Chapter 26

I

Notre devoir envers nous-mêmes, c’est de nousélevernous-mêmes.

Il y a une éducation primitive,impersonnelle, qui est de Dieu, de la nature et de la société. Mais Dieu qui nous commence par lui-même ou par sa création, Dieu veut que nous nous achevions par réflexion et liberté : c’est l’éducationpersonnelle.

II

Ici, la première partie du Devoir, c’est le profond respect de ce qui est commencé en nous, sans nous, par Dieu, par la famille, par la société, par l’Église. C’est l’assimilation laborieuse et l’adoption par choix de ce qui nous était d’abord imposé ou inoculé. Ici commence la crise de l’éducation personnelle.

III

Cette crise, de nos jours surtout, n’est pas bien traversée par la plupart des hommes. Ils ne respectent pas, n’acceptent pas et n’approfondissent pas. Ils méprisent et ils foulent aux pieds les riches données providentielles. Au lieu d’imiter les Apôtres en présence des filets remplis ; au lieu de discerner, de prendre à peu près tout, en repoussant quelques rebuts, ils rejettent en bloc dans la mer cette abondance qui leur était venue par grâce. Après quoi, la plupart vivent tout le jour, pauvres de vie morale, pauvres de foi, et ce n’est que l’épuisement et la tristesse du soir qui les ramènent à rechercher, à retrouver quelque chose des richesses qu’ils tenaient le matin dans leur miraculeux filet.

IV

Beaucoup d’hommes, il est vrai, manquent du bienfait de l’éducation primitive ; ils naissent sans patrimoine moral, et n’ont reçu peut-être, pour viatique de cette vie difficile, que la perversité des exemples et des maximes. Mais la raison et l’Évangile le disent : il ne sera demandé à chacun que ce qui lui aura été donné. Dieu demande à chaque âme une seule chose, toujours possible et toujours provoquée en nous par la conscience et l’impulsion actuelle du Père, savoir : l’effort pour s’orienter vers le bien à partir du point, quel qu’il soit, où l’on est.

V

En chaque point où se trouve une âme, s’ouvre toujours la double voie. Toujours ceci est vrai : « Dieu pose l’homme et lui donne sa loi, puis le laisse à sa liberté ; la vie, la mort sont devant lui, il aura ce qu’il choisira[63]. » Le premier acte de l’éducation personnelle, acte d’où tout dépend, c’est le choix primitif, radical, entre la double direction : droiture, perversité, bien ou mal, vie ou mort. Voulez-vous être bon ? Voilà bien la question première.

[63]Eccli.,XV, 14.

[63]Eccli.,XV, 14.

VI

La droiture, l’orientation instinctive vers le but, quelque pratique de la justice connue, quelque amour de la vérité entrevue, voilà ce qui conduira l’homme, de proche en proche, où Dieu le veut, s’il persévère, s’il fait effort, s’il veut marcher.

VII

Qu’il marche donc et fasse effort, et entreprenne, à partir du point où il est, l’éducation de tout son être, esprit et corps.

VIII

On parle quelquefois du devoir envers notre corps. Pourquoi non ? Or, le premier devoir envers le corps, c’est, avant tout, le bon choix entre les deux directions morales, bien ou mal, vie ou mort. La santé, la longévité, la beauté, vous les donnez le plus souvent à votre corps par votre choix. La grande majorité des hommes tuent leur corps par le vice. La science a fait l’axiome qu’il faut répéter à chaque page :L’homme ne meurt pas, il se tue.Et quant à la beauté, c’est l’âme qui transfigure le corps et qui lui donne un sens. L’expression de la face de l’homme n’est que la résultante des habitudes. Assistez donc ce pauvre corps, soutenez-le, transfigurez-le, s’il se peut, par la sérénité, la pureté, la paix, par le courage, par l’intelligence, et par la noblesse décidée des désirs, des habitudes et des résolutions.

IX

Encore un mot sur le devoir envers le corps. Souvenez-vous de ces trois paroles : « 1oLa sagesse, dit l’Ancien Testament, ne peut pas habiter dans un corps que le péché corrompt[64]. 2oLorsque votre intention est simple et droite, dit l’Évangile, tout votre corps est éclairé, et il devient pour vous comme un réflecteur de lumière[65]. 3oLa beauté du visage dans un âge avancé est comme la lampe qui luit sur le chandelier saint[66]. » N’oubliez pas que c’est l’homme tout entier, âme et corps, qui agit en tout, même dans l’œuvre morale et intellectuelle. Enfin n’oubliez pas que la sainte communion catholique se donne pour protéger et soutenir l’âme et le corps :Ad tutamentum mentis et corporis.

[64]Sagesse,I, 4.

[64]Sagesse,I, 4.

[65]Luc,XI, 36.

[65]Luc,XI, 36.

[66]Lucerna splendens super candelabrum sanctum, species faciei super ætatem stabilem.(Eccli.,XXVI, 22.)

[66]Lucerna splendens super candelabrum sanctum, species faciei super ætatem stabilem.(Eccli.,XXVI, 22.)

X

Mais revenons à l’âme. Le choix fait, la mort écartée et la vie posée en principe par la droiture de l’intention, il faut, pour que cet acte fondamental de l’éducation personnelle donne ses fruits, il faut agir et travailler, et déployer ses forces. C’est le moment. « Prends de la force, et deviens homme, » dit alors la conscience :Confortare et esto vir.Cette parole est dite à tout homme à l’entrée de la vie, comme au prophète à l’entrée de la terre promise. Il s’agit en effet d’entreprendre, et cela par nous-mêmes, l’éducation de l’intelligence et l’éducation de la volonté. Il s’agit de conquérir la vérité, la liberté.

XI

La vérité, la liberté, quel but ! L’Europe contemporaine n’est pas encore arrivée à ce but. Le monde n’a pas encore poussé l’Évangile assez loin pour le connaître comme vérité, à plus forte raison pour en tirer la liberté. Les immenses régions lumineuses déjà conquises sont éparses comme sciences séparées, ne sont pas encore rassemblées comme vérité, ramenées à Dieu et à l’âme, au devoir, comme source et instrument de liberté. Mais je ne cesse de dire que nous sommes en cette crise, et que « les aigles » cherchent à s’assembler. Les sciences convergent, et c’est dans la science du Devoir qu’elles semblent vouloir s’unir. Beaucoup d’esprits l’entrevoient et le veulent. Gloire aux héroïques ouvriers de l’esprit qui, précédant leur siècle, dévouvriront le grand passage vers la terre promise, le passage, par la vérité, à la justice et à la liberté ! Voilà le devoir du génie.

XII

Mais il s’agit ici de nous, de nous tous, du dernier d’entre nous. S’éclairer et s’instruire, chercher la vérité, c’est le devoir de tous les hommes. Que faire si le génie, et les peuples les plus avancés cherchent encore ?

Or, ce qui est le suprême devoir du génie est aussi le premier et le plus simple devoir intellectuel de tout homme. Et pour tout homme, le devoir est possible. Voici comment : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît. » Voilà toute la méthode, méthode simple et méthode nécessaire pour arriver à la vérité.

Poursuivez la justice, la vérité est donnée par surcroît. Cherchez la connaissance et la pratique du devoir, c’est le propre commencement de la marche vers l’ensemble des vérités ; c’est aller vers cette science suprême dont Jésus dit : Si vous conservez ma parole, c’est-à-dire si vous pratiquez la justice, vousCONNAITREZ LA VÉRITÉ.

XIII

La morale, morale sociale et individuelle, nationale et internationale, la morale, dis-je, ses conséquences et sa sanction, ses conséquences éternelles et présentes, quelle science ne rentre pas dans cette science-là ? L’hygièney rentre, et combien n’est-il pas nécessaire d’enseigner l’hygiène à tout homme ! Toute l’économie politiqueest-elle donc autre chose que la morale : science du travail et de la sagesse, de l’équité et de la liberté, et des sanctions immédiates, matérielles, manifestes, du travail, de la sagesse, de l’équité et de la liberté ? C’est l’un des plus saisissants points de vue de la science du Devoir. Lapolitiqueest identique à la morale ; ceux qui l’ignorent sont politiques du temps passé. Et l’histoiren’est-elle pas la morale en action ? Qu’y doit-on voir, sinon la marche du genre humain, accélérée ou entravée par le bien ou le mal ? Et lagéographie, inséparable de l’histoire, n’implique-t-elle pas la science de la nature entière, et n’apporte-t-elle pas dès lors à la morale tout ce tribut ? Que dire de lalogique? N’est-elle pas véritablement inséparable de la morale, comme sont inséparables l’intelligence et la volonté, deux facultés d’une même âme simple[67]?

[67]Notre siècle est celui de la science comparée, et il a commencé avec bonheur tous ces rapprochements.

[67]Notre siècle est celui de la science comparée, et il a commencé avec bonheur tous ces rapprochements.

Le devoir donc, le devoir intellectuel, est de chercher surtout cette science d’ensemble qu’on peut nommer la vérité. Et ce résumé se trouve être plus clair que les détails et ce tout est, à la fois, et plus riche et moins lourd que les parties.

XIV

Mais, à vrai dire, le devoir intellectuel consiste moins encore dans l’acquisition de la science que dans l’éducation des facultés. « La vie est plus que la nourriture, dit l’Évangile, et le corps plus que le vêtement ; » formule applicable partout. Considérez votre esprit comme un être à qui vous devez assistance, et comprenez qu’il vaut mieux lui donner la force que le vêtement, et la santé que la richesse, et la vertu que tout le reste. Rendez votre esprit juste, actif, prudent, droit, sincère, désintéressé. Acquérez ce que saint Thomas nommeles vertus intellectuelles, et vous aurez donné à votre esprit plus que la science. Vous lui aurez donné la lumière et la liberté, et vous aurez créé en vous la raison consistante, capable de se tenir debout dans les tempêtes de l’opinion et de la passion.

XV

La maternelle Providence a voulu que ce premier devoir intellectuel, la poursuite des vertus de l’esprit, fût beaucoup plus accessible à tout homme, riche ou pauvre, que l’acquisition de la science. Lisez les admirables pages de Channing sur l’éducation personnelle de l’ouvrier. La science elle-même, d’ailleurs, quand on le voudra bien, sera beaucoup moins inaccessible à la masse des hommes qui travaillent, qu’on ne le saurait croire à la vue de l’état pédantesque où vivent encore nos sciences. L’exposition des sciences en langue vulgaire est l’un des plus pressants devoirs intellectuels des grands esprits et des amis de l’humanité.

XVI

Et n’oublions jamais que, de toutes les vertus intellectuelles[68], la plus féconde et la plus nécessaire, c’est la foi : la foi dans tous les sens du mot, y compris son grand sens théologique. La foi, c’est l’assentiment libre, habituel, de l’esprit et de la volonté, aux vérités que Dieu révèle. Qu’il les révèle à la conscience, à la raison, au genre humain ou à l’Église, par la nature ou par l’histoire, par tradition ou par inspiration, naturellement ou surnaturellement, la foi est une vertu de l’âme qui sent, en toutes choses, ce qui est de Dieu ; qui le sent, dis-je, qui s’y attache, et prend Dieu même, Dieu réel et présent, pour fondement de ses magnifiques certitudes. La foi, divine ténacité de l’âme, tient à Dieu même, à Dieu, source de vérité et source de liberté. La foi est l’orientation de l’âme tout entière vers le vrai. Elle sait d’avance queLA VÉRITÉ EST, qu’elle est belle, qu’elle répond à tout. La foi possède la vérité avant de l’avoir vue, et y tient par le centre et le fond quand la surface de réflexion n’en analyse encore aucun détail.

[68]Voyez dans notre Logique, le livre desVertus intellectuelles inspirées.

[68]Voyez dans notre Logique, le livre desVertus intellectuelles inspirées.

XVII

Et c’est ainsi que les vertus intellectuelles tiennent aux vertus morales. La foi est la racine commune. La foi est précisément cette parole dont Jésus a dit : « Si vous conservez ma Parole, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. » O hommes, c’est ici ou jamais qu’il faut l’effort de l’éducation personnelle. C’est de la liberté maintenant qu’il s’agit, et de toute votre dignité d’hommes. C’est ici qu’il faut dire : « Aide-toi, le ciel t’aidera ; prends de la force, et deviens homme ! » — Courage, ami ; fussiez-vous courbé tout le jour par le travail vers la terre, fussiez-vous enfoui dans les mines, courage, levez la tête, et laissez bondir votre cœur ! L’éducation morale, encore beaucoup plus importante que l’éducation intellectuelle, est toujours en vos mains. Vous avez Dieu, la raison et la foi, la droiture, la bonne volonté, la prière et l’élan du cœur : vous pouvez faire de votre esprit une lumière toujours grandissante, et de toute votre âme, une âme libre. Vous pouvez devenir un homme, un sage, un saint, un bienfaiteur de votre race et du genre humain. Oui, par la seule consistance de votre âme en Dieu, dans la justice et dans la vérité voulues, dans le courage qui donne la liberté, vous bénissez implicitement et vous aidez les âmes de tous les hommes. Vous êtes dans le faisceau des âmes, un aimant vigoureux qui aimante et oriente les autres.

Et nous venons ici à nos devoirs envers autrui, presque déjà remplis par l’accomplissement du devoir envers Dieu et envers nous-mêmes.


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