En parcourant distraitement un journal, je rencontrai un nom qui m’intéressa, — Konovalov, — et je lus ce qui suit :
« Hier soir, dans la chambre commune de la prison, Alexandre Ivanovitch Konovalov, âgé de quarante ans, citadin de la ville de Mourom, s’est pendu à la clef d’un poêle. Il avait été arrêté à Pskov pour vagabondage et était envoyé par étapes à sa ville natale. D’après le rapport du chef de prison, c’était un homme toujours tranquille, silencieux et rêveur. Le suicide, d’après l’avis du médecin, doit être attribué à la mélancolie. »
Je lus cette note brève, en petits caractères, — la fin des petites gens est toujours annoncée en petits caractères, — je la lus et je pensai que j’aurais peut-être, moi, la possibilité d’expliquer un peu la raison qui poussa cet homme rêveur à s’évader de l’existence. Je l’avais connu, j’avais demeuré avec lui. Peut-être n’ai-je pas le droit de me taire à son sujet ; c’était un brave garçon, et on en rencontre si peu sur le chemin de la vie !
… J’avais dix-huit ans quand je vis Konovalov pour la première fois. A cette époque, je travaillais dans une boulangerie comme aide du pétrisseur. Le pétrisseur était un ex-soldat musicien ; il buvait épouvantablement, souvent il gâtait la pâte, et, quand il était ivre, aimait jouer sur ses lèvres ou tambouriner des doigts sur n’importe quoi des airs variés. Si le maître boulanger lui faisait des observations au sujet de la pâte perdue ou du pain en retard, il devenait furieux, insultait son patron, l’insultait sans pitié et ne manquait pas de parler de son propre talent musical.
— J’ai fait sécher la pâte ? criait-il en hérissant ses longues moustaches rousses et en remuant ses lèvres épaisses et toujours humides. — La croûte est brûlée ? Le pain est humide ? Ah ! toi, que le diable t’emporte, gredin louche ! Est-ce pour faire cette besogne que je suis au monde ? Sois maudit avec ta besogne. Je suis un musicien ! As-tu compris ? Moi, quand l’alto avait bu, je jouais à sa place ; quand le hautbois était au cachot, je jouais du hautbois ; que le cornet à piston soit malade, qui donc pourrait bien le remplacer ? Soutchkov ! Présent ! Très heureux de rendre service, mon capitaine. Tim-tar-rom-da-di ! Et toi, paysan ? Donne-moi mes gages.
Et le patron, homme malsain et bouffi, avec des yeux louches presque recouverts de graisse et une figure de femme, balançait son énorme ventre, frappait le sol de ses pieds courts et gros et criait d’une voix perçante :
— Brigand ! Assassin ! Judas ! Traître ! Mon Dieu, pour quel crime m’as-tu infligé la présence ici de cet homme ?
Et, ouvrant ses doigts courts, il élevait au ciel ses bras et tout à coup annonçait d’une voix haute, qui écorchait les oreilles :
— Si je te faisais conduire au poste pour ton tapage ?
— Au poste, le serviteur du Tsar et de la patrie ? rugissait le soldat, et il s’avançait, les poings levés. Le patron reculait, crachait, soufflait d’émotion et criait des injures. C’était tout ce qu’il pouvait faire ; en été dans les villes de la Volga, il est très difficile de trouver un pétrisseur.
Des scènes de cette espèce avaient lieu presque tous les jours. Le soldat buvait, gaspillait de la pâte et jouait différentes marches, valses et « numéros » comme il disait. Le maître grinçait des dents et moi, en raison de tout cela, je devais travailler pour deux, ce qui n’était pas logique et me fatiguait beaucoup.
Aussi fus-je très heureux quand, une fois, il y eut entre le patron et le soldat, la scène suivante :
— Eh ! soldat, dit le maître, qui fit son apparition à la cuisine, le visage rayonnant et satisfait, les yeux luisant d’un sourire perfide, eh ! soldat, avance les lèvres et joue la marche du départ.
— Quoi encore ? dit d’une voix sombre le soldat. Il était couché, à moitié ivre selon son usage, sur le coffre à pâte.
— Pars pour la guerre, caporal ! répondit le patron radieux.
— Où ça ? demanda le soldat, laissant choir ses jambes du coffre, et pressentant quelque mauvais tour.
— Où tu voudras : contre le Turc ou contre l’Anglais…
— Comment faut-il comprendre cela ? cria avec colère le soldat.
— Ce que tu as à comprendre, c’est que je ne te garde pas une heure de plus. Monte, reçois ton dû, et, aux quatre vents, marche !
Le soldat avait eu jusqu’alors le sentiment de sa force et de l’embarras où était le patron, et cette nouvelle chassa les vapeurs du vin : il ne pouvait ne pas comprendre la difficulté qu’il aurait, avec sa connaissance du métier, à se trouver une place.
— Ça, tu mens ! dit-il avec angoisse en se levant.
— Va-t’en, va-t’en donc…
— M’en aller ?
— File !
— Cela veut dire que j’ai assez travaillé… Le soldat secoua la tête avec amertume. — Tu as sucé mon sang, tu l’as tout sucé et tu me chasses ! Bravo, c’est parfait !… Araignée !
— C’est moi l’araignée ?
Le patron bouillait.
— Bien sûr ! Araignée, suceur de sang ! Voilà ce que tu es ! dit avec conviction le soldat et il gagna la porte en chancelant.
Le patron riait méchamment et ses yeux pétillaient de joie.
— Essaye maintenant de trouver une place chez n’importe qui ! Oui ! J’ai fait de toi de si beaux portraits que, même si tu ne demandais pas de gages, on ne te prendrait pas ! Nulle part on ne te prendra. J’ai veillé sur ton sort, tête pourrie que tu es !
— Avez-vous un nouveau pétrisseur ? demandai-je.
— Un nouveau, oui, mais ce nouveau est un ancien. Il a été mon aide. Et quel pétrisseur ! C’est de l’or. Ivrogne lui aussi, mais il a ses moments… Il arrive, il prend de l’ouvrage et pendant trois ou quatre mois il en abat comme un ours. Il ne connaît ni repos, ni sommeil et ne regarde pas au prix, c’est ce qu’on veut. Il travaille et il chante. Il chante si bien, mon petit, qu’on ne peut l’écouter : le cœur en devient lourd d’ennui. Il chante, il chante, puis il se met à boire.
Le patron soupira et fit un geste découragé de la main.
— Et, quand il se met à boire, il est impossible de l’arrêter. Il boira jusqu’au moment où il tombera malade ou bien n’aura plus de vêtement. Alors il a honte, ou quoi ? et disparaît comme le diable à la fumée de l’encens. Tiens, le voilà ! Tu es là pour de bon, Sacha ?
— Mais oui ! répondit du seuil une voix profonde.
Là, l’épaule contre le cadre de la porte, se tenait un homme d’une trentaine d’années, grand et large d’encolure. Son costume était celui du parfait vagabond, sa personne et son visage étaient ceux d’un slave, d’une rare pureté de type. Il avait une blouse rouge, incroyablement sale et déchirée, un large pantalon de toile, et, comme chaussure, un pied portait les restes d’un caoutchouc, l’autre d’une botte de cuir. Les cheveux, châtain clair, étaient mêlés, et d’entre les mèches sortaient des copeaux, des brins de paille, du papier ; tout cela se retrouvait aussi dans sa superbe barbe rousse, qui s’étendait sur sa poitrine et la recouvrait de son large éventail. Le visage, allongé, pâle et fatigué, s’éclairait de grands yeux bleus, rêveurs et qui me regardaient avec une expression caressante. Ses lèvres, belles bien que pâles, souriaient sous la moustache rousse. Son sourire paraissait dire :
— Voici comment je suis… Ne m’en veuillez pas.
— Viens ici, Sacha, voici ton aide, disait le patron en se frottant les mains et regardant avec amour la large personne de son nouveau pétrisseur. L’autre avança en silence, me tendit son énorme main ; nous nous dîmes bonjour. Il s’assit sur le banc, avança ses jambes, les examina et dit au patron :
— Nicolas Nikititch, achète-moi deux blouses, des chaussures, et encore de la toile pour un bonnet.
— Tu auras tout ce qu’il te faut, sois tranquille. J’ai des bonnets. Tu auras ce soir les chemises et les pantalons. Mets-toi à l’ouvrage, seulement : je sais, moi, qui tu es. Je ne t’offenserai pas. Personne n’offensera jamais Konovalov, parce que lui-même n’a jamais offensé personne. Est-ce que le patron est une brute ? J’ai travaillé moi-même, je sais que c’est dur parfois. Eh ! bien, restez, mes enfants, et moi je m’en vais.
Konovalov s’assit sur le banc. Il regardait autour de lui en souriant silencieusement. La cuisine était dans un sous-sol voûté, et les trois fenêtres se trouvaient au-dessous du niveau de la rue. Il y avait peu de lumière, peu d’air, mais beaucoup d’humidité, de saleté et de poussière de farine. Le long des murs, d’immenses coffres : l’un avec de la pâte, l’autre avec de la farine, le troisième vide. Et, sur chacun des coffres, tombait de la fenêtre une raie de lumière grise. Un énorme poêle occupait presque le tiers de la cuisine ; sur le plancher sale gisaient des sacs de farine. Dans le four brûlaient, d’un feu ardent, de longues bûches, et la flamme, reflétée sur le mur gris, s’agitait et tremblait comme si elle parlait sans bruit. L’odeur du levain et de l’humidité pénétrait l’air malsain.
Le plafond, à nervures, enfumé, écrasait par son poids, et le mélange de la lumière du jour avec celle du feu donnait un éclairage indécis et fatigant pour les yeux. De la rue se coulait par la fenêtre un bruit sourd, la poussière volait. Konovalov regarda tout cela, soupira et, se tournant à demi vers moi, demanda d’une voix ennuyée :
— Il y a longtemps que tu travailles ici ?
Je répondis. Nous nous tûmes en nous dévisageant à la dérobée.
— Quelle prison ! soupira-t-il. Allons dans la rue nous asseoir près de la porte, veux-tu ?
Nous allâmes à la porte cochère nous installer sur un banc.
— Ici, au moins, on peut respirer. Je ne m’habituerai pas tout de suite à ce caveau… Je ne puis pas… Pense un peu, je viens de la mer… J’ai travaillé comme chargeur sur la Caspienne… Et puis, de cette vastitude tomber dans ce trou !
Il me regarda avec un sourire triste, puis se tut, examinant attentivement les passants. Dans ses yeux bleus et limpides, il y avait une profonde et indéfinie tristesse. Le soir tombait. Il faisait lourd, bruyant et poussiéreux, et les ombres des maisons s’étendaient sur la route. Konovalov restait assis, le dos contre le mur, les bras croisés sur sa poitrine, et caressait les poils soyeux de sa barbe. Je voyais de biais son visage ovale et pâle, et je pensais : « Quel est cet homme ? » Mais je ne me décidais pas à commencer moi-même la conversation, parce qu’il était mon chef et aussi à cause d’une étrange déférence que je sentais pour lui.
Son front était coupé de trois rides minces ; mais, par moments, elles s’ouvraient et disparaissaient, et j’étais curieux de savoir à quoi cet homme pensait.
— Allons. Il doit être temps de mettre la troisième fournée. Toi, tu vas pétrir la seconde, et moi je m’occuperai de la troisième, et puis nous ferons les pains.
Quand nous eûmes pesé et disposé une montagne de pâte dans des moules, préparé une seconde fournée et mis le levain pour une troisième, nous nous installâmes à prendre le thé, et Konovalov, enfonçant sa main dans sa blouse, me demanda :
— Sais-tu lire ?… Tiens, lis un peu cela… Et il me tendit une feuille froissée et salie.
Je lus :
« Cher Sacha, je te salue et je t’embrasse en idée. Je m’ennuie, je ne fais qu’attendre le jour où je partirai avec toi, ou bien que je resterai avec toi. Cette vie maudite m’ennuie plus que je ne peux le dire, bien qu’au commencement elle m’ait plu. Tu comprends cela, toi ; moi-même je ne l’ai compris que quand je t’ai connu. Écris-moi, je t’en prie, plus vite ; j’ai envie d’une lettre de toi. Et, pour le moment, au revoir et non adieu, ami à grande barbe de mon âme. Je ne te fais aucun reproche, quoi que tu m’aies causé bien de la peine, cochon, en partant sans me dire adieu. Pourtant tu as été bon avec moi, toi le premier, et je ne l’oublierai pas. Ne peux-tu pas t’occuper, Sacha, de ma libération ? Les demoiselles t’ont dit que je te quitterais si j’étais libre ; mais c’est bêtise et pur mensonge. Si seulement tu as pitié de moi, je serai pour toi comme un chien fidèle. Il t’est facile de faire cela, et à moi c’est très difficile. Quand tu es venu me voir, j’ai pleuré d’être obligée de mener cette existence, mais je ne te l’ai pas dit. Au revoir. Ta Capitolina. »
Konovalov me prit la lettre et se mit, d’un air rêveur, à la tourner d’une main, tandis que, de l’autre, il lissait sa barbe.
— Sais-tu aussi écrire ?
— Oui.
— As-tu de l’encre ?
— Oui.
— Écris-moi, pour Dieu, une lettre, dis ! Sûrement qu’elle me croit une canaille, elle pense que je l’ai oubliée… Écris.
— Bon ! tout de suite, si tu veux… Qui est-elle ?
— Une fille… Tu vois toi-même : elle parle de libération. Ceci veut dire que je dois promettre à la police de l’épouser. Alors, on lui rendra son passe-port, on lui reprendra son livret, et elle sera libre de ce jour. As-tu compris ?
Au bout d’une demi-heure, une épître touchante était prête.
— Eh ! bien, lis donc ; comment est-ce ? demanda Konovalov avec impatience.
Voici comment c’était :
« Capa ! ne pense pas que je sois une canaille et t’aie déjà oubliée. Non, je ne t’ai pas oubliée, j’ai simplement bu et il ne me reste plus rien. Maintenant j’ai de nouveau pris une place ; je demanderai au patron de m’avancer de l’argent, je l’enverrai au nom de Philippe et lui t’affranchira. Tu auras assez d’argent pour le voyage. Et, pour le moment, au revoir. Ton Alexandre. »
— Hum !… dit Konovalov, en se grattant la tête. Tu n’écris pas très bien. Il y a peu de pitié dans ta lettre, peu de larmes. Et puis je t’avais prié de m’appeler de différents noms injurieux et tu ne l’as pas fait.
— Et pourquoi cela ?
— Pour qu’elle voie que j’ai honte de moi-même, et que je comprends ma faute envers elle. Et au lieu de cela, tu as écrit comme si tu faisais rouler des pois sur le papier. Mets-y des larmes, au moins !
Il fallut mettre des larmes dans ma lettre, ce que je fis avec succès. Konovalov fut satisfait et, me posant la main sur l’épaule, me dit d’une voix profonde et cordiale :
— Voilà qui est bien ! Merci. On voit que tu es un bon garçon… Nous serons camarades…
Je n’en doutais pas et je lui demandai de me parler de Capitolina.
— Capitolina ? C’est une petite, tout à fait une enfant. La fille d’un marchand de Viatka… Oui, et puis elle fit un faux pas. Et puis toujours plus, et elle échoua dans une maison… Tu sais ? Je vins et je vis une enfant, tout à fait une enfant. Mon Dieu, me disais-je, est-il possible ? Et je fis sa connaissance. Elle se mit à pleurer. Je lui dis : « Ce n’est rien, aie patience. Je te retirerai d’ici ; attends. » Et j’avais tout préparé, l’argent et tout… Mais voilà que je me mis à boire et me trouvai à Astrakan. Puis je vins ici. Quelqu’un lui a dit où j’étais. Elle m’avait écrit à Astrakan…
— Eh quoi ! demandai-je, tu veux l’épouser ?
— L’épouser ? Comment le pourrais-je ? Du moment que je suis un ivrogne, quel fiancé ferais-je ? Non, ce n’est pas cela. Je la libérerai, — et puis va où tu veux. Peut-être trouvera-t-elle une place. Elle redeviendra un être humain.
— Mais elle dit qu’elle veut vivre avec toi.
— Ceci n’est rien, c’est par bêtise. Elles sont toutes ainsi les femmes… Je les connais très bien. J’en ai eu de différentes. L’une était une marchande très riche. J’étais alors écuyer au cirque, et elle me remarqua. « Viens, dit-elle, tu seras cocher chez moi. » Le cirque commençait à m’ennuyer ; je consentis, j’allai. Et alors, elle se mit à me cajoler. Ils avaient une maison, des chevaux, des domestiques, ils vivaient comme des nobles. Son mari était petit et gros, comme notre patron, et elle, mince et souple comme une chatte et ardente. Je me souviens quand elle me prenait dans ses bras et m’embrassait sur les lèvres : c’était comme si elle m’avait versé des charbons ardents sur le cœur. Tu te mettais à trembler, c’était effrayant. Elle m’embrassait, et pleurait, pleurait ; même ses épaules en étaient secouées. Je lui demandais : « Dis-moi pourquoi tu pleures, Véra. » Et elle : « Tu es un enfant, Sacha, tu ne comprends rien. » C’était une brave femme. Et cela est vrai que je ne comprends rien, — je suis très bête. Je le sais. Que faire ? — Je ne comprends pas. Je vis comme ça, sans penser.
Il se tut et me regarda de ses yeux grands ouverts. Il y brillait quelque chose comme de l’effroi et de l’interrogation, quelque chose d’anxieux et de rêveur, qui rendait son beau visage plus triste et plus beau encore…
— Eh bien, comment as-tu fini avec ta marchande ? demandai-je.
— Vois-tu, quelquefois l’ennui me prend. Un tel ennui, mon ami, un tel ennui que je ne puis plus vivre, absolument plus. C’est comme si j’étais seul d’homme au monde, et que, en dehors de moi, rien de vivant n’existât. Et tout me devient alors odieux, tout, tout ! Et je me suis à charge, et tous les êtres, qu’ils meurent tous, cela me serait égal. C’est probablement une maladie que j’ai. C’est cela qui m’a poussé à boire… Avant, je ne buvais pas. Alors, quand cet ennui m’a pris, je lui dis, à elle : « Véra Mikhaïlovna, laisse-moi partir, je ne puis plus ! — Eh ! quoi, dit-elle, as-tu assez de moi ? » Et elle riait, tu sais, d’un rire si mauvais. « Non, dis-je, ce n’est pas toi dont j’ai assez, c’est moi-même que je ne puis plus gouverner. » Au commencement elle ne me comprit pas, elle se mit même à crier et à m’injurier… Puis elle comprit. Elle baissa la tête et dit : « Va, va donc ! » Elle pleura. Ses yeux étaient noirs et toute sa personne très brune. Ses cheveux étaient noirs aussi et frisaient. Elle n’était pas d’origine marchande : son père était un fonctionnaire. Oui, elle me fit pitié alors et j’eus le dégoût de moi-même. Pourquoi avais-je cédé à une femme ? Je ne le savais pas. Elle, elle s’ennuyait naturellement avec un tel mari. Il était tout à fait comme un sac de farine… Elle pleura longtemps… elle s’était habituée à moi. J’étais très doux avec elle : je la prenais dans mes bras et je la berçais. Elle dormait et je la regardais. L’être humain, quand il dort, est très beau, si simple ; il respire et sourit, et c’est tout. Et encore — nous étions alors à la campagne — nous allions faire des promenades en voiture. Elle aimait aller à fond de train. Nous arrivions, j’attachais le cheval à l’ombre dans la forêt, et nous-mêmes nous nous asseyions au frais dans l’herbe. Elle me disait de m’étendre, et mettait ma tête sur ses genoux et me faisait la lecture. J’écoutais, j’écoutais, et je m’endormais. Elle lisait de belles, de très belles histoires. Il y en a une que je n’oublierai jamais : celle du muet Guérassime et du petit chien qu’il aimait. Il était muet, un être persécuté, et personne ne l’aimait sauf son petit chien… On se moquait de lui et il se consolait avec son chien. C’était une histoire bien pitoyable !… Oui ! Et cela se passait au temps du servage. La dame lui dit : « Muet, va noyer ton chien, il jappe trop fort. » Et le muet alla… Il prit un bateau, y mit le chien, et partit… A cet endroit du récit, je tremblais de tout mon corps. Mon Dieu, prendre à un être vivant sa seule joie au monde et la tuer ! Quel ordre est-ce ? Ah ! c’est une histoire étonnante ! Et vraie, voilà ce qui est le mieux ! Il y a des gens pour qui tout l’univers est dans un seul objet, — disons un chien, par exemple. Et pourquoi un chien ? Parce qu’il n’y a aucune personne qui aime cet homme, et le chien, lui, l’aime. Il est impossible de vivre sans un amour quelconque : c’est pour cela que l’âme est donnée, pour pouvoir aimer… Elle me lut beaucoup de différentes histoires. C’était une brave femme, je la regrette encore à présent… Si cela n’avait pas été mon sort, je ne l’aurais jamais quittée jusqu’à ce qu’elle le voulût elle-même, ou bien que son mari eût vent de nos affaires. Elle était caressante, c’est l’essentiel… Pas bonne comme qui donnerait des cadeaux… non, mais son cœur était caressant. Elle m’embrassait ainsi, comme une femme… et puis tout à coup il lui venait une humeur douce, et alors c’était étonnant comme elle était bonne. Elle regardait tout droit dans l’âme, et racontait comme une bonne à un petit enfant, ou une mère. A ces moments-là, j’étais devant elle comme un enfant de cinq ans. Et pourtant, je l’ai quittée… à cause de l’ennui ! Quelque chose me traîne je ne sais où ! « Adieu, lui dis-je, Véra Mikhaïlovna, ne m’en veuille pas. — Adieu, Sacha », dit-elle. Et, drôle de créature, elle me releva la manche jusqu’au coude, et enfonça ses dents dans ma chair. J’aurais hurlé ! Elle m’arracha presque un énorme morceau… Trois semaines, j’eus mal au bras… Et encore maintenant la trace y est…
Et, dégageant son bras de bogatyr, musclé, blanc, et beau, il me le montra, en riant avec une bonhomie triste. Sur la peau, près du coude, était visible une cicatrice — deux demi-cercles se rejoignant presque. Konovalov regardait et hochait la tête en souriant.
— Drôle de femme, répétait-il, c’est un souvenir qu’elle me laissait.
J’avais entendu déjà des histoires de ce genre. Chaque va-nu-pieds a dans son passé une « marchande » ou bien une « dame noble », et chez tous, cette marchande ou cette dame, apparaît, à la suite de trop nombreuses variantes introduites dans le récit, comme un être fantastique, réunissant presque toujours en lui les traits physiques et psychologiques les plus contradictoires. Si aujourd’hui elle a les yeux bleus, est méchante et gaie, vous pouvez être sûr que dans une semaine on vous parlera d’elle comme d’une brune aux yeux noirs, bonne et larmoyante. Et, généralement, le va-nu-pieds parle en sceptique, avec une abondance de détails humiliants pour elle.
Mais l’histoire que m’avait contée Konovalov ne provoqua pas ma méfiance comme l’avaient fait les histoires des autres. Il y avait en elle quelque chose de véridique, des détails imprévus : ces lectures ensemble, l’épithète d’enfant appliquée à la puissante personne de Konovalov.
Je me représentais une femme souple, dormant dans ses bras la tête contre sa large poitrine ; — c’était beau et cela me persuada plus encore qu’autre chose de la vérité du récit. Enfin son intonation triste et douce, en se souvenant de la « marchande », n’était pas une intonation ordinaire. Un véritable va-nu-pieds ne parle jamais ainsi ni des femmes, ni de rien : il aime faire voir qu’il n’existe rien au monde qu’il n’injurie et dont il ne se moque.
— Pourquoi te tais-tu ? Tu penses que j’ai menti ? demanda Konovalov, et dans sa voix il y avait une inquiétude. Il s’était étendu sur les sacs de farine, tenant d’une main son verre de thé et de l’autre se lissant la barbe. Ses yeux bleus me regardaient avec interrogation et les rides sur son front se dessinaient avec netteté.
— Non, il faut me croire… Pourquoi aurais-je inventé ? Certes, nous autres vagabonds, nous aimons raconter des histoires… C’est impossible autrement, ami : celui qui n’a jamais rien eu de bon dans la vie, ne fera de tort à personne, s’il s’invente une histoire et puis la raconte comme si elle était vraie. Il raconte et finit par y croire lui-même, et cela lui est doux. Beaucoup de gens ne vivent que par là. Mais je t’ai raconté la vérité, tout s’est passé comme je te l’ai dit. Qu’est-ce qu’il y a d’extraordinaire à cela ? Une femme est là, qui s’ennuie, et autour d’elle tout est chétif. Admettons que je ne suis qu’un cocher ; mais, pour une femme, n’est-ce pas égal, puisqu’un cocher, un monsieur et un officier — tous sont des hommes !… Et tous aussi sont des cochons, tous cherchent la même chose, et chacun s’évertue à prendre plus et à payer moins. Un homme simple vaut mieux, il est plus scrupuleux. Et, moi, je suis très simple. Les femmes comprennent bien cela de moi… elles voient que je ne leur ferai pas de mal… c’est-à-dire… que je ne rirai pas d’elles. Une femme, quand elle a failli, ne redoute rien tant que le rire, la moquerie. Elles sont beaucoup plus délicates que nous. Nous prenons ce qu’il nous faut, et puis nous sommes prêts à tout aller raconter sur la place publique, à nous vanter : voici encore une sotte que nous avons entortillée !… Et la femme n’a où aller, personne ne lui fait une gloire de sa faute. Elles ont, toutes, frère, même les plus perdues, plus de délicatesse que nous.
Konovalov me regardait d’un air rêveur, de ses grands yeux limpides comme ceux d’un enfant, parlant toujours et m’étonnant toujours plus par ses discours. Il me semblait que j’étais enveloppé par un brouillard chaud, qui m’épurait le cœur, alors déjà pas mal sali par la boue de la vie.
Le bois brûlait dans le poêle, et la montagne claire de braise projetait sur le mur une tache rosâtre qui tremblait.
Par la fenêtre, nous regardait un morceau de ciel bleu avec deux étoiles. L’une d’elles, grande, brillait comme une émeraude ; l’autre, toute proche, était à peine visible.
Au bout d’une semaine, Konovalov et moi étions amis.
— Tu es un garçon simple. C’est bien ! me disait-il avec un large sourire, et en me frappant l’épaule de son énorme main.
Il travaillait en artiste. Il fallait voir comme il maniait un bloc de pâte de sept pouds, le roulant dans une cuve, ou comme, penché sur un coffre, il pétrissait, plongeant jusqu’au coude ses bras puissants dans la masse élastique, qui gémissait sous ses doigts d’acier.
Au commencement, en le voyant précipiter dans le four des pains non cuits, que j’avais à peine le temps de tirer de la cuve pour les jeter sur sa pelle, je craignais qu’il ne les mît les uns sur les autres ; mais quand il eut enlevé trois fournées sans qu’aucun des cent vingt pains, beaux, dorés et hauts, ait été déformé, je compris que j’avais affaire à un artiste dans son genre. Il aimait le travail, s’emballait pour ce qu’il faisait, était triste quand le four cuisait mal ou que la pâte ne montait pas ; il se fâchait et injuriait le patron qui achetait de la farine humide, et était au contraire heureux comme un enfant si les pains sortaient du four ronds et réguliers, dorés à point, avec une croûte mince et ferme. Parfois, il prenait de la pelle le plus beau pain et, le faisant sauter d’une paume sur l’autre, se brûlait, riait gaiement, et me disait :
— Eh ! quelle beauté nous avons faite ensemble !
Et il me plaisait de voir cet homme gigantesque mettre tout son cœur à son ouvrage comme il faudrait que tout homme le fît pour tout ouvrage.
Une fois, je lui dis :
— Sacha, on dit que tu chantes bien ?
Il se rembrunit et baissa la tête.
— Je chante, seulement cela me prend par moments… par périodes. Je commence à m’ennuyer, et alors je chante… Et si je chante, l’ennui vient. Ne me parle pas de cela, — ne me tente pas. Et toi-même, tu ne chantes pas ? Si ! quelle histoire ! Mais, pour le moment, attends que cela me prenne… et siffle seulement. Puis nous chanterons tous les deux ensemble. Cela te va ?
Je consentis, bien entendu. Je sifflais quand l’envie me prenait de chanter. Mais parfois je ne pouvais y tenir et commençais à fredonner tout doucement en pétrissant la pâte ou en roulant les pains. Konovalov m’écoutait en remuant les lèvres, et, après quelque temps, il me rappelait ma promesse. Quelquefois, il me criait rudement :
— Laisse ça, ne gémis pas !
Un jour, je tirai de ma malle un livre, et, m’étant installé près de la fenêtre, je me mis à lire.
Konovalov sommeillait, étendu sur le coffre à pâte ; mais le bruissement des feuillets que je retournais au-dessus de son oreille lui fit ouvrir les yeux.
— Qu’est-ce que ce livre ?
C’étaient les Podlipovtsi.
— Lis à haute voix, dis ? me demanda-t-il. Et je me mis à lire, accroupi dans la fenêtre. Lui, s’assit sur le coffre et, appuyant sa tête contre mes genoux, il écoutait… Quelquefois je regardais son visage par-dessus le livre et je rencontrais ses yeux. Je m’en souviendrai toujours : ils étaient large ouverts, ardents, pleins de l’attention la plus profonde… Et sa bouche aussi était entr’ouverte, montrant deux rangées de dents unies et blanches. Les sourcils relevés, les rides anguleuses sur le front haut, les mains qui embrassaient ses genoux, toute sa personne immobile, attentive m’échauffait. Je m’efforçais de lire d’une manière claire et de lui présenter avec plus de relief l’histoire triste de Cissoïko et de Pila.
Enfin, je me fatiguai et je fermai le livre.
— C’est tout ? me demanda tout bas Konovalov.
— C’est moins de la moitié.
— Tu liras le tout à haute voix ?
— Si tu veux.
— Eh !
Il se prit la tête dans les mains et se mit à se balancer sur le coffre. Il voulait dire quelque chose ; il ouvrait et fermait la bouche, soufflait comme une forge, et, je ne sais pourquoi, fermait à moitié les yeux. Je ne m’attendais pas à un tel effet et n’en compris pas la signification.
— Comme tu lis cela ! murmura-t-il. Avec différentes voix… C’est comme s’ils étaient vivants tous : Aproska grince ; Pila… Imbéciles ! J’avais envie de rire en écoutant ; mais je me suis retenu… Et plus loin qu’est-ce qu’il y a ? Où iront-ils ? Seigneur, mon Dieu ! C’est pourtant la vérité. Ils sont de véritables hommes. Des paysans de tous les jours. Ils sont tout à fait vivants, et leurs voix, et leurs figures… Écoute Maxime, faisons notre fournée et lis encore !
Nous fîmes une fournée, en préparâmes une autre et puis je lus de nouveau pendant une heure trois quarts. Puis, une nouvelle pause. Les pains étaient cuits, il fallut les retirer du four, en mettre d’autres, préparer de la pâte et du levain. Tout cela se faisait avec une hâte fiévreuse et presque en silence.
Konovalov, les sourcils froncés, me jetait de temps en temps des ordres monosyllabiques et se hâtait, se hâtait…
Au matin nous eûmes fini le livre et je sentais que ma langue était de bois.
A cheval sur un sac de farine, Konovalov me dévisageait avec des yeux étranges et se taisait, les mains appuyées aux genoux.
— Es-tu content ? demandai-je.
Il agita la tête, fermant à moitié les yeux, et demanda de nouveau, — je ne sais pas pourquoi, — tout bas :
— Qui a inventé cela ?
Dans ses yeux était un indicible étonnement, et son visage s’éclaira tout à coup d’une curiosité ardente.
Je lui racontai qui avait écrit le livre.
— Eh ! quel homme c’est ! Ce qu’il a imaginé ! Ah ! c’est même affreux. Ça vous serre le cœur, ça vous pince l’âme, tant c’est vivant ! Et que lui a-t-on fait à l’inventeur pour cela ?
— Comment ?
— Eh ! bien, lui a-t-on par exemple donné une récompense ?
— Pourquoi lui donnerait-on une récompense ? demandai-je, non sans une intention perfide.
— Comment pourquoi ? ce livre… est comme un acte de police. On le lit — et on juge. Pila, Cissoïko… quels gens sont-ils ? Et tout le monde les plaint. Ce sont des gens obscurs, innocents… Quelle vie est la leur ? Et alors…
— Eh ! bien ?…
Konovalov me regardait d’un air confus et dit timidement :
— On devrait faire un règlement quelconque. Ce sont des hommes eux aussi, il faut les diriger.
En réponse à cela, j’esquissai toute une conférence. Mais, hélas ! elle ne produisit pas l’effet sur lequel je comptais.
Konovalov se mit à songer, baissa la tête, se balança de tout son corps et soupira, sans m’empêcher par un seul mot de jouer au professeur. Je me lassai enfin et fis une pause.
Konovalov leva la tête et me regarda avec tristesse.
— Alors c’est qu’on ne lui a rien donné ? demanda-t-il.
— A qui ? demandai-je, ayant oublié Rechetnikov.
— A l’inventeur.
J’eus un peu de dépit. Je ne lui répondis pas, sentant que mon dépit dégénérait en impatience contre mon auditoire bizarre, qui n’était pas de force à trancher des questions universelles et s’intéressait plus à la destinée d’un seul homme qu’aux destinées du monde.
Konovalov, sans attendre ma réponse, prit le livre entre ses mains, le retourna avec précaution, l’ouvrit, le ferma, puis, l’ayant remis en place, soupira profondément.
— Comme tout cela est étrange, mon Dieu ! dit-il à demi-voix. Un homme a écrit un livre… c’est du papier avec des points dessus… voilà tout ! Il l’a écrit et… est-il mort ?
— Il est mort… répondis-je sèchement.
A cette époque-là, je détestais la philosophie, et plus encore la métaphysique ; mais Konovalov, sans s’inquiéter de mes goûts, continuait.
— Il est mort, et le livre est resté, et on le lit. On regarde dans le livre et l’on dit différentes paroles. Et tu écoutes et tu comprends : il y avait sur terre différentes gens, Pila, Cissoïko, et Aproska… Et tu plains ces gens-là, bien que tu ne les aies jamais vus et qu’ils ne te soient rien ! Peut-être que, dans la rue, il y en a des dizaines comme eux de vivants ; tu les vois, mais tu ne sais rien d’eux et ils ne te regardent pas, ils vont et passent… Et, dans le livre, ils n’existent pas… Pourtant tu les plains au point que le cœur t’en fait mal… Comment comprendre cela ?… Et l’inventeur est mort sans récompense ? Pourquoi ne lui en a-t-on pas donné une ?
Je me fâchai tout à fait, et lui dis quelles étaient les récompenses des auteurs…
Konovalov m’écoutait, écarquillant les yeux avec terreur, et remuant les lèvres comme s’il souffrait.
— En voilà des coutumes ! soupira-t-il de toute sa poitrine et, mordant le bout de sa moustache, il baissa tristement la tête.
Alors, je me mis à parler du rôle fatal du cabaret dans la vie de l’écrivain russe, des talents puissants et sincères qui périrent par l’eau-de-vie, seul soutien de leur existence pénible.
— Mais, est-ce que ces gens-là boivent ? murmura Konovalov.
Dans ses yeux grands ouverts brillait de la méfiance envers moi, de la crainte et de la pitié pour les autres.
— Ils boivent ! Comment ? Est-ce après qu’ils ont fini leur livre, qu’ils se mettent à boire ?
Cela était, à mon avis, une question superflue, et je ne répondis pas.
— Certainement que c’est après, décida Konovalov. Ils vivent, ces gens, et ils voient la vie, et ils absorbent en eux toute la douleur de la vie. Leurs yeux doivent être des yeux extraordinaires !… Et leur cœur aussi… Ils regardent la vie et une tristesse leur vient… Et ils versent leur tristesse dans les livres… Mais cela ne les soulage pas parce que le cœur est atteint et qu’on n’en chasserait pas la tristesse même avec du feu. Alors, il ne reste qu’à l’éteindre avec de l’eau-de-vie… Et ils boivent… Est-ce ainsi que je dis ?
Je consentis et cela parut le réconforter. Il continua son développement sur la psychologie des écrivains.
— Et, à vrai dire, il faudrait les encourager. N’est-ce pas ? Parce qu’ils comprennent plus que les autres et indiquent ce qui n’est pas bien. Moi, par exemple, que suis-je ? Un vagabond, un va-nu-pieds… un ivrogne et un toqué. Ma vie est sans justification. Pourquoi suis-je sur terre et à qui suis-je nécessaire, si l’on y réfléchit ? Je n’ai ni abri, ni femme, ni enfant… et je n’ai même pas le désir de tout cela. Je vis et je m’ennuie. Pourquoi ? je n’en sais rien. Comment dire cela ? Une étincelle manque dans mon âme. Eh ! il me manque quelque chose, et voilà tout ! As-tu compris ? Et voilà, je cherche et je m’ennuie, et ce que c’est, — je ne sais pas.
— Pourquoi dis-tu cela ?
Il se tenait la tête d’une main, me regardait, et son visage exprimait une extrême tension d’esprit, le travail d’une pensée qui cherche une forme pour s’exprimer.
— Pourquoi ? A cause du désordre de la vie. C’est-à-dire… voilà, je vis et je n’ai pas où me mettre, je ne puis m’adapter à rien… et c’est du désordre, une vie pareille.
Je lui prouvai qu’il n’avait pas à se reprocher d’être ce qu’il était : il était un fait logique basé sur un passé éloigné. Il était une triste victime des circonstances, un être par sa nature égal aux autres, mais, par suite d’une longue série d’injustices historiques, réduit socialement à zéro. Je terminai cette explication en répétant encore une fois :
— Tu n’as pas à t’accuser… On t’a fait du mal.
Il se taisait, sans cesser de me dévisager. Je vis que, dans ses yeux, naissait un clair et bon sourire, et j’attendais avec impatience la réponse qu’il ferait à mon discours. D’un mouvement doux, féminin, se rapprochant de moi, il me mit la main sur l’épaule.
— Comme tu parles aisément de tout cela, frère, me dit-il. Et d’où sais-tu tout cela ? Toujours par les livres ? Ah ! tu en as beaucoup lu, cela se voit. Si moi j’en avais lu autant ! Mais ce qu’il y a de mieux, c’est que tu parles d’une manière apitoyante. C’est la première fois que j’entends parler ainsi. C’est étonnant ! Généralement on s’accuse les uns les autres quand tout va mal, et toi tu accuses la vie, les coutumes. Il résulte de ce que tu dis que l’homme n’est lui-même fautif de rien, et s’il est écrit qu’il sera un va-nu-pieds, il devient un va-nu-pieds. Et des détenus tu parles aussi étrangement : ils volent parce qu’ils n’ont pas d’ouvrage et qu’il faut qu’ils mangent… Et comme tout cela est pitoyable quand tu en parles !… Ton cœur est faible, sûrement !
— Attends, dis-je, es-tu de mon avis ? Est-ce juste, ce que je disais ?
— Tu dois savoir mieux que moi si c’est juste ou non : tu sais lire, toi… Certainement, si l’on prend les autres, tu as raison. Mais si l’on me prend, moi…
— Eh bien ?
— Bien, moi, je suis à part… A qui est-ce la faute si je bois ? Pavelka, mon frère, ne boit pas : il a une boulangerie à Perme. Et moi, je ne travaille pas moins bien que lui et pourtant je suis un vagabond et un ivrogne, et je n’ai plus ni classe ni destin. Et pourtant nous sommes les fils d’une même mère. Et il est plus jeune que moi. Il y a donc quelque chose en moi-même qui n’est pas bien. Je ne suis pas né comme il faut qu’on naisse. Toi-même, tu dis que tous les hommes sont pareils : ils naissent, vivent, ce qu’il leur faut vivre, et meurent. Et moi, je marche sur une voie à part. Et pas moi seul, nous sommes plusieurs. Nous sommes des êtres à part… et nous n’appartenons à aucune série. Il nous faut un compte à part… et des lois à part… des lois très sévères, pour nous déraciner de la vie. Parce que nous ne sommes bons à rien dans la vie, et que nous y occupons une place et gênons les autres. Qui est fautif envers nous ? Nous-mêmes sommes fautifs envers la vie… Parce que nous n’avons pas la joie de vivre ni aucun sentiment envers nous-mêmes… Nos mères nous ont enfantés dans une mauvaise heure, voilà tout !
Je fus écrasé par cette réfutation inattendue de mes arguments… Lui, cet homme immense aux clairs yeux d’enfant, se mettait avec une telle sérénité, une tristesse si riante, hors la vie, parmi les gens qu’il faudrait détruire, que je fus tout à fait abasourdi de cette humilité. Il éprouvait une jouissance à se flageller : c’était vraiment une jouissance qui brillait dans ses yeux quand il me criait de sa voix sonore de baryton :
— Chaque homme est maître de lui-même et personne n’est fautif si je suis un misérable !
Dans la bouche d’un vagabond, fût-il un intelligent parmi ces opprimés de la destinée, parmi ces êtres à moitié hommes, à moitié bêtes, nus, affamés et méchants qui grouillent dans les taudis des villes, ces paroles me surprenaient étrangement.
— Attends, criai-je, comment veux-tu qu’un homme reste sur pied quand, de tous côtés, l’accable une force sombre ?
— Sache mieux t’arc-bouter ! proclamait mon adversaire, s’échauffant et les yeux brillants.
— S’arc-bouter à quoi ?
— Il faut savoir trouver.
— Pourquoi ne l’as-tu pas fait ?
— Mais je te dis, drôle de corps que tu es, que je suis moi-même coupable de mon destin… Je n’ai pas trouvé l’appui, moi ! Je cherche, je m’afflige, — et je ne trouve pas.
Pourtant, il fallut s’occuper du pain, et nous nous mîmes au travail en continuant à nous prouver l’un à l’autre la plausibilité de nos convictions. Évidemment nous ne réussîmes à rien démontrer et, la journée terminée, nous nous couchâmes.
Konovalov s’étendit sur le plancher de la cuisine et s’endormit bientôt. J’étais couché sur les sacs de farine et pouvais voir d’en haut sa personne puissante et barbue, étendue comme un bogatyr sur une natte près du four. L’air était imprégné d’une odeur de pain chaud, de pâte aigre et d’oxyde de carbone… Il commençait à faire clair et, à travers les carreaux couverts de poussière de farine, regardait le ciel gris. Un chariot roulait avec fracas, un berger soufflait dans sa flûte pour réunir son troupeau.
Konovalov ronflait. Je regardais se soulever sa large poitrine et pensais à différents moyens de le convertir à ma foi, mais je n’imaginais rien et je m’endormis.
Au matin, sitôt debout, nous préparâmes le levain et, après nous être débarbouillés, nous nous installâmes sur le coffre pour prendre le thé.
— As-tu un livre ? demanda Konovalov.
— Oui.
— Me feras-tu la lecture ?
— Mais oui.
— Voilà qui est bien ! Sais-tu ce que je vais faire ? Quand mon mois sera fini, je demanderai de l’argent au patron et je t’en donnerai la moitié.
— Pourquoi cela ?
— Pour que tu achètes des livres… Tu t’achèteras pour toi ceux qui te plairont, et tu m’en achèteras aussi pour moi, — ne fût-ce que deux. Tu me choisiras ceux où l’on parle de paysans. Dans le genre de Pila et Cissoïko… Et surtout, que cela soit écrit avec pitié, pas pour amuser… Il y a des livres qui ne valent rien du tout.Panfilka et Filatka, bien qu’avec une image sur la couverture, n’est qu’une stupidité. Les Pochekhontsi — des fables pures ! Je n’aime pas ce genre-là. Je ne savais pas qu’il y avait des livres comme les tiens.
— Veux-tu l’histoire de Stenka Rasine ?
— Stenka ?… Est-ce bien ?
— Très bien.
— Vas-y !
Et, quelques instants après, je lui faisais la lecture de la monographie de Kostomarov :La Révolte de Stenka Rasine.Au début, cette œuvre de génie, cette espèce de poème épique déplut à mon auditeur barbu.
— Pourquoi n’y a-t-il pas de conversations ? demanda-t-il en regardant le livre.
Et quand je lui eus expliqué cela, il bâilla, voulut s’en cacher, mais n’y réussit pas et me dit d’un air confus :
— Lis toujours… ce n’est rien…
J’aimais sa délicatesse. Je fis semblant de n’avoir rien remarqué et de ne pas comprendre à quoi il faisait allusion.
Mais à mesure que l’historien dépeignait de son pinceau d’artiste le personnage de Stenka et que le « prince de la bande libre du Volga » s’évoquait des pages du livre, tout l’être de Konovalov semblait transfiguré. Ennuyé et indifférent au commencement, les yeux voilés et somnolents, il se révéla peu à peu sous un aspect inattendu. Assis sur le coffre en face de moi, les genoux embrassés de ses deux bras et son menton posé dessus de telle manière que sa barbe retombait sur ses jambes, il me regardait avec avidité, les yeux brûlant d’un feu étrange sous les sourcils froncés. Il ne lui restait plus rien de la naïveté enfantine qui m’étonnait toujours en lui ; tout ce qu’il avait de simple, de féminin et de doux, tout ce qui s’accordait si bien avec ses yeux bleus et bons, devenus maintenant foncés et étroits, s’était éclipsé. Il y avait quelque chose de léonin, de fougueux dans ce paquet de muscles qu’il était. Je m’arrêtai en le regardant.
— Lis, me dit-il doucement mais avec autorité.
— Qu’as-tu ?
— Lis ! répondit-il, et sa voix avait un accent de prière et d’irritation.
Je continuai, lui jetant quelquefois un regard, et je vis qu’il s’enflammait de plus en plus. De lui émanait, comme un chaud brouillard, une fièvre qui m’exaltait et m’enivrait. Le livre agissait. Dans une excitation nerveuse, pleine de pressentiments extraordinaires, j’arrivai à la capture de Stenka.
— On l’a pris ! hurla Konovalov.
La douleur, l’indignation, la colère, le désir de délivrer Stenka résonnaient dans son cri puissant.
La sueur perlait à son front et ses yeux s’étaient étrangement ouverts. Il avait sauté de dessus le coffre, grand et exalté ; il s’arrêta devant moi, me mit la main sur l’épaule et parla haut, rapidement :
— Attends. Ne lis pas. Dis, qu’arrivera-t-il maintenant ? Non ! arrête, ne le dis pas. On le tuera ? Oui ? Lis plus vite, Maxime !
On aurait pu croire que Konovalov lui-même était le frère de Stenka. C’était comme si les liens du sang, indissolubles et chauds malgré trois siècles écoulés, unissaient ce vagabond avec Stenka, comme si le vagabond sentait, de toute l’énergie de son corps vivant et fort, de toute la passion de son âme triste et « sans appui », la douleur et la colère du fier épervier pris il y avait trois cents ans.
— Lis, au nom du Christ !
Je lisais, troublé, ému, sentant mon cœur battre à l’unisson de celui de Konovalov, et revivant avec lui la tristesse de Stenka. Et nous arrivâmes à la scène de la torture.
Konovalov grinçait des dents et ses yeux bleus étincelaient comme des charbons. Il se penchait sur mon épaule et lui aussi ne quittait pas des yeux le livre. J’entendais sa respiration au-dessus de mon oreille ; elle me soulevait les cheveux et me les faisait retomber sur les yeux. Je secouai la tête pour les repousser. Konovalov remarqua cela et me mit sur la tête sa lourde paume.
— « Et alors Stenka grinça si fort des dents qu’il les cracha par terre avec du sang… »
— Assez !… Au Diable ! cria Konovalov, et, m’arrachant le livre, il le jeta de toute sa force par terre et s’effondra lui-même dessus. Il pleurait et, comme il avait honte de ses larmes, il rugissait pour ne pas sangloter. Il se cachait la tête dans ses genoux et pleurait en s’essuyant les yeux contre son pantalon sale de coutil.
J’étais assis devant lui, sur le coffre, et je ne savais que dire pour le consoler.
— Maxime ! disait Konovalov assis par terre. C’est effrayant, Pila, Cissoïko, et puis Stenka… dis ? Quelle destinée ! Il a craché ses dents… dis ?
Et tout son corps frémissait d’émotion.
Ces dents crachées par Stenka l’avaient impressionné par-dessus tout, et ses épaules étaient secouées de douleur quand il en parlait.
Nous étions tous les deux comme ivres du tableau épouvantable et cruel de la torture.
— Tu me liras cela encore une fois, tu entends ? me suppliait Konovalov, ayant relevé le livre et me le tendant.
— Montre-moi donc où c’est écrit des dents ?
Je lui montrai et il enfonça son regard dans les lignes.
— C’est ainsi que c’est écrit ? « il cracha ses dents avec du sang ! »… Et les lettres sont les mêmes que partout ?… Seigneur ! Comme il a dû souffrir, dis ? Ses dents ! Et à la fin qu’y aura-t-il ? La mort ? Ah ! Dieu soit loué, enfin on l’a tué !
Il exprima cette joie de la mort avec une telle ardeur, un si intense soulagement passa dans son regard, que je frémis de cette compassion, de ce souhait de mort pour le torturé.
Toute cette journée s’écoula pour nous dans un étrange brouillard ; nous parlions tout le temps de Stenka, nous nous rappelions sa vie, les chansons faites sur lui, sa torture. Une ou deux fois, Konovalov commença à chanter, d’une voix sonore de baryton, mais il s’interrompait aussitôt.
Notre amitié devint plus étroite à partir de ce jour.
Je lui relus encore plusieurs fois « La révolte de Stenka Rasine », « Tarass Boulba » de Gogol, et « Les Pauvres gens » de Dostoïevski. Tarass plut beaucoup à mon auditeur, mais n’effaça pas l’impression profonde du livre de Kostomarov. Quant aux « Pauvres gens », le style des lettres lui parut ridicule.
— Maxime, laisse donc ce fatras. Qu’est-ce que tout cela ? Il lui écrit, elle lui répond… Ce n’est que du papier perdu… Qu’ils aillent au diable ! Ce n’est ni triste ni drôle ; pourquoi écrire ainsi ?
Je lui rappelai les Podlipovtsi mais il n’était pas de mon avis.
— Pila et Cissoïko, c’est une autre affaire ! Ce sont des hommes vivants. Ils vivent et se débattent… tandis que ceux-ci ? Ils écrivent des lettres… c’est ennuyeux ! Ce ne sont même pas des gens, c’est comme ça… une imagination. Voilà Tarass et Stenka, si on les mettait à côté l’un de l’autre, — Seigneur ! tout ce qu’ils auraient fait ! Alors, Pila et Cissoïko auraient vu de meilleurs jours, dis ?
Il comprenait mal les différences d’époques et dans son imagination tous les héros qu’il aimait vivaient en même temps ; seulement deux d’entre eux étaient à Oussolle, un autre chez les Petits-Russiens, un autre encore sur la Volga… J’eus de la peine à lui faire comprendre que si Pila et Cissoïko avaient descendu la Kama ils n’auraient pas trouvé Stenka, et que si Stenka avait traversé les terres des Kosaks du Don et des Petits-Russiens il n’aurait pas rencontré Tarass.
Ceci affligea Konovalov quand il l’eut compris.
Les jours de fête, nous partions pour la rivière ou pour les champs. Nous prenions un peu d’eau-de-vie, du pain, un livre et, dès le matin, nous nous en allions « à l’air libre », comme disait Konovalov.
Nous aimions surtout la « Verrerie ». On appelait ainsi une bâtisse dans les champs, non loin de la ville. C’était une maison à trois étages, avec un toit défoncé, des croisées brisées, avec des sous-sols remplis pendant tout l’été de boue liquide et puante. D’un gris-vert, à moitié délabrée et comme affaissée, elle regardait la ville par-dessus les champs, avec les yeux vides de ses fenêtres mutilées, et semblait un invalide méprisé de tous et jeté là, hors de la ville, pitoyable et mourant. Quand la rivière débordait, ce qui arrivait chaque année, la base de l’édifice trempait dans l’eau, et il se couvrait tout entier d’une mousse verte. Comme des mares la préservaient de trop fréquentes visites de la police, cette construction indestructible abritait, bien qu’elle n’eût pas de toit, beaucoup de misérables sans domicile.
Elle en était toujours pleine ; couverts de haillons, affamés, craignant la lumière du soleil, ils vivaient dans cette ruine comme des hiboux ; Konovalov et moi étions toujours les bienvenus chez eux, parce que tous les deux nous sortions de la boulangerie munis de pain blanc ; nous achetions en chemin un quart de seau d’eau-de-vie et tout un étalage de tripes. Pour deux ou trois roubles, nous organisions un bon repas aux « gens de la verrerie », comme nous les appelions.
Ils nous payaient en récits, dans lesquels la vérité la plus émouvante se mêlait au plus naïf mensonge. Chaque récit était comme une dentelle où les fils noirs dominaient, — c’était la vérité, — mais où aussi étaient des fils de différentes couleurs, — c’était le mensonge. Cette dentelle nous entortillait le cerveau et le cœur et faisait mal en imprimant son dessin douloureux et varié. Les « gens de la verrerie » nous aimaient à leur manière et presque toujours ils m’écoutaient attentivement. Une fois, je leur lus « Pour qui fait-il bon vivre en Russie ? »[2]et en même temps que des rires homériques, j’entendis des remarques précieuses.