LXII.

L'astronomie est un art qui permet de savoir bien des choses qui sont à venir. Artus choisit les dix maîtres qui passaient, au jugement des archevêques et des évêques, pour connaître le mieux tous les secrets de cette haute science; et d'abord, maître Helie le Toulousain qui, parvenu à un grand âge, n'avait cessé d'avancer dans les secrets de la nécromancie.

Le roi chargea en même temps le messager d'apprendre au prince Galehaut l'arrivée de la demoiselle, et la nature de la clameur qu'elle avait levée contre la reine Genièvre. Il l'invitait ainsi que Lancelot à se trouver au parlement qu'il devait tenir à la Chandeleur. Galehaut, à cette nouvelle, ressentit une vive douleur: il prévit le rude coup que son ami allait en recevoir, et aurait bien voulu tenir la chose secrète; mais Lancelot avait déjà tout appris par leur messager. Galehaut étant allé le trouver le vit profondément soucieux: «Qu'avez-vous, lui dit-il, beau doux ami? Qui vous peut causer de l'ennui?—Hélas! sire, une nouvelle qui sans doute me fera mourir.—J'aurais bien voulu n'en pas parler; mais enfin,si le roi Artus vient à répudier celle qu'il a épousée, ne sera-t-elle pas en votre garde à vous?—Sire, sire, répond Lancelot, sachez bien que si le cœur de ma dame en est à malaise, le mien ne sera pas en bon point.—Je l'entends bien; mais la reine étant aussi vraie de fond que d'apparence, elle aimera mieux, je pense, vivre avec vous dans une humble retraite, qu'être sans vous reine du monde entier. Écoutez-moi, doux ami: si la reine est séparée de son droit époux, je lui réserve le plus beau royaume des îles de Bretagne, le Sorelois. Vous pourrez alors vivre l'un pour l'autre, et vous n'aurez plus rien à craindre pour vos amours. Voulez-vous plus encore? qui vous empêchera de prendre en loyal mariage la plus belle et la mieux enseignée dame de la terre.—Tel serait le plus cher de mes souhaits, mais je prévois le chagrin que ma dame en ressentira. Si le roi Artus venant à croire qu'il a été trompé, tentait de mettre en jugement la reine, elle n'aurait assurément rien à craindre, tant que nous serions là; mais, cher sire, ne vous avais-je pas déjà causé assez d'ennuis! Combien vous auriez droit de me haïr, moi qui vous ai conduit à fléchir devant celui qui allait s'incliner devant vous; et vous ai par là détourné de la conquête du monde!»

Il fondait en larmes et tendait les bras vers Galehaut qui disait en lui essuyant le visage: «Beau doux ami, confortez-vous; Dieu soit loué, j'ai les meilleurs sujets de consolation. Je vous ai conquis, une telle victoire vaut cent fois trente royaumes. Qu'aurait été la conquête du monde près de celle de votre cœur? Si vous me restez, si vous ne désirez pas vous éloigner de ma compagnie, je n'ai rien à désirer. Mais je le sens: pour vous retenir ici, il faut que ma dame la reine soit des nôtres; et je le comprends si bien que j'avais naguères formé un dessein dont j'ai honte aujourd'hui, car il m'eût conduit pour la première fois à une vilaine action. Si je vous en fais l'aveu, me pardonnerez-vous? Quand j'appris la clameur levée sur la reine, j'eus la pensée de saisir le moment où le roi s'approcherait de la terre de Sorelois, pour enlever la reine et l'emmener avec moi; j'aurais su bien empêcher de deviner où je l'aurais conduite. Ainsi vous aurais-je réuni à tout ce que votre cœur aime. Mais bientôt je compris que l'action serait laide, et que je pouvais vous réduire au désespoir si la reine en était mécontente.» Lancelot répondit sévèrement: «Sire, vous m'auriez donné la mort. Gardez-vous de tenter rien de pareil. Oui, ma dame en aurait eu regret, et j'en auraisété inconsolable.—Vous voyez, reprit Galehaut, à quel excès pouvait me porter la passion que j'ai pour vous. J'espérais adoucir vos douleurs et je les aurais augmentées; tout ce que j'ai pu faire jusqu'à présent ne m'aurait pas garanti contre le renom de chevalier déloyal. Ne m'en voulez pas trop, pourtant, d'avoir risqué de perdre l'honneur, dans l'intention de vous procurer quelque bien.» Ainsi parlèrent-ils longtemps; puis Galehaut fit avertir les sages clercs envoyés par le roi Artus de venir le trouver.

Galehaut conduisit les clercs dans sa chapelle et il s'y enferma avec eux et Lancelot. «Maîtres, leur dit-il, nous devons remercier également le roi Artus: car il me permet de vous consulter, et il vous a jugés les plus sages de son royaume. Écoutez-moi:

«J'ai des terres et des forêts en abondance; j'ai le cœur et le corps tels que je pouvais souhaiter; j'ai les plus loyaux amis du monde. Et cependant, je suis en proie à la plus profonde tristesse; le grand malaise du cœur me fait perdre le boire, le manger, ledormir. D'où naît cela, je l'ignore: une vague terreur me saisit, et je ne puis dire si elle vient du mal ou si elle en est cause. C'est pour cela que je vous ai appelés; veuillez y mettre conseil, pour l'amour de Dieu de qui vous tenez la sagesse, pour le roi Artus qui vous a choisis, et pour moi qui suis en état de reconnaître le grand service que je vous demande.»

Galehaut se tut; un des maîtres clercs, le sage Helie de Toulouse, prit la parole:

«Sire, vous ne trouverez pas aisément celui qui découvrira la source d'un mal si étrange. Il est des maladies de cœur qui proviennent de la perte ou de l'absence de ceux qu'on aime d'un violent amour. Nul autre médecin ne saurait les guérir que Notre Seigneur Jésus-Christ. Il faut alors recourir aux prières, aux jeûnes, aux aumônes, à la conversation des gens de religion.—Il est d'autres maux qui veulent des remèdes terrestres. Ainsi, quand ils viennent du chagrin de n'avoir pu venger une offense ou une honte, on peut les apaiser, en obtenant raison de l'offenseur, en rendant honte pour honte. Le cœur prend sur lui toutes les amertumes que le corps peut ressentir; car le corps n'est que la maison du cœur, maison éclairée par la prud'homie, ou souillée par le fiel de celui qui l'habite.Le cœur opprimé par la honte ou l'injure peut donc retrouver la santé dans la réparation de cette honte ou de cette injure.

«Il est une troisième maladie du cœur à laquelle sont sujets les jeunes gens; et quand elle est fortement enossée[33], peu de médecins la pourront guérir. C'est le mal d'amour qui se gagne par la surprise des yeux et des oreilles. Le malade, dès qu'il en est atteint, est dans une prison d'où il a grand'peine à se tirer, parce que certaines joies entretiennent sa faiblesse, comme le son des douces paroles de celle qui l'asservit. Mais ici la souffrance surpasse beaucoup les joies: le malade tremble, soupçonne, se courrouce; il croit que ses désirs ne seront jamais satisfaits, et qu'il sera constamment menacé de perdre ce qui les excite.

«Voilà les trois maladies du cœur. On guérit de la première par aumônes et prières; de la seconde en rendant honte pour honte; mais la troisième est la plus maligne, parce que le malade s'y complaît et n'en demande pas la guérison, préférant ses maux à la santé qu'il a perdue. Dites-nous, sire, laquelle deces trois maladies vous accable. Si la science peut vous en délivrer, nous y aurons recours avec la bonne volonté que réclame un grand prince.»

Galehaut répondit: «Vous avez parlé sagement; je m'abandonne à vos conseils. Je vous confesserai tout ce que j'ai ressenti, quand vous m'aurez juré sur les saints que vous me soulagerez autant qu'il sera en vous, et que vous ne me cacherez rien de ce que vous découvrirez, soit à ma joie soit à mon deuil.» Les clercs jurèrent, et Galehaut leur raconta les songes qu'il avait faits plusieurs nuits de suite: le lion couronné; le fort lion venant de points divers; le léopard cause de la mort du fort lion qui l'aimait. «Voilà, dirent-ils tous, une étrange vision! Pour bien en saisir l'ensemble, dit maître Helie, il faut de longues méditations. Veuillez, sire, nous accorder un délai de neuf jours, après lesquels nous pourrons vous en donner le vrai sens.—Je vous accorde ce répit.»

Les clercs mirent en œuvre toute leur science pour percer le secret de l'avenir. Le neuvième jour, Galehaut les rappela: l'un d'eux, Boniface[34]le Romain, commença par lui avouer qu'il n'avait rien découvert qui pût éclaircir lesens des songes: «Mais, dit Galehaut, n'aviez-vous pas promis de m'apprendre au moins ce que vous auriez trouvé?—Puisque vous voulez le savoir, je vis une grande merveille. Vers les îles d'Occident venait un grand dragon escorté de nombreux animaux. Il y en avait un autre vers Orient portant couronne, escorté de bêtes moins nombreuses. Un combat s'engageait entre toutes ces bêtes, et celles qui étaient venues d'Occident avaient l'avantage, quand d'une haute montagne descendait un léopard qui les faisait fuir devant lui, les atteignait et les arrêtait. Le dragon, qui semblait commander aux autres, approchait du léopard et lui faisait grande fête. En allant vers Orient, ils trouvaient le dragon couronné, ils s'inclinaient devant lui et le voyaient tout à coup s'élever sur celui qui n'avait pas de couronne. Enfin je crus voir le grand dragon s'humilier devant le léopard, et demeurer avec lui. Et quand le léopard s'éloignait, le dragon en mourait de douleur. Voilà tout ce qu'il me fut permis de voir.»

Le second clerc, maître Hélimas de Radol en Hongrie, parla ensuite; il avait cru voir les mêmes objets que le premier; «mais je sais bien, ajouta-t-il, que le dragon couronné est monseigneur le roi Artus; vous êtes celuiqui venait des parties d'Occident. Quant au léopard, je n'ai pu rien découvrir de ce qu'il représentait; seulement je le vis se ranger de votre compagnie. Permettez-moi de ne pas en dire davantage.—Parlez, si vous ne craignez de vous parjurer.—Eh bien! je vis que vous deviez mourir par lui.»

Le troisième ne fit que justifier ce qu'avaient trouvé les deux premiers, et il en fut de même des quatre suivants. Le tour du huitième arriva; c'était Pétrone, natif de Lindenort, un château du royaume de Logres, à six lieues de celui que Merlin, le maître de Pétrone, avait appelé leGué des Bucs[35], en annonçant que de là sortirait vers la fin des temps la science du monde. C'est par Pétrone que les prophéties de Merlin ont été retenues et mises en écrit. Il a tenu, le premier, école à Osineford (Oxford); car il savait les Sept arts, mais il s'était particulièrement voué à l'étude de l'Astronomie. À ce que les premiers clercs avaient dit, Pétrone ajouta: «Le chevalier qui a ménagé la paix de Galehaut avec le roi Artus est le fils du roi qui mourut de deuil, et de la reine aux grandes douleurs.»

Le neuvième, maître Aquarinte de Cologne, confirma les paroles de Pétrone et ajouta: «J'aitrouvé qu'il vous convenait de traverser un pont formé de quarante-cinq planches; et que vous deviez tomber dans une eau noire et profonde dont nul ne revenait. Vous serez à la dernière de ces planches, quand approchera le terme de votre vie. Ces planches doivent répondre à des années, à des mois, à des semaines ou à des jours; mais je n'en ai pu faire la distinction. Je ne dis pas cependant que vous ne puissiez passer outre, car le pont se continuait plus loin que l'eau; mais le léopard était à l'issue des planches: il en permettait ou défendait le passage.» Ces paroles émerveillèrent grandement Galehaut et Lancelot.

Et quand ce fut au tour d'Helie de Toulouse, il dit: «Vous avez appris, sire, quelle devait être l'occasion de votre mort; il ne vous reste qu'à en reconnaître le moment. Vous ne trouverez pas aisément qui pourra vous le dire, car la divine Écriture nous apprend que les jugements de Notre Seigneur sont secrets, et nul mortel ne peut de lui-même en rien pénétrer. Il est vrai que, par notre grandeclergie, Dieu permet que certaines parties nous en soient révélées, mais non toutes; lui seul peut connaître le sort de ses œuvres.—Maître, reprit Galehaut, les neuf premiers clercs ont acquitté leur serment, il faut quevous suiviez leur exemple.—Mais si je vous apprends des choses qui seraient à votre dommage, ne vous plaindrez-vous pas plus que si je persiste à les taire?—Non, car vous ne pouvez m'annoncer rien de plus que la mort. J'en présume déjà quelque chose; dites le reste.—Je parlerai, mais à la condition que nul autre que vous ne sera témoin de mes paroles.»—Galehaut fit signe aux huit premiers clercs de s'éloigner: «Mais celui-ci, mon ami, mon compagnon, faut-il aussi, maître Helie, qu'il se retire?—Sire, quand le médecin veut fermer une plaie dangereuse, il ne prend pas conseil de son cœur. Je sais que vous n'avez rien de secret pour votre ami: mais la fin de notre entretien ne supporte pas la présence d'une troisième personne.» Lancelot à ces mots se leva et sortit, plus inquiet qu'on ne saurait l'imaginer de ce que le maître de Toulouse allait dire à Galehaut.

Dès qu'il fut sorti, maître Helie reprit: «Sire, vous êtes assurément un des princes les plus sages du monde; si vous avez fait quelques folies, ce fut par bonté de cœur et non par défaut de sens. Laissez-moi vous donner un petit enseignement profitable: Ne dites jamais à l'homme ou à la femme que vous aimez ce qui pourrait mettre soncœur à malaise. Je le dis à l'occasion du chevalier qui vient de s'éloigner, et que vous chérissez si profondément. S'il fût resté, il aurait entendu des choses qui lui auraient causé honte et chagrin de cœur.—Vous le connaissez donc, maître, pour en parler ainsi?—Assurément, bien que personne ne m'ait appris ce qu'il pouvait être. C'est le meilleur des chevaliers vivants; c'est le léopard de votre songe.—Mais, beau maître, le lion n'est-il pas de plus grande force que le léopard?—Oui.—Et le lion représente le meilleur chevalier?—Vous dites vrai. Entendez-moi à mon tour: Votre ami est le meilleur chevalier aujourd'hui vivant; mais un autre viendra plus tard qui sera meilleur encore.—Savez-vous quel sera son nom?—Je ne l'ai pas encore cherché.—Comment donc savez-vous qu'il sera meilleur?—Parce qu'il doit mettre à fin les temps aventureux de la Grande-Bretagne, et occuper le dernier siége de la Table ronde.—Et pourquoi mon compagnon ne ferait-il pas tout cela?—Parce qu'il n'est pas tel qu'il puisse le tenter sans être frappé de mort, ou sans perdre au moins l'usage de ses membres. Et la raison, c'est que votre ami n'a pas toutes les perfections de celui qui doit arriver au Saint-Graal. Le chevalier auquel est réservé cet honneursera chaste de cœur et vierge de son corps: aucune dame ou demoiselle n'aura pris rien de ses pensées. Vous voyez que tel n'est pas votre compagnon.

«Merlin a dit: Des îles d'Orient s'élancera un dragon merveilleux qui volera à droite, à gauche, et fera trembler de crainte tous ceux qui le verront. Il s'abaissera sur le royaume de Logres, portant trente têtes d'or plus belles que celle qu'il avait d'abord. Toutes les terres se courberaient devant lui, il aurait conquis le royaume aventureux, si le léopard ne l'en détournait et ne le forçait à s'incliner devant celui qu'il venait combattre. Alors le dragon merveilleux et le léopard s'aimeront tellement qu'ils n'auront plus qu'un seul cœur. Et quand le serpent au chef d'or attirera le léopard à lui, le dragon ne pourra supporter cette séparation et cessera de vivre.

«Voilà ce qu'a dit Merlin. Je sais bien que vous êtes le merveilleux dragon et que le serpent au chef d'or qui vous enlèvera le léopard est ma dame la reine, celle que le chevalier aime autant que dame peut être aimée.

«Vous savez que la reine est accusée d'une trahison des plus noires: assurément, elle en est innocente; mais elle souffre cetteépreuve en punition du déshonneur qu'elle inflige au meilleur et au plus grand des princes. Je tenais à vous dire cela; c'est pourquoi j'ai demandé que votre ami s'éloignât pour ne pas lui laisser entendre ce qui l'aurait couvert de honte et de douleur. Je vous sais d'ailleurs tellement preux et sensé que je ne crains pas que vous révéliez, soit à votre compagnon soit à la reine, ce que je vous apprends en ce moment.»

Galehaut dit: «Je vous sais gré de tout ce que vous m'avez appris, et j'ai grand deuil de ne pouvoir empêcher les malheurs d'arriver. Veuillez maintenant, maître, m'instruire de ce qui me touche en particulier. Quel est ce pont aux quarante-cinq planches qu'il me faut passer? Les clercs disent bien qu'elles répondent à un an, à un mois, à une semaine ou un jour, mais sans dire auquel de ces quatre termes il faut se tenir.—Gardez-vous, dit maître Helie, de le demander: un de ces termes est celui de votre vie, et je ne crois pas qu'il y ait un seul homme du siècle, s'il savait précisément le jour de sa mort, qui pût, à partir de là, ressentir la moindre joie, la moindre sérénité. Rien n'est comme la mort épouvantable; mais puisqu'on redoute tant celle du corps, ne devrait-on pas, autant et plus, craindre celle del'âme?—C'est précisément, répond Galehaut, pour me pourvoir contre la mort de l'âme, que je veux connaître le terme de la vie du corps. J'entends me préparer à bien finir et à redresser les torts que j'ai faits jusqu'à présent.—Oui, je le sais, vous amenderez volontiers votre vie, et réparerez les maux que vous avez dû causer, quand vous vouliez conquérir le monde: mais ce que vous désirez savoir n'en est pas moins dangereux. Je vous conterai à ce propos qu'en la terre d'Écosse il y eut autrefois une haute dame qui, après avoir longtemps suivi la folie du monde, fit connaissance d'un saint ermite; elle allait souvent le trouver dans une profonde forêt, si bien qu'elle en réformait sa vie et ne se complaisait plus qu'en bonnes œuvres. Une nuit, l'ermite apprit dans une vision qu'elle n'avait plus à vivre de longs jours: il lui fit part de sa vision, et elle en eut la chair si tremblante qu'elle en oublia le salut de son âme et tomba en désespérance. Le bon ermite la voyant ainsi redevenir la proie du diable, cria merci à Notre Seigneur; et la tenant entre ses bras, il la porta sur l'autel avec force prières et invocations. Dieu, qui n'abandonne pas ceux qui le prient de bon cœur, entendit le bon homme: une voix descendit dans la chapellepour lui annoncer que le Seigneur lui accordait le pouvoir de guérir la dame. Il lui imposa les mains, elle jeta un cri aigu, ou plutôt ce fut le diable, enragé de la quitter. Dès que le prud'homme eut fait sur elle le signe de la croix, l'ennemi sortit en poussant les plus affreux hurlements. La dame, ainsi revenue à la vie, abandonna le siècle, coupa ses belles tresses, revêtit les draps de religion et se retira avec une autre femme pieuse dans un ermitage situé sur une hauteur entre deux roches des plus arides. Ce fut là qu'elle attendit tranquillement la mort qui la rejoignit aux élus du Seigneur[36].

«Souvenez-vous, cher sire, de la chute de saint Pierre. Elle lui vint de la même crainte d'une mort prochaine. De l'infirmité de la chair naît la peur, et de la peur la désespérance. Faites le bien, comme si vous ne deviez vivre que trente jours, mais sans avoir la certitude de ce terme.—Non, dit Galehaut, j'entends savoir quand je l'attendrai. Grâce à Dieu, je me sens assez de force et de courage pour soutenir sans terreur une telle révélation. Plus je saurai ma finproche, plus je travaillerai à mériter de bien mourir.»

Le maître alors se leva, et se tournant vers la porte de la chapelle qui était blanche et polie, il y trace avec du charbon quarante-cinq rouelles de la grandeur d'un denier, et au-dessous il écrit:C'est le signe des années. Il en trace au-dessous quarante-cinq autres plus petites, et écrit:C'est le signe des mois; puis sur une troisième ligne, quarante-cinq plus petites encore:C'est le signe des semaines; et enfin quarante-cinq plus menues:C'est le signe des jours. «Voici, dit-il à Galehaut, l'indication du terme de votre vie. Si vous les voyez tout à l'heure demeurer entières, vous serez quarante-cinq ans avant de mourir. Autant il en disparaîtra, autant il vous sera enlevé d'années, de mois, de semaines ou de jours.»

Il tire alors de son sein un petit livret, l'ouvre et appelle Galehaut: «Sire, voici le livre des conjurations. Par la force des paroles écrites, je puis découvrir le secret de tout ce que je voudrais savoir. Je pourrais déraciner les arbres et remonter le cours des rivières; mais il y a grand danger à tenter l'épreuve. Les clercs, consultés autrefois par le roi Artus, voulurent y chercher le sens des songes qu'il avait eus: pour l'apprendre,ils brisèrent un coffre où je l'avais enfermé avant de me rendre à Rome. Mais celui qui le prit ne sut pas comment il fallait procéder, et il en perdit le sens, les yeux et l'usage des membres, sans arriver à découvrir quel était le lion sauvage, le médecin sans médecine, et le conseil de la fleur. Préparez-vous donc à voir des choses redoutables, et soyez sûr que vous ne partirez pas d'ici sans ressentir un grand effroi.»

Alors Helie s'approche de l'autel, y prend une croix d'or entourée de pierres précieuses, puis une boîte renfermant unCorpus Domini. Il donne la boîte à Galehaut et garde la croix: «Tenez bien cette boîte, dit-il; elle renferme le précieux sanctuaire; je tiendrai de mon côté cette croix, qui a le plus de vertu après elle. Tant qu'elles seront dans nos mains, nous n'aurons à craindre aucun malheur.» Ce disant, il revient, va s'appuyer sur un siége de pierre, ouvre le livre, et se met à lire jusqu'à ce qu'il sente son cœur se gonfler et ses yeux rougir. Une forte sueur coule de son front sur son visage, il pleure amèrement. Galehaut le regarde et se sent lui-même en proie à une grande terreur.

La lecture dura longtemps: maître Helie se repose, puis recommence à lire, en tremblant de tous ses membres. Bientôt, une obscuritéprofonde les enveloppe, ils entendent une voix hideuse et les voûtes s'entr'ouvrent pour donner passage à un violent éclair. Galehaut met aussitôt la boîte devant ses yeux, maître Helie tombe pâmé, la croix sur la poitrine. Enfin, les ténèbres se dissipent, la clarté du jour revient. Le maître sorti de pâmoison se plaint douloureusement, il regarde autour de lui, et ensuite demande à Galehaut comment il se trouve.—«Bien, maintenant, Dieu merci!» Un instant après, la terre commence à trembler: «Appuyez-vous, dit Helie, à cette chaire; le corps ne pourrait soutenir ce que vous allez voir.» Alors, il leur est avis que la chapelle tourne; comme le mouvement s'arrêtait, Galehaut voit sortir de la porte quoique bien fermée une main, un long bras couvert d'une manche de samit jaune et traînant jusqu'à terre, l'avant-bras seulement enfermé dans un tissu de soie blanche. La main, rouge comme un charbon embrasé, tenait une épée vermeille dégoutante de sang; la pointe alla toucher à la poitrine de maître Helie; mais au toucher de la croix, l'épée se détourne et vient à Galehaut qui s'en défend avec la précieuse boîte. Alors, l'épée tourne vers le mur où les ronds étaient tracés: elle efface la première, la troisième et la quatrième rangée, puis disparaît avec la main qui la soutenait.

Quand Galehaut put parler, il dit: «Maître, vous ne m'avez pas trompé, j'ai vu les grandes merveilles du monde. Je connais clairement qu'il ne me reste que trois ans à vivre, et je suis content de le savoir. Je n'en vaudrai que mieux. Vous pouvez être assuré que personne ne s'apercevra que j'aie rien perdu de mon enjouement naturel.—Je dois pourtant vous dire, reprend Helie, que vous pourrez dépasser ce terme: mais il faudrait que ce fût par le moyen de la reine, et qu'elle vous permît de retenir votre ami près de vous. Je n'ai plus rien à vous apprendre; mais, encore une fois, gardez-vous de dire à votre ami rien de ce que je vous ai annoncé.»

Il sortit de la chapelle, et Galehaut revint à Lancelot qu'il trouva les yeux rougis de larmes. «Qu'avez-vous? lui demanda-t-il.—Je n'ai rien, sire.—Oh! je le sais, vous êtes inquiet de ce que le maître a pu me dire. Consolez-vous, il ne m'a rien annoncé dont je doive être mécontent.—Pour Dieu, reprend Lancelot, apprenez-moi quel est le sens de ces quarante-cinq planches dont les clercs vous ont entretenu, et pourquoi je dus sortir de la chambre: maître Helie vous a, sans doute, parlé soit de la reine, soit de moi.—Non, répond Galehaut, il ne fut question dans notre entretien ni de vous ni de la reine.Avant de me faire connaître ce que je désirais savoir, le maître devait entendre en secret ma confession, et il ne convenait pas qu'il y eût entre Dieu et moi un autre témoin que le confesseur. Il me dit ensuite que les quarante-cinq planches répondaient au temps que j'avais encore à vivre, et comment le serpent qui, dans mon songe, m'arrachait la moitié des membres, était l'annonce de la mort prochaine d'un tendre ami charnel. Or, la vérité de ce dernier avis ne s'est pas fait attendre: car à peine étais-je sorti du moutier, qu'un message est venu m'annoncer la mort de ma dame de mère, que j'aimais plus que toutes choses en ce monde, avant de vous avoir connu[37]. J'en aurais fait un deuil éternel si vous ne m'étiez pas resté, vous dont la vie, dont la compagnie me sont encore plus chères, et m'ont apporté l'oubli de toutes les autres peines. Reprenons donc notre premier enjouement, car maître Helie ne m'a rien dit qui puisse y porter atteinte.»

Galehaut, comme on vient de voir, ne découvrit pas à son ami ce que maître Helie lui avait révélé; mais il regrettait d'avoir été pour la première fois dépositaire d'un secret que Lancelot ne devait pas partager.

Quand approcha le jour où les barons devaient s'assembler dans la cité de Sorehaut, il prit à part Lancelot: «Beau doux compain, lui dit-il, un sage maître m'a recommandé jadis de ne jamais parler à mon ami de ce qui pouvait l'affliger, quand le mal n'était pas de ceux que le conseil pût amoindrir. Si les révélations du sage Helie avaient été funestes pour votre avenir ou pour le mien, j'aurais bien agi en vous les cachant; mais, hors ce cas, je ne dois rien faire ni penser sans vous en donner connaissance. Apprenez pourquoi j'ai convoqué mes barons.

«Vous êtes, cher sire, le plus haut, le plus gentil homme de nous deux; vous êtes le droit héritier d'un roi, et je ne suis que le fils d'un prince portant couronne. Puisque vous m'avez reçu pour compagnon, nous ne devons pas avoir seigneurie l'un sur l'autre; toutentre nous doit être commun, ce que j'ai maintenant et ce que vous pourrez avoir plus tard. J'ai donc résolu de nous faire couronner en un même jour, à la prochaine fête de Noël que le roi Artus a choisie pour tenir cour plénière. Ainsi nous partagerons toutes mes seigneuries; nous recevrons en commun l'hommage de nos barons et leur serment de nous aider envers et contre tous. Le lendemain de la fête, nous partirons, vous avec vos nouveaux chevaliers, moi avec les miens, pour conquérir le royaume de Benoïc sur le roi Claudas, qui vous en a déshérité. Le temps est venu de venger la mort de votre père et les grandes douleurs de la reine votre mère. Mais, si vous l'aimez mieux, doux ami, vous resterez ici, maître de ma riche terre et des royaumes dont j'ai reçu l'hommage, pendant que je travaillerai à vous rétablir dans votre héritage.

—«Sire, grands mercis! répond Lancelot; je sais que vous m'offrez tout cela d'un cœur sincère; mais je n'ai pas encore fait assez de prouesses pour mériter d'aussi grandes terres. De plus, vous savez que je ne puis faire ou recevoir aucun honneur, sans l'agrément de ma dame la reine. Quant à mon héritage, je n'entends donner à personne le soin de me le rendre: je ne pendrai pasmême un écu à mon cou pour le reconquérir.—Comment pensez-vous donc faire, doux ami?—Si Dieu me vient en aide, je prétends qu'on m'estime assez preux pour n'avoir pas à rencontrer un seul homme qui ose retenir un pied de ma terre, et qui ait le cœur de m'attendre quand il saura que j'approche.

«—Il en sera donc, reprit Galehaut, ainsi que vous voudrez; cependant j'entends en parler à la reine. Je sais qu'elle ne voudrait pas vous voir le roi des rois, si elle devait perdre la moindre partie de votre cœur; et que, de votre côté, vous préférerez toujours son amour à la seigneurie du monde entier.

—Oui, cher sire, vous seul connaissez bien le fond de mes pensées. Mais je vous aime trop vous-même pour refuser rien de ce qu'il vous plairait de m'offrir, sauf l'honneur de ma dame. Il en sera ce qu'elle décidera: je connais son amitié pour vous, et je sais qu'elle ne gardera rien de ce qu'elle pourrait vous accorder.»

Cette nuit même arrivèrent tous les barons convoqués par Galehaut. Galehaut les reçut à sa table, et le lendemain, réunis dans la grande salle du conseil, il leur parla ainsi:

«Seigneurs, vous êtes mes hommes, et comme tels vous me devez aide et conseil. Je vous avais mandés pour deux raisons des plus graves:d'un côté, je sentais mon corps en danger; de l'autre, je formais un projet dont je voulais vous entretenir. Pour ce qui est de mon corps, le danger venait de deux songes merveilleux. Dieu merci! depuis que je vous ai convoqués, j'eus la visite d'un sage clerc qui m'a donné de ces visions une interprétation faite pour me rendre la tranquillité. Je n'ai donc à vous parler aujourd'hui que de la deuxième raison.

«J'eus autrefois en pensée, vous le savez, de déshériter le roi Artus: la paix fut faite entre nous, par la volonté de Dieu. En revenant ici, je voulais me faire couronner aux fêtes de Noël et pendant que mon seigneur le roi Artus tiendrait sa cour. J'ai encore en cela changé de résolution.

«Je vais me rendre à la cour du roi Artus; c'est, vous ne l'ignorez pas, le plus preux des souverains: Artus réunit en lui toutes les valeurs, toutes les bontés; nul ne peut se vanter de prouesse, s'il n'a séjourné dans sa cour. J'entends être de sa compagnie et de celle de tous les preux qui remplissent sa maison. Mais pendant mon séjour en pays étranger, ces terres ont besoin d'être tenues par un prud'homme sage, loyal et juste, auquel sera baillée mon autorité. Et comme je me méfie de ma propre sagesse, je vous demandeconseil, en vous invitant à choisir le prud'homme que vous estimerez le plus digne de gouverner ma terre, et de rendre à tous justice sévère et bonne, sans aucun soupçon de convoitise; car un bailli convoiteus met la terre à destruction. Vous le chercherez parmi les plus riches, pour que je puisse reprendre sur lui les torts qu'il aura pu commettre. Délibérez sur le choix qu'il convient de faire, pendant que je me tiendrai en dehors de la salle.»

Il sortit avec Lancelot, et les barons commencèrent à échanger de nombreuses paroles. Les uns proposaient le Roi des cent chevaliers, les autres le roi Widehan; d'autres ne s'accordaient à l'un ni à l'autre, et désignaient le seigneur de Windesors. Enfin un vieillard demanda à parler. C'était le duc Galain de Douves, qui s'était fait porter en litière et qu'on savait le plus sage des hommes. «Ha!» s'écria-t-il assez haut pour être bien entendu, comment ne voyez-vous pas, entre vous tous, le bailli que demande mon seigneur! si j'étais plus jeune et aussi fort que la plupart de ceux qui m'écoutent, votre choix serait bientôt fait; mais je ne suis plus qu'un demi-homme, et je ne puis que conseiller. Il y a parmi nous un homme entier: c'est le roi Baudemagus.» Il s'arrêta, et tous les baronsdéclarèrent que personne ne pouvait mieux convenir. Le duc Galain fut donc chargé de porter la parole; on avertit Galehaut de rentrer, et le vieux duc parla ainsi:

«Sire, ces prud'hommes m'ont confié leur parole, parce que j'avais plus éprouvé que nul d'entre eux. Je sais un baron sage et de haut conseil, exempt de convoitise, grand justicier, incapable d'opprimer par haine ou d'aider par intérêt; sévère et fort, peu soucieux de ses peines quand il y va de son honneur.—En vérité, fait Galehaut, voilà de beaux mérites: nommez-le, je suis prêt à le choisir.—Sire, c'est le roi Baudemagus de Gorre.—En effet, reprit Galehaut, je l'ai toujours tenu pour un des meilleurs prud'hommes; c'est avec joie que je lui confierai le bail de mes terres. Roi Baudemagus, je vous investis, et vous prie de justifier ce que le duc Galain a dit de vous.

«—Sire, dit le roi Baudemagus, je suis roi d'un petit pays et je ne le tiens pas aussi bien qu'il le faudrait; comment pourrai-je suffire au gouvernement de toutes vos seigneuries?—Il n'est pas à propos de vous en défendre: ma volonté est de vous choisir pour bailli; comme mon homme lige vous ne devez pas refuser.

«—Mais, sire, vous avez dans vos terres desgens orgueilleux qui ne consentiront jamais à m'obéir.

«—S'il en est un seul assez hardi pour aller contre vos ordres, soyez assuré que dès que je l'aurai su, j'en prendrai une vengeance qui empêchera tout autre de l'imiter. Vous tous, mes hommes liges, je vous commande, sur la foi que vous me devez, de venir en aide au roi Baudemagus envers et contre tous, moi seul excepté. Il peut se faire que je ne rentre jamais dans mes domaines; le roi Baudemagus jurera donc, sur sa vie, qu'envers mon peuple il se contiendra loyalement. Et si je viens à mourir en terre étrangère, il recevra mon filleul et neveu Galehaudin pour roi du Sorelois et des Îles étranges; par sa femme, la fille du roi Gohos, Galehaudin en est le droit héritier.»

On apporta les Saints; Galehaut reçut les serments, d'abord du roi Baudemagus, puis de tous les barons, y compris le Roi des cent chevaliers, son cousin germain. Tous s'engagèrent à ne réclamer, après la mort de Galehaut, aucune part de son héritage, et d'être à toujours les fidèles chevaliers de Galehaudin[38].

Baudemagus était sire de la terre de Gorre,merveilleusement défendue, d'un côté par des marais fangeux d'où l'on avait peine à sortir quand on s'y était engagé, de l'autre par une rivière large et profonde. Tant que les aventures durèrent, il y eut dans cette terre de Gorre une mauvaise coutume: nul homme de la cour du roi Artus, une fois entré ne pouvait en revenir. À Lancelot était réservé de rendre le passage libre quand il passerait le pont de l'Épée, pour délivrer la reine, comme on le verra dans le livre dela Charrette. La coutume avait été établie au commencement des temps aventureux, quand Uterpendragon, père d'Artus, guerroyait le roi Urien, oncle de Baudemagus, pour obtenir son hommage. Urien n'y voulait pas entendre, et le roi de Logres se lassant le premier, avait cessé de le réclamer, jusqu'au temps où le roi Urien partit pour Rome, afin de confesser ses péchés à l'Apostole. Il était allé en pèlerin, faiblement accompagné. On le prit, on le conduisit devant Uterpendragon, qui le retint captif dans un de ses châteaux et ne voulut pas le recevoir à rançon.Bien plus, il avait fait dresser des fourches et menacé d'y pendre le roi de Gorre, s'il ne consentait à lui rendre hommage.

Urien dit qu'il aimait mieux mourir que de reconnaître un suzerain et dépendre d'un autre. Mais Baudemagus, auquel le royaume de Gorre était échu, fit ce que ne voulait pas faire le roi Urien: il rendit hommage et mérita de grandes louanges pour avoir sauvé la vie de son oncle, au prix de sa dépendance. Uterpendragon, mis en possession de la terre de Gorre, n'y trouva, par l'effet des guerres, qu'un petit nombre d'habitants. Le roi Urien, plus tard rappelé par ses anciens sujets, ayant reconquis son royaume avec l'aide du roi de Gaulle, il ne laissa la vie aux hommes du roi Uterpendragon qu'en les obligeant à demeurer dans le pays de Gorre, comme esclaves de ses barons et tels que sont les Juifs entre chrétiens[39]. De plus, il fit établir, sur les confins de son royaume et de celui de Bretagne, deux ponts étroits terminés des deux côtés par une haute et forte tour que devaient garder chevaliers et sergents. Sitôt qu'un Breton, chevalier, bourgeois, dame ou demoiselle, avait passé le pont, il devait jurersur saints qu'il ne retournerait jamais, avant qu'un chevalier de la maison d'Artus n'eût pénétré de force dans les quatre tours.

Le roi Artus, au commencement de son règne, avait résolu de travailler à la délivrance de ses hommes; mais ses guerres et de nombreux incidents ne le lui permirent pas; et quand les aventures commencèrent, les Bretons retenus dans le pays de Gorre attendaient encore celui qui devait les affranchir.

Baudemagus, ainsi que nous avons dit, en succédant au roi Urien, avait fait dépecer les ponts et les avait remplacés par deux autres plus merveilleux, dont la garde était confiée à deux chevaliers de prouesse éprouvée. L'un de ces nouveaux ponts était de bois et n'avait qu'un pied et demi de large. Il était construit entre deux réseaux de cordes, à demi-profondeur de la rivière. On comprend la difficulté de passer à cheval sur un pont mouvant. L'autre, plus dangereux encore, était fait d'une longue planche d'acier effilée comme une épée. Le côté opposé au tranchant n'avait qu'un pied de largeur; il était fixé sur chacune des rives, et recouvert de façon à ce que la pluie ou la neige ne pût l'endommager.

Baudemagus avait un fils nommé Meléagan. C'était un grand chevalier bien taillé de membres et vaillant de son corps. D'ailleurs, ilavait la barbe et les cheveux roux, et il était d'un orgueil extrême: pour rien qu'on pût lui remontrer, il n'eût renoncé à ses entreprises, quelque mauvaises qu'elles fussent. Son dédain de débonnaireté lui avait mérité le renom du plus cruel et du plus félon des hommes.

Il était venu à l'assemblée, le jour que Galehaut avait baillé sa terre au roi Baudemagus. Son intention était, non de prendre part au conseil, mais de voir Lancelot dont on lui avait raconté les prouesses. D'avance il le haïssait, indigné qu'on pût mettre la valeur d'un autre en balance avec la sienne. Il ne changea pas de sentiment après avoir vu Lancelot; et la nuit suivante il dit à son père:

«Votre Lancelot n'a ni les membres ni la taille d'un chevalier plus preux, plus vaillant que les autres.—Beau fils, répondit Baudemagus en branlant la tête, la grandeur du corps, la force des membres ne font pas le bon chevalier comme la grandeur du cœur. Tu n'obtiendras pas le renom de Lancelot, pour être aussi bien membré que lui; car on honore Lancelot pour être le plus preux de tous les chevaliers vivants; et il a ce renom dans toutes les terres.

«—Je ne suis pas, répond Meléagan, moins prisé dans mon pays qu'il ne l'est dans le sien; et puisse Dieu me laisser vivre assezpour trouver l'occasion de faire voir lequel de nous deux vaut le mieux.

«—Fils, tu trouveras aisément, cette occasion, si tu la cherches; mais ne l'oublie pas: tu n'es loué que dans ton pays, Lancelot est loué dans le monde entier.

«—Comment, s'il a tant de valeur, ne vient-il pas délivrer les exilés bretons de votre terre?

«—D'autres entreprises l'en ont détourné; il pourra bien l'essayer un jour.

«—À Dieu ne plaise, tant que je vivrai, que lui ou tout autre parvienne à les affranchir!

«—Laissons cela, beau fils; quand tu auras fait et vu autant que lui, peut-être garderas-tu plus de mesure.»

Là s'arrêtèrent leurs paroles. Le jour venant, Galehaut fit tout disposer pour son départ; et le lendemain, après avoir entendu la messe, Lancelot et maints barons de Sorehaut se mirent à la voie, pour se rendre ensemble à la cour du roi Artus.

Tant chevauchèrent Galehaut, Lancelot et les barons, qu'ils arrivèrent à Kamalot. Le roi les reçut avec de grands témoignages de joie; mais la cour leur eût encore fait plus d'accueil, sans lesouci que tous les amis de la reine ressentaient de la clameur levée contre elle par la demoiselle de Carmelide. Le lendemain de la grande fête de Noël, un behourdis à armes courtoises fut disposé dans la prairie de Kamalot; il fut convenu qu'on n'y emploierait que les écus et les lances émoussées par le bout. Les chevaliers de Galehaut tinrent un des partis, ceux du roi Artus furent de l'autre. Comme étant des compagnons de la Table ronde, Lancelot se mit du côté du roi. Parmi les deux cents chevaliers de Galehaut, on distinguait le Roi des cent chevaliers, le Roi premier conquis, le roi Calo, le roi Clamedas des Hautes Îles, enfin Meléagan de Gorre. Galehaut et le roi Artus se contentèrent de regarder sans prendre part aux joutes, et la reine s'assit avec la dame de Malehaut aux créneaux d'une bretèche avancée, d'où sa présence devait encourager les jouteurs à bien faire.

Lancelot monté sur un fort cheval de première grandeur, mais qui ne se laissait approcher d'aucun autre, se porta d'abord contre le roi Calo; les deux lances rompues, il se lança au travers des rangs opposés, arrachant les écus, frappant, désarçonnant quiconque essayait de lui fermer la voie. Bientôt chacun lui ouvrit passage, sauf le Roi des cent chevaliers qui crut de son honneur de l'arrêter, et de l'attendrede pied ferme. Leurs écus ne furent pas entamés, ils restèrent sur les arçons: mais les lances éclatèrent, et le cheval de Lancelot heurtant celui du Roi renversa homme et cheval l'un sur l'autre. Le roi remonte, redemande une lance, reparaît et roule à terre une seconde fois. Il n'aurait pu se relever sans l'aide des écuyers. «Sire,» dit alors Lionel à Lancelot, «changez de cheval, celui que vous avez est aussi dangereux pour vous que pour les autres.» Mais Lancelot ne voulait pas prendre le temps de descendre et remonter: sans écouter Lionel, il poussa de nouveau et rencontra Meléagan qui, monté sur un aussi grand destrier, armé d'une lance courte et grosse, comptait bien avoir raison de lui. Ils s'entre-choquèrent sur les écus, les deux lances éclatèrent. Ils passent, chacun d'eux furieux de n'avoir pas abattu son adversaire: mais ils ne se perdent pas de vue, redemandent de nouvelles lances et fondent de nouveau l'un sur l'autre. Le glaive de Meléagan se brise, celui de Lancelot pénètre dans le cuir de l'écu, et serre d'une telle roideur contre la poitrine le bras qui le portait, que Meléagan en perd l'haleine et tombe presque inanimé sous les pieds de son destrier. À la rencontre des deux chevaliers succède le choc de leurs chevaux; celui de Lancelot va attaquer l'autre, le renverse et le foule à quelquespas de son maître. Pour Lancelot, pendant que Meléagan se relève à grand'peine, il va et vient, arrête ceux qu'il rencontre et les désarçonne plus ou moins meurtris. On dirait que chaque victoire lui donne des forces nouvelles: Lionel a peine à le suivre pour lui fournir les lances qu'il ne cesse de demander. Pendant qu'on entend de tous les côtés de nouveaux cris d'admiration, Meléagan s'était remis sur pied, et avait demandé un autre cheval non moins vigoureux: «Que je meure, se dit-il, si je ne me venge!» Non content d'empoigner la plus forte lance, il en fait aiguiser la pointe et attend Lancelot, comme il passait rapidement près de lui: avant d'en être vu, il enfonce le glaive effilé dans la cuisse gauche de l'invincible chevalier. Le bois pénètre profondément, la pointe détachée de la hante reste fichée dans la plaie qu'elle avait ouverte. Lancelot eut le temps de répondre par un furieux coup de lance et de jeter Meléagan hors des arçons. Puis il se détourne pour arracher le tronçon demeuré dans sa cuisse; le sang en jaillit à gros bouillons. On vient à lui, on l'entoure, on l'aide à descendre, et les chevaliers du parti de Galehaut justement indignés contre le déloyal béhourdeur, jettent leurs lances et refusent de continuer les joutes. Pour Galehaut, il n'était plus dans la prairie, il tenait conseil avec sesbarons et ne fut pas averti de ce qui causait l'émotion générale. Mais la reine avait vu du haut de la bretèche Meléagan frapper Lancelot, le cœur lui avait manqué; elle était tombée, et son front avait heurté contre les barreaux de la fenêtre, avant que la dame de Malehaut eût le temps de la retenir.

Le roi, inquiet de la blessure de Lancelot, vint des premiers le visiter; il se rendit ensuite près de la reine qu'il trouva la tête cachée sous un bandeau: «Qu'avez-vous, dame, lui dit-il, et que vous est-il arrivé?—Sire, quand on vint me dire que Lancelot était navré, j'avançai la tête en dehors de la fenêtre, et je me suis blessée en me retirant.—Lancelot, reprit Artus, désire que Galehaut ignore ce qui est arrivé; les mires lui recommandent un repos absolu. Le meilleur moyen serait de le garder dans votre chambre où vous le feriez bien panser; le voulez-vous?—Assurément, Sire, puisque vous le désirez.»

Lancelot fut transporté près de la reine, et nous devinons qu'il y fut assez bien traité pour ne pas trop regretter sa blessure. Les mires avaient reconnu la plaie profonde; elle ne se ferma qu'au bout de vingt et un jours. Galehaut croyait que son ami avait fait courir le faux bruit d'une blessure, pour avoir un moyen dedemeurer près de sa dame. D'ailleurs il n'était plus question de fêtes; la clameur de la demoiselle de Carmelide rendait soucieux les barons, le roi Artus plus que les autres; et pour la reine elle n'était inquiète que de la blessure de Lancelot. Artus, en donnant congé à ses barons leur recommanda de se trouver, à la prochaine Chandeleur, à Caradigan en Irlande[40]. Galehaut permit également à ses hommes de quitter la cour, en les avertissant de ne pas manquer au rendez-vous.

Or la demoiselle qui avait levé cette clameur contre la reine était bien la fille du roi Léodagan; seulement elle n'était pas née en loyal mariage. Sa mère était la femme de Cléodalis, sénéchal de Carmelide, comme on l'a vu dans le livre d'Artus[41]. Née le même jour, elle avait reçu le même nom et possédait presque autant de beauté que la véritable reine.

Dès qu'on avait parlé de marier la première Genièvre au roi Artus, l'autre avait conçu l'espoir de lui être substituée. Le roi Léodagan, indigné de ses odieux projets, l'avait reléguée dans une maison de religion. Là, elle avait faitamitié avec un vieux chevalier nommé Bertolais,[42]banni du royaume pour cause d'homicide. Bertolais offrit de l'aider dans ses prétentions criminelles. Après la mort du roi Léodagan, il l'avait ramenée à Carmelide et présentée hardiment aux barons de la terre comme la véritable épouse du roi Artus, droite et seule héritière du roi son père. Les barons, l'avaient reconnue pour leur dame en lui promettant de l'aider à désabuser le roi Artus, et de réclamer pour elle le rang et les honneurs qui semblaient lui appartenir.

Le jour de la Chandeleur, comme Artus venait d'entendre la messe au moutier de Caradigan, la demoiselle de Carmelide se présenta dans la compagnie de son vieux chevalier et des hommes de son conseil. Elle était richement vêtue, ainsi que les trente pucelles qui la suivaient.

«Dieu, dit-elle au roi, garde le roi Artus et maudisse tous ceux qui lui veulent mal! Sire, vous m'avez ajournée pour éclaircir un cas d'insigne trahison. La demoiselle que je vousavais envoyée, il y a trois mois, et les lettres qu'elle vous a remises ont dû vous informer du sujet de ma clameur. Je suis prête à prouver, par le corps du loyal chevalier qui m'accompagne et par tous les barons de ma terre, que je fus injustement déshéritée, et que je suis votre loyale épouse, fille du noble roi Léodagan de Carmelide.»

Ici Galehaut prit la parole: «Sire, nous avons écouté ce qu'a dit cette demoiselle. Maintenant il faut que de sa bouche nous entendions les preuves de la trahison dont elle se dit victime.

«—La trahison! répond la demoiselle, ne l'a-t-on pas déjà prouvée? Elle a été tramée contre moi par celle que je vois encore assise auprès du roi, et qui semble même encore vouloir soutenir qu'elle est la véritable épouse.

Alors la reine se lève, et d'une voix calme et assurée: «La trahison, Dieu le sait, n'a jamais été dans ma pensée; je n'ai rien à faire avec elle et je serai toujours prête à m'en défendre, soit devant la cour de mon seigneur le roi, soit par le corps de l'un de ces chevaliers qui tous me connaissent.»

Alors le roi Baudemagus, chargé par les barons de porter leur parole, fit remarquer que l'accusation était de celles qui pouvaientêtre jugées par preuves et par témoins; il fallait, en conséquence, l'examiner en cour, et non l'abandonner aux chances d'un combat.[43]«Mais, avant tout, cette demoiselle doit déclarer si elle consent à s'en remettre à la décision de vos barons.»

Bertolais, qui avait offert de déposer son gage pour soutenir la demoiselle, répondit: «Sire, il faut donner à ma dame le temps de prendre conseil.

«—Nous lui accordons le délai d'un jour,» dit le roi.

La demoiselle se retira avec tous ceux de sa partie. Ils allèrent prendre hôtel dans une maison éloignée de la ville; et quand ils furent assurés que personne de la maison du roi ne les avait suivis, Bertolais remontra à la demoiselle que le jugement de la cour pourrait bien lui être défavorable: «S'il est tel, vous n'éviterez pas le dernier supplice. D'un autre côté, si la décision est soumise aux chances d'un combat, vous savez bien que la cour du roi Artus réunit la fleur de tous les chevaliers du monde; et il n'en est pas un qui,en défendant l'honneur de la reine, ne croira défendre le droit. Ils auront donc pour eux tous les avantages, tandis que vos champions, tout en étant de bonne foi, soutiendront une mauvaise cause et devront commencer par jurer sur saints que vous avez le droit pour vous. Leur parjure tiendra-t-il contre le loyal serment des autres?—Hélas! dit en pleurant la demoiselle, que me conseillez-vous donc?—Je vais vous le dire: il est reconnu qu'il ne faut jamais compromettre l'honneur de son nom devant les hommes: car il n'en est pas des hommes comme de Notre-Seigneur qui pardonne au vrai repentir des pécheurs. Pour ne pas mettre en péril votre vie et votre bon renom, mon avis serait d'employer un peu d'adresse. Nous demanderons au roi un second jour de répit; il nous l'accordera et, dès qu'il aura consenti, un de vos chevaliers ira lui annoncer que dans la forêt de Caradigan séjourne un merveilleux sanglier, depuis longtemps le fléau de la contrée. Le roi qui aime beaucoup la chasse demandera qu'on le conduise aussitôt où le monstre se tient d'ordinaire. Vos hommes seront aux aguets; quand ils jugeront le roi isolé, ils l'entoureront et n'auront pas de peine à s'emparer de sa personne et à le conduire à Carmelide. Là vous l'enchanterezà votre aise et saurez bien lui faire reconnaître votre droit de reine épousée.»

La demoiselle approuva le conseil de Bertolais. Trois chevaliers retournèrent à la cour et demandèrent au nom de leur dame un nouveau répit: «Je veux bien, dit le roi, l'accorder, mais pour la dernière fois; n'en espérez plus d'autre.» Et comme ils sortaient, voilà qu'un autre chevalier, qui ne semblait pas connaître la demoiselle, demande à parler au roi. «Sire, dit-il, Dieu vous sauve! Apprenez ce que j'ai vu de mes yeux. Dans la forêt de Caradigan séjourne le plus énorme sanglier dont on ait jamais ouï parler. Il porte la désolation dans tout le pays; on n'ose plus l'approcher, et si vous n'essayez pas d'en délivrer la contrée, vous ne méritez pas de porter couronne.»

Lancelot était alors assis près du roi. «Entendez-vous ce qu'on m'annonce, Lancelot?—Oui, sire; heureux qui trouvera le gîte du sanglier et rapportera sa tête! Il n'est pas un de vos bacheliers qui ne serait heureux de suivre ses traces.—Que ceux-là, dit le roi, les suivent qui le souhaiteront. Pour moi je n'attends personne: Ça! qu'on me donne mes habits de chasse!» On lui obéit; il monte, et avec lui Lancelot, Galehaut, Gauvain, Giflet, Yvain et plusieurs autres. Le chevalier de lademoiselle s'était chargé de les conduire. Bientôt, il dit tout bas au roi: «Sire, le porc est assez près d'ici; mais le bruit des pas de tous ces chevaux va le faire lever, et si vous tenez à l'honneur d'être premier à le joindre, il serait mieux de laisser vos chevaliers.—C'est bien penser,» répond le roi. Il fait signe à ses compagnons de prendre d'un autre côté et ne retient que deux veneurs avec lesquels il s'engage dans un épais fourré.

Mais en regardant autour de lui, Artus commence à s'étonner de ne pas entendre de bruit dans le feuillage, et de ne pas voir la bête. Tout à coup il est environné de chevaliers qui, le heaume lacé, le haubert endossé et le glaive au poing, l'avertissent de ne pas tenter une résistance inutile. Le roi se voyant trahi lève son épée et résiste de son mieux; mais son cheval mortellement frappé s'affaisse sous lui, les deux veneurs sont liés, lui-même est désarmé. On lui attache les mains, on le lève sur un palefroi qui l'emmène d'un pas rapide. Le chevalier qui l'avait conduit s'était hâté de rebrousser chemin, et quand il fut à distance, il donna du cor pour attirer de son côté les chevaliers du roi. «Entendez-vous ce cor, leur dit mess. Gauvain? c'est le roi qui le fait donner; allons d'où le vent l'apporte.» Comme on devine, ils s'éloignèrent du roi de plus enplus, si bien qu'à l'entrée de la nuit ils revinrent à Caradigan accablés de fatigue et d'inquiétude. La reine qui les attendait leur demanda pourquoi le roi n'était pas avec eux. Mess. Gauvain lui avoua qu'ils l'avaient inutilement cherché. Aussitôt elle soupçonna la trahison et fondit en larmes. On voulait en vain lui persuader qu'il n'y avait rien à craindre pour le roi: «Il a voulu seul, lui disait-on, avoir l'honneur de tuer le porc, pour être en droit de railler ceux qui l'avaient suivi. Demain nous aurons bien du malheur si nous ne parvenons pas à le retrouver.»

Les chevaliers bretons battirent le lendemain la grande forêt dans tous les sens, sans arriver au roi; mais son cheval étendu mort et percé de coups de lance les avait confirmés dans la pensée que leur seigneur avait subi le même sort, ou pour le moins avait été emmené prisonnier. La ville fut consternée en apprenant le mauvais succès de leurs recherches; mais qui pourrait exprimer la douleur de la reine, déjà dévorée d'inquiétude depuis la clameur de la demoiselle de Carmelide? Galehaut essayait de la conforter:«Nous apprendrons bientôt, disait-il, par quelle aventure le roi est retenu: mais vous, dame, n'avez rien à redouter de la calomnie! Malheur à l'indigne femme qui n'a pas craint de lever cette folle clameur!—Je me soucie peu, Galehaut, de cette femme, répondait la reine; mais je crains la méchanceté des hommes. Veuillez donc avertir votre ami d'éviter de me voir en particulier, tant que le roi sera loin d'ici.» Galehaut approuva la prudence et la sagesse de la reine. Le jour même, elle partit de Caradigan et revint à Carduel, sous la garde de mess. Gauvain, de mess. Yvain, de Keu le sénéchal et des autres chevaliers de son hôtel.

Pour la demoiselle de Carmelide, quand elle eut avis de la prise du roi, elle reparut en cour demandant aux barons de Logres qu'on la mît en présence d'Artus. «Demoiselle, répondit Baudemagus, le roi n'est pas ici; il s'est vu contraint de quitter Caradigan, et nous a remis le pouvoir de faire droit.—Cela ne peut être: de la bouche du roi doit sortir le jugement de ma cause. Je suis ajournée devant lui, c'est de lui que je me plains, c'est lui qui doit me rendre l'honneur qui m'appartient.—Dame, les chevaliers de la cour du roi répondent pour le roi: ils ont plein droit de parler et de juger en son nom.Leurs honneurs et leurs personnes répondent de la droiture de leurs sentences.—Non, non; le roi seul doit m'écouter et me rendre justice.» Elle attendit pour sortir que l'heure des plaids fût écoulée, comme si elle eût conservé jusqu'à la fin l'espoir de voir arriver Artus. Puis, d'un air triste et courroucé, elle retourna en Carmelide où elle savait bien le trouver.

Elle se rendit, en arrivant, à la prison où il était retenu: «Roi Artus, lui dit-elle, grâce à mes fidèles chevaliers, vous êtes en mon pouvoir. Si vous refusez de me reconnaître pour votre femme épousée, au moins serez-vous forcé de me renvoyer les compagnons de la Table-Ronde que mon père m'avait accordés en dot.» Artus ne répondit rien; il ne supposait pas encore que la demoiselle dont il était devenu le prisonnier eût pour elle le bon droit. Mais, chaque jour, la fausse Genièvre faisait glisser dans sa coupe un philtre amoureux; chaque jour elle venait le voir, lui parlait d'une voix douce et caressante, le regardait d'un œil tendre et passionné; si bien que, peu à peu, entraîné par la force du poison, le roi se trouva sans défense contre ses artifices. Que dirons-nous de plus? Il en vint jusqu'à l'oubli des droits de la véritable reine, et ne passa plus guères de nuits sans reposer près de la fausse Genièvre.

Cependant, après les fêtes de Pâques et par l'effet d'un certain retour sur lui-même, il se plaignit d'être retenu loin de ses barons. «Ah Sire! fit la demoiselle, ne pensez pas que je renonce à votre compagnie de mon plein gré: une fois rentré dans vos domaines, vous pourriez bien méconnaître votre loyale épouse. Si je vous ai conquis par une sorte de violence, c'est avec l'espoir de vous ramener aux devoirs que sainte Église a consacrés. Je n'ai pas regretté votre couronne; je vous aimerais plus sans elle que le premier des princes couronnés.—Pour moi, reprit le roi Artus, je n'aime personne autant que vous, et, depuis que je suis ici, j'ai tout à fait mis en oubli celle qui avait occupé longtemps votre place. Je dois pourtant avouer que jamais dame ne montra plus de sens, ne fut de plus grande bonté et courtoisie que cette autre Genièvre, trop longtemps regardée comme ma véritable épouse. Elle a par sa largesse et sa débonnaireté gagné tous les cœurs, les riches comme les pauvres. C'est, disait chacun, l'émeraude de toutes les dames.—Ainsi font, dit la fausse Genièvre, toutes celles qui usent des mêmes artifices; car elles ont le plus grand besoin d'en imposer.—Cela peut être: mais encore ne puis-je être assez émerveillé de toutes les bonnesqualités qu'elle semblait avoir et qui m'ont si longtemps retenu dans le péché.»

Ces entretiens donnaient de grandes inquiétudes à la fausse Genièvre: le roi avait beau témoigner de la plus aveugle passion, elle tremblait que le philtre dont elle usait ne perdît un jour de sa vertu. «Que voulez-vous plus de moi? lui dit un jour Artus.—Je veux que vous me fassiez reconnaître par vos barons, comme fille du roi Léodagan et votre loyale épouse.—Je le veux bien; et pour éviter le blâme des clercs et des laïcs, j'entends rassembler les hauts hommes de Carmelide et les amener à vous reconnaître de nouveau pour la droite héritière de Léodagan, pour celle que le roi de Logres a épousée devant sainte Église. Je demanderai ensuite aux barons de Bretagne de confirmer ce témoignage.»

Genièvre applaudit à cette résolution, et le roi indiqua la fête de l'Ascension pour l'Assemblée de Carmelide, en s'engageant à reconnaître devant les barons de la contrée la seconde Genièvre comme véritable reine de Logres. En même temps il envoya vers mess. Gauvain pour lui annoncer qu'il était en bon point d'esprit et de corps, et pour qu'il eût à semondre les barons de Logres de se trouver à ce jour de l'Ascension dans la ville de Carmelide.

Le royaume de Logres avait eu bien à souffrir de l'absence du roi Artus. Les barons, n'ayant plus rien à craindre du suzerain, entretenaient au grand détriment du peuple des guerres privées. Ceux qui jusqu'alors avaient été les plus faciles à maintenir dans la droite voie devenaient les plus cruels ennemis de la paix; briseurs de chemins, ravisseurs du bien des veuves et de l'honneur des filles, fléaux des orphelins et des églises. Il fallait porter remède à de si grands maux. De toutes les parties du royaume les plaintes arrivaient à la reine, et ceux même qui avaient le plus abusé de la force reconnaissaient la nécessité de rétablir l'autorité suprême. Les plus hauts tenanciers caressaient d'ailleurs l'espoir de voir tomber sur eux le choix du plus grand nombre. Le roi Aguisel d'Écosse, cousin d'Artus, se flattait surtout de recueillir la succession du roi. Il est vrai que mess. Gauvain était parent plus proche encore, mais sa grande loyauté donnait à penser qu'il refuserait d'occuper la place de son oncle.

L'Assemblée générale des barons fut donc convoquée. Aguisel parla le premier de la nécessitéde remplacer le roi Artus, qui, tout portait à le croire, avait cessé de vivre. Suivant lui, c'était au parent le plus proche du roi regretté qu'il convenait d'offrir la couronne.

Or, Galehaut savait que mess. Gauvain aurait refusé de la prendre, tant que la nouvelle de la mort de son oncle ne serait pas arrivée. En lui faisant reconnaître les vues ambitieuses d'Aguisel, il sut le décider à revenir sur cette résolution; et quand le roi d'Écosse vint, au nom des hauts barons, lui demander s'il consentait à devenir roi, il répondit qu'il ne refuserait pas si tel était le vœu général, «tout en espérant, ajouta-t-il, que le roi Artus, mon oncle, n'est pas mort, et qu'il reviendra bientôt. Alors seront déliés de leur serment de fidélité les barons qui m'auront choisi, et le roi ne pourra me savoir mauvais gré d'avoir gouverné en son absence.»

Il est aisé de deviner le dépit et la surprise du roi Aguisel, quand il vit mess. Gauvain ne consentir à être élu que pour mieux conserver le trône au roi Artus, si jamais il reparaissait. Il lui fallut se soumettre et, comme les autres, reconnaître mess. Gauvain pour le droit héritier de la couronne en vacance. À peine élu, les troubles, les désordres cessèrent. Mess. Gauvain eut le nom de roi; la reine en eut l'autorité.

Un jour arrivèrent de Carmelide des messagers qui demandèrent à parler à mess. Gauvain: «Monseigneur, dirent-ils, le roi Artus vous salue comme son homme, son neveu et son ami. Il est en bon point, il jouit de toute sa liberté dans le royaume de Carmelide, et il vous semond de venir le joindre, avec tous les barons du royaume de Logres, pour le jour de la prochaine Ascension.»

Messire Gauvain, avant de faire réponse aux messagers, alla trouver la reine. «Voici, lui dit-il, de bonnes nouvelles du roi. Il est en Carmelide où il nous ordonne de nous rendre pour tenir conseil avec lui.» La reine était trop sage pour ne pas deviner ce que mess. Gauvain ne lui disait pas. Le roi Artus était en Carmelide, il était donc le prisonnier ou le protecteur de celle qui avait levé l'odieuse clameur. Le silence gardé par mess. Gauvain sur ce que le roi Artus avait pu dire de plus ne lui permettait aucun doute. Elle fit pourtant meilleure chère que les jours précédents, et laissa seulement percer la joie que lui causait la nouvelle de la conservation des jours et de la bonne santé du roi.

De son côté, mess. Gauvain répondit aux messagers qu'il serait fait ainsi que son oncle désirait, et il manda aussitôt aux barons de Logres que le roi, libre et bien portant, les invitaità se trouver le jour de l'Ascension dans la ville de Carmelide.

Mais la sage reine prit Galehaut à conseil: «J'ai, lui dit-elle, plus que jamais besoin de vos avis. La demoiselle de Carmelide me paraît avoir surpris la confiance de monseigneur le roi: c'est la juste punition du péché qui m'a fait manquer à la foi que je devais à mon époux. Ah Galehaut! vous savez si Lancelot méritait d'être aimé des plus sages et des plus belles du monde. Toutefois, je ne me plaindrais pas d'être châtiée pour un autre crime imaginaire. Que je finisse mes jours dans une noire prison, je l'aurai mérité. Mais je crains de mourir avant d'avoir la ferme volonté de me repentir; et je serais alors en danger de perdre l'âme en même temps que le corps.—Dame, répond Galehaut, ne redoutez pas le jugement de la cour. Mille chevaliers, le roi Artus lui-même, perdront la vie avant qu'on vienne à menacer la vôtre. Je vais en Carmelide, j'y serai bien accompagné d'hommes armés, et s'il arrivait qu'on osât vous condamner, nous saurions bien, Lancelot et moi, rendre vaines toutes les sentences.»


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