Le roi n'était pas revenu de la chasse aux Saisnes en même temps que mess. Gauvain. Il s'était arrêté de l'autre côté de la rivière, dans l'espérance d'apercevoir au moins la dangereuse Camille. Elle parut en effet à sa fenêtre et lui fit signe qu'elle voulait descendre et parler à lui. Quand elle fut à la porte du château, «Sire, lui dit-elle, on vous tient pour le premier entre tous les preux: si je vous en crois, vous n'aimez aucune femme autant que vous m'aimez. J'ai bien envie d'éprouver si vous parlez loyalement.—Camille, vous le savez, je ne suis pas maître de vous refuser la moindre chose.—Ce que j'ai à vous demander ne saurait donc vous causer grand'peine. J'ai pris mes précautions: cette nuit, vous pourrez sans danger venir me trouver. Le voulez-vous, le désirez-vous, comme je le désire moi-même? Vous retournerez avant le jour; personne nevous arrêtera, ne devinera que nous devions passer la nuit ensemble.—Mais, Camille, promettez-vous de ne rien refuser à mon amour?—Oui, par tous mes dieux et les vôtres.—Je viendrai donc.—Maintenant, éloignez-vous; il ne faut pas qu'on vous aperçoive. Quand vous reviendrez, vous trouverez un fidèle valet pour vous ouvrir.»
Le roi rejoignit ses chevaliers; ils ne furent aucunement surpris de le voir rayonnant de joie. Il envoya aussitôt vers la reine, pour lui annoncer qu'il était revenu sain et sauf de la chasse, et qu'il avait l'intention de passer la nuit au camp. Il l'engageait de son côté à faire belle chère.
La reine avait averti, comme on a vu, Lionel de venir lui parler; il arriva et elle le chargea de dire aux deux grands amis de se rendre le soir dans la tour et d'entrer dans le jardin par une porte secrète. «Madame, dit Lionel, je ne sais comment ils pourront quitter leur couche, sans éveiller messire Gauvain et Hector qui occupent la même tente.—Gauvain est donc de retour? reprend la reine. J'en suis bien aise. Mais rien ne doit être impossible au cœur de nos chevaliers. Ils feindront, je suppose, un grand besoin de repos, et ils se mettront les premiers au lit. Hector et Gauvain suivront leur exemple, et quand nosamis les verront endormis, ils se lèveront doucement, tu les conduiras, et nous les attendrons aux premières lices.»
Lionel remplit fidèlement le message: vous devinez la joie et le doux espoir de Lancelot. Artus ne se promettait pas moindre fortune aux mêmes heures. Quand les chambellans furent endormis, il réveilla son neveu Gaheriet, auquel il avait confié le secret de son amoureux aveuglement. Le valet de Camille les attendait à la première entrée et les conduisit du verger, dans la première salle où la belle Camille les reçut d'un visage riant. Elle aida même à désarmer le roi; Gaheriet fut conduit à la couche d'une belle et jeune fille, et Camille passa avec le roi dans une autre chambre où elle n'eut rien à lui refuser. Il s'endormit dans les bras de sa trompeuse maîtresse: mais bientôt un grand bruit le réveille; quarante chevaliers frappent à la porte et paraissent. Le roi se lève et court à son épée, avant même d'avoir passé ses braies. Les chevaliers (un d'eux portait plein poing de chandelles) l'entourent, l'avertissent que la défense ne lui servira de rien et qu'il est leur prisonnier. Ils lui arrachent des mains sa bonne épée, et le saisissent pendant que d'autres vont prendre Gaheriet. Puis on les enferme dans une chartre dont la porte était ferrée.
Comme cela se passait à la Roche aux Saisnes,Lancelot et Galehaut, après avoir doucement quitté leur couche, s'étaient armés et, sous la conduite de Lionel, avaient gagné l'entrée du jardin. La reine avait su trouver une raison pour éloigner de ses chambres toutes ses dames: elle vint elle-même avec la dame de Malehaut ouvrir la porte secrète, et les deux chevaliers ayant déposé leurs armes et attaché leurs chevaux dans un endroit couvert, les suivirent dans l'une et l'autre chambre. Douce fut pour eux la nuit, la première où leur étaient données toutes les joies réservées aux plus tendres amoureux. Avant le retour du jour, il prit envie à la reine d'aller, sans lumière, toucher l'écu fendu que la Dame du lac lui avait envoyé. Les deux parties en étaient rejointes, comme si elles n'eussent jamais été séparées. Ainsi reconnut-elle que de toutes les femmes elle était la plus aimée. Elle courut aussitôt réveiller la dame de Malehaut pour lui montrer la merveille. La dame en riant prit Lancelot par le menton, non sans le faire rougir en se faisant reconnaître pour celle qui l'avait si longtemps retenu dans sa geôle: «Ah! Lancelot, Lancelot! dit-elle, je vois que le roi n'a plus d'autre avantage sur vous que la couronne de Logres!» Et comme il ne trouvait rien à répondre de convenable: «Ma chère Malehaut, dit la reine, si je suis fille de roi, il est fils de roi; si jesuis belle, il est beau; de plus il est le plus preux des preux. Je n'ai donc pas à rougir de l'avoir choisi pour mon chevalier.» Le jour les avertit de se séparer, avec l'espoir de bientôt reprendre ces doux entretiens.
Et cependant, Camille la magicienne faisait pendre aux créneaux de la Roche les écus du roi Artus et de Gaheriet. Ce fut un grand sujet d'étonnement et de douleur quand les Bretons les aperçurent. Ils ne devinaient pas comment les Saisnes avaient fait une telle capture; seulement ils supposaient qu'on les avait entourés comme ils allaient reconnaître le camp ennemi. Dès que la reine aperçut ces douloureux trophées, elle manda mess. Gauvain et Lancelot.
Lancelot et mess. Gauvain allaient se rendre près de la dolente reine, quand entra dans leur tente la demoiselle qui leur avait, quelques jours auparavant, indiqué la place où les Bretons avaient établi leur camp. Nos chevaliers ne soupçonnaient pas en elle une émissaire de la perfide Camille: elle venait les sommer de tenir la promesse qu'ils lui avaient faite. «Demoiselle, lui dit mess. Gauvain, vous avez choisi unfâcheux moment: nous n'avons déjà que trop à faire.—C'est pour vous être en aide que je suis venue. Apprenez que les Irois veulent emmener dans leur île le roi Artus, pour être mieux assurés de le garder. Je viens vous offrir un moyen de les prévenir; vous n'aurez qu'à me suivre.—Grands mercis, demoiselle,» répond mess. Gauvain. Et sans retard nos quatre chevaliers, mess. Gauvain, Lancelot, Hector et Galehaut, s'arment, montent et suivent la pucelle jusqu'aux premières lices de la Roche aux Saisnes. «Le roi, dit-elle, sera emmené par une des issues; il faut vous en partager la garde, tandis que j'entrerai pour revenir à vous quand il sera temps.»
Elle les quitte et laisse ouverte la poterne qu'elle avait su défermer. Nos quatre chevaliers demeurent en aguet, et bientôt Lancelot entend la pucelle crier: «À l'aide! à l'aide![15]». Il s'élance dans le courtil et voit à peu de distance vingt fer-armés qui attaquent deux chevaliers couverts des armes du roi Artus et de Gaheriet. Il broche vers eux; mais ceux qu'il venait défendre le saisissent et le font tomber de cheval. Les autres se jettent sur lui, luiprennent son épée et lui crient de se rendre s'il tient à la vie. «Plutôt mourir que demander merci à des traîtres!» On le désarme, on lui lie les mains; il est transporté dans une forte prison.
Les trois autres compagnons commençaient à perdre patience. Enfin Galehaut croit apercevoir un chevalier revêtu des armes qu'on venait de prendre à Lancelot, et qui semblait demander aide. Galehaut s'élance; mais il est assailli comme Lancelot par vingt gloutons qui l'abattent, le lient et le jettent en prison. Le même piége attendait Hector et messire Gauvain. Désarmés à leur tour, ils sont liés et conduits dans une grande geôle où ils eurent tout le temps de maudire la messagère de la perfide magicienne.
Cependant la reine attendait Lancelot et mess. Gauvain. Quelle ne fut pas sa douleur, son désespoir en apprenant de Lionel qu'une pucelle les avait emmenés et sans doute trahis, puisqu'ils n'étaient pas revenus. Le lendemain, elle vit, ainsi que tous les Bretons de l'ost, les écus des quatre chevaliers suspendus aux murs de la Roche et réunis à ceux du roi Artus et de Gaheriet. Pour comble de disgrâce, les Saisnes devaient, ce jour-là même, tenter l'attaque du camp; et c'était pour leur donner plus de chances de succès que Camille avait attiré dansla Roche les plus redoutables champions de l'armée opposée. La reine manda sur-le-champ messire Yvain de Galles qui dut, avant d'aller vers elle, prendre l'avis des chevaliers revenus avec lui de la quête de Lancelot. Elle le reçut en pleurant, au bas de la tour: «Ma dame, dit Lionel, je ne dois pas entrer dans vos chambres avant d'avoir mis à fin la quête entreprise; mais je vous offre tout ce qu'il m'est permis de donner. Espérons que Dieu nous fera sortir de ce mauvais pas.—Ah! pour Dieu, messire Yvain, sauvez l'honneur du roi!» Mess. Yvain la soutenait et mêlait ses larmes aux siennes. Il fut décidé qu'il tiendrait le lendemain, la place du roi et qu'on lui obéirait comme au roi lui-même. La bannière royale fut mise aux mains de Keu, ainsi le demandait sa charge de sénéchal.
Les Saisnes sortirent de leur camp en bon ordre, remplis de confiance dans le succès de la journée. Mess. Yvain disposa et régla la défense, en cela merveilleusement secondé par le roi Ydier de Cornouailles. Celui-ci pour la première fois parut monté sur un cheval bardé de fer, et non, comme c'était jusqu'alors l'usage, de cuir vermeil ou de drap. On fut d'abord tenté de le blâmer, on finit en l'imitant par montrer qu'on l'approuvait. Il fit encore une autre chose nouvelle, ce fut d'arborer une bannière de sesarmes, en jurant d'avancer toujours au delà de toutes les autres bannières, et de ne pas reculer d'un pas. Elle était blanche à grandes raies (ou bandes) vermeilles, le champ de cordouan, les raies en écarlate d'Angleterre; car en ce temps-là, les bannières n'étaient pas de cendal, mais de cuir ou de drap[16].
Jamais les compagnons de la Table-Ronde ne firent mieux en l'absence du roi Artus: aucune échelle ennemie ne put arrêter le preux Ydier: de toute la journée il ne délaça pas son heaume, et jusqu'à la fin il tint le serment de pousser en avant, tant qu'il y aurait des païens à frapper. «Dieu, criait-il, me fasse la grâce de tenir mon vœu, fût-ce au prix de ma vie! plus belle mort ne saurait être désirée.» Les Saisnes finirent donc par lâcher pied et la chasse commença: en tête des poursuivants se trouva toujours le grand cheval d'Ydier. Par malheur, il passa sur le corps d'un Saxon qui avait gardé son épée droite; la pointe en frappa le ventre du bon coursier, lequel prenant le mors aux dents, alla s'affaisser et mourir un peu plus avant. Le roi tomba engagé sous ses flancs,toute la chasse lui passa sur le corps. Les échelles revinrent, après avoir poursuivi les Saisnes, jusqu'aux abords de la tour, et la reine fut alors avertie que le roi Ydier n'avait pas reparu. Elle sortit aussitôt avec ses dames, parcourut le champ de bataille et découvrit enfin le bon roi qu'elle fit lever doucement par ses dames et transporter dans ses chambres. Là, les mires visitèrent ses plaies et parvinrent à les fermer; mais, à partir de ce jour, Ydier ne put remonter à cheval et montrer sa grande prouesse[17].
Dans cette journée, les Saisnes et les Irois avaient perdu tant de leurs meilleurs chevaliers qu'ils n'osèrent de longtemps renouveler leurs attaques. Les Bretons transportèrent leur camp de l'autre côté du fleuve, et cernèrent la Roche d'aussi près que pouvait le permettre la pluie de flèches et de carreaux que les assiégés ne cessaient d'entretenir, du haut de leurs créneaux et de leurs murs.
Plusieurs semaines passèrent: mais pour le grand cœur de Lancelot, l'épreuve était trop rude. Il se voyait pour la première fois victime d'une odieuse trahison; désarmé, enfermé: il pensait au message de Lionel, aux souffrances de la reine en ne le voyant pas arriver. Avait-elle pu savoir qu'il eût suivi une demoiselle inconnue, pour partager avec mess. Gauvain, Hector et Galehaut, la prison de l'artificieuse Camille.
Ces tristes pensées ne tardèrent pas à ébranler sa santé. Il cessa de manger, il devint sourd à la voix de mess. Gauvain et de Galehaut lui-même. Peu à peu le vide se fit dans sa tête; il sentit un trouble étrange; ses yeux grandirent et s'allumèrent. Il devint un objet d'épouvante pour ses compagnons de captivité. Le geôlier le voyant hors de sens ouvrit une autre chambre et l'y enferma. Galehaut eût bien voulu ne le pas quitter, au risque d'avoir à se défendre de sa fureur insensée. «Ne vaudrait-il pas mieux, disait-il, mourir de ses mains que vivre sans lui?» Mais il eut beau réclamer, il ne fléchit pas le geôlier.
La nouvelle de la frénésie de Lancelot arrivabientôt aux oreilles de la trompeuse enchanteresse. Elle demanda si le malheureux chevalier pouvait être mis à rançon. «Demoiselle, répondit le geôlier, ses compagnons assurent qu'il n'a pas sur terre de quoi poser le pied.—Il n'y a donc aucun profit à le retenir. Ouvrez la porte et qu'il s'éloigne!»
La sortie du château de la Roche donnait précisément sur la tour du roi Artus. Sur la porte, Camille avait jeté un charme: les gens du château pouvaient seuls l'ouvrir et la fermer; elle résistait à tous les efforts de ceux qui auraient du dehors essayé de la rompre; et quand les Saisnes y étaient rentrés, ils n'avaient plus rien à craindre de ceux qui les poursuivaient.
Lancelot, au sortir de la Roche, arriva au milieu des tentes et commença par les renverser çà et là. Puis il se jeta sur les Bretons, qui ne le connaissaient pas, ne l'ayant vu que couvert de ses armes, au passage du Gué. Tous s'enfuirent effrayés: il arrive devant le logis du roi; la reine était aux fenêtres. Elle regarde, entend crier: Au fou! et reconnaît dans ce fou Lancelot. Ses genoux fléchissent, elle tombe sans mouvement. Quand elle revient de pâmoison:—«J'en mourrai, dit-elle.—Ah! dit la dame de Malehaut, pour Dieu! contenez-vous; peut-être Lancelot feint-il d'être enfrénésie afin de nous revoir. S'il a perdu le sens, il faut essayer de le retenir, nous le guérirons. Je vais aller à lui.» La reine la laisse descendre, en proie à la plus vive douleur; mais bientôt, ne pouvant se contenir, elle ouvre, va, vient, retourne aux fenêtres. En ce moment la dame de Malehaut s'approchait de l'insensé qui saisit une pierre; elle fuit en poussant un cri auquel répond celui de la reine. Lancelot, comme s'il eût reconnu la voix, aussitôt tressaille, se rasseoit et se calme. La reine descend et s'étant approchée: «Levez-vous,» dit-elle, et il se lève. Elle le prend par la main, l'emmène en une chambre haute. «Quel est ce pauvre homme? demandent les dames.—Le meilleur chevalier du monde, dont le sens est troublé: mandez Lionel, peut-être l'entendra-t-il.» Lionel arrive et tend les mains vers lui. Lancelot paraît se réveiller et s'élance furieux. Pourtant la reine ne le quitte pas. La nuit venue, elle défend d'allumer les cierges: «La clarté, dit-elle, lui ferait mal.» Elle détache le bliau de Lancelot, le conduit au lit et se tient à ses côtés. Et ceux qui la voient pleurer attribuent sa grande douleur à la prise du roi.
Les jours, les mois passent sans produire le moindre changement dans la forcenerie de Lancelot et dans les douleurs de la reine. Un jouril arriva que les Saisnes firent une sortie contre les Bretons. Lancelot, pour la première fois depuis dix jours, dormait. La reine attirée par les cris d'alarme vient aux fenêtres, et voit les deux partis prêts à fondre l'un contre l'autre. De sa chambre, la dame de Malehaut l'entend sangloter: elle vient à elle: «Qu'avez-vous encore?» dit-elle en la soutenant dans ses bras?—Hélas! quand tous peuvent mourir, pourquoi ne le puis-je aussi? Ô Fleur de toute chevalerie! que n'êtes-vous ce que vous étiez, la bataille serait menée à meilleure fin!» Lancelot entend la voix, il se lève, se jette sur une vieille lance pendue aux parois et s'en escrime contre un pilier de la chambre, jusqu'à ce qu'elle vole en éclats. Alors il tombe épuisé de faiblesse sur un bloc de pierre; ses yeux se ferment, et la reine court le soutenir. Peut-être, pense-t-elle, l'écu apporté l'autre jour par la demoiselle aura-t-il la vertu de le calmer. Elle le passe autour de son cou; aussitôt il revient à lui. «Où suis-je?—Dans la maison de la reine Genièvre.» À ces mots il se pâme de nouveau; quand il se remet, la reine lui demande comment il est. «Bien! Dieu merci! Où est monseigneur le roi et messire Gauvain?—Ils sont en la Roche aux Saisnes, avec Gaheriet et les autres compagnons.—Pourquoi ne suis-je plus avec eux? pourquoi nepuis-je mourir avec eux, puisque ma dame est loin!» La reine le prend dans ses bras: «Bel ami, me voici, je suis près de vous.» Il ouvre de grands yeux, la reconnaît. «Ah! dame, dit-il, qu'elle vienne quand elle voudra, puisque vous êtes ici!» Et toutes les dames ne devinent pas que c'est de la mort qu'il entend parler. «Beau doux ami, reprend la reine, me reconnaissez-vous?—Dame, je vous dois connaître, au grand bien que vous m'avez fait.» On le croit alors guéri. C'est à qui lui demandera comment il se trouve et ce qu'il avait eu. Mais il ne peut en rien dire et fait d'inutiles efforts pour se tenir levé. Il se regarde et voyant l'écu qu'on lui a passé au cou: «Dame! s'écrie-t-il, ôtez moi cela.» Dès qu'on l'a ôté, il saute, court et redevient forcené comme auparavant.
En ce moment entra dans la salle une belle et gente dame, vêtue d'un drap blanc de soie, accompagnée de pucelles, de chevaliers et sergents. La reine surmontant son désespoir soulève la tête, la salue et la fait passer dans une chambre voisine où elles s'assoient sur une couche. Au nom de Lancelot que la dame prononce, la reine va fermer la porte: «Qu'est-ce? dit la dame.—Un sujet de grande douleur; le meilleur chevalier du monde tombé dans la plus cruelle frénésie.—Ouvrezla porte, dit la dame, et laissez-le venir.» La reine conte auparavant comment on avait espéré de le guérir, jusqu'au moment où on lui avait ôté l'écu qu'il avait à son cou. On rouvre la porte, Lancelot arrive d'un bond, et la dame le prend par le poing en l'appelant leBeau trouvé, nom qu'on lui donnait autrefois au Lac[18]. En entendant ce nom, il s'arrête tout honteux. La dame fait apporter l'écu.—«Ah! Bel ami, lui dit-elle, je viens ici de bien loin pour votre guérison.» Dès qu'elle a passé l'écu à son cou il rentre dans son bon sens. La dame le prend par la main et le fait asseoir sur la couche; il la reconnaît et répand un torrent de larmes, à la grande surprise de la reine qui ne devine pas encore ce que la dame peut être. «Dame, dit Lancelot, je vous prie d'ôter cet écu, il me fait souffrir mortellement.—Non, pas encore. Qu'on m'apporte un onguent,» dit-elle à ses chevaliers. Quand on le lui a présenté, elle en mouille ses pieds, ses bras, ses tempes et son front. Le malade s'endort, et la dame revenant à la reine: «À Dieu, reine, soyez-vous recommandée! je m'en vais; laissez dormir le chevalier tant qu'il voudra. Dès qu'il se réveillera vous disposerez un bain, vous l'yferez entrer; il en sortira guéri. Ayez encore soin de ne pas lui laisser quitter cet écu.—Ah! dame, répond la reine, je vois que vous aimez bien ce chevalier, pour être venue si loin afin de le guérir; ne me direz-vous pas qui vous êtes?—Assurément je l'aime; j'avais pris soin de le nourrir quand il perdit son père et sa mère; je l'ai conduit à la cour, et c'est à ma prière que le roi le fit chevalier.—Soyez donc mille fois la bien venue!» dit la reine en lui sautant au cou, et la couvrant de baisers. Je le vois maintenant: vous êtes la Dame du lac. Pour Dieu! veuillez nous demeurer, ne fût-ce que pour achever la guérison de notre chevalier. Vous êtes la dame que je dois le plus aimer et honorer; vous avez fait plus pour moi que jamais il ne fut fait pour autre femme. C'est à vous que je dois cet écu, et vous le voyez, il a tenu ce qu'il promettait.—Ah! reprit la Dame du lac, vous en verrez naître encore d'autres merveilles; sachez que je vous l'avais envoyé, comme à la dame la meilleure et la plus aimée. J'avais deviné quelle serait la prouesse de cet incomparable chevalier; ainsi que j'ai dit, je le conduisis à la cour et demandai au roi Artus de l'armer chevalier. Je suis en effet revenue pour hâter sa guérison et pour vous annoncer quele roi dans dix jours sortira de prison, grâce aux prouesses de votre chevalier. En vous envoyant cet écu à Caradigan, je vous mandai que personne au monde ne savait comme moi le fond de vos pensées, et que j'aimais ce que vous aimiez, bien que ma tendresse ne fût pas de la même nature. Aujourd'hui, je vous recommande une chose: aimez avant tout celui qui avant tout vous aime et ne cessera de vous aimer. Hélas! le monde ne permet pas de vivre sans péché; votre amour, je le sais, est une folie: mais en vous y abandonnant en faveur du plus digne d'être aimé, de la fleur de toute chevalerie, vous témoignez encore de la grandeur de vos sentiments, de l'excellence de votre raison[19]. Vous avez choisi la fleur de toute chevalerie terrienne. Si vous avez gagné le premier des preux, vous m'avez également gagnée. Mais je ne dois pas demeurer plus longtemps; entraînée comme je le suis par une force que je ne puis vaincre: la force d'amour. Celui que j'aime ne sait pas où jesuis, bien que j'aie pris pour me conduire son frère: si je tardais à revenir, il se courroucerait, et l'on doit se garder de courroucer celui qu'on aime, de qui l'on attend toutes les joies, et pour lequel on donnerait le monde.»
La dame du lac en prenant congé laissait la reine Genièvre plus joyeuse qu'elle n'avait été depuis longtemps; grâce à l'espoir de la guérison de Lancelot. Elle s'approcha de lui, en prenant garde de ne pas hâter le moment de son réveil. Lancelot ouvrit enfin les yeux, en exhalant une faible plainte.—«Doux ami, dit la reine, comment vous sentez-vous?—Bien; mais d'où vient que je suis faible?—Prenez confiance, ami, bientôt serez-vous en santé.» Elle fait préparer un bain pour lui; jamais malade ne fut entouré de soins plus tendres. En peu de jours les forces lui reviennent; il retrouve sa première vigueur, sa première beauté. Mais il est grandement émerveillé de ce qu'il entend dire de sa frénésie qui lui faisait méconnaître tous ceux qui l'entouraient, hors la reine et celle qui avait pris soin de ses premières années. «Sans la Dame du lac, lui disait la reine, vous ne seriez pas guéri.—«Je me souviens bien, répondait-il, de l'avoir vue: seulement je croyais que c'était en rêve. Mais vous, chère dame, pourrez-vousencore aimer celui que vous avez vu dans un état si honteux?—Sur cela, n'ayez, doux ami, aucune crainte. Vous êtes plus mon seigneur que je ne suis votre dame; et cesser de vous aimer serait pour moi cesser de vivre.»
Voilà donc Lancelot revenu en parfaite santé: toutes les joies que l'amour peut donner, il les ressent; il les partage avec la reine qui ne se lasse pas de le contempler et de lui témoigner sa vive tendresse. Que serait pour elle la vie, si elle n'en partageait avec lui toutes les douceurs? Elle a pourtant un regret, une inquiétude: c'est de le savoir trop vaillant, trop intrépide: elle ne pourra l'empêcher de courir au-devant de tous les dangers, et d'exposer constamment une vie dont dépend la sienne. Mais quoi! sans cette incomparable prouesse, pourrait-elle se pardonner l'amour qu'elle lui a voué, comme au plus loyal, au plus parfait des chevaliers?
Cependant les Saisnes, enfermés dans leur château de la Roche, recommencèrent leurs sorties. La frénésie de Lancelot, la captivité du roi Artus, de messire Gauvain, d'Hector et de Galehautleur rendaient l'espoir que les derniers tournois leur avaient fait perdre. Un jour, dans l'intention d'occuper les Bretons pendant qu'ils entraîneraient le roi Artus au rivage et le feraient passer en Irlande, ils fondirent sur le camp des chrétiens. La plaine fut bientôt couverte de gens d'armes, et le cri d'alarme retentit jusqu'aux chambres de la reine. Lancelot voulait s'armer: «Bel ami, lui dit la reine, vous n'êtes pas encore en assez bon point. Attendez au moins que nos hommes réclament un nouveau secours.» En ce moment arrive un chevalier, l'écu brisé, le heaume rompu. Il dit en s'agenouillant devant la reine: «Dame, messire Yvain réclame le secours de tous les chevaliers qui ne sont pas encore armés: il craint de ne pouvoir soutenir l'effort des païens; car il vient d'envoyer de ses meilleurs chevaliers vers Arestuel qui était menacé par les Saisnes.—Ne souffrirez-vous pas maintenant, dame, dit Lancelot, qu'on m'apporte mes armes?» La reine se tait avec un léger signe de consentement. On présente à Lancelot l'écu du roi Artus et la bonne épée Sequence que le roi ne portait que dans les cas désespérés. Il ne restait plus que les gantelets à passer et le heaume à lacer, quand Lancelot s'adressant au chevalier: «Combien d'hommes envoyés vers Arestuel?—Deux cents.—Si les deux centsrevenaient, messire Yvain reprendrait-il l'avantage?—Au moins la lutte serait-elle moins inégale.—Dites à messire Yvain qu'il aura le secours dont il a besoin, sous le pennon de ma dame la reine.»
Le chevalier salue, demande un autre heaume pour remplacer celui qu'il avait perdu et revient à mess. Yvain comme déjà les Bretons reculaient en désordre. Mess. Yvain les soutenait de son mieux; au grand besoin voit-on le bon chevalier. Et cependant, Lionel faisait approcher deux chevaux; le plus grand pour Lancelot, l'autre pour lui. Avant de lacer son heaume, la reine prend Lancelot entre ses bras, le baise doucement et le recommande à Dieu. Elle tend ensuite à Lionel un glaive auquel elle avait attaché un pennon d'azur à trois couronnes d'or; à la différence de l'enseigne du roi où les couronnes étaient sans nombre.
Quand mess. Yvain aperçut le pennon de la reine: «Voyez-vous, dit-il à ses chevaliers, cette enseigne; nous avons le secours promis. Or paraîtra qui bien fera!»
Lancelot était déjà au fort de la bataille, criant: «Clarence!l'enseigne au roi Artus.» (Clarence est une cité de Norgalles, grande et plantureuse, où jadis avait résidé le roi Taulas, aïeul d'Uterpendragon.) De là le cri que sesdescendants avaient conservé[20]. Il atteint de son glaive le premier Saisne qu'il rencontre et le jette mort sous le ventre de son cheval. Le glaive rompu, il sort du fourreau la bonne épée d'Artus[21], il renverse chevaux Saisnes et Irois; tranche les heaumes, les écus et les bras, à droite, à gauche: rien ne lui résiste, et bientôt personne ne l'ose attendre. On eût dit un ardent limier au milieu des biches qu'il déchire de ses coups de dents, non pour apaiser sa faim, mais pour s'enorgueillir de l'effroi qu'il inspire. Les Saisnes disaient: «Ce n'est pas un homme de la terre, c'est un habitant du ciel envoyé pour nous détruire.»
Les Bretons, revenus de leur premier effroi, s'étaient ralliés autour du pennon de la reine; les Saisnes pensent qu'il arrive à leurs ennemis une nouvelle armée à laquelle ils ne peuvent résister. Ils fuient de toutes parts. Mess. Yvain devinant que Lancelot est arrivé, disait: «Voilà le seul chevalier vraiment digne de porter ce nom! Nous ne sommes près de luique des écuyers et sergents.» Alors les plus couards commencent à faire plus d'armes que n'en avaient fait jusque-là les meilleurs. La chasse se poursuit avec furie: Lancelot joint le plus grand des rois ennemis, l'énorme Hargodabran, frère de la belle Camille. En s'entendant défier, il tremble pour la première fois de sa vie, de ses éperons il rougit les flancs de son cheval. Lancelot l'atteint de nouveau, lui ferme passage. L'épée haute et l'écu rejeté sur le dos, il saisit d'une main les crins de son cheval et de l'autre tranche la cuisse gauche du mécréant. Hargodabran tombe en laissant sa jambe dans l'étrier, et Lancelot, au lieu de l'achever, passe outre, tandis que mess. Yvain approche du moribond: à la vue de cet énorme membre séparé du tronc: «N'est pas sage, dit-il, qui se joue à tel chevalier. C'est vraiment le fléau de Dieu.»
Hargodabran fut reporté aux tentes bretonnes. À peine y fut-il déposé qu'il saisit un couteau et le plongea dans son cœur. Pour Lancelot, il avait chassé les Saisnes jusqu'à l'étroite chaussée qui partait de la rivière et qu'on appelait ledétroit de Gadelore. Les Saisnes virent alors qu'ils avaient été mis en fuite par un seul chevalier: ils se reformèrent, se massèrent à l'ouverture de la chaussée, attendant résolument Lancelot qui, les bras rougesde leur sang, allait encore s'élancer sur eux, quand Lionel arrêta son cheval: «Par sainte Croix, lui dit-il, n'allez pas plus avant; voulez-vous courir à la mort, et n'en avez-vous assez fait?—Laisse-moi, Lionel.—Non, non! par la foi que vous devez à votre dame, vous n'irez pas plus avant.»
À ces derniers mots, Lancelot retient son frein, soupire et tourne en arrière. «Oh! Lionel, pourquoi m'avoir ainsi conjuré!» Il rejoint en courroux les autres chevaliers: «Soyez le bien venu! dit en le revoyant mess. Yvain.—Ne parlez pas ainsi; je reviens couvert de honte.—Comment l'entendez-vous, cher sire?—Oui, je dois être honni; n'aurais-je pas dû chasser les païens bien loin du détroit.—Vous auriez ainsi fait acte non de prouesse mais de folie.» Lancelot ne répond rien, mais tout en revenant avec les chevaliers il jetait des regards furieux et courroucés sur Lionel qui baissait la tête et n'osait tenter de l'apaiser.
Il fallait maintenant arracher le roi Artus des mains de l'artificieuse enchanteresse Camille. Nous avons dit que la porte de la Roche aux Saisnes était impénétrable pour les assiégeants; mais, grâce à l'anneau que Lancelot avait reçu de la Dame du lac, le sortilége pouvait être conjuré. Notre héros passa d'abord au milieu de gens d'armes bretons chargés d'empêcher les Irois de faire sortir le roi et de l'emmener en Irlande. Il se fit reconnaître d'eux et put entrer sans difficulté dans la forteresse. Renverser le premier qui tenta de lui fermer le passage; tuer, blesser, navrer, mettre en fuite ceux qu'il trouva dans les premières chambres, fut pour Lancelot l'affaire d'une heure. Il parvint enfin dans une salle où Camille était assise auprès de son ami, le beau Gadresclain: il commença par fendre jusqu'aux épaules le jouvenceau, sans égard pour les cris désespérés de la dame; puis il sortit en fermant la porte pour aller trouver le geôlier: «Tu es mort, lui dit-il, si tu ne me conduis vers ceux que tu as charge de garder.» Le geôlier tremblant de peur le mène à la tournelle où étaient Artuset Gaheriet. «Vous êtes libres,» leur dit-il. Artus remercie son libérateur qu'il ne reconnaît pas. De là, Lancelot se fait conduire à la prison de Galehaut et de ses compagnons. Les premiers mots de Galehaut sont: «Que ferai-je de la liberté, quand j'ai perdu la fleur de chevalerie? Où trouverai-je le courage de vivre, loin de celui que j'aime plus que la vie?—Ne vous affligez pas tant, dit Lancelot en levant son heaume: me voici, cher sire.» Et ils s'élancent dans les bras l'un de l'autre, ils se baisent mille fois. Et mess. Gauvain revenu vers le roi lui disait: «Sire, voilà celui dont nous étions en quête: Lancelot du Lac est devant vous, le fils du roi Ban de Benoïc, celui qui ménagea votre paix avec Galehaut.» Grande fut la surprise, l'admiration et la joie du roi Artus. «Beau sire, dit-il à Lancelot, je vous mets en abandon ma terre, mon honneur et moi-même.» Lancelot le releva en rougissant de confusion. Quand le geôlier eut rapporté aux prisonniers leurs épées, ils montèrent à la grande tour dont l'entrée était défendue par de fortes barres. Lancelot, jugeant que leurs efforts seraient inutiles pour les lever, retourne à la chambre où il avait enfermé Camille: il la saisit par les tresses, et menace de lui trancher la tête. «Ne vous suffit-il d'avoir tué monami?—Non; j'entends que vous me fassiez ouvrir la grande tour.—J'aime mieux mourir et souffrir de vous ce que jamais loyal chevalier n'aurait la cruauté de faire.» Lancelot hausse encore l'épée; elle crie merci, promet de le satisfaire et le conduit à la porte de la tour: «Ouvrez,» dit-elle aux chevaliers qui la gardaient. «Nous n'en ferons rien,» répondent-ils. Mais Lancelot tenant de nouveau son épée suspendue sur la tête de Camille, les chevaliers promettent d'ouvrir si on les laisse sortir sains et saufs; ce qui leur est accordé. Les portes cèdent; le roi Artus avertit mess. Gauvain d'entrer le premier, pour indiquer qu'il en est mis en possession. Les chevaliers bretons pénètrent dans le château; la bannière du roi remplace sur les créneaux de la tour celle d'Hargodabran. On visite toutes les salles, tous les souterrains. Dans un réduit secret, Keu le sénéchal trouve une demoiselle enchaînée contre un pilier. Elle avait été longtemps l'amie du chevalier que Lancelot venait d'immoler aux pieds de Camille. Camille la retenait captive et loin de tous les yeux, par l'effet d'une jalousie furieuse. Quand elle fut déliée Keu demanda où se trouvaient les derniers prisonniers. «Qui vient me délivrer? dit-elle.—C'est le roi Artus, le vrai seigneur de la Roche aux Saisnes.—Dieu soit loué!Mais êtes-vous assuré contre la fausse Camille?—Elle est en notre pouvoir.—Ce n'est pas assez, et vous n'avez rien gagné, si vous lui laissez emporter ses boîtes et son livre. En ouvrant le grimoire, elle peut enfermer le château dans un déluge d'eau, et vous noyer tous tant que vous êtes.—Mais ce grimoire, où est-il?—Là, dans ce grand coffre.» Keu essaie d'ouvrir le coffre, mais voyant ses efforts inutiles, il y met le feu et le réduit en cendres avec tout ce qu'il contenait.
Camille sentit aussitôt que son pouvoir lui échappait; et ne pouvant espérer la merci de ceux qu'elle avait indignement attirés dans ses piéges, elle n'écouta que son désespoir: elle se précipita du haut de la roche. On recueillit ses membres ensanglantés; le roi les fit réunir et enfermer dans une tombe sur laquelle on inscrivit le nom et la triste fin de la belle et criminelle magicienne, qu'il ne pouvait s'empêcher de plaindre et même un peu de regretter.
Galehaut prévoyait avec chagrin que Lancelot, une fois inscrit parmi les chevaliers de la maison du roi, et admis au nombre des compagnons de la Table ronde, lui échapperait pour devenirl'homme d'Artus. Aussi eût-il tout donné pour le voir résister aux vives instances que le roi et la reine ne devaient pas manquer de lui faire. Avant de quitter la Roche aux Saisnes, Artus d'après les sages conseils de messire Gauvain, avait prié la reine de venir remercier Lancelot qui l'avait conquise. Genièvre en arrivant, regarda son ami, lui jeta les bras au cou et lui rendit grâces de la délivrance du roi. «Sire chevalier, dit-elle, je ne sais qui vous êtes, et j'en ai grand regret. Mais vous avez tant fait pour mon seigneur que je vous offre tout ce qu'il m'est permis de donner d'amour et de loyauté à loyal chevalier.—Ma dame, grands mercis!» répond Lancelot d'une voix tremblante. Le roi, témoin de l'entrevue, remercia vivement la reine de ce qu'elle venait de faire et ne l'en prisa que davantage.
Alors, avec, une grâce insigne, la reine s'enquit de tous les chevaliers qui avaient pris part à la quête de Lancelot. Sagremor seul manquait: «Il était retenu, dit mess. Gauvain, par une demoiselle à laquelle il avait donné son amour.» De son côté, la reine raconta comment le chevalier qui venait de délivrer le roi était tombé en frénésie, et avait dû sa guérison à une demoiselle appelée la Dame du lac. «Le connaissez-vous? demanda le roi.—Je sais maintenant quel il est; mais quant àson nom, je l'ignore encore.—Eh bien, c'est Lancelot du Lac, celui que vous venez de remercier; c'est lui qui vainquit les deux assemblées et fit ma paix avec Galehaut.—Se peut-il!» s'écria la reine, en se signant et en témoignant la plus grande joie d'apprendre ce qu'elle savait déjà mieux que personne.
Après, ce fut le tour d'Hector: il montra mess. Gauvain, et demanda qu'on le tînt quitte de la quête qu'il en avait entreprise. Mess. Yvain le reconnut et courut l'embrasser en racontant comment Sagremor et lui devaient à Hector la fin de leur captivité chez le sénéchal du Roi des cent chevaliers. «Ce n'est pas tout, ajouta mess. Gauvain; je l'avais vu auparavant faire vider les arçons à Sagremor et à Keu, à messire Yvain, devant la Fontaine du Pin.» Chacun alors de faire honneur à Hector, en présence de la nièce d'Agroadain, son orgueilleuse amie[22].
On annonça que les tables étaient dressées. Quand on fut levé, le roi prenant la reine à part la pria de l'aider à retenir Lancelot compagnon de la Table ronde. «Sire, répond-elle, vous savez qu'il est déjà compain de Galehaut; c'est de Galehaut qu'il faut d'abord avoir le consentement.»
Le roi se rapproche aussitôt de Galehaut et le prie de trouver bon que Lancelot soit de sa maison. «Sire, répond Galehaut, j'ai fait tout ce que Lancelot m'avait demandé pour gagner votre amitié; mais si j'étais privé de sa compagnie, je souhaiterais de mourir: voulez-vous m'arracher la vie?» Le roi regarde la reine et lui fait un signe pour qu'elle se jette aux genoux de Galehaut. Elle s'incline devant les deux amis; quand Lancelot la voit en posture de suppliante, il ne peut se contenir et, sans attendre la réponse de Galehaut: «Dame, dit-il, nous ferons tout ce qu'il vous plaira demander.—Grands mercis!» dit la reine. Et Galehaut à son tour: «Puisqu'il en est ainsi, j'entends que vous ne l'ayez pas seul. J'aime mieux tout quitter en le gardant, que me séparer de lui au prix de l'empire du monde. Veuillez, sire, me retenir aussi.—Je n'aurais pu, répond le roi, demander sans outrecuidance un tel honneur pour ma maison; je vous retiens donc non comme mes chevaliers, mais comme mes compagnons. Et vous, Hector, ne serez-vous pas aussi des nôtres?—Pour refuser, sire, il me faudrait oublier tout sentiment d'honneur.»
Et le lendemain, le roi tint une cour plénière qui dura huit jours, et qui finit à la Toussaint.Il y porta couronne et reçut à la Table ronde les trois nouveaux compagnons.
Durant les fêtes, il eut soin de mander les quatre clercs chargés de mettre en écrit les actes des temps aventureux. Ils se nommaient: Arrodian de Cologne, Tamide de Vienne, Thomas de Tolède et Sapiens de Baudas. Ils continuèrent leur livre à partir des gestes de mess. Gauvain et des dix-neuf compagnons de sa quête. Puis ils arrivèrent aux prouesses d'Hector dont la quête se rapportait encore à mess. Gauvain; le tout devant être compris dans l'histoire de Lancelot, branche elle-même, du grand livre du Saint Graal[23].
De la Roche aux Saisnes le roi se rendit à Karaheu en Bretagne, et permit à Galehaut,non sans regret, d'emmener Lancelot en Sorelois[24], à la condition de le ramener, vers la prochaine fête de Noël, dans la ville où il avait eu le bonheur de les armer chevaliers.
Nous savons par le sage Tamide de Vienne,—celui de tous les clercs du roi Artus qui a le plus raconté des bontés de Galehaut,—que nul chevalier de son temps ne le surpassait en largesse, valeur et puissance, à l'exception du roi Artus auquel il n'est permis de comparer personne. Il aurait tenté la conquête du monde, si Lancelot en se rendant maître de ses pensées, ne l'eût décidé à servir le roi Artus. «Le cœur d'un prud'homme, lui avait-il dit, est une richesse bien préférable à la possession des terres et des royaumes.» À compter de là, Galehaut ne vécut plus que pour Lancelot; car son amour pour la dame de Malehaut lui était venu du désir de seconder celui de son compain pour la reine Genièvre. Il avait vu avec douleur Lancelot entrer dans la maison du roi; mais en l'éloignant de la cour, il savait qu'il lui faisait violence. De son côté, Lancelot cachait ses ennuis pour ne pas augmenter ceux de Galehaut; si bien qu'ils chevauchèrent longtemps en évitant de se parler.
Avant d'entrer en Sorelois, ils passèrent la nuit dans un château du duc d'Estrans, nomméla Garde du Roi, sur la rivière d'Hombre. Le sommeil de Galehaut fut très-agité; il levait les bras et faisait des exclamations qui ne pouvaient échapper à son ami. Le lendemain, ils remontèrent: Galehaut, le chaperon abattu sur les yeux, parut vouloir dépasser Lancelot et pressa le pas de son cheval jusqu'à l'entrée de la forêt de Gloride, sur les marches du duché d'Estrans. Lancelot se rapprochant alors de lui: «Cher sire, dit-il, vous avez des pensées que vous me cachez; vous savez pourtant combien vous avez droit à mon conseil.—Assurément, beau doux ami, répond Galehaut, et vous savez aussi combien je vous aime; laissez-moi donc vous découvrir ce que j'aurais voulu ne dire à personne. Dieu m'a donné tout ce que pouvait désirer cœur d'homme. Aujourd'hui, la crainte de perdre ce que j'aime autant qu'on peut aimer m'apporte chaque fois des songes fâcheux. La nuit dernière, je me croyais dans la maison du roi Artus; un énorme serpent s'élançait de la chambre de la reine, venait à moi et m'environnait de flammes. Je sentais la moitié de mes membres se dessécher. Puis j'entendais battre dans ma poitrine deux cœurs entièrement de la même grandeur. L'un se détachait pour céder la place à un léopard luttant contre une foule de bêtes sauvages;l'autre ne sortait de ma poitrine qu'en m'arrachant la vie.
«—Cher sire, dit Lancelot, un prince sage comme vous êtes peut-il se tourmenter d'un songe? Il faut laisser les femmes et les hommes sans courage prendre un tel souci.—Ils annoncent parfois, dit Galehaut, les choses à venir.—Non, l'avenir n'est pas à la connaissance des hommes.—Je veux pourtant demander aux sages clercs ce que je dois présumer de ces visions. Autrefois le roi Artus fut aussi visité par des songes merveilleux, et l'intention lui en fut révélée par de grands clercs. J'ai résolu de demander ces clercs au roi, et je les ferai venir en Sorelois pour apprendre d'eux ce que je dois attendre s'ils présagent ma mort, ou bien un surcroît d'honneur.»
Avant de quitter la Garde du Roi, Galehaut vêtit une chappe légère d'isembrun[25], fourrée de cendal vert; et, pour mieux rêver à son aise, il en abattit le chaperon sur ses yeux. Ainsi remontèrent-ils, seulement accompagnés de quatre écuyers. Après avoir traversé le fleuve d'Azurne qui confinait aux marches deGalore, ils suivirent le cours de la Tarance jusqu'à l'entrée d'une forêt qui couvrait une roche dominée par le grand et splendide château de l'Orgueilleuse Garde. «Voilà,» dit Lancelot en l'apercevant, «une construction merveilleuse.—Elle fut, répond Galehaut, érigée pour garder la mémoire d'un grand orgueil et d'une folie des plus étranges. C'était du temps où je méditais la guerre contre le roi Artus. Après l'avoir conquise, je ne pensais pas avoir grande peine à soumettre tous les autres rois du monde; et, dans cette confiance, je fis disposer sur les murailles cent cinquante créneaux, pour autant de rois que je voulais conquérir. J'aurais hébergé ces rois, dans le château, le jour où je devais prendre le titre de roi des rois. Les fêtes du couronnement auraient duré deux semaines: et après la messe du grand jour, je me serais assis à table sur le plus haut siége, en manteau royal, ma couronne sur un grand candélabre d'argent: autour de moi se seraient assis les cent cinquante rois, leur couronne également posée devant eux sur un moindre candélabre. Après le manger, tous ces candélabres auraient été portés aux créneaux, jusqu'à la chute du jour; puis on aurait enlevé les couronnes, pour les remplacer par autant de cierges assez pesants pour n'avoir rien àcraindre du vent et rester allumés jusqu'au lendemain. Sur la plus haute tour aurait étincelé, le jour, ma grande couronne, et la nuit le plus grand cierge qu'on aurait pu façonner. Dans chacune des journées suivantes j'aurais prodigué les dons les plus riches. Enfin, les fêtes passées, j'aurais fait avec tous ces rois un voyage dans toutes les parties du monde[26].»
«Mais quand, par vos conseils, je me fus accordé avec le roi Artus, j'ai dû cesser de nourrir ces projets. Sachez seulement, beau doux ami, que je ne suis jamais entré dans ce château, sans laisser au seuil tout sujet d'ennui et de tristesse. Et j'y vais aujourd'hui, parce que j'ai, plus que jamais, besoin de réconfort.»
Mais voilà qu'arrivés au pied de la roche, et comme ils commençaient à la gravir, leurs yeux sont frappés d'une grande merveille. Les murs de l'enceinte, les tours elles-mêmes s'inclinèrent, puis éclatèrent par le milieu. Galehaut voyant tomber les créneaux avance de quelques pas, et ce qui restait des tours et des murailles s'écroule avec un bruit effroyable. «Assurément, dit Galehaut, ce que je vois est un présage de malheur.—Sire, reprend Lancelot,n'allez pas vous affliger de pertes terriennes. Il faut laisser les mauvais hommes gémir de la ruine de leurs domaines, parce qu'ils n'ont d'autre valeur que celle de ces domaines. Pour nous, rendons grâces au Seigneur-Dieu qui a bien voulu renverser le château avant que nous y fussions entrés.» Galehaut se prit à sourire: «Beau doux ami, vous attribuez donc mon chagrin à la ruine de ce château: mais eût-il mieux valu que tous les châteaux du monde, sa perte ne m'eût pas causé la moindre peine. Connaissez mieux le fond de mon cœur, et sachez que jamais aucune perte de terre n'a troublé ma sérénité, aucune conquête ne m'a donné la joie que j'attends de votre compagnie. Mais je m'afflige des tourments de cœur que ces ruines me présagent. Or ces tourments ne peuvent être que de vous à moi. Je vis tellement en vous, qu'après votre mort, rien ne pourrait me donner la force de vivre; et ce n'est pas seulement votre mort que je redoute, mais votre éloignement. Ah! si la reine votre dame m'avait réellement aimé, elle eût senti qu'il ne fallait pas vous donner à un autre, fût-il le roi Artus. Je ne la blâme pas; j'aurais dû me souvenir de ce qu'elle me dit un jour:C'est folie de faire largesse de ce dont on ne pourrait se passer.Elle vous a donné au roi,pour vous avoir tout à elle, et elle a bien fait. Mais ne l'oubliez pas, beau doux ami, le jour que je perdrai votre compagnie, le monde perdra la mienne.—Cher sire, avec l'aide de Dieu, pourrions-nous jamais cesser d'être compains! Je me suis donné au roi Artus de votre consentement; mais, pour être son homme, je n'en reste pas moins entièrement à vous de corps et d'âme.»
Ainsi parlèrent-ils longuement, tout en continuant à chevaucher. Les lieux où ils passèrent (nous laissons à d'autres le soin d'en reconnaître la place) furent, d'abord la maison aux rendus de Chesseline[27], fondée près du château du même nom par le roi Glohier; puis une ville nommée Alentin[28], et enfin Sorhaus, la principale cité du Sorelois. Et comme ils en approchaient, cent chevaliers de la contrée vinrent à Galehaut, conduits par son oncle, vieillard qui avait eu soin de son enfance. En tendant les bras à son nourri, des larmes s'échappèrent de ses yeux. «Sire, dit-il, nous avons été en grande crainte à votre endroit! nous vous supposions mort ou gravement malade, en raison de l'étrange merveille dont nous avons été témoins.»
«Que vous est-il donc arrivé? dit Galehaut, Ai-je perdu quelqu'un de mes amis?—Non sire, vous n'avez perdu aucun de vos amis, grâce à Dieu!» Galehaut ne veut pas en entendre davantage; il pique son cheval, salue d'un air riant ses chevaliers, en passant devant eux. L'oncle le suivait de son mieux: «Bel oncle, lui dit Galehaut, je vous avais jusqu'à présent trouvé des plus fermes; il faut que vous ayez bien changé, si vous avez pensé qu'une ruine de terre ou une perte d'avoir pût me causer un vrai chagrin. Dites hardiment ce que j'ai perdu, et sachez que je n'ai souci d'aucune perte ni d'aucun gain.—Sire, il n'y a pas jusqu'à présent de grands dommages, mais il y a des présages merveilleux. Dans tout le royaume de Sorelois, il n'est pas une forteresse dont la moitié ne se soit écroulée dans la même nuit.—Je m'en consolerai facilement, reprit Galehaut. J'ai vu fondre le château que j'aimais le mieux, et je n'en ai pas été plus mal à l'aise. Grâce à Dieu, j'ai reçu le don d'un cœur qui n'eût assurément pu tenir dans la poitrine d'un petit homme; il ne m'a jamais fait défaut. Les gens moins bien fournis de ce côté ne comprendront jamais mon peu de souci de ce qui les accablerait. Pourquoi s'émouvoir des merveilles qui arrivent à mon occasion? ne suis-jepas moi-même une merveille plus grande encore?»
C'est ainsi que Galehaut accueillit la nouvelle de ce qui était arrivé dans ses terres. Il fit dans Alentin belle chère aux chevaliers et bourgeois de la ville. Le lendemain, il manda par ses clercs aux barons de Sorelois qu'ils eussent à se trouver à Sorehau, quinze jours après Noël. Il leur fit écrire d'autres lettres au roi Artus pour le prier de lui envoyer les plus sages clercs de sa terre, afin d'apprendre d'eux le sens de ses derniers songes. Mais ici le conte laisse pour un temps Galehaut et Lancelot pour nous ramener à la cour du roi Artus.
Le messager de Galehaut trouva le roi Artus à Kamalot[29], et lui remit les lettres dont on l'avait chargé. Le roi, la reine et la dame de Malehaut eurent une grande joie d'apprendre des nouvelles de leurs amis; mais leur joie fut de courte durée. Le jour même, on vit descendre, devant le degré, une demoiselle qui d'un pas ferme entra dans la salle où le roi siégeait entouréde ses chevaliers. Elle était richement vêtue d'une cotte de soie; le manteau fourré, le visage couvert, les cheveux roulés en une seule tresse. Trente chevaliers l'accompagnaient. Les barons s'écartèrent pour la laisser passer, persuadés que ce devait être une haute dame. Arrivée devant le roi, elle détacha le manteau qui la couvrait et le laissa tomber; les gens qui la suivaient s'empressèrent de le relever. Puis elle abaissa la guimpe qui cachait son visage et tous ceux qui la regardèrent furent frappés de sa beauté. D'une voix haute et ferme elle dit:
«Dieu sauve le roi Artus et sa baronnie! l'honneur et le droit de ma dame réservés. Sire, vous êtes le prud'homme par excellence; mais j'en excepte un point.—Demoiselle, répond le roi, tel que je suis, Dieu donne bonne aventure et garde l'honneur de votre dame, si, comme je le pense, elle en est digne. Mais je vous saurais gré de m'apprendre ce qui m'empêche d'être un vrai prud'homme. Vous me direz ensuite quelle est votre dame et en quoi je puis avoir méfait envers elle. Jusqu'à présent je ne croyais pas avoir donné à dame ou demoiselle le droit de m'adresser un reproche.
«—J'aurais fait un voyage inutile, si je ne justifiais le blâme dont je vous ai chargé:mais en le faisant je sais que je jetterai votre cour dans le plus merveilleux étonnement. Apprenez donc, sire, que ma dame est la reine Genièvre, fille du roi Léodagan de Carmelide. Avant de vous parler en son nom, veuillez prendre et faire lire ces lettres scellées de son scel.»
Alors s'avance un chevalier de grand âge qui remet à la demoiselle une boîte d'or richement ornée et garnie de pierres précieuses. Elle l'ouvre, en tire des lettres qu'elle présente au roi: «Sire, elles doivent être lues en présence de tous vos chevaliers, de toutes vos dames et demoiselles.» Le roi, muet d'étonnement, regarde la demoiselle, puis envoie quérir la reine et toutes les dames dispersées dans les chambres. Elles arrivent de tous côtés, et la demoiselle demande une seconde fois que la lecture ne soit pas retardée. Le roi les tend à celui de ses clercs qu'il savait le plus habile. Le clerc déploie le parchemin, lit à part, puis se sent pris d'angoisse, et des larmes coulent de ses yeux. «Qu'avez-vous? dit le roi; lisez tout haut. Je suis impatient de savoir le contenu de ces lettres.» Le clerc, au lieu d'obéir, regarde la reine alors appuyée sur l'épaule de mess. Gauvain. Il tremble de tous ses membres, il chancelle et serait tombé, sans messire Yvain qui se hâta de le retenir. Le roi,de plus en plus surpris et inquiet, envoie quérir un autre clerc, et lui donne les lettres. Celui-ci les lit des yeux, puis soupire, fond en larmes, laisse tomber le parchemin au giron du roi et se retire. En passant devant la reine: «Ah! s'écrie-t-il, quelles douloureuses nouvelles!»
Voilà la reine tout aussi émue que le roi. Artus ne s'en tient pas là: il envoie vers son chapelain, et quand il est arrivé: «Damp chapelain, dit-il, lisez ces lettres, et sur la foi que vous me devez, sur la messe que vous avez ce matin chantée, dites tout ce que vous y trouverez, sans en rien celer.» Le chapelain les prend, les parcourt, puis en pleurant: «Sire, serai-je obligé de les lire tout haut?—Assurément.—Il m'en pèse de plonger dans le deuil toute votre cour. Et s'il vous plaisait, vous me dispenseriez de révéler ce qu'elles contiennent.—Non, non, c'est à vous qu'il appartient de le faire.» Le chapelain se remet un peu, et d'une voix claire, lit ce qui suit:
«La reine Genièvre, fille du roi Léodagan de Carmelide, salue le roi Artus et tous ses chevaliers et barons. Roi Artus, je me plains de toi d'abord, puis de toute ta baronnie. Tu as été envers moi aussi déloyal que je fus loyale envers toi. Tu n'es plus vraiment roi, car unroi ne doit pas vivre avec femme non épousée. Je t'ai été donnée en loyal mariage; J'ai été sacrée comme épouse et reine, de la main d'Eugène le bon évêque, dans la cité de Londres, au moutier de Saint-Étienne[30]. Je n'ai gardé l'honneur qui m'était dû qu'un seul jour. Soit par ton ordre, soit par l'ordre de ceux qui t'entouraient, j'ai vu tous mes droits méconnus et ma place occupée par celle qui jusqu'alors avait été ma serve chétive. La Genièvre qui passe pour ton épouse, au lieu de garder mon honneur comme elle était tenue de le faire même aux dépens du sien, a pourchassé ma mort et ma honte. Mais Dieu, qui n'oublie pas ceux qui l'implorent de cœur loyal, m'a tirée de ses piéges, à l'aide de ceux dont je ne pourrai jamais assez reconnaître la fidélité. J'ai pu secrètement sortir de la tour d'Hengist le Saxon, au milieu du Lac au Diable, où la fausse reine m'avait fait enfermer. Toute déshéritée que je sois, il me reste l'honneur et les moyens de réclamer ce qui m'est dû. Je demande vengeance de la malheureuse qui t'a si longtemps tenu en péché mortel. Elle devra recevoir la juste peine dont ellepensait me frapper. J'ai bien voulu t'écrire ces lettres: mais comme le parchemin ne peut pas tout dire, j'ai donné la charge de te les remettre à celle qui est mon cœur et ma langue; c'est Hélice, ma cousine germaine. Crois tout ce qu'elle te dira; car elle sait tout ce qui touche aux cas que je viens d'exposer. Je la fais accompagner par un chevalier qui a le même droit d'en être cru: c'est Bertolais, le plus vrai, le plus loyal des hommes qui soient aux Îles de mer. Je l'ai choisi pour soutenir ma cause, en raison même de son grand âge, afin de mieux témoigner que toutes les forces humaines ne peuvent rien contre la justice et la vérité.»
Les lettres lues, le chapelain les remit au roi, et se hâta de sortir, la tête basse et le cœur oppressé.
Il se fit un long silence dans la salle. Le roi le premier prit sur lui de parler à la demoiselle restée debout devant lui: «J'ai, dit-il, entendu ce que me mande votre dame. Si vous avez quelque chose à ajouter à leur contenu, nous sommes prêts à vous écouter; car vous êtes, nous a-t-on lu, le cœur et la langue de celle qui vous envoie. Vous me présenterez ensuite le chevalier qui vous accompagne.» La demoiselle alors va prendre par la main lechevalier qui lui avait mis les lettres en main: «Le voici, dit-elle.» Le roi regarde et juge de son grand âge par ses blancs cheveux, son visage pâle, ridé, labouré de plaies, sa longue barbe tombant sur la poitrine. D'ailleurs, il avait les bras longs et gros, les épaules larges, le reste du corps aussi bien conservé que tout autre homme dans la force de l'âge. «Ce chevalier, dit le roi, a trop vécu pour ne pas reculer devant un faux témoignage.—Vous en seriez encore mieux persuadé, Sire, dit la demoiselle, si vous le connaissiez aussi bien que moi; mais il lui suffit que Dieu soit témoin de sa prouesse. Pour compléter ce que les lettres vous ont appris, ma dame se plaint d'avoir été trop longtemps méconnue: à peine étiez-vous roi de Bretagne que vous entendîtes parler du roi Léodagan, comme du meilleur des princes répandus dans les îles d'Occident, et de sa fille qu'on proclamait la plus belle de toutes les princesses. Vous dites alors que vous n'auriez pas de repos avant d'avoir jugé par vous-même et de la bonté du roi et de la beauté de sa fille. Vous êtes arrivé en Carmelide sous le déguisement d'un simple écuyer; vous avez servi le roi, vous et votre compagnie, depuis Noël jusqu'à la Pentecôte. À cette dernière fête, vous avez tranché le pain à la Table ronde,et chacun des cent cinquante compagnons en fut servi à son gré. Pour reconnaître votre prouesse, le roi vous fit les deux plus riches dons que vous pouviez souhaiter: la plus belle demoiselle du monde, ce fut ma dame la Reine, et la Table ronde, dont la renommée était déjà grande en tous lieux. Vous avez emmené ma dame en la cité de Logres où vous l'avez épousée, et, la nuit, un seul lit vous a reçus. Mais vous veniez de vous lever, quand des traîtres furent introduits dans la chambre nuptiale par celle qui devait le mieux la garder; ma dame fut saisie, enlevée: celle que j'aperçois fut conduite à votre lit. On enferma madame la reine avec ordre de la mettre à mort; ce que Dieu ne permit pas. Elle fut tirée de prison, grâce à ce chevalier qui se mit en aventure de mort pour la porter sur ses épaules hors de la tour d'Hengist le Saxon, sur le Lac au Diable. Longue avait été la prison de ma dame; mais aujourd'hui, rentrée en possession de son droit héritage, plus d'un grand prince serait heureux de l'épouser. Elle a refusé leurs offres et vous a réservé son cœur, résolue, si justice ne lui est pas rendue, à finir en religion ses jours. Mais, Sire, croyez-en tous ceux qui la connaissent: si vous réparez le dommage qu'elle a reçu, vous serez elle etvous les nonpairs du monde; vous, le plus vaillant des rois, elle, la plus vaillante des reines. Laissez votre concubine et rendez à votre loyale épouse tout ce qu'elle eut toujours droit d'attendre de vous. Si vous ne le faites, ma dame vous défend, de par Dieu et de par ses amis, de garder la dot que vous avez reçue, la noble Table ronde. Vous la renverrez garnie du même nombre de chevaliers qu'au jour où vous la reçûtes du roi Léodagan. Et ne pensez pas en établir une seconde; car dans le monde entier, il ne doit y en avoir qu'une.
«Maintenant, chevaliers, gardez de continuer à vous dire compagnons de la Table ronde, avant que le jugement n'en soit rendu. Et vous, roi Artus, si vous n'avouez pas que ma dame ait été trahie par la fausse demoiselle qui occupe encore sa place, je suis prête à montrer le contraire en votre cour, ou partout ailleurs. Le champion de la vérité sera le prud'homme que voici: il vaincra, car il a tout vu, tout entendu.»
La demoiselle cessa de parler, et la cour demeura longtemps interdite et silencieuse. La reine, indignée au fond du cœur, ne donnait aucun signe d'émotion et de courroux: elle semblait dédaigner de se justifier et ne regardait même pas son accusatrice. Il n'en étaitpas ainsi du roi: il se signait en levant les mains, il ne savait que résoudre. Enfin, il se tourna vers la reine: «Dame, avancez; c'est à vous de démentir ce que vous venez d'entendre. Si l'accusation est vraie, vous m'auriez indignement trompé et vous mériteriez la mort. Au lieu d'être la plus loyale des dames, vous en seriez la plus perfide et la plus fausse.»
La reine se lève et, sans témoigner la moindre émotion, vient se placer auprès du roi. En même temps s'élancent quatre ducs et vingt barons, comme pour demander à la défendre. Messire Gauvain, le visage enflammé de colère et d'indignation, serrait avec rage le bâton neuf qu'il avait en main. «Demoiselle, dit-il, nous tenons à savoir si vous avez entendu jeter un blâme sur ma dame la reine.—Je ne vois pas ici de reine, répond la demoiselle; mon blâme s'adresse à celle que je vois devant moi et qui a trahi sa dame et la mienne.—Sachez, reprit Gauvain, que madame, ici présente, ne sera jamais soupçonnée de trahison, et qu'elle saura bien s'en défendre. Peu s'en faut, demoiselle, que vous ne m'ayez fait manquer à la courtoisie que j'ai toujours témoignée pour dames ou demoiselles; car vous avez brassé la plus grande folie qu'on ait jamais pensée.» Puis,s'adressant au roi: «Je suis prêt à soutenir la cause de ma dame, contre le chevalier ou les chevaliers qui oseraient dire qu'elle n'est pas la plus loyale reine du monde, et qu'elle n'a pas été sacrée votre compagne et votre reine.—Chevalier, dit la demoiselle, vous semblez bien mériter d'être reçu à partie, mais nous désirons savoir votre nom.—Mon nom ne fut jamais un secret pour personne: j'ai nom Gauvain.—Dieu soit loué, messire Gauvain! Je n'en suis que plus confiante en mon droit. Vous êtes tellement reconnu prud'homme que vous craindrez de vous parjurer en vous portant le champion de cette femme. Toutefois, comme il y a des renommées trompeuses, sachez-le bien, quiconque osera me contredire sera vaincu et réduit à se confesser foi-mentie.»
Elle va prendre alors par la main Bertolais: «Faites ici, lui dit-elle, votre serment, comme celui qui a tout vu et tout entendu.» Bertolais se met à genoux devant le roi, et défie quiconque essaierait de contredire la parole de la demoiselle. Messire Gauvain le regarde et se détourne en voyant le vieillard qu'on lui oppose. Dodinel le Sauvage, qui se trouvait le plus près du roi, dit à Bertolais: «Sire vassal, est-il vrai que vous entendiez, à votre âge, fournir la bataille? Honni le chevalier qui seprésenterait contre vous! Faites mieux: appelez les trois meilleurs champions de votre pays, monseigneur Gauvain les recevra volontiers, et à son défaut moi, le moindre des trois cent soixante-six chevaliers du roi.—J'ai, répond la demoiselle, amené le plus preux chevalier de mon pays; libre à vous de le combattre, si vous tenez à garantir messire Gauvain.—Ah! fait Dodinel, que Dieu m'abandonne, si je daigne m'éprouver contre un pareil champion!» Et ce disant, il tourne le dos en crachant de dépit. Puis revenant au roi: «Sire, j'ai trouvé le chevalier qui pourra se mesurer avec le souteneur de la demoiselle; c'est Charas de Quimper[31], hautement renommé d'armes avant que votre père, le roi Uter Pendragon, ne fût armé chevalier.»
Ces paroles font éclater de rire tous ceux qui les entendent. Mais le vieux Bertolais insistant pour qu'on lui accordât la bataille:
«Demoiselle, dit le roi Artus, j'ai bien entendu ce que contiennent vos lettres et ce que vous avez dit; mais la chose est assez grave pour réclamer conseil avant d'y répondre. Je ne veux pas m'exposer à blâmer à tort la reine ou celle qui vous envoie. Avant peu, j'assemblerai mes barons: dites à votredame qu'à la Chandeleur elle se trouve à Caradigan sur les marches d'Irlande; j'y tiendrai ma cour avec mes barons, elle aura les siens. Mais qu'elle se garde de rien avancer sans en donner la preuve; j'en atteste le Créateur de qui je tiens mon sceptre[32], justice terrible sera faite de celle qui aura commis la déloyauté. Vous, dame reine, préparez vos défenses pour le jour que je viens d'indiquer.—Sire, répond-elle froidement, je n'ai pas de défense à présenter; c'est au roi qu'il convient de garder mon honneur et le sien.»
La demoiselle sortit au milieu des malédictions de tous ceux qui la rencontrèrent; car bien qu'on ne démêlât pas encore la vérité, chacun s'accordait à dire de la véritable reine Genièvre tout le bien possible. Le roi demeura pensif, comme s'il eût craint que les lettres qu'on venait de lire ne renfermassent quelque chose de vrai. Mais le message de Galehaut réclamait une réponse: il ne voulut pas tarder à la donner.