I
Je vous le dis solennellement : voici le fond des choses, voici toute la perfection de la vie. C’est l’Évangile qui parle :
« Je ne suis pas seul ; mon Père est en moi. — Mon Père agit incessamment, et moi j’agis incessamment. Et ce que je vois dans mon Père, je le fais. »
Ainsi parle celui qui est l’Homme-Dieu.
II
Et moi aussi, moi le dernier des hommes, je porte en moi mon Père, mon créateur, la source éternelle de ma vie. Mon Père ne cesse d’opérer en moi, et de m’exciter vers le but, par de continuelles inspirations et impulsions. Le désir nécessaire du bonheur et la perpétuelle inquiétude de toute âme sont les effets de l’incessante opération. C’est à moi de sentir, de comprendre ce que veut opérer le Père, et d’agir sous l’action, avec raison et liberté.
III
Dieu qui nous porte, qui est en nous, qui est notre principe et notre source, prépare, commence nos actes et nos pensées. Il vit d’avance, en lui, éternellement, ce qu’il nous veut faire vivre dans le temps. L’idée qu’il a de nous, son éternelle volonté sur nous, constituent notre histoire idéale, le grand poème possible de notre vie. Ce beau poème, notre Père plein d’amour ne cesse pas de nous l’inspirer dans le profond désir de l’âme, dans la conscience, dans la lumière de la raison qui éclaire tout homme en ce monde. Il y a là une immobile et simple et infinie activité providentielle, qui contient et opère en elle éternellement tout le détail possible de nos actes et de nos mouvements. Il faut que notre vie, développée dans le temps et l’espace, soit l’image de cet infini.
IV
Je supplie Dieu d’ouvrir les yeux à tous les hommes qui pensent, afin qu’ils se liguent pour comprendre et pour faire comprendre ce point :Le Père est avec nous ; notre Dieu est en nous.Il vit en nous, et il veut nous guider, et nous, ses enfants libres, nous suivons ou nous résistons. Eh quoi ! est-ce que la profonde séduction du Panthéisme, jointe à sa manifeste absurdité, ne nous ouvriront pas les yeux ? Ne comprenez-vous pas qu’assurément tout être n’est pas Dieu, mais qu’en tout être est Dieu, surtout dans l’âme intelligente et libre, où il opère, éclaire, inspire ? Voilà le fond commun de la métaphysique, de la logique, de la morale et de toute la science du Devoir.
V
Oui, mon Père est en moi, au cœur de l’âme et à la source de mon être : et il éclaire, et il opère, et il inspire, et il remplit ma jeunesse d’une sainte joie. Et ma jeunesse, ce n’est pas seulement le commencement de mes années, c’est encore cette jeunesse radicale, qui, à tout âge, est toujours en mon centre, à l’origine des flots, au commencement des impulsions et des inspirations. Heureux ceux qui, par la tendresse reconnaissante, par l’humble recueillement, ne cessent de se retremper dans la source ! C’est ainsi que mon Père me rajeunit incessamment, me renouvelle en tout mouvement de ma vie. Qui ne sait plus se rajeunir touche à la mort.
VI
En aimant Dieu, c’est-à-dire en ne cessant d’opérer l’acte d’âme qui sert Dieu et l’assiste, c’est moi-même que j’assiste, c’est à moi que je donne la vie.
Je puise en Dieu d’abord la force radicale, le ressort premier de la vie, c’est-à-dire le ressort croissant de la lumière et du bonheur, de la justice et de la vérité. J’y puise ce bien fondamental, la certitude, la foi ! J’y puise l’espoir, et la joie de l’effort. De là coulent dans mon intelligence la lumière grandissante, et dans ma volonté la liberté croissante. La source vive dont parlait Jésus à la Samaritaine, la source vive est ouverte en moi.
VII
L’effort moral pour puiser dans cette source, c’est la prière, nom sacré, le plus clair de tous pour exprimer l’acte fondamental de la vie libre et raisonnable. La prière continue est donc le devoir essentiel, universel et principal de tous les hommes, précisément comme le devoir de la feuille verte est d’attirer la sève et de respirer l’air : sans quoi la feuille va sécher et tomber.
VIII
Il faut se rappeler ici cette autre déclaration évangélique : « Ayez la foi en Dieu, et alors, quoi que vous demandiez (quidquid petieritis), quoi que vous commandiez sans hésiter, ce sera fait (quidquid dixeritis fiet). » Telle est l’idée complète de la prière. L’Évangile nous apprend que la prière, c’est-à-dire l’acte d’âme fondamental, est d’un côtédemande à Dieu, et de l’autre,ordre inculqué aux choses. L’âme supplie Dieu d’envoyer la vie, et elle ordonne au monde de recevoir la vie, et aux obstacles de disparaître, transportant par la foi les montagnes, qui arrêtent la marche du monde.
IX
Quiconque donc remplit, dans l’étendue du sens évangélique, le grand devoir de la prière, celui-là remplit tout devoir.
Celui qui prie assiste toutes les âmes, il assiste ses frères et les soutient par le salutaire et puissant magnétisme d’une âme qui croit, qui sait et veut. Il opère ce que saint Paul nous supplie de faire avant toutes choses, desprières, dessupplications, desinstances, et des actions de grâces pour tous les hommes.
Quel est le sens scientifique de ceci ? c’est que, très réellement, comme le dit Fénelon, les hommes se touchent d’un bout du monde à l’autre. Ils nous touchent ! Voilà donc ce prochain qu’il nous faut assister. Or, en ce réel contact des âmes, est-ce que mes élans de cœur, mes certitudes, mes résolutions, mes lumières ne sont en rien communicables ? Certes, si aujourd’hui les corps se touchent et se communiquent d’un bout du monde à l’autre, dans l’électricité, me fera-t-on croire, je vous prie, que les âmes ne communiquent pas ? Mais le contact des âmes, certain d’avance par la raison et par la foi, est aujourd’hui sensible par l’expérience. Ici encore, moi qui écris ces lignes, je sais, j’ai vu. Eh bien ! ô âme, si vous avez en vous la source vive, la source des rayons, des impulsions, des convictions, des espérances, comment ces flots vivants pourraient-ils ne pas découler de votre âme sur toute âme ? Oh ! voilà la grande assistance ! C’est pour cela qu’Isaïe dit : « Quand tu auras versé ton âme dans une autre âme qui allait succomber, quand tu auras rempli l’âme affamée, ce sera la justice et la plénitude du Devoir[61]. »
[61]Isaïe, cap.XLVIII.
[61]Isaïe, cap.XLVIII.
X
Et saint Paul nous demande l’incessante vigilance dans l’essentiel et nécessaire accomplissement de ce devoir : assistance de l’âme à toute âme. Écoutez-le : « Ne cessez de prier, ne cessez de supplier, en tous temps, dans le Saint-Esprit ; ne cessez de veiller, dans cet Esprit-Saint, en toute instance et toute supplication pour tous vos frères[62]. »
[62]Tim., II.
[62]Tim., II.
Et ne semble-t-il pas que si vous cessez de veiller, d’insister, de faire effort, de tenir bon, tout va se relâcher, le monde va reculer, vos frères vont sentir en eux moins de force et d’appui ? Oui, certes, il en est ainsi. Chacun de nous, pour sa part, porte le monde ; et ceux qui cessent de travailler et de veiller chargent les autres.
Donc, encore une fois, le devoir envers Dieu implique tout. Tout devoir implique tout devoir. Mais distinguons encore.