— Ce qu’on peut faire avec de l’argent ! s’écria Gavrilo, qui s’allumait tout à coup de passion. Et il se mit à parler, d’une manière hachée, hâtive, comme poursuivant une idée et attrapant les mots au vol, de la vie de campagne avec et sans argent : Respect, aisance, liberté, gaieté…
Tchelkache l’écoutait attentivement, avec une mine sérieuse et des yeux pleins de secrètes pensées. Par moments, il souriait d’un air joyeux.
— Nous y sommes ! fit-il enfin.
Une vague s’empara du bateau et le lança adroitement sur le sable.
— Fini, fini, fini tout à fait ! Il faut tirer le bateau plus loin, pour que la mer ne le reprenne pas. On viendra le chercher. Et maintenant, adieu. La ville est à huit verstes. Tu retournes à la ville, hein ?
Sur le visage de Tchelkache rayonnait toujours un sourire rusé et bon enfant ; il avait l’air de préparer quelque chose d’agréable pour lui-même, et d’inattendu pour Gavrilo. La main dans la poche, il faisait bruire des billets de banque.
— Non, je n’irai pas… Je…
Gavrilo étouffait et s’étranglait. En lui s’agitait une tempête de désirs, de paroles, de sentiments qui s’entre-dévoraient. Il brûlait comme du feu.
Tchelkache le regardait avec étonnement.
— Qu’est-ce qui te prend ? demanda-t-il.
— Ce n’est rien…
Mais le visage de Gavrilo rougissait et puis devenait gris. Le gars piétinait sur place, comme s’il voulait se jeter sur Tchelkache, ou bien comme s’il était déchiré par quelque désir difficile à réaliser.
Tchelkache éprouva un malaise à la vue de cette excitation. Il se demandait sous quelle forme elle allait éclater.
Gavrilo se mit à rire, d’un rire étrange, pareil à un sanglot. Sa tête était baissée, de sorte que Tchelkache ne pouvait voir l’expression de son visage ; il apercevait seulement les oreilles de Gavrilo, tantôt rouges, tantôt pâles.
— Va au diable ! s’écria Tchelkache avec un un geste de la main. Serais-tu amoureux de moi ? Dis ?… Le voilà qui minaude comme une fille. Es-tu navré de me quitter ? Eh ! nourrisson, parle, sinon je m’en vais !
— Tu t’en vas ? cria Gavrilo d’une voix sonore. La plage, déserte et sablonneuse, trembla à ce cri, et les vagues de sable, amenées par les vagues de la mer, parurent frémir. Tchelkache aussi frémit. Tout à coup Gavrilo s’arracha de sa place et se jeta aux pieds de Tchelkache, lui étreignit les jambes de ses deux bras, et l’attira à lui. Tchelkache s’ébranla, s’assit lourdement dans le sable et, grinçant des dents, fendit l’air de son long bras au poing fermé. Mais il n’eut pas le temps de frapper, arrêté par le regard confus et suppliant de Gavrilo.
— Ami ! Donne-moi… cet argent ! Donne, au nom du Christ. Quel besoin en as-tu ? Ce n’est qu’une nuit… une seule nuit… Et moi, cela me prendrait des années… Donne… Je prierai pour toi… toujours… dans trois églises… pour le salut de ton âme… Tu le jetterais au vent, et moi, je le mettrai dans la terre. Ah ! donne-moi cet argent. Dis, qu’en feras-tu ?… Y tiens-tu tant ?… Une nuit… et te voilà riche ! Fais une bonne action ! Tu es perdu, toi !… Tu ne trouveras pas ta voie, tandis que moi !… Ah ! donne-le-moi !
Tchelkache, effrayé, surpris et furieux, rejeté en arrière, assis sur le sable et s’y appuyant des deux mains, se taisait et regardait, avec des yeux sortis effroyablement des orbites, le gars qui lui mettait sa tête sur les genoux et chuchotait, en haletant, ses supplications. Tchelkache le repoussa enfin, sauta sur ses pieds et, fourrant la main dans sa poche, jeta à Gavrilo les billets multicolores.
— Tiens, chien, avale ! cria-t-il, tremblant de fureur, de pitié aiguë et de haine envers cet esclave avide. Et, ayant jeté l’argent, il se sentit un héros. L’audace rayonnait dans ses yeux, dans toute sa personne.
— Moi-même je voulais te donner plus. Tu m’avais fait pitié hier… Je pensais au village. Je me disais : « Venons en aide à ce gars. » J’attendais pour voir ce que tu ferais, si tu me demanderais ou non. Et toi, eh ! guenille, mendiant !… Est-ce qu’on peut se mettre dans un état pareil pour de l’argent… se martyriser ainsi ? Imbéciles, diables avides, qui s’oublient… qui se vendraient pour cinq copeks, hein ?
— Ami… que le Christ te protège ! Qu’ai-je donc à présent ? Quoi ? Des milliers ?… Je suis maintenant un richard ! glapissait Gavrilo dans son enthousiasme, tout frémissant et cachant l’argent dans sa blouse. Ah ! cher homme !… Je n’oublierai jamais ! jamais ! Et je dirai à ma femme et à mes enfants de prier pour toi.
Tchelkache écoutait ces cris de joie, regardait ce visage rayonnant et dénaturé par cette frénésie avide ; il sentait que lui-même, le voleur et le vagabond, arraché à tout ce qui lui était proche, ne deviendrait jamais aussi rapace, vil, égaré. Jamais il ne serait tel ! Cette pensée et cette sensation, en lui donnant la conscience de sa liberté et de son audace, le retenaient auprès de Gavrilo sur le bord désert de la mer.
— Tu m’as rendu heureux ! criait Gavrilo et, s’emparant de la main de Tchelkache, il se la fourrait contre le visage.
Tchelkache se taisait et montrait les dents comme un loup. Gavrilo continuait son épanchement.
— Quelle idée m’est venue ! Nous nagions ici… j’ai vu l’argent… Je me disais : « Si je lui donnais »… à toi… « un coup de rame… un seul ! L’argent serait à moi ; lui, je le jetterais à la mer »… toi, tu comprends ? Qui s’apercevrait de ta disparition ? Et si on te trouve, on ne fera pas d’enquête : qui, comment, pourquoi l’a-t-on tué ? Tu n’es pas un homme pour lequel en ferait du bruit ! Tu es inutile sur terre ! Qui prendrait ton parti ? Voilà ! hein ?
— Rends l’argent ! rugit Tchelkache en saisissant Gavrilo à la gorge.
Gavrilo se débattit, une fois, deux fois… mais l’autre bras de Tchelkache s’enroula comme un serpent autour de lui… Un bruit de toile déchirée, — et Gavrilo gisait à terre, avec des yeux fous, attrapant l’air avec ses mains et agitant les jambes. Tchelkache, droit, sec, comme un fauve, montrait les dents d’un air méchant, riait d’un rire serré, âpre, et sa moustache sautait nerveusement sur son visage anguleux et aigu. Jamais, de toute sa vie, il n’avait reçu de coup si douloureux, et jamais sa fureur n’avait été plus grande.
— Eh ! quoi, es-tu heureux maintenant ? demanda-t-il, à travers son rire, à Gavrilo, et, lui tournant le dos, il s’en alla dans la direction de la ville. Mais il n’avait pas fait deux pas que Gavrilo, se courbant comme un chat, mit un genou à terre et, prenant un large élan, lui jeta une pierre ronde, criant avec rage :
— U-une !
Tchelkache gémit, porta ses mains à sa nuque et se balança en avant, puis se retourna du côté de Gavrilo et tomba le visage contre le sable. Il bougea une jambe, essaya de soulever la tête et se raidit, vibrant comme une corde tendue. Alors, Gavrilo se prit à courir au loin, là-bas, vers l’ombre d’un nuage échevelé qui pendait sur la steppe brumeuse. Les vagues bruissaient, courant sur le sable, se fondant avec lui et courant encore. L’écume sifflait, les gouttes de l’eau volaient dans l’air.
La pluie tomba. Rare au commencement, elle devint vite serrée, lourde, et coula du ciel en minces filets. Ils s’entrecroisaient, formant un réseau qui masqua aussitôt le lointain de la steppe et le lointain de la mer. Longtemps on ne vit rien que la pluie et ce long corps, couché sur le sable près de la mer… Mais voici que, de la pluie, réapparut Gavrilo, courant ; il volait comme un oiseau. Il s’approcha de Tchelkache, tomba à genoux devant lui et se mit à le retourner sur la terre. Sa main plongea dans une glu chaude et rouge. Il trembla et s’écarta, le visage pâle et fou.
— Frère, lève toi ! chuchotait-il dans le bruit de la pluie à l’oreille de Tchelkache.
Tchelkache revint à lui et, repoussant Gavrilo, dit d’une voix enrouée :
— Va-t’en !
— Frère, pardonne : c’est le diable qui m’a tenté… continuait Gavrilo, tremblant, baisant la main de Tchelkache.
— Va, va-t’en ! grogna l’autre.
— Remets-moi mon péché ! Ami… pardonne !
— Va-t’en, va-t’en au diable ! cria tout à coup Tchelkache qui s’assit sur le sable. Son visage était pâle, méchant ; ses yeux troubles se fermaient comme s’il avait très sommeil… Que veux-tu encore ? Tu as fait ton affaire… et va-t’en ! File !
Et il voulut pousser du pied Gavrilo, anéanti de douleur, mais il n’y réussit pas et serait tombé si Gavrilo ne lui avait soutenu les épaules. Le visage de Tchelkache était maintenant au niveau de celui de Gavrilo. Tous deux étaient pâles, misérables et effrayants.
— Fi !
Tchelkache cracha dans les yeux grands ouverts de son ouvrier.
L’autre s’essuya humblement avec sa manche et murmura :
— Fais ce que tu veux… Je ne répondrai pas un mot. Pardonne-moi, au nom du Christ !
— Nigaud, qui ne sais même pas voler ! cria Tchelkache avec mépris. Il arracha sa chemise sous sa veste et, sans rien dire, grinçant seulement des dents, se mit à se bander la tête.
— As-tu pris l’argent ? demanda-t-il enfin.
— Je ne l’ai pas pris, frère, je n’en veux pas ! Il porte malheur !
Tchelkache fourra la main dans la poche de sa veste, retira la liasse des billets, en remit un dans sa poche et jeta tout le reste à Gavrilo.
— Prends et détale !
— Je ne puis le prendre… je ne puis ! Pardonne !
— Prends, je te dis ! rugit Tchelkache, roulant effroyablement les yeux.
— Pardonne-moi ! Alors, je le prendrai… dit timidement Gavrilo, et il tomba aux pieds de Tchelkache sur le sable humide, que la pluie arrosait généreusement.
— Tu mens, nigaud, tu le prendras tout de suite ! dit avec assurance Tchelkache et, lui soulevant la tête par les cheveux, avec effort, il lui fourra l’argent au visage. — Prends, prends ! Ce n’est pas pour rien que tu as travaillé ! N’aie pas honte d’avoir failli assassiner un homme ! Pour des gens comme moi, personne ne réclame. On dira plutôt merci quand on l’apprendra. Tiens, prends ! Personne ne saura ton action, et elle mérite pourtant une récompense ! Voilà.
Gavrilo vit que Tchelkache riait, et il éprouva un soulagement. Il serra l’argent dans sa main.
— Frère ! me pardonneras-tu ? Tu ne veux pas ? Dis ? suppliait-il avec des larmes.
— Petit frère ! dit, en le contrefaisant, Tchelkache qui se dressait sur ses jambes chancelantes. Pourquoi te pardonner ? Il n’y a pas de quoi. Aujourd’hui c’est toi, demain ce sera moi…
— Ah ! frère, frère ! soupira douloureusement Gavrilo, en hochant la tête.
Tchelkache était debout devant lui et souriait étrangement ; le linge, sur sa tête, rougissant peu à peu, devenait semblable à un bonnet turc.
La pluie tombait à torrents. La mer se plaignait sourdement et les vagues battaient contre la plage, furieuses maintenant et courroucées.
Les deux hommes se taisaient.
— Adieu ! dit avec une froide ironie Tchelkache.
Il trébuchait, ses jambes tremblaient et il portait bizarrement sa tête comme s’il avait peur de la perdre.
— Pardon, frère ! dit encore une fois Gavrilo.
— Ce n’est rien ! répondit sèchement Tchelkache et il soutenait toujours sa tête de la main gauche et, de la droite, se tirait doucement la moustache.
Gavrilo lui regarda longtemps après, jusqu’à ce qu’il eût disparu dans la pluie qui tombait toujours des nuages, serrée, en filets minces, interminables, et enveloppait la steppe d’une brume impénétrable et grise comme l’acier.
Puis, Gavrilo ôta sa casquette mouillée, se signa, regarda l’argent serré dans sa paume, soupira librement et profondément, cacha son butin dans sa blouse et se mit à marcher, à larges pas fermes, dans la direction opposée à celle où Tchelkache avait disparu.
La mer mugissait, jetait sur le sable de la plage de grandes vagues lourdes, les brisait en écume et en gouttelettes. La pluie fouaillait avec acharnement la mer et la terre, le vent rugissait. Tout, à l’entour, était rempli de plaintes, de cris, de bruits sourds. La pluie masquait la mer et le ciel…
Bientôt la pluie et les éclats des vagues eurent lavé la tâche rouge à l’endroit où avait été terrassé Tchelkache, elles eurent lavé les traces de ses pas et de ceux du gars, sur le sable de la plage, et la plage déserte ne garda aucun souvenir du petit drame qui s’y était joué entre deux hommes.