Au terme indiqué, la reine partit de Carduel en Galles sous la conduite de mess. Gauvain et des chevaliers de sa maison. Galehaut ne tarda pas à les suivre avec Lancelot et bon nombre de chevaliers armés.
La demoiselle de Carmelide avait déjà fait affirmer son droit par les barons du pays. Le roi en revoyant Galehaut et Lancelot leur fit belle chère; mais il défendit à la reine de partager son hôtel, honneur réservé à la fausse Genièvre. La reine choisit un logis voisin: elle y fut entourée des chevaliers et barons de Bretagne qui, tous, s'accordaient à blâmer le roi de favoriser l'accusation.
Le jour de l'Ascension, Artus dit aux barons de Bretagne: «Seigneurs, je vous ai mandés, parce qu'un roi ne doit rien décider sans le conseil de ses hommes. Vous connaissez la plainte présentée devant nous par la demoiselle héritière du royaume de Carmelide. Je pensais d'abord que la clameur n'était pas juste: aujourd'hui je sais qu'elle est fondée en droit, et que la tromperie vient de celle que je tenais auparavant pour reine.Les hommes du pays témoigneront devant vous qu'elle est la fille du roi Léodagan de Carmelide: celle que je tenais pour ma femme épousée n'est que la fille de Cléodalis le sénéchal. J'ai besoin de votre conseil sur ce que je dois faire aujourd'hui pour réparer ma trop longue méprise.»
Ces paroles jetèrent les barons dans un grand trouble: nul ne trouvait moyen de contredire; mess. Gauvain pleurait comme s'il eût déjà prévu la condamnation de la reine. Galehaut pourtant demanda à répondre aux paroles du roi.
«Sire, dit-il, tout le monde vous tient pour prud'homme: vous ne vous hâterez donc pas de faire ce que vous pourriez estimer plus tard une très-grande folie. Je ne crois pas que la reine ait rien à craindre de la clameur de cette demoiselle.—Galehaut, répond le roi, vous n'en pouvez savoir la vérité aussi bien que les hommes du pays. Ils étaient avec le roi Léodagan; comment douter de ce qu'ils témoignent?—Au moins, sire, peut-il sembler étrange qu'ils aient réclamé si tard et que le cas ait été si longtemps ignoré. N'avaient-ils pas jusqu'à présent tenu ma dame pour la véritable reine?—Je sais, repartit le roi, qu'elle ne l'est pas, et j'en ai grand regret; j'eusse volontiers gardé mon amourà celle que je tenais à droite épouse; mais je ne le pourrais plus sans péché. Ce n'est pas ici un cas de bataille; le témoignage des barons de Carmelide suffit pour nous faire connaître la vérité.»
Les barons de Carmelide furent alors réunis en conseil. La reine s'assit d'un côté de la salle, la demoiselle accusatrice de l'autre. Le roi dit: «Vous tous qui siégez comme mes hommes et dont j'ai depuis longtemps reçu les serments, vous allez connaître d'une clameur portée devant moi, laquelle touche à ces deux dames. L'une prétend avoir été justement épousée et couronnée, comme la seule fille de votre seigneur et de la reine sa femme; l'autre, que je tenais jusqu'à présent pour mon épouse, me soutient qu'elle est en effet ce que la première dit être. Vous devez en savoir la vérité. Jurez donc sur les Saints que vous ne parlerez ni par amour ni par haine, et que vous reconnaîtrez pour reine celle qui l'est véritablement.»
Alors le vieux Bertolais s'avance, tend la main devant les Saints que présente le roi, et jure que si Dieu et les Saints l'aident, la demoiselle qu'il tient par la main est Genièvre, femme du roi Artus, enointe et sacrée comme reine, fille du roi et de la reine de Carmelide. Après lui jurent, d'abord les hautsbarons de la terre, puis les autres barons et chevaliers qui avaient été en la cour du roi Léodagan. Il y en eut pourtant dans le nombre qui soutinrent la cause de la vraie reine; mais le roi ne tint pas compte de leurs réserves, tant le philtre qu'on lui avait servi lui avait troublé l'entendement. La reine fut jugée coupable: ce fut la plus grande tache de toute la vie du roi Artus. À l'occasion de ce faux jugement, il y eut grande liesse dans le pays de Carmelide, grand deuil dans le royaume de Logres.
Après la sentence des juges, le roi demanda ce qu'on devait faire à l'égard de celle qui l'avait si longtemps abusé. Galehaut, devinant la pensée du roi, fut d'avis de remettre à la Pentecôte une aussi grave décision; attendu qu'une telle supercherie ne pouvait être punie à la hâte. Il parlait ainsi pour demeurer dans le parti des conseillers du roi; en effet, le roi parut lui en savoir bon gré et consentit au délai proposé. En attendant, il confia à mess. Gauvain la garde de la reine, à la condition de se représenter avec elle à la Pentecôte: «N'y manquez pas, beau neveu, lui dit-il encore, si vous voulez conserver mon amour.—Sire, répondit Gauvain, ce n'est pas la première fois que la reine est menacée de vous perdre.» Il disait cela pour rappeler commentelle avait été, le jour même de son mariage, sur le point d'être enlevée par les parents de la fausse Genièvre[44].
À la Pentecôte, mess. Gauvain ne manqua pas de reparaître avec la reine, et le roi de son côté somma les hauts barons, sur la foi qu'il lui avaient jurée, d'examiner ce qu'on devait faire de celle qu'il avait retenue si longtemps en péché mortel. Les barons de Logres ne pouvaient croire que l'intention du roi fût de la faire juger à mort; ils se trompaient, Artus ne méritait plus le nom de justicier. L'autre Genièvre s'était jetée à ses pieds, en s'écriant avec force larmes qu'elle se donnerait la mort si l'autre n'était pas condamnée. Artus avait cédé et ne souhaitait plus rien tant que la condamnation de la noble reine.
Mess. Gauvain délibéra avec les barons de Bretagne pour aviser à ce que ferait chacun d'eux. Quant à lui, il était bien résolu de ne jamais siéger dans une cour où la reine aurait été condamnée à la mort. «Mais, dit Galehaut, il faut procéder avec douceur à l'égard du roi: comme il semble vouloir user envers ma dame de la dernière rigueur, demandons un répit de quarante jours. Peut-être que, revenu dans ses terres, il ne sera plus autantaffolé de celle qu'il veut mettre à la place de la reine.»
Les barons de Logres approuvèrent le conseil et demandèrent ce répit, par la bouche de Galehaut. Le roi répondit qu'il ne voyait aucune raison de différer la sentence: «Si vous vous récusez, je sais qui vous remplacera.—Sire, répondent-ils, puisqu'un jugement a déclaré notre dame Genièvre déchue de son titre d'épouse et de reine, il est certain qu'il faudra prononcer contre elle la peine de mort. Or, c'est une sentence que nous refusons de porter, désireux, comme nous le sommes tous, que madame la reine ne soit pas cruellement traitée.—Soit! répond le roi, d'autres que vous feront justice, et dès ce soir.» Il commande alors aux barons de Carmelide de prononcer le jugement, et le vieux Bertolais dit: «Nous le voulons bien, Sire, à la condition que vous présiderez. Si les barons de Bretagne se récusent, au moins faut-il que le roi de Bretagne occupe leur place.» Le roi sentit qu'il ne pouvait refuser; il les accompagna dans la salle où ils devaient juger. Et Galehaut, sachant bien qu'à la vie de la reine était attachée la vie de son ami, demanda aux Bretons ce qu'ils entendaient faire si elle était condamnée. «Je le répète, dit mess. Gauvain, je quitterai la terre de mon oncle, et n'yreviendrai jamais.» Mess. Yvain le fils d'Urien et Keu le sénéchal prennent le même engagement et entraînent avec eux tous les autres. «Grâce à Dieu! dit à son tour Galehaut, il est aisé de voir si ma dame la reine est aimée des prud'hommes, et s'ils approuvent qu'on l'ait condamnée.»
Il alla retrouver son ami: «Beau doux compain, lui dit-il, n'ayez pas d'inquiétude; avant la fin du jour, vous verrez le plus hardi fait d'armes dont on ait entendu parler. Si la cour du roi condamne la reine, j'entends fausser le jugement; j'appellerai le roi et offrirai de le combattre soit de son corps, soit par le champion qu'il lui plaira désigner.—Non, Galehaut, vous ne ferez rien de pareil: c'est moi qui soutiendrai la querelle: si le roi ne m'en sait pas de gré, il n'y aura grand mal pour personne; laissez-moi donc faire ce qui conviendra.—J'y consens, puisque vous le voulez; mais, comme moi, vous êtes de la maison du roi et compagnon de la Table ronde, ne l'oubliez pas. Quand donc vous entendrez prononcer le jugement, vous me regarderez; sur un signe que je vous ferai, vous avancerez vers le roi et vous déclarerez que vous renoncez aux honneurs de sa maison et de la Table ronde. Cela fait, vous pourrez sans blâme fausser le jugement.»
Ils en étaient là, quand Artus sortit avec les barons de Carmelide de la salle où le jugement venait d'être prononcé. Il s'assit, les barons se rangèrent à ses côtés. La reine se tint à part, ne laissant entrevoir aucune émotion. Et Bertolais, chargé de la parole, dit de façon à être bien entendu:
«Écoutez, seigneurs barons de Bretagne, le jugement rendu par le commandement du roi Artus, contre la femme qui avait été durant trop de temps sa royale compagne. Pour faire droit contre un tel forfait, la coupable devrait perdre la vie; mais nous devons avoir égard à l'honneur qu'elle eut longtemps, bien que sans droit, de partager la couche du roi. Il devra suffire à justice qu'elle soit dépouillée de tout ce qu'elle avait revêtu le jour de son mariage. Comme elle a porté couronne contre raison, les cheveux qui l'ont reçue seront coupés, ainsi que le cuir des mains qui l'ont posée sur sa tête. Les deux pommettes de ses joues sur lesquelles l'huile sainte fut répandue seront tranchées: dans cet état, elle s'éloignera de la terre de Logres, et se gardera de jamais reparaître devant notre sire le roi.»
Grande fut l'indignation de messire Gauvain et des barons de Logres, en entendant la sentence. Chacun à l'envi déclara qu'il ne siégeraitjamais dans une cour où tel jugement avait été dressé. Mess. Gauvain dit le premier: «Si monseigneur le roi n'y avait eu part, ceux qui l'ont consenti seraient à jamais honnis.» Autant en dit mess. Yvain: Keu le sénéchal alla plus loin encore en déclarant qu'il était prêt à combattre le meilleur, sauf le roi, des chevaliers qui avaient eu part à une aussi odieuse sentence. Au milieu d'un tumulte croissant, Galehaut regarda son ami et lui fit le signe dont ils étaient convenus. Aussitôt Lancelot fend violemment la presse des barons, sans demander qu'on lui ouvre passage; il trouve sur son chemin Keu le sénéchal qui voulait se porter défenseur de la reine, il le fait rudement tourner sur lui-même en le saisissant au bras. Keu furieux s'élance une seconde fois devant lui: «Arrière! crie Lancelot, laissez à meilleur que vous le soin de garder la reine.—Meilleur? dit Keu.—Meilleur.—Et lequel?—Vous le verrez bientôt.» Puis détachant l'agraffe du riche manteau qu'il portait, il ne regarde pas qui le relève et s'avance en tunique jusqu'au siége du roi: «Sire, dit-il, j'ai été votre chevalier, compagnon de la Table ronde; cela, par votre grâce, dont je vous remercie. Je vous demande de m'en tenir quitte.
«—Comment! beau doux ami; parlez-vous sérieusement?
«—Oui, sire.
«—S'il plaît à Dieu, vous ne le ferez pas; Quoi! Vous renonceriez à l'honneur auquel tant d'autres aspirent!
«—J'y suis résolu, sire, je n'entends plus être de votre maison.
«—Si vous n'avez égard ni à mes prières ni à celles de tous ces barons, voici ma main, je vous quitte de tous les liens d'homme lige auxquels vous étiez tenu envers moi.
«—Maintenant, sire, en mon nom, en celui de maints chevaliers ici présents, je demande qui a fait le jugement rendu contre l'honneur de ma dame la Reine?
«—C'est moi, répond vivement le roi, et je ne pense pas qu'il y ait un homme disposé à le trouver sévère: avec plus de raison l'estimerait-on trop doux. Mais pourquoi le demander?
«—Parce que je déclare parjure et déloyal quiconque a pris part à ce jugement. Et je suis prêt à le montrer contre lui, ou contre la cour tout entière.
«—Écoutez-moi, Lancelot: je n'ai pas oublié vos grands services; quelque chose que vous disiez, je ne puis vous haïr. C'est pourtant grande audace à vous de fausser mon jugement, et je ne doute pas que vous ne trouviez un champion qui vous en fasse repentir.
«—C'est ce qu'on verra bien, car je suis prêt à montrer la fausseté du jugement, non pas contre un seulement, mais contre les deux meilleurs chevaliers qui voudront en soutenir la droiture; et si je ne les force à confesser le parjure, je veux que l'on me pende par la gueule!
«—Oh! bien,» interrompit alors Keu, «je pardonne à Lancelot l'outrage qu'il vient de me faire. Il est assurément ivre ou en démence, quand il veut seul combattre deux chevaliers.
«—Sire Keu, sire Keu, reprend Lancelot, enflammé de courroux, dites ce qu'il vous plaira: mais apprenez que je suis prêt à défendre la reine, non contre deux, mais bien contre les trois meilleurs chevaliers qui prirent part au jugement. Sachez de plus que, pour le royaume de Bretagne, vous ne devriez pas consentir à être le quatrième. J'espère, sénéchal, que le roi ne s'opposerait pas à vous voir joint aux champions du jugement que j'ai déclaré faux et infâme.
«—À Dieu ne plaise, dit le roi, que trois se réunissent contre un seul, quand il est arrivé si souvent à mes chevaliers de combattre seuls contre trois des autres pays!»
Mais les barons de Carmelide indignés de voir leur jugement faussé, relevèrent l'appel etdéposèrent les gages. Le roi cependant résistait encore: «Vous ignorez, leur disait-il, que Lancelot est un des meilleurs chevaliers du monde; et je ne voudrais pas, au prix de mon royaume, le voir mourir honteusement.—Sire, dit Lancelot, il faut que la bataille ait lieu; car je soutiens que le jugement est faux, et que tous ceux qui n'ont pas craint d'y prendre part ont fait acte de félonie.»
Alors il s'agenouilla et tendit ses gages au roi, qui dut malgré lui consentir à l'épreuve. Les barons de Carmelide choisirent leurs trois meilleurs chevaliers, hauts de taille, larges d'épaules; le plus vieux ayant à peine quarante ans. Le combat fut fixé au dimanche suivant, le premier après la Pentecôte.
La reine en attendant le jour qui devait décider de son honneur et de sa vie, fut reconduite à l'hôtel qu'elle avait choisi, par ses chevaliers qui ne pouvaient s'empêcher de craindre l'issue d'un combat aussi inégal[45].
Comme on l'a deviné, personne n'osa disputer à Lancelot l'honneur de défendre la reine: après ce qu'il avait dit à Keu le sénéchal, qui pouvait espérer de lui être préféré? De l'autre côté, les trois chevaliers de Carmelide se déclarèrent prêts à soutenir le jugement porté contre celle qui se faisait appeler la reine. Lancelot eût vivement souhaité de les combattre tous trois ensemble: mais Galehaut ne le voulut pas souffrir, et dressa les conditions de la bataille: si le premier chevalier était vaincu, le second devait le remplacer et après lui le troisième.
Les gages mis entre les mains du roi Artus, chacun alla s'armer. Lancelot fit attacher ses chausses et revêtit son haubert; mess. Gauvain lui offrit sa bonne épée Escalibur[46]. Quand il ne resta plus que la tête et les mains à couvrir,il monta son palefroi et s'en vint aux lices, accompagné de Galehaut, du Roi des cent chevaliers, de mess. Gauvain et d'autres encore. Devant lui marchait Lionel portant son heaume et son écu; un second écuyer tenait de la main droite le cheval de bataille, de l'autre son glaive. Les lices avaient été disposées entre l'hôtel du roi, la forêt, la grande rivière et la prairie. Les deux reines s'assirent aux fenêtres, la fausse Genièvre en haut, la véritable plus bas, mais entourée de mess. Yvain, de Keu le sénéchal, de Giflet fils-Do[47], de Beduer et autres chevaliers de sa maison.
Arrivent les trois chevaliers de Carmelide, armés sauf de la tête et des mains. Ils étaient beaux et de haute taille. Lancelot était allé d'abord vers la reine: elle le baisa au vu de tous en le recommandant à Celui qui naquit de la vierge. Ainsi conforté, il couvre ses mains, lace le heaume et passe l'écu à son cou. Son cheval de combat richement couvert l'attendait: il monte, prend le glaive de la main du second écuyer, comme avaient déjà fait les trois chevaliers. Les fenêtres regorgent de spectateurs, et ceux qui ne peuvent trouver place montent aux créneaux.
Lancelot impatient d'entendre le cor donner le signal. «Messire Gauvain, criait-il, que tardez-vous à faire sonner?» Le cor retentit; Lancelot, le glaive sous l'aisselle et l'écu sur la poitrine, broche le cheval des éperons. Le premier des trois chevaliers l'attendait; les glaives se croisent et heurtent contre les écus; le bois du chevalier de Carmelide éclate, le fer de Lancelot écartant les mailles et le cuir traverse le cœur, et perce le dos; le chevalier tombe sur le pré comme un corps mort. Lancelot passe outre, pose son glaive contre un arbre, descend, attache son cheval aux branches; puis l'écu sur la tête et la bonne épée en main, il revient sur le chevalier abattu qu'il avertit de se relever; celui-ci ne répondit pas: il était mort. Lancelot lui délace le heaume, abat la ventaille, lui tranche la tête, et essuie son épée sur l'herbe verte avant de la remettre au fourreau.
Mess. Gauvain donne pour la seconde fois du cor: le second champion arrive de toute la force de son coursier. Ils s'entre-frappent sur le haut des écus: le chevalier rompt son glaive, Lancelot fend l'écu, mais n'entame pas le haubert; il prend alors au corps son adversaire, l'enlève de la selle, le jette par-dessus la croupe de son cheval, et piquant son glaive à terre, revient au chevalier de Carmelide déjà relevé et déjàla tête couverte de son écu fendu: «Rassurez-vous, crie Lancelot, j'aurais honte de combattre à cheval quand vous êtes à pied.» Il descend, attache son coursier à un arbre et revient l'épée en main sur son adversaire. Il tranche d'abord la guiche qui retenait l'écu du chevalier, puis il frappe fort et menu: on voit le chevalier inondé de sang, hésiter, reculer avec épouvante, et quoique vaincu, ne se décidant pas à prononcer le mot de recréance. Après avoir çà et là jeté les yeux, il se traîne péniblement à la rive, comme pour y trouver un refuge; puis il semble honteux de mourir ainsi, et revenait sur ses pas, quand il voit Lancelot lever de nouveau Escalibur: «Ah! Lancelot, s'écrie-t-il, gentil chevalier, de qui pourra-t-on espérer merci, sinon du meilleur des bons?—Tu ne l'obtiendras, fait Lancelot, qu'après avoir reconnu à haute voix que le jugement prononcé contre madame la reine est faux, et que ceux qui l'ont porté sont traîtres et déloyaux.—Certes, dit le chevalier, je ne veux pas sauver ma vie en accusant les juges: ils ont fait ce qu'ils devaient.—Dis plutôt qu'ils seront à jamais honnis par tous les prud'hommes du monde; et toi qui soutiens leur félonie tu recevras la mort.» Il hausse l'épée, l'autre ne l'attend pas et fuit à travers prés; quand l'haleine lui manque il crie denouveau merci. «Mauvais chevalier, dit Lancelot, laisse plutôt faire cette bonne épée: ne vaut-il pas mieux mourir que prononcer le honteux mot de recréance?—Si m'aist Dieu, vous dites vrai: j'attendrai la mort de votre main, ne pouvant la recevoir de meilleur chevalier.» Alors il se tient immobile, la tête à peine couverte de la coiffe du haubert et des derniers lambeaux de son écu. Lancelot lui fait voler l'épée de la main; tous ceux qui les regardent sont émus de compassion. Mais emporté par une ardeur de vengeance encore irritée par la vue de la reine, le vainqueur tranche d'un coup furieux heaume et ventaille, plonge Escalibur dans le crâne, et le corps s'étend devenu masse inanimée. «Ah! belle et bonne épée, dit Lancelot en la remettant au fourreau, qui vous tient ne peut manquer de prouesse.» Il revient à son cheval et témoigne déjà de son impatience d'entendre une troisième fois sonner le cor.
Mais les barons de Carmelide étaient allés se jeter aux pieds du roi: «Sire, nous avons eu tort de laisser engager le combat avant d'avoir fait jurer aux champions qu'ils défendaient une juste cause. Il conviendrait donc de leur demander en ce moment s'ils veulent faire serment, les uns que le jugement fut équitable, l'autre qu'il est entaché de félonie[48].»Le roi allait satisfaire à la réclamation des barons, quand Galehaut, qui ne démêlait pas bien encore de quel côté était la bonne cause, se hâta de faire sonner le cor. Le troisième combat commença. Le chevalier, nommé Guifrey de Lamballe[49]avait un grand renom de prouesse. Bien que les deux chevaux parussent de force égale, il crut qu'en obligeant Lancelot à combattre à pied, la victoire lui serait plus facile. Dès la première rencontre, il ouvrit le poitrail du cheval de Lancelot. Mais en fléchissant, Lancelot le saisit, le souleva, et le força de vuider également les arçons. Ils tirèrent alors en même temps l'épée, frappèrent sur les heaumes comme sur enclume. Les mailles détachées volent çà et là; le sang vermeil jaillit et rougit le haubert: les meilleurs coups sont pourtant donnés par Lancelot, et ceux-là mêmes qui connaissaient le mieux la prouesse de Guifrey ne doutent pas de sa défaite.
La furieuse bataille se prolongea jusqu'auxNones. Guifrey épuisé de sang sentait l'haleine lui manquer; Lancelot le pressait, le poursuivait le long des barrières, mais ne se hâtait pas de lui donner le coup décisif. L'autre levait encore le bras, mais ne frappait plus. Enfin Lancelot le jette à terre, lui arrache son heaume et levant les yeux vers la tour où Keu se trouvait près de la reine: «Sire Keu, crie-t-il, voici le troisième; voulez-vous être le quatrième?» Keu baisse la tête et ne répond rien. Guifrey, se voyant sans défense, s'étend aux pieds de Lancelot. «Preux chevalier, dit-il, je vous crie merci!—Pas de merci, pour si grande injure!» Le vaincu fait un dernier effort et retient le bras droit de Lancelot qui, de l'autre, le saisit par le milieu du corps, le renverse de nouveau, pose un genou sur sa poitrine et le frappe du pommeau de son épée sur la ventaille et sur la coiffe du haubert. Les barons et les dames, qui avaient admiré la belle défense du chevalier de Carmelide, prient alors le roi de donner le signal de la fin du combat: «Volontiers, dit Artus; mais Lancelot est tellement enflammé que mes ordres ne l'arrêteront pas.—Sire, dit Galehaut, il est peut-être un moyen de le fléchir. Allez prier la dame pour laquelle il combat de demander la vie de Guifrey; Assurément, elle fera ce que vous souhaiterez.—Je le veux bien, car rien ne sauraitme coûter pour sauver la vie d'un si bon chevalier.»
Artus va donc trouver la reine: quand elle le voit arriver, elle se lève à sa rencontre: «Dame, lui dit-il, la sentence des juges est comme non avenue; vous êtes rachetée: mais ce chevalier que Lancelot a vaincu va mourir si vous ne demandez qu'il vive; ce serait grand dommage, car il est de grande prouesse.—Sire, s'il vous plaît ainsi, j'y ferai ce que je puis.» Elle descend de la tour, avance dans le pré et se jetant aux genoux de Lancelot: «Beau doux ami, dit-elle, je vous crie merci pour ce chevalier.» Lancelot la voyant dans cette humble posture a grande peine à se contenir: «Dame, ne craignez rien pour lui: si vous le désirez, je lui rendrai mon épée, loin de lui refuser la vie. N'êtes-vous pas la dame que je dois le plus écouter, celle qui m'a recueilli et guéri, quand j'étais hors de sens? Vous, Guifrey, je vous tiens quitte, je n'ai plus rien à réclamer de vous.» Alors on se presse autour de Guifrey; on le relève, on le soutient, on le ramène au milieu des siens. Et croyez que si l'une des deux reines eut à se réjouir, il en fut bien autrement de l'autre, ainsi que des barons de Carmelide, rendus indignes, par l'effet du jugement faussé, de jamais siéger en cour.
Si la victoire de Lancelot sauvait les jours de madame Genièvre, elle ne lui rendait pas le rang de reine de Logres et de femme épousée d'Artus. Elle retourna cependant en Bretagne, non dans la compagnie du roi; mais avec messire Gauvain qui fut pour elle, dans sa disgrâce, ce qu'il avait toujours été.
Comme ils approchaient de la Bretagne, Galehaut la rejoignit, et là, en présence de messire Gauvain: «Ma dame, lui dit-il, bien que vous deviez être séparée du roi aussi longtemps qu'il plaira à Dieu, vous avez toujours été si courtoise et si gracieuse envers les barons qu'il n'en est pas un qui voulût abandonner votre service. Pour ce qui est de moi, je vous offre, en présence de monseigneur Gauvain, la plus belle de mes terres, plaisante d'aspect, riche de fond et garnie de forteresses: là, vous n'aurez rien à craindre du mauvais vouloir de la nouvelle reine.
«—Grands mercis, Galehaut, répondit la reine; mais je ne puis recevoir aucun honneur sans le congé du roi mon seigneur. S'il luia plu de me répudier, je n'en suis pas moins tenue de faire ce qu'il ordonnera.»
Le lendemain, Genièvre appuyée sur le bras de Galehaut attendit Artus au sortir de la chapelle, et tombant à ses genoux: «Sire, vous voulez que je m'éloigne; mais je ne sais où vous désirez que je me retire. Que ce soit au moins dans un lieu où je puisse sauver mon âme et n'avoir rien à craindre de mes ennemis! Si l'on me faisait honte étant sous votre garde, cette honte tomberait sur vous. Il ne tiendrait qu'à moi de recevoir en don une autre terre; on me l'offre par égard moins pour moi que pour vous; mais je ne la prendrai pas sans votre congé.
«—Quelle est cette terre, et qui vous l'a offerte?
«—Moi, sire,» répond vivement Galehaut. Je lui fais don de la plus belle et plus plaisante de mes seigneuries; c'est le Sorelois, où madame n'aura rien à redouter de personne.
«—J'en prendrai conseil,» répond le roi. Il assembla ses barons de Logres et leur exposa les offres de Galehaut. Messire Gauvain le prenant à part: «Sire, dit-il, vous le savez aussi bien que nous; madame n'est répudiée que parce que vous l'aurez voulu; elle ne l'avait pas mérité, et peut-être n'aurions-nous pas dû le souffrir: mais au moins nous vousavions donné un tout autre conseil; et quand le seigneur ne veut pas en croire ses barons, le blâme de la faute qu'ils ont voulu prévenir ne retombe pas sur eux. Mon avis maintenant est qu'au moins vous entendiez à la sûreté de madame: elle ne la trouverait pas dans vos terres; celle qui va prendre sa place ne manquerait pas de la persécuter: mais vous pouvez lui donner pour lieu de retraite le royaume d'Urien, ou le Léonois que tient mon père le roi Lot, ou la terre de Sorelois dont le grand prince Galehaut lui offre la seigneurie.»
Le roi n'avait pas eu le temps de répondre, quand un chevalier, grand ami de la nouvelle reine, demande à lui parler. Mess. Gauvain rentre dans la salle du conseil, et le roi voyant les yeux larmoyants du chevalier: «Qu'avez-vous, lui dit-il, et que fait la reine?
«—Sire, elle se désespère: elle a su que vous vouliez retenir votre concubine sur la terre de Bretagne; s'il en était ainsi, sachez que madame la reine en mourra de chagrin.—Hâtez-vous, répond le roi, d'aller la rassurer; je ne ferai rien qui puisse lui déplaire.» Et revenant à messire Gauvain: «Beau neveu, je reconnais que Genièvre ne peut demeurer ici, ni dans les terres de ma dépendance. Elle n'y serait pas en sûreté, et je ne veuxpas sa mort. Qu'elle aille donc en Sorelois avec Galehaut: je l'y ferai bien accompagner de mes chevaliers.» Il revint parler au conseil et fit approuver ce qu'il lui plaisait de proposer.
Puis allant retrouver Galehaut: «Beau doux ami, lui dit-il, vous n'êtes pas mon homme, mais mon compain, mon ami. Je ne vous ai pas demandé pour Genièvre le don d'une terre: seulement, comme elle ne serait pas en sécurité dans mes domaines, je la confie à votre sens, à votre loyauté. Gardez-la comme votre sœur germaine, et promettez»moi, sur le grand amour que vous me portez, de ne rien entreprendre à son détriment et au danger de son honneur.»
Cela dit, le roi prit la reine par la main et la remit dans celles de Galehaut, et Galehaut promit de la garder comme sœur. Artus désigna les chevaliers qui devaient accompagner la reine, et qui la suivirent à l'hôtel qu'elle avait choisi.
«Sire, vous voilà engagé dans un nouveau mariage, dit mess. Gauvain au roi. En croyant sortir du péché, vous vous en êtes souillé, et de plus, vous avez perdu la compagnie de ceux qu'il vous importait le plus de garder. Lancelot et Galehaut ont renoncé à la Table ronde, ce que jamais n'avait encore fait unchevalier. Il faudrait au moins tenter de ramener Lancelot.
«—Je pense comme vous, beau neveu, et pour le retenir, il n'est rien que je ne sois prêt à faire, sauf de renvoyer ma nouvelle reine. Allons ensemble le mettre à raison.»
À l'hôtel de Galehaut, Artus et son neveu trouvent les deux amis, assis sur la même couche et qui se lèvent en voyant entrer le roi. Artus tend les mains vers Lancelot et le prie de lui rendre son amitié. Mess. Gauvain joint ses instances à celles du roi. «Bel ami Lancelot, dit Artus, vous avez plus fait pour moi que je n'ai pu faire pour vous. Vous étiez compagnon de la Table ronde; je n'aurai plus un moment de joie si vous ne consentez pas à le redevenir. Oubliez vos ressentiments, cher sire, et demandez-moi la moitié de mon royaume; je vous offre tout ce qui pourra vous plaire, mon honneur sauf.
«—Sire, répond Lancelot, je n'ai pas de ressentiment, et je ne tiens pas aux terres que je n'ai pas droit de gouverner; mais rien ne saurait me faire demeurer, j'ai juré de partir sur la messe que j'ai entendue ce matin.»
Ces mots avertirent le roi qu'il n'avait rien à espérer; il se retira la tête baissée, le cœur oppressé, et de la nuit il ne put fermer l'œil. Enfin, il se souvint de ce que Lancelot avait dit à lareine, qu'il ne refuserait jamais rien à celle qui l'avait gardé durant sa maladie.
Et le matin, quand Galehaut vint prendre congé, le roi et la reine montèrent pour les convoyer. Le roi s'approchant du palefroi de la reine: «Dame, lui dit-il, je sais que Lancelot vous aime assez pour ne vous refuser rien de ce que vous lui demanderez. Veuillez, si vous désirez jamais revenir à moi, le prier de rester compagnon de la Table ronde; vous obtiendrez facilement de lui ce qu'il nous a d'abord refusé.»
La reine écoute, sans paraître émue ni surprise de ce que le roi dit du grand amour de Lancelot pour elle. Elle lui répond: «Sire, il faudrait en effet que Lancelot me portât bien grande affection, pour accorder à mes prières ce qu'il aurait refusé aux vôtres. Mais il faut craindre de causer le moindre ennui à ceux qui nous aiment. Si je vais lui persuader de rester dans votre compagnie, ne me priverai-je pas de la sienne? Il m'a pourtant mieux servie que ceux dont je devais attendre le plus d'amour et de protection. Je vous avais toujours été épouse soumise et dévouée; et vous m'avez fait condamner au supplice, dont la grande prouesse de Lancelot m'a seule préservée. Il s'est souvenu du seul bien que j'avais pu lui faire devant la Rocheaux Saisnes, ce que j'aurais fait pour tout autre chevalier. Et quand il vous a vu si vite oublier les grands services qu'il vous avait rendus; quand vous l'avez laissé combattre seul contre trois forts chevaliers pour me défendre de la dernière honte, il n'est pas à croire qu'il tienne à demeurer dans votre cour au nombre de vos compagnons, au lieu de suivre Galehaut et celle qui lui doit l'honneur et la vie.»
Elle se tut: le roi, confus d'être si bien éconduit, se rapprocha de Galehaut. Pour l'éviter, Lancelot avait pris le devant et chevauchait à distance. Artus enfin en les recommandant à Dieu chargea mess. Gauvain d'accompagner la reine jusqu'au terme de son voyage. Ils arrivèrent en Sorelois où par les soins de Galehaut, Genièvre reçut l'hommage des barons. Mess. Gauvain prit congé de la reine après l'avoir vue revêtue des honneurs de la royauté.
Aussitôt après les fêtes de la nouvelle investiture, la reine prit à part Lancelot, Galehaut et la dame de Malehaut qui n'avait pas voulu vivre loin d'eux. «Lancelot, dit-elle, me voilà séparée de mon seigneur le roi. Bien que je sois la vraie reine de Logres, fille du roi et de la reine de Carmelide, je dois expier le péché que j'ai commis en partageant la couche d'un autre que mon seigneur. Maispour un preux tel que vous, beau doux ami, quelle dame eût rougi d'une telle faute, et n'eût pas trouvé grâce au moins devant le monde! Toutefois, le Seigneur Dieu n'a pas égard aux règles de courtoisie, et le moyen d'être bien avec lui n'est pas d'être bien avec le siècle. Je vous demande un don, Lancelot: laissez-moi me garder mieux que je n'ai fait quand je courais danger d'être surprise. Au nom de l'amour que vous me devez, j'entends qu'ici vous ne réclamiez de moi rien au delà du baiser et de l'accoler. De cela, je vous en fais réserve; et, plus tard, quand il en sera temps et lieu, je ne refuserai pas le surplus. Ne soyez pas en peine de mon cœur; il ne peut être à un autre, quand bien même je le voudrais. Cher doux ami, sachez que j'ai dit à monseigneur le roi, quand il vint m'engager à vous demander de rester à la cour, que j'aimais autant et mieux la compagnie de Lancelot que la sienne.
«—Dame, répond Lancelot, ce qui vous plaît ne saurait me déplaire. Votre volonté est ma règle: de vous dépendront toujours et mon cœur et mes joies.»
Telles furent les conventions proposées par la sage reine, et Lancelot n'essaya pas de les enfreindre.
Mais que se passait-il en Bretagne, où séjournait encore le roi Artus? L'effet du breuvage que continuait à lui servir la fausse Genièvre l'entretenait dans son funeste aveuglement. Peu lui importait le mécontentement de ses barons: il se montrait partout avec elle, il partageait sa couche quand il ne tenait pas haute cour. Cependant, la nouvelle de l'injuste disgrâce de la véritable reine Genièvre s'était répandue jusqu'au delà des mers. L'apostole Étienne en avait été informé, et ne pouvant approuver qu'un si grand roi répudiât celle qu'il avait épousée devant Sainte Église, avant que n'eût été prononcée la nullité de son mariage[50], il envoya en Bretagne un cardinal pour faire cesser un tel scandale. Le roi Artus fut sourd aux remontrances dulégat de Rome, comme il l'avait été à celles de ses barons; si bien que tout le royaume de Bretagne fut mis en interdit et demeura pendant vingt-neuf mois privé des Sacrements.
Mais il arriva qu'un jour la fausse reine, qui résidait à Bredigan, se sentit prise d'une grande douleur dans tous ses membres. Elle perdit ses forces; ses pieds devinrent gonflés et remplis de pus: il ne lui resta plus que l'usage des yeux et de la langue. Le roi manda les meilleurs mires de son royaume; aucun d'eux ne sut découvrir la cause de la maladie ni les remèdes qu'on y pouvait opposer. Ce fut pour Artus un grand sujet de chagrin; mais il avait soin de le dissimuler, sachant combien les prud'hommes de sa maison étaient peu disposés à partager ses inquiétudes.
Messire Gauvain lui dit un jour: «Sire, on vous blâme grandement de mener une vie si peu royale: vous paraissez éviter la compagnie de vos barons, tandis que vous étiez toujours prêt, autrefois, à donner le signal des divertissements. Nous n'allons plus en bois, en rivière; les fêtes ne succèdent plus aux fêtes; nous passons tout notre temps en sombres rêveries.—Vous parlez bien, répond Artus; et j'entends changer de conduite. Demain nous partirons pour Kamalot; nous irons en bois avec nos chiens,quinze jours durant; au retour nous volerons en rivière.»
En effet le roi se rendit le lendemain dans la forêt de Kamalot, si plantureuse en bêtes fauves. La poursuite d'un énorme sanglier les occupa jusqu'à Nones. La bête descendit dans un vallon, remonta un tertre embarrassé de ronces et de broussailles, puis, épuisée de fatigue, attendit les chiens qui l'entourèrent furieux sans oser l'approcher. Le roi descendit de cheval et de sa courte épée lui donna le coup mortel. Comme on faisait la curée, ils entendirent le chant d'un coq; c'était l'indice d'une maison peu éloignée. Le roi, qui avait faim, remonte accompagné de mess. Gauvain et des autres compagnons de la chasse. Ils ne chevauchent pas longtemps sans entendre sonner une cloche: ils avancent de ce côté, et bientôt se trouvent devant un ermitage. Le roi descend, les valets frappent à la porte; un homme vêtu de blanc vient leur ouvrir.
«Frère, lui dit le roi, avez-vous un abri couvert assez grand pour ma compagnie, et pouvez-vous nous donner à manger?—Non, répond le rendu; mais à quelques pas d'ici se trouve un hôtel établi pour recevoir les passagers.» Il les conduit aussitôt devant une grande maison de bois où, pendant que le feu s'allume, les tables sont dressées. Le clercretourne annoncer à l'ermite que le roi Artus s'était arrêté avec ses gens dans la maison des passagers. «C'est là, dit l'ermite, ce que j'espérais.» Sans perdre de temps, il revêt les armes du Seigneur-Dieu et commence à chanter sa messe. Cependant, le roi était au manger: dès le second morceau, voilà qu'il sent une violente douleur, comme si le cœur allait lui voler de la poitrine. Il tombe, ses yeux tournent, il perd connaissance. Les chevaliers le relèvent effrayés, mess. Gauvain le prend dans ses bras; enfin, il revient à lui et demande à grands cris un confesseur. Mess. Yvain et Sagremor retournent à l'ermitage, comme le prêtre achevait le service; ils lui content la maladie subite du roi et le supplient de ne pas perdre un instant. L'ermite avait encore dans les mains leCorpus Domini[51]: «Dieu, dit-il en suivant le chevalier, soit loué du mal qu'il envoie au roi! Je vois que ma prière a été entendue.»
Artus en le voyant fait effort pour se lever: «Qui êtes-vous? demande le prud'homme.—Hélas! un malheureux; j'ai nom Artus, indigneroi de Bretagne, chargé des grands maux que j'ai faits à la terre et à mes hommes. Je vous ai envoyé querir pour confesser et recevoir mon créateur.—Roi, je veux bien ouïr ta confession; mais n'espère pas recevoir ton sauveur. Je le refuse au plus grand des pécheurs, très-justement excommunié. Tu as délaissé ta femme épousée; tu en tiens une autre contre Dieu, raison et Sainte Église; tant que tu seras en tel péché, nul bien ne te peut venir.»
Le roi se mit à pleurer tendrement. Dès qu'il put parler: «Beau sire, vous tenez la place de Dieu; apprenez-moi ce que je dois faire pour sauver mon âme. Je reconnais que rien de bon ne m'est advenu depuis l'éloignement de ma première femme. Cependant, en la renvoyant je n'ai pas cru mal faire; les gens du pays m'avaient juré qu'elle n'était pas ma droite épouse; il est vrai que Sainte Église n'a pas dénoué ce qu'elle avait noué.—Le conseil, reprit le religieux, que j'ai à te donner, c'est de faire réparation à l'Église. Si tu as eu raison d'agir ainsi que tu as fait, elle t'absoudra; si elle confirme ton premier mariage, il te faudra renoncer au second.—Je ferai ce que vous demandez.»
Il commence à confesser tous les péchés qu'il avait sur le cœur. Quand il eut fini, les baronsfurent rappelés, et le religieux en élevant la voix dit: «Artus, je te connais mieux que tu ne penses. J'ai nom Amustant, autrefois ton chapelain. Je vins du royaume de Carmelide avec Genièvre, la fille du roi Léodagan, et jusque-là je ne l'avais jamais quittée[52]. Personne ne sait mieux que moi quelle est des deux la véritable héritière.» Artus, après avoir écouté l'ermite, demanda qu'on le laissât reposer; il s'endormit et se trouva au réveil aussi sain de corps qu'il eût jamais été.
Il retourna à Kamalot dans la compagnie du bon religieux; et, le jour suivant, un messager arriva de Bredigan pour lui annoncer que la reine désirait le voir, parce qu'elle se croyait bien près de mourir. Le sage Amustant lui conseilla d'y aller et insista pour le suivre. «Vous ferez, lui dit-il, semondre tous vos hommes, ils ne seront pas de trop.» Tous arrivèrent le matin à Bredigan; le roi ne descendit pas dans la maison de la fausse reine, il évita même de lui parler la nuit ni le lendemain. Au point du jour, l'ermite lui chanta la messe, il entendit encore celle du Saint-Esprit et, au sortir du moutier, il alla voir la reine, qui exhalait une puanteur si horrible que sans le secours des aromates nul n'aurait pu l'approcher.
Il avança vers sa couche et lui demanda comment elle se trouvait.—«Mal,» dit-elle d'une voix claire; «les mires n'entendent rien à ce que j'ai: je souhaiterais qu'on voulût bien me conduire à Montpellier[53]: une fois en mer je n'en sortirais que pour entrer dans la ville.—Dame, le voyage augmenterait votre malaise, et vous pourriez mourir dans la traversée. Il importe que vous soyez confessée, et justement, j'ai amené un clerc prud'homme qui saura bien vous conseiller.» Elle fit signe qu'elle souhaitait de le voir, et l'ermite se présenta prêt à ouïr sa confession. Pendant qu'il l'écoutait à part, un chevalier vint annoncer au roi que le vieux Bertolais était en danger de mort et demandait à lui parler en présence de ses barons.
Le roi Artus suivit le messager, pendant qu'Amustant exhortait la fausse reine. «Dame, vous êtes en aventure de mort: ce serait trop de perdre l'âme en même temps que le corps, et vous savez que nul ne peut être sauvé sans vraie confession.—Sire, répondit-elle, vous voulez sauver mon âme, mais je n'en vois pas le moyen. Je suis de toutes les femmes la plus déloyale et la plus perfide. J'ai tant fait que le preux et bon roi Artus a, pour moi,délaissé sa loyale épouse, la fleur de toutes les dames du monde. Dieu la venge aujourd'hui, en m'ôtant l'usage de mes membres; mais il ne me punit pas autant que je le méritais.» Elle lui conte alors toutes les circonstances de la trahison. «Dame, dit Amustant, je vous ai bien écoutée; mais je crains que vous ne refusiez de faire ce qui conviendrait.—Je veux tout ce que vous ordonnerez.—Eh bien! si vous voulez trouver grâce devant Dieu, il faut qu'en présence de ses barons vous fassiez au roi l'aveu de ce que vous avez controuvé, sans en rien cacher ni affaiblir.—Est-ce le moyen de sauver mon âme?—Je le crois.—Je le ferai donc.»
D'un autre côté, les chevaliers avaient suivi le roi autour du lit de Bertolais; ils apprirent de sa bouche comment il avait fait la trahison. Il avait donné le conseil de surprendre le roi, de le retenir en prison et de lui faire entendre que la demoiselle de Carmelide était la véritable reine. «Sire, ajouta-t-il, la malheureuse qui se meurt a fait à ma prière tout ce qu'elle a fait de criminel. Prenez de moi la vengeance la plus cruelle et la plus juste, mon âme en sera d'autant allégée; car tout ce que mon corps souffrira dans ce monde lui sera compté dans l'autre.»
Le roi se signa en entendant ces aveux qui réjouirent grandement ses barons.
«Ah sire! dit mess. Gauvain, je vous disais bien que si l'on avait suivi votre intention, ma dame eût souffert le dernier supplice. Mais enfin Dieu aidant et Lancelot, le temps a découvert la vérité.»
Comme ils en étaient là, on avertit Artus que la fausse reine à son tour voulait lui parler. En le voyant approcher entouré de ses hommes, elle fondit en larmes et cria merci; puis elle exposa la trahison à laquelle Bertolais l'avait entraînée. Tous s'émerveillaient de ce qu'un cœur de femme pouvait renfermer de malice et de perfidie[54]. Le roi demande au religieux ce qu'il convenait de faire des deux coupables. «Sire, il faut attendre que tous vos barons de Logres et de Carmelide soient réunis; il leur appartient connaître d'un si grand crime et d'en dresser le jugement.» Le roi trouva bon l'avis, et mess. Gauvain se hâta d'envoyer à la véritable reine un messager qui l'informât de ce qui venait d'arriver, et dut l'engager à revenir. «Jamais, lui mandait-il, reine n'aura été reçue à plus grand honneur que vous ne serezpar le roi et par tous les barons et chevaliers.»
Les barons de Logres, rassemblés à Bredigan pour prononcer sur le sort de Bertolais, décidèrent qu'il méritait le plus dur supplice; mais à la prière du sage Amustant, le roi consentit à le faire conduire, en attendant le jugement, dans un vieil hôpital. Quant aux barons de Carmelide qui avaient condamné la véritable reine, rien ne peut se comparer à leur effroi, en apprenant la façon dont la trahison de leur demoiselle avait été découverte. Ils se rendirent en Sorelois et, arrivés à Sorehau où résidait la reine Genièvre, ils quittèrent leurs palefrois, tranchèrent les avant-pieds de leurs chausses et rognèrent les longues tresses de leurs cheveux; puis tombant aux genoux de la reine, ils crièrent merci: «Dame, prenez de nous telle justice qu'il vous plaira; exilez-nous de la terre que nous occupons, mais pardonnez-nous d'avoir suivi trop aveuglément le conseil du méchant Bertolais.»
La reine, douce et débonnaire de sa nature, eut grande pitié d'eux. Elle pleura, les releva l'un après l'autre et leur pardonna leur méfait.
Le roi tint ensuite à Carduel une grande cour: il voulait faire oublier le blâme dont il avait si injustement couvert la bonne et sage reine Genièvre; mais il hésitait toujours à livrerla demoiselle de Carmelide au jugement des barons, si bien que trois semaines passèrent et qu'elle finit de sa belle mort, en grande douleur et repentir. Artus couvrit le chagrin qu'il en ressentait; l'Apostole leva l'interdit prononcé sur la terre de Bretagne, et rien ne dut plus retarder le retour de la reine. Artus envoya pour la redemander le frère Amustant, l'archevêque de Cantorbery, l'évêque de Winchester et dix tant rois que ducs. Amustant raconta à la reine les aveux et la mort de la demoiselle de Carmelide en ajoutant que le roi Artus désirait grandement la revoir. Elle écouta tout cela sans trop laisser voir la joie qu'elle en ressentait; puis elle envoya semondre ses barons de Sorelois. Après avoir annoncé les nouvelles à l'assemblée, elle prit à part Galehaut et son compagnon: «Dites-moi ce que je dois faire, beaux amis; vous voyez que les barons de Logres sont venus me redemander: la fausse reine est morte, et le roi sait maintenant qu'il m'a épousée par devant Sainte Église. Quoi qu'il en soit, je ne répondrai pas sans votre conseil.—Dame, répond Lancelot, notre conseil sera toujours votre volonté; mais ceux-là ne vous aimeraient pas qui vous engageraient à refuser l'honneur et la seigneurie de Bretagne, qui vous appartiennent. Le roi Artus, malgré ses torts, est le premierdes preux: vous seriez donc blâmée d'hésiter à le rejoindre, et de préférer répondre à ce que pourraient désirer vos amis. Ceux-ci doivent oublier leur propre intérêt pour ne voir que l'honneur et le devoir de la dame en laquelle ils vivent plus qu'en eux-mêmes.
«—Et vous, Galehaut, de qui j'ai reçu tant d'honneur, que me conseillez-vous?—Dame, si vous nous restiez, vous pensez la joie que j'en aurais; mais il serait mal à propos de vous donner ce conseil. Je suis de l'avis de Lancelot. Nous n'avons à souhaiter qu'une chose, c'est de ne pas être oubliés et de conserver vos bonnes grâces.»
La reine vit avec joie que ses amis lui donnaient le conseil qu'elle se croyait tenue de suivre. Deux sentiments partageaient son âme; amour pour Lancelot, dévouement pour le roi. Elle ne s'abusait pas sur la difficulté de concilier la voix de son cœur et le cri de sa conscience. La plus sage, la plus belle et la meilleure des femmes n'avait pas eu de défense contre le plus sage, le plus beau, le plus preux des hommes. Hors ce seul point, elle eût livré son corps et son âme pour le roi son époux, auquel elle gémissait de ne pas s'être uniquement donnée. Maintenant, elle serre dans ses bras tour à tour Galehaut, Lancelot et la damede Malehaut; ils confondent leurs larmes. Le lendemain, elle fait demander les barons de Sorelois pour les délier du serment qu'ils lui avaient prêté et qu'ils renouvelèrent en faveur de Galehaut. Grand fut le deuil de son départ parmi les dames, les demoiselles et tous ceux de la terre de Sorelois.
Elle avait séjourné comme leur reine deux ans et un tiers, depuis la Pentecôte jusqu'à la fin de février de la troisième année. Quand ils approchèrent de Carduel, Galehaut et Lancelot rencontrèrent le roi Artus, venu au-devant de la reine. Le roi leur fit le meilleur visage du monde, bien qu'il ne fût pas encore consolé de la mort de la demoiselle de Carmelide. Mais de tous ceux qui témoignèrent leur joie du retour de la reine, nul ne fut aussi ravi que messire Gauvain; il courut vers elle les bras ouverts, et ne pouvait se lasser d'embrasser et baiser Lancelot et Galehaut.
Et Galehaut dit au roi: «Sire, je vous rends la dame que vous aviez confiée à ma garde. Si je n'ai pas tenu ce que j'avais promis, que Dieu et les sept Saints de cette église ne me soient jamais en aide!» Et il tendait les mains vers la chapelle. «Je le crois, beau doux ami, répondit le roi; il ne sera jamais en mon pouvoir de reconnaître ce que vous avez fait pour moi. J'aurai pourtant à vous demander unnouveau bienfait.» Il disait cela tandis que Lancelot restait volontairement à l'écart pour s'abandonner à ses tristes pensées; car il prévoyait que la compagnie de la reine allait lui être ravie. Galehaut, de son côté, craignait de perdre son ami, il avait néanmoins prié la reine d'user de tout son crédit sur Lancelot pour le déterminer à reprendre son ancienne place dans la maison du roi, parmi les compagnons de la Table ronde.
Le soir même, le roi et la reine furent réunis devant Sainte Église, par les archevêques et évêques de la Grande-Bretagne. Mais Lancelot ne pouvait partager la joie publique; il demanda congé à la reine et retourna en Sorelois, sans en donner avis au roi.
À deux jours de là, le roi prit à part Galehaut et la reine: «Je vous prie, leur dit-il, sur la foi et l'amour que vous me portez, de faire en sorte que Lancelot me pardonne et me rende sa compagnie.—Je lui parlerai, dit Galehaut, mais il n'est déjà plus ici; depuis trois jours il a repris le chemin de mon pays.—J'en suis marri, dit le roi, je pensais lui faire cette demande à lui-même, après vous avoir parlé. Il a tant fait pour la reine qu'il n'aurait pu lui refuser.—Ah! Sire, dit alors la reine, je ne trouve pas qu'il ait tant fait pour moi; ne vient-il pas de partir sans nousdemander congé? Pourtant, j'aime mieux qu'il s'en soit allé ainsi que si je l'avais vu refuser ma requête.—Madame, dit Galehaut, il faut beaucoup supporter d'un prud'homme tel que Lancelot: Dieu lui a donné un cœur qui ne peut oublier les services rendus ni les injures reçues. Je l'en ai bien souvent repris, et je n'ai pu jamais rien gagner sur lui. Il tient à grand dépit la conduite du roi qui n'aurait pas dû soutenir l'accusation et le contraindre à fausser le jugement des barons de Carmelide.»
Le roi écoutait et reconnaissait volontiers ses torts; car il se sentait un penchant très-vif pour Lancelot, comme on put le voir en maintes occasions. Longtemps même, on tenta vainement de lui donner des soupçons sur la nature des sentiments de la reine.
«Quoique Lancelot puisse faire, disait-il, jamais il ne dépendra de moi de le haïr. Il faut donc que vous l'apaisiez, compain Galehaut, si vous désirez que mon cœur soit à l'aise. Tout ce qu'il voudra demander, je jure sur les Saints et devant vous de l'accorder.» Galehaut promit de revenir avec Lancelot pour les fêtes de Pâques; la reine à son tour, dès que le roi fut éloigné, le conjura de ramener l'ami dont elle attendait toutes ses joies. «Et ne craignez pas de perdre sa compagnie; jesaurai bien vous la conserver telle que vous en jouissiez dans vos îles lointaines.»
Galehaut partit le lendemain. Quand il fut arrivé en Sorelois il conta à Lancelot ce qui s'était passé entre le roi, la reine et lui. À la mi-carême ils revinrent à la cour, et ils trouvèrent, à la Pâque fleurie, le roi Artus dans un de ses châteaux nommé Dinasdaron[55]. L'usage d'Artus était de ne pas monter à cheval durant la semaine peineuse. En revoyant Lancelot il eut une joie que la reine ne ressentit pas moins vivement. La semaine passa en prières: le jour de Pâques, le roi revint à la charge auprès de Galehaut. De son côté la reine Genièvre manda Lancelot: elle l'embrassa à la vue de ceux qui se trouvaient dans ses chambres; puis elle le prit par la main, avertit la compagnie de s'éloigner, et ne retint que lui, Galehaut et la dame de Malehaut. «Beau très-doux ami, lui dit-elle, la chose en est venue à ce point qu'il faut vous accorder avec le roi. Je le veux, Galehaut le veut également. Sachez bon gré à mon seigneur de son désir d'être votre ami. Il m'a commandé de vous offrir ce qu'il vous plairait demander: mais je le sais; de tous les biens, celui que vous possédez vaut à vos veux le demeurant: toutefois, j'entends que vous nevous rendiez pas sans résistance. Ainsi, vous recevrez d'un air chagrin la prière que je vous ferai; nous tomberons à vos genoux, Galehaut et moi, mes dames et mes demoiselles. Alors, vous céderez et vous vous abandonnerez à la volonté du roi.
«Ah! ma dame, dit Lancelot en pleurant, le moyen de vous voir agenouillée devant moi? Épargnez-moi cette douleur.—Non, Lancelot, il me plaît qu'il en soit ainsi.» Lancelot n'ose plus insister.
La reine en le quittant se rendit, accompagnée de Galehaut, dans la salle où se tenait le roi. «Nous n'avons pu, dit-elle, rien obtenir de Lancelot. Nous ferons pourtant un dernier effort: invitez-le à venir ici, et que chacun imite ce que nous entendons faire.» Dès que Lancelot arrive dans la salle remplie de barons, chevaliers, dames et demoiselles, Galehaut commence à le prier, il refuse: la reine à son tour l'implore, il se détourne. «Je ne tiens pas, dit-il, à nouvelles compagnies; je suis content de celles que j'ai.—Le roi, fait Genièvre, vous offre tout ce qu'il possède.—Dame, pour Dieu! n'insistez pas; ne m'obligez pas à parler contre mon cœur: non que je garde au roi la moindre haine; pour le servir, j'irais volontiers au bout de la terre; mais je n'entends plus engager ma liberté.»
La reine croit le moment arrivé: elle se laisse tomber à ses pieds; Galehaut, les dames et les demoiselles suivent son exemple. Lancelot fait effort sur lui-même pour paraître courroucé; enfin, il relève de ses mains la reine et Galehaut; et se tournant vers le roi, il s'agenouille et s'humilie: «Ordonnez de moi, sire, tout ce qu'il vous plaira.» Le roi à son tour le relève et le baise sur la bouche. «Grands mercis, dit-il, beau doux ami! Je vous promets une seule chose, c'est de ne vous plus donner le moindre sujet de courroux. Je le jure par la haute fête que nous célébrons aujourd'hui.»
Ainsi fut faite la réconciliation du roi Artus et de Lancelot qui redevint compagnon de la Table ronde. Et dès ce moment, le roi rentré en grâce avec l'Église et avec la reine, ne croyait plus rien avoir à désirer.
Le roi Artus séjourna à Dinasdaron toute la semaine. Afin de mieux célébrer le retour de la reine et sa réconciliation avec Lancelot, il donna rendez-vous à ses barons, pour les fêtes de laPentecôte, dans sa ville de Londres. Il désirait y donner en présence de toute sa cour l'adoubement de chevalier au jeune Lionel de Gannes.
Jamais il n'y eut une réunion si brillante de barons, de dames et demoiselles; on vint à Londres de toutes les villes non-seulement de la Grande-Bretagne, mais aussi de France, d'Allemagne et de Lombardie.
Lionel fut armé des plus belles et des plus riches armes. Au service de la veille de Pentecôte, il parut en robe de soie merveilleusement ouvrée; et après le service, on dressa le manger, non pas dans les salles et dans les chambres, elles n'auraient pu jamais contenir une si grande assemblée, mais dans une suite de pavillons que le roi avait fait disposer le long de la rivière de Tamise. Les tables avaient une demi-lieue d'étendue. Après le festin qui fut des mieux fournis de hautes viandes, de vins et de cervoises, les convives allèrent s'ébattre les uns d'un côté, les autres d'un autre. Quatre renommés chevaliers de la Table ronde prirent le chemin de la forêt de Varannes. C'était messire Gauvain, messire Yvain de Galles, Lancelotet messire Galeschin duc de Clarence[57], fils du roi Tradelinan de Norgalles, frère de Dodinel le Sauvage, neveu par sa mère du roi Artus, enfin, cousin germain de mess. Gauvain. Il était assez court et épais de taille, mais hardi, vif et plein de merveilleuse prouesse. Galehaut étant en conversation avec le roi quand s'écartèrent ainsi nos quatre chevaliers, il n'avait pu les accompagner.
La forêt de Varannes, bien qu'assez peu éloignée de la Tamise, passait depuis longtemps pour être des plus aventureuses; et les quatre chevaliers n'ayant pas pris leurs armes, ne voulaient pas s'y engager à une grande profondeur. Mais ayant avisé un endroit tapissé d'herbes et de fleurs sauvages, ils s'arrêtèrent sous un grand chêne au feuillage épais et riant, comme ils sont tous à la fin du mois de mai. Alors ils se mirent à parler de tout ce qu'on racontait de la forêt. «J'ai dessein, dit messire Gauvain, de pénétrer dans toutes ses profondeurs, et d'y rester plusieurs fois vingt-quatre heures, pour m'assurer de la vérité de ce qu'on nous en dit. Mais je ne voudrais pas chevaucher la veille d'une fête comme celle-ci; je compte donc y revenir demain lundi.» Mess. Yvain, Clarence et Lancelot convinrentde l'accompagner, et de ne mettre personne dans le secret de leur entreprise.
Comme ils devisaient, un grand valet trempé de sueur vient à passer et s'arrête un instant pour les regarder. «Qui es-tu, frère?» lui demande messire Gauvain. Au lieu de répondre, le valet retourne rapidement son cheval, broche des éperons et disparaît. «Ce valet, dit messire Yvain, semble avoir perdu le sens. Il courait à bride abattue comme s'il eût craint d'arriver trop tard, puis il rebrousse chemin aussi vite qu'il était venu.» Mais bientôt, ils entendent un grand bruit de chevaux. Un chevalier d'une taille gigantesque, à l'écu blanc au lion de sinople, armé de toutes armes, et monté sur un des plus grands coursiers du monde, paraît avec le valet qu'ils avaient vu l'instant d'auparavant. «Qui de vous est Gauvain? demande le géant.—C'est moi; que lui voulez-vous?—Vous le saurez bientôt.» Et ce disant, il va à mess. Gauvain qu'il frappe rudement de son glaive; et pendant que messire Gauvain saisit le frein du cheval et tente de toucher au pommeau de l'épée pour la tirer du fourreau, il est lui-même soulevé, retenu par le milieu du corps et placé en travers du cheval aussi facilement que si l'inconnu avait eu affaire à un enfant. Les trois compagnons se lèvent pour l'arrêter, mais le cheval se dresse, renverseet frappe de ses quatre pieds mess. Yvain, et l'inconnu s'éloigne, emportant mess. Gauvain entre ses bras. Les trois amis suivent ses traces aussi vite qu'ils peuvent, mais ils ne tardent pas à rencontrer vingt chevaliers bien armés. Lancelot, quoique en simple surcot et sans épée, allait les attaquer, quand messire Yvain l'arrêtant: «Qu'allez-vous faire? est-ce prouesse de se heurter seul, à pied et désarmé, contre vingt cavaliers armés de toutes pièces? Faisons mieux: retournons à nos tentes, armons-nous secrètement et revenons, sans rien dire au roi ni à la reine de l'enlèvement de messire Gauvain: nous le délivrerons ou nous partagerons sa mauvaise fortune.»
Le conseil était sage, il fut suivi. Les trois amis revinrent à leurs pavillons, montèrent, firent porter devant eux leurs armes et regagnèrent la forêt. Ils avaient pris un chemin ferré qui les conduisit à l'entrée de trois voies fourchues où des pas de chevaux étaient fraîchement marqués. «Beaux seigneurs, dit messire Yvain, pour être sûrs de découvrir le ravisseur, nous ferons bien de nous séparer. Je prendrai, s'il vous plaît, la voie gauche.—Soit! disent les autres.—Et moi la droite,» dit le duc de Clarence[58]. Celle du milieu fut réservée à Lancelot.Nous allons maintenant suivre chacun d'eux, en commençant par le duc de Clarence.
Il chevaucha jusqu'à la nuit. La lune commençait à blanchir les arbres, quand il entendit à droite le son d'un cor. Un petit sentier semblait conduire de ce côté; il le prend et arrive à l'une des extrémités de la forêt. Devant lui s'étendait une belle et grande plaine. Il avance jusqu'à une barbacane non fermée[59]. Il avance encore; à droite et à gauche étaient de grands fossés pleins d'une eau vive. Arrivé en face d'une grande porte, il appelle à trois reprises; enfin un valet paraît et demande ce qu'il veut. «Je suis, dit-il, un chevalier errant; je voudrais passer ici la nuit.—Soyez le bien venu, sire! vous trouverez ici bon hôtel et bon gîte.»
Le valet ouvre la porte, étable le cheval et mène le duc au donjon qui occupait le milieu de la cour. Il le fait monter dans cette tour éclairée de cierges et de torches comme s'il était jour. Là, on le débarrasse de son écu, de son glaive, on le fait asseoir sur une couche, et bientôt sort des chambres une belle demoiselle tenant sur le bras un manteau d'écarlate, à panne de menu vair. Le duc la prenant pour la dame du château se lève: «Soyez la bien venue, dame! lui dit-il.—Sire, je suis une pauvre fille au service de la dame de céans.—En vérité vous seriez dame et dame riche, si la beauté donnait la seigneurie.» La pucelle remercie, lui pose le manteau sur le cou et retourne d'où sans doute elle était venue.
L'instant d'après, paraît une dame plus belle encore, suivie de dames, demoiselles, chevaliers et sergents. Elle avait les cheveux épars et portait un surcot de drap de soie fourré de menu vair[60], semblable au manteau que le ducvenait de vêtir, et sous le surcot rien qu'une fine chemise de lin blanc. «Dame, lui dit Clarence, puissiez-vous avoir tous les biens du monde, comme la plus belle que j'aie vue de ma vie!—Et vous, répond-elle, ayez bonne aventure, comme le plus beau des chevaliers.» Alors, elle le prend par la main, le fait rasseoir sur la couche où il était et se place auprès de lui. Puis elle le met en paroles et s'informe de son nom, de son pays. «Je suis, dit-il, né à Escavallon; on m'appelle Galeschin duc de Clarence, je suis le frère de Dodinel et le fils du roi Tradelinan de Norgalles.» À ces mots, la dame, transportée de joie, lui jette les bras au cou, l'embrasse et le baise sur la bouche à plusieurs reprises. «Soyez adoré, dit-elle, ô mon Dieu! et vous, chevalier, ne soyez pas étonné si je le remercie d'avoir conduit ici l'homme du monde que je désirais le plus revoir. Ah beau doux ami! vous êtes mon cousin germain, le fils de mon oncle; ma mère était la dame de Sormadan[61], tant aimée de votre père; nous avons été nourris ensemble dans la tour d'Escavallon.»
Grande fut la surprise du duc: il se souvintaisément de tout cela, mais il avait oublié sa cousine, à compter du jour où on l'avait mariée; il ne la croyait même plus de ce monde. «Belle cousine, lui dit-il, ma joie de vous retrouver est égale à la vôtre. Si je n'avais cru que Dieu vous avait à lui rappelée, je vous aurais depuis longtemps cherchée.—Et comment se fait-il, beau cousin, que vous chevauchiez tout armé, la veille de cette grande fête de Pentecôte?—Nous suivons les traces de messire Gauvain, qu'un grand chevalier inconnu a emporté. J'ai quitté la ville avec deux autres chevaliers, mais à l'insu du roi Artus, de la reine et de la cour.» Le duc indique alors la haute taille, les armes, le cheval du ravisseur que la dame n'a pas de peine à reconnaître. «C'est, dit-elle, Karadoc de la Tour douloureuse, le plus traître et le plus fort des hommes. Jamais il n'épargna chevalier, et je vous conseille de ne pas aller plus avant. Celui auquel est réservé de le vaincre n'est pas encore venu.—J'ai bien vu, répond Clarence, que Karadoc était de grande force, mais force n'est pas bonté; plaise à Dieu que je le rencontre le premier!—Et moi, je ne crains rien autant dans le monde. Je vous en prie, beau cousin, ne tentez pas ce que personne n'a pu mettre encore à bonne fin.—Ma belle cousine, vous me prêcheriezen vain; je ne puis laisser volontairement à messire Yvain où à Lancelot l'honneur de châtier le ravisseur de messire Gauvain.» La dame se tut et fondit en larmes. Mais les lits étaient dressés, on apporta le vin du coucher et ils se séparèrent.
Le duc fut longtemps avant de s'endormir. Au matin, comme il se levait, il vit venir à lui sa cousine. «Au moins, dit la dame, ne partirez-vous pas sans recevoir mes recommandations. Je charge un de mes valets de vous mettre dans le droit chemin et de vous accompagner jusqu'en vue du château de Karadoc; les voies sont tellement croisées que vous ne sauriez de vous-même vous y reconnaître. Quand vous aurez franchi le tertre qui domine le château, vous connaîtrez qu'il en est peu d'aussi forts, d'aussi difficiles à conquérir. Devant la première porte vous trouveriez dix hommes armés: si vous parveniez à les abattre sachez, qu'en passant outre vous ne laisseriez plus à l'odieux Karadoc d'autre gage que votre tête: jamais chevalier entré de ce côté n'en est revenu. Mieux sera donc pour vous de prendre l'autre voie, celle qui longera le fossé jusqu'à la première poterne: vous y arriverez en passant sur une planche étroite qui vous conduira, non sans danger, de l'autre coté du fossé.
«La poterne tient à la première des trois murailles qu'il vous faudra franchir. Si vous avez toute la prouesse nécessaire pour vaincre les obstacles que vous rencontrerez, si vous renversez le dernier chevalier de Karadoc, vous arriverez à l'entrée d'un beau jardin au milieu duquel se dressera une tour, et au pied de cette tour une belle fontaine. Vous pourrez monter aux chambres de la tour, et vous y trouverez une pucelle, la plus belle qu'on puisse voir de pauvre lignage. Vous la saluerez de par la dame de Blancastel, et si elle a gardé la foi qu'elle m'a donnée, vous la prierez de vous aider dans votre entreprise. Pour prévenir tous ses doutes, vous lui remettrez cet anneau qu'elle me donna la dernière fois qu'elle vint me voir; car elle avait été longtemps ma demoiselle, et quand vivait mon seigneur d'époux, et depuis sa mort. Surtout, dites-lui que vous êtes mon cousin germain, l'homme que j'aime le mieux au monde.»
Elle lui tendit l'anneau et voulut le convoyer jusqu'à l'entrée de la forêt; puis elle lui laissa le valet qui devait lui servir de guide. Le duc, en la recommandant à Dieu promit de revenir au Blancastel s'il menait à bonne fin l'aventure, et avança résolument dans la forêt. Bientôt il atteignit une lande où des chevaux et des chevaliersgisaient morts au milieu de tronçons de lances et de lambeaux d'écus[62]. Un ruisseau coulant parmi la lande était rougi de sang: tout annonçait qu'il y avait eu là une récente et furieuse bataille. Quels pouvaient être ces chevaliers occis? Pendant que le duc était à ces pensées, il voit sortir d'une haie assez voisine un écuyer qui du pan de sa chemise s'était fait un bandeau roulé autour de sa tête; il va vers lui, l'autre tout éperdu se rejette derrière la haie. Le duc le rejoint l'épée à la main et menace de le frapper s'il n'arrête. Le navré tombe à genoux. «Quels sont, lui demande Galeschin, les gens dont les corps gisent là-bas?—Je vous le dirai, si je n'ai garde.—Soit!—Vous saurez donc que la dame de Cabrion[63]allait à Londres pour visiter son cousin le roi Artus. En traversant cette lande, nous avons rencontré vingt hommes armés; nous serions passés sans rien dire si nous n'avions vu au milieu d'eux un chevalier en braies, que deux sergents battaient jusqu'au sang. Un des nôtres le reconnut pour messire Gauvain, et quand ma dame en fut avertie, la douleur la fit tomber pâmée. En revenant à ses esprits, elle dit qu'elle aimeraitmieux tout perdre que de ne pas secourir messire Gauvain. Nous avons donc attaqué les gloutons: mais nous n'étions que quinze et n'avons pu soutenir la lutte. D'ailleurs, celui qui conduisait les vingt chevaliers était si grand, si fort, qu'on ne pouvait tenir devant lui. Mes compagnons ont été tués; seul j'ai pu m'échapper, navré comme vous voyez. Pour ma dame de Cabrion, quand elle a vu tomber ses hommes, elle s'est enfuie à travers la forêt, et j'ignore ce qu'elle est devenue.»