DERNIER LIVRELES APHORISMESDELA SCIENCE DU DEVOIR

Courage ! oui, l’esprit humain marche, et en ce siècle même, il développe une science qui aura sur le monde plus d’influence que n’en a eu, depuis deux siècles, la science des forces de la nature.

Cette science, c’est la science du Devoir.

J’entends par là qu’en ce siècle-ci l’Histoire, la Politique, la Science économique, le Droit, et tout l’ensemble des sciences sociales, se rattachant décidément à l’éternelle justice, tendent à s’unir en une science supérieure, qui sera la science du Devoir.

Et cette grande science, la plus féconde de toutes, démontrera en toute lumière, développera, dans le détail des précisions et des applications, la riche beauté de l’inspiration primitive des consciences, et la divine fécondité des préceptes et des conseils de Jésus-Christ et de l’Église.

La conscience est donnée à tous, en tous temps, en tous lieux, et elle suffit. Chacun sera jugé sur ce qui lui aura été donné. Mais l’homme juste doit travailler, chaque jour, à éclairer sa conscience par la science, et la science doit, par l’effort de la raison et de la liberté, se développer de siècle en siècle.

Le principe de la science est simple : comme en astronomie, l’attraction et sa loi. Mais ses applications constituent la plus variée et la plus étendue des sciences.

Ce principe simple qui est dans la science du Devoir ce qu’est en astronomie l’attraction, on le peut énoncer ainsi :Assistance due par tout être à tout être.

Assistance due par tout être à tout être ! C’est une autre manière de dire, comme saint Paul : « Toute la loi est dans un seul mot : Tu aimeras ton prochain comme toi-même[55]. » C’est une autre manière de dire : « Faites à autrui ce que vous voudriez qu’on vous fît[56]. » Voilà le principe du Devoir.

[55]Omnis lex in uno sermone impletur : diliges proximum tuum sicut te ipsum.(Galat.,V, 14.)

[55]Omnis lex in uno sermone impletur : diliges proximum tuum sicut te ipsum.(Galat.,V, 14.)

[56]Omnia quæcumque vultis ut faciant vobis homines, et vos facite illis. Hæc est enim lex et prophetæ.(Matth.,VII, 12.)

[56]Omnia quæcumque vultis ut faciant vobis homines, et vos facite illis. Hæc est enim lex et prophetæ.(Matth.,VII, 12.)

Et je laisse à dessein, dans la formule, le motêtreau lieu du mothomme, moins général. Cette étendue sans bornes de l’objet du devoir me rappelle la parole du Seigneur : « Allez dans l’univers entier, et portez à toute créature la bonne nouvelle[57]! » C’est qu’en effet, le devoir ne va pas seulement de l’homme à l’homme, mais bien aussi à toute la création, à tout être, sans exception.

[57]Euntes in mundum universum, prædicate Evangelium omni creaturæ.(Marc,XVI, 16.)

[57]Euntes in mundum universum, prædicate Evangelium omni creaturæ.(Marc,XVI, 16.)

Le devoir, c’est d’aller au but et d’y mener toute la création. Et nous devons aller au but, qui est l’union des êtres entre eux et avec Dieu, « de toute notre âme et de tout notre cœur, de tout notre esprit et de toutes nos forces[58]. »

[58]Diliges Dominum Deum tuum, ex toto corde tuo, et in tota anima tua, et in tota mente tua.(Deut.,VI, 5. — Matth.,XX, 37. — Marc,XII, 30. — Luc,X, 27.)

[58]Diliges Dominum Deum tuum, ex toto corde tuo, et in tota anima tua, et in tota mente tua.(Deut.,VI, 5. — Matth.,XX, 37. — Marc,XII, 30. — Luc,X, 27.)

Et je médite avec bonheur l’universalité sans restriction de la formule : « par tout être à tout être. » Je me souviens de l’insistance avec laquelle saint Paul demande avant tout aux chrétiens d’assister et de porter par l’âme et l’incessante prière «TOUS LES HOMMES; car Dieu veut sauverTOUS LES HOMMES, car le Christ s’est donnéPOUR TOUS[59]. »

[59]I Timoth.,II.

[59]I Timoth.,II.

Et ce principe de l’universalité du devoir et de son objet rentre encore dans cette sublime parole : « Chrétiens, vous rendrez compte, non pas seulement de vous-mêmes, mais bien du monde entier[60]. »

[60]Non de vestra tantum salute, sed de universo orbe vobis ratio reddenda est.(Saint Chrysostome.)

[60]Non de vestra tantum salute, sed de universo orbe vobis ratio reddenda est.(Saint Chrysostome.)

L’universalité absolue du devoir à l’égard de tout le genre humain, voilà ce qu’il convient plus que jamais, aujourd’hui que le globe est ramené à l’unité, d’inculquer par l’éducation à tout homme venant en ce monde. Pourquoi ? parce que cette vue sublime est propre à décupler dans tous les cœurs l’enthousiasme et l’effort. Pourquoi encore ? Parce qu’il est plus facile de mettre en ordre le monde entier qu’un seul État ou une seule ville. Les nations ne se sauveront point isolées, non plus que les individus. En ce siècle, c’estun mouvement de totalitéque Dieu demande au genre humain. Et je répète avec une joie profonde que cette belle science du Devoir, nécessaire à ce grand mouvement, Dieu veut, aujourd’hui, la donner à l’Europe dans le détail de ses applications. Cette science n’était encore que dans sa tige, maintenant voici les rameaux et les fruits. Notre Maître disait : « Si vous conservez ma parole, vous connaîtrez la vérité. » Oui, la parole évangélique, vérité implicite complète, conservée dans le monde chrétien, a fructifié ; et nous arrivons aujourd’hui à la lumière visible, à la connaissance scientifique d’une partie de cette vérité.

Dans ce chapitre intituléAphorismes de la science du Devoir, je veux essayer d’énoncer en résumés succincts, mais non pas secs, les résultats scientifiques principaux auxquels, dans l’ordre moral, l’esprit public des peuples européens parvient ou sera parvenu, j’espère, avant un siècle.

I

Voici donc le principe simple de la science de Devoir :Assistance due par tout être à tout être.

II

L’accomplissement du Devoir, dans le sens plein du mot, c’est l’effort de l’homme tout entier pour porter toute la création à son but.

III

L’effort de l’homme entier, l’acte de l’âme totale, en style évangélique, qui est le style de Dieu, se nommeAMOUR. C’est pourquoi il est dit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu — qui est le but et la fin des êtres — de toute ton âme, de tout ton cœur, de tout ton esprit et de toutes tes forces. » L’acte d’amour, l’effort pour assister, c’est l’opération générale de l’âme dans la lumière et dans la liberté. Amour n’est pas passion, mais acte d’âme.

IV

L’amour, comme le pose la divine formule, doit êtrel’amour du prochain, c’est-à-dire que l’effort pour assister tout être doit suivre la hiérarchie des devoirs. La règle donc, c’est d’allerau plus près; d’aimer dans la proximité, comme l’attraction attire sous la loi des distances. Mais entendez-le bien.

V

L’homme se doit au prochain d’abord. Mais qui est mon prochain ? demandait-on au Christ. Et le Christ répondait que le prochain, c’est l’homme que vous trouvez blessé sur le chemin.

VI

Mais la règle d’aimer le prochain est absolue dans son énoncé et métaphysiquement rigoureuse. L’effort pour assister ou pour aimer est véritablement réglé par la loi de proximité ; proximité non pas physique, mais morale et métaphysique. D’après cette règle, l’amour bien ordonné commence par Dieu, qui m’est plus intime que moi-même ; puis il descend à moi, qui suis d’abord responsable de moi ; puis ensuite il s’étend au prochain qui me touche, et puis à la patrie et puis au genre humain.

VII

Oui certes, le premier de tous nos devoirs, c’est d’aimer Dieu par-dessus toutes choses. Oui :servir Dieu, le mot est bon. Je dirai mêmeassister Dieu: car le Verbe incarné nous dit : « C’est moi-même que vous assistez. »Et mihi fecistis.Assister Dieu ! c’est le mot de saint Paul. « Nous aidons Dieu ! »Dei adjutores sumus.Oui, aider Dieu, c’est-à-dire lui ouvrir les âmes, la mienne d’abord, et puis les autres ; le faire entrer dans tous les êtres que lui ferme la perversité, l’assister et l’aider pour qu’il vienne à son but et y mène toute la création, afin que lui, bonté suprême, vérité absolue, beauté, félicité, amour, soit tout en tous.

VIII

Oui, je l’assiste ainsi et je le sers, lui, source de tous les biens, en m’efforçant incessamment de le connaître et de l’aimer, et d’être à lui et avec lui de tout mon cœur, de toute mon âme, de toutes mes forces et de tout mon esprit.

IX

Et cela même, si je sais l’accomplir, opère tout mon Devoir envers moi-même et toute l’assistance que je dois à tout mon être. Car ne cessant, par l’amour et l’effort, de puiser en Dieu, comme fait le nouveau-né attaché au sein maternel, je puise la vie dans la source infinie, et je la fais descendre dans toutes mes forces et toutes mes facultés. Je fais descendre la vie de Dieu dans mon cœur, et puis dans mon esprit, et enfin dans mon corps.

X

Et ce n’est pas en vain que l’Évangile nous dit que les deux grands préceptesaimer Dieuetaimer son prochainsont semblables et ne font qu’un. C’est qu’en effet l’amour de Dieu donne l’amour du prochain, et le service de Dieu sert le prochain. Car que puise-t-on en Dieu par l’acte d’âme, sinon la foi et la lumière, la liberté, l’amour ? Or, ce sont là les forces qui bénissent la terre, qui nous rendent riches pour assister le genre humain, clairvoyants, résolus, pour pousser le monde à son but.

XI

Celui donc qui remplit le premier devoir, qui puise en Dieu la foi, la certitude, la lumière et la liberté, celui-là veut et opère le devoir tout entier, car il veut et opère l’assistance de tout son être à tous les êtres.

XII

Ainsi mon premier devoir, mon devoir envers Dieu, implique, s’il est rempli, l’accomplissement de mon devoir envers moi-même et envers les autres ; car si je suis le coopérateur de Dieu dans sa volonté très certaine de me conduire au but, c’est moi-même que j’ai assisté. Et si la vie de Dieu réside en moi, c’est-à-dire si j’ai pu acquérir la justice, il est visible encore que j’ai travaillé pour autrui.

Ainsi les trois devoirs sont identiques. Distinguons, cependant, afin d’arriver au détail.


Back to IndexNext