, après avoir mis à merci deux, trois ou quatre de vos meilleurs champions.—Dites ce qu'il vous plaira: tel demande aujourd'hui la bataille qui pourra bien regretter de l'avoir désirée.»

L'écuyer s'éloigne, on se remet au manger. Quand les tables sont levées, messire Gauvain voit dix lances réunies au bout de la salle. Il prend le bois le plus fort, en essuie le fer, en rogne le bois d'un grand pied. Il fait ensuite la revue de ses armes; l'écu, la guiche et la courroie étaient en bon état. Plus le sénéchal le suit des yeux, et plus sa confiance augmente dans le nouveau chevalier.

Messire Gauvain, le troisième jour, se rendit de grand matin au moutier, avant le service de Notre-Seigneur. La dame de Roestoc arriva avec le sénéchal un peu plus tard. Elle vit son chevalier pieusement agenouillé devant le crucifix, et sa contenance lui parut digne et belle.«Madame, lui dit le sénéchal, nous ne savons quel est votre défenseur; mais je le tiens à prud'homme; vous feriez que sage de lui offrir de vos drueries[68], souvent une telle avance faitmerveille sur les grands cœurs.» La dame charge une pucelle de lui apporter son écrin. Elle en tire une courroie à rainures d'or[69], un fermail ciselé en or d'Arabie incrusté d'émeraudes et de saphirs: puis, attendant Gauvain à la porte du moutier: «Dieu, lui dit-elle, vous donne le bonjour[70]!—Et à vous, dame, tous les jours de votre vie! Quant à celui-ci, nous y avons égal intérêt.—Ah! sire, je ne pourrai jamais faire autant pour vous que vous allez faire pour moi. Veuillez au moins prendre de mes drueries et les porter pour l'amour de celle qui veut être dès ce moment à toujours votre amie.» Gauvain prend la courroie et l'attache; il passe le fermail à son cou: «Dame, faites meilleure chair: vous n'épouserez pas Segurade.—Ah!» dit en ricanant le nain qui les écoutait, «ce mauvais chevalier est assurément fou ou pris de vin.»

Hector et le sénéchal armèrent eux-mêmes messire Gauvain, à l'exception des mains et de la tête; une chape à pluie[71]fut jetée sur son haubert. On lui amène un palefroi; il monte et les valets qui l'accompagnent portent, l'un son écu, l'autre son glaive, un troisième conduit enlaisse le cheval de combat. La dame était déjà hors de la ville, entourée, pressée par la foule qui voulait suivre les deux combattants d'aussi près que possible. «Ma dame,» lui disait assez bas le sénéchal, «nous avons été peu courtois, en ne priant pas votre chevalier de nous apprendre son nom.—Vous dites vrai; et je vais le lui demander avant qu'il ne lace le heaume.» Messire Gauvain devina leur intention: il vint à eux avant de toucher à la borne qui marquait la place du combat, et pria la dame de lui accorder un don qui ne lui coûterait rien. «Quand il m'en coûterait tout au monde, je vous l'accorderais.—Eh bien! dame, veuillez ne pas vous enquérir de mon nom, d'ici à quelques jours.—Hélas! c'est là justement ce que j'allais faire; mais, puisque vous le voulez, je m'en défendrai.»

Alors trois hommes parurent: deux étaient couverts d'une chape à pluie, le troisième était entièrement armé, la ventaille abattue, les gantelets détachés, la cotte d'armes bandée d'or et d'azur. Il était grand et bien formé, les jambes longues et droites, les flancs grêles, les épaules larges, les poings carrés, la tête grosse et les cheveux noirs entremêlés de gris. C'était Segurade: il fendit la foule, s'approcha de la dame de Roestoc, et d'une voix haute: «Dame, nous sommes au dernier terme, et je pense quevous tiendrez vos conventions dès que j'en aurai fini avec votre champion.» La dame émue garde le silence; mais Gauvain: «Beau sire, dit-il, nous aurions besoin d'entendre de votre bouche quelles sont ces conventions.—Madame, reprend Segurade, les connaît, cela doit suffire.—Non; ceux qui tiennent le parti de Madame n'en sont pas informés; et il y aurait peu de courtoisie à refuser ce qu'ils demandent.—Chevalier, répond Segurade, je ne suis pas en jugement de cour, je dis et fais ce qu'il me plaît.—Ah! Segurade, si vous obtenez de force une des plus belles et des plus hautes dames du monde, vous aurez trouvé bonne aventure: j'en sais de mon pays plus d'un qui pourrait bien vous la disputer.—Qu'ils viennent donc, je les défie; eussent-ils avec eux Gauvain, le fils du roi Loth.» Messire Gauvain ne relève pas ces paroles; il laisse Segurade, et va rejoindre le groupe de ses amis.

Un moment après, la dame de Roestoc s'éloigne et va attendre à quelque distance avec les autres dames[72]. Gauvain attache ses gantelets et relève sa ventaille. Hector lui lace le heaume, et le sénéchal lui présente le cheval de combat.Quand il est monté, Hector lui tend l'écu, le sénéchal la lance. Il passe dans l'enceinte fermée; Segurade y entre de l'autre côté. Alors, ils se mesurent des yeux, prennent du champ et se rapprochent; l'écu serré sur la poitrine, et lance sur feutre[73]. Les chevaux sont lancés; les glaives éclatent dès le premier choc. Gauvain et Segurade reviennent l'un sur l'autre, s'étreignent et tombent ensemble si lourdement, qu'en les voyant immobiles on les eût crus mortellement atteints. Segurade se dégage, se redresse, met la main à l'épée, passe son bras dans les enarmes[74]de son écu, et revient sur Gauvain au moment où il se relevait. Ce fut alors un échange de coups d'estoc et de taille. Ils fendent, écartèlent et découpent leurs écus; ils faussent les heaumes, et font pénétrer la pointe de l'acier dans les hauberts. Telle est la sûreté de l'attaque, la vigueur de la défense, qu'on ne sait à qui des deux donner l'avantage. Enfin, cédant à la même fatigue, ils laissenttomber leurs bras, et semblent garder à peine la force de retenir leurs écus. Ce temps d'arrêt fut court; tels que deux lions furieux, ils reviennent l'un sur l'autre, et rassemblent dans un dernier effort, tout ce qui leur reste de vigueur. Aux approches de midi, messire Gauvain se contente de la défensive; l'ardeur de Segurade s'en accroît. Il était, on le sait, dans la destinée de Gauvain de n'avoir plus aux approches de midi que la valeur d'un guerrier ordinaire: mais une fois le soleil au milieu de sa course, il se ranimait et déployait la vigueur de deux hommes. Segurade s'en aperçut bientôt: comme il pensait l'avoir outré, le voilà qui reçoit des coups terribles, et se voit, à son tour, rudement mené. Ce n'est plus un homme, c'est un démon auquel il croit avoir affaire: il se garde, il se dérobe; c'en est fait, l'invincible sera vaincu; adieu sa renommée, adieu la conquête de la dame qu'il aime. Le sang perdu, les blessures ouvertes, le soleil ardent tombant à plomb sur son heaume décerclé, tout rend sa défaite inévitable. Il recule, il se roule, il se dérobe; efforts inutiles, un coup suprême le fait tomber sur les mains, et quand il essaye de se relever, Gauvain lui pose un genou sur la poitrine, délace son heaume et du pommeau de son épée le frappe au front, au visage. «Merci! crie-t-il.—Avouez donc que vous êtes conquiset outré.—Merci, gentil chevalier! mais ne m'obligez pas à dire le mot honteux.—C'est à votre dame à décider.» On va dire à la dame de Roestoc que son chevalier a vaincu; elle arrive transportée de joie, tombe aux pieds de Gauvain, baise les mailles de ses chausses, l'or de ses éperons. «Madame, que voulez-vous de ce chevalier?—Sire, il n'est pas à moi, mais à vous; faites-en votre plaisir.—Non, dame, je suis votre champion, j'ai défendu votre droit; vous seule êtes la maîtresse. Je vous dirai seulement que Segurade, un des meilleurs chevaliers du monde, vous crie merci.—Cher sire, dit la dame, ce que vous ferez sera bien fait.» Gauvain alors le releva et Segurade se reconnut vassal de la dame de Roestoc.

Hector et le sénéchal le conduisent au château où la dame de Roestoc les avait précédés, oubliant messire Gauvain qui demeura presque seul en place. Un jeune valet du pays avait arrêté et retenu son cheval, au moment où les deux champions vidaient du même coup les arçons. Quand il le lui ramena, messire Gauvain s'aperçut qu'on l'avait laissé seul, et que la dame de Roestoc s'était éloignée sans le remercier. Il prit le chemin de la forêt. Le jeune valet croit devoir l'avertir que Roestoc est du côté opposé.—«Je le sais, frère; mais j'ai affaire au bois, jereviendrai bientôt.» Le valet resta quelque temps à l'attendre, puis, ne le voyant pas revenir, il suivit les éclos de son cheval et le rejoignit, comme il avait le genou posé sur un chevalier désarçonné, qu'on entendait crier merci. «Je vous l'accorde à une condition, disait messire Gauvain. Vous irez tenir la prison de la dame de Roestoc.» Le chevalier se releva et tourna vers le château; il y arriva comme la dame demandait où était passé le vainqueur de Segurade. «Madame, dit le chevalier de la forêt, je suis le neveu de Segurade, et je viens me mettre en votre prison, comme l'a ordonné celui qui a combattu pour vous. Dans l'espoir de venger mon oncle, j'avais suivi les traces de votre chevalier, et pour mon malheur je l'ai rejoint, j'ai rompu ma lance sur son écu; lui, sans daigner tirer l'épée, me saisit au corps, m'arracha le heaume de la tête, et me laissa la vie à la condition que je me rendrais votre prisonnier.»

«Hélas! dit la dame en pleurant, malheur à moi d'avoir laissé partir sans lui rendre grâces le plus preux des chevaliers!» Hector et le sénéchal, également désolés de l'avoir perdu de vue, montèrent, dans l'espoir de le rejoindre et de le ramener à Roestoc. Mais après avoir battu la forêt dans tous les sens, ils revinrent sans l'avoir retrouvé. Nous les laisseronsà Roestoc pour nous attacher aux pas de messire Gauvain.

Le valet qui, de son côté, avait suivi messire Gauvain et qui avait pu voir comment avait été reçu le neveu de Segurade, s'avança jusqu'à lui: «Sire, lui dit-il, Dieu vous donne cette nuit bon gîte! vous l'avez assurément mérité. Je suis le valet qui gardai votre cheval: ma maison n'est pas très-éloignée; s'il vous plaisait y séjourner, vous y trouveriez qui prendrait soin de vos plaies, vous y seriez hébergé du mieux qu'il nous serait possible.—Ami, répond messire Gauvain, je vous remercie; mais la nuit n'est pas encore venue, et je puis mettre à profit le reste de la journée. Mes plaies ne sont pas dangereuses, mon cheval est encore en état de me porter.—Sire, Taningue, ma maison, est assez loin; vous y arriveriez à la nuit serrée, et ce serait à moi grand honneur d'y recevoir un aussi vaillant prud'homme.»

Gauvain céda aux instances du valet et se laisse conduire dans une maison forte, construite sur la rivière de Saverne. En arrivant, le valet demande à le désarmer, et lui présente une robe vermeille fourrée. Il avait une sœur belle et sage, qui savait guérir les plaies. La pucelle examinales blessures de messire Gauvain, les couvrit d'un onguent dont elle avait la recette, et qui devait en tempérer le feu. Après souper, le valet dit à messire Gauvain: «Sire, je vous prie de me donner un conseil: je suis fort, riche et désireux de prouesse; chacun me blâme de ne pas encore être chevalier, et la dame de Roestoc, dont ma terre dépend, m'en fait surtout de grands reproches. Or, vous saurez qu'il y a douze ans, je crus voir approcher de mon lit un grand et beau chevalier: il me tirait par le nez et je lui disais: Ah! sire, ce n'est pas à vous grand honneur de vous en prendre à un enfant.—Ne vous souciez, répondait-il, je réparerai cela plus tard en vous armant chevalier. Je suis Gauvain, le neveu du roi Artus.

«En m'éveillant, j'allai dire à ma mère ce que j'avais songé. Elle en fut ravie, et me fit promettre de ne recevoir mon adoubement que de la main de monseigneur Gauvain. Je suis allé depuis ce temps à la cour du roi Artus plus de cinq fois, espérant y trouver son neveu; j'y étais encore il y a trois jours; j'appris qu'il avait entrepris la quête d'un merveilleux chevalier. Et ma dame de Roestoc, m'ayant averti qu'elle ne voulait plus attendre plus longtemps ma chevalerie, je vous prie, sire, de consentir à m'adouber: je ne pourrais l'être assurément par un plus prud'homme.

—«Je ne voudrais pas vous refuser, répond messire Gauvain; mais vous êtes un riche baron, et je ne puis vous armer en ce moment comme il conviendrait: je n'ai le temps ni l'adoubement nécessaires.—Oh! sire, il n'est pour cela besoin de grande compagnie. J'ai bien ce qu'il faut ici, la chapelle, le chapelain, les robes et les armes.—Préparez-vous donc pour demain matin; je ne puis faire plus long séjour.»

Le valet se rendit aussitôt à la chapelle et commença la veille: messire Gauvain alla reposer, la sage demoiselle se tenant près de son lit jusqu'au moment où il s'endormit. Au matin, il n'eut plus aucun ressentiment de ses blessures; il se leva, alla entendre la messe, puis ceignit l'épée au valet et lui attacha l'éperon dextre. Le nouveau chevalier avait nom Helain de Taningue. Plus tard, il fut surnomméle hardi, à l'occasion d'une aventure qu'il mit à fin devant le roi Artus.

Messire Gauvain lui demanda congé. Helain, avant de le recommander à Dieu, lui dit: «Sire, vous m'avez fait chevalier, et je ne sais à qui je dois cet honneur: je n'insisterai pas, si votre volonté est de ne pas le dire, mais j'aurais grand regret de ne pouvoir nommer à ma dame de Roestoc le prud'homme qui m'aura donné l'adoubement.—Je vous dirai monnom volontiers, beau sire, à la condition de n'en parler, vous ni votre sœur, avant trois jours. Quand on vous demandera qui vous a fait chevalier, vous répondrez que c'est le neveu du roi Artus, celui qu'on nomme messire Gauvain.—Ah! Dieu soit béni! s'écria Helain transporté de joie. Voilà mon songe accompli: et comment ne deviendrai-je pas prud'homme, armé de la main du meilleur chevalier du siècle! Sire, je vous prierais inutilement de séjourner; mais, comme chevalier nouvel, je vous réclame un don.—Je l'accorde d'avance.—Veuillez échanger les armes que vous avez revêtues à Roestoc contre les miennes.» Gauvain consentit à quitter ses armes et revêtit celles qu'Helain lui présenta. Le haubert était d'un riche travail: le heaume de bonne et forte trempe; mais Helain garda l'écu blanc, tel que devaient le porter les nouveaux chevaliers. De son côté, messire Gauvain offrit à la sœur d'Helain la ceinture et le fermail qu'il avait reçus quelques jours auparavant. «Demoiselle, dit-il, voilà ce que la dame de Roestoc me donna de bonne amitié; et ce que de bonne amitié je vous donne, comme à celle dont je serai toute ma vie le chevalier.» Cela dit, il demanda son cheval et prit congé de la sage demoiselle, convoyé par Helain jusqu'à l'autre rive de la Saverne. En cet endroit, Gauvain demanda quelétait le plus court chemin pour gagner le Sorelois.—«Sire, dit Helain, je pense que vous devez traverser le royaume de Norgalles.» En ce temps-là, on ne connaissait guère les terres étrangères que par le récit des chevaliers errants, qui passaient d'un pays à un autre. Encore étaient-ils souvent mal informés des grandes voies, parce qu'ils aimaient à chevaucher par monts et par vaux, pour avoir plus de chances d'aventures.

Helain, quand il eut regagné Taningue, se hâta d'inviter ses amis à partager la joie de sa nouvelle chevalerie; et le troisième jour, il se rendit à Roestoc; mais il n'y trouva plus la dame: elle était partie depuis deux jours pour Kamalot, où nous l'accompagnerons dans son voyage, mais quand nous aurons suivi messire Gauvain dans sa quête de Lancelot.

En quittant Helain de Taningue, il avait chevauché tout un jour sans trouver aventure. À l'entrée de la nuit, il alla prendre gîte dans une maison religieuse appelée le Bienfait, en souvenir des dons du duc Escans de Cambenic, qui d'ermitage en avait fait abbaye. Ce n'était pourtant pas des moines noirs qui l'occupaient, caron ne connaissait pas encore cet ordre en Grande-Bretagne; les religieux portaient le seul nom d'Abstinents. Messire Gauvain était sûr d'un bon accueil en disant qu'il était chevalier errant; car en ce temps-là, toutes les maisons s'ouvraient aux chevaliers; dans les profondes forêts, sur les hautes montagnes, il y avait toujours quelque ermitage où les voyageurs étaient assurés de trouver un gîte, un repas et de bons enseignements. Le plus souvent l'ermite était un ancien chevalier, qui, comme Alyer, le père d'Helain de Taningue, après avoir été preux avec les hommes, voulait se rendre preux envers Dieu. Nul ne compatit mieux aux prud'hommes que ceux qui prud'hommes furent eux-mêmes.

Gauvain dormit bien, se leva de grand matin, s'arma, remercia les Abstinents, et se remit à la voie. Il arriva à l'entrée d'une grande lande qui laissait voir à droite la belle et noble ville de Cambenic, siége du duc Escans; et devant lui la forêt de Brequelan. La rivière qui coulait déjà devant la maison du Bienfait la partageait en deux, et servait de limite d'un côté au royaume de Norgalles, de l'autre au duché de Cambenic.

En avançant dans cette lande, Gauvain crut entendre à main droite la voix d'une femme qui chantait. Il prend de ce côté, et bientôt arrive à portée d'une pucelle de belle apparence qui tenait suspendue à son cou une épée dontle pont et le fourreau[75]jetaient un vif éclat. Gauvain la salue courtoisement: «Sire chevalier, répond-elle sans le regarder, Dieu vous sauve également, si vous l'avez mérité.—Mérité, demoiselle, et comment?—«Dame ou demoiselle doit-elle le salut aux chevaliers qui n'auraient jamais donné conseil ou porté secours aux dames?—Demoiselle, en ce cas, je ne perdrai pas votre salut: j'ai pu maintes fois leur venir en aide.—Dieu vous donne alors bonne aventure!» Et elle presse le pas de son cheval, sans ajouter un mot. «Pourquoi tant vous hâter, demoiselle? fait messire Gauvain.—Parce que j'ai beaucoup à faire et n'ai pas de temps à perdre. Je suis à la recherche des deux meilleurs chevaliers qui soient au monde; je ne pense pas que vous soyez l'un d'eux. Si pourtant vous tenez à savoir le nom de ces preux, ayez le courage de me suivre.—Eh bien! je vous suivrai.»

Il chevauche derrière elle dans un étroit sentier qui les conduit dans la forêt, puis devant un tertre hérissé de rochers: au milieu s'élevait une tour, et la tour tenait à une grande et belle maison ceinte de murs. «Entrons, dit la demoiselle, on vous apprendra avant de sortir d'ici les noms que vous désirez savoir.» Elle frappeà la porte; on ouvre. Mais quand messire Gauvain veut avancer, un chevalier lui crie du milieu de la cour: «On n'entre pas sans combattre.» Il se met en garde: le chevalier vient briser une lance sur son écu; mais, atteint plus sûrement, il vide les arçons. Messire Gauvain passe outre sur les pas de la demoiselle qu'il voyait entrer dans une salle de plain-pied: «Demoiselle, de grâce attendez-moi, lui dit-il.—Non; vous me retrouverez dans la plus belle chambre de la maison.» Cependant le chevalier abattu s'était relevé, et revenait l'épée haute: il frappe le cou du cheval qui fléchit, s'étend et meurt. Messire Gauvain, indigné d'être mis à pied, se dégage, court au chevalier, le fait tomber à terre; lui arrache le heaume et allait lui trancher la tête, quand d'une fenêtre une pucelle lui crie: «Arrêtez! arrêtez! je le prends sous ma garde.—En votre faveur, demoiselle, je lui pardonne; mais ce glouton a tué vilainement mon cheval.» Et il se hâte de rejoindre la Pucelle à l'épée, dans la salle la plus voisine. Là un second chevalier l'atteint d'un grand coup de lance qui porte sur l'écu sans l'entamer. Messire Gauvain le frappe d'une main plus sûre; il lui tranche le bras droit jusqu'à l'os, et le malheureux s'enfuit en retenant de l'autre main ses chairs pantelantes. Messire Gauvain gagne alors la seconde chambre. Près de la Pucelle à l'épée, était assise, dans une hautechaire, une seconde demoiselle plus belle encore: «Vous êtes, lui dit celle-ci, mon prisonnier; mais il ne tiendra qu'à vous de vous affranchir.» Alors deux chevaliers ouvrent la porte avec fracas, et fondent sur lui. Messire Gauvain les reçoit de pied ferme, et, levant sa bonne épée, fend le premier heaume et tranche les mailles de la coiffe. Le chevalier chancelle et va chercher un appui contre le mur. Le second chevalier frappait par derrière; messire Gauvain sans le regarder tourne le bras et d'un revers l'étend sur la jonchée[76]. «Apprends, glouton, dit-il, à mieux faire une autre fois. Est-ce là, demoiselle, la rançon que vous demandez, ou faut-il encore travailler à vous mériter?—Pour le moment, ce que vous avez fait suffit; mais vous n'êtes pas au terme de l'aventure.—Au moins vous, belle pucelle, dit messire Gauvain à celle qui tenait l'épée, vous devez nommer les deux chevaliers dont vous étiez en quête.—Attendez: nous ne sommes pas encore à la plus belle chambre.» Elle sort et messire Gauvain la suit jusque dans une salle des mieux parées. Au milieu se trouvait un lit à riches courtines, gardé par dix chevaliersarmés de toutes armes, le heaume excepté. Le plus grand se tournant vers Gauvain: «Si vous avez intention de nous combattre, dit-il, il faut nous le promettre avant d'ouvrir ces courtines.—De grand cœur je le promets,» et messire Gauvain va aussitôt ouvrir les rideaux. Il voit étendu dans le lit un beau chevalier: mais de grandes plaies crevées sur son bras gauche et sa jambe droite répandaient autour de lui une puanteur insupportable. «Quel dommage! s'écrie-t-il, d'un chevalier si beau, si bien taillé!—Vous le plaindriez plus encore, reprend la pucelle, si vous connaissiez sa prouesse.» Et comme elle refermait la courtine, messire Gauvain se tourne et voit les dix chevaliers lacer les heaumes. «Vous pourriez, lui dit la demoiselle, éviter un combat aussi inégal, en payant le droit.—Quel droit entendez-vous?—Plein heaume de votre sang.—À Dieu ne plaise! j'aimerais mieux répondre à vingt ennemis. Sauf chevalier ou demoiselle, maudit qui peut demander un pareil droit!»

Les dix chevaliers fondent alors ensemble sur lui. Il soutient leur choc sans désavantage; ils avançaient, reculaient, essayaient en vain d'entamer ses armes. Pendant qu'ils chamaillaient, le malade se réveille et entrevoyant la pucelle à l'épée: «Ah! s'écrie-t-il, je vous avais prié d'aller à la cour du roi Artus; seriez-vous déjàrevenue?—Non, je ne suis pas allée si loin; mais j'ai ramené un chevalier qui pourrait bien être l'un des deux que je cherchais. Voyez plutôt.» Et elle souleva la tête du malade. Déjà, un des dix agresseurs était étendu sans vie; deux étaient navrés, les autres paraissaient incertains de ce qu'ils feraient. «Ah! les fils de putain, s'écrie le malade, qui ne peuvent à dix outrer un seul chevalier!» Et il laisse retomber sa tête sur l'oreiller, avec grands soupirs. Or messire Gauvain avait eu soin de prendre pour appui une porte fermée. Tout à coup il sent que la porte cède; la demoiselle à la chaire paraît, les chevaliers reculent de quelques pas. Elle prend Gauvain par le poing et veut lui ôter son épée.—«Que faites-vous, demoiselle? dit messire Gauvain, je n'eus jamais plus besoin de mon arme.» Et il ne la cédait pas. Elle fait signe aux chevaliers, qui recommencent une lutte ardente: ils frappent rudement sur le heaume et le haubert, tout en prenant garde de ne pas toucher la demoiselle qui retenait toujours la main de messire Gauvain. Celui-ci lui abandonne enfin l'épée, et, rassemblant toutes ses forces, frappe des poings et des pieds, terrasse un des sept qui restaient, lui arrache son arme et tient les autres en respect. Midi venait d'arriver, l'heure où ses forces étaient ordinairement doublées. La demoiselle le vient encorereprendre par le poing, pour lui ôter la deuxième épée: «Je vois, dit-il, que vous voulez me livrer sans défense à ces gloutons.—Donnez, sire, il le faut.» Elle dit ces mots en souriant; Gauvain ne résiste plus et abandonne encore son épée. La pucelle fait signe aux assaillants de vider la place, le prend par la main et le conduit dans la première salle: «Chevalier, dit-elle, vous êtes pris; j'ai votre épée: voyez s'il vous plaira de payer rançon.—De quelle rançon s'agit-il?—On vous l'a déjà demandé: plein heaume de votre sang.—Jamais! la honte en serait trop grande. J'aime mieux garder prison.—Allons! un prud'homme ne doit pas pourrir en chartre, et quand vous saurez ce que nous entendons faire de votre sang, vous ne le refuserez plus. Sachez que le chevalier que vous avez vu si malade, doit voir ses plaies se fermer quand les deux meilleurs chevaliers du siècle voudront bien lui donner une écuelle pleine de leur sang pour en oindre l'un son bras, l'autre sa jambe droite. Ne serait-ce pas à vous grand honneur d'être un de ces deux chevaliers?—Demoiselle, reprit Gauvain, je voudrais qu'il en fût ainsi; mais je sais que Dieu ne m'a pas fait si grande grâce. Je tenterai pourtant l'épreuve, pour témoigner de mon grand désir d'adoucir les souffrances de votre chevalier.»


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