Chapter 6

[2]Poème de Nekrassov.

[2]Poème de Nekrassov.

Chaque homme qui lutte avec la vie, qui est vaincu par elle et prisonnier de sa boue est plus un philosophe que Schopenhauer, parce que jamais une idée abstraite ne prendra une forme aussi précise et imagée que la pensée que tire d’un cerveau la souffrance. La conscience de la vie qu’avaient ces gens rejetés par-dessus bord me surprenait par sa profondeur et j’écoutais avec avidité leurs récits, tandis que Konovalov, lui, écoutait avec l’intention de combattre la philosophie du narrateur et de m’entraîner à une dispute avec lui-même.

Après avoir entendu l’histoire, au ton de plaidoyer, d’un personnage vêtu de la manière la plus fantastique et doué d’un visage rien moins que candide, Konovalov se mettait à sourire d’un air rêveur et secouait la tête avec doute.

— Tu ne me crois pas ? demandait avec tristesse le conteur.

— Si, je te crois… Comment pourrait-on ne pas croire les gens ? Même quand tu vois qu’on te ment, crois, c’est-à-dire écoute et tâche de comprendre pourquoi on t’a menti. Parfois le mensonge explique mieux que la vérité ce qui se passe dans l’âme… Et quelle vérité pouvons-nous dire de nous-mêmes ? La plus dégoûtante… Tandis qu’on peut inventer très bien… Ai-je raison ?

— Oui, consentait le conteur. Mais pourquoi secouais-tu la tête ?

— Pourquoi ?… Parce que tu raisonnes mal… Tu racontes comme si, toute ta vie, ce n’était pas toi, mais n’importe qui des passants qui la faisait. Et toi-même, où étais-tu alors ? Et pourquoi n’as-tu rien opposé à ta destinée ? Et comment est-ce que nous nous plaignons toujours des hommes, puisque nous-mêmes sommes des hommes, et que par conséquent on peut aussi se plaindre de nous. On nous empêche de vivre ; alors, c’est parce que nous aussi nous empêchons quelqu’un, n’est-ce pas ? Comment expliquer cela ?

Et Konovalov ajoutait sentencieusement :

— Il faut construire une telle existence que tout le monde y soit au large et ne gêne personne. Et qui doit refaire la vie ? demandait-il d’un air vainqueur, et puis, comme s’il craignait qu’on ne lui dérobât sa réponse, il répondait lui-même :

— Nous, nous, et personne d’autre. Et comment refaire la vie, si nous ne savons pas nous y prendre et si nous n’avons pas eu de chance ? Donc, mes amis, tout l’appui, c’est nous ! Et c’est connu, ce que nous sommes…

On lui répondait en se justifiant, mais il s’obstinait : personne n’était coupable envers nous, et chacun de nous était le seul coupable envers lui-même.

Il était très difficile de le faire démordre de cette idée, et plus difficile encore de comprendre son appréciation de l’humanité. D’un côté, les hommes lui apparaissaient comme ayant des droits ; d’autre part, ils lui semblaient chétifs, hésitants, incapables d’autre chose que de plaintes.

Souvent des discussions de ce genre, commencées à midi, se terminaient à minuit ; Konovalov et moi, nous revenions de chez les « gens de la Verrerie » les jambes dans l’eau jusqu’aux genoux.

Une fois, nous faillîmes nous noyer dans un marais ; une autre, nous passâmes la nuit au poste avec une vingtaine de nos amis qui, au point de vue de la police, étaient suspects.

Il y avait des jours où nous n’étions pas disposés à faire de la philosophie, et nous allions dans les champs, très loin, derrière la rivière, où étaient de petits lacs pleins de minuscules poissons que l’inondation y avait jetés. Dans les buissons, au bord d’un de ces lacs, nous allumions un feu dont nous avions besoin seulement pour la beauté qu’il ajoutait au paysage, et nous lisions à haute voix, ou bien nous parlions de la vie. Et quelquefois Konovalov proposait d’un air songeur :

— Maxime, regardons le ciel.

Nous nous couchions sur le dos et nous fixions la voûte sans fond du ciel. Au commencement, nous entendions le bruit des feuilles et le clapotement de l’eau dans le lac, nous sentions la terre au dessous de nous et tout ce qui nous entourait… Puis, peu à peu, le ciel bleu, comme s’il nous attirait à lui, entourait nos esprits d’un brouillard ; nous perdions la conscience de l’existence, nous étions arrachés à la terre, comme si nous nagions dans le désert du ciel, mi-somnolents, mi-extatiques, nous efforçant de ne pas rompre le charme par une parole ou un mouvement.

Nous restions ainsi plusieurs heures de suite et revenions à l’ouvrage, renouvelés de corps et d’âme et rafraîchis par le contact de la nature.

Konovalov l’aimait d’un amour profond et muet, qu’il exprimait seulement par l’éclat tendre de ses yeux et toujours, quand il se trouvait dans les champs ou sur la rivière, il s’imprégnait d’une humeur paisible et douce, qui augmentait encore sa ressemblance avec un enfant. Parfois, il disait, avec un profond soupir, en regardant le ciel :

— Ah ! que c’est beau !

Et, dans cette exclamation, il y avait plus de signification et de sentiment que dans la rhétorique de plusieurs poètes. Ceux-ci s’extasient pour soutenir leur réputation d’hommes qui comprennent avec raffinement le beau, plutôt que par un culte véritable de l’indicible aménité de la nature, et, comme toutes choses, la poésie perd sa simplicité sainte et sa spontanéité quand on en fait une profession.

Deux mois s’étaient écoulés ainsi, pendant lesquels nous avions beaucoup causé et beaucoup lu, Konovalov et moi. « La révolte de Stenka » avait été tant de fois relue, qu’il la racontait facilement, page par page, sans rien passer.

Ce livre était pour lui ce qu’est un conte de fées pour un enfant impressionnable. Il appelait les choses qu’il employait du nom de ses héros et quand, une fois, un pot tomba par terre et se brisa, il s’écria avec colère et regret :

— Eh ! toi, vieux guerrier !

Les pains mal cuits s’appelaient « Frolka », le levain « les pensées de Stenka » ; Stenka lui-même était synonyme de tout ce qui était grand, exceptionnel et mal chanceux.

De Capitolina, après la lettre et ma réponse, le premier jour de l’installation de Konovalov, il n’avait presque plus été question.

Je savais qu’il lui avait envoyé de l’argent par l’intermédiaire d’un certain Philippe, avec prière de se porter garant à la police en son nom pour la jeune femme ; mais ni le Philippe ni la fille n’avait donné de réponse.

Et voilà qu’un soir, pendant que nous mettions les pains au four, la porte de la cuisine s’ouvrit, et, du couloir obscur, une voix basse de femme, timide et hardie en même temps, prononça :

— Excusez-moi…

— Que vous faut-il ? demandai-je, tandis que Konovalov, sa pelle abaissée, se tirait la barbe d’un air troublé.

— Le boulanger Konovalov travaille ici ?

Maintenant, elle était sur le seuil, et la lumière de la lampe suspendue tombait sur sa tête, qu’elle avait couverte d’un châle de laine blanc. Sous le châle regardait un visage rond, joli, au nez retroussé, aux joues pleines où le sourire des lèvres rouges et charnues mettait des fossettes.

— Oui… répondis-je.

— Oui, oui ! s’écria, avec une joie subite et trop démonstrative, Konovalov qui jeta la pelle et s’avança à grands pas vers la visiteuse.

— Mon petit Sacha ! soupira-t-elle profondément.

Ils s’embrassèrent, ce pourquoi Konovalov dut se pencher beaucoup.

— Eh ! bien, quoi ? Y a-t-il longtemps que tu es ici ? Tu es libre ? C’est bien ! Tu vois, je le disais… Maintenant, ta route est bonne : marche avec assurance !

Konovalov paraissait s’excuser avec hâte, il restait sur le seuil et ne retirait pas ses bras, qu’il avait mis à la taille et au cou de la jeune femme.

— Maxime ! Escrime-toi tout seul, ce soir, frère, et moi je m’occuperai des dames… Où es-tu descendue, Capa ?

— Mais je suis venue directement chez toi.

— Ici ! Ici, c’est impossible… Ici, on fait le pain !… Tout à fait impossible. Notre patron est l’homme le plus sévère. Il faudra t’arranger ailleurs pour la nuit… Trouve une chambre. Aïe, aïe !…

Ils s’en allèrent. Je restai à m’escrimer et je ne m’attendais guère à revoir Konovalov avant le matin, lorsque, après trois heures d’absence, il reparut. Mon étonnement augmenta encore quand, l’ayant regardé dans l’espoir de lui trouver une mine rayonnante, je le vis maussade, attristé et fatigué.

— Qu’as-tu ? demandai-je, intrigué de cette mine qui s’accordait peu avec ce qui venait d’arriver.

— Je n’ai rien… répondit-il d’un air abattu, et, après un moment de silence, il cracha férocement.

— Mais pourtant ? insistai-je.

— Que me veux-tu encore ? dit-il avec lassitude, en s’étendant de tout son long sur les coffres. Pourtant, pourtant, pourtant, c’est une femme et voilà tout !

J’eus beaucoup de mal à l’amener à s’expliquer, et enfin il le fit en ces termes à peu près.

— Je dis que c’est une femme. Si je n’avais pas été un imbécile, il ne serait rien arrivé. As-tu compris ? Voilà, toi tu dis : « Une femme est un être humain. » Certainement qu’elle ne marche que sur ses pattes de derrière, qu’elle ne broute pas, qu’elle dit des paroles, qu’elle rit… donc elle n’est pas un animal. Et pourtant elle ne nous vaut pas. Oui ! Pourquoi ?… Mais, je n’en sais rien. Je sens qu’il y a quelque chose, mais je ne puis comprendre quoi… Voilà, Capitolina, ce qu’elle a imaginé. « Je veux vivre avec toi, comme qui dirait ta femme. Je désire, dit-elle, être ton chien… » C’est tout à fait saugrenu !… « Mais, chère petite, lui disais-je, tu n’es qu’une sotte. Pense, comment pourrais-tu vivre avec moi ? Premièrement je suis un ivrogne, deuxièmement je n’ai pas de foyer, troisièmement je suis un vagabond et ne puis tenir en place… et encore beaucoup d’autres choses… » lui disais-je. Et elle : « Ça m’est égal que tu sois un ivrogne. Tous les ouvriers sont d’amers ivrognes et pourtant ils ont des femmes ; il y aura un foyer, du moment qu’il y aura une femme, et alors tu ne te sauveras plus… » Je lui répondis : « Capa, je ne saurais consentir, parce que, je le sais, une telle vie me serait impossible et je ne m’y ferais jamais. » Et elle : « Alors je sauterai dans la rivière. » Et moi, je lui dis : « Stupide ! » Et elle de m’injurier et comment ! « Tu n’as fait que me troubler, éhonté que tu es, monstre, menteur, long diable ! » Et elle allait, et elle allait… Elle était simplement si furieuse contre moi que je me serais sauvé. Puis elle se mit à pleurer. Elle pleurait et me faisait des reproches : « Pourquoi, me disait-elle, m’as-tu retirée de là, si tu n’avais pas besoin de moi, et où irai-je maintenant ? Diable roux que tu es ! Fi !… » Que faire d’elle maintenant ?

— Mais, vraiment, pourquoi lui as-tu fait quitter cette maison ? demandai-je.

— Pourquoi ? En voilà un imbécile ! Parce que je la plaignais… et que chacun aurait eu pitié d’elle à ma place. Mais pour ce qui est de… et tout ce qui s’ensuit, nenni. Je ne puis consentir à cela. Quel mari ferais-je ? Mais si j’avais été capable de rester en cet état, il y a longtemps que je me serais décidé. Il y avait des raisons pour cela ! J’en aurais pu prendre qui avaient une dot… et tout… Mais, si c’est au-dessus de mes forces, comment puis-je entreprendre une telle chose ? Qu’elle pleure, c’est mauvais, bien sûr ; mais comment faire aussi ? Je ne puis pas.

Il secoua la tête pour affirmer son « je ne puis pas » navré, se leva de dessus le coffre, et, se hérissant des deux mains la barbe et les cheveux, commença, la tête baissée, crachant de côté, à arpenter la cuisine.

— Maxime, commença-t-il d’un air confus, si tu allais la voir et lui expliquer à quel propos et pourquoi… hein ?… Va, frère.

— Mais que lui dirai-je ?

— Toute la vérité !… Il ne peut pas, cela ne lui convient pas du tout… Ou bien, voilà qui serait une idée… Dis : « Il a une mauvaise maladie… »

— Quelle espèce de vérité serait-ce ? demandai-je en riant.

— Oui, ce n’est pas vrai… Mais ce serait une excellente raison, hein ? Ah ! que le diable l’emporte, en voilà un embarras ! Ma femme, hein ? Mais je n’y avais pas songé une seule petite fois. Qu’ai-je besoin d’une femme ?

Il fit des bras un geste de doute et d’effroi qui prouvait clairement qu’il n’avait que faire d’une femme. Malgré le comique de son récit, le côté dramatique de cette histoire me préoccupait pour mon ami et cette jeune femme. Lui, marchait toujours en se parlant à lui-même.

— Et elle m’a déplu maintenant affreusement ! Elle m’enlize, elle m’absorbe comme qui dirait un marais sans fond. Elle s’est trouvé un mari ! Elle n’est pas trop intelligente, mais elle est rusée quand même.

En lui commençait à parler l’instinct du nomade, son éternel désir de liberté sur lequel on empiétait.

— Non, ce n’est pas avec un vermisseau qu’on m’attrapera. Je suis une grosse pièce ! s’écria-t-il avec vantardise. Voici ce que je ferai, oui, en vérité.

Et, s’étant arrêté au milieu de la cuisine, il songeait en souriant. Je suivais le jeu de sa physionomie excitée et je tâchais de deviner sa décision.

— Maxime !… En marche pour Koubagne !

Je ne m’attendais pas à celle-là. J’avais sur lui des vues pédagogiques et littéraires ; je nourrissais le secret espoir de lui apprendre à lire et de lui communiquer tout ce que je savais moi-même à cette époque. Il eût été intéressant de voir ce qui en serait résulté… Il m’avait promis de rester en place tout l’été, ce qui faciliterait ma tâche, et tout à coup…

— Qu’est-ce que tu inventes encore ? lui dis-je un peu troublé.

— Mais, que faire enfin ? s’écria-t-il.

Je commençai à lui dire que peut-être le crampon de Capitolina n’était pas si effroyablement sérieux qu’il le pensait, qu’il fallait attendre et voir.

Et même il se fit que nous n’eûmes pas longtemps à attendre.

Nous causions, assis par terre près du four, le dos tourné aux fenêtres. Il était minuit environ, et il y avait une heure et demie ou deux heures que Konovalov était revenu. Tout à coup, derrière nous, retentit un bruit de verre brisé, et une assez grosse pierre tomba bruyamment sur le plancher. Effrayés, nous sautâmes sur pieds et courûmes à la fenêtre.

— Manqué ! cria une voix perçante. J’ai mal visé ! Sinon…

— Allons-nous-en, rugissait une basse féroce. Allons-nous-en, je l’arrangerai après.

Un rire ivre et aigu, effroyable, hystérique, qui déchirait les nerfs, pénétrait par volées à travers le carreau brisé.

— C’est elle ! dit avec ennui Konovalov.

Pour le moment, je voyais seulement deux jambes, qui pendaient du trottoir dans l’espace vide devant nos fenêtres. Elles s’agitaient étrangement, frappant du talon contre le mur en brique du trou, comme si elles cherchaient un appui.

— Mais allons-nous-en ! bredouillait la voix de basse.

— Laisse-moi, ne me tire pas. Laisse-moi dire ce que j’ai sur le cœur. Sacha ! adieu !…

Suivaient d’impossibles injures.

M’étant approché de la fenêtre, j’aperçus Capitolina. Penchée en avant, les mains accrochées au trottoir, elle s’efforçait de regarder dans la cuisine ; ses cheveux épars couvraient ses épaules et sa poitrine. Le petit châle blanc était de travers, le corsage déchiré. Capitolina, affreusement ivre, se balançait de droite à gauche avec des hoquets, jurant, poussant des cris sauvages, tremblant de tout son corps, ébouriffée, le visage rouge inondé de larmes.

Sur elle se penchait une haute figure d’homme. Il s’appuyait d’une main à son épaule, de l’autre au mur de la maison, et criait sans discontinuer :

— Allons-nous-en !

— Sacha ! C’est toi qui m’as perdue… Comprends cela. Sois maudit, grand diable roux ! Que tu ne voies plus la lumière de Dieu ! J’espérais me… me rétablir… tu t’es moqué, brigand, tu t’es moqué de moi. Nous compterons plus tard : c’est bon !… Ah ! tu te caches, tu as honte, maudit !… Sacha, mon chéri !…

— Je ne me cache pas… dit d’une voix épaisse et sourde Konovalov, en s’approchant de la fenêtre et en montant sur le coffre. Je ne me cache pas et tu as tort… Je te voulais du bien. Je pensais que cela serait mieux, mais tu as imaginé des choses impossibles…

— Sacha, veux-tu me tuer ?

— Pourquoi t’es-tu enivrée ? Est-ce que tu pouvais savoir ce qui arriverait demain ?

— Sacha, Sacha, noie-moi dans la rivière.

— Assez, allons-nous-en !

— Vaurien ! pourquoi avais-tu fait semblant d’être bon ?

— Qu’est-ce que ce bruit, hein ? Qui êtes-vous ?

Le sifflet du gardien de nuit se mêla à la conversation, la couvrit et se tut.

— Pourquoi, diable, ai-je cru en toi ? sanglotait la jeune femme à la fenêtre.

Puis, ses jambes frémirent, s’élevèrent rapidement et disparurent dans l’obscurité. On entendit une conversation sourde, du bruit.

— Je ne veux pas aller au poste ! Sacha ! criait avec détresse Capitolina.

Sur le trottoir, des pas lourds résonnèrent, des sifflets, des sanglots sourds, des cris.

— Sacha ! Cher !…

Il semblait qu’on martyrisait quelqu’un sans pitié. Tout cela s’éloignait de nous, devenait indistinct, et disparut comme un cauchemar.

Abasourdis, écrasés par cette scène si rapide, Konovalov et moi regardions la rue à travers l’obscurité et ne pouvions revenir à nous après ces pleurs, ces cris, ces injures, ces commandements brusques et ces gémissements maladifs. Je me rappelais divers sons et j’avais peine à croire que je n’avais pas rêvé. Ce petit drame si affreux avait fini si vite !

— C’est tout !… dit simplement et avec humilité Konovalov, en écoutant le calme de la nuit sombre qui le regardait, sévère et silencieuse.

— Ce qu’elle m’a dit !… reprit-il avec étonnement après quelques secondes. Elle est au poste… ivre… avec ce grand diable. Comme elle a vite décidé !

Il soupira profondément, s’assit sur un sac, se prit la tête dans les mains, se balança et me dit à demi-voix :

— Raconte-moi, Maxime ; qu’est-ce qui s’est donc passé ? Je veux dire : quelle est ma part dans tout cela ?

Je lui dis que toute la faute était à lui. Il aurait dû savoir d’abord ce qu’il voulait et, dès le début de l’affaire, en présumer la fin probable. Il n’avait rien compris, rien prévu ; il était à blâmer en tout. J’étais irrité contre lui, les gémissements et les cris de Capitolina, les « allons-nous-en » ivres, tout cela était dans mes oreilles et je n’avais aucune compassion pour mon camarade.

Il m’écoutait, tête baissée, et, quand j’eus fini, il se redressa et sur son visage je lus l’épouvante et l’étonnement.

— En voilà une histoire ! s’écria-t-il. C’est superbe ! Ah ! comment ? Que faire maintenant avec elle ?

Son accent était si naïf, si pénétré de la conviction de sa faute envers cette jeune femme et d’incertitude douloureuse, que j’eus pitié de lui. Je me dis que j’avais peut-être été trop dur et rigide envers lui.

— Et pourquoi seulement ne l’ai-je pas laissée où elle était ? disait avec repentir Konovalov. Ah ! Dieu, ce qu’elle m’a dit !… Voilà, je vais aller là-bas au poste, j’intercéderai. Je la verrai… et tout, enfin ! Je lui dirai quelque chose. Faut-il que j’aille ?

Je lui fis remarquer que rien de bon ne résulterait de cette entrevue. Que pourrait-il lui dire ? En outre, elle était ivre et probablement dormait déjà.

Mais il s’obstinait dans son idée.

— J’irai, attends. Car enfin je lui veux du bien… Quelles espèces de gens sont avec elle ? J’irai. Toi, reste ici… je reviens bientôt.

Et, s’étant coiffé de son bonnet, les pieds nus dans les grandes bottes dont il était si fier d’habitude, il sortit rapidement de la cuisine.

Je finis mon travail et me couchai. Quand, le matin, je regardai machinalement la place où dormait Konovalov, il n’y était pas encore.

Il ne fit son apparition que le soir, sombre, ébouriffé, des rides profondes au front et comme un brouillard dans ses yeux bleus. Sans me regarder, il s’approcha des coffres, s’assura de ce que j’avais fait et se coucha par terre en silence.

— Eh bien ! l’as-tu vue ? demandai-je.

— C’est pour cela que j’étais allé.

— Et alors ?

— Rien.

Il était évident que Konovalov ne désirait pas parler. Comptant que cette humeur ne durerait guère, je ne l’ennuyai pas de questions. Il garda le silence toute cette journée, me jetant seulement par nécessité quelques phrases brèves au sujet de l’ouvrage ; il marchait dans la cuisine, la tête baissée et les yeux troubles comme à son retour. On eût dit que quelque chose s’était éteint en lui. Il travaillait lentement et sans entrain, comme lié par ses pensées. La nuit, quand nous eûmes mis les pains au four, et comme, par crainte de les brûler, nous ne nous couchions pas, il me demanda :

— Fais-moi la lecture de quelque chose de Stenka.

Sachant que la description de la torture l’impressionnait par-dessus tout, je choisis cet endroit du récit. Il écoutait, étendu immobile sur le dos, et regardait sans cligner la voûte enfumée du plafond.

— Stenka est mort. On a eu raison de cet homme, dit lentement Konovalov. Et pourtant, dans ce temps-là, on pouvait vivre. On était libre. Il y avait où s’étirer, où soulager son âme. Maintenant il n’y a que tranquillité et soumission… bon ordre… En n’y regardant pas de trop près, la vie est bien organisée ! Des livres, des écoles ! Et pourtant l’homme vit sans protection aucune et personne ne s’occupe de lui. On ne doit pas faire le mal, et il est impossible de ne pas le faire… Les rues des villes sont bien tenues, mais dans l’âme des gens il n’y a que trouble. Et personne ne comprend rien.

— Sacha ! Comment feras-tu avec Capitolina ? demandai-je.

— Quoi ? s’écria-t-il, en sursautant. Avec Capa ? Fini !

Il fit un geste résolu de la main.

— C’est toi qui as rompu ?

— Moi ? non… elle a rompu elle-même.

— Comment ?

— C’est tout simple. Elle a repris son ancienne occupation. Tout est comme par le passé. Seulement, avant, elle ne s’enivrait pas, et maintenant elle s’enivre… Sors les pains. Je vais dormir.

Tout redevint silencieux dans la cuisine. La lampe fumait, la croûte des pains sur les rayons crépitait en séchant. Dans la rue, devant nos fenêtres, les gardiens de nuit causaient. Et un bruit étrange arrivait encore : c’était comme le grincement d’un volet ou le gémissement d’une personne.

Je retirai les pains et me couchai ; mais je ne pus m’endormir, et restai les yeux mi-clos à écouter les bruits de la nuit. Tout à coup je vis Konovalov se lever silencieusement ; il prit sur une planche le livre de Kostomarov et l’approcha de ses yeux. Je voyais distinctement son visage préoccupé, je le voyais promener son doigt sur les lignes, hocher la tête, tourner les pages, les regarder fixement, puis me regarder, moi. Quelque-chose d’étrange, de tendu et d’interrogateur émanait de ses traits préoccupés et maigris, nouveaux pour moi. Il me regarda longtemps.

Je n’y pus tenir, et lui demandai ce qu’il faisait.

— Je pensais que tu dormais, répondit-il avec trouble. Puis, le livre à la main, il s’assit à côté de moi et se mit à parler en hésitant. — Je voulais te demander : n’y aurait-il pas un livre sur l’ordre dans la vie ? c’est-à-dire des indications… comment il faut faire ? Il faudrait qu’on expliquât les actions, lesquelles sont mauvaises et lesquelles sont inoffensives… Moi, vois-tu, je suis troublé par mes actions… Celles qui me paraissaient bonnes deviennent tout à coup mauvaises. Comme, par exemple, cette affaire de Capa. — Il respira profondément et continua avec force son interrogation : Ainsi, cherche un peu, s’il n’y aurait pas un livre sur les actions ? Et tu me le liras.

Il y eut quelques minutes de silence.

— Maxime !

— Eh bien ?

— Comme Capitolina m’a dépeint !

— C’est bon, enfin… c’est assez !

— Certainement, que c’est fini maintenant… Mais, dis-moi, était-elle dans son droit ?

La question était épineuse ; après réflexion, je répondis affirmativement.

— C’est aussi ce que je pense : elle avait raison, oui… dit Konovalov tristement, puis il se tut.

Il se tourna longtemps sur sa natte, se leva plusieurs fois, fuma, s’assit à la fenêtre, se recoucha.

Puis je m’endormis, et, quand je me réveillai, il n’était plus là. Il ne revint que le soir. On eût dit qu’il était couvert d’une espèce de poussière et que, dans ses yeux troubles, se figeait quelque chose d’immuable. Jetant sa casquette sur la planche, il soupira et s’assit à côté de moi.

— Où as-tu été ?

— J’ai été voir Capa.

— Eh bien ?

— Fini ! frère, je te l’avais dit.

— On ne peut rien faire avec cette engeance !

J’essayai de le distraire en parlant de la force de l’habitude et d’autres choses aussi à propos. Konovalov se taisait avec obstination et regardait le plancher.

— Non, qu’est-ce que ça ? Ce n’est pas de ça qu’il s’agit ! Je suis simplement un homme contaminé. Je ne devrais pas être sur terre. Et quand je m’approche de quelqu’un, alors il attrape la contagion du mal. Et je ne puis apporter aux autres que le malheur… Si l’on y réfléchit, à qui ai-je fait plaisir dans mon existence ? A personne. Et pourtant j’ai eu affaire avec bien des gens… Je suis un homme pourri…

— Quelle bêtise !

— Mais si, c’est vrai ! dit-il avec un mouvement convaincu de la tête.

Je m’efforçai de lui faire perdre cette conviction, mais de tous mes discours il ne tirait qu’une plus grande assurance de son inadaptation à la vie.

Dans les moments de liberté, il se couchait à terre et regardait le plafond. Son visage avait beaucoup maigri et ses yeux avaient perdu leur éclat enfantin.

— Sacha, qu’as-tu ? lui demandai-je.

— C’est la crise qui commence, m’expliqua-t-il simplement. Bientôt, je perdrai toute retenue et me gorgerai d’eau-de-vie. Cela me brûle déjà intérieurement… comme une nausée, tu sais… Le temps est arrivé… S’il n’y avait pas eu cette histoire, je me serais encore maintenu, mais elle me ronge… Qu’est-ce, enfin ? Je voulais faire une bonne action et tout à coup… C’est illogique ! Oui, frère, il faudrait dans la vie de l’ordre pour les actions. Est-il possible qu’on ne sache inventer une loi, pour que tout le monde agisse de même et que tout le monde puisse se comprendre ? Car on ne peut pas vivre ainsi, à une telle distance les uns des autres ! Et comment les hommes intelligents ne comprennent-ils pas qu’il faut faire de l’ordre sur terre et expliquer les gens à eux-mêmes ? Eh ! mon Dieu !…

Absorbé dans cette pensée de l’ordre nécessaire dans la vie, il n’écoutait pas mes discours. Je remarquai même qu’il s’écartait de moi. Un jour, ayant écouté pour la centième fois mon projet de réorganisation universelle, il se fâcha presque.

— Eh ! toi… J’ai déjà entendu cette histoire… Ce n’est pas de la vie qu’il s’agit, mais de l’homme lui-même. L’essentiel, c’est l’homme, tu comprends ? D’après ce que tu dis, pendant que tout, autour de lui, se transforme, l’homme doit rester comme il est. En voilà une idée !… Non, c’est lui que tu dois reconstruire : montre-lui son chemin, donne-lui de la lumière et de l’espace sur terre. Voilà à quoi il faut tendre. Enseigne-lui à trouver sa voie. Tandis que tout cela… ce n’est que des imaginations !…

Je protestai ; il s’échauffait, devenait sombre et s’écriait avec humeur :

— Eh ! laisse donc !

Il partit un soir et ne revint ni la nuit ni le lendemain matin. A sa place apparut le patron, l’air préoccupé, qui déclara :

— Notre Sacha fait la fête. Il est dans « le Mur ». Il faut chercher un autre pétrisseur.

— Peut-être se remettra-t-il ?

— Compte là-dessus ! Je le connais, moi…

J’allai au « Mur », bouge ingénieusement organisé contre un mur de pierres. Il n’avait pas de fenêtres et la lumière y pénétrait par une ouverture du plafond. En somme, ce n’était qu’un trou carré, creusé dans le sol et recouvert de planches. Il était imprégné d’une odeur de terre, de mauvais tabac et d’eau-de-vie, — tout un bouquet de parfums qui, au bout d’une demi-heure, vous cassaient la tête. Mais les habitués de ce bouge, de sombres individus sans occupations précises, s’y étaient faits comme à beaucoup d’autres choses insupportables au premier abord. Ils restaient là toute la journée à attendre quelque ouvrier fêtard pour le plumer.

Konovalov était assis à une grande table ronde, au milieu du cabaret, entouré de six personnages respectueux et bassement flatteurs, fantastiquement accoutrés de costumes en lambeaux, à figures de brigands de Hoffmann.

On buvait de la bière et de l’eau-de-vie mélangées et l’on mangeait quelque chose qui ressemblait fort à des morceaux de terre glaise sèche.

— Buvez, amis, buvez tant que vous pouvez. J’ai de l’argent et j’ai des vêtements… J’aurai assez pour trois jours. Je boirai tout et… fini ! Je ne veux plus travailler et je ne veux plus rester ici.

— La ville est détestable ! dit un individu qui ressemblait à John Falstaff.

— Travailler ? dit un autre, qui paraissait interroger le plafond, et il ajouta avec étonnement : Est-ce qu’on est au monde pour travailler ?

Et tous se mirent à crier en même temps, prouvant à Konovalov son droit de tout boire, et élevant même ce droit jusqu’au devoir impérieux de tout boire avec eux précisément.

— Ah ! Maxime, son sac sur l’échine ! essaya de rimer Konovalov. Tiens, scribe et pharisien, bois ! Moi, frère, j’ai déraillé complètement. Fini ! Je veux tout boire jusqu’à mes cheveux… Quand je n’aurai plus que mes cheveux, je m’arrêterai. Et toi, veux-tu, dis ?

Il n’était pas ivre encore, seulement ses yeux bleus brillaient d’un éclat désespéré d’ennui, et sa superbe barbe, qui lui couvrait la poitrine d’un éventail de soie, remuait à cause du tremblement nerveux de sa mâchoire. Le col de sa chemise était défait, sur son front blanc scintillaient de toutes petites gouttes de sueur et sa main tendue à moi, avec un verre de bière, était mal assurée.

— Laisse cela, Sacha, allons-nous-en ! dis-je en lui mettant la main sur l’épaule.

— Laisser cela ? — Il se mit à rire. — Si tu étais venu dix ans plus tôt et que tu m’aies tenu ce langage… peut-être l’aurais-je fait. Mais maintenant, j’aime autant continuer. Pourquoi pas ? Je sens tout, chaque mouvement de la vie… mais je ne comprends rien et ne connais pas mon chemin… Je sens… et je bois parce que je n’ai rien d’autre à faire… Bois aussi !

Sa compagnie me regardait avec un mécontentement manifeste, et les six paires d’yeux me mesurèrent avec une intention qui n’était guère pacifique.

Les pauvres ! ils craignaient que je n’emmenasse Konovalov ; alors, adieu le régal qu’ils avaient attendu huit jours peut-être.

— Frères ! c’est mon camarade… un savant que le diable emporte ! Maxime, peut-être liras-tu ici de Stenka ?… Ah ! frères, les livres qu’il y a sur terre ! De Pila ?… Maxime, dis ?… Frères, ce n’est pas un livre, c’est du sang et des larmes. Ah !… Pila, c’est moi, Maxime !… Et Cissoïko, c’est moi encore… Je le jure ! Voilà qui est expliqué.

De ses yeux démesurément ouverts, il me regardait avec effroi, et sa lèvre inférieure tremblait étrangement. On me fit, d’assez mauvais gré, place à la table. Je m’assis à côté de Konovalov, juste au moment où il prenait un verre de bière mélangée d’eau-de-vie.

Évidemment, il désirait s’étourdir aussi vite que possible à l’aide de ce breuvage. Après avoir bu, il prit sur l’assiette un de ces morceaux de bœuf qui ressemblaient à de la terre glaise, le regarda et le jeta par-dessus son épaule contre le mur du cabaret.

La compagnie grognait comme une meute affamée devant un os.

— Je suis un homme perdu… Pourquoi ma mère m’a-t-elle mis au monde ? On ne sait rien. C’est l’obscurité ! et l’étroitesse !… Adieu, Maxime, puisque tu ne désires pas boire avec moi. Je ne retournerai plus à la boulangerie. Le patron me doit de l’argent : prends-le-lui et apporte-le-moi, je le boirai… Non ! garde-le pour des livres… Veux-tu ? Non, tu ne veux pas ?… Mais, si, prends donc ! Non ?… C’est que tu es un cochon !… Va-t’en, va-t’en !

Il s’enivrait et ses yeux étaient féroces. La compagnie était toute prête à me chasser à coups de poings. Sans attendre cela, je partis.

Trois heures après, j’étais de nouveau dans le « Mur ». Le groupe de Konovalov s’était accru de deux hommes. Tous étaient ivres, lui moins que les autres. Il chantait, les coudes sur la table, et regardait le ciel par l’ouverture du plafond. Les ivrognes l’écoutaient, dans différentes poses ; quelques-uns hoquetaient. Konovalov chantait, d’une voix de baryton qui, sur les notes hautes, dégénérait en fausset comme chez tous les ouvriers. La joue sur la main, il faisait avec sentiment des roulades tristes, et son visage était pâle d’émotion ; il avait les yeux mi-clos et le cou tendu en avant. Huit physionomies ivres, stupides et rouges, le regardaient et, par instants, on entendait des grognements et des hoquets. La voix de Konovalov vibrait et pleurait, et gémissait, et il était indiciblement triste de voir ce brave garçon qui chantait sa lamentable chanson.

La mauvaise odeur, les figures rouges et en sueur, les deux lampes à pétrole et les murs noirs de boue et de fumée du cabaret, son plancher de terre et l’ombre qui envahissait ce trou, — tout était pénible et maladivement fantastique. On aurait pu croire que ces individus étaient enterrés vivants et que l’un d’eux chantait une dernière fois avant de mourir, pour faire ses adieux au ciel. Un tranquille désespoir, un ennui sans issue frémissaient dans le chant de mon compagnon.

— Maxime, tu es ici ? Veux-tu être mon essaüle[3]? Ami, viens ! dit-il, en interrompant son élégie et me tendant la main. Je suis tout prêt, frère… Ameutons une horde… Et voilà ! Puis il y aura encore des gens. Nous trouverons. Tout cela n’est rien ! Nous appellerons Pila et Cissoïko… et nous leur donnerons tous les jours du gruau et de la viande… C’est bien ? Tu consens ? Tu prendras avec toi des livres, tu liras Stenka et les autres… Ami ! Ah ! je suis triste, triste…

[3]Grade supérieur chez les Kosaks du Don.

[3]Grade supérieur chez les Kosaks du Don.

Il frappa de toute sa force la table avec son poing. Les verres et les bouteilles retentirent, et la compagnie réveillée emplit le cabaret d’un bruit infernal.

— Buvez, camarades ! cria Konovalov, buvez, allégez vos âmes, buvez tout ce que vous pourrez !

Je m’en allai. A la porte de la rue, je m’attardai ; j’entendis Konovalov faire des discours d’une langue pâteuse, et, quand il se fut remis à chanter, je retournai à la boulangerie. A ma suite gémit et pleura longtemps une gauche et ivre chanson.

Deux jours après, Konovalov avait disparu de la ville.

J’eus, plus tard, une fois encore l’occasion de le voir.

Il faut être né dans une société policée, pour avoir la patience d’y vivre toute sa vie et pour n’avoir jamais le désir de quitter cette sphère de conventions pénibles, de petits mensonges vénéneux consacrés par l’usage, d’ambitions maladives, d’étroit sectarisme, de diverses formes d’insincérité, en un mot de toute cette vanité des vanités qui gèle le cœur, corrompt l’esprit, et qu’on appelle avec si peu de raison la civilisation. Je suis né et j’ai été élevé en dehors de cette société et, pour cette raison qui m’est précieuse, je ne puis accepter sa culture par fortes doses sans bientôt éprouver la nécessité de sortir de son cadre et de me reposer des complications multiples, des raffinements maladifs de ce genre d’existence.

A la campagne, il fait presque aussi insupportablement écœurant et ennuyeux que parmi les gens cultivés. Le mieux est de s’en aller dans les rues les plus misérables des villes, où, quoiqu’il y fasse très sale, tout est sincère et simple, ou bien d’aller seulement se promener par les champs et les routes, ce qui est toujours intéressant, rafraîchit moralement et ne demande pas d’autres moyens de transport que de bonnes jambes.

Il y a cinq ans, j’entrepris justement une promenade de ce genre et, cheminant dans la vaste Russie sans aucun itinéraire déterminé, j’arrivai à Théodocie. On y commençait alors la construction d’une digue, et, dans l’espoir de gagner un peu d’argent pour la route, je me présentai au lieu où l’on travaillait.

Dans mon désir de jeter un coup d’œil d’ensemble sur les travaux, je gravis une montagne et m’assis, regardant la mer sans limites et les tout petits hommes qui lui faisaient des remparts.

Le large tableau du travail humain se déroula devant moi : toute la rive pierreuse de la baie était creusée ; partout il y avait des trous, des tas de pierres et de bois, des brouettes, des pieux, des barres de fer, des outils pour l’aménagement des voûtes, des machines de bois compliquées, et au milieu de tout cela s’agitaient des êtres humains. C’étaient eux qui, après avoir déchiré la montagne à l’aide de la dynamite, la morcelaient avec des pics, déblayaient une surface plane pour y mettre une voie ferrée ; c’étaient eux qui pétrissaient, dans d’énormes caisses, du ciment et, après en avoir fait des cubes énormes, les plongeaient dans la mer, construisant ainsi un rempart contre la force titanique de ses infatigables vagues. Ils paraissaient petits comme des larves sur le fond brun de la montagne, mutilée par eux, et ils s’agitaient aussi comme des larves dans les tas de pierres, de bois, de débris, au soleil ardent de midi… On aurait dit qu’ils voulaient se cacher du soleil et faire la ruine autour d’eux en pénétrant dans le sein de la montagne, tant le soleil était brûlant et le chaos désolé.

Dans l’air lourd flottait un bruit gémissant et fort, les épieux frappaient la pierre, les roues des brouettes grinçaient, le pilon de fer tombait lourdement sur le bois du pilotis, la « Doubinouchka »[4]pleurait, les haches sonnaient, les hommes petits et gris criaient sur tous les tons.

[4]Chanson populaire que chantent les ouvriers.

[4]Chanson populaire que chantent les ouvriers.

En un endroit, un groupe d’ouvriers, ahanant, s’acharnait contre un immense bloc de rocher, avec l’espoir de le déplacer ; ailleurs on avait soulevé une lourde poutre et on criait à perte d’haleine : — Hardi ! Et la montagne, toute crevassée, répétait sourdement : i — i — i !

Sur la ligne brisée des planches jetées partout, avançait lentement une file d’hommes qui poussaient les wagonnets chargés de pierres, et à leur rencontre venait, lentement aussi afin de faire durer les minutes de repos, une autre file avec des wagonnets vides… Auprès d’un levier était une foule compacte et bigarrée, et quelqu’un chantait d’une voix traînarde et gémissante :

Eh ! mes frères, il fait bien chaud !Personne ne nous plaint jamais.Oï ! DoubinouchkaVa — a !

Eh ! mes frères, il fait bien chaud !Personne ne nous plaint jamais.Oï ! DoubinouchkaVa — a !

Eh ! mes frères, il fait bien chaud !

Personne ne nous plaint jamais.

Oï ! Doubinouchka

Va — a !

La foule hurlait, puissante, tirant sur les câbles, et la masse de fer du pilon s’élevait en l’air et retombait ; un bruit semblable à un soupir se faisait entendre et tout le pilotis frissonnait. Sur tous les points de l’espace entre la mer et la rivière, grouillaient les petits hommes gris, remplissant l’air de leurs cris, de leur poussière et de leur odeur. Parmi eux circulaient les contremaîtres, en vestes blanches aux boutons de métal qui brillaient au soleil comme des yeux cruels. Le ciel sans nuages, atrocement chaud, les nuées de poussière et les vagues de sons formaient une symphonie du travail, — la seule musique qui ne fasse jamais plaisir.

La mer s’était tranquillement étendue jusqu’à l’horizon brouillé, elle battait doucement la rive de ses vagues transparentes, vivante de mouvement et de bruit. Toute joyeuse au soleil, elle semblait sourire débonnairement comme Gulliver qui savait qu’un seul de ses mouvements pouvait détruire tout le travail de ces Lilliputes.

Elle était couchée, aveuglante d’éclat, grande, forte, bonne, et sa puissante respiration soufflait sur la rive, rafraîchissant les êtres las, appliqués à réduire la liberté de ses vagues, qui, elles, caressaient si doucement la rive mutilée. La mer semblait plaindre les gens : des siècles d’existence lui avaient fait comprendre que les malfaiteurs véritables ne sont pas ces hommes qui construisent ; elle savait depuis longtemps que ceux-là ne sont que des esclaves et qu’on leur impose cette lutte corps à corps avec les éléments dont la vengeance est toujours proche. Ils construisent, ils peinent ; leur sang et leur sueur sont le ciment de tout ce qui se fait sur terre ; mais ils ne reçoivent rien eux-mêmes, après avoir mis toute leur force au service du désir éternel de construire, — désir qui fait des miracles sur terre, mais ne donne pas d’abri aux travailleurs et ne leur procure pas le pain quotidien. Eux aussi sont un élément, et c’est pourquoi la mer n’est pas courroucée et regarde avec indulgence le travail dont ils ne profitent pas. Ces petites larves grises qui épuisent la montagne sont pareilles aux gouttes de la mer, qui tombent les premières sur les rochers inaccessibles de la rive, poussées par l’éternel désir qu’a la mer d’élargir ses domaines, et sont les premières à mourir en se brisant contre eux. Dans leur masse, ces gouttes font partie de la mer, elles sont puissantes aussi et aiment à détruire quand le souffle de la tempête les a irritées. La mer connaît de longue date les esclaves, ceux qui construisirent jadis des pyramides dans le désert, et ceux de Xerxès, — drôle d’homme qui pensait punir la mer avec trois cents coups de verges parce qu’elle avait brisé ses ponts, pareils à des jouets d’enfants. Les esclaves ont de tout temps été les mêmes ; ils se soumettaient, étaient mal nourris, et exécutaient toujours de grandes et belles choses, divinisant quelquefois ceux qui les faisaient travailler, plus souvent les maudissant, rarement s’insurgeant contre eux.

Et, souriant comme un titan qui a conscience de sa force, la mer éventait de son haleine ceux qui, aveugles et esclaves, creusaient misérablement la terre au lieu de s’élancer vers le ciel. La vague caresse la rive semée de gens qui construisent un obstacle de pierre à son mouvement ; elle la caresse et chante sa chanson, sonore et douce, du passé de tout ce qu’elle a vu sur les côtes de la terre.

… Parmi les ouvriers il y avait des figures bizarres, sèches et bronzées, en bonnets rouges, petites jaquettes bleues, pantalons serrés aux genoux et flottant sur le pied. C’étaient, comme je l’appris plus tard, des Turcs d’Anatolie. Leurs voix de gosier se mêlaient au parler lent et chantant des Viatitchi, dur et rapide des Volgiens et doux des Petits-Russiens.

La disette sévissait en Russie, et la faim avait amassé ici les représentants de presque tous les gouvernements frappés par la calamité. Ils se partageaient en petits groupes, par pays. Seuls, les vagabonds, ces cosmopolites, se distinguaient par leur air d’indépendance, leur costume et leur langage des paysans, esclaves de la terre et n’ayant rompu que provisoirement, sous la poussée du besoin, la chaîne qui les liait à elle, mais gardant opiniâtrement le souvenir du sol natal. Les vagabonds étaient de tous les groupes, parmi les Viatitchi comme parmi les Petits-Russiens, se sentant partout à leur place ; mais la majeure partie d’entre eux se tenaient auprès du pilon parce que là l’ouvrage était moins dur.

Quand je m’approchai d’eux, ils avaient les mains abaissées sur le câble, attendant que l’inspecteur ait fini d’arranger la poulie qui, sans doute, usait sa corde. Il tripotait au haut de la tour de bois, et criait :

— Tire !

On tirait faiblement.

— Arrête… Tire encore ! Arrête, marche !…

Le principal chanteur, grand gars qui depuis longtemps n’avait été rasé, au visage grêlé et aux manières de soldat, remua les épaules, loucha de côté, toussa et entonna :


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