I
Oui, nobles cœurs, vous comprenez ces choses, et, je l’espère, vous les aimez. Vous voulez la justice, et vous sentez que vous pourrez aimer votre devoir dans cette lutte héroïque qui est la marche de l’humanité vers son but. Vous comprenez ce qu’il y a d’honneur et de vraie gloire à marcher parmi les premiers et à conduire les autres avec courage vers la terre à venir d’un siècle meilleur et plus heureux.
Peut-être même avez-vous dans le cœur un de ces impétueux courages, capables de tout oser et de tout sacrifier pour renverser l’obstacle et parvenir au but.
Dans ce cas, il est une vertu qu’il faut joindre au zèle de la justice : c’est la sagesse.
Si vous voulez par vos efforts, devenir un soldat du progrès, un ouvrier de la justice, il faut au désintéressement et au courage, qui est la première condition, unir cette sagesse paisible et lumineuse qui voit clairement l’œuvre et le but, qui ne produit que des efforts vrais, ne s’agite pas dans la violence, et n’arrache pas le blé pour arracher l’ivraie.
Parlons plus clairement. Si vous voulez aujourd’hui travailler au bien des hommes, il vous faut renoncer d’abord à la grande maladie mentale de notre époque, savoir : la manie aveugle et farouche qui renverse et qui brise.
Tout briser pour tout reconstruire sur un plan tout nouveau, tel est, au milieu de nous, depuis bientôt un siècle, le risible, cruel et criminel effort du zèle ignorant et farouche de la grande foule des insensés.
Si vous ne savez pas vous dégager absolument de cette folie stupide, vous pouvez beaucoup pour le mal, mais vous êtes impuissant pour le bien. Vous n’essuierez pas une seule larme, vous en ferez couler beaucoup.
II
Ami, quand j’étais jeune et ignorant, mais déjà décidé à travailler pour la justice, j’ai eu d’abord aussi ce zèle amer, sombre et stérile, qui veut tout arracher et qui blasphème le bien présent, faute d’en comprendre la grandeur.
Écoutez : voici un mystère que j’ai bien longtemps ignoré, aveuglé que j’étais par la folie du siècle. Ce beau mystère, je n’en vois la splendide clarté, je vous l’avoue, que depuis peu de jours.
Le voici : c’est qu’en toutes choses, Dieu a beaucoup plus fait pour nous que nous ne le savons.
Nous sommes plus près de tous les biens que nous ne pouvons le soupçonner ! Nous ne sommes séparés du ciel et de la terre promise que par un obstacle moral que la liberté peut briser.
Tout est donné, mais l’homme ne sait pas encore prendre.
Notre aveugle ignorance, notre tristesse ingrate ne savent pas voir que, dans tous les ordres de choses, même dans l’ordre social, Dieu nous donne tout.
« Si vous saviez le don de Dieu[51]! » dit l’Évangile : parole universelle, vraie toujours et partout.
[51]Si scires donum Dei. (Joan.,IV, 10.)
[51]Si scires donum Dei. (Joan.,IV, 10.)
« Cette terre est sainte, » s’écrie le patriarche dans sa vision, « et moi, je l’ignorais[52]! » Oui, nous ignorons presque tous ce qu’il y a de saint et de sacré dans le monde présent tel qu’il est.
[52]Locus iste sanctus est, et ego nesciebam.(Gen.,XXVIII, 16.)
[52]Locus iste sanctus est, et ego nesciebam.(Gen.,XXVIII, 16.)
La vie des hommes sur terre n’est pas plus livrée au hasard que celle de la nature, ou que la vie des astres.
La bonté de Dieu donne tout germe, et ses saintes lois providentielles travaillent à tout développer.
Que manque-t-il donc ? où est le mal ? où est l’obstacle ? Le voici : c’est notre aveuglement et notre iniquité ! l’aveugle iniquité ! Il n’y a que cet obstacle unique, que ce seul ennemi à combattre pour que tout bien se développe.
Tout le travail humain se résume dans cette divine et merveilleuse parole : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît. »
Oui, tout le reste sera donné, ou plutôt tout n’est-il pas déjà donné ?
III
Ah ! si vous saviez le don de Dieu ! La grâce de Dieu est donnée à tous, dès l’origine. Dieu verse son soleil et sa rosée, dit l’Évangile, sur les méchants comme sur les bons. Otez l’obstacle de l’injustice, et l’esprit de Dieu remplit l’âme.
Ce que le dogme enseigne de la grâce et de l’esprit de Dieu est vrai de toutes les sources de la vie.
Le pain du corps nous est donné. La chaleur est donnée à nos membres, la lumière à nos yeux. Les germes sont donnés à profusion au vaste sein de la nourrice du genre humain. L’eau, l’électricité, la lumière, la chaleur, la fécondité lui sont versés à flots.
Le lait maternel est donné aux lèvres de l’enfant, dès qu’il peut l’attirer et le prendre ; et quand il ne pouvait rien prendre, le sang lui-même était donné, le sang providentiel et maternel coulait en lui sans lui.
Et, quant à la lumière de la raison, elle illumine tout homme venant en ce monde. La vérité aussi nous est donnée ; la certitude nous est inoculée ; mais l’inquiétude ingrate et sophistique de nos esprits s’en dégage et s’échappe ; et la réflexion maladroits et défiante, par je ne sais quel aveugle effort, parvient au doute et à l’erreur[53].
[53]Les anges des petits enfants, dit l’Évangile, voient sans cesse la face du Père qui est au ciel. N’est-ce pas dire qu’un lien de lumière rattache à Dieu toutes les âmes innocentes ? Et quand Jésus-Christ parle de ces petits qui croient en lui, ne semble-t-il pas nous apprendre que les âmes innocentes des enfants, comme elles ont la raison implicite, ont aussi la foi implicite et le germe de l’éternelle lumière ?
[53]Les anges des petits enfants, dit l’Évangile, voient sans cesse la face du Père qui est au ciel. N’est-ce pas dire qu’un lien de lumière rattache à Dieu toutes les âmes innocentes ? Et quand Jésus-Christ parle de ces petits qui croient en lui, ne semble-t-il pas nous apprendre que les âmes innocentes des enfants, comme elles ont la raison implicite, ont aussi la foi implicite et le germe de l’éternelle lumière ?
Pourquoi Dieu n’aurait-il pas fait pour le cœur et pour l’esprit de l’homme ce qu’il a fait manifestement pour son corps ?
La vraie sagesse est donnée dans ses bases nécessaires ; et les sophistes qui cherchent à créer le commencement de la sagesse sont d’inintelligents ingrats.
La vraie religion est donnée, et, s’il est évident que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu, j’en conclus que la parole de Dieu est au milieu de nous, aussi bien que le pain : je dis qu’elle couve le monde, et qu’elle atteint, explicitement ou implicitement, tous les hommes. La religion est vraie. Il n’y a qu’une seule religion. C’est celle qui est entière, universelle, de tous les temps et de tous les lieux. Oui, la vraie religion est au milieu de nous, richement répandue, comme les bienfaits de la nature. Oui, Dieu même s’est donné. Oui, le céleste idéal, le bien suprême qu’appelle tout cœur et que rêve tout esprit, c’est-à-dire Dieu, Dieu s’offre à nous, s’incarne, s’unit à l’âme et à l’esprit, s’unit à l’homme entier, se donne à respirer comme l’air[54], se distribue en nourriture et en breuvage : sang immortel de la vie à venir, qui, dans cette vie terrestre, pénètre en nous sans nous, — comme dans la vie préparatoire, antérieure à notre naissance, le sang providentiel et maternel entrait en nous sans nous.
[54]Spiritus oris nostri Christus.
[54]Spiritus oris nostri Christus.
Et, de nos jours surtout, les biens nous sont donnés jusque dans les détails du luxe. Sans parler des merveilles et des beautés de l’art, la vraie science aujourd’hui est à nous. D’immenses régions de vérités merveilleuses et fécondes sont accessibles à tous. L’immense domaine des sciences mathématiques offre à l’esprit humain un monde indéfini d’affirmations, applicables à la domination de la nature. La forme du ciel visible est connue dans le détail de ses mouvements et dans le principe de ses lois. On calcule la distance des astres : on sait leur poids. Puis enfin viennent les merveilles contemporaines des applications de la science, et, avant tout, l’espace vaincu par l’homme, et le genre humain ramené à n’avoir plus qu’une seule demeure, où bientôt tous les hommes pourront s’entendre comme dans une assemblée.
IV
Et, après tout cela, les amis de l’humanité, les cœurs altérés de justice, ceux qui contemplent la charité humaine, et qui, comme Jésus-Christ lui-même, pleurent à la vue de ses souffrances, ces âmes généreuses, lumineuses entre toutes, ne soupçonneraient pas que là aussi, je veux dire dans l’ordre social, d’innombrables biens sont donnés, et que de puissantes et saintes lois vivent et travaillent pour le riche développement de ces biens ! Ils ne soupçonneraient pas que le mal, que l’obstacle, c’est notre aveugle ingratitude qui ne voit pas les biens, n’en comprend pas les germes, et foule aux pieds les lois ! Ils n’auraient pas la joie de découvrir que notre tâche est simple : anéantir l’obstacle de l’injustice, c’est-à-dire pratiquer simplement, d’homme à homme, de peuple à peuple, de gouvernant à gouverné, les grandes lois morales nécessaires, éternellement connues, sensibles à toute conscience, visibles à toute raison ! Ils ne comprendraient pas enfin qu’en cherchant la justice toute seule, tout est donné ou vous sera donné !
O ami ! entendez donc bien, avec la sainte et pleine logique du cœur, avec la sainte raison de la nature non mutilée, que, puisque vous avez trouvé dans ce monde, en y venant, cette merveilleuse création de Dieu, la famille, et, par l’amour paternel et la providence maternelle, la vie donnée à ce qui n’était pas, entretenue et suppléée en ce qui ne pouvait pas, par cela seul il est certain qu’il y a une éternelle et toute-puissante paternité, pour tous les hommes unis, aussi bien que pour l’homme isolé.
Il y a une paternité, une famille, une patrie invisible qui veille sur nous, nous, c’est-à-dire toute l’humanité ; famille qui d’abord nous donne tout, sans nous, et qui développe tout ensuite, avec nous et par nous, si nous n’y mettons pas d’obstacle et si nous voulons travailler.
V
Espérons, ô mon frère, que cette sérénité de regard qui voit ces choses va se joindre à votre zèle et à votre courage. L’homme et le monde, en s’élevant, marchent de la terreur à la confiance, en même temps que de l’aveuglement à la lumière. La lumière montre la beauté des choses que cachaient les ténèbres. Un des vices trop peu remarqués de la nature humaine, c’est l’esprit de blasphème, cet esprit qui dénigre, qui voit noir et qui parle noir. « Si vous avez la vie nouvelle, dit saint Paul aux chrétiens, déposez l’aigre levain de la vieille forme : colère, indignation, malignité, blasphème. » Oui, à mesure que l’homme se renouvelle en Dieu, le blasphème cesse et la reconnaissance vient avec la lumière. L’homme cesse de voir en noir ce jardin de la terre, de blasphémer la vie et son auteur. Peu à peu il découvre l’immense beauté des choses, et dans les biens présents la magnificence des promesses. Gardons-nous de nos impatiences idéales vers la perfection absolue, et du mépris des biens présents et relatifs. Que d’hommes se tuent corporellement par la recherche d’une santé parfaite, par le mépris et par la stagnation des forces suffisantes qu’ils ont, mais qu’ils n’emploient pas ! Et, dans la vie des âmes, que d’âmes, au moment où Dieu les inspire, s’éloignent de Dieu, par je ne sais quelle froideur chagrine, sous prétexte d’indignité, en attendant un temps meilleur ! Et quand on a perdu, dans l’ingrate inertie, ses forces d’âme ou de corps, on sent qu’alors, avant cette perte, on possédait la vie assez pour conquérir la vie plus abondante. Quant à moi, je sais, par une longue expérience, qu’un des plus grands obstacles de ma vie a été l’ignorance et le dédain du bien présent. On attend un présent meilleur pour l’exploiter, et ce présent meilleur ne peut venir que du présent réel et actuel que l’on délaisse et que l’on détruit. Et les méchants, par leur noir et sinistre esprit, et les bons, par leur impatience exaltée ou par leur inquiétude ingrate, conspirent dans ce dédain.
La vraie sagesse, dans la sérénité, voit autrement. Elle voit dans l’homme et dans le monde trois choses : des germes magnifiques, des lois qui développent les germes, et l’obstacle moral qui les arrête. Elle voit que, en tout, l’état du monde, des peuples et de chaque homme, d’ordinaire, est tout ce que comporte la vie morale qu’on a. Vous parlez d’esclavage ! Êtes-vous capables de liberté ? Soyez capables de liberté, et dites : Que la liberté soit ; la liberté sera, et tout le reste ainsi.
Il n’y a donc pas lieu à la sombre violence qui brise et tue pour arriver à vivifier. Il n’y a pas lieu à détruire la société contemporaine pour la refaire sur un plan meilleur. Il n’y a pas lieu à ces risibles et impuissants efforts de génie fou, d’héroïsme effaré qu’on dépense à créer l’organisation sociale véritable. L’organisation sociale véritable, ô mon frère, bien avant que vous fussiez né, est, depuis l’origine, créée de Dieu et donnée de Dieu dans ses bases essentielles et dans les lois qui la développent ; tout aussi bien que l’organisation de votre corps était créée de Dieu, dans le sein maternel, bien avant qu’il vous fût possible de le savoir et de le vouloir.
Encore une fois, comprenez-le. Ce qui se fait en nous et dans le monde, sans nous ou malgré nous, par la bonté de Dieu et par ses lois providentielles, est toujours beaucoup plus de la moitié de l’œuvre. Nous, nous avons à saisir, à comprendre, à suivre, à obéir et à continuer. Mais surtout, — là est notre grandeur et notre royauté, — nous avons à connaître et à vaincre, par la raison et par la liberté, et par d’héroïques entreprises, quand il le faut, l’obstacle, l’obstacle moral, qui s’interpose entre l’homme et les dons de Dieu.
Donc la morale, la morale absolue, nécessaire, évidente, la justice, en un mot ; voilà, dans tous les ordres de choses, la sainte et simple condition de tout progrès et de tout bien.