LXXV.

Il achevait de parler, quand une demoiselle sortit du bois tout effrayée. Elle tenait dans ses mains les longues tresses coupées de ses blonds cheveux; un chevalier armé, mais à pied, la suivait de près: «Sire chevalier, crie-t-elle au duc, secourez-moi de grâce!» Le duc s'élance entre elle et le chevalier qui ne l'attend pas et cherche un refuge dans l'épaisseur des bois. «Vengez-moi de ce traître, répétait la demoiselle: il m'a déshonorée de mes tresses et sans vous il m'eût honnie de mon corps.» Le duc pique des deux dans le bois et joint le chevalier comme il venait de retrouver son cheval. Tout en laçant son heaume, l'inconnu demande froidement à Galeschin ce qu'il veut de lui. «Vous traiter comme le mérite tout homme qui insulte dame ou demoiselle.—Beau sire, vous êtes à cheval et je suis à pied; vous n'aurez pasd'honneur à me vaincre si vous ne me donnez le temps de remonter.—Choisissez donc: montez, ou je descendrai.—Je monterai. Mais enfin que me voulez-vous?—Je veux te châtier pour avoir, dans un pareil jour veille de Pentecoste, outragé cette demoiselle.—Je ne l'ai pas même couchée sur l'herbe. Au reste, je vous attends, car je n'en craindrais pas deux comme vous.» Alors le duc broche son cheval: le choc fut rude, l'inconnu était le plus grand des deux. Les écus sont traversés, le fer s'arrête sur les hauberts; mais le duc, plus adroit et plus exercé, jette son adversaire dans une mare fangeuse, sous le ventre de son cheval. Par malheur, en passant outre le cheval du duc heurte l'autre et s'affaisse. Le duc quitte les étriers, franchit la mare, revient l'épée levée sur son adversaire qu'il aide d'abord à se dégager. Puis, cela fait, il lui arrache le heaume et fait mine de lui trancher la tête. «Ayez merci de moi!» dit en gémissant l'inconnu.—Je l'aurai tel qu'il plaira à la demoiselle.—Hélas! je l'ai trop maltraitée; je lui offre l'amende qu'elle voudra.» Le duc revenant à la demoiselle: «Que voulez-vous que je fasse de cet homme?—Vous voyez mes tresses coupées; jugez ce qu'un tel affront mérite.—Vous a-t-il fait autre honte?—Non, grâce à Dieu et à vous; mais il n'a pas dépendude lui.» Le duc retourne au chevalier. «—Je veux savoir qui vous êtes, vous et ceux qui ont massacré les hommes de la dame de Cabrion, et emmené messire Gauvain.—Je ne le dirai pas.—Vous mourrez donc.—Non! je vais le dire; c'est Karadoc.—Pensez-vous qu'il mette à mort messire Gauvain?—Non; mais il lui fera toutes les hontes. Il le hait pour avoir tué un de ses oncles, bon chevalier. Je vous ai répondu, sire, ayez merci de moi!—La merci qu'il plaira à cette demoiselle de prononcer. Demoiselle, voici l'épée de ce mauvais chevalier; décidez l'usage que j'en dois faire.» Alors l'écuyer à la tête bandée s'avance et reprenant l'épée: «C'est moi qui vous vengerai, ma sœur.» La demoiselle regarde ses belles tresses, pleure et dit qu'elle aime mieux le voir mourir. Aussitôt l'écuyer hausse l'épée et fait voler à terre la tête du chevalier.

Ils reprenaient ensemble le chemin frayé, quand l'écuyer aperçoit de loin un de ses compagnons; il lui fait signe d'approcher: celui-ci arrive, salue le duc et lui apprend que la dame de Cabrion n'était pas loin. Le duc de Clarence se fait conduire vers elle, et s'empresse de faire honneur à la cousine du roi Artus et de mess. Gauvain. L'écuyer blessé monte le coursier de celui qu'il a décapité, etle duc, en les recommandant à Dieu, obtient de la dame de Cabrion qu'elle ne parlera pas au roi de la mésaventure de mess. Gauvain.

Le duc et l'écuyer de la dame de Blancastel voient bientôt, à l'entrée d'un carrefour, avancer de leur coté une demoiselle montée sur palefroi: elle demande au duc s'il est le chevalier qui délivrera mess. Gauvain? «—Au moins suis-je, répondit-il, de ceux qui le tenteront, et quoi qu'il puisse advenir, j'y mettrai tout mon pouvoir.—Sire! votre pouvoir n'y fera rien; il faudrait une dose de prouesse dont vous n'êtes pas apparemment pourvu.—Et qu'en savez-vous, demoiselle?—Oseriez-vous me suivre, deux jours durant et pourriez-vous ainsi montrer si vous êtes digne de l'essayer?—Demoiselle, dit alors le valet de Blancastel, monseigneur ne doit pas quitter le bon chemin pour vous suivre.—Ne disais-je pas qu'il n'en aurait jamais le cœur? Et pourtant, il n'aurait pas, où je le voulais mener, la moitié des peines qui l'attendent s'il veut délivrer messire Gauvain.—Je reconnais, demoiselle, qu'il m'importe de chercher à reconnaître si je puis mener à fin une telle entreprise; et si je ne sors pas à mon avantage d'une aventure aisée, je ne dois pas espérer d'en achever une plus difficile. Je suis donc prêt à vous accompagner;advienne que pourra!» Le valet eut beau dire, il lui fallut aller avec le duc et la demoiselle. À l'entrée de la nuit, ils atteignirent un verger fermé de hautes murailles: la demoiselle en fit ouvrir la porte; on les y reçut avec honneur, et le duc fut conduit dans une belle chambre où son lit était dressé.

Le matin, quand il fut levé et armé, la demoiselle vint l'inviter à la suivre: ils descendent un escalier et arrivent dans un souterrain dont les portes étaient de fer. La demoiselle ouvre, et le duc entre après elle. Il aperçoit quatre sergents de haute taille, munis de chapeaux de fer et de pourpoints de cuir bouilli, les bâtons recourbés et garnis d'acier, comme ceux des champions. Ils s'exerçaient à l'escrime; C'était un père et ses trois fils. À la vue du duc, ils s'écartent et se rangent le long des parois, en tenant leurs écus devant eux, sans mot dire. «Suivez-moi,» dit la demoiselle au duc; et elle passe entre les quatre ferrailleurs pour gagner une porte qu'elle entr'ouvre. Le duc voit bien qu'il ne passera pas aussi facilement à travers les vilains; mais il n'hésite pas à suivre la demoiselle. L'épée à la main, l'écu sur la tête, il marche à eux et pare le plus vite qu'il peut les coups de bâton qui lui pleuvent sur le dos et les flancs. Il fait un pas en arrière,revient et s'adosse au mur. Dès lors, il ne les craint plus: leurs bâtons ferrés n'entament pas son heaume; sa bonne épée découpe leurs écus et pénètre à plusieurs reprises dans leurs chairs. Le combat dura longtemps sous les yeux de la demoiselle, attentive à les contempler de la porte qu'elle tenait entr'ouverte. «Chevalier,» disait-elle au duc, «vous laisserez-vous éternellement arrêter? Non, vous n'avez pas ce qu'il faut pour mettre à fin plus grande entreprise.» Ces paroles le font rougir de dépit; et comme les escrimeurs s'abandonnaient, avec plus de rage, il atteint le père du tranchant de son épée et fait tomber le poignet droit qui tenait le bâton. Le blessé pousse un cri douloureux: à la vue de leur père si cruellement mis hors de combat, les trois frères redoublant d'ardeur et de furie: le duc avise celui qui le pressait le plus et fait semblant de le frapper à la tête; quand il lui voit lever l'écu pour prévenir le coup, il lui coule sa lame le long de l'échine, lui sépare la cuisse du corps et l'étend par terre. Pendant que la douleur arrache au navré des hurlements, le duc atteint le second frère sur la nuque qu'il surprend découverte et lui tranche la tête. À la vue de son père et de ses frères, le dernier se décide à gagner la porte qui conduisait au préau. Mais se trouvant arrêté contre lemur, il jette son écu, son bâton, s'agenouille et implore la merci que le duc lui accorde, du consentement de la demoiselle.

On entendit alors à l'entrée du souterrain de grands cris de joie qui partaient d'une foule de dames et chevaliers. Galeschin remonte dans le pourpris, la demoiselle le fait repasser du jardin dans une grande plaine que dominait un des plus beaux châteaux du monde. De la ville on entendait le retentissement des cors et des trompes; les portes s'ouvrirent et laissèrent passer une nombreuse compagnie qui vint féliciter le duc et lui faire escorte jusqu'au château. On avait déjà pavoisé les rues et chacun à l'envi saluait le vainqueur: les écus des quatre escrimeurs étaient portés en triomphe par deux jeunes valets; vieillards, hommes et femmes, tous criaient: «Bien venu le bon chevalier qui a mis un terme à nos maux et délivré nos enfants de servage!» Et chacun de tomber à ses genoux comme devant un sanctuaire. Le seigneur du château, homme de grand âge et bien près d'être aveugle, alla pourtant au devant de lui et le pria de faire séjour. Galeschin s'excusa sur ses grandes affaires. «—Ne nous refusez pas de grâce, reprit le vieillard, accordez cette faveur aux gens qui vous doivent leur délivrance. Avant tout, je dois vous apprendreque ce château se nomme Pintadol[64], et que nous avons, il y a déjà longtemps, juré de le transmettre à qui pourrait en abattre la mauvaise coutume. Vous l'avez conquis, vous en devenez donc le seigneur.» Le duc voulait refuser, mais tant le prièrent la demoiselle et les chevaliers nouvellement délivrés, qu'il en reçut la féauté. Puis il dit son nom en prenant congé avec la demoiselle et le valet de la dame de Blancastel. Il ne manqua pas de demander ce qui obligeait les quatre félons à s'escrimer comme ils avaient fait: «Vous le saurez, répond la demoiselle, quand vous aurez essayé d'une autre aventure non moins périlleuse et qu'il faudra mener à fin, si vous tenez toujours à celle de la Tour douloureuse. Le voulez-vous?—Assurément. Continuez, demoiselle, à me conduire.»

Ils arrivèrent vers Nones[65]devant un château de grande et belle apparence, environné de terres en pleine culture. La porte était ouverte, mais les ténèbres qui régnaient dans toutes les rues ne leur permirent pas d'y rien distinguer. Au milieu de la ville était un vaste cimetière dépendant d'une église abandonnée; seul il était éclairé comme en dehors des murs. «Que veutdire cette obscurité et cette clarté lointaine, demande le duc.—Vous le saurez au retour. Suivez-moi.» Elle descend alors et les invite à faire de même; leurs chevaux sont attachés à l'extrémité dune longue chaîne que le duc devra tenir, pour ne pas s'égarer en avançant dans une obscurité profonde jusqu'au cimetière où les ténèbres n'avaient pas pénétré. Pendant qu'ils avançaient à tâtons, ils entendaient des cris, des pleurs et des sanglots qui semblaient partir de plus loin. L'herbe avait crû dans le cimetière, pour témoigner que depuis longtemps la terre n'en avait pas été remuée. Arrivés à la porte de l'église: «C'est ici, dit la demoiselle, que commence l'épreuve; voyez-vous au fond de l'église une faible lueur? celui qui pourra arriver jusque-là et ouvrir la porte d'où jaillit ce rayon aura mis à fin cette aventure. Nous allons vous attendre ici, et si vous arrivez à la porte du fond, vous verrez le jour pénétrer dans le moutier, et tous ceux qui, pour leur malheur, habitent le château se livrer à la joie que leur causera la délivrance.»

Le duc alors détachant son écu le lève sur sa tête et descend dans l'église. Il sent aussitôt un froid glacial; de l'obscurité profonde semble suinter une horrible puanteur. Il revient en arrière pour demander à la demoiselle restée sur le seuil d'où venait cetteinfection? «Depuis dix-sept ans, répond-elle, tous ceux qui meurent dans l'intérieur de la ville sont transportés et enfouis sous la terre de ce moutier; non par les habitants du château, mais par je ne sais quels diables ou mauvais esprits. Quant aux vivants, il leur est interdit de pénétrer dans le cimetière ou de sortir du château.—De grâce, dit le duc émerveillé, apprenez-moi comment ils soutiennent leur vie.—Par le travail des laboureurs qui cultivent les terres en dehors des murs, comme étant les serfs de ceux qui habitent le château; ils ne sèment et moissonnent que pour eux.

«—Quelle que soit l'aventure, dit le duc, j'entends essayer de la mettre à bonne fin. Mais je ne suis pas sûr d'y parvenir, car je n'ai jamais ouï parler de telle merveille. Veuillez me dire quelle en est l'origine.—Volontiers. Le moutier que vous voyez n'était autrefois qu'un ermitage. La clarté répandue dans le cimetière sort de la dépouille mortelle de maints preux et grands personnages religieux, qui y sont enterrés. En raison de la fertilité du sol, on avait choisi ce lieu pour y construire un château appeléAscalon le Gai. Il y eut dix-sept ans à la semaine peineuse, qu'à l'heure de matines, chacun étant allé les entendre, le seigneur du châteauqui aimait de grand amour une demoiselle dont il ne pouvait faire sa volonté, ne craignit pas de mettre à profit les ténèbres; et quand on eut éteint les cierges, il s'approcha de la jeune fille dont il obtint, durant le divin office, tout ce qu'il avait si longtemps désiré. Le Saint-Esprit, qui voit tout, révéla le sacrilége à un pieux ermite de l'ordre de Saint-Augustin le lendemain, comme il célébrait les matines. L'ermite approchant de l'endroit où ils s'étaient arrêtés la veille, trouva le châtelain et la demoiselle frappés de mort dans les bras l'un de l'autre. Depuis ce jour, les ténèbres n'ont pas cessé de couvrir le moutier et le château. Il n'est resté de lumière que dans le cimetière, autour de la tombe des prud'hommes qui y sont inhumés[66]. Et nous avons ouï dire que la clarté ne sera rendue au reste du château que par le meilleur chevalier du monde, auquel est encore réservé l'honneur de mettre à fin les aventures de la Tour douloureuse. Renoncez-vous maintenant à tenter l'épreuve?—Non assurément, demoiselle.»

Il rentre alors dans le moutier, et quand ila fait quelques pas, il est de nouveau suffoqué par les odeurs infectes répandues autour de lui; il sent tomber en même temps sur lui une pluie de verges et de pointes aiguës. Son corps fléchit, il plie les genoux, et quand il essaye de se relever, une autre grêle de coups le rejette étendu sans mouvement. Revenu à lui, il fait un nouvel effort, cherche de la main, retrouve la chaîne et se traîne jusqu'à l'entrée du moutier. «Ah preux chevalier! dit la demoiselle, c'est ainsi que vous nous revenez!» Il ne répond rien, mais il rougit, pâlit et se sent d'ailleurs trop brisé pour essayer une seconde fois de rentrer dans l'église. Avant d'avoir eu le temps d'ôter son heaume, il vomit tout ce qu'il avait dans le corps. Le valet le soutient, l'aide à remonter les degrés de la porte et parvient à grand'peine à le remettre en selle. Alors de ce lieu maudit la demoiselle les conduit chez un vavasseur qui les reçoit honorablement. Ils y passèrent la nuit: le lendemain, Galeschin dont les forces étaient revenues voulut en prenant congé savoir l'histoire des quatre vilains qu'il avait mis à mort avant d'arriver à ce Château des ténèbres. Voici comment la demoiselle contenta sa curiosité.

«L'ancien seigneur de Pintadol avait été retenu prisonnier par son ennemi mortel, et le père des trois frères que vous avez vaincusétait parvenu à lui rendre la liberté. Mais pour prix d'un si grand service, il avait contraint son seigneur suzerain de jurer sur les saints et de faire jurer aux hommes de sa terre qu'on lui accorderait un don. Le seigneur était bien loin de prévoir à quoi il s'engageait. L'autre demanda pour prix de la rançon le tiers de la terre: et des hommes de la terre, pour avoir délivré leur seigneur[67], il réclama le droit de prendre chaque année un de leurs fils, une de leurs filles, qu'il faisait conduire et enfermer dans ce château. Voilà comment nombre de jeunes valets, nombre de belles et sages pucelles ont ensemble perdu l'honneur et la liberté. Et comme cet indigne vilain prévoyait que bien des prud'hommes tenteraient d'abattre une si mauvaise coutume, il exerçait chaque jour à l'escrime ses trois fils, pour les mieux préparer à résister à quiconque essaierait de délivrer leurs victimes.

«—Mais, dit le duc, quel intérêt aviez-vous, demoiselle, à voir tomber cette coutume?—Une mienne nièce, à peine âgée de douze ans, avait été, pour sa grande beauté, choisiepar l'odieux vilain, et je tremblais qu'elle ne devînt la proie de ses trois ribauds de fils. Je vins donc à votre rencontre dans l'espoir que peut-être à vous était réservé l'honneur de délivrer ma chère nièce et les autres prisonniers.

«Le château où vous n'avez pu faire pénétrer le jour se nomme Ascalon le Ténébreux. Je ne vous ai pas trompé en vous rappelant la prédiction des sages: les mauvaises coutumes de la Tour douloureuse ne seront abattues que par celui qui dissipera les ténèbres du moutier.

«—Ainsi, dit à son tour le valet quand la demoiselle fut éloignée, puisque vous n'avez plus l'espoir de délivrer messire Gauvain, le mieux sera de revenir sur vos pas. Vous êtes meurtri, rompu et peut-être plus gravement blessé que vous ne pensez; madame votre cousine saura mieux vous guérir que personne.—Tu parles bien; toutefois, puisque je l'ai entrepris, je rougirais de ne pas poursuivre.—Mais, sire, vous êtes maintenant bien loin de la Tour douloureuse; la demoiselle vous en a grandement écarté. Je vous suivrai pourtant, si, malgré mon avis, vous voulez aller plus avant.»

Ainsi chevauchèrent-ils longuement et en silence; le duc songeant avec tristesse au Châteauténébreux. Arrivés devant un chemin herbu, tortueux, étroit, depuis longtemps abandonné, le duc dit au valet d'avancer. «Ah, sire! répond l'écuyer, nous sommes dans l'endroit le plus dangereux de la forêt, ce qu'on appelle leChemin du Diable: mon avis serait donc encore de retourner à Blancastel.—Tu perds une belle occasion de te taire, répond le duc; c'est le fait d'un marchand, non d'un chevalier, de quitter les voies périlleuses pour en prendre de plus sûres. De cette façon, jamais les aventures ne seraient mises à fin. Avançons toujours.» Et ils chevauchèrent de plus belle, comme approchait déjà la nuit.

Le valet apercevant à quelque distance des vaches et des brebis qui paissaient: «Sire, dit-il au duc; il serait temps de reposer; nous ne sommes pas loin d'une habitation, ces troupeaux nous l'indiquent assez. Je vois des bergers montés sur de grandes juments, souffrez que j'aille leur parler.» Le duc consentant, il va les saluer et leur demande s'il n'y avait pas assez près un logis où pourrait passer la nuit un chevalier errant navré de plusieurs plaies. Les bergers, qui appartenaient à un vieux vavasseur de la forêt, répondirent que leur maître hébergeait volontiers les chevaliers errants, et il offrit de les conduire à son hôtel. «Rameneznos bêtes, dit-il à son compagnon, je me chargerai d'accompagner ce chevalier.» Il les mène ainsi devant une maison de belle apparence; les deux fils du vavasseur les accueillent, désarment le duc et le servent à l'envi. Le vavasseur avait une femme qui visita les plaies du duc encore saignantes. Elle y mit un nouvel onguent et les couvrit comme il convenait. Le lendemain, le valet lui donna ses armes et lui amena son cheval. Le vavasseur voulut le convoyer avec ses fils; chemin faisant il demanda d'où il venait, où il allait. Le duc se tut sur sa dernière aventure; il se contenta de dire qu'il arrivait de Londres et désirait gagner la Tour douloureuse. «En vérité, répond le prud'homme, vous vous êtes dévoyé d'une demi-journée, pour suivre le chemin le plus dangereux et le plus mauvais. D'ici à la Tour douloureuse vous aurez à combattre tant d'ennemis qu'il n'est pas au pouvoir d'un seul chevalier de les provoquer sans mettre en danger sa vie et son honneur. Laissez-moi vous avertir au moins de tout ce qui peut diminuer vos périls.

«Vous trouverez, à quinze lieues anglaises d'ici[68]un val grand et profond auquelaboutit le chemin où vous êtes. Depuis quatorze ans aucun des chevaliers qui l'ont suivi n'en est revenu. La raison, je ne vous la dirai pas en ce moment, car je suis pressé de retourner; j'aime mieux vous donner les moyens de vous passer de ma conduite. À l'entrée du val est une chapelle qu'on nomme la Chapelle Morgain. Là, deux voies s'offriront à vous: si vous choisissez celle de droite, elle vous conduira à la Tour douloureuse, sans obstacles qu'un bon chevalier ne puisse surmonter. La voie de gauche vous mènerait auValditsans retour, d'où l'on n'a jamais vu revenir un seul chevalier. Il est vrai qu'il en est à peu près de même de la Tour douloureuse, pour tous les chevaliers qui, jusqu'à présent, ont tenté d'en abattre les mauvaises coutumes. Voyez s'il n'y aurait pas grande folie de vous engager dans l'une ou l'autre de ces épreuves désespérées.—Bel hôte, répondit le duc, je prévois que mon corps va courir de grands dangers, mais je ne pourrais retourner sans honte: ainsi je dois plutôt affronter la mort que céder aux défaillances du cœur.—Allez donc, dit en soupirant le vavasseur, et que Dieu vous garde!»

Le prud'homme retourna: le duc, seulement suivi de son écuyer, chevaucha sans trouver aventure jusqu'à l'heure de tierce. Arrivésà la Chapelle Morgain, ils reconnurent les deux voies: celle de droite, nouvellement tracée pour esquiver le Val sans retour, et celle de gauche qui conduisait au Val et rejoignait l'autre plus loin. «Voilà, dit l'écuyer, le Val périlleux dont le vavasseur a parlé. Ayez merci de vous-même; vous êtes perdu si vous y entrez, et je n'entends plus vous suivre et risquer d'y être comme vous retenu. Prenez, sire, l'autre voie; elle conduit justement à la Tour douloureuse.—Par Dieu, répond le duc, tu dois penser que je tiens à la vie tout autant que toi; mais ce que je ne puis endurer c'est le renom de recréant.—Ah sire! je vous jurerai par tous les saints de cette chapelle que je ne parlerai jamais de cela à personne.—Je le crois bien: mais moi je ne pourrai m'en taire, puisque nous avons juré de conter à la cour du roi, quand nous y reviendrons, tout ce qu'il nous sera arrivé: je serais donc parjure, si j'en dissimulais la moindre chose. J'irai aussi loin que je pourrai.—Aussi loin qu'il vous plaira, reprend le valet, mais ne pensez pas que je vous suive. Seulement, j'entends rester ici tant que je pourrai supposer que vous ne soyez pas encore prisonnier.—Rien de mieux; attends-moi aussi longtemps que tu dis, et sois à Dieu recommandé!»

Il pressa les pas de son cheval et s'engagea seul dans le Val redouté.

On l'appelait tantôt leVal sans retour, tantôt leVal des faux amants, et voici comment il avait commencé. On sait que Morgain, la sœur du roi Artus, eut plus qu'aucune autre le secret des charmes et des enchantements: elle avait tout appris de Merlin. Pour mieux se rendre la science familière, elle avait laissé la compagnie des hommes et s'était enfoncée dans les grandes forêts; si bien que maintes gens ne la croyant plus une femme l'appelaient Morgain la fée, et même Morgain la déesse. Elle avait longtemps mis son amour et son cœur dans un chevalier dont elle se croyait uniquement aimée; mais il la trompait, en lui préférant une demoiselle de grande beauté, qu'il ne voyait que rarement, tant était grande la jalousie et la clairvoyance de Morgain. Un jour cependant, ils étaient convenus de se rencontrer au fond de ce val, le plus riant, le plus beau qu'on puisse imaginer. Morgain fut avertie, elle courut et les surprit comme ils se donnaient les plus tendres témoignages d'amour. Peu s'en fallut qu'elle n'en mourût de douleur; mais revenant bientôt à elle, elle jeta sur le val un enchantement dont la vertu était de retenir à toujours tout chevalier qui aurait fait à son amie la moindre infidélité d'action ou de pensée: son amifut la première victime du charme: quand il voulut s'éloigner, il sentit qu'il était arrêté par une force invincible. La demoiselle fut plus cruellement traitée. Elle se crut enfermée dans la glace jusqu'à la ceinture et, de la ceinture à l'extrémité des cheveux, dans un feu ardent. Depuis ce jour, il n'y eut pas un chevalier amoureux qui pût, une fois entré, trouver le moyen de sortir de ce val. Morgain avait encore destiné que la voie resterait ouverte pour le chevalier qui n'aurait jamais rien senti de l'aiguillon des désirs, et pour celui qui n'aurait pas à se reprocher la moindre infidélité amoureuse. À celui-ci était réservée la vertu de détruire l'enchantement. Morgain croyait en avoir assuré l'éternelle durée. De leur côté, les chevaliers qui connaissaient la force de la conjuration se gardaient de mettre le pied dans le Val, persuadés que ce n'était pas un d'eux qui pourrait en triompher; mais d'autres ignoraient le charme, et s'y étaient laissé prendre[69].

Le Val était de grande étendue, environné de hautes montagnes, couvert d'un riant tapis de verdure. Au milieu jaillissait une belle et claire fontaine. La clôture en était merveilleuse; c'était en apparence une muraille épaisse et élevée, en réalité ce n'était que de l'air. On entrait sans trouver et sans supposer le moindre obstacle; mais une fois entré, on ne songeait pas même qu'il y eût un moyen d'en sortir. Le charme durait depuis dix-sept ans; déjà deux cent cinquante-trois chevaliers en avaient éprouvéla vertu. Ils y étaient arrivés de maintes terres; ils y trouvaient à leur guise de belles maisons. À l'entrée de la clôture était la chapelle où les prisonniers pouvaient tous les jours entendre la sainte messe chantée par un prouvaire du dehors. D'ailleurs le séjour paraissait assez agréable à la plupart de ceux qui s'y voyaient retenus. On y trouvait de beaux banquets, des instruments de musique, des chants, des danses, des carolles, des jeux d'échecs et de tables. S'il arrivait que le chevalier y fût entré avec une dame qui n'eût jamais trompé ou voulu tromper son ami, elle demeurait avec lui tant qu'il lui plaisait, et de son plein gré. Quant aux écuyers, on leur permettait de rester près de leurs seigneurs; mais ils pouvaient s'éloigner si, tout en prenant le déduit amoureux, ils étaient restés constamment insensibles aux attraits des autres dames ou demoiselles; autrement ils partageaient le sort de leurs maîtres. Tel était donc leVal sans retouroudes faux amants[70].

Galeschin s'y engageait le plus tranquillement du monde; mais la pente était si rapide qu'il prit le parti de quitter les étriers et de mener son cheval en laisse. Arrivé au bas du tertre, ilvit une épaisse fumée: c'était la vapeur dont le val était fermé. Il remonte à cheval, traverse la clôture simulée, et voit bientôt s'élevant à gauche et à droite de belles maisons. Il retourne la tête, la fumée s'était dissipée, mais il lui sembla que la trompeuse muraille de l'entrée le suivait jusqu'à toucher la croupe de son cheval. En avançant encore il arrive devant une porte trop basse et trop étroite pour un cavalier; il descend donc une seconde fois, laisse le cheval, jette son glaive, détache la guiche de son écu pour le passer au bras gauche; brandit son épée et, la tête baissée, s'engage dans une allée longue, étroite et assez obscure. Il avance cependant toujours: à l'extrémité de l'allée il voit de chaque côté le profil de deux énormes dragons jetant par la gueule de grands flocons de flamme. Deux chaînes scellées dans le mur les arrêtaient par la gorge. «Voilà, se dit Galeschin, de furieuses bêtes;» Involontairement il fait un mouvement en arrière, pour se prémunir contre leur approche; mais la honte le retient comme si tout le monde l'eût vu, il se décide à marcher en avant. Les dragons s'élancent pour lui fermer la voie: ils jettent leurs griffes sur l'écu, déchirent à belles dents les mailles du haubert et pénètrent dans les chairs qu'ils entament jusqu'au sang. Le duc ne recule pas: il donne deson épée sur leurs pis, sur leurs têtes et parvient enfin à passer outre, laissant les dragons lécher le sang qu'ils ont fait jaillir et dont leurs ongles sont humectés. Pour le duc, son premier soin est d'éteindre les flammes qu'ils avaient vomies contre lui; mais il se trouve bientôt devant une rivière bruyante et rapide. Surpris de voir dans le Val un si grand cours d'eau, il désespérait de le franchir, quand il aperçoit une planche longue et étroite sur laquelle il lui fallait tenter de passer. À peine y a-t-il avancé le pied qu'il voit à l'autre bout deux chevaliers armés et l'épée nue, faisant mine de lui défendre le passage. Il éprouve un moment de crainte; car ils sont deux, ils tiennent la rive; lui, s'il chancelle et tombe, ne pourra manquer de se noyer, l'eau étant profonde et noire comme l'abîme. «Je ne reculerai pas,» se dit-il. Mais quand il est au milieu de la planche, le cœur lui tremble, il a grand'peine à se maintenir. Il avance encore: trois chevaliers, non plus seulement deux, lui disputent le rivage; le premier lève son glaive, le second le frappe de son épée sur le heaume, le fait fléchir et enfin glisser dans l'eau. Il se croit perdu, il sent les angoisses de la mort; mais, comme il était déjà pâmé, on le tire de l'eau avec de longs crocs de fer, et quand il ouvre les yeux, il se voitétendu dans un pré; devant lui un grand chevalier qui le somme de se rendre s'il tient à la vie. Il ne répond rien et se redresse à genoux. D'un coup fortement asséné sur le heaume, le chevalier le fait retomber, pose un pied sur sa poitrine, lui arrache le heaume et lui répète qu'il est mort s'il ne fiance prison. Le duc se tait; quatre sergents alors le prennent, le désarment et l'emportent dans un jardin où se trouvaient grand nombre de chevaliers. «Ce chevalier, leur demande-t-on, est-il mort?—Non, mais peu s'en faut; et maudite soit l'heure où cette prison fut établie!» Enfin le duc revient de pâmoison; chacun le réconforte et le console du mieux qu'il peut.

Il apprit alors à ceux qui l'entouraient qu'il était Galeschin duc de Clarence, fils du roi Tradelinan de Norgalles et compagnon[71]de la Table ronde. Ceux qui le connaissaient eurent à la fois grande joie et grande douleur dele retrouver vivant et comme eux prisonnier. Il y avait là Aiglin des Vaus, Gaheris de Caraheu, Kaedin le Beau. «Quel dommage, sire! disait ce dernier; non pour vous seulement, mais pour tous les compagnons de la Table ronde! Quel deuil en fera messire Gauvain quand il le saura!» Le duc leur conte alors l'occasion de sa voie; la prison de mess. Gauvain, l'engagement qu'avaient pris Lancelot, mess. Yvain et lui de tenter sa délivrance. De leur côté, les trois chevaliers lui apprennent comment ils se trouvent retenus dans le Val, comment le plus preux ne devait pas espérer d'en sortir, pour peu qu'il eût faussé de rien ce qu'il devait à son amie. «Par Dieu, dit le duc, si j'avais su que la prouesse n'y pouvait de rien servir, je n'eusse jamais mis ici les pieds; je suis en un bien furieux danger d'y rester à toujours. Où trouver le chevalier qui, dans le cours de ses amours, aura constamment éloigné toute œuvre et tout désir d'inconstance?»

Maintenant que le preux duc de Clarence est ainsi retenu en bonne compagnie, nous l'y laisserons pour nous informer de ce qui advint à messire Yvain, dans la voie qu'il avait choisie.

On se souvient qu'en se séparant de ses deux compagnons dans la forêt de Varenne, mess. Yvain avait lui-même choisi le chemin de gauche. Il chevaucha jusqu'à basses vêpres sans trouver aventure: mais à la nuit tombante, il fit rencontre d'une litière que traînaient deux palefrois. Une demoiselle vêtue de noir l'occupait, le visage découvert, la main appuyée sur sa joue. On aurait loué sa beauté, si les pleurs dont son visage était inondé eussent permis d'en bien juger. Sept écuyers escortaient sa litière, et devant la dame était placé un grand coffre dans lequel gisait un chevalier navré de nombreuses plaies.

Mess. Yvain salua la demoiselle. «Dieu vous bénisse, répond-elle sans le regarder.—Demoiselle, vous plairait-il m'apprendre ce que peut contenir ce coffre?—Ne le demandez pas; ou du moins sachez qu'on ne le découvrira pas sans recueillir honneur ou honte. Il contient un chevalier navré: jusqu'à présent tous ceux qui essayèrent de l'en tirer ont fait de vains efforts. Si jamais quelqu'un y parvient, ce sera après avoirjuré sur Saints qu'il vengera ce malheureux chevalier. Apprenez d'ailleurs que l'honneur de le délivrer est réservé au plus preux des vivants. Si donc vous pensez l'être, essayez.

«—Demoiselle, tant de bons chevaliers ont échoué dans cette épreuve que je puis bien la tenter à mon tour, sans être plus qu'eux déshonoré si je ne réussis pas.

«—Vous, déposez la bière sur le gazon,» dit aux écuyers la demoiselle. Cela fait, mess. Yvain lève le couvercle. Le chevalier avait à travers le corps deux plaies de fer de lance, un coup d'épée au milieu du front et l'épaule droite entr'ouverte.

La douleur lui arrachait des cris. Mess. Yvain promit comme loyal chevalier à la demoiselle de venger son ami, et puis il essaya de tirer à lui le navré, mais il fit de vains efforts pour le soulever et il se vit contraint de renoncer à l'ébranler. «Vous aviez droit, demoiselle, dit-il, de penser que je n'étais pas le meilleur des chevaliers, et je le savais bien moi-même. Je voudrais, pour une des plaies de votre ami, qu'un chevalier de ma connaissance eût tenté l'épreuve à ma place. Il n'est pas loin d'ici: si vous voulez le rencontrer, prenez cette voie qu'il a choisie. Je crois que lui seul pourra faire ce que vous désirez.»

La demoiselle trouva bon le conseil et prità gauche le chemin que lui indiquait mess. Yvain. Pour lui, il continua sa chevauchée. Après une heure de marche il entendit un son de cor. Dans l'espoir de trouver un gîte, il broche de ce côté. Le cor donnait de plus en plus, comme pour appeler aide. Mess. Yvain qu'un beau clair de lune protégeait arrive devant une bretèche dressée à l'extrémité d'un pont tournant jeté sur un large fossé rempli d'eau. Le fossé entourait une maison de bois, il était pourvu d'un grand hérisson[72].

De la bretèche, le valet qui cornait voyant approcher messire Yvain: «Sire chevalier, crie-t-il, soyez notre sauveur; des larrons ont forcé ma maison: ils ont tué mes serviteurs, je tremble maintenant pour ma vieille bonne mère et plus encore pour l'honneur de ma jeune sœur.»

Le pont était baissé, la maison ouverte; mess. Yvain broche aussitôt des éperons, arrive dans la cour et surprend quatre de ces larrons comme ils montaient par une échelle aux fenêtres. Deux autres tenaient et se disputaient à qui garderait pour soi la sœur du valet. D'autres vidaient la maison de tout ce qu'elle contenait de précieux. Ils étaient assez légèrement armés, comme vilains, de pourpoints et de chapeaux en cuir bouilli[73]; mais ils avaient des haches, des épées, des arcs, des flèches et de grands couteaux dont ils s'escrimaient rudement.

Mess. Yvain s'en prit d'abord à ceux qui tenaient la belle jeune fille; il planta son glaive dans le corps du premier; de son épée il fendit le second jusqu'aux dents. Les autres, surpris, abattus, frappés, n'essaient pas de résister: il les poursuit, coupe tout ce qu'il atteint, bras, mains et têtes. En se sauvant, plusieurs cependant lui jettent des haches qui blessent son cheval et lui-même. Deux seulement osèrent affronter le hérisson et sortirent du fossé comme ils purent. Mess. Yvain ne songea pas à les poursuivre.

Le maître de la maison descendit alors de la bretèche et rendit grâces à son libérateur. «Ne regrettez pas votre cheval, dit-il, vous en trouverez un meilleur ici.» En pénétrant dans la maison, ils trouvent la vieille dame renversée sans connaissance; en les entendant venir la jeune fille s'était tapie sous un lit, les prenant pour des voleurs. À la voix de son frère, elle se montre et leur dit que, grâce à Dieu, elle n'avait pas été honnie. «Remerciez, dit le valet, le prud'homme auquel nous devons notre salut: et puisque vous êtes échappée, je me console de la mort de mes sergents.»

On prévoit que mess. Yvain fut courtoisement hébergé la nuit. Quand il fut couché, le valet lui demanda s'il avait l'intention de se lever matin: «Oui, dès la pointe du jour; j'ai plus à faire que vous ne pourrez penser.—Mais sire, reprit le valet, vous n'oubliez pas que demain est fête de Pentecôte: si je ne puis vous retenir, au moins ne monterez-vous pas à cheval avant la messe. S'il vous plaisait, je la ferais dire près d'ici, et je resterais avec vous jusqu'à ce qu'elle fût chantée.—Vous parlez en homme sage et je vous remercie; mais que la messe soit de grand matin.» Le valet s'incline, et se couche dans un lit dressé au pied de celui de mess. Yvain.

Au lendemain, le valet se lève un peu avant le jour et dispose le meilleur de ses chevaux, en attendant le réveil de mess. Yvain. «C'est, dit-il quand il le vit debout, le cheval qui portait mon père, il ne l'eût pas changé pour aucun autre; mais s'il était encore meilleur, je vous le donnerais de plus grand cœur.» Messire Yvain le remercie, monte, et va ouïr la messe à une lieue anglaise de là, dans la compagnie du valet, de la mère et de la sœur. Il fut ensuite convoié jusqu'à deux lieues et prit congé d'eux en leur donnant son nom.

Tierce était arrivée[74]quand les yeux de mess. Yvain s'abaissèrent sur une vallée profonde. La descente était ardue et difficile; il prit le parti d'avancer à pied en tenant son cheval par la bride. À l'extrémité de la vallée était une belle prairie traversée d'une rivière: sur les bords s'élevait un pavillon richement tendu; aux pans étaient attachés dix écus avec autant de glaives. Mess. Yvain aperçoit à quelque distance une demoiselle liée par les tresses à l'une des branches, les deux mains également serrées. Le sang rougissait sa belle chevelure et inondait son visage: un peu plus loin un chevalier en pures braies fortement lié à un tronc d'arbre, la poitrine et le linge ensanglantés.À cette vue, mess. Yvain ne peut retenir ses larmes.

Il va d'abord à la demoiselle, épuisée de douleur et des cris qu'elle avait exhalés; elle avait à peine la force de parler. Elle respirait difficilement, ses yeux étaient rouges et gonflés; la peau qui retenait encore ses cheveux était ouverte çà et là par la violence de l'étreinte. À demi-voix cependant elle disait: «Messire Gauvain, que n'êtes-vous ici!» À ce nom, mess. Yvain avance tout près d'elle: «Demoiselle, qui vous a si cruellement traitée, et que parlez-vous de messire Gauvain, un des hommes que j'aime le plus au monde?—Votre nom? dit-elle à voix basse.—J'ai nom Yvain, fils du roi Urien, cousin germain de celui que vous regrettez.—Hélas! si mess. Gauvain était ici, il mettrait en danger pour me venger corps et âme; je ne suis tourmentée que pour lui avoir rendu service. Il me défendrait, non-seulement pour moi, mais pour celui que vous voyez tout près et qu'ils ont apparemment tué.—Quel est ce chevalier?—Vous le connaissez assez; c'est Sagremor le desréé!»

Grande fut alors l'émotion de mess. Yvain; mais qui va-t-il d'abord secourir, de son ami ou de la demoiselle? Il se décide pour celle-ci, et va couper la branche qui la tenait suspendue.La demoiselle tombe; il allait pour la délier, quand arrive, armé de toutes armes, un chevalier du pavillon: «Sire, dit messire Yvain, je ne sais pas qui vous êtes; mais vous avez grandement forfait en traitant indignement un des meilleurs chevaliers de la maison du roi Artus, et cette demoiselle qui voyageait sous le conduit de messire Gauvain.—Quoi! répond le chevalier, seriez-vous de la maison d'Artus?—Assurément; et ce n'est pas vous qui me le ferez renier.—Gardez-vous donc, je vous défie.» Ils prennent du champ et reviennent l'un sur l'autre: le chevalier brise son glaive sur l'écu de messire Yvain; celui-ci, plus heureux, abat d'un seul coup homme et cheval: et pour empêcher le chevalier de se relever, il repasse cinq ou six fois sur son corps, puis revient à la demoiselle qu'il commence à détacher. Mais un second chevalier sort du pavillon et le défie comme le premier. Mess. Yvain avait à peine eu le temps de dénouer les mains de la demoiselle; il remonte à la hâte, et, le glaive en avant, attend le nouvel agresseur. Ils échangent de rudes coups sur les écus; enfin le glaive du chevalier éclate, messire Yvain l'enlève des arçons, le lance à terre par-dessus la croupe du cheval, et revient de nouveau à la demoiselle. Appuyé sur son glaive il descend et recommence à délier les cheveux; mais ilsétaient si longs, si fins et si mêlés, qu'il avançait lentement. «Coupez-les, pour Dieu! lui disait la dolente.—Non, demoiselle, ils sont trop beaux; je m'en voudrais de vous ravir un pareil trésor.» Cependant d'autres chevaliers sortaient du pavillon et lui criaient de se garder; si bien qu'avant d'avoir dénoué toutes les tresses, il lui faut reprendre son glaive et remonter. Tous se précipitent sur lui, le chargent et le font tomber à côté de son cheval. Il se relève et continuait à bien se défendre, quand un des agresseurs dit aux autres qu'il serait honteux à six cavaliers d'en attaquer un seul à pied. «Donnons-lui du moins le temps de remonter; nous aurons encore assez d'avantage.»

Après un instant d'hésitation ils reculent, et celui qui les avait retenus s'adressant à messire Yvain: «Par Dieu, chevalier, si vous nous échappez, vous serez de grande prouesse. Changeons de cheval: le mien vaut deux fois le vôtre, il pourra retarder le moment où vous partagerez le sort d'un autre vassal garotté devant ce poteau.» Il parlait ainsi pour donner le change à ses compagnons; mais il désirait en réalité délivrer Sagremor; car c'était le chevalier que Sagremor, on doit s'en souvenir, avait conquis et reçu à merci, la nuit où il avait accompagné messire Gauvainchez la fille du roi de Norgalles. En récompense, cet homme avait juré de lui venir en aide envers et contre tous. Messire Yvain accepta volontiers l'échange qu'on lui proposait et la lutte recommença. Le chevalier de Sagremor, tout en faisant semblant d'aider ses compagnons, trouvait moyen de se mettre entre eux et mess. Yvain qui était émerveillé d'un secours tout aussi peu attendu. Ici le conte l'abandonne pour nous dire comment de son côté se comportait Lancelot.

Lancelot, en se séparant de mess. Yvain et du duc de Clarence, était entré dans une voie qui rejoignait plus loin celle que mess. Yvain avait choisie. Il ne fit pas de rencontre avant la chute du jour. Après avoir traversé une longue vallée, il franchit le tertre qui la bornait et ne fut plus longtemps sans apercevoir la litière du chevalier au coffre. Il apprit de la demoiselle l'inutile essai qu'avait fait un chevalier portantun écu blanc au lion de sinople. Lancelot à cet indice reconnut messire Yvain: «Veuillez, dit-il à la demoiselle, découvrir ce chevalier.—Volontiers, si vous tentez de le lever en promettant de le venger.» Lancelot promit et les écuyers posèrent le coffre par terre. Alors il passe le bras sous l'aisselle du navré, le soulève sans effort et l'étend doucement sur l'herbe. Le chevalier pousse un grand soupir, et regardant Lancelot: «Sire, bénie soit l'heure de votre naissance! vous avez fait ce que tant d'autres ont vainement essayé. Vous êtes, je le vois bien, le meilleur chevalier du monde, et je vous dois la fin de mes plus grandes douleurs. Elles ne sont plus rien, si je les compare à ce que je souffrais dans le coffre.» Il fait signe à l'un des écuyers: «Hâtez-vous, dit-il, d'aller apprendre à mon père et à mon frère ce que vous avez vu: ce preux chevalier viendra héberger dans notre maison; nous l'y recevrons avec tout l'honneur dont il est si digne.» Le jour finissait; il fallait choisir, de coucher dans la forêt ou de suivre la litière: Lancelot accepta l'offre du chevalier.

L'écuyer s'empressa d'aller annoncer au château l'heureuse nouvelle, pendant que Lancelot aidait à disposer une couche d'herbe verte et de fleurs odorantes: on enveloppa le chevalierdans une couverture, on le replaça sur la litière chevaleresque, et on se mit en route. Le coffre resta sur la voie; le chevalier qui venait d'en sortir craignant en le regardant de raviver ses douleurs.

Le château s'élevait sur les bords de la Tamise; sa beauté et l'agrément de sa position lui avaient fait donner le nom du Gai château. Le vieillard qui en était seigneur se nommait Trajan le Gai; dans sa jeunesse, il avait été compté parmi les plus preux, les plus beaux et les plus amoureux. Ses fils étaient Adrian le Gai que Lancelot venait de retirer du coffre, et Melian le Gai, lequel, aussitôt le message reçu, accourait à leur rencontre. Dès qu'il aperçut la litière, il tendit les bras vers Lancelot, puis il baisa son frère en demandant comment il se trouvait? «Bien, dit Adrian, grâce à Dieu et à ce preux chevalier qui seul a pu, sinon fermer mes plaies, au moins calmer mes douleurs. C'est encore lui, je le sais, qui pourra tous nous venger de nos cruels ennemis.»

À l'entrée du château, ils entendirent parmi les rues les gens chanter et caroler, en tenant dans leurs mains cierges et chandelles: «Bien venu soit, disaient-ils, le preux chevalier qui a délivré notre seigneur!» À la porte de la salle, ils trouvent le vieux Trajan qui allait audevant d'eux, en pleurant de joie de revoir son fils. On s'empresse autour de Lancelot; c'est à qui pourra l'aider à descendre et à désarmer: on dispose son lit, on le couche et Melian l'ayant quelque temps regardé: «Sire, dit-il, s'il ne vous déplaisait, je demanderais si vous ne seriez pas de la maison du roi Artus?—Oui, pourquoi le demandez-vous?—Comment pourrais-je l'oublier! Vous êtes assurément celui qui déferra à Kamalot le chevalier navré[76].—Oui, et je me souviens assez de tous les ennuis que cette affaire m'a causés.—Savez-vous quel était celui qui vous dut sa délivrance?—Non; mais je sais que je fus, à cause de lui, retenu en prison près de deux ans.—Ah sire! soyez entre tous béni! C'est moi que vous avez déferré: et nous vous devons, mon frère et moi, la fin de nos maux. Ce n'est pas tout. Vous avez en même temps guéri notre père qui n'était guère en meilleur point. Écoutez-moi: À l'extrémité de cette forêt, demeure un chevalier félon d'une force prodigieuse: il est plus grand même que Galehaut: c'est Karadoc de la Tour douloureuse. Son frère, aussi déloyal et aussi cruel que lui, m'avait percé des glaives dont vous m'avez déferré.Quoique navré, j'eus la force de le frapper à mort: de là, une haine sans merci entre notre famille et la sienne. Une fois, il assaillit mon frère Adrian qui, après une défense prolongée, demeura navré comme vous avez vu. Par une insigne cruauté, Karadoc ne lui donna pas le coup mortel, aimant mieux prolonger ses douleurs. Il le fit transporter dans son château et après l'avoir fait longtemps languir dans un souterrain humide, la mère de Karadoc, qui passe en méchanceté toutes les autres femmes, le tira de cette chartre pour ajouter encore à ses tourments. Comme elle avait le secret des charmes et des enchantements, elle le fit entrer, à l'aide de paroles magiques, dans le coffre d'où vous l'avez levé; par la vertu de ces paroles, il n'en devait sortir que quand le meilleur des chevaliers parviendrait à l'en tirer sans lui causer de douleur et sans même remuer le coffre. En attendant, mon frère ne pouvait ni mourir, ni pressentir la fin de ses maux. Après l'avoir ainsi destiné, elle le fit porter devant le château, pour le montrer dans cet état à toute sa parenté. Rien ne peut se comparer au chagrin qu'en ressentit notre seigneur de père. Il devint sourd, perdit l'usage de ses membres, et nous aurions tous préféré la mort à d'aussi grandes infortunes. Lamesure n'en était pourtant pas comblée. À quelque temps de là je chevauchais dans la forêt avec deux oncles miens et d'autres de notre lignage; nous vînmes à parler de mon père et de mon frère, et tout en pleurant je m'écriai: Ah! beau sire Dieu, mon père peut-il espérer de jamais guérir! Une demoiselle montée sur palefroi amblant vint alors à croiser notre chemin et dit en passant: «Oui! mais l'un ne guérira pas avant l'autre.» Nous restâmes interdits. Vainement j'essayai de la joindre; j'y perdis mes peines et n'ai pu découvrir qui elle était. Je savais seulement que mon frère ne serait guéri qu'après avoir été levé du coffre. Mais, dès qu'il en fut sorti, grâce à vous sire chevalier, mon père marcha et entendit, ce qu'il n'avait pas fait depuis deux ans. Si les plaies de mon frère étaient visitées par un bon mire, je pense qu'elles se fermeraient comme les miennes se fermèrent, quand vous m'eûtes déferré.»

Lancelot reconnut ainsi que le grand ennemi du père et des deux frères était encore cet odieux Karadoc, ravisseur de messire Gauvain. Il indiqua à Melian le but de la quête qu'ils avaient entreprise, lui, le duc de Clarence et messire Yvain: «Mais, reprit Melian, vous plairait-il nous apprendre à qui nous sommes tantredevables?—Je vous dirai ce que je n'ai dit encore à nul autre chevalier: mon nom est Lancelot du Lac.—Ah! s'écria Melian, j'ai bien des fois entendu parler de vos prouesses.» Adrian, de son côté, au nom de mess. Yvain, se souvint du chevalier qui avait essayé de le lever. «S'il ne change de voie, dit-il, il lui faudra passer la nuit en pleine forêt. Mais vous, sire, comment pensez-vous avoir raison du traître Karadoc? Un seul chevalier, trois ou quatre même, n'ont pu, jusqu'à présent, lutter contre lui. Nous savons votre grand cœur; mais vous comprendrez en le voyant nos craintes. Ne parle-t-il pas déjà de conquérir les royaumes d'Artus et de Galehaut? C'est même pour cela qu'il a établi les mauvaises coutumes de son château, et qu'il y retient monseigneur Gauvain, afin d'attirer ici tous les meilleurs chevaliers du roi qui voudront essayer de le délivrer. Si pourtant vous ne craignez pas de le défier, je vous suivrai: c'est le moins, après ce que nous vous devons, de mettre pour vous nos corps en aventure.—Oui, reprit Lancelot, je tenterai ce qui n'a pas effrayé de meilleurs chevaliers que moi.—Si quelqu'un, dit Melian, doit triompher de Karadoc, c'est le preux auquel il vient d'être donné de nous guérir.»

Quittons un instant Lancelot, pour voir ce que devient messire Gauvain.

Après l'avoir retenu dans ses bras pendant une lieue, Karadoc lui avait fait ôter ses vêtements pour le lier étroitement sur le dos d'un roncin: deux forts sergents le battaient de menues courroies, et faisaient jaillir son généreux sang de toutes les parties de son corps. Il souffrit sans exhaler la moindre plainte: seulement, il pensait au chagrin que son oncle et ses compagnons ressentiraient en apprenant sa mésaventure. Arrivés dans la Tour douloureuse, Karadoc le fit délier pour l'abandonner à sa mère: «Ah Gauvain! s'écria la vieille en le voyant, je te tiens donc! Je puis donc te demander raison du meurtre de mon cher frère que tu as occis en trahison!—Je n'ai jamais fait de trahison.—Tu mens; comment sans trahison aurais-tu mis à mort un chevalier qui valait cent fois mieux que toi?» Quand Gauvain s'entend deux fois accuser de trahison, il oublie de rage tous ses autres maux: «Tu mens toi-même, dit-il, méchante sorcière, et si l'infâme géant qui m'a surpris désarmé ose soutenir ton mensonge, jem'en défendrai dans sa maison même, contre son corps ou celui de tout autre.»

La vieille dont la fureur croissait de plus en plus appelle ses chevaliers. «Je n'aurai pas de joie, dit-elle, que ce traître ne soit mis en pièces; si vous n'osez le tuer, c'est moi qui le ferai.» Ce disant, elle va prendre un épieu dans le hantier[77], et s'approchait pour l'en frapper, quand son fils se met entre elle et messire Gauvain, et lui arrachant des mains l'épée: «Qu'allez-vous faire? voulez-vous m'enlever le profit de ma chasse.—Comment, fils! il m'a appelée méchante sorcière, et tu veux m'empêcher de le punir?—Mère, ne voyez-vous pas qu'il souhaite la mort pour échapper à la prison où je le ferai pourrir?» Ainsi parvient-il à calmer la forcenerie de la vieille. Mais elle ordonna qu'on étendît mess. Gauvain sur une table, et cela fait, elle exprima sur toutes ses plaies un onguent qui devait les irriter sans que le poison pénétrât jusqu'au cœur. Elle le fit ensuite transporter par trois sergents dans un souterrain obscur, rempli de toute espèce de vermines.

Au milieu de la chartre était un grand pilier de marbre creux dans lequel on avait pousséun châlit garni de paille rude et noueuse. Gauvain pouvait s'y étendre, mais non s'y tenir à demi levé, car la niche n'avait pas trois pieds de haut. On lui apportait chaque jour sa faible ration de pain et d'eau; une légère couverture le défendait seule du froid glacial de cette chartre bassement voûtée et peuplée de puants reptiles. C'était un sifflement aigu et continuel de vipères et de couleuvres qui, sentant la chair humaine, se roulaient, se dressaient à l'envi contre le pilier. Plus d'une fois il fut tenté de descendre du lit et de se donner en pâture à ces horribles bêtes; mais la honte d'une telle mort le retenait, la crainte aussi de perdre son âme. C'eût été volontairement sacrifier le corps que d'en faire le régal de pareils convives; il jugea donc que mieux valait souffrir que désespérer. Ainsi passa-t-il la nuit. Le venin gagna ses jambes, ses bras, son visage: vingt fois il s'évanouit, incessamment menacé ou surpris par les couleuvres qu'il repoussait des pieds et des mains.

Or, dans une autre partie du château se trouvait une demoiselle aimée de Karadoc. Elle le détestait pour l'avoir enlevée à son premier ami, chevalier preux et courtois qui avait été tué en voulant la défendre. Elle était longtemps restée chez la dame de Blancastel, et c'est elle dont cette dame, ainsi que nous avonsvu plus haut, avait parlé à son cousin Galeschin, duc de Clarence. Si Karadoc ne l'eût pas surveillée de près, elle ne serait pas un jour restée dans cette maudite tour. Or sa fenêtre donnait sur un jardin qui touchait à la noire prison de messire Gauvain. Elle entendit des plaintes et ne douta pas qu'elles ne fussent exhalées par le preux chevalier dont elle avait souvent entendu vanter les prouesses et la prud'homie: «Ah Dieu! disait le prisonnier, ai-je mérité une fin si cruelle! Bel oncle Artus, vous gémirez grandement en apprenant mon malheur! Et vous, mes compagnons de la Table ronde, combien vous regretterez de ne pas savoir ce que je serai devenu! vous encore plus qu'eux, madame la reine; vous avant tous, Lancelot! Puisse au moins Dieu vous maintenir dans votre incomparable vaillance! Vous pourriez seul m'ôter de ce martyre, si la prouesse y pouvait suffire: mais ce château ne craint nul homme, et le tyran qui le tient est tellement sur ses gardes qu'il échappera sans doute à votre vengeance.»

Ainsi se plaignait mess. Gauvain. La demoiselle qui l'avait écouté descend et avance la tête dans la lucarne de la prison: «Monseigneur Gauvain! dit-elle à demi-voix.—Qui m'appelle?—Une autre victime, une amiequi ne vous a jamais vu, mais qui donnerait sa vie pour venir en aide au généreux défenseur des dames et demoiselles.—Hélas! demoiselle, pourriez-vous bien me soulager? Je suis couvert de plaies, enflé, déchiré, livré sans défense aux reptiles: si j'avais seulement un bâton pour m'en garantir, je bénirais qui me le donnerait.—N'est-ce que cela? vous l'aurez; de plus, un onguent pour vos plaies.»


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