CHAPITRE II

L'empereur de Lilliput, accompagné de plusieurs de ses courtisans, visite Gulliver dans sa prison.—Description de la personne et de l'habit de Sa Majesté.—Une commission scientifique est nommée pour apprendre la langue à l'auteur.—Il obtient des grâces par sa douceur: ses poches sont visitées.

Quand je fus libre enfin de mes mouvements, je regardai autour de moi; je n'ai jamais contemplé scène plus charmante. Le pays environnant me parut une suite de jardins; les champs clos de murs, la plupart de quarante pieds carrés, me firent l'effet des plates-bandes d'un parterre. Les plus grands arbres me semblèrent hauts d'environ sept pieds. Sur la gauche j'apercevais la ville; elle ressemblait à la perspective d'une cité dans un riant tableau.

Un jour, l'empereur, à cheval sur son cheval de bataille, s'avança vers moi, ce qui pensa lui coûter cher. A mon aspect, son cheval étonné se cabra, mais ce prince intrépide, et, qui plus est, excellent cavalier, se tint ferme sur ses étriers, sa suite accourut et prit la bride; alors, sans se hâter, Sa Majesté mit pied à terre, et me considéra de tous côtés, avec une grande admiration; pourtant elle se tenait, par amour pour ses sujets, hors de la portée de ma chaîne.

Gavarni pinxtOuthwaite sc.Imp. Lemercier et CeParisAudience de l'Empereur de Lilliput.

Gavarni pinxtOuthwaite sc.Imp. Lemercier et CeParisAudience de l'Empereur de Lilliput.

Il ordonna à ses cuisiniers et sommeliers de me servir des viandes et du vin sur des voitures qu'ils amèneraient près de moi. Je pris ces voitures et je les vidai promptement. Il y en avait vingt pour les viandes et dix pour les boissons; chacune des premières me fournit deux ou trois bouchées; je versai la liqueur de dix amphores dans une des voitures, je la bus d'un seul trait, ainsi du reste.

L'impératrice, les princes et les princesses du sang, accompagnés de plusieurs dames d'honneur en grands habits, s'assirent à quelque distance. L'empereur est reconnaissable à sa taille imposante, à la majesté de son visage, au feu de ses regards, ce qui le fait redouter par tous ceux qui le regardent. Les traits de son visage sont grands et mâles, avec une lèvre à l'autrichienne au-dessous d'un nez aquilin, un teint qui va tirant sur l'olive, un grand air de commandement, des membres bien proportionnés, la grâce et la majesté en toutes ses actions; tel était ce maître absolu d'un si petit peuple. Il avait alors passé la fleur de sa jeunesse, étant âgé de vingt-huit ans et trois quarts; il régnait depuis cinq ou six ans, à la grâce et par la grâce de Dieu. Quant à moi, qui voulais me rendre un compte exact de Sa Majesté, je me tenais sur le côté, mon visage parallèle au sien; il se trouvait à une toise et demie loin de moi. Depuis ce temps, j'ai tenu bien souvent l'empereur sur ma main droite, et je ne puis me tromper à faire son portrait. Il portait un habit très-simple et mi-parti asiatique, mi-parti à l'européenne; il avait sur la tête un léger casque d'or orné de joyaux et d'un plumet magnifique; il tenait son épée à la main, tout prêt à se défendre, si j'avais brisé mes chaînes: cette épée était longue de trois pouces; la poignée et le fourreau d'or massif et enrichis dediamants. La voix de ce grand prince était aigre, mais claire et distincte, et je la pouvais entendre aisément, même quand je me tenais debout. Les dames et les courtisans se montraient, selon l'étiquette, habillés superbement, de sorte que la place où toute la cour faisait la roue apparaissait à mes yeux éblouis comme une belle jupe étendue au soleil et brodée de figures d'or et d'argent. Sa Majesté Impériale me fit l'honneur de m'adresser la parole à plusieurs reprises, et je lui répondis toujours sans nous entendre, ni l'un ni l'autre.

Au bout de deux heures, la cour se retira; on me laissa une forte garde, pour empêcher l'impertinence et peut-être la malice de la populace, impatiente de se rendre en foule autour de moi pour me voir de plus près. Quelques-uns eurent l'effronterie et la témérité de me tirer des flèches, dont une pensa me crever l'œil gauche... Le colonel fit arrêter six des plus effrontés de cette canaille, et, pour leur apprendre à vivre, il ordonna qu'ils me fussent livrés, pieds liés, poings liés. Ah! l'épouvante! Je les pris dans ma main droite, et j'en mis cinq dans la poche de mon justaucorps; puis, prenant le sixième entre le pouce et l'index, je feignis de le vouloir manger tout vivant. Le pauvre petit homme, horripilé, poussait des hurlements; et le colonel, tout chargé de fanfreluches honorifiques, était fort en peine, surtout quand il me vit tirer mon canif; mais bientôt cessa leur frayeur. Avec un air doux et humain, coupant les cordes dont ce malheureux était garrotté, je le mis doucement à terre... Il prit la fuite... il court encore. Je traitai ses complices de la même façon, les tirant de ma poche l'un après l'autre, et:Sauve qui peut!Je remarquai avec plaisir que lessoldats et le peuple étaient touchés de ma bonne action; elle fut rapportée à la cour d'une manière avantageuse, et me fit le plus grand honneur, si je puis parler ainsi.

Vers le soir, je regagnai ma maison, où j'entrai non sans peine, et je couchai sur la terre pendant plusieurs nuits, en attendant le lit que l'empereur avait commandé pour moi. Cent cinquante de leurs couchers ordinaires, cousus ensemble, formèrent la largeur et la longueur du mien, et l'on posa quatre de ces matelas l'un sur l'autre, ce qui ne composait pas encore un lit très-douillet; mais il me parut assez doux, après tant de fatigues.

La nouvelle de l'arrivée d'un homme extraordinaire... un géant! s'étant répandue à travers l'empire, attira un nombre infini de gens oisifs et de curieux; les villages en furent presque abandonnés, et la culture des terres en eût souffert, si Sa Majesté Impériale n'y avait pourvu, par différents édits et ordonnances. Elle ordonna que tous ceux qui m'avaient déjà vu retourneraient incessamment chez eux, et n'approcheraient point, sans une permission particulière, du lieu de mon séjour. Grâce à cettedéfense(une porte nouvelle ouverte au bon plaisir), les commis des secrétaires d'État gagnèrent des sommes considérables.

Cependant, l'empereur tint plusieurs conseils pour délibérer sur le parti qu'il fallait prendre à mon égard; j'ai su depuis que la cour avait été fort embarrassée. On craignait que je ne vinsse à briser mes chaînes et à me mettre en liberté. Celui-ci disait que ma nourriture était une dépense excessive, et pouvait, à la longue, amener la disette. On opinait tantôt à me laisser mourir de faim, tantôt à me percer de flèches empoisonnées; mais un économiste de cetemps, qui savait, pour les avoir pratiqués, lecontreet lepourde toute chose, ami fidèle et dévoué de tous les gouvernements, écrivit une éloquente dissertation afin de démontrer par A + B que l'infection d'un corps tel que le mien produirait, inévitablement, la peste dans la capitale et dans tout le reste de l'empire. Pendant qu'on délibérait, plusieurs officiers de l'armée se rendirent à la porte de la grand'chambre, où le conseil impérial était assemblé; deux d'entre eux, ayant été introduits, rendirent compte de ma conduite à l'égard des six criminels dont j'ai parlé, ce qui fit une impression si favorable sur l'esprit de Sa Majesté et de tout son conseil, qu'une commission impériale fut expédiée à l'instant pour obliger les villages à quatre cent cinquante toises aux environs de la ville, de livrer chaque matin, à mon réveil, six bœufs, quarante moutons et autres vivres pour ma nourriture, plus quantité proportionnée de pain, de vins et boissons. Pour le payement de ces vivres, Sa Majesté donnait, à six mois de date, sans escompte, délégations sur son trésor. Ce prince heureux n'a d'autres revenus que son domaine; dans les occasions importantes, il lève des impôts sur ses sujets. Ces dignes sujets sont obligés de le suivre à la guerre, à leurs propres dépens. On nomma mon service officiel: six cents personnes, qui furent pourvues d'appointements pour leur dépense de bouche, et de tentes construites commodément de chaque côté de la porte. En même temps, il fut ordonné que trois cents tailleurs me feraient un habit à la mode du pays; six hommes de lettres, des plus savants de l'empire, furent chargés de m'apprendre la langue nationale, et, pour que rien ne manquât à ces largesses royales, les chevaux de l'empereur et ceux de la noblesse, et les compagniesdes gardes du corps firent souvent l'exercice devant moi, pour les accoutumer à ma figure. Tous ces ordres furent exécutés. Je fis de grands progrès dans la connaissance de la langue vulgaire et savante de Lilliput; pendant ce temps, l'empereur m'honora de visites fréquentes, et même il voulut bien aider mes maîtres de langue à m'instruire.

Les premiers mots que j'appris furent pour lui faire savoir l'envie que j'avais qu'il voulût bien me rendre ma liberté, ce que je lui répétais tous les jours à genoux. Sa réponse fut qu'il fallait attendre et patienter; que c'était affaire d'État, sur laquelle il ne pouvait se déterminer sans l'avis de son conseil. En outre, il fallait absolument: 1oque je fisse serment d'une paix inviolable avec lui et avec ses sujets; en attendant, je serais traité avec toute l'honnêteté possible. Il me conseillait aussi de gagner, par ma patience et ma bonne conduite, son estime et celle de ses peuples. Enfin, il m'avertit de ne lui savoir point mauvais gré s'il donnait ordre à certains officiers de faire, avec tout le soin possible, une perquisitionad hominem, pour se bien assurer si je ne portais pas sur moi des armes préjudiciables à la sûreté de l'État. Je répondis que j'étais prêt à me dépouiller de mon habit, et à vider mes poches en sa présence. Il me répartit que, par les lois de l'empire, il fallait que je fusse au préalable visité par deux commissaires. Il savait bien que cela ne pouvait se faire sans mon consentement, mais il avait si bonne opinion de ma droiture et de ma bonne foi, qu'il confierait sans crainte les plus chers conseillers de sa couronne entre mes mains amicales. Au demeurant, tout ce qu'on m'ôterait me serait rendu fidèlement, quand je quitterais le pays, ou bien jeserais remboursé selon l'évaluation que je ferais moi-même.

Lorsque les deux commissaires vinrent pour me fouiller, je pris ces messieurs dans mes deux mains; et, délicatement, je les engouffrai, l'un et l'autre, en chaque poche. Ici,—là,—poche au côté,—poche au justaucorps; ils fouillèrent partout.

Comme ils avaient sur eux plumes, encre et papier, ils firent un inventaire exact de tout ce qu'ils virent; et, quand ils eurent achevé, ils me prièrent de les mettre à terre, afin qu'ils pussent, en toute hâte, rendre à l'empereur un compte exact de leur visite.

Cet inventaire était conçu dans les termes suivants:

«1oDans la poche à droite du justaucorps du grandhomme-montagne(c'est ainsi que je rends ces mots,Quinbus Flestrin), après une visite minutieuse, avons trouvé un morceau de toile grossière, assez grand pour servir de tapis de pied dans la principale chambre de parade à Votre Majesté. 2oDans la poche à gauche, avons trouvé un grand coffre d'argent avec couvercle de même métal, que nous, commissaires, n'avons pu lever. Nous avons prié ledithomme-montagnede l'ouvrir, et l'un de nous,Vaillance, étant entré là-dedans, en a eu de la poussière jusqu'aux genoux; même il a éternué deux heures; son compagnon, resté sur les bords du gouffre, n'a éternué que sept minutes. 3oDans la poche à droite de sa veste, avons trouvé un paquet prodigieux de substances blanches et minces, pliées l'une sur l'autre, environ la grosseur de trois hommes, attachées d'un câble assez fort et marquées de grandes figures noires, lesquelles il nous a semblé être des écritures. 4oDans la poche à gauche il y avait une grande machine, armée de grandesdents très-longues, semblables aux palissades qui sont devant la cour de Votre Majesté. 5oDans la grande poche du côté droit de son couvre-milieu (c'est ainsi que je traduis le motranfulo, par lequel on voulait entendre meschausses), avons vu un grand pilier de fer creux attaché à une grosse pièce de bois, plus large que le pilier; d'un côté du pilier d'autres pièces de fer en relief, serrant un caillou coupé en talus. 6oDans la poche à gauche, une machine de la même espèce. 7oDans la plus petite au côté droit, plusieurs pièces rondes et plates, de métal rouge et blanc, d'inégale grosseur: quelques-unes des pièces blanches, qui nous ont paru être d'argent, étaient si larges et si pesantes, que mon confrère et moi avons eu grande peine à les lever.Item, deux sabres de poche, dont la lame s'emboîtait dans une rainure du manche, au fil tranchant: ils étaient placés dans un étui. 8oRestaient à visiter deux poches, appeléesgoussets. C'étaient deux ouvertures coupées dans le haut de son couvre-milieu, mais fort serrées par un ventre énorme. Hors du gousset droit, pendait une immense chaîne d'argent, avec une machine très-merveilleuse au bout. Nous lui avons commandé de tirer hors du gousset tout ce qui tenait à cette chaîne: cela paraissait être un globe, dont la moitié était d'argent, l'autre côté d'un métal transparent. Sur le côté transparent avons remarqué certaines figures, tracées dans un cercle, et, pensant les toucher, nos doigts ont été arrêtés par une substance lumineuse. Nous avons appliqué cette machine à nos oreilles: elle faisait un bruit continuel à peu près comme letic tacd'un moulin à eau; nous avons conjecturé que ceci renfermait quelque animal inconnu, ou la divinité qu'il adore; mais nous penchons du côté de la dernière opinion,l'homme-montagnenous ayant assuré (si nous l'avons bien entendu, car il s'exprime fort imparfaitement) qu'il la consultait en toute chose; il l'appelait son oracle, ajoutant qu'elle désignait le temps, pour chaque action de sa vie. 9oDu gousset gauche, il tira un filet, presque assez large pour servir à un pêcheur; nous avons trouvé au dedans plusieurs pièces massives, d'un métal jaune: ah! sire, si ces meules sont du véritable or, il faut qu'elles soient d'une valeur inestimable.«Ainsi, ayant, par obéissance aux ordres de Votre Majesté, fouillé très-exactement toutes ses poches, nous avons observé une ceinture autour de son corps, faite de la peau de quelque animal prodigieux, à laquelle, du côté gauche, pendait une arme de la longueur de six hommes, et, du côté droit, une bourse ou poche en deux cellules; chacune étant d'une capacité à contenir trois sujets de Votre Majesté. Dans une de ces cellules, il y avait plusieurs globes ou balles d'un métal assez lourd, environ de la grosseur de notre tête, et qui exigeait une main très-forte pour les lever. L'autre cellule contenait un amas de certaines graines noires, mais peu grosses et assez légères; nous en pouvions tenir plus de cinquante dans la paume de nos mains.«Tel est l'inventaire exact de tout ce que nous avons trouvé sur le corps de l'homme-montagne. Nous devons ajouter qu'il nous a reçus avec beaucoup d'honnêteté et des égards conformes à la Commission de Votre Majesté.«Signé et cacheté le quatrième jour de la lune et la quatre-vingt-neuvième du règne très-heureux de Votre Majesté,«Flessin Frelock,Marsi Frelock.»

«1oDans la poche à droite du justaucorps du grandhomme-montagne(c'est ainsi que je rends ces mots,Quinbus Flestrin), après une visite minutieuse, avons trouvé un morceau de toile grossière, assez grand pour servir de tapis de pied dans la principale chambre de parade à Votre Majesté. 2oDans la poche à gauche, avons trouvé un grand coffre d'argent avec couvercle de même métal, que nous, commissaires, n'avons pu lever. Nous avons prié ledithomme-montagnede l'ouvrir, et l'un de nous,Vaillance, étant entré là-dedans, en a eu de la poussière jusqu'aux genoux; même il a éternué deux heures; son compagnon, resté sur les bords du gouffre, n'a éternué que sept minutes. 3oDans la poche à droite de sa veste, avons trouvé un paquet prodigieux de substances blanches et minces, pliées l'une sur l'autre, environ la grosseur de trois hommes, attachées d'un câble assez fort et marquées de grandes figures noires, lesquelles il nous a semblé être des écritures. 4oDans la poche à gauche il y avait une grande machine, armée de grandesdents très-longues, semblables aux palissades qui sont devant la cour de Votre Majesté. 5oDans la grande poche du côté droit de son couvre-milieu (c'est ainsi que je traduis le motranfulo, par lequel on voulait entendre meschausses), avons vu un grand pilier de fer creux attaché à une grosse pièce de bois, plus large que le pilier; d'un côté du pilier d'autres pièces de fer en relief, serrant un caillou coupé en talus. 6oDans la poche à gauche, une machine de la même espèce. 7oDans la plus petite au côté droit, plusieurs pièces rondes et plates, de métal rouge et blanc, d'inégale grosseur: quelques-unes des pièces blanches, qui nous ont paru être d'argent, étaient si larges et si pesantes, que mon confrère et moi avons eu grande peine à les lever.Item, deux sabres de poche, dont la lame s'emboîtait dans une rainure du manche, au fil tranchant: ils étaient placés dans un étui. 8oRestaient à visiter deux poches, appeléesgoussets. C'étaient deux ouvertures coupées dans le haut de son couvre-milieu, mais fort serrées par un ventre énorme. Hors du gousset droit, pendait une immense chaîne d'argent, avec une machine très-merveilleuse au bout. Nous lui avons commandé de tirer hors du gousset tout ce qui tenait à cette chaîne: cela paraissait être un globe, dont la moitié était d'argent, l'autre côté d'un métal transparent. Sur le côté transparent avons remarqué certaines figures, tracées dans un cercle, et, pensant les toucher, nos doigts ont été arrêtés par une substance lumineuse. Nous avons appliqué cette machine à nos oreilles: elle faisait un bruit continuel à peu près comme letic tacd'un moulin à eau; nous avons conjecturé que ceci renfermait quelque animal inconnu, ou la divinité qu'il adore; mais nous penchons du côté de la dernière opinion,l'homme-montagnenous ayant assuré (si nous l'avons bien entendu, car il s'exprime fort imparfaitement) qu'il la consultait en toute chose; il l'appelait son oracle, ajoutant qu'elle désignait le temps, pour chaque action de sa vie. 9oDu gousset gauche, il tira un filet, presque assez large pour servir à un pêcheur; nous avons trouvé au dedans plusieurs pièces massives, d'un métal jaune: ah! sire, si ces meules sont du véritable or, il faut qu'elles soient d'une valeur inestimable.

«Ainsi, ayant, par obéissance aux ordres de Votre Majesté, fouillé très-exactement toutes ses poches, nous avons observé une ceinture autour de son corps, faite de la peau de quelque animal prodigieux, à laquelle, du côté gauche, pendait une arme de la longueur de six hommes, et, du côté droit, une bourse ou poche en deux cellules; chacune étant d'une capacité à contenir trois sujets de Votre Majesté. Dans une de ces cellules, il y avait plusieurs globes ou balles d'un métal assez lourd, environ de la grosseur de notre tête, et qui exigeait une main très-forte pour les lever. L'autre cellule contenait un amas de certaines graines noires, mais peu grosses et assez légères; nous en pouvions tenir plus de cinquante dans la paume de nos mains.

«Tel est l'inventaire exact de tout ce que nous avons trouvé sur le corps de l'homme-montagne. Nous devons ajouter qu'il nous a reçus avec beaucoup d'honnêteté et des égards conformes à la Commission de Votre Majesté.

«Signé et cacheté le quatrième jour de la lune et la quatre-vingt-neuvième du règne très-heureux de Votre Majesté,

«Flessin Frelock,Marsi Frelock.»

Quand cet inventaire eut été lu en présence de l'empereur, il m'ordonna poliment de lui livrer toutes ces choses en mains propres. D'abord il demanda mon sabre. Il avait donné ordre à trois mille hommes de ses meilleures troupes, qui l'accompagnaient, de l'environner à quelque distance avec leurs arcs et leurs flèches; mais je ne m'en aperçus pas dans le moment, mes yeux étaient fixés sur Sa Majesté. Il me pria de tirer mon sabre, qui, bien que rouillé par l'eau de mer, était encore assez brillant. J'obéis, et tout aussitôt, blessés par cet éclat surnaturel, ces braves soldats jetèrent de grands cris. Il m'ordonna de le remettre au fourreau, et de le jeter à terre aussi doucement que je pourrais, à six pieds de distance de ma chaîne... Il voulut aussi que je le misse en possession de l'un de ces piliers creux, par lesquels il entendait mes pistolets de poche; aussitôt je les lui présentai, non pas sans lui en expliquer l'usage. Il voulut les entendre, et, les chargeant à poudre, j'avertis l'empereur du bruit que j'allais faire, et je tirai en l'air. L'étonnement à cette occasion fut plus grand qu'à la vue de mon sabre; ils tombèrent tous à la renverse, comme s'ils eussent été foudroyés. L'empereur, tout brave qu'il était, eut grand'peine à revenir de sa frayeur. Je lui remis mes deux pistolets comme je lui avais remis mon sabre, avec mes sacs de plomb et de poudre, en l'avertissant de ne pas approcher du feu le sac de poudre s'il ne voulait pas voir son palais impérial sauter en l'air! Je lui remis aussi ma montre; il fut curieux de l'étudier, et commanda à deux de ses gardes, deux soldats superbes etfaits pour marcher devant un roi[2], de la portersur leurs épaules, suspendue à un grand bâton, comme les charretiers des brasseurs portent un baril de bière, en Angleterre. Il était étonné du bruit continuel que faisait la machine et du mouvement de l'aiguille qui marquait les minutes; il pouvait aisément le suivre des yeux, les yeux des Lilliputiens étant plus perçants que les nôtres. Même, en son ardeur de tout comprendre, il voulut savoir le sentiment de ses docteurs les plus infaillibles, et cette fois, chose assez peu croyable! ces messieurs ne furent pas d'accord sur la cause immédiate de ce bruit, de ce va et vient, de cette aiguille avançant toujours.

Je livrai mes pièces d'argent et de cuivre, ma bourse avec neuf grosses pièces d'or et quelques-unes plus petites, mon peigne, ma tabatière d'argent, mon mouchoir et mon journal. Mon sabre, mes pistolets de poche et mes sacs de poudre et de plomb furent transportés à l'arsenal de Sa Majesté; tout le reste, avec une bonté rare, fut laissé à ma discrétion.

J'avais une poche en particulier qui ne fut point visitée; elle contenait une paire de lunettes, dont je me sers quelquefois, un télescope avec plusieurs autres bagatelles que je crus de nulle conséquence pour l'empereur; pour cette raison je ne les découvris point aux commissaires, appréhendant qu'elles ne fussent gâtées ou perdues, si je venais à m'en dessaisir.

Ma bonne conduite et ma douceur m'avaient tellement gagné les faveurs de l'empereur et de sa cour, le peuple et l'armée m'avaient en si grande estime, que j'espérais obtenir bientôt ma liberté, et je ne négligeai rien pour augmenter ma popularité. Les Lilliputiens s'étaient insensiblementfamiliarisés avec moi, à ce point que je me couchais à terre et que je permettais aux jeunes gens de jouer à cache-cache dans mes cheveux. Déjà j'avais fait des progrès dans leur langue, soit pour la comprendre, soit pour la parler, et Dieu sait que les professeurs ne me manquaient pas.

Les professeurs officiels avaient été choisis, par l'empereur lui-même, parmi les plus savants de ses sujets. Plusieurs de ceux-là n'étaient guère occupés qu'à préparer, arranger, disposer,accentuerles divers mots dont se composent le dictionnaire et la grammaire des Lilliputiens. On les compare assez généralement aux gardiens du feu sacré; ils parlent si proprement, que l'on a grand'peine à les entendre! et pas un ne s'en étonne à Lilliput!

Ils sont payés pour parler une langue à part, dont tout le monde est fier et que nul ne comprend.

Gulliver divertit l'empereur et les grands de l'un et de l'autre sexe, d'une manière fort extraordinaire.—Description de la cour de Lilliput.—L'auteur est mis en liberté à certaines conditions.

L'empereur voulut, à son tour, me donner le divertissement de quelque spectacle, en quoi ces peuples surpassent toutes les nations que j'ai vues, pour l'adresse et pour la magnificence; mais rien ne me divertit plus que leurs danseurs de corde, voltigeant sur un fil blanc presque invisible et long de deux pieds onze pouces.

Les gaillards qui pratiquent cet exercice obéissent à la plus noble ambition. C'est au meilleur sauteur que l'autorité est destinée. Et plus ils sautent, plus ils avancent dans la faveur de leurs maîtres. Aussi bien, de très-bonne heure ils sont formés à l'accomplissement de ces tours de force, uniquement réservés aux héritiers des plus grandes familles. Donc, sitôt qu'une grande charge est vacante par la mort de celui qui en était revêtu, ou par sa disgrâce, cinq ou six prétendants à la charge vacante présentent une requête à l'empereur, ès-fins d'avoir la permission de divertir Sa Majestéd'une danse sur la corde. Or celui-là qui fait le plus grand saut sans se casser les reins obtient la charge. Il arrive assez souvent que l'on ordonne aux grands magistrats et aux principaux administrateurs de danser sur la corde, afin de montrer leur souplesse, et pour confirmer l'empereur dans l'opinion que ces grands sauteurs n'ont rien perdu de leur talent primitif. Le célèbre et désintéressé Flimnap, grand trésorier de l'empire, a réussi dans la cabriole, au point d'avoir distancé d'un bon pouce (on le dit généralement) les meilleurs sauteurs de l'empire. Je l'ai vu plusieurs fois faire un saut périlleux (que nous appelons leSommerset) sur une petite planche de bois imperceptible et pas plus grosse qu'une ficelle ordinaire.

Ces divertissements causent souvent des accidents funestes; la plupart sont enregistrés dans les archives impériales. J'ai vu moi-même deux ou trois prétendants s'estropier, sans rémission; mais le péril est beaucoup plus grand quand les ministres eux-mêmes reçoivent l'ordre de signaler leur adresse; alors les voilà qui se livrent à des efforts extraordinaires pour se surpasser l'un l'autre, au grand péril des catastrophes les plus dangereuses. On m'assura qu'un an avant mon arrivée, Flimnap se serait infailliblement cassé la tête en tombant... Il tomba, par bonheur, sur les coussins du roi.

Un autre divertissement est réservé exclusivement pour l'empereur, l'impératrice et pour le premier ministre. L'empereur met sur une table trois fils de soie fort déliés, longs de six pouces; le premier fil est cramoisi, le second jaune et le troisième est blanc. Ces fils représentent les plus éclatantes récompenses que puisse décerner l'empereur deLilliput à ceux qu'il veut distinguer par une marque singulière de sa faveur. La cérémonie est faite dans la grande chambre d'audience de Sa Majesté; mais les concurrents sont obligés de donner une telle preuve de leur habileté, que je n'ai rien vu de semblable, en aucun pays de l'ancien et du nouveau continent.

L'empereur tient un bâton, les deux bouts parallèles à l'horizon, tandis que les concurrents, s'avançant l'un après l'autre, en faisant:Hop-là!sautent par-dessus le bâton. Quelquefois Sa Majesté tient un bout et son premier ministre est à l'autre bout, ou bien Son Excellence le tient tout seul. Celui qui réussit le mieux, et montre en sautant le plus d'agilité et de souplesse, est récompensé de la soie en cramoisi. La couleur jaune est donnée au second, et la blanche au troisième. Ces fils, dont ils font des baudriers, leur servent dans la suite d'ornement, et, les distinguant du vulgaire, leur inspirent une noble fierté.

Les chevaux des troupes et ceux des écuries impériales ayant été souvent exercés devant moi, je ne leur causais plus de frayeur. On leur faisait franchir ma main posée à terre, et l'un des piqueurs de l'empereur sauta par-dessus mon pied chaussé, effort vraiment prodigieux. J'avisai un autre amusement, qui eut un grand succès. Je priai l'empereur de me faire apporter des bâtons de deux pieds de haut, et gros comme une canne ordinaire. Sa Majesté ordonna au grand forestier de me procurer ce que je lui demandais. Le lendemain, six bûcherons conduisant six voitures traînées par huit chevaux, arrivèrent avec les pièces de bois. J'en pris neuf, que j'enfonçai en terre de manière à former un carré de deux pieds et demi; je tendis mon mouchoir sur cespiquets, jusqu'à ce qu'il fût aussi roide qu'une peau de tambour; et quatre bâtons, dépassant le mouchoir de cinq pouces aux quatre coins, servirent à une sorte de parapet.

Gavarni pinxtOuthwaite sc.Imp. Lemercier et CeParisL'armée Lilliputienne passant entre les jambes de Gulliver.

Gavarni pinxtOuthwaite sc.Imp. Lemercier et CeParisL'armée Lilliputienne passant entre les jambes de Gulliver.

Ceci terminé, j'invitai l'empereur à faire manœuvrer sur cet emplacement vingt-quatre de ses meilleurs cavaliers; le prince agréa ma proposition. Alors je pris les hommes et leurs officiers tout montés et tout armés, et les plaçai, un à un, sur le mouchoir. Là ils exécutèrent un combat simulé avec une grande précision, un admirable ensemble de mouvements. L'empereur prit grand plaisir à ce spectacle et le fit répéter plusieurs fois; il voulut même être hissé sur ce plateau et commander les évolutions. Il engagea l'impératrice à me permettre de la tenir dans sa chaise à porteur à deux pieds de distance de l'arène, et cette princesse consentit, non sans peine, à étudier dans cette position cette espèce de petite guerre. Heureusement, il n'arriva aucun accident grave: seulement le cheval d'un capitaine fit un trou dans mon mouchoir en piaffant, et tomba avec son cavalier. Je les relevai tous deux, et, posant une main sur le trou, je descendis avec l'autre les cavaliers. Le cheval en fut quitte pour une entorse,—son maître n'eut rien; cependant je ne continuai pas cet exercice dangereux.

Pendant un de ces amusements, un exprès vint annoncer à l'empereur une découverte singulière faite à la place où j'avais d'abord été aperçu. C'était un grand objet noir dont les bords circulaires étaient de la largeur de la chambre royale, et dont le milieu s'élevait en forme de colonne tronquée à la hauteur de deux hommes. On ne croyait pas que cela vécût, et plusieurs personnes étant montées sur les épaules l'une de l'autre, jusqu'à la cime unie et plate ducylindre, elles avaient découvert, en frappant avec leurs pieds, que l'intérieur était creux. On avait conjecturé que cette machine appartenait à l'homme-montagne, et l'on proposait de la transporter à la capitale. Je compris qu'il s'agissait de mon chapeau, et suppliai Sa Majesté d'ordonner qu'il me fût rapporté tout de suite. Il arriva le jour suivant, non pas en aussi bon état que je l'aurais voulu, moins détérioré pourtant qu'il eût pu l'être. On avait fait deux trous dans les bords, et fixé deux crampons dans ces trous; puis une corde fut passée dans ces crochets et attachée au collier du premier de cinq forts chevaux, qui traînèrent mon malheureux couvre-chef pendant un trajet d'un demi-mille. Heureusement la plaine étant tout unie, mon chapeau avait résisté à ce voyage périlleux.

L'empereur, ayant un jour donné l'ordre à plusieurs escadrons de son armée, logée aux environs de sa capitale, de se mettre en grande tenue, voulut se réjouir d'une façon très-singulière. Je me tiendrais debout comme un colosse, et mes deux pieds aussi éloignés l'un de l'autre que je les pourrais étendre. Après quoi, il commanda à son général, vieux capitaine expérimenté, de ranger les troupes en ordre de bataille, et de les faire passer entre mes jambes, l'infanterie par vingt-quatre de front, et la cavalerie par seize, tambours battant, enseignes déployées et piques hautes. Ce corps était composé de trois mille hommes d'infanterie et de mille cavaliers. Sa Majesté prescrivit, sous peine de mort, à tous les soldats d'observer dans la marche la plus exacte bienséance à l'égard de ma personne, ce qui n'empêcha pas les jeunes officiers de lever les yeux, en passant au-dessous de mon arc de triomphe. Pour confesser la vérité, ma culotteétait en si piètre état, qu'elle leur donna occasion d'éclater de rire, et la reine en fut troublée extraordinairement.

J'avais présenté, j'avais envoyé tant demémoireset derequêtespour ma liberté, qu'à la fin, Sa Majesté proposa l'affaire au conseil des dépêches, et puis au conseil d'État, où il n'y eut d'opposition que de la part du ministre Skyresh Bolgolam, qui jugea à propos, sans aucun sujet, de se déclarer contre moi. Heureusement que tout le reste du conseil me fut favorable, et l'empereur appuya leur avis. Ce ministre, qui étaitgalbet, c'est-à-dire grand amiral, avait mérité la confiance de son maître par son habileté dans les affaires; malheureusement, il avait l'esprit aigre et fantasque. Il obtint que les articles touchant les conditions auxquelles je devais être mis en liberté seraient dressés par lui-même. Ces articles me furent apportés par Skyresh Bolgolam en personne, accompagné de deux sous-secrétaires d'État et de plusieurs gens de distinction. On m'enjoignit d'en promettre l'observation par serment, prêté d'abord à la façon de mon pays, et, pour plus de sûreté, à la manière ordonnée par leurs lois. Il me fallut tenir l'orteil de mon pied droit dans ma main gauche, et mettre le doigt du milieu de ma main droite sur le haut de ma tête, et le pouce à la pointe de mon oreille droite. Comme le lecteur peut être curieux de connaître le style de cette cour, et de savoir les articles préliminaires de ma délivrance, j'ai fait une traduction de l'acte entier, mot pour mot.

«Golbasto-Momaren-Eulame-Gurdilo-Shefin-Mully-Ully-Gue, très-puissant empereur de Lilliput, les délices et la terreur de l'univers, dont les États s'étendent cinq mille blustrugs (c'est-à-dire environ six lieues en circuit) aux extrémitésdu globe; souverain de tous les souverains, plus haut que les fils des hommes; dont les pieds pressent la terre jusqu'au centre, dont la tête est voisine du soleil, dont un clin d'œil fait trembler les genoux des potentats; aimable comme le printemps, agréable comme l'été, abondant comme l'automne, terrible autant que l'hiver; à tous nos sujets amés et féaux, salut. Sa Très-Haute Majesté propose à l'homme-montagneles articles suivants, lesquels, pour préliminaire, il sera obligé de ratifier par un serment solennel.«1. L'homme-montagnene sortira point de nos vastes États sans notre permission, scellée du grand sceau.«2. Il ne prendra point la liberté d'entrer dans notre capitale sans notre expresse permission, afin que les habitants soient avertis, deux heures auparavant, de se tenir renfermés chez eux.«3. Ledithomme-montagnebornera ses promenades à nos principaux grands chemins, et se gardera de se promener ou de se coucher dans un pré, ou dans une pièce de blé.«4. En se promenant par lesdits chemins, il prendra tout le soin possible de ne fouler aux pieds les corps d'aucun de nos fidèles sujets; il respectera chevaux et voitures; il ne prendra aucun de nos dits sujets dans ses mains, sinon de leur propre consentement.«5. S'il est nécessaire qu'un courrier du cabinet fasse une course extraordinaire, aussitôt l'homme-montagneest obligé de porter dans sa poche ledit courrier pendant six journées, une fois toutes les lunes, et de remettre ledit courrier (s'il en est requis) sain et sauf en notre présence impériale.«6. Il sera notre allié contre nos ennemis de l'île de Blefuscu, et fera tout son possible pour faire périr la flottequ'ils arment avec menaces d'une descente sur nos terres.«7. Ledithomme-montagne, à ses heures de loisir, prêtera son secours à nos ouvriers, en les aidant à élever certaines grosses pierres pour achever les murailles de notre grand parc et nos bâtiments impériaux.«8. Après avoir fait le serment solennel d'observer les articles ci-dessus énoncés, ledithomme-montagneaura une provision journalière de viande et de boisson suffisante à la nourriture de dix-huit cent soixante-quatorze de nos sujets, avec un libre accès auprès de notre personne impériale, et autres marques de notre faveur. Donné en notre palais, à Belfaborac, le douzième jour de la quatre-vingt-onzième lune de notre règne.»

«Golbasto-Momaren-Eulame-Gurdilo-Shefin-Mully-Ully-Gue, très-puissant empereur de Lilliput, les délices et la terreur de l'univers, dont les États s'étendent cinq mille blustrugs (c'est-à-dire environ six lieues en circuit) aux extrémitésdu globe; souverain de tous les souverains, plus haut que les fils des hommes; dont les pieds pressent la terre jusqu'au centre, dont la tête est voisine du soleil, dont un clin d'œil fait trembler les genoux des potentats; aimable comme le printemps, agréable comme l'été, abondant comme l'automne, terrible autant que l'hiver; à tous nos sujets amés et féaux, salut. Sa Très-Haute Majesté propose à l'homme-montagneles articles suivants, lesquels, pour préliminaire, il sera obligé de ratifier par un serment solennel.

«1. L'homme-montagnene sortira point de nos vastes États sans notre permission, scellée du grand sceau.

«2. Il ne prendra point la liberté d'entrer dans notre capitale sans notre expresse permission, afin que les habitants soient avertis, deux heures auparavant, de se tenir renfermés chez eux.

«3. Ledithomme-montagnebornera ses promenades à nos principaux grands chemins, et se gardera de se promener ou de se coucher dans un pré, ou dans une pièce de blé.

«4. En se promenant par lesdits chemins, il prendra tout le soin possible de ne fouler aux pieds les corps d'aucun de nos fidèles sujets; il respectera chevaux et voitures; il ne prendra aucun de nos dits sujets dans ses mains, sinon de leur propre consentement.

«5. S'il est nécessaire qu'un courrier du cabinet fasse une course extraordinaire, aussitôt l'homme-montagneest obligé de porter dans sa poche ledit courrier pendant six journées, une fois toutes les lunes, et de remettre ledit courrier (s'il en est requis) sain et sauf en notre présence impériale.

«6. Il sera notre allié contre nos ennemis de l'île de Blefuscu, et fera tout son possible pour faire périr la flottequ'ils arment avec menaces d'une descente sur nos terres.

«7. Ledithomme-montagne, à ses heures de loisir, prêtera son secours à nos ouvriers, en les aidant à élever certaines grosses pierres pour achever les murailles de notre grand parc et nos bâtiments impériaux.

«8. Après avoir fait le serment solennel d'observer les articles ci-dessus énoncés, ledithomme-montagneaura une provision journalière de viande et de boisson suffisante à la nourriture de dix-huit cent soixante-quatorze de nos sujets, avec un libre accès auprès de notre personne impériale, et autres marques de notre faveur. Donné en notre palais, à Belfaborac, le douzième jour de la quatre-vingt-onzième lune de notre règne.»

Je prêtai le serment, et signai tous ces articles avec une grande joie; hélas! quelques-uns n'étaient pas aussi honorables que je l'eusse souhaité! Mais comment résister à la maligne influence du grand amiral Skyresh Bolgolam? On m'ôta mes chaînes, et je fus mis en liberté. L'empereur me fit l'honneur d'assister, en personne, à la cérémonie auguste de ma délivrance. Je rendis de très-humbles actions de grâces à Sa Majesté, en me prosternant à ses pieds sacrés; mais elle me commanda de me lever, et cela dans les termes les plus obligeants.

Le lecteur intelligent a déjà fait cette observation que, dans le dernier article de l'acte de ma délivrance, l'empereur était convenu de me donner une quantité de viande et de boisson qui pût suffire à la subsistance de dix-huit cent soixante-quatorze Lilliputiens, et surtout à mon modeste entretien. Quelque temps après, demandant à un courtisan, mon ami particulier, par quelle suite de raisonnements etde calculs le gouvernement de Lilliput était arrivé à cetotalsingulier, le grand seigneur, mon ami, me répondit que les mathématiciens de Sa Majesté, ayant pris la hauteur de mon corps par le moyen d'un quart de cercle et supputé sa grosseur, et le trouvant, par rapport au leur, comme dix-huit cent soixante-quatorze est à un, ils avaient inféré de la similarité de leur corps que je devais avoir un appétit dix-huit cent soixante-quatorze fois plus grand que le leur. Le lecteur peut juger de l'esprit admirable et de l'économie exacte et clairvoyante de leur empereur.

Description de Mildendo, capitale de Lilliput, et du palais de l'empereur.—Conversation entre Gulliver et un secrétaire d'État, sur les affaires de l'empire.—Les offres que fait Gulliver de servir l'empereur dans toutes ses guerres.

Une première requête à l'empereur, après avoir obtenu ma liberté, fut d'obtenir la permission de visiter la célèbre cité de Mildendo, capitale de l'empire, et Sa Très-Gracieuse Majesté voulut bien consentir à ma prière, en me recommandant de ne faire aucun mal aux habitants, aucun tort à leurs maisons. Le peuple fut averti par une proclamation, qui annonçait le dessein que j'avais de visiter la capitale... Une muraille l'environnait, haute de deux pieds et demi, et large au moins de onze pouces; à ce compte, un carrosse à quatre chevaux eût facilement fait le tour des murailles sur des dalles en vrai granit lilliputien. Cette haute muraille était flanquée de fortes tours, à dix pieds de distance l'une de l'autre. Je passai par-dessus la porte occidentale, et marchai très-lentement et de côté par les deux principales rues, mon pourpoint boutonné avec toutes les précautions imaginables, dans la crainte où j'étais que le revers ou le pan de monhabit ne renversât une cheminée, un balcon, une maisonnette. J'allais avec une extrême circonspection, pour me garder de fouler aux pieds quelques gens qui étaient restés dans les rues, nonobstant les ordres précis de se tenir chez soi claquemurés. En revanche, ils s'étaient huchés sur les toits, sur les dômes, sur les clochers, aux mansardes et même dans les gouttières, avec de petits cris et de grands gestes; on eût dit une fourmillière humaine! Cette ville forme un carré exact, chaque côté de la muraille ayant cinq cents pieds de long. Les deux grandes rues, qui se croisent et la partagent en quatre quartiers égaux, ont cinq pieds de large; les petites rues dans lesquelles je ne pus entrer, les carrefours de la plèbe et de la gent taillable et corvéable à merci, ont pourtant, en belle largeur, depuis douze jusqu'à dix-huit pouces. La ville, au besoin, contiendrait cinq cent mille âmes. Les maisons sont de trois ou quatre étages; les boutiques pleines de marchandises, et les marchés pleins d'abondance. Il y avait autrefois bon opéra et bonne comédie; hélas! l'opéra, faute de musiciens, faute de chanteurs et de danseurs, faute de tout, et la comédie, à défaut de comédiens, de comédiennes, de génie et de bel esprit, sont en ruines, et dans ces ruines mêmes, il n'y a plus rien qui vaille.

Le palais de l'empereur, situé dans le centre de la ville, où les deux grandes rues se rencontrent, est entouré d'une muraille, haute de vingt-trois pouces; il fut bâti à vingt pieds de distance des bâtiments. Sa Majesté m'avait permis d'enjamber par-dessus cette muraille, pour voir son palais de tous les côtés. La cour extérieure est un carré de quarante pieds, et comprend deux autres cours. C'est dans la cour appeléepar euphémismela cour de marbre, que s'ouvrent les splendides appartements de Sa Majesté. J'avais un grand désir de voir, mais la chose était difficile: les plus grandes portes n'étaient que de dix-huit pouces de haut et de sept pouces de large. Enfin, dernier obstacle, les bâtiments de la cour extérieure étaient au moins hauts de cinq pieds: il m'était impossible de les enjamber sans courir le risque de briser les ardoises des toits. Pour les murailles, elles étaient solidement bâties de pierres de taille, épaisses de quatre pouces. L'empereur avait néanmoins envie, et cela se comprend, de me montrer les royales magnificences de sa demeure..... Il me fallut trois grands jours pour surmonter des difficultés qui semblaient insurmontables. A la fin, lorsque j'eus coupé avec mon couteau quelques arbres des plus grands du parc impérial, éloigné de la ville d'environ cinquante toises, je fis deux tabourets de ces chênes séculaires, chacun de trois pieds de haut, et assez forts pour soutenir le poids de mon corps. Le peuple ayant donc été averti pour la seconde fois, je repassai dans la ville, et m'avançai vers le palais, tenant mes deux tabourets à la main. Quand je fus arrivé à l'aile droite de la cour extérieure, je montai sur un de mes tabourets et pris l'autre à la main. Je fis passer celui-ci par-dessus le toit, et le descendis doucement à terre, dans l'espace qui était entre la première et la seconde cour, de huit pieds de large. Ainsi je passai très-commodément par-dessus les bâtiments, et, quand je fus dans la place, aussitôt je tirai, avec un crochet le tabouret qui était resté en dehors. Par cette invention je pénétrai dans la cour la plus intérieure, et là, me couchant sur le côté, j'appliquai mon visage aux fenêtres du premier étage. On les avait tout exprès laissées grandesouvertes, et je vis les appartements les plus magnifiques que l'on puisse imaginer. S. M. l'impératrice et les jeunes princesses étaient assises dans leurs chambres, environnées de leur suite. Sa Majesté Impériale voulut bien m'honorer d'un gracieux sourire, et me donna par la fenêtre sa main à baiser.

Je ne ferai point ici le détail des curiosités renfermées dans ce palais; je le réserve pour un plus grand ouvrage, qui ne tardera pas à faire gémir la presse; il contiendra la description générale de l'empire de Lilliput, depuis sa première fondation; l'histoire de ses empereurs pendant une longue suite de siècles; des observations sur leurs guerres, leur politique, leurs lois. On vous dira le progrès, la décadence et la renaissance des lettres, de la philosophie et des croyances. LaFloreet laFauneauront leur tour: les plantes, les animaux, les mœurs et les coutumes des habitants, avec plusieurs autres matières prodigieusement curieuses et excessivement utiles. Mon but unique, en ce moment, est de raconter ce qui m'arriva, pendant un séjour d'environ neuf mois, dans ce merveilleux empire.

Quinze jours après que j'eus obtenu ma liberté, Keldresal, secrétaire d'État pour le département des affaires particulières, se rendit chez moi, suivi d'un seul domestique. Il ordonna que son carrosse l'attendît à quelque distance, et me pria de lui donner un entretien d'une heure. Je lui offris de me coucher, afin qu'il pût être de niveau à mon oreille; mais il voulut quejele tinsse dans ma main pendant la conversation. Il commença par me faire des compliments sur ma liberté, et me dit qu'il pouvait se flatter d'y avoir quelque peu contribué. Il ajouta que, sans l'intérêt que la cour yavait, je ne l'eusse pas de sitôt obtenue. «Et vraiment, dit-il, quelque florissant que notre État paraisse aux étrangers, nous avons deux grands fléaux à combattre: une faction puissante au dedans, au dehors l'invasion dont nous sommes menacés par un ennemi formidable. A l'égard du premier, il faut que vous sachiez que depuis plus de soixante-dix lunes, cet empire appartient à deux partis, flottant sans cesse et sans fin de celui-ci à celui-là, sous les noms deTramecksanetSlamecksan, termes empruntés des hauts et bas talons de leurs souliers, par lesquels ils se distinguent. On prétend, il est vrai, que leshauts-talonssont les plus conformes à notre ancienne constitution; mais, quoi qu'il en soit, Sa Majesté a résolu de ne se servir que desbas-talonsdans l'administration du gouvernement, et dans toutes les charges qui sont à la disposition de la couronne. Vous pouvez même remarquer que les talons de Sa Majesté Impériale sont plus bas au moins d'undrurrque ceux d'aucun de sa cour.» (Drurrest environ la quatorzième partie d'un pouce.)

«La haine des deux partis, continua cet homme d'État, est poussée si loin, qu'ils ne mangent ni ne boivent ensemble; à peine s'ils échangent un simplebonjour. Nous comptons que les tramecksans ou hauts-talons nous surpassent en nombre; mais l'autorité est entre nos mains. Hélas! nous appréhendons que Son Altesse Impériale, l'héritier présomptif de la couronne, n'ait un certain penchant pour MM. leshauts-talons; tout au moins est-il apparent qu'un de ses talons est plus haut que l'autre, ce qui le fait un peu clocher dans sa démarche. Au milieu de ces dissensions intestines, nous sommes menacés d'une invasion des gens de l'île de Blefuscu, qui est l'autre empire de l'univers, presque aussipuissant que celui-ci. Car, pour ce que nous avons entendu dire, qu'il y a d'autres empires et royaumes dans le monde, habités par des créatures humaines aussi impossibles que vous l'êtes; qu'il existe des ministres de votre taille, et des armées composées d'hommes de cinq pieds et quelques pouces, armés de grands sabres, semblables au vôtre, et de mousquetons à poudre... sans vouloir vous démentir, vous nous permettrez de douter de votre assertion! Nos plus sérieux et plus intelligents philosophes en doutent beaucoup; ils conjecturent que vous êtes tombé de la lune ou de quelque étoile, parce qu'il est certain qu'une centaine de mortels de votre grosseur consommeraient dans peu de temps tous les fruits et tous les bestiaux des États de Sa Majesté. D'ailleurs, nos historiens, depuis six mille lunes, ne font mention d'aucunes autres régions que des deux grands empires de Lilliput et de Blefuscu. Ces deux formidables puissances ont été engagées pendant trente-six lunes dans une guerre très-opiniâtre dont voici le sujet. Tout le monde convient que la manière primitive de casser les œufs, avant de les manger, est de les casser par le gros bout; mais l'aïeul de Sa Majesté régnante, pendant qu'il était enfant, sur le point de manger un œuf, eut le malheur de couper un de ses doigts, sur quoi l'empereur son père rendit un arrêt, ordonnant à tous ses sujets, sous de grièves peines, qu'ils eussent à casser leurs œufs par le petit bout. O malheur! ô leçon faite aux princes qui abusent de leur toute-puissance! A peine le peuple avait-il entendu parler du décret impérial, qu'il fut saisi de rage et de fureur, et nos historiens racontent qu'il y eut, à cette occasion, six révoltes, dans lesquelles un empereur perdit la vie, un autre la couronne. Ces dissensionsintestines furent toujours fomentées par les souverains de Blefuscu; et, quand les soulèvements furent réprimés, les coupables se réfugièrent dans cet empire. On suppute que onze mille hommes ont, à différentes fois, préféré la mort sur l'échafaud, par la main du bourreau, à la honte impie, ineffaçable, de casser leurs œufs par le petit bout. Plusieurs centaines de gros volumes ont été écrits et publiés sur cette matière; mais les livres desgros-boutiensont été lacérés, brûlés, supprimés; tout leur parti a été déclaré, par les lois, incapable de posséder charges, emplois, honneurs, dignités. Pendant la suite de ces troubles, les empereurs de Blefuscu ont fait des remontrances par leurs ambassadeurs, nous accusant de violer indignement un précepte fondamental de notre grand prophèteLustrogg, dans le cinquante-quatrième chapitre duBrundecral(ce qui est leur Alcoran). On a jugé que c'était une pure interprétation du sens du texte, dont voici les mots: «Que tous les fidèles casseront leurs œufs par le «bout le plus commode.» On doit, à mon avis, et la plus simple tolérance l'exige ainsi, laisser décider à la conscience de chacun, quel est le bout le plus commode; ou tout au moins est-ce à l'autorité du souverain magistrat à en décider. Or, lesgros-boutiens, exilés, décrétés, dépouillés, ont trouvé tant de crédit à la cour de l'empereur de Blefuscu, et tant de secours dans notre pays même, qu'une guerre très-sanglante a régné entre les deux empires, pendant trente-six lunes, à ce sujet, avec mille intermittences de défaites et de victoires. Ah! que de sang répandu par lesgros-boutiens, par lespetits-boutiens! Dans cette guerre incomparable avec nulle autre, nous avons perdu quarante vaisseaux de ligne, un plus grand nombre de petits vaisseaux, avec trente mille de nos meilleurs matelotset soldats: l'on compte en même temps que la perte de l'ennemi n'est pas moins considérable. A cette heure encore on arme une flotte, et Blefuscu se prépare à faire une descente sur nos côtes. Or, Sa Majesté Impériale, mettant sa confiance en votre valeur, et dans la haute idée de vos forces, m'a commandé de vous faire ce détail au sujet de ses affaires, afin de savoir quelles sont vos dispositions à son égard.»

Je répondis au secrétaire d'État que j'appartenais âme et corps à l'hospitalière nation de Lilliput, que je serais un homme heureux de servir une si bonne cause. Enfin, je priai Son Excellence d'assurer l'empereur de mes très-humbles respects, et de lui faire savoir que j'étais prêt à sacrifier ma vie pour défendre sa personne sacrée et son illustre empire contre toutes les entreprises et invasions de ses ennemis.

L'homme d'État me quitta fort satisfait de ma réponse.

Et moi, je restais immobile et confondu des grands mystères que je venais d'entendre, et je cherchais à m'expliquer, avec mes habitudes et mes préjugés de citoyen de la joyeuse Angleterre, de quel côté se tenaient le droit, la justice et la vérité.

L'usage, il est vrai, était pour lesgros-boutiens; la liberté plaidait hautement la cause innocente despetits-boutiens.

Gulliver par un stratagème extraordinaire, s'oppose à une descente des ennemis.—L'empereur lui confère un grand titre d'honneur.—Les ambassadeurs arrivent de la part de l'empereur de Blefuscu, pour demander la paix.—Le feu prend à l'appartement de l'impératrice, et Gulliver contribue à éteindre l'incendie.

L'empire de Blefuscu est une île située au nord-nord-est de Lilliput, dont elle n'est séparée que par un canal de quatre cents toises de large. Je ne l'avais pas encore aperçu; mais, sur l'avis formel d'une descente projetée, je me gardais bien de paraître de ce côté-là, de peur d'être découvert par quelques-uns des vaisseaux blefuscutiens.

Je fis part à l'empereur d'un projet que j'avais formé, pour m'emparer de toute la flotte ennemie... Au rapport de nos espions, elle était prête à mettre à la voile au premier vent favorable. Je consultai les ingénieurs hydrographes pour savoir quelle était la profondeur du canal; ils me répondirent qu'au milieu, dans la grande marée, il était profond de soixante-dixglumgluffs(c'est-à-dire environ de six pieds, selon la mesure de l'Europe), et le reste de cinquante glumgluffs au plus. Je m'en allai secrètement vers la côte du nord-est, vis-à-vis de Blefuscu, et, me couchant derrière une colline,je tirai ma lunette... Bonté divine! au même instant, toutes voiles déployées, allant comme on marche à la gloire, arrivait, triomphante, la flotte de l'ennemi, composée de cinquante vaisseaux de guerre et d'un grand nombre de vaisseaux de transport. A l'aspect de toutes ces forces réunies, je sens grandir mon courage, et, me traînant sur le ventre: «Amis! dis-je aux Lilliputiens, préparez en toute hâte une grande quantité de câbles les plus forts!» Les câbles devaient être de la grosseur d'une double ficelle, les barres de la longueur, de la grosseur d'une aiguille à tricoter. Je triplai le câble, et tortillai vigoureusement trois des barres de fer l'une sur l'autre, attachant à chacune un crochet. Les engins étant bien et dûment préparés, je revins, par la nuit profonde, à la susdite côte de nord-est, et, mettant bas mon justaucorps et mes souliers, j'entrai dans la mer. Je marchai tant que j'eus pied sur ce petit sable: au milieu du gouffre, il me fallut nager; en cinq ou six brasses, je fus sur mes pieds, et, d'un pas résolu, voici que j'arrive à la flotte en moins d'une demi-heure. A l'aspect de cet homme étrange, dont ils ne voyaient que le buste et la tête, au feu de ces grands yeux, ouverts comme un four, les ennemis éperdus, ahuris, et sans demander leur reste, se précipitent hors de leurs vaisseaux comme des grenouilles, et s'enfuient à terre: ils paraissent être au nombre de trente mille hommes. Je pris alors mes câbles; et, attachant un crochet au trou de la poupe de chaque vaisseau, je passai mes câbles dans les crochets. Cependant l'ennemi fit une décharge de plusieurs milliers de flèches; un grand nombre m'atteignirent au visage et aux mains: j'en ressentis une vive douleur, avec une vive inquiétude pour mes yeux, que j'aurais perdus, sije ne me fusse avisé d'un expédient. J'avais dans un de mes goussets une paire de lunettes, que j'attachai à mon nez aussi fortement que je pus. Armé de cette façon comme d'une espèce de casque, je poursuivis mon travail en dépit de la grêle continuelle qui tombait sur moi. Enfin, tous mes crochets étant placés, je tirai à moi cette flotte abandonnée... O surprise! elle était encore à l'ancre, et je me vis forcé de faucher avec mon couteau les câbles qui retenaient les navires. Ainsi je tirai aisément cinquante des plus gros vaisseaux et les entraînai avec moi.

LesBlefuscutiens, qui n'avaient point d'idée de ce que je projetais, furent également surpris et confus. Ils m'avaient vu couper les câbles, mais ils pensaient que mon dessein était de laisser les vaisseaux flotter au gré du vent et de la marée, et qu'ils se heurteraient l'un contre l'autre à tout hasard. Quand ils me virent entraîner toute leur flotte à la fois, ils jetèrent des cris de rage et de désespoir.

En moins de temps que je n'en mets à le dire, je me vis hors de la portée de leurs flèches-épingles, et, retirant facilement celles qui s'étaient attachées à mon visage et à mes mains, je conduisis ma flotte au port impérial de Lilliput.

L'empereur avec toute sa cour était sur le bord de la mer, attendant le succès de mon entreprise. Ils voyaient bien, de loin, une flotte s'avancer sous la forme d'un grand croissant, mais, comme j'étais dans l'eau jusqu'au cou, ils ne s'apercevaient pas que c'était moi qui la conduisais vers eux.

Déjà ils cherchaient des yeux les économistes et les savants de l'empire, en explication du mystère de ces vaisseaux qui allaient tout seuls.

En ce moment d'angoisses bien naturelles, l'empereur, très-étonné,s'imagina que j'avais péri et que la flotte ennemie s'approchait pour faire une descente. Halte-là! ses craintes furent bientôtdissipéeset se changèrent en joie immense. A l'instant même, j'apparus en criant d'une voix de Stentor:Vive à jamais le très-puissant empereur de Lilliput!Ce prince, à mon arrivée, me donna des louanges infinies, et sur-le-champ me créanardac, qui est le plus haut titre d'honneur.

Sa Majesté voulut ensuite que je prisse des mesures pour amener dans ses ports tous les autres vaisseaux de l'ennemi. L'ambition de ce prince ne lui faisait prétendre à rien moins que de se rendre maître de tout l'empire de Blefuscu, de le réduire en province de son empire, de lui imposer un vice-roi; de faire périr tous les exilésgros-boutiens, et de contraindre enfin tous ses peuples à casser les œufs par le petit bout; ce qui l'aurait fait parvenir à la monarchie universelle. Or, quand il se fut bien enivré de mes victoires, je tâchai de le détourner de ce dessein par plusieurs raisonnements fondés sur la politique et sur la justice; et je protestai hautement que je ne serais jamais l'instrument dont il se servirait pour opprimer la liberté d'un peuple libre, noble et courageux. Quand on eut délibéré sur cette affaire dans le conseil, la plus saine partie fut de mon avis.

Cette déclaration ouverte et hardie était si opposée aux projets et à la politique de Sa Majesté l'empereur, qu'il était difficile qu'il pût jamais me la pardonner. Il en parla dans le Conseil d'une voix aigre, d'une façon perplexe, et du même coup mes envieux (j'en avais, je méritais d'en avoir!) et mes ennemis secrets s'en prévalurent pour me perdre. Tant il est vrai que les services les plus importants rendus aux souverains sont bien peu de chose, aussitôt qu'ils sont suivis durefus de servir aveuglément leurs passions. A la grâce de Dieu! c'est le droit des couronnes d'être ingrates, et Dieu sait qu'elles ne le laissent pas tomber en désuétude.

Environ trois semaines après mon expédition éclatante, arriva une ambassade solennelle de Blefuscu avec des propositions de paix. Le traité fut bientôt conclu, à des conditions très-avantageuses pour l'empereur. L'ambassade était composée de six seigneurs, ornés d'une suite de cinq cents personnes; bref on peut dire que leur entrée fut conforme à la grandeur de leur maître, à l'importance de leur négociation.

Après la conclusion du traité, Leurs Excellences, étant averties secrètement des bons offices que j'avais rendus à leur nation par la manière dont j'avais parlé à l'empereur, me rendirent une visite en cérémonie. Ils commencèrent par m'adresser beaucoup de compliments sur ma valeur et sur ma générosité, puis ils m'invitèrent au nom de leur maître, à passer dans son royaume. Je les remerciai de leur louange, et les priai de me faire l'honneur de présenter mes très-humbles respects à Sa Majesté blefuscutienne, dont les vertus éclatantes étaient répandues par tout l'univers. Enfin je promis de me rendre auprès de sa personne royale, avant de retourner dans mon pays.

Peu de jours après, je demandai à l'empereur la permission de faire mes compliments au grand roi de Blefuscu; il me répondit froidement qu'il ne s'y opposait pas.

J'ai oublié de dire que les ambassadeurs m'avaient parlé avec le secours d'un interprète. Les langues des deux empires sont très-différentes l'une de l'autre; chacune des deux nations vante l'antiquité, la beauté et la force de sa langue, et (naturellement) méprise l'autre. Cependant, l'empereur,fier de l'avantage qu'il avait remporté sur les Blefuscutiens par la prise de leur flotte, obligea les ambassadeurs à présenter leurs lettres de créance et à faire leur harangue en langue lilliputienne. Pour être juste, il faut reconnaître ici qu'à raison du trafic et du commerce qui se fait entre les deux royaumes, de la réception réciproque des exilés, et de l'usage où sont les Lilliputiens d'envoyer leur jeune noblesse dans le Blefuscu, afin de s'y polir et d'y faire leurs caravanes, il y a très-peu de personnes de distinction dans l'empire de Lilliput, encore moins de négociants ou de matelots dans les places maritimes, qui ne parlent pas à la fois lelilliputienet leblefuscutien. Le lecteur se rappelle à ce propos certains articles du traité qui avait précédé ma délivrance, articles que la nécessité m'avait fait accepter..... Ils me réduisaient, ou peut s'en faut, à la condition d'un esclave. Maintenant ma nouvelle dignité me dispensait de services semblables, et l'empereur, je dois lui rendre cette justice, ne m'en a jamais parlé.

J'eus alors occasion de rendre à Sa Majesté impériale un service très-signalé. Tout dormait: le palais impérial était plongé dans le profond sommeil qu'apportent avec soi la victoire et la sécurité. Soudain je fus réveillé (sur le minuit), par les cris d'une foule de peuple assemblée à la porte de mon hôtel. J'entendis le motBurgum!répété plusieurs fois. Quelques-uns de la cour de l'empereur, s'ouvrant un passage à travers la foule, me prièrent de venir incessamment au palais, où l'appartement des dames, garni de bois précieux et très-inflammable, était en feu, par la faute d'une de ces dames d'honneur, très-spirituelle et connaisseuse en beaux ouvrages, qui s'était endormie en lisant un poëme blefuscutien.Aussitôt je me lève, et, m'habillant en toute hâte, j'arrive au palais avec assez de peine, mais sans fouler personne à mes pieds. Je trouvai qu'on avait déjà appliqué des échelles aux murailles: mais l'eau était assez éloignée, et les seaux à incendie étant à peine de la grosseur d'un dé à coudre, c'était en vain, malgré son désir de tout sauver, que le peuple faisait la chaîne. L'incendie, en ce moment, grandissait d'une façon terrible. Hélas! que faire et que devenir? un palais si magnifique aurait été infailliblement réduit en cendre, si, par une présence d'esprit peu ordinaire, je ne me fusse avisé d'un expédient. Le soir précédent, j'avais bu en grande abondance d'un petit vin blanc assez joli, appeléGlimigrin, qui vient d'une province de Blefuscu, et qui est très diurétique. «Allons! dis-je, aux grands maux les grands remèdes!» Et j'appliquai l'eau si à propos et si adroitement aux endroits convenables, qu'en trois minutes, le feu fut éteint, et que le reste de ce superbe édifice, ouvrage de tant d'années, qui avait coûté des sommes immenses, fut préservé d'un fatal embrasement.

J'ignorais si l'empereur me saurait gré du service que je venais de lui rendre. Il est expressément défendu, par les lois fondamentales de l'empire, et c'est un crime capital, de souiller ces murailles sacrées; mais je fus rassuré, lorsque j'appris que Sa Majesté avait donné l'ordre au grand juge de m'expédier des lettres de grâce.

Il est vrai que les dames du palais, moins contentes d'avoir échappé à ces flammes que honteuses de cette ignoble inondation, témoignèrent une profonde horreur pour tant de souillures, et quittèrent ce palais déshonoré, faisant le serment solennel de n'y jamais rentrer.

Les mœurs des habitants de Lilliput.—Leur littérature, leurs coutumes, leur façon d'élever les enfants.

Certes, je n'ai pas oublié ma promesse au lecteur de renvoyer la description de cet empire à un traité particulier; cependant, pour satisfaire à ta juste impatience, ami lecteur, je t'en veux donner une idée approchante. Comme la taille ordinaire des gens de Lilliput est tout au plus de six pouces, il existe une exacte proportion dans les animaux, dans les plantes, dans les arbres. Les chevaux et les bœufs les plus hauts sont de quatre ou cinq pouces; les moutons d'un pouce et demi, plus ou moins; les oies, environ de la grosseur d'un moineau; les insectes étaient presque invisibles pour moi: mais la bonne nature a si bien ajusté les yeux des habitants de Lilliput à tous les objets qui leur sont proportionnés, que les puces mêmes, ils les découvrent! Pour faire connaître à quel point leur vue est perçante, je dirais que je vis une fois un cuisinier habile plumant une alouette qui n'était pas si grossequ'unemouche ordinaire, et une jeune fille enfilant une aiguille invisible avec de la soie impalpable.

Ils ont des caractères et des lettres; mais leur façon d'écrire est remarquable, n'étant ni de la gauche à la droite, comme celle de l'Europe, ni de la droite à la gauche, à la façon des Arabes, ni de haut en bas comme celle des Chinois, ni de bas en haut à la mode des Cascariens; mais obliquement et d'un angle du papier à l'autre angle! On dirait les pattes de mouche des dames d'Angleterre, et de leurzig-zag!

Ils enterrent les morts la tête en bas, parce qu'ils s'imaginent que dans onze mille lunes, tous les morts ressuscitant, la terre (qu'ils croient plate) se tournera sens dessus dessous. Donc, au jour de leur résurrection, ils seront debout sur leurs pieds. Il est vrai que messieurs les esprits forts de Lilliput, amis du doute et libres penseurs, reconnaissent l'absurdité de cette opinion.

Ils ont des lois et des coutumes très-singulières, que j'entreprendrais peut-être de justifier, si elles n'étaient pas trop contraires à celles de ma chère patrie. La première, dont je ferai mention, regarde les délateurs. Tous les crimes contre l'État sont punis, en Lilliput, avec une rigueur extrême; mais que l'accusé démontre évidemment son innocence, l'accusateur est aussitôt condamné à une mort ignominieuse, et tous ses biens sont confisqués au profit de l'innocent. Si l'accusateur est un gueux, l'empereur, de ses propres deniers, dédommage l'accusé de sa prison, de ses tortures et de ses interrogatoires.

On regarde la fraude comme un crime plus énorme que le vol; c'est pourquoi elle est toujours punie de mort. Lilliput a pour principe que le soin et la vigilance, avec un esprit ordinaire, peuvent garantir les biens d'un homme contre lesattentats des voleurs; la probité est sans défense contre la fourberie et la mauvaise foi. Une fois, je suppliai l'empereur de pardonner à un criminel qui s'était emparé d'une somme d'argent que son maître l'avait chargé de recevoir. Je présentai sa faute comme un simple abus de confiance; mais l'empereur trouva monstrueuse cette justification. Je donnai cette raison banale: «Chaque pays, dis-je, a ses coutumes.» Au fond du cœur, j'éprouvai une grande confusion.

Bien que chez nous autres, Européens, ce soit une habitude assez générale de regarder les châtiments et les récompenses comme les pivots du gouvernement, je reconnais que la maxime de punir et de récompenser n'est pas observée en Europe avec la même sagesse que dans l'empire de Lilliput. Quiconque peut apporter preuves suffisantes qu'il a observé exactement les lois de son pays pendant soixante-treize lunes, a le droit de prétendre à certains priviléges, selon sa naissance et son état, avec une certaine somme d'argent tirée d'un fonds destiné à cet usage. Il gagne le titre desnilpallou de légitime, lequel est ajouté à son nom; ce titre insigne est personnel à celui qui le porte, et ne saurait passer à sa postérité. Ces peuples regardent comme un crime de législation que toutes nos lois soient menaçantes, et que toute infraction soit suivie de rigoureux châtiments, tandis que la plus stricte obéissance à la loi de l'État n'est suivie d'aucune récompense: c'est pourquoi ils représentent la justice avec six yeux, deux devant, autant derrière, un seul de chaque côté pour représenter la circonspection. Elle tient un sac plein d'or à sa main droite, une épée au fourreau à sa main gauche, afin que pas un ne soit ignorant que laloiest plus disposée à récompenser qu'à punir.

Dans le choix des sujets pour remplir les emplois, Lilliput a plus égard à la probité qu'au grand génie. Comme le gouvernement est nécessaire au genre humain, on croit chez ces peuples que la Providence n'eut jamais dessein de faire, de l'administration des affaires publiques, une science difficile et mystérieuse, qui ne puisse être possédée que par un petit nombre d'esprits rares et sublimes, tels qu'il en naît tout au plus deux ou trois dans un siècle! On juge, au contraire, que la vérité, la justice, la tempérance et les autres vertus sont à la portée de tout le monde; et que la pratique de ces vertus, accompagnée d'un peu d'expérience et de bonne intention, rend chaque Lilliputien parfaitement propre au service de son pays, pour peu qu'il ait de bon sens et de discernement. Lilliput est persuadé que les talents de l'esprit ne sauraient compenser l'exercice et l'absence des vertus morales; que le galant homme est contenu dans l'habile homme.

Au compte de ce peuple, éclairé des vraies lumières, les emplois ne pourraient être confiés à de plus dangereuses mains qu'à celles des gens habiles qui n'ont aucune vertu: et les erreurs de l'ignorance, dans un ministre honnête homme, n'auraient jamais de si funestes suites, à l'égard du bien public, que les pratiques ténébreuses d'un corrompu, versé dans toutes sortes de criminelles pratiques. L'honnêteté qui ne croit pas à la Providence divine, parmi les Lilliputiens, est déclarée indigne d'exercer un emploi public. Comme les rois se prétendent à juste titre les députés de la Providence, ils jugent qu'il n'est rien de plus absurde et de plus inconséquent que la conduite d'un prince acceptant les services de gens sans religion et ennemis déclarés de cetteautorité suprême dont il se dit le dépositaire et dont il emprunte la sienne.

En rapportant ces lois et les suivantes, je ne parle ici que des lois originales et primitives des Lilliputiens. Je sais que, par des lois récentes et malheureuses, ces peuples sont tombés dans un grand excès de corruption: témoin l'usage honteux d'obtenir les grandes charges en dansant sur la corde, et les marques de distinction en sautant par-dessus un bâton. Le lecteur doit se souvenir que cet indigne usage fut introduit par le père de l'empereur régnant.

L'ingratitude est parmi ces peuples un crime énorme: honni soit, disent les Lilliputiens, qui rend de mauvais offices à son bienfaiteur; celui-là, nécessairement, est l'ennemi de tous les hommes.

Les Lilliputiens jugent que le père et la mère ont assez fait de mettre au jour un enfant, et qu'ils ne doivent point être chargés de son éducation. C'est affaire au gouvernement de Lilliput. Il entretient, à ses frais, dans chaque ville, des séminaires publics, où les pères et les mères sont obligés d'envoyer leurs enfants de l'un et de l'autre sexe, pour être élevés et formés. Quand ils sont parvenus à l'âge de vingt lunes, on les suppose assez dociles et capables d'apprendre. Les écoles sont de différentes sortes: il y en a pour les deux sexes et pour tous les rangs: écoles d'artisans, écoles de secrétaires d'État, écoles d'officiers; les écoles dedandysn'existent pas. L'oisif et lebeause forment tout seuls.

Les séminaires, pour les garçons d'une naissance illustre, sont pourvus de maîtres sérieux et savants. L'habillement et la nourriture des enfants sont des plus simples. On leur inspire des principes d'honneur, de justice, de courage, de modestieet de clémence; la religion, l'amour pour la patrie. Ils sont habillés par des hommes jusqu'à l'âge de quatre ans; passé cet âge, ils s'habillent eux-mêmes, quelle que soit leur origine. Un maître est toujours là, qui préside à leurs récréations mêmes. Ils évitent ainsi ces funestes impressions de folie et de vice, qui commencent, de si bonne heure, à corrompre les mœurs et les inclinations de la jeunesse. On permet à leurs père et mère de les voir deux fois par an; la visite ne peut durer qu'une heure, avec la liberté d'embrasser leur fils à l'entrée, à la sortie, avec cette défense expresse de ne rien dire à leur marmot qui sente la flatterie! Il est défendu de lui donner des bijoux, des dragées et des confitures.


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