«Détachez cette boîte, vous y trouverez un onguent salutaire.»
Elle retourne à la chambre basse qu'elle habitait et, sans perdre de temps, elle ouvre un écrin, y prend une boîte. Ensuite elle abaisse la longue perche où pendait sa robe de jour, regarde si personne ne la voit, la lance dans le jardin, va la reprendre, la lève jusqu'à son épaule, y attache la boîte, gagne la fenêtre de la prison, et fait tomber la perche devant le pilier où Gauvain était étendu. «Détachez, lui dit-elle, cette boîte, vous y trouverez un onguent salutaire.»
Messire Gauvain fait ce qui lui est indiqué; il se soulève, prend la boîte et répand l'onguent sur ses membres endoloris et gonflés, moins par la morsure des reptiles que par le venin de la vieille sorcière. De la perche il fait trois bâtons et s'en escrime contre les couleuvres et autres vermines qui sont maintenant averties de se tenir à distance.
La demoiselle rentrée dans sa chambre, sesouvient d'une recette qu'elle avait surprise à la mère de Karadoc. Elle se fait apporter par la fillette chargée de la servir une mesure de farine de seigle; elle y mêle du jus de rue, de serpentine et de cinq autres racines de grande vertu; elle pétrit cette farine, en fait un pain qu'elle cuit et coupe en petits morceaux, et va jeter le tout par la fenêtre de la prison. Les serpents alléchés par l'odeur du pain quittent le fond du souterrain où ils venaient de se réfugier; ils se gorgent du gâteau à qui mieux mieux en poussant des sifflements qu'on eût entendus du fond du jardin. Quand ils en furent bien soûlés, ils s'étendent, et la chaleur du pain luttant contre la glace de leur sang, ils meurent entassés les uns sur les autres.
Mais alors l'infection devient insupportable. Gauvain n'en devinait point la cause, étonné d'ailleurs de n'avoir plus de reptiles à frapper. Quand arrive la nuit, la demoiselle lie à l'extrémité d'une autre perche une provision de viandes qu'elle fait encore descendre dans la prison, en y joignant une lanterne de cristal garnie d'un petit cierge ardent. Mess. Gauvain regarde autour de lui, dans un coin était un monceau formé de tous les reptiles entassés sans vie. La demoiselle trouva moyen de faire plus encore: la nuit suivante, elle enveloppa de ses robes le manger de mess. Gauvain; les robesle garantirent du froid. Une autre fois, elle lui tend, au bout d'un long bâton, des draps blancs, un oreiller, une courte-pointe. Ainsi préservé de la faim, de la vermine et du froid, vingt fois il bénit sa bienfaitrice, en lui avouant encore qu'il ne pourra supporter l'infection produite par le cadavre des reptiles. «Il faut donc encore y pourvoir, dit-elle.» Et elle prépare devant la lucarne un feu de soufre mêlé à une dose d'encens. Quand il fut allumé, elle en jette plusieurs brandons dans la prison. Aussitôt la puanteur s'évanouit; mess. Gauvain respire librement et n'a plus d'autre ennui que la perte de sa liberté.
Le conte s'interrompt ici pour nous dire ce qui se passait sur les bords de la Tamise à la cour du roi Artus.
La veille de Pentecôte, le jour même où messire Yvain, Galeschin et Lancelot étaient secrètement partis à la recherche de mess. Gauvain, le roi Artus n'avait pas manqué, au sortir des vêpres, de demander pourquoi il n'y avait pas vu son neveu ni les trois autres chevaliers. Galehaut était aussitôt monté à cheval, et n'ayanttrouvé à leurs hôtels ni mess. Gauvain, ni mess. Yvain, ni Galeschin, ni Lancelot, il avait interrogé les écuyers qui n'avaient pu dire ce qu'ils étaient devenus. Il s'en inquiétait, quand retournant au palais il aperçut Lionel qui chevauchait rapidement par une voie étroite. Lionel avait veillé la nuit précédente comme nouveau chevalier, et ne devait être armé que le lendemain de la main du roi. Cependant il avait endossé le haubert et l'avait recouvert d'une chappe d'isembrun, en prenant soin d'abattre le chaperon sur son nez; si bien que Galehaut le reconnut seulement au cheval qu'il montait. Il le rejoignit et l'atteignit devant un ponceau, comme il allait passer outre; Galehaut saisit le cheval au frein: «Où allez-vous, Lionel?» lui dit-il;—«Sire, de grâce, laissez-moi.—Savez-vous qu'il sied mal de revêtir les armes de chevalier avant de l'être réellement? le roi Artus ne vous a pas encore ceint l'épée que vous portez.—Sire, je vous en prie, laissez-moi et ne me demandez rien, par la chose que vous aimez le plus au siècle.—Vous me conjurez de façon à me défendre de vous presser davantage, mais au moins ne vous laisserai-je pas aller plus avant.»
En ce moment, Galehaut regarde et voit approcher un écuyer qui portait à son col un écu:«Arrête,» dit-il à cet écuyer, tandis que Lionel lui ordonnait de l'attendre où il savait. L'écuyer croit devoir obéir à son maître, et Lionel, afin de passer outre, passe la main sous sa chappe, tranche la rêne que retenait Galehaut et s'éloigne avec la rapidité d'un éclair. «Ah! cœur sans frein![78]» lui crie en riant Galehaut, «vous êtes bien le cousin de Lancelot.» Et piquant des éperons son coursier, plus fort et plus rapide que celui de Lionel, il le rejoint, le saisit au bras, l'enlève et le plante devant lui sur le col de son cheval. Lionel se débat, se tord et se roidit tellement, qu'enfin ils tombent à terre l'un sur l'autre. «Je ne te quitterai pas, dit Galehaut, avant de savoir où tu prétends aller.—Hélas! Je vois bien que je ne puis vous le cacher. Je m'en allais après mon seigneur de cousin; il s'est jeté dans cette forêt, armé de toutes pièces, dans la compagnie de messire Yvain et d'un autre chevalier que je ne connais pas: où allaient-ils, je l'ignore; mais il faut que ce soit pour un grand besoin. Par le nom de Dieu! veuillez ne plus me retenir.»
Galehaut écoute avec peine ce que lui apprend Lionel. Comment Lancelot a-t-il pu s'éloigner sans le prévenir? mais ne voulant pas laisser voir son chagrin: «Consolez-vous, Lionel,dit-il, ils sont trop preux tous les trois pour nous donner le moindre sujet de crainte sur ce qui arrivera. Mais ce n'est pas à vous qu'il conviendrait de leur venir en aide; vous n'êtes pas chevalier, et vous n'avez pas encore le droit de porter les armes. D'ailleurs, cette nuit peut-être, nos amis reviendront et ne voudront pas laisser monseigneur le roi, un grand jour comme la Pentecôte.»
Tant il en dit et fait que Lionel consent à retourner; ils rentrent ensemble à l'hôtel. Galehaut ne veut pas le quitter un instant, pour qu'il ne retourne pas sans lui dans la forêt. Il garde le secret du départ des trois chevaliers, dans la crainte du chagrin que la reine éprouverait en apprenant que Lancelot s'était éloigné sans prendre congé d'elle. Revenons maintenant, à Melian le Gai.
En prenant congé de Trajan, Lancelot fut convoyé par Melian, frère de celui qu'il avait levé du coffre. Ils passèrent ensemble devant la maison maintenant purgée par mess. Yvain des larrons qui s'y étaient introduits. Ce fut la dame de la maison qui mit Lancelot sur la voie qu'avait prise messire Yvain: Melian revint au Gai château, et de là dès le lendemain, il se rendit à Londres. Il y arriva le soir même de la Pentecôte. Le roi avait, le matin, armé Lionel: il avait attendu, pour se mettre à table,le récit ou l'annonce de quelque nouvelle aventure, quand, de la fenêtre où il était appuyé, il crut apercevoir une demoiselle tenant par une chaîne d'or un lion couronné. C'était le premier lion de Libye qu'on eût encore vu dans la Grande-Bretagne. La demoiselle, en avançant jusqu'aux pieds du roi, avait promis l'amour de sa dame, la plus belle et la plus riche du monde, au chevalier qui parviendrait à dompter son lion; et Lionel ayant réclamé cette épreuve pour don de premier adoubement, avait mis à mort le lion, après une lutte terrible. Mais tout cela est longuement raconté dans la branche consacrée à Lionel[79]: on y voit comment il offrit plus tard à mess. Yvain la peau du lion couronné, en échange de l'écu de sinople à la bande blanche qu'il préféra toujours parce qu'il rappelait l'écu de son cousin Lancelot, lequel était blanc à la bande vermeille.
Or cette aventure, toute merveilleuse qu'elle était, n'avait pu faire oublier que mess. Gauvain, ni Lancelot, ni mess. Yvain n'avaient assistéaux grands offices et aux fêtes de la Pentecôte. Le roi, la reine et Galehaut étaient en proie aux mêmes inquiétudes, quand arriva Melian le Gai. Il annonça qu'il venait de la part de Lancelot, et aussitôt l'espérance parut illuminer tous les visages. Il raconta le fâcheux enlèvement de messire Gauvain, la résolution prise par Lancelot, par mess. Yvain et par Galeschin d'entreprendre la recherche du ravisseur. La reine en écoutant le récit de Melian ne put dissimuler son dépit: «Je tremble pour Gauvain, dit-elle, mais je ne pardonne pas aux autres d'être partis sans notre congé.» Et sous le prétexte d'un subit malaise, elle alla s'enfermer dans ses chambres pour y pleurer tout à son aise. Le roi qui la croyait uniquement préoccupée des dangers de mess. Gauvain, la suivit pour lui en faire des reproches. «En vérité, lui dit-il, vous devriez prendre un intérêt plus vif à Lancelot qui vous a si bien protégée. Pour moi, je ne sais pas qui m'affligerait le plus de sa perte ou de celle de mon neveu.—Sire, répond la reine, priez Dieu qu'il nous rende votre neveu, et ne lui demandez rien de plus.»
Après le roi, Galehaut vint devant la reine et la trouva noyée dans les larmes. «Pour Dieu, qu'avez-vous, ma dame, faut-il déjà désespérer du retour de votre ami?—Laissez-moipleurer, Galehaut; je souffre beaucoup, et je n'entends pas dire la raison de ma douleur.» Galehaut revint vers le roi, sans pouvoir comprendre plus que lui la raison d'un tel désespoir.
On convint de commencer, dès le lendemain, la quête de mess. Gauvain: en cinq jours ils espéraient arriver devant la Tour douloureuse. Le roi avait recommandé aux barons réunis pour la fête de ne pas s'éloigner, et il partit avec eux sous la conduite de Melian, côtoyant d'abord la forêt, afin d'éviter le danger de se perdre dans les nombreux détours. La reine avait refusé de les suivre, n'étant pas, dit-elle, assez bien pour chevaucher. Mais avant de dire ce qu'ils firent il convient de revenir à Lancelot.
Après avoir chevauché quelque temps, Lancelot était entré dans la vallée où messire Yvain résistait de son mieux aux dix gloutons qui avaient lié Sagremor à un tronc d'arbre et suspendu par les cheveux aux branches d'un autre arbre la demoiselle son amie. Lancelot ayant reconnu messire Yvain aux couleurs de sonécu, brocha vivement des éperons pour lui venir en aide. «Vous êtes morts!» cria-t-il aux assaillants. Le premier qu'il atteignit roula sur l'herbe baigné dans son sang; la pointe de son glaive resta fichée dans le corps du glouton. Il tire alors son épée, tranche les bras, démaille les hauberts et fend les têtes. Quatre sont tués, un cinquième navré, les autres prennent la fuite. Mais celui qui avait défendu plutôt que maltraité messire Yvain, au lieu de suivre ses compagnons retourne vers Sagremor, coupe les cordes dont il était lié, le ramène au pavillon et lui offre sa propre robe. Puis il court achever de délier la demoiselle dont les mains étaient écorchées et la tête déchirée. Il l'avait déjà reconduite au pavillon, quand y arrivèrent Lancelot et mess. Yvain, ravis d'y retrouver Sagremor. La table était dressée pour dix chevaliers; il ne faut pas demander s'ils firent honneur aux mets dont on l'avait couverte. Après le repas, ils eurent tout le temps de raconter leurs aventures. Sagremor se rendait au château d'Agravain avec sa nouvelle amie, quand dix chevaliers du roi de Norgalles ayant reconnu la demoiselle confidente des amours de la fille de leur roi pour mess. Gauvain, les avaient arrêtés. «J'étais désarmé, ajouta Sagremor, je ne pus défendre ni mon amie ni moi-même; c'en était fait de nous,si vous n'étiez arrivés. L'homme qui vient de nous délier est celui qui m'avait proposé d'être mon chevalier, quand nous fûmes obligés de quitter la maison du roi de Norgalles; il s'est loyalement acquitté envers moi, comme vous avez pu voir.—Hélas!» reprit messire Yvain, «monseigneur Gauvain n'est pas en ce moment mieux traité que vous ne l'étiez tout à l'heure. Il est prisonnier de Karadoc dans la Tour douloureuse, et Dieu sait si nous pourrons le délivrer.»
Sagremor était trop rudement blessé pour les accompagner. Il remonta, lui, son amie et le bon chevalier de Norgalles, pour retourner à Londres. L'histoire les laisse partir pour suivre Lancelot et mess. Yvain sur la voie de la Tour douloureuse.
Une heure après avoir quitté Sagremor, Lancelot et mess. Yvain rencontrèrent la sœur de la demoiselle qui avait conduit Galeschin au Château Ténébreux. Lancelot la salue et mess. Yvain lui demande si elle suit bien le droit chemin de la Tour douloureuse?—«Que gagnerai-je, répond-elle, en vous montrant ce chemin?—Vousgagnerez, dit Lancelot, l'amitié de deux bons chevaliers.—Bons chevaliers en effet, si vous arrivez où vous tendez.—Et pourquoi? fait Lancelot.—C'est que d'ici là vous trouverez assez à vous arrêter, eussiez-vous le cœur vaillant et suffisamment garni de prouesse.» Ces mots firent rougir Lancelot: «Nous sommes, dit-il, résolus à gagner la Tour douloureuse, et honni soit qui entreprend ce qu'il n'oserait achever!
«—Lequel de vous, dit la demoiselle, s'est mis en quête de monseigneur Gauvain?—Tous deux, répond Yvain.—Vous ne devez pas ignorer que, d'après la prédiction des Sages, il est réservé au chevalier le plus preux du siècle d'abattre les mauvaises coutumes de la Tour douloureuse.—Nous essayerons de le faire, et nous ne paraîtrons à la cour du roi Artus qu'en y ramenant messire Gauvain.—Je vous conduirai volontiers, quand vous m'aurez dit vos noms.» Lancelot se taisait. «Il en sera, dit-elle, ce que vous voudrez. Votre nom, ou je ne vous conduis pas.» Tout en rougissant de honte, Lancelot se nomme. «Avançons maintenant,» dit-elle en passant devant les deux chevaliers. Quand le jour vint à baisser, elle fit un détour pour arriver chez un ermite où ils passèrent la nuit. C'était un ancien chevalier parent de la demoiselle.Le lendemain avant de remonter, ils entendirent la messe; puis, ils atteignirent le château de Pintadol où on leur conta les prouesses de Galeschin. «Au moins, demoiselle, dit Lancelot, n'allez pas allonger notre chemin pour éviter une fâcheuse rencontre: nous vous en saurions mauvais gré.—Oh! reprend-elle en riant, ne craignez rien; vous aurez toutes les peines que vous pouvez souhaiter.»
Ils se trouvèrent ensuite au milieu des belles cultures d'Ascalon le ténébreux. La demoiselle demanda aux vilains s'ils n'avaient pas vu passer, la veille, un chevalier et une demoiselle.—Oui; le chevalier a même essayé vainement d'abattre la mauvaise coutume de cet endroit.» Arrivés aux portes du château, les ténèbres commencent à les environner. La demoiselle descend la première, messire Yvain après elle. Ils avancent jusqu'au cimetière où la lumière reparaît; mess. Yvain entend des lamentations, mais ne devine pas d'où elles partent. «Sire,» dit la demoiselle en lui montrant la porte du moutier, «votre ami demandait qu'on ne lui fît pas éviter les pas dangereux; voulez-vous juger, le premier, du danger de cette aventure? Mais, je vous en avertis, fussiez-vous le plus hardi des hommes, vous tremblerez de tous vos membres.—Il n'est pas, répond Yvain, de souffrances au-dessusdu cœur d'un homme. Dites-moi seulement, demoiselle, quelle est cette aventure; s'il n'y faut que de la résolution, je pourrai la conduire à bonne fin.
«—En effet, la parole hardie ne suffit pas; le vrai prud'homme doit savoir ce qu'il entreprend, et ne braver que les dangers dont il s'est bien rendu compte.»
Elle lui raconte alors ce que sa sœur avait auparavant dit au duc de Clarence: et quand il se dispose à descendre dans le moutier, elle l'avertit de reprendre la chaîne qui venait déjà de les conduire à l'entrée du cimetière.
Mess. Yvain fait le signe de la croix, saisit la chaîne de la main gauche en levant de la droite son épée nue. À peine a-t-il fait deux pas qu'il sent une affreuse puanteur: il avance pourtant encore. Au tiers du chemin il reçoit sur le heaume tant et de si rudes coups qu'il a beau tourner son écu, il ne garantit ni ses flancs ni son dos ni sa tête. Il chancelle, les pieds lui manquent, il tombe enfin privé de sentiment. Quand il rouvre les veux, il a peine à se souvenir de ce qui lui est arrivé: pour comble de disgrâce, il a laissé échapper la chaîne. En se retournant, il distingue les lueurs du cimetière et s'efforce d'y revenir; mais les volées de coups ne s'arrêtent pus; plus de six fois il tombe avant de regagner la porte. Enfin, quand il l'atteint,il n'a plus la force de lever le pied et reste étendu sur le degré. Lancelot l'attendait un peu plus loin: il approche, le saisit par les épaules et le ramène dans le cimetière. «En vérité, dit la demoiselle, le chevalier n'est pas encore venu qui sortira de l'autre côté.—«On verra bien, fait Lancelot; si je ne l'essayais, j'en mourrais de honte.»
Ce disant, il prend son épée au poing, détache son écu et le lève sur sa tête. «Eh quoi! dit la demoiselle, êtes-vous las de vivre, ou voulez-vous nous revenir comme ce chevalier, c'est-à-dire plus mort que vif? Croyez-moi, beau sire; mieux vaut vivre longtemps timide, que mourir prud'homme avant l'âge.—«Ne parlez pas ainsi, demoiselle, et qu'il vous suffise de m'indiquer par où je dois avancer.» La demoiselle lui indique du doigt la chaîne, et Lancelot, d'une voix basse: «Ma souveraine dame, je me recommande à vous[80].» Puis il se signe, descend les degrés, saisit la chaîne et avance résolûment. L'odeur infecte répandue autour de lui ne l'incommode pas; car la dame qui lui portait l'oublide toutes les douleurs, lui faisait comme un rempart des plus suaves parfums. Bientôt, il est criblé de coups sur les bras, la tête et les reins; il sent le fer des lances, des haches et des épées qui le meurtrissent et le percent jusqu'aux os. Il tombe à genoux, il se relève, frappe à droite, à gauche, au milieu d'un vacarme épouvantable, comme s'il allait assister à la chute du monde; rien ne peut l'arrêter. Arrivé aux deux tiers du chemin, il fléchit encore sur les genoux; mais Amour et Prouesse le relèvent et lui conservent ses forces. Il brandit l'épée autour de lui; il croit trancher heaumes et écus toujours nouveaux: tout malmené qu'il soit, il ne lâche pas la chaîne, si bien qu'enfin il arrive au dernier pas de l'aventure. Alors vingt lames tranchantes lui entament la tête qu'il s'étonne de sentir encore sur ses épaules. Il tombe renversé, mais ses bras en mesurant la terre touchent le seuil; la porte s'ouvre d'elle-même. Aussitôt, une immense clarté inonde le moutier et tout le pourpris du château. Peu s'en faut que la demoiselle voyant ainsi fuir les ténèbres ne se pâme de joie. Elle descend dans le moutier avec mess. Yvain que l'aventure mise à fin semble avoir guéri de toutes ses plaies. Ils approchent et relèvent Lancelot; la demoiselle délace son heaume, peu à peu il reprend ses esprits. Ils le soulèvent et le portentdevant l'autel, ils y font une courte prière et sortent ensemble du moutier.
Une foule nombreuse les entoure, transportée de reconnaissance et de joie. On rend grâces au vainqueur, comme s'il eût été Dieu lui-même. Tous ceux qui viennent le remercier sont maigres et pâles, comme gens depuis longtemps enfermés dans une obscurité profonde. Un vieillard dit à Lancelot: «Sire, veuillez faire un nouvel effort et me suivre, vous verrez nouvelle aventure.» Lancelot se lève avec peine et rentre dans le cimetière avec le vieillard qui le conduit devant une belle tombe de marbre. À peine l'a-t-il vue qu'il se trouve guéri et dispos, comme avant de tenter l'épreuve du moutier.
Les gens du château qui lui devaient leur délivrance le supplient de passer la nuit au milieu d'eux; il ne put s'en défendre.
Avant qu'il ne s'endormît, la demoiselle avait eu soin de lui conter l'origine de cette mauvaise coutume. Messire Yvain eut besoin de puissants topiques pour fermer ses plaies et pour trouver la force de remonter en même temps que Lancelot. La demoiselle chevauchait toujours devant eux avec l'intention de les conduire non pas encore à la Tour douloureuse, mais auVal des faux amants.
Arrivés devant la chapelle Morgain, ils y trouvèrent le valet de la belle dame de Blancastel; on doit se souvenir qu'il avait refusé de suivre le duc de Clarence. Il leur demanda s'ils avaient l'intention de rejoindre leur preux compagnon. «Assurément, répondit Lancelot; d'ailleurs nous voulons savoir par nous-mêmes si le Val sans retour ne perdra jamais son nom.»
Lancelot, messire Yvain et la demoiselle descendent et arrivent à l'entrée de la clôture qui était formée par un apparent brouillard. La demoiselle tenant à réserver Lancelot pour l'aventure de la Tour douloureuse, s'adressant de préférence à mess. Yvain: «Vous ne serez pas arrêté, lui dit-elle, par la mauvaise fortune du duc de Clarence; on sait trop votre prouesse. C'est ici, je le sais, le pas le plus redouté de la Grande-Bretagne; jusqu'à présent, les chevaliers qui ont eu le cœur d'y entrer n'ont pas trouvé le secret d'en sortir. Si vous êtes plus heureux, vous n'aurez plus qu'à rejoindre Lancelot devant le château de Karadoc.»
Mess. Yvain dans l'espoir de faire oublier lemauvais succès de la dernière épreuve, fut ravi de tenter celle du Val sans retour. Il entra résolument dans l'enceinte vaporeuse, et la demoiselle le suivit, après avoir averti Lancelot de l'attendre. Hélas! messire Yvain ne fut pas plus heureux que le duc de Clarence. Il franchit bien le mur gardé par les deux dragons; mais, sur le pont il fut renversé, désarmé et porté près des autres prisonniers. La demoiselle l'ayant vu bien installé dans le château, retourna vers Lancelot: «Messire Yvain, lui dit-elle, a payé comme les autres tribut au Val des faux amants. Il fallait, pour en triompher, d'autres vertus que la prouesse.—Demoiselle, je n'ai pas assurément toutes les vertus qui font le bon chevalier, mais desquelles voulez-vous parler?—De celles qui ne permettent pas au chevalier amoureux de fausser la foi qu'il aurait engagée.—Et qu'arriverait-il à celui qui croirait posséder ces vertus?—Il abattrait la coutume du Val, et délivrerait les deux cents chevaliers qui y sont retenus. Croyez-moi, sire, ne tentez pas une épreuve aussi difficile: le mauvais succès vous empêcherait de travailler à la délivrance de messire Gauvain. Est-il donc un seul fils de mère pur de toute infidélité à l'égard de son amie de cœur?—Par Dieu, dit Lancelot, le temps vous apprendra si tel est néou ne devra jamais naître. Suivez-moi et ne craignez rien.» Elle le suivit, mais sans rien espérer de bon d'une épreuve aussi difficile.
Lancelot arrive au mur des dragons. Il descend de cheval et pose son glaive à terre. Quand il veut passer, les dragons s'élancent et lui ferment l'entrée avec leurs griffes et les flammes qu'ils vomissent. Il vise le premier entre les yeux et le frappe de sa bonne épée: l'épée rebondit sans entamer les écailles. Dans son dépit il allait jeter cette lame, mais il réfléchit qu'elle pouvait lui être encore d'un bon secours; il la remet donc au fourreau et retenant son écu devant ses yeux pour échapper à l'haleine enflammée du dragon, il avance sur lui, le saisit au cou, l'aplatit au mur et de son autre main lui arrache la langue. Le monstre tombe sans mouvement. Lancelot se prend à l'autre qu'une chaîne avait empêché de porter secours au premier. Le dragon lui enfonce ses ongles sur les épaules, mais l'écu et le haubert le garantissent et lui permettent de saisir le dragon à la gorge: il l'étreint de son gantelet jusqu'à ce qu'il l'ait bien étranglé.
Lancelot, après avoir repris son glaive, arrive à la rivière où messire Yvain était tombé. La planche qu'il fallait franchir était longue et assez étroite; pendant qu'il la mesurait des yeux, il voit cinq chevaliers armés sur l'autrebord. «Entendez-vous me disputer le passage? leur crie-t-il.» Comme il ne reçoit pas de réponse, il ôte l'écu passé à son cou et le tenant le bras tendu, il avance d'un pas à la fois prudent et ferme. Au milieu de la passerelle, un des chevaliers arrive jusqu'à lui le glaive en main. Lancelot lui oppose son écu et la lance venant à s'y ficher, il tire à lui, jette à l'eau l'écu et la lance, puis vise le chevalier, le frappe à la gorge et le rejette sur la rive. Deux autres l'attendaient à l'issue du pont: il les approche, les frappe d'une main sûre et les renverse; mais en les poussant sur le gazon, il tombe lui-même: il était déjà relevé, quand le premier, trop confiant dans ce qui lui restait de forces, revient sur lui d'un pas chancelant. Lancelot fait pénétrer la pointe de son glaive dans le haubert du chevalier, le renverse pour la seconde fois, le saisit dans ses bras et retourne le jeter dans la rivière. Il s'attendait à de nouvelles luttes avec les deux derniers; mais il eut beau regarder, il ne les vit plus. «Savez-vous, dit-il à la demoiselle qui le suivait toujours, ce que deviennent ces deux gloutons?—Non; mais il vaut mieux que les aventures fuient devant vous, que vous devant les aventures. Avancez, et puissent ainsi disparaître tous les autres champions du Val sans retour!»
Seulement alors, il vint en pensée à Lancelot d'abattre le gantelet de sa main gauche, et de découvrir la pierre de l'anneau que lui avait donné la Dame du lac[81]. Aussitôt, l'eau et la planche disparaissent, car elles étaient l'effet d'un enchantement. Mais les épreuves ne faisaient que commencer; l'histoire raconte longuement les autres: comment il se trouva en présence d'un mur de flammes; comment, sur un escalier étroit qui conduisait en une suite de chambres, il lui fallut attaquer trois chevaliers armés de terribles haches et placés, l'un au premier degré, le troisième au dernier, le second entre les deux; comment le troisième, après avoir lutté plus longtemps, courut de chambre en chambre, de cour en jardin, pour éviter son atteinte. Il avait enfin pu gagner un riche pavillon où dormait, dans un lit splendide, Morgain la fée, et il croyait toujours trouver un abri sous le lit; Lancelot qui le serrait de près, prend à deux mains sommier et couvertures, sans regarder si quelqu'un y reposait, et les renverse ce dessus dessous[82]. Morgain, violemment secouée, jette un cri que Lancelot reconnaît pour être d'unefemme. Il en a grand regret, car jamais homme n'évita plus que lui de causer le moindre ennui aux femmes, dames ou non dames. Mais d'abord il se remet à la poursuite du chevalier, le joint quelques salles plus loin, le saisit d'une main et du tranchant de son épée lui sépare la tête des épaules. Cela fait, il retourne au pavillon et va s'agenouiller devant Morgain encore tout éplorée: «Dame, dit-il, je vous offre la tête de ce félon chevalier, pour l'amende de l'outrage que je vous ai fait sans le savoir.—Ah! s'écrie Morgain, jamais amende pourra-t-elle effacer une pareille injure!» Au même instant arrive une demoiselle, les yeux rouges de colère et de désespoir, la main armée d'un glaive dont elle va frapper Lancelot par derrière. Lancelot se retourne: «Par mon Dieu, dit-il, si vous n'étiez une femme, je ferais de votre corps deux tronçons.
«—Eh bien! répond-elle, je vous tuerai ou vous me tuerez. Je ne puis vivre si je n'ai vengé le tendre ami que vous venez de me ravir.—Mais, en vérité, le glouton ne méritait pas d'avoir pour amie dame ou demoiselle; car de ma vie je n'ai vu chevalier aussi fort, aussi haut de taille et aussi mauvais champion.» Furieuse, elle se jette sur Lancelot qui l'arrête et lui arrache l'épée desmains. Un valet accourant à la hâte dit à Morgain: «Dame, apprenez de merveilleuses nouvelles. La coutume établie par vous est abattue; les sorties sont libres, plus de cent chevaliers les ont déjà reconnues.» En même temps paraît ce chevalier, premier ami de Morgain, pour lequel le Val sans retour avait été destiné: «Bien soit venue, s'écrie-t-il, la fleur de tous les preux!—Dites plutôt, mal soit-elle venue! répond Morgain.—Ah madame! dit la demoiselle qui avait suivi Lancelot, ne parlez pas ainsi du meilleur, du plus hardi, du plus franc chevalier du monde.—Comment l'appelez-vous? fait Morgain.—Lancelot du lac.—Eh bien! maudite soit l'heure où tant de hardiesse lui fut donnée. Maudit soit-il pour être venu dans ce val, et honnie soit la dame qu'il a loyalement aimée!»
Cependant arrivaient messire Yvain, Galeschin et tous les autres prisonniers compagnons de la Table ronde. Tous viennent tomber aux pieds de Lancelot, en le remerciant de les avoir rendus au siècle. Morgain prenait sur elle de cacher sa douleur, et se tournant vers Lancelot d'un visage serein: «Chevalier, lui dit-elle, vous avez fait bien, et vous avez fait mal. Mal, en rendant la liberté à tant de cœurs félons qui avaient manqué et manqueront encore à ce qu'ils doivent aux dames;bien, en leur permettant de reprendre les armes et de poursuivre le cours de leurs prouesses. Votre amie a droit d'être fière; elle est de toutes la mieux aimée.—Dame, répond Lancelot, laissez partir tous ces chevaliers, ou dites ce qui reste à faire pour les délivrer.—Vous avez assez fait, ils sont déjà libres. Mais vous m'avez promis d'amender l'injure que j'ai reçue, et j'entends que vous passiez ici la nuit: demain, je pourrai vous donner congé».
Les prisonniers délivrés voulurent, avant de quitter le Val sans retour, attendre celui auquel ils devaient leur délivrance. Morgain l'avait conduit dans la plus riche de ses chambres; mais quand tous furent endormis, elle se présenta devant sa couche et prononça sur lui une conjuration qui le retint dans un sommeil qu'elle seule pouvait rompre. Une litière avait été posée sur deux palefrois tenant bien l'amble: il y fut doucement transporté. Cependant, la demoiselle qui l'avait conduit entend quelque bruit et soupçonne la trahison. Elle saute de son lit à peine vêtue; mais la litière qui emportait Lancelot était déjà loin: «Ah madame! s'écrie-t-elle, qu'entendez-vous faire de ce preux chevalier?—Vous est-il de rien, fait Morgain?—Non, mais nous espérions qu'il délivrerait mess. Gauvain.—Ne vous affligezdonc pas; il pourra vendredi se rendre devant la Tour douloureuse.—Hélas! dois-je vous en croire, vous si déloyale envers lui!—Je vous le promets sur ma foi de chrétienne.» La demoiselle parut satisfaite du serment et laissa Morgain s'éloigner avec la litière et ne s'arrêter qu'au milieu de la forêt, dans un réduit secret où elle aimait à séjourner.
Alors elle éveilla Lancelot. Avant qu'il ne fût revenu de sa surprise: «Lancelot, dit-elle, vous êtes mon prisonnier; j'entends vous garder, non pour venger l'outrage que j'ai reçu, mais pour apaiser un plus ancien ressentiment. Vous pourrez cependant vous éloigner, si vous accordez ce que je veux vous demander.—Parlez, dame; si je puis le faire, j'y consentirai.» Et il lui tend la main droite. À l'un de ses doigts Morgain aperçoit l'anneau que lui avait autrefois donné la reine Genièvre; à sa main gauche était celui de la Dame du lac. «Je vous demanderai bien peu de chose, lui dit-elle; donnez-moi l'anneau que je vois à cette main.—Dame, je n'achèterai pas à ce prix ma liberté; vous n'aurez pas cet anneau sans le doigt qui le retient.—Oh! je saurai bien l'avoir tout seul.—Non, dame, quand vous emploieriez toutes les conjurations de Merlin.»
Cette résistance confirma Morgain dans la pensée que l'anneau était un présent de la reine. Or elle en avait un second presque en tout semblable: sur l'un et l'autre, deux petites figures se rapprochaient; seulement, sur l'anneau de Lancelot les figures tenaient un cœur, et sur celui de la fée elles avaient les mains entrelacées.
Morgain avait voué à la reine Genièvre une haine furieuse, et voici quelle en avait été l'occasion: sa mère, la reine Ygierne, vivait encore quand elle s'était éprise d'une passion désordonnée pour un cousin de la jeune reine; on ne parlait pas encore de Lancelot. Genièvre, les ayant un jour surpris dans les bras l'un de l'autre, avait menacé son cousin d'en parler au roi s'il ne lui promettait de rompre toute familiarité avec Morgain; l'autre l'avait promis sur les Saints. À partir de là, Morgain confondit dans le même ressentiment son frère Artus et la reine. C'est pour assouvir ses projets de vengeance qu'elle avait quitté la cour sans prendre congé et qu'elle était allée rejoindre Merlin dans les forêts où il séjournait. Merlin en était devenu aveuglément épris et lui avait enseigné grande partie de ce qu'il savait de charmes et d'enchantements. Or, la possession de l'anneau de Lancelot devait lui donner les moyens de perdre la reine. Maisnous devons ici laisser Morgain, pour revenir à ceux qui n'avaient pas encore quitté le Val sans retour, ou des faux amants[83].
Quand le jour reparut au lendemain, les chevaliers de la maison d'Artus que Lancelot venait de délivrer trouvèrent leurs chevaux et leurs écuyers disposés au départ; mais le château, les eaux, les jardins, les murailles, tout avait disparu. Ils se voyaient au milieu d'une plaine découverte. Messire Yvain et Galeschin, étonnés de l'absence de Lancelot, devinèrent que Morgain s'en était rendue maîtresse à l'aide de ses conjurations magiques. Que faire maintenant, et comment espérer d'arriver jusqu'à messire Gauvain, sans l'aide de celui qui pouvait seul le délivrer? Le duc fut d'avis de ne pas renoncer à l'entreprise: «Assurément, dit-il, nousperdons dans Lancelot notre plus sûr garant du succès; mais nous serions blâmés en revenant à la cour sans avoir fait tout ce qu'il était en notre pouvoir pour trouver et secourir messire Gauvain. Invitons à nous seconder tous les chevaliers nouvellement délivrés; le roi Artus, dès qu'il apprendra le malheur de son neveu, ne manquera pas de se joindre à nous pour attaquer la Tour douloureuse.»
Ce conseil ayant été jugé le meilleur, les chevaliers du Val des faux amants consentirent à suivre le duc de Clarence et messire Yvain. Ils étaient deux cent cinquante-trois: Aiglin des Vaux leur proposa d'aller demander le premier gîte à un sien oncle dont le beau château ne les éloignait pas de la Tour douloureuse: «Va, dit-il à son écuyer, jusqu'à Roevans[84]; tu diras à mon seigneur d'oncle que je le salue et que je lui présenterai monseigneur Yvain, fils du roi Urien, le duc de Clarence et tous les chevaliers de la maison du roi échappés au Val sans retour. Avertis-le de faire belle chaire, car jamais il n'aura meilleure et plus noble compagnie.»
L'écuyer fit grande hâte et trouva le sire du château assis sur une couche et jouant aux échecs avec une dame de grande beauté. Illes salue et dit son message: comment le Val sans retour avait cessé de mériter son nom, et comment un loyal chevalier en avait abattu les mauvaises coutumes. L'oncle d'Aiglin, en l'écoutant, ne peut contenir sa joie: il danse, il chante, il semble qu'il ait autant gagné que tous ceux qu'il va recevoir. Mais il en est tout autrement de la dame: elle pâlit, on est obligé de la soutenir, et quand elle revient à elle, elle demande qui a délivré le Val? «Dame, dit l'écuyer, c'est Lancelot du lac que Morgain a emmené nous ne savons où.—Ah Lancelot! puisses-tu ne jamais sortir de prison! et si tu en sors, puisses-tu mourir d'armes empoisonnées! tu m'as ravi toutes mes joies, la tranquillité de ma vie.—Dieu garde au contraire Lancelot de tout malheur! fait l'écuyer; c'est le plus loyal des chevaliers vivants.—S'il est tel que vous dites, reprend la dame, l'honneur en est à lui, le profit à son amie; mais les autres en auront tout le dommage.»
Pendant que la dame se lamente ainsi, le châtelain fait disposer les chambres et tout préparer pour recevoir honorablement la noble et nombreuse compagnie; mais pour aller au devant d'eux, il ne dépassa pas la porte de son verger. Les rues de la ville avaient été, pour les recevoir, jonchées d'herbes fraîches et defeuillages. Dès qu'ils arrivèrent, on établa les chevaux, on désarma les chevaliers: les tables étant dressées, Aiglin s'étonna de ne pas voir la dame: «Elle s'est enfermée dans ses chambres, répond le châtelain, pour y mener le plus grand deuil du monde.» En courtois maître de maison, l'oncle d'Aiglin faisait tous les honneurs possibles à messire Yvain, à Galeschin, à tous leurs compagnons. Aiglin alla d'abord à la chambre de sa tante, et lui voyant les yeux rouges et gonflés, la voix rauque et brisée à force d'avoir crié: «Qu'est-ce donc, lui dit-il, êtes-vous affligée de notre délivrance?—Je songe à ce qui m'attend, non à ce qui vous arrive. Oh! combien de femmes sages et loyales vont perdre de leurs avantages! Autant votre Lancelot vous a fait de bien, autant il nous a fait de mal.
«—Toutefois, reprend Aiglin, le dommage d'une femme n'est pas à comparer à la délivrance de deux cent cinquante-trois chevaliers.—Taisez-vous, beau neveu: s'ils étaient perdus, ne devaient-ils pas s'en prendre à leur folie? n'avaient-ils pas la récompense de leur déloyauté?» Tout en se débattant ainsi, elle céda aux prières d'Aiglin des Vaux et consentit à venir prendre sa place au festin. Mais elle mangea peu et se retira bientôt en exigeant qu'on ne la suivît pas.
Les nappes levées, le duc de Clarence demande au seigneur du château pourquoi leur délivrance affligeait tant la dame: «Je vous le dirai volontiers; mais auparavant vous saurez que j'ai été plus de dix ans de la maison du roi Artus, et que je suis compagnon de la Table ronde. Je connais fort bien messire Yvain et je n'oublierai jamais ce qu'il fit dans un autre temps pour moi, ce qui lui valut même un rude coup d'épieu dans la cuisse.—Oui, dit en souriant mess. Yvain, je vous reconnais: vous êtes Keu d'Estrans. Il est vrai que nous eûmes alors grand peur et que je fus blessé ainsi que vous le rappelez. Nous étions chez une orgueilleuse dame qui voulait tuer tous ceux qui refusaient de partager son lit, et faisait tuer tous ceux qui l'avaient partagé. Je fis ce qu'elle demandait et, par bonheur, j'en fus quitte pour une large blessure et une grande frayeur.—C'est pour nous sauver que vous consentiez à cette cruelle épreuve.—N'en parlons plus, reprit messire Yvain, et veuillez nous dire pourquoi cette belle dame a tant de chagrin de notre délivrance.
«—Sachez donc, dit Keu d'Estrans, que je l'aime depuis mon enfance; et bien qu'elle soit de plus haut lieu que moi, j'osai la prier d'amour;—Elle répondit qu'elle neme chérissait pas moins et qu'elle voulait bien me choisir pour seigneur et mari, si je lui accordais un don. J'en pris l'engagement sur les Saints. Quand je fus investi de sa terre et que nous fûmes épousés, je lui demandai quel était ce don?—C'est, dit-elle, de ne jamais passer la porte de ce château, tant que les chevaliers du Val sans retour ne seront pas délivrés. Elle comptait ainsi me retenir à toujours auprès d'elle; et maintenant que Lancelot a fait tomber la mauvaise coutume du Val, elle pressent qu'elle perdra souvent ma compagnie. Pour moi, mon seul chagrin est la perte de Lancelot auquel je dois autant que vous. Et puisque vous voulez travailler à la délivrance de messire Gauvain, j'entends être des vôtres.» Les chevaliers le remercièrent; il envoya semondre ses vassaux, en leur annonçant qu'il avait recouvré le droit d'aller et venir. Ils arrivèrent le lendemain, et tous se mirent à la voie. Comme ils montaient, la demoiselle parut qui avait vu emmener Lancelot; elle leur apprit que Morgain consentait à laisser arriver son prisonnier devant la Tour douloureuse. Mais les serments de la rancuneuse fée ne leur inspiraient pas une grande confiance.
Pendant qu'ils cheminent, allons voir ce qui se passe dans la prison de Lancelot.
Morgain n'avait pas même attendu la fin du jour pour insister de nouveau près de son prisonnier. Elle était revenue à sa geôle. «Ne voudrez-vous donc pas, lui dit-elle, entendre à votre rançon?—Bien au contraire, dame: rien de ce que je puis faire ou donner ne me coûterait pour sortir d'ici.—Je ne puis pourtant demander moins qu'un simple anneau.—Cet anneau est la seule chose que je ne puisse donner: Vous ne l'aurez pas sans emporter le doigt qui le garde.—Ainsi, vous laisserez à d'autres l'honneur de conquérir la Tour douloureuse.—Si messire Gauvain ne me doit pas sa délivrance, vous serez à jamais blâmée d'avoir causé ma mort.
«—Mais enfin, si je vous laisse aller à la Tour douloureuse, vous engagerez-vous à me revenir, une fois la besogne achevée; et pour gage, me laisserez-vous cet anneau?—Je ferai serment de revenir, et vous n'aurez pas besoin d'autre gage.»
Morgain ne douta plus que l'anneau ne fût un don de la reine. Elle l'eût même pu reconnaître, si Lancelot lui eût permis de le regarder de près. Il était petit! et les deux figures étaient taillées sur une pierre noire.
Quand elle n'espéra plus de l'obtenir de plein gré: «Je vous laisserai donc aller, dit-elle, sans autre gage que votre parole: une fois messire Gauvain délivré, vous me reviendrez, et dès que vous en serez sommé.»
Elle fit ouvrir aussitôt la geôle, et le conduisit devant une table bien servie. Les nappes levées, il trouva son cheval ensellé. Quand il voulut prendre congé: «Beau sire, lui dit-elle, je mets sous votre garde une de mes pucelles; elle connaît bien les meilleurs et les plus courts chemins. Vous n'avez pas à perdre un instant pour arriver à la Tour douloureuse.—Grands mercis, dame! je conduirai la demoiselle aussi loin qu'elle voudra.»
Morgain parle alors à voix basse à la plus belle de ses demoiselles, et lui fait monter un palefroi; quatre valets les accompagnent, chargés d'un petit pavillon qu'ils doivent tendre quand ils auront besoin d'arrêter.
Les voilà chevauchant du même pas, Lancelot et la demoiselle, elle l'entretient et cherche par son enjouement à lui faire oublier les heures. Elle rit, conte, et çà et là glisse des penséesde plaisir et d'amour. Souvent elle baisse sa guimpe ou détache un nœud de sa robe, pour laisser voir tantôt son gracieux visage, tantôt la blancheur de son cou. Elle chante des lais bretons, des rotruenges aux gais refrains; sa voix était haute et claire, elle parlait breton aussi bien que français. Comme ils traversaient de riants ombrages: «Voyez, dit-elle, l'agréable verdure: sire chevalier, ne trouvez-vous pas qu'il y aurait honte à qui passerait seul avec une belle dame, sans faire quelque pause ici?» Lancelot répondait à peine et sans la regarder, mal satisfait de telles paroles. Et comme elle continuait: «Demoiselle, dit-il, parlez-vous sérieusement?—Oui.—En vérité, je ne croyais pas qu'une pucelle eût osé jamais dire à chevalier inconnu ce que lui-même eût rougi de lui dire.—Il peut cependant arriver qu'un chevalier beau, sage et craintif, voyageant seul avec une belle dame, n'ose la prier d'amour: alors la dame, qui devine sa pensée, peut fort bien le prévenir et lui dire ce qu'il craindrait d'avouer. S'il n'y veut entendre, j'estime que pour ce défaut de courtoisie il mérite d'être blâmé dans toutes les cours du monde. Et comme je sais que vous êtes preux et loyal autant que je suis jeune et belle, il semble à propos de nous arrêter dans ce beau lieuet de saisir l'occasion que nous offre la solitude. Si vous refusez, c'est que vous renoncez à ma compagnie, et vous me donnez le droit de dire que vous êtes un recréant[86].
«—Demoiselle, vous me suivrez tant qu'il vous plaira; mais vous n'aurez de moi rien de ce que vous demandez. Vous parlez apparemment ainsi pour m'éprouver, et je ne demande pas mieux que de continuer à vous conduire, si vous consentez à changer d'entretien.—Soit! Je resterai avec vous et je ne parlerai plus.» Et sous sa guimpe elle laisse éclater un rire moqueur de la réserve du chevalier. Après un silence assez long, elle reprend: «Dites-moi, chevalier, est-il vrai qu'au royaume de Logres la coutume soit d'accorder à toute demoiselle le service qu'elle vient à demander?—Assurément, demoiselle; mais s'il n'est pas en son pouvoir de le rendre, il n'a pas à craindre d'être blâmé.—Ne pouvez-vous donc accorder ce que je réclame de vous?—Je n'en ai le désir ni la force.—Ni la force! Ainsi vous vous avouez battu par une demoiselle.» Ces derniers mots mettent la patience de Lancelot à une rude épreuve: «Demoiselle, dit-il, je montrepour vous plus de courtoisie que vous n'en avez pour moi: toutes vos paroles me déplaisent. Pour en finir, je vous donne le choix de deux partis: vous viendrez avec moi et vous ne direz plus rien de pareil; ou vous irez seule et me laisserez suivre mon chemin.—Fort bien! mais je ne vous tiens pas quitte; vous avez promis de me conduire. Si vous ne le voulez, dites-le moi; je retournerai vers ma dame et lui annoncerai que vous avez failli à votre engagement en refusant de m'accompagner jusqu'à la fin.» Lancelot hésite un instant: les propos de la demoiselle lui causaient un mortel ennui, mais il s'était engagé à la garder. Il lui répond: «Si vous êtes vilaine envers moi, je ne vous imiterai pas. Dites ce qu'il vous plaira, je continuerai à vous conduire.»
Ainsi chevauchent-ils jusqu'aux heures de vêpres sans ouvrir la bouche, si ce n'est pour demander la voie. La demoiselle rompt encore le silence la première: «Chevalier, vous paraissez oublier qu'il serait temps de gagner un gîte.—Cela vous regarde, demoiselle, je m'en remets sur vous: c'est pour m'indiquer le meilleur chemin et pourvoir aux incidents du voyage que votre dame vous a confiée à moi; en revanche, je dois vous garder envers et contre tous.—Eh bien j'entendsvous disposer un gîte que le plus grand roi du monde trouverait à son gré.»
La nuit tombait, la lune brillait de tout son éclat. Ils traversent une grande et belle lande pour arriver dans un lieu ombragé. La demoiselle avertit les valets de déployer et tendre le pavillon qu'ils avaient emporté. Après avoir descendu la demoiselle, ils vont désarmer Lancelot; ils sortent de leurs valises des mets abondants et les posent sur la pelouse. Après avoir fait honneur au souper, Lancelot rentre dans le pavillon avec la demoiselle; il arrête ses yeux sur le lit que les valets ont dressé; il admire la richesse de la couverture et de la courte-pointe: au chevet, deux oreillers dont les taies étaient de samit richement ouvré, les franges semées de pierreries de grande vertu. À chacune des attaches de la taie brillait un bouton d'or rempli de baume délicieux, et sous les deux apparents oreillers s'en trouvaient deux autres à taies blanches; enfin, à quelque distance, un autre lit bas et peu orné.
La demoiselle s'approche de Lancelot et se dispose à le dévêtir et coucher. «Et vous, demoiselle, demande-t-il, où reposerez-vous?—Ne vous souciez de mon lit ni de mon repos; je n'en suis pas en peine.» Il se couche donc; mais comme il est inquiet de ce que peut méditer la demoiselle, il garde ses braieset sa chemise. Quand la demoiselle eut conduit les valets à l'endroit extérieur où ils doivent passer la nuit, elle revient au pavillon de Lancelot et pose à terre les deux cierges, pour que la couche de Lancelot n'en fût plus éclairée. Il ne dormait pas; il la voit ôter sa robe, ne garder que sa chemise, venir à son lit, lever les draps et se placer à ses côtés: «Eh quoi! s'écrie-t-il, a-t-on jamais vu demoiselle ou dame prendre ainsi de force un chevalier?» Et il saute hors du lit. «Ô le plus recréant des chevaliers! fait-elle; sur ma vie, vous n'eûtes jamais grain de loyauté: honteuse l'heure où vous vous êtes vanté de délivrer messire Gauvain, puisqu'il suffit d'une simple demoiselle pour vous faire quitter la place.—Dites tout ce que vous voudrez; le chevalier qui aurait droit d'accuser ma loyauté n'est pas encore né.
«—Nous verrons bien.» Elle essaie de le prendre par le nez et le manque, sa main descend sur le col de la chemise. Lancelot la saisit, pose à terre la demoiselle et l'avertit qu'il se lèvera si elle ne va reposer tranquillement dans un autre lit. «Je veux bien vous promettre une chose.—Laquelle?—Je vais vous le dire à l'oreille, peut-être on nous écoute; et si vous me refusiez, vous en auriez grande honte.» Lancelot approche alorsl'oreille de sa bouche. «Mon Dieu!» dit-elle en poussant un grand soupir, «je me sens malade;» et elle s'étend comme pâmée. Il tourne la tête pour la regarder; elle prend son temps et le baise à la bouche. Il se rejette aussitôt en arrière; peu s'en faut qu'il ne devienne furieux; il sort du pavillon, il va frotter, laver, essuyer ses lèvres, et cracher à plusieurs reprises.
Et quand il la voit revenir à lui, il saisit son épée suspendue au poteau du pavillon et jure de l'en frapper si elle ne le laisse en repos. Elle sait n'avoir rien à craindre, elle approche les bras tendus. Il s'éloigne à grands pas: «Revenez, dit-elle, chevalier couart: je renonce à vous donner la chasse. Ah! le plus déloyal des champions! Quelle honte d'avoir quitté votre lit pour moi, et d'avoir refusé le don que je vous demandais!—Dieu me garde d'une loyauté qui ferait de moi un parjure!—Ne suis-je donc pas assez belle?—Jamais assez, pour celui dont la foi est engagée.»
Alors elle se met à rire: «C'est assez, chevalier, dit-elle, vous n'avez plus à vous garder de moi. Retournez à votre lit, je ne vous y suivrai pas. Apprenez que tous les ennuis que je vous ai causés n'ont été que pour éprouver votre cœur. Je devais obéir à madame, et j'en ai grand deuil, car je crains que vous ne vouliez pas me pardonner.» Elle tombe alors aux pieds de Lancelot qui la relève et la rassure de son mieux[87].
Il revint à son lit, la demoiselle au sien, et ils dormirent tranquillement le reste de la nuit. Le lendemain, quand il fut levé, la demoiselle propose de le conduire à un ermitage voisin pour y entendre une messe du Saint-Esprit; ils s'y rendent: l'ermite offre de partager avec eux son frugal repas. Ils montent ensuite et arrivent dans une vaste lande; un agneau n'y eût pas trouvé sa pitance. La voie était coupée par une rivière transparente, rapide et profonde. «Veuillez, dit la demoiselle, regarder sous les eaux: y voyez-vous le corps d'un chevalier armé de toutes armes, et debout devant une dame?—Oui; qu'est-ce là?—Je vous le dirai:
«Ce chevalier avait tendrement aimé la dame qui est encore là près de lui et qu'on avait mariée à un baron félon et jaloux. Bien que son amour pour le chevalier eût toujours été exempt de blâme, car rien n'eût pu lui faire oublier ses devoirs de femme épousée, l'épouxen prit de l'ombrage. Il épia le chevalier, le tua en trahison et le précipita dans l'eau tout armé. Cela fait, il vint en instruire la dame qui, courant aussitôt à l'endroit où le chevalier avait été jeté, se mit à genoux, pria Notre-Seigneur de lui pardonner et lui demanda, comme récompense de la foi conjugale qu'elle avait toujours gardée, de la réunir à celui qu'elle n'avait cessé d'aimer. Alors elle se précipita, plongea jusqu'au corps du chevalier, et demeura les bras enlacés dans les siens au fond de cette eau transparente. Depuis ce jour, la terre qui appartenait au criminel époux cessa de rien produire, elle se dessécha complètement. Approchez de cette croix de pierre dressée à votre gauche.» Lancelot avance et lit:Le chevalier et son amie seront tirés de là par celui qui doit mettre à fin les aventures de la Tour douloureuse.«Bien des chevaliers errants, dit la demoiselle, ont tenté de ramener à la rive les deux amants; au lieu d'y parvenir, ils sont demeurés engloutis sous les flots. Gardez-vous de les imiter.»
Lancelot ne répond pas, mais descend de cheval, s'élance dans le courant, saisit entre ses bras le chevalier et revient le déposer sur la rive; puis il retourne dans l'eau, va prendre la dame et la ramène auprès du corps de sonamant. «En vérité, s'écrie la demoiselle émerveillée, vous n'êtes pas un homme.—Et que suis je à vos yeux, demoiselle?—Un fantôme!» Lancelot rit et demande ce qu'ils peuvent encore faire pour ces deux corps. «Nous allons passer devant leur ancien château; nous donnerons la nouvelle; on viendra les prendre et on leur accordera la sépulture chrétienne.»
Ce que la demoiselle avait prévu ne manqua pas d'arriver. Lancelot ne s'arrêta pas à recevoir les remercîments des gens du château, il poursuivit son chemin; et quand ils furent assez près de la Tour douloureuse, ils retrouvèrent le duc de Clarence, messire Yvain et tous les chevaliers nouvellement sortis du Val sans retour. Le valet de Blancastel avait rejoint le duc et venait de leur apprendre que Karadoc était sorti de son château avec deux cents chevaliers et dix mille sergents, pour attendre le roi Artus dans une gorge de la forêt qu'on appelaitle Pas félon. «La Tour, ajouta le valet, ne contenait plus qu'un petit nombre de défenseurs et pouvait être aisément conquise.» Les voilà dans l'incertitude de ce qu'ils avaient de mieux à faire. Suivront-ils les traces de Karadoc, ou profiteront-ils de son éloignement pour attaquer la Tour douloureuse? Messire Yvain et Galeschin se décidèrentà tenter la prise du château, d'autant mieux qu'ils auraient cru se parjurer en s'écartant volontairement de la quête entreprise. Mais Lancelot pensa qu'en l'absence de Karadoc il y aurait trop peu d'honneur à surprendre sa maison. «Messire Gauvain, ajouta-t-il, qui a tant de prouesse, ne voudrait pas devoir sa délivrance aux moyens que Karadoc emploie contre ses victimes. Mieux vaut tenter de joindre le ravisseur, puisque nous porterons en même temps secours à monseigneur le roi.» Le duc d'Estrans, Aiglin des Vaux et leurs compagnons suivirent Lancelot et laissèrent Galeschin et messire Yvain tenter l'attaque de la Tour douloureuse. Disons d'abord quel fut le succès de leur entreprise.
Quand ils arrivèrent devant le premier bail[88]en avant de la porte principale, ils y trouvèrent un nain qui tenait en main une épée sanglante. «Seigneurs, leur dit-il, voulez-vous entrer ici?—Oui.—Ne vous pressez pas: vous ne pouvez passer ensemble; mais pendant que l'un avancera, l'autre attendra pour le rejoindre des nouvelles de son compagnon. La coutume oblige le premier à combattre seul dix chevaliers; qui de vous tentera l'épreuve?» Les deux amis commencentà regretter de ne pas avoir suivi Lancelot; toutefois: «Advienne que pourra! dit le duc, je ne reculerai pas.
«—Nous avons, reprit le nain, une autre entrée peut-être moins dangereuse.» Messire Yvain, dans la crainte de passer pour timide aux yeux de son compagnon, s'en tient à celle-ci; Galeschin tentera l'autre passage. Pendant que le duc s'éloigne, mess. Yvain dit au nain d'aller faire ouvrir la grande porte. On lève la barre, il passe le bail, et il entend corner du haut de la grande porte. Dix chevaliers armés en gardaient l'entrée, cinq d'un côté, cinq de l'autre; tous montés sur grands chevaux, le glaive au poing, l'épée ceinte. «Seigneurs chevaliers, leur dit messire Yvain, que doit perdre celui qui resterait en votre pouvoir?—Rien que la tête.—Et s'il s'ouvre un passage?—Sire, répond un des dix, le fief que nous tenons nous oblige à garder cette porte; mais Dieu veuille que nul n'essaye plus de la franchir, comme tant d'autres qui y ont laissé la vie. Si nous vous prenons, vous aurez la tête tranchée; si vous nous outrez et, après nous, le gardien de la grande tour, le château vous sera rendu avec tous les honneurs qui en dépendent. L'épreuve est, comme vous voyez, assez rude à tenter, plus rude encore à achever.
«—Chevalier, répond messire Yvain, je ne suis pas venu jusqu'ici pour refuser de tenter l'aventure.»
Pendant que les chevaliers se disposent à le bien recevoir, il recule de quelques pas et, les yeux levés au ciel, prie Notre-Seigneur d'avoir merci de son âme; car pour le corps, il en a fait le sacrifice. Il recommande à Dieu le roi, la reine et messire Gauvain qu'il ne compte plus revoir. Puis, le glaive sous l'aisselle, il broche des éperons vers les dix chevaliers. Tous font tomber sur lui leurs glaives et l'obligent à ployer l'échine en arrière: alors ils détachent l'écu de son cou; mais le bon cheval qu'il avait conquis en délivrant Sagremor passe outre et l'emporte jusqu'au milieu de la cour, sans qu'il ait quitté les arçons.
Tout surpris de n'être pas tué, mess. Yvain reprend espoir, met la main à l'épée, revient sur les chevaliers et fait de merveilleuses armes. Mais la lutte était trop inégale: à force de le cribler de coups, les dix chevaliers l'abattent, le lient et le ramènent au milieu de la place où l'on immolait les vaincus. Alors parut la demoiselle qui avait si bien adouci les ennuis de messire Gauvain: elle fait entendre aux chevaliers que mieux valait retenir prisonnier ce chevalier qu'elle savait de la maison d'Artus. Ils écoutent ce qu'elle dit et conduisent messireYvain dans un souterrain pour y attendre ce que Karadoc en décidera.
Pendant ce temps, le duc de Clarence était à la poterne du château et passait la planche étroite jetée sur le fossé. Au delà de la poterne, deux chevaliers fondent sur lui; il se défend vaillamment, navre le premier et, tenant le second en respect, avance jusqu'au second mur, passe la seconde poterne, non sans quelque inquiétude en l'entendant refermer derrière lui. Quatre chevaliers l'assaillent en même temps et son écu est bientôt percé de part en part. Les glaives le frappent devant et derrière, et pourtant il se défend encore. Enfin il fléchit et tombe de lassitude. On le prend, on le lie; il est traîné dans le même souterrain que messire Yvain. Nous pouvons comprendre la douleur des deux amis réduits à n'attendre plus que le moment où le géant viendra leur trancher la tête!
Mais Lancelot nous réclame: nous devons laisser Galeschin et messire Yvain dans la Tour douloureuse pour retourner à lui.
Lancelot et les chevaliers du Val sans retour, en se séparant de Galeschin et de mess. Yvain, avaient été conduits par les deux demoiselles jusqu'au défilé appelé le Pas félon. L'ost du roi Artus s'y trouvait déjà aux prises avec les gens de Karadoc, et sans doute les Bretons n'auraient pu avancer plus loin, si Lancelot et ses compagnons n'étaient venus à leur aide et n'avaient attaqué l'ennemi commun d'un autre côté. Après avoir encore assez longuement combattu, Karadoc prévit qu'il ne pouvait emporter l'avantage et donna le signal de la retraite. Pour lui, il s'enfonça dans un chemin couvert et détourné qui devait le ramener à la Tour douloureuse que les Bretons n'allaient pas manquer d'assiéger.
Lancelot le vit s'éloigner et brocha des éperons sur ses traces. Il le rejoignit, et quand il fut à portée: «Lâche géant! lui cria-t-il, n'aurais-tu pas le cœur d'attendre un seul chevalier?» Karadoc était alors à l'entrée d'un vallon profond: il se retourne et, n'apercevant qu'un seul adversaire, il s'arrête et l'attend l'épée levée. Bientôt s'échangent entreeux les grands coups sur la tête, les bras et les épaules. Le sang vermeil rougissait déjà les mailles de leurs blancs hauberts; mais Karadoc craint de ne pouvoir regagner à temps la Douloureuse tour, il tourne son cheval et laisse Lancelot le poursuivre. En approchant de son château, il entend un grand bruit d'armes: c'est l'ost des Bretons poursuivant de près ceux qui avaient cessé de leur disputer l'entrée du Pas félon, et qui fuyaient maintenant en désordre. Il n'en a que plus de hâte de rentrer, et la gaite qui du haut des murs le voit approcher, fait abaisser le pont pour lui laisser le passage libre.
Mais Lancelot le serrait vivement et ne cessait de le frapper de sa bonne épée. Pour se garantir, le géant fait couler son écu sur son dos. Lancelot, désolé de le voir au moment de franchir le pont, approche assez de lui pour saisir à deux mains l'écu. Il espérait le faire lâcher; Karadoc, en le retenant, est renversé sur son arçon de derrière et forcé de quitter les guiches qui restent avec l'écu aux mains de Lancelot. Lancelot s'en débarrasse et avance sur le pont avec Karadoc, auquel il ne permet pas de se redresser. Puis il se lève sur sa selle, passe sur le cou de son cheval et de ses deux mains va saisir Karadoc à la gorge. Le géant se débat sous la rude étreinte et parvientà faire tomber à terre Lancelot entre les deux chevaux: mais notre chevalier n'a pas lâché le bras gauche et, grâce à cet appui, il remonte, non plus sur son cheval mais sur l'autre croupe, où il se maintient en passant les bras autour des flancs de Karadoc. Ainsi le cheval les emporte tous deux au delà des trois portes d'enceinte, sans que Lancelot ait à craindre les chevaliers qui les gardaient; car ils avaient tous couru sur les premières murailles pour les défendre contre l'armée d'Artus.
Arrivés à l'entrée de la Tour douloureuse, le géant, ne pouvant se délivrer de l'étreinte de Lancelot, fait un grand mouvement et tombe avec lui sur la grève. Ils sont tous deux meurtris, mais Karadoc plus encore que Lancelot, en raison de sa pesanteur. Ils restent d'abord étourdis de la chute: Lancelot se relève le premier; quand il a dressé son épée, il trouve le géant déjà préparé à le recevoir. Karadoc n'a plus son écu, il soutient pourtant l'attaque sans trop de désavantage. Les deux hauberts sont démaillés, les deux heaumes sont fendus, entr'ouverts, inondés de sang; et cependant ils ne semblent pas découragés ni disposés à demander merci.
Nous avons déjà parlé de la demoiselle que Karadoc avait enlevée à un chevalier qu'elle aimait et qu'il avait mis à mort. Elle en conservaitun furieux ressentiment, mais le géant avait conçu pour la pucelle une passion tellement aveugle qu'il ne pouvait plus rien lui cacher de ce qu'il aurait eu le plus grand intérêt de tenir secret. Or, sa mère, la vieille magicienne, avait conjuré pour lui une épée qui devait seule avoir la vertu de lui donner le coup mortel; et, pour son malheur, Karadoc en avait confié la garde à la discrétion de sa plus cruelle ennemie. D'une fenêtre de la tour, la pucelle suivait avec intérêt la lutte terrible de Karadoc contre celui qu'elle croyait le duc de Clarence. Le géant, tout affaibli qu'il était, cherchait à saisir son adversaire pour l'étouffer entre ses bras; mais Lancelot devinait son intention et se gardait bien de lui donner prise. Enfin, non moins accablé de lassitude, il avait laissé le géant approcher des degrés de la tour et ramper sur le dos pour arriver aux dernières marches. En le voyant prêt de rentrer dans la tour, Lancelot veut lui asséner un dernier coup d'épée; mais la lame tourne, va frapper la pierre du degré et vole en éclats. Heureusement, Karadoc n'avait plus la force de profiter de cet accident. Pour la demoiselle, effrayée du danger que courait celui pour lequel elle faisait des vœux, elle va chercher l'épée fée, la fait briller aux yeux de Lancelot, et quand elle est bien certaine d'avoir été comprise, elle la dépose surla haute marche du degré. Lancelot va la prendre, et retenant le géant sur le seuil de l'entrée, fait voler à terre le poing qui tenait l'épée. Karadoc pousse un horrible cri qui retentit au loin: les hommes d'armes, qui sur les murs du château résistaient aux Bretons, veulent répondre à cette espèce d'appel; mais la demoiselle avait eu le temps de refermer les portes derrière eux, si bien que nul ne put arriver à temps et lui venir en aide.
Karadoc, en reconnaissant l'épée enchantée aux mains de Lancelot, comprit que sa dernière heure était venue. «Ah Dieu! s'écria-t-il, devais-je être trahi par celle que j'aimais plus que moi-même!» Cependant, pour essayer de retarder l'instant de sa mort, il rassemble ses forces et s'enfuit jusqu'à l'entrée d'une porte secrète à lui connue, laquelle donnait sur un fossé de deux toises de profondeur. Dans ce fossé était l'entrée de la chartre où se trouvait mess. Gauvain. Au risque de se briser le cou, et dans l'espoir de vivre assez pour immoler son prisonnier, il se laisse tomber dans la fosse, et malgré la douleur qu'il ressent de sa chute et de ses nombreuses blessures, la rage lui donne une dernière énergie; il tâtonne, touche la porte de la chartre, prend à sa ceinture, de la main qui lui reste, les clefs qu'il ne quittait jamais, et ouvre le cachot. Mais aumême moment il sent tomber sur ses épaules Lancelot, qui, après s'être recommandé à Dieu, n'a pas voulu le laisser échapper. Il jette un sourd gémissement, Lancelot lui arrache le heaume, abat sa ventaille et lui tranche la tête. Comme il poussait le cadavre à l'entrée de la chartre entr'ouverte, il entend une voix plaintive: «Qui est là? demande Lancelot.—Un malheureux bien digne de pitié.» À cette voix il reconnaît le neveu du roi. «Cher seigneur et compain, s'écrie-t-il, comment vous est-il?—Je vis encore: mais pourquoi m'appelez-vous seigneur et compain?—C'est que je suis Lancelot.—Ah! j'aurais dû le deviner: quel autre pouvait arriver jusqu'à moi! La Table ronde peut se vanter de posséder en vous la réunion de toutes les prouesses.»
Pendant cette heureuse reconnaissance, la demoiselle de la Tour faisait apporter et glisser dans la fosse une échelle et avertissait Lancelot de s'en servir. Il remonte donc et rejette l'échelle par la lucarne à messire Gauvain qui remonte à son tour. À la voix, messire Gauvain avait reconnu la demoiselle qui l'avait secouru: il va d'abord embrasser ses genoux. Elle fait apporter des armes pour l'en revêtir elle-même. Lancelot, pendant ce temps, allait montrer la tête de Karadoc aux chevaliers et autres défenseurs du château. Quand ilsne peuvent plus douter de la mort de leur seigneur, ils s'humilient et se mettent en la merci du vainqueur. Lancelot les reçoit avec bonté et se fait aussitôt conduire à la prison de messire Yvain et du duc de Clarence. Les deux chevaliers ne peuvent, en le revoyant, se défendre d'un peu de honte; mais leur délivrance et celle de messire Gauvain les décide aisément à prendre part à la commune allégresse.
Lancelot ayant fait ouvrir la porte du château va trouver le roi Artus qui avait pris hôtel dans le bourg. Il lui présente d'abord mess. Gauvain, puis il découvre la tête de l'odieux Karadoc. Viennent ensuite mess. Yvain, Galeschin, Keu d'Estrans et tous les chevaliers sortis du Val des faux amants. Dieu sait combien on s'émerveilla des nouvelles prouesses de Lancelot, et si Galehaut, Lionel, Bohor, la demoiselle de la Tour douloureuse et la demoiselle de Morgain furent transportés de joie et chantèrent les louanges du meilleur des bons. Après avoir raconté les différents incidents de leur quête commune, Lancelot pria le roi d'accorder un don à la demoiselle qui avait si bien mérité de mess. Gauvain et de lui-même. «Sans elle, dit-il, nous n'aurions pas mis à fin l'aventure; veuillez l'investir du château dans lequel elle fut si longtemps retenue.» Le roi l'accorda de grandcœur; et cette nuit-là même, Melian le Gai, qui depuis longtemps avait convoité la possession du château de son ennemi mortel, demanda et obtint la main de la demoiselle. À partir de ce moment, la Tour douloureuse ne fut plus appelée que leChâteau de la belle prise.
Comme le roi Artus, après avoir soupé, pensait à se mettre au lit, la demoiselle de Morgain tira Lancelot à part et lui dit: «Sire chevalier, je vous rappelle votre promesse envers ma dame.» Il écoute avec tristesse et répond sans hésiter qu'il ne se parjurera pas. «Je retournerai au point du jour, si vous n'aimez mieux que je parte cette nuit même.—Vous savez les conventions; vous devez partir aussitôt que vous en êtes requis.» Il ne répond pas, entre dans la chambre où la demoiselle de la Tour avait déposé ses armes, et prie celle-ci de faire approcher le meilleur cheval des étables; voulant, dit-il, faire un tour dans la forêt. Dès qu'il fut sorti, il chargea la demoiselle de Morgain d'aller prier mess. Gauvain de venir secrètement le trouver.
Messire Gauvain arrive. «Sire, lui dit Lancelot, je suis contraint, pour acquitter un engagement, de me séparer de vous, et je ne dois dire à personne, même à vous que j'aime autant qu'on peut aimer chevalier, oùje vais et qui me fait partir. J'espère ne pas demeurer longtemps: mais je vous prie de n'avertir le roi ni Galehaut de mon départ, avant que je ne sois éloigné.—Ah! Lancelot! dit mess. Gauvain, si vous avez à courir un danger, laissez-moi le partager.—Non, je n'ai rien à craindre et je m'en vais en lieu sûr. À Dieu soyez recommandé!» Cela dit, il s'en va rejoindre la demoiselle et les sergents de Morgain qui emportent le riche pavillon. Laissons-le tristement regagner sa prison, et revenons au roi Artus et à Galehaut, auxquels messire Gauvain apprend le lendemain le départ inattendu de Lancelot. Ils en ressentent un vif chagrin: Galehaut surtout ne pouvait comprendre que son ami eût confié à un autre que lui ce qu'il avait en pensée. De là, une profonde mélancolie qui ne le quitta plus jusqu'à sa mort. Rien n'aurait pu distraire la cour du roi de la nouvelle inquiétude causée par l'éloignement du vainqueur de la Tour douloureuse, sans le fâcheux incident dont il nous faut maintenant parler.