CHAPITRE VII

Gavarni del.Ed. Willmann sc.Imp. Lemercier et CeParisLes tailleurs de Lilliput.

Gavarni del.Ed. Willmann sc.Imp. Lemercier et CeParisLes tailleurs de Lilliput.

La pension pour la nourriture et l'éducation des enfants est payée par les parents, et les agents du gouvernement en perçoivent le prix. Les séminaires pour les enfants des bourgeois et des artisans sont dirigés dans le même esprit, avec les différences exigées par les divers états; par exemple, les jeunes gens destinés à des professions mécaniques terminent leurs études à onze ans, tandis que les jeunes gens des classes plus élevées continuent leurs exercices jusqu'à quinze ans, ce qui équivaut à l'âge de vingt-cinq ans parmi nous; mais les trois dernières années, ils jouissent d'un peu plus de liberté.

Dans les séminaires à l'usage dubeau sexe, les jeunes filles de qualité sont élevées à peu près comme les garçons; seulement elles sont habillées par des habilleuses, en présence d'une maîtresse, jusqu'à ce qu'elles aient atteint l'âge de cinq ans, alors elles s'habillent elles-mêmes.

Si, par malheur, nourrices ou femmes de chambre entretenaientces petites filles d'histoires extravagantes, de contes insipides, ou capables de leur faire peur (ce qui est en Angleterre ordinaire aux gouvernantes), nourrices et gouvernantes seraient fouettées publiquement trois fois par toute la ville, emprisonnées pendant un an, puis exilées le reste de leur vie en quelque désert inaccessible. Ainsi les jeunes filles, parmi ces peuples, sont aussi honteuses que les hommes d'être lâches; elles n'ont égard qu'à la bienséance, à la propreté. Leurs exercices ne sont pas tout à fait aussi violents que ceux des garçons; elles étudient un peu moins; toutefois, on leur enseigne aussi les sciences et les belles-lettres. C'est une maxime, à Lilliput: La femme est une compagne agréable, elle doit s'orner l'esprit, qui ne vieillit point.

Dans les séminaires des filles de la basse classe, elles sont instruites à faire toutes sortes d'ouvrages; celles qui doivent entrer en apprentissage quittent la maison d'éducation à sept ans; les autres sont gardées jusqu'à onze ans.

Les fermiers et les laboureurs gardent chez eux leurs enfants, parce que, leur besogne étant de cultiver la terre, il importe peu à l'État qu'ils soient plus ou moins instruits; mais, devenus vieux, ils sont recueillis dans des hospices; la mendicité est inconnue à Lilliput.

Je dois parler ici de ma façon de vivre en ce pays pendant un séjour de neuf mois et treize jours. Avec les plus grands arbres du parc royal, je me fis moi-même une table et un fauteuil assez commodes. Deux cents couturières furent chargées de faire mon linge avec la plus forte toile que l'on trouva, mise en plusieurs doubles et piquée. Leurs toiles sont larges de trois pouces et longues de trois pieds. Les ouvrières prirent la mesure de mon pouce, et ce fut assez;elles avaient calculé, par un A + B, que deux fois la circonférence de mon pouce formait celle de mon poignet; en doublant encore, on avait le tour de mon cou; en doublant encore, on avait la grosseur de ma taille. Je déployai une de mes vieilles chemises, et elles l'imitèrent parfaitement. Trois cents tailleurs confectionnèrent mes habits, et s'avisèrent d'un autre moyen pour prendre leurs mesures. M'étant mis à genoux, ils dressèrent contre mon corps une échelle; un d'eux y monta jusqu'à la hauteur de mon cou, et laissa tomber un plomb de mon collet à terre, ce qui donna la mesure de mon habit. Ils travaillèrent chez moi, aucune de leurs maisons ne pouvant contenir des pièces de la grandeur de mes vêtements, qui, achevés, ressemblaient à ces couvertures composées de petits morceaux carrés cousus ensemble; heureusement ils étaient tous de la même couleur.

Trois cents cuisiniers préparaient mes repas dans des baraques construites autour de ma maison, où ils logeaient avec leurs familles; ils étaient chargés de me fournir deux plats à chaque service. Une vingtaine de laquais s'empressaient sur ma table; une centaine se tenaient en bas, apportant sur leurs épaules les mets, les vins et les liqueurs; ceux qui étaient sur la table déchargeaient les porteurs de ces objets, à mesure que j'en avais besoin, avec le secours d'une sorte de poulie. Un plat répondait à une bouchée, un baril à une gorgée raisonnable. Leur mouton ne vaut pas le nôtre, mais leur bœuf est parfait. Une fois on me servit un aloyau dont je fis trois bouchées; cet aloyau est une exception. Mes domestiques étaient émerveillés de me voir manger ce rôti, os et viande, comme nous croquons la cuisse d'une mauviette.

Sa Majesté voulut un jour se donner le plaisir de dîner avec moi, ainsi que la reine et les jeunes princes. Ils vinrent donc, et je leur fis prendre place dans des fauteuils sur ma table, en face de moi, avec leurs gardes autour d'eux. Le grand trésorier Flimnap les accompagnait aussi; il me regardait de mauvais œil; j'eus l'air de ne pas m'en apercevoir. Flimnap profita de l'occasion de cette visite pour me desservir auprès de son maître. Ce ministre avait toujours été mon ennemi secret; à tout propos, il me faisait un accueil charmant. Il représenta à l'empereur le mauvais état de ses finances, qui le forçait d'emprunter à très-gros intérêts, les bons du trésor étant tombés à neuf pour cent au-dessous du pair; il représentait que j'avais déjà coûté plus d'un million de leur monnaie, et qu'il serait bon de profiter du premier prétexte pour me renvoyer dans ma patrie.

Flimnap me suscita beaucoup d'autres tracasseries; il fit sur mon compte de faux rapports qui indisposèrent contre moi l'empereur lui-même, sur lequel ce favori exerce un empire absolu.

Les Lilliputiens sont persuadés, beaucoup plus qu'on ne l'est en Europe, que rien ne demande autant de soins et d'application que l'éducation des enfants. Il est aisé, disent-ils, d'en mettre au monde, autant qu'il est aisé de semer et de planter; mais conserver certaines plantes, les défendre et les protéger contre les rigueurs de l'hiver, contre les ardeurs et les orages de l'été, contre les attaques des insectes, et si bien faire enfin qu'elles se couvrent des plus belles fleurs et portent des fruits en abondance, il y faut toute l'attention et les peines d'un habile jardinier.

Ils prennent garde que le maître ait un esprit bien fait etplus que sublime, et plutôt des mœurs que de la science. Ils ne peuvent souffrir ces tristes pédagogues qui étourdissent sans cesse les oreilles de leurs disciples de combinaisons grammaticales, de discussions frivoles, de remarques puériles! Pour leur apprendre l'ancienne langue de leur pays (elle a peu de rapports avec celle qu'on parle aujourd'hui), ils accablent les jeunes esprits de règles et d'exceptions, oublieux de l'usage et de l'exercice, pour farcir la mémoire de principes et de préceptes épineux. Donc, les Lilliputiens prévoyants exigent que le maître instituteur de la jeunesse, avant tout, se familiarise avec dignité; rien n'étant plus contraire à la bonne éducation que le pédantisme et le pédant. Le maître est fait plutôt pour s'abaisser que pour s'élever devant son disciple. Il faut beaucoup plus d'attention sur soi-même pour se faire humble avec les petits que pour se montrer superbe avec les grands.

Ils prétendent que les maîtres doivent bien plus s'appliquer à former l'esprit des jeunes gens pour la conduite de la vie qu'à l'enrichir de connaissances curieuses, mais presque toujours inutiles. On leur enseigne, et de très-bonne heure, à être sages et prudents, afin que, dans la saison même des plaisirs, ils sachent les goûter en philosophes. N'est-il pas ridicule, après tout, de n'apprendre la nature et le vrai usage des passions que si les passions nous abandonnent; d'apprendre à vivre, à l'heure où la vie est presque passée, et de commencer à être un homme lorsqu'on va cesser de l'être?

On leur propose (et voilà qui est bien fait) des récompenses pour l'aveu ingénu et sincère de leurs fautes; ceux qui savent raisonner sur leurs propres défauts obtiennent des grâces et des honneurs. On veut qu'ils soient curieux, etqu'ils fassent souvent des questions sur tout ce qu'ils voient et sur tout ce qu'ils entendent; ceux-là sont punis très-sévèrement qui, à la vue d'une chose extraordinaire et remarquable, témoignent peu d'étonnement et de curiosité.

On leur recommande aussi d'être fidèles, très-soumis et très-attachés à leur prince; mais d'un attachement général et de devoir, et non pas d'aucun attachement particulier, qui blesse assez souvent la conscience, et toujours la liberté.

Les professeurs d'histoire sont moins en peine d'apprendre à leurs élèves la date d'un événement que de leur peindre le caractère, les bonnes et les mauvaises qualités des rois, des généraux d'armée et des ministres. Ils pensent qu'il leur importe assez peu de savoir qu'en telle année, en tel mois, telle bataille était gagnée ou perdue; il y va de leurs intérêts les plus chers de considérer combien les hommes, dans tous les siècles, sont barbares, injustes, sanguinaires, toujours prêts à prodiguer leur propre vie aupremierprétexte, à commettre un attentat sans raison. Apprenons aussi combien les combats déshonorent l'humanité, qu'en bon gouvernement il n'y a que les plus puissants motifs pour justifier cette extrémité funeste. Ils regardent l'histoire de l'esprit humain comme la meilleure de toutes les histoires; ils apprennent aux jeunes gens à retenir les faits et surtout à les juger.

Ils veulent que l'amour des sciences s'arrête à de certaines limites, et que chacun choisisse le genre d'étude qui convient le plus à son inclination, à son talent. Ils font aussi peu de cas d'un homme qui étudie au delà de ses besoins que d'un glouton qui s'indigère; ils sont persuadés que l'esprit a ses indigestions comme le corps.

Dans tout l'empire de Lilliput, l'empereur est le seul qui ait une vaste et nombreuse bibliothèque. A l'égard de quelques particuliers qui en ont de trop grandes, on les regarde comme des ânes chargés de livres.

La philosophie à Lilliput est très-gaie, et ne consiste pas en argotisme. Ils ne savent ce que c'est queBarocoetBaralipton, que catégories, que termes de la première et de la seconde intention, et autres sottises épineuses de la dialectique. A leurs yeux, un maître à raisonner, un maître à danser, sont même chose. Ainsi, toute leur philosophie consiste à établir des principes infaillibles qui conduisent l'esprit à préférer l'état médiocre d'un honnête homme aux richesses, au faste d'un financier; les victoires remportées sur ses passions aux envahissements des conquérants. Elle leur apprend à vivre de peu, à fuir tout ce qui pousse à la volupté, tout ce qui rend l'âme trop dépendante du corps. On leur représente incessamment la vertu comme une chose aisée, agréable.

On les exhorte à bien choisir la profession qui convient le mieux à leurs diverses aptitudes, à la fortune de leur père, aux facultés de leur âme; en sorte que le fils d'un laboureur est quelquefois ministre d'État, pendant que le fils d'un seigneur devient un simple marchand.

Ces peuples estiment la physique et les mathématiques comme autant de sciences avantageuses à la vie et au progrès des arts utiles. En général, ils se mettent moins en peine de connaître toutes les parties de l'univers, moins jaloux de raisonner sur l'ordre et le mouvement des corps physiques que de jouir de la nature et d'ignorer ses divinesperfections. La métaphysique, ils la regardent comme une source odieuse de chimères et de divisions.

Ils haïssent l'affectation dans le langage, et le style précieux, en prose, en vers; ils jugent qu'il est aussi impertinent de se distinguer par sa façon de penser que par la façon de ses habits. L'écrivain qui renonce au vrai style élégant et châtié, pour un papotage éloquent, est couru et hué dans les rues comme un masque de carnaval.

On cultive à Lilliput le corps et l'âme tout ensemble; il s'agit de dresser un homme, et l'on ne doit pas former l'un sans l'autre. Un bel attelage est celui de deux chevaux du même âge, et qui vont le même pas. Si vous ne formez (disent-ils) que l'esprit d'un enfant, son extérieur devient grossier et impoli: si vous ne formez que son corps, la stupidité et l'ignorance aussitôt s'emparent de son esprit.

Il est défendu aux maîtres de châtier les enfants par la douleur: ils le font par le retranchement de quelque douceur, mieux encore par la honte, et surtout par la privation de deux ou trois leçons; ce qui les mortifie extrêmement, se voyant abandonnés à eux-mêmes, et jugés indignes d'instruction. La douleur nuit aux enfants; elle ne sert qu'à les rendre timides: un défaut dont on ne guérit jamais.

La férule est une absurde cruauté.

Gulliver, ayant reçu l'avis qu'on voulait lui faire son procès, pour crime de lèse-majesté, s'enfuit dans le royaume de Blefuscu.

Avant que je raconte par quel accident je sortis de l'empire de Lilliput, il sera peut-être à propos d'instruire le lecteur d'une intrigue secrète, et des piéges qui me furent tendus.

J'étais peu fait au manége des cours, et la bassesse de mon état m'avait refusé les dispositions nécessaires au rôle d'un habile courtisan. Je n'ignore pas que plus d'un courtisan d'aussi basse extraction que la mienne a souvent réussi à la cour, jusqu'à parvenir aux plus grands emplois. Oui, mais il peut se faire aussi que lui et moi eussions eu peine à nous entendre sur la probité et sur l'honneur. Quoi qu'il en soit, pendant que je me disposais à partir pour me rendre auprès de l'empereur de Blefuscu, un grand personnage à qui j'avais rendu de grands services me vint trouver secrètement pendant la nuit; même il entra chez moi dans sa chaise sans se faire annoncer. Les porteurs furent congédiés; je mis lachaise avec Son Excellence dans la poche de mon justaucorps; et donnant l'ordre à un mien huissier de tenir ma porte fermée, je posai sur un guéridon le susdit conseiller d'État. Hélas! le cher seigneur semblait accablé de tristesse, et moi, lui ayant demandé la raison de ce nuage, il me pria de le vouloir bien écouter, sur un sujet qui intéressait mon honneur et ma vie.

«Je vous apprends, me dit-il, que l'on a convoqué depuis peu plusieurs comités secrets à votre sujet; et que depuis tantôt deux jours Sa gracieuse Majesté a pris une fâcheuse résolution.

«Vous n'ignorez pas queSkyriesh Bolgolam(galbet ou grand amiral) a toujours été votre ennemi mortel depuis votre arrivée ici. Je n'en sais pas l'origine, mais sa haine s'est fort augmentée après votre heureuse et glorieuse expédition contre la flotte de Blefuscu. On n'est pas en vain le vice-amiral d'un si grand peuple, et vos lauriers l'empêchent de dormir. Ce seigneur, de concert avec Flimnap, grand trésorier; Limtoc, le général; Lalcon, le grand chambellan, et Balmuff, le grand juge, ont dressé un acte d'accusation contre vous, ès crimes de lèse-majesté, et plusieurs grands attentats qu'ils ont longuement énumérés.»

Cet exorde me frappa tellement que j'allais l'interrompre: il me pria de ne rien dire et de l'écouter...

«Pour reconnaître les services que vous m'avez rendus, je me suis fait instruire de tout le procès, et j'ai obtenu une copie exacte des articles: c'est une affaire en laquelle je risque ma tête pour vous servir, et cela vaut bien quelque attention de votre part.

ARTICLES DE L'ACCUSATION INTENTÉE CONTRE QUINBUS FLESTRINL'HOMME-MONTAGNE)«Article premier.—Considérant que par une loi portée sous le règne de Sa Majesté Impériale Cabin Deffar Plune, il est ordonné que quiconque fera de l'eau dans le vaste espace du palais impérial sera sujet aux peines et châtiments du crime de lèse-majesté; que ledit Quinbus Flestrin, pour avoir manifestement souillé le texte de ladite loi, sous le prétexte d'éteindre le feu allumé dans une aile du palais de Sa Majesté, aurait malicieusement, traîtreusement et diaboliquement éteint ledit feu, allumé dans ledit appartement, étant alors entré dans l'enceinte dudit palais impérial.«Art. 2.—Que ledit Quinbus Flestrin ayant amené la flotte royale de Blefuscu dans notre port impérial, et lui ayant été ensuite enjoint par Sa Majesté Impériale de se rendre maître de tous les autres vaisseaux dudit royaume de Blefuscu, et de le réduire à la forme d'une province, qui pût être gouvernée par un vice-roi de notre pays; et encore de faire périr et mourir non-seulement tous les Gros-Boutiens exilés, mais aussi tout le peuple de cet empire qui ne voudrait incessamment quitter l'hérésiegros-boutienne, ledit Flestrin, traître et rebelle à Sa très-heureuse impériale Majesté, aurait présenté requête afin d'être dispensé dudit service sous le prétexte frivole d'une répugnance de se mêler de contraindre les consciences, et d'opprimer la liberté d'un peuple innocent.«Art. 3.—Que certains ambassadeurs étant venus depuis peu, de la cour de Blefuscu, pour demander la paix à SaMajesté, ledit Flestrin, comme un sujet déloyal, aurait secouru, aidé, soulagé et régalé lesdits ambassadeurs, quoiqu'il les connût pour être ministres d'un prince qui venait d'être récemment l'ennemi déclaré de Sa Majesté impériale, et dans une guerre ouverte contre Sadite Majesté.«Art. 4.—Que ledit Quinbus Flestrin, contre le devoir d'un fidèle sujet, se disposerait actuellement à faire un voyage à la cour de Blefuscu, pour lequel il n'a reçu qu'une permission verbale de Sa Majesté impériale; et sous prétexte de ladite permission, se proposerait témérairement et perfidement de faire ledit voyage, et secourir, soulager, aider le roi de Blefuscu.»«Il y a encore d'autres articles, ajouta le conseiller d'État, mon fidèle ami; mais tels sont les plus importants, dont je viens de vous lire un abrégé.«Dans les différentes délibérations de son conseil d'État, Sa Majesté a bien usé de sa modération, de sa justice; elle a parlé de vos rares services; elle a, de son mieux, atténué l'accusation..... vains efforts! Vos deux ennemis, Leurs Excellences le trésorier et l'amiral, ont opiné au plus terrible, au plus infamant de nos supplices: on mettra le feu à votre hôtel pendant la nuit; et le général, si vous sortiez de ce brasier, vous attendra avec vingt mille hommes, armés de flèches empoisonnées. Alors gare à vos yeux! gare à vos mains! Je sais aussi de bonne source que des ordres secrets sont donnés à quelques-uns de vos domestiques de répandre un suc vénéneux sur vos linges de corps. Malheureux! mille feux cachés feront tomber vos chairs en lambeaux!«Sur ces entrefaites, Reldresal, premier secrétaire d'État pour les affaires secrètes, a donné un avis conforme à celuide Sa Majesté, et certainement il a bien justifié l'estime que vous avez pour lui. Il a reconnu tout d'abord que vos crimes étaient grands; mais qu'ils méritaient quelque indulgence. Il a dit que l'amitié qui était entre vous et lui était si connue, que peut-être on pourrait le croire à l'excès prévenu en votre faveur; que cependant, pour obéir au commandement exprès de Sa Majesté, il dirait franchement son avis: si donc Sa Majesté, en considération de vos services, et suivant la douceur de son esprit, voulait bien vous sauver la vie et se contenter de vous crever les deux yeux, il jugeait avec soumission que, par cet expédient, la justice pourrait être en quelque sorte satisfaite; et que tout le monde applaudirait à la clémence de l'empereur, aussi bien qu'à la procédure équitable et généreuse de ceux qui avaient l'honneur d'être ses conseillers. Véritablement la perte de vos yeux ne ferait point d'obstacle à votre force corporelle, par laquelle vous pourriez être encore utile à Sa Majesté. Au contraire, une prompte cécité augmente le courage, en nous cachant les périls; l'esprit en devient plus recueilli, et plus disposé à la découverte de la vérité. Malheureusement, la crainte que vous aviez pour vos yeux était une grande difficulté à surmonter; mais la difficulté n'était pas insurmontable, en s'y prenant par la violence, ou mieux encore par la douceur. Le grand malheur, après tout, d'y voir par les yeux des autres?... les plus puissants princes n'y voient pas autrement!«Cette proposition fut reçue avec un déplaisir extrême par toute l'assemblée: l'amiral Bolgolam, tout en feu, se leva, et, transporté de fureur, il s'écria que le secrétaire était bien hardi d'opiner pour la conservation d'un pareil traître, ajoutant que les services que vous aviez rendus étaient, selonles véritables maximes d'État, des crimes énormes. Ah! disait-il, la plus simple prudence nous fait un devoir d'en finir avec cette espèce de phénomène qui porte en ses chausses un fleuve impétueux, capable, à son gré, d'éteindre un vaste incendie ou d'inonder toute une capitale! Oui, messeigneurs, ce qui nous a sauvé peut nous perdre! Il a pris toute sa flotte à l'ennemi, j'en conviens; qui donc l'empêche, un autre jour, de la lui rendre, avec quatre ou cinq de nos vaisseaux de haut bord? Ajoutez, messeigneurs, que cet homme est Gros-Boutien au fond du cœur!... et parce que la trahison commence au cœur, avant qu'elle paraisse dans les actions, commeGros-Boutien, il vous déclara formellement traître et rebelle et digne du dernier supplice.«Entraîné par cet exorde et cette invocationab irato, Son Excellence le trésorier fut du même avis. Il fit voir à quelles extrémités les finances de Sa Majesté étaient réduites par la dépense de votre entretien, qui deviendrait bientôt insoutenable; que l'expédient proposé par le secrétaire, de vous crever les yeux, loin d'être un remède, augmenterait la disette dont Lilliput était menacé, comme il paraît par l'usage ordinaire d'aveugler certaines volailles, qui redoublent de mangeaille et ne s'engraissent que plus promptement. La péroraison était fondée sur cette base carrée: que Sa Majesté sacrée et le conseil, qui sont vos juges, étaient, dans leurs propres consciences, persuadés de votre crime: et qu'il n'était pas besoin d'autre preuve pour vous condamner à mort, sans avoir recours aux preuves formelles, requises par la lettre exacte de la loi.«Vains discours! inutile espérance et vains efforts! Sa Majesté impériale, étant absolument déterminée à vous fairegrâce de la vie, ajouta que, le conseil jugeant la perte de vos yeux un châtiment trop léger, on pourrait en ajouter un autre...Omnia citra mortem!A ces mots sans réplique, votre ami le secrétaire, ayant demandé la parole pour répondre aux objections de Son Excellence le trésorier d'État, touchant la grande dépense que Sa Majesté faisait pour votre entretien, adressa au conseil cette insinuante proposition: Sommes-nous donc forcés, dit-il, de gorger de nos vins et de nos viandes cet avaleur de toutes sortes de biens? Est-il écrit que, nuit et jour, sans en rien retrancher, nous lui donnerons l'empire à dévorer? Non, messeigneurs! Nous nous rappellerons la maxime d'État:Il faut manger pour vivre, et peu à peu, graduellement, le mangeur en question se retranchera d'une centaine de poulets par chaque repas: s'il meurt de faim, la faute en est à son gros appétit!«Ainsi, par la grande amitié du secrétaire, l'affaire est terminée à l'amiable; les ordres ont été donnés pour tenir secret le dessein, petit à petit, de vous abandonner à votre appétit. L'arrêt pour vous crever les yeux est enregistré dans le greffe du conseil. Personne à ce double projet ne s'est opposé, sinon l'amiral. Dans trois jours, le premier ministre sera chez vous, et vous lira les articles de votre accusation; en même temps, sans trop vous faire languir, il vous dira la grande clémence et grâce de Sa Majesté et du conseil, en ne vous condamnant qu'à la perte de vos yeux, Sa Majesté ne doutant pas que vous ne vous soumettiez avec la reconnaissance et l'humilité qui conviennent. Au même instant, vingt des chirurgiens de Sa Majesté exécuteront l'opération par la décharge adroite de plusieurs flèches très-aiguës dans vos prunelles, vous étant couché par terre.Maintenant qu'unbon averti en vaut deux, vous prendrez les mesures convenables que votre prudence vous suggérera. Pour moi, si je veux prévenir les soupçons, il faut que je m'en retourne aussi secrètement que je suis venu.»

ARTICLES DE L'ACCUSATION INTENTÉE CONTRE QUINBUS FLESTRINL'HOMME-MONTAGNE)

«Article premier.—Considérant que par une loi portée sous le règne de Sa Majesté Impériale Cabin Deffar Plune, il est ordonné que quiconque fera de l'eau dans le vaste espace du palais impérial sera sujet aux peines et châtiments du crime de lèse-majesté; que ledit Quinbus Flestrin, pour avoir manifestement souillé le texte de ladite loi, sous le prétexte d'éteindre le feu allumé dans une aile du palais de Sa Majesté, aurait malicieusement, traîtreusement et diaboliquement éteint ledit feu, allumé dans ledit appartement, étant alors entré dans l'enceinte dudit palais impérial.

«Art. 2.—Que ledit Quinbus Flestrin ayant amené la flotte royale de Blefuscu dans notre port impérial, et lui ayant été ensuite enjoint par Sa Majesté Impériale de se rendre maître de tous les autres vaisseaux dudit royaume de Blefuscu, et de le réduire à la forme d'une province, qui pût être gouvernée par un vice-roi de notre pays; et encore de faire périr et mourir non-seulement tous les Gros-Boutiens exilés, mais aussi tout le peuple de cet empire qui ne voudrait incessamment quitter l'hérésiegros-boutienne, ledit Flestrin, traître et rebelle à Sa très-heureuse impériale Majesté, aurait présenté requête afin d'être dispensé dudit service sous le prétexte frivole d'une répugnance de se mêler de contraindre les consciences, et d'opprimer la liberté d'un peuple innocent.

«Art. 3.—Que certains ambassadeurs étant venus depuis peu, de la cour de Blefuscu, pour demander la paix à SaMajesté, ledit Flestrin, comme un sujet déloyal, aurait secouru, aidé, soulagé et régalé lesdits ambassadeurs, quoiqu'il les connût pour être ministres d'un prince qui venait d'être récemment l'ennemi déclaré de Sa Majesté impériale, et dans une guerre ouverte contre Sadite Majesté.

«Art. 4.—Que ledit Quinbus Flestrin, contre le devoir d'un fidèle sujet, se disposerait actuellement à faire un voyage à la cour de Blefuscu, pour lequel il n'a reçu qu'une permission verbale de Sa Majesté impériale; et sous prétexte de ladite permission, se proposerait témérairement et perfidement de faire ledit voyage, et secourir, soulager, aider le roi de Blefuscu.»

«Il y a encore d'autres articles, ajouta le conseiller d'État, mon fidèle ami; mais tels sont les plus importants, dont je viens de vous lire un abrégé.

«Dans les différentes délibérations de son conseil d'État, Sa Majesté a bien usé de sa modération, de sa justice; elle a parlé de vos rares services; elle a, de son mieux, atténué l'accusation..... vains efforts! Vos deux ennemis, Leurs Excellences le trésorier et l'amiral, ont opiné au plus terrible, au plus infamant de nos supplices: on mettra le feu à votre hôtel pendant la nuit; et le général, si vous sortiez de ce brasier, vous attendra avec vingt mille hommes, armés de flèches empoisonnées. Alors gare à vos yeux! gare à vos mains! Je sais aussi de bonne source que des ordres secrets sont donnés à quelques-uns de vos domestiques de répandre un suc vénéneux sur vos linges de corps. Malheureux! mille feux cachés feront tomber vos chairs en lambeaux!

«Sur ces entrefaites, Reldresal, premier secrétaire d'État pour les affaires secrètes, a donné un avis conforme à celuide Sa Majesté, et certainement il a bien justifié l'estime que vous avez pour lui. Il a reconnu tout d'abord que vos crimes étaient grands; mais qu'ils méritaient quelque indulgence. Il a dit que l'amitié qui était entre vous et lui était si connue, que peut-être on pourrait le croire à l'excès prévenu en votre faveur; que cependant, pour obéir au commandement exprès de Sa Majesté, il dirait franchement son avis: si donc Sa Majesté, en considération de vos services, et suivant la douceur de son esprit, voulait bien vous sauver la vie et se contenter de vous crever les deux yeux, il jugeait avec soumission que, par cet expédient, la justice pourrait être en quelque sorte satisfaite; et que tout le monde applaudirait à la clémence de l'empereur, aussi bien qu'à la procédure équitable et généreuse de ceux qui avaient l'honneur d'être ses conseillers. Véritablement la perte de vos yeux ne ferait point d'obstacle à votre force corporelle, par laquelle vous pourriez être encore utile à Sa Majesté. Au contraire, une prompte cécité augmente le courage, en nous cachant les périls; l'esprit en devient plus recueilli, et plus disposé à la découverte de la vérité. Malheureusement, la crainte que vous aviez pour vos yeux était une grande difficulté à surmonter; mais la difficulté n'était pas insurmontable, en s'y prenant par la violence, ou mieux encore par la douceur. Le grand malheur, après tout, d'y voir par les yeux des autres?... les plus puissants princes n'y voient pas autrement!

«Cette proposition fut reçue avec un déplaisir extrême par toute l'assemblée: l'amiral Bolgolam, tout en feu, se leva, et, transporté de fureur, il s'écria que le secrétaire était bien hardi d'opiner pour la conservation d'un pareil traître, ajoutant que les services que vous aviez rendus étaient, selonles véritables maximes d'État, des crimes énormes. Ah! disait-il, la plus simple prudence nous fait un devoir d'en finir avec cette espèce de phénomène qui porte en ses chausses un fleuve impétueux, capable, à son gré, d'éteindre un vaste incendie ou d'inonder toute une capitale! Oui, messeigneurs, ce qui nous a sauvé peut nous perdre! Il a pris toute sa flotte à l'ennemi, j'en conviens; qui donc l'empêche, un autre jour, de la lui rendre, avec quatre ou cinq de nos vaisseaux de haut bord? Ajoutez, messeigneurs, que cet homme est Gros-Boutien au fond du cœur!... et parce que la trahison commence au cœur, avant qu'elle paraisse dans les actions, commeGros-Boutien, il vous déclara formellement traître et rebelle et digne du dernier supplice.

«Entraîné par cet exorde et cette invocationab irato, Son Excellence le trésorier fut du même avis. Il fit voir à quelles extrémités les finances de Sa Majesté étaient réduites par la dépense de votre entretien, qui deviendrait bientôt insoutenable; que l'expédient proposé par le secrétaire, de vous crever les yeux, loin d'être un remède, augmenterait la disette dont Lilliput était menacé, comme il paraît par l'usage ordinaire d'aveugler certaines volailles, qui redoublent de mangeaille et ne s'engraissent que plus promptement. La péroraison était fondée sur cette base carrée: que Sa Majesté sacrée et le conseil, qui sont vos juges, étaient, dans leurs propres consciences, persuadés de votre crime: et qu'il n'était pas besoin d'autre preuve pour vous condamner à mort, sans avoir recours aux preuves formelles, requises par la lettre exacte de la loi.

«Vains discours! inutile espérance et vains efforts! Sa Majesté impériale, étant absolument déterminée à vous fairegrâce de la vie, ajouta que, le conseil jugeant la perte de vos yeux un châtiment trop léger, on pourrait en ajouter un autre...Omnia citra mortem!A ces mots sans réplique, votre ami le secrétaire, ayant demandé la parole pour répondre aux objections de Son Excellence le trésorier d'État, touchant la grande dépense que Sa Majesté faisait pour votre entretien, adressa au conseil cette insinuante proposition: Sommes-nous donc forcés, dit-il, de gorger de nos vins et de nos viandes cet avaleur de toutes sortes de biens? Est-il écrit que, nuit et jour, sans en rien retrancher, nous lui donnerons l'empire à dévorer? Non, messeigneurs! Nous nous rappellerons la maxime d'État:Il faut manger pour vivre, et peu à peu, graduellement, le mangeur en question se retranchera d'une centaine de poulets par chaque repas: s'il meurt de faim, la faute en est à son gros appétit!

«Ainsi, par la grande amitié du secrétaire, l'affaire est terminée à l'amiable; les ordres ont été donnés pour tenir secret le dessein, petit à petit, de vous abandonner à votre appétit. L'arrêt pour vous crever les yeux est enregistré dans le greffe du conseil. Personne à ce double projet ne s'est opposé, sinon l'amiral. Dans trois jours, le premier ministre sera chez vous, et vous lira les articles de votre accusation; en même temps, sans trop vous faire languir, il vous dira la grande clémence et grâce de Sa Majesté et du conseil, en ne vous condamnant qu'à la perte de vos yeux, Sa Majesté ne doutant pas que vous ne vous soumettiez avec la reconnaissance et l'humilité qui conviennent. Au même instant, vingt des chirurgiens de Sa Majesté exécuteront l'opération par la décharge adroite de plusieurs flèches très-aiguës dans vos prunelles, vous étant couché par terre.Maintenant qu'unbon averti en vaut deux, vous prendrez les mesures convenables que votre prudence vous suggérera. Pour moi, si je veux prévenir les soupçons, il faut que je m'en retourne aussi secrètement que je suis venu.»

Son Excellence, à ces mots, me quitta, et je restai livré aux inquiétudes. C'était un usage introduit par ce prince et par son ministre (très-différent, on me l'a dit, de l'usage des premiers temps), que, la cour ordonnant un supplice pour satisfaire le ressentiment du souverain ou la malice d'un favori, l'empereur devait faire une harangue à tout son conseil. Dans cette harangue, il était de style et d'étiquette que le prince attestât de sa douceur et de sa clémence, «connues de tout le monde.» La harangue de l'empereur fut bientôt publiée par tout l'empire, et rien n'inspira tant de terreur à cette intelligente nation que ces éloges de la clémence de Sa Majesté, ce bon peuple ayant remarqué que plus ces éloges étaient amplifiés, plus le supplice était injuste et cruel. Mais quoi! j'étais ignorant de tous ces mystères; par ma naissance et par mon éducation, j'entendais si peu les affaires, que je ne pouvais décider si l'arrêt porté contre moi était doux ou rigoureux, juste ou injuste. Je ne songeai point à demander la permission de me défendre..... Autant valait être condamné sans être entendu; j'y gagnais, du moins, la peine de me défendre. En ces sortes de procès, où le plus fort est juge et partie, il arrive assez souvent que la nuance est assez délicate entre l'accusation et la condamnation.

J'eus quelque envie, il est vrai, de résister à cette marmaille héroïque. Avec mes deux bras, mes deux pieds, mes deux mains, un vieux chêne à la main, toutes les forces decet empire ne seraient pas venues à bout de mon courage, et j'aurais pu facilement, à coups de pierres, renverser la capitale. O prince inhospitalier! Dieu merci, je rejetai ce projet avec horreur, me souvenant du serment que j'avais prêté à Sa Majesté, des grâces que j'avais reçues d'elle, et de la haute dignité deNardac, qu'elle m'avait conférée. D'ailleurs, je n'étais pas assez dans l'esprit de la cour, pour me persuader que les rigueurs de Sa Majesté m'acquittaient de toutes les obligations que j'avais en ses bontés.

A la fin je pris une résolution qui, selon les apparences, sera censurée avec justice de quelques personnes; et vraiment ce fut de ma part un très-mauvais procédé d'avoir sauvé mes yeux, ma liberté, ma vie, malgré les ordres de la cour. Si j'avais mieux connu le sacré caractère et l'inviolabilité des princes et des ministres d'État, tels que depuis je les ai étudiés chez plusieurs nations considérées, et leur méthode abominable de traiter des accusés moins cruels que moi, je me serais soumis sans difficulté à une peine aussi douce. Mais, emporté par le feu de la jeunesse, et muni que j'étais de la permission de Sa Majesté impériale de me rendre auprès du roi de Blefuscu, je me hâtai, avant l'expiration des trois jours, d'envoyer une lettre à mon ami le secrétaire, par laquelle je lui faisais savoir la résolution que j'avais prise, de partir, ce jour-là même, pour Blefuscu, suivant la permission que j'avais obtenue. Alors, sans attendre la réponse à ma lettre, je m'avançai vers la côte de l'île, où la flotte était à l'ancre. Un navire à trois ponts semblait dormir dans ces eaux paisibles... je m'en empare, et tirant mon navire après moi, tantôt guéant, tantôt nageant, j'arrivai au royal port de Blefuscu, où tout un peuple attendait ma présence. «Ilarrive! il arrive! Le voilà! Soyez le bienvenu!» Telle fut la réception qui m'attendait. On me fournit deux guides pour me conduire à la capitale de Blefuscu. Je les tins dans mes mains, jusqu'à ce que je fusse parvenu à cent toises de la porte de la ville, et les priai de donner avis de mon arrivée à l'un des secrétaires d'État et de lui faire savoir que j'attendais les ordres de Sa Majesté. Je reçus la réponse, au bout d'une heure, que Sa Majesté, avec toute la maison royale, venait pour me recevoir. Je m'avançai à cinquante toises; le roi et sa suite descendirent de leurs chevaux, et la reine avec les dames sortirent de leurs carrosses; je n'aperçus pas qu'ils eussent peur de moi le moins du monde. Je me couchai à terre pour baiser les mains du roi et de la reine; je dis à Sa Majesté que j'étais venu, suivant ma promesse, avec la permission de l'empereur mon maître, pour avoir l'honneur de baiser les pieds d'un si puissant prince, et lui offrir les services qui dépendaient de moi, et qui ne seraient pas contraires à ce que je devais à mon souverain. Tel fut mon discours. Je passai sous silence et ma disgrâce, et mes yeux qu'ils voulaient crever, et le jeûne auquel j'étais condamné par le plus doux des princes et le meilleur de mes amis.

Je ne fatiguerai pas le lecteur du détail de ma réception à la cour, elle fut conforme à la générosité d'une si grande nation, ni des incommodités que j'essuyai, faute d'une maison et d'un lit, étant obligé de me coucher par terre, enveloppé de mon manteau.

Gulliver, par un accident heureux, trouve le moyen de quitter Blefuscu.—Après quelques difficultés, il retourne enfin dans sa patrie.

Trois jours après mon arrivée, en me promenant par curiosité vers la côte de l'île, au nord-nord-est, je découvris, à une demi-lieue de distance en mer, une façon de bateau renversé. Je tirai mes souliers et mes bas; à cent ou cent cinquante toises, je vis que l'objet s'approchait par la force de la marée, et je reconnus alors que c'était vraiment une chaloupe, qui pouvait avoir été détachée d'un vaisseau par quelque tempête: sur quoi je revins incessamment à la ville, et priai Sa Majesté de me prêter vingt des plus grands vaisseaux qui lui restaient depuis la perte de sa flotte, et trois mille matelots sous les ordres du vice-amiral. Cette flotte mit à la voile aussitôt, faisant le tour, pendant que j'allai, par le chemin le plus court, à la côte, où j'avais découvert la chaloupe. En ce moment, la marée l'avait fort approchée du rivage; et, quand les vaisseaux m'eurent rejoint, je me dépouillai de mes habits une seconde fois, me mis dans l'eau, et m'avançai jusqu'à cinquante toises de lachaloupe; après quoi je fus obligé de nager, jusqu'à ce que je l'eusse atteinte. Les matelots me jetèrent un câble; j'attachai un des bouts à quelque trou sur le devant du bateau, et l'autre bout à un vaisseau de guerre; et bientôt, dans l'eau profonde, je me mis à nager derrière la chaloupe, en la poussant avec une de mes mains. La nuit venue, à la faveur de la marée (elle montait toujours), je serrai de très-près le rivage, et, m'étant reposé deux ou trois minutes, je poussai le bateau jusqu'à ce que la mer ne fût guère plus haute que mes aisselles.—Bon! me dis-je; et la plus grande fatigue étant passée, je pris d'autres câbles, apportés dans un des vaisseaux, et, les attachant d'abord à la chaloupe, et puis à neuf des vaisseaux qui m'attendaient, le vent étant favorable et les matelots m'aidant de toutes leurs forces, je fis en sorte que nous arrivâmes à vingt toises du rivage, et la mer s'étant retirée, je gagnai la chaloupe à pied sec. Ce n'est pas tout encore! Avec un secours de deux mille hommes seulement, et force cordes et machines, je vins à bout de relever cette étrange épave, et, chose heureuse! elle n'avait été que très-peu endommagée.

Je fus dix jours à faire entrer ma chaloupe dans le port de Blefuscu, où s'amassa un grand concours de peuple, étonné, Dieu le sait, à l'aspect d'un navire, comparable au navire des Argonautes! Je dis au roi que ma bonne fortune m'avait fait rencontrer cette barque pour me transporter à quelque autre endroit, d'où je pourrais retourner dans mon pays natal; et je priai Sa Majesté de vouloir bien donner ses ordres afin qu'elle fût navigable et qu'elle me conduisît sur les terres de mes semblables. Après quelques plaintes obligeantes, il plut au roi de m'accorder ce que je demandais.

J'étais fort surpris que l'empereur de Lilliput, depuis mon départ, n'eût fait aucunes recherches à mon sujet; mais j'appris que Sa Majesté impériale, ignorant que j'avais eu avis de ses desseins, s'imagina que j'avais gagné Blefuscu pour accomplir ma promesse, et que je reviendrais dans peu de jours. A la fin, ma longue absence le mit en peine; il tint conseil avec le trésorier et le reste de la cabale, et une personne de qualité fut dépêchée avec une copie des articles dressés contre moi. L'envoyé avait ses instructions pour représenter au souverain de Blefuscu la grande humanité de son maître, qui s'était contenté de me punir par la perte de mes deux yeux; que je m'étais soustrait à sa justice; et que si je ne retournais dans deux jours je serais dépouillé de mon titre de Nardac et déclaré criminel de haute trahison. L'envoyé ajouta que, pour conserver la paix et l'amitié entre les deux empires, son maître espérait que le roi de Blefuscu ordonnerait que je fusse reconduit à Lilliput, pieds et poings liés, pour y subir les peines de ma trahison.

De son côté, Sa Majesté très-prudente, le roi de Blefuscu, ayant pris trois jours pour délibérer sur cette affaire, rendit une réponse honnête et très-sage. Il représenta qu'à l'égard de m'envoyer lié, l'empereur n'ignorait pas que cela n'était guère possible, à moins d'une extrême bonne volonté de ma part. Le roi ajoutait (c'était un roi galant homme) que, s'il était vrai que j'eusse enlevé sa flotte, il m'était redevable de plusieurs bons offices que je lui avais rendus dans son éternel traité de paix avec l'empire de Lilliput. D'ailleurs, ils seraient bientôt l'un et l'autre, délivrés de moi: j'avais trouvé sur le rivage un vaisseau prodigieux sur lequel je voulais partir. Même il avait donné l'ordre d'accommoder, etsuivant mes instructions, cette machine, en sorte qu'il espérait que dans peu de semaines les deux empires seraient débarrassés d'un si pénible et humiliant fardeau.

Avec cette réponse, l'envoyé retourna à Lilliput; et le roi de Blefuscu me raconta tout ce qui s'était passé, m'offrant en même temps, mais en confidence, sa gracieuse protection, si je voulais rester à son service. Bien que je crusse à la sincérité de sa proposition, je résolus de ne me livrer jamais à aucun prince ni ministre, lorsque je me pourrais passer d'eux: c'est pourquoi, après avoir témoigné à Sa Majesté ma juste reconnaissance de ses intentions favorables, je la priai humblement de me donner mon congé. Puisque la fortune, bonne ou mauvaise, m'avait offert un navire européen, j'étais résolu de me livrer à l'Océan, plutôt que d'être l'occasion d'une rupture entre deux monarques si puissants. Le roi ne me parut pas offensé de ce discours, et j'appris même qu'il était bien aise de ma résolution; la plupart de ses ministres furent tout-à-fait de cet avis.

Ces considérations m'engagèrent à partir un peu plus tôt que je n'avais projeté; la cour, qui souhaitait mon départ, y contribua avec empressement. Cinq cents ouvriers furent employés à faire deux voiles latines, suivant mes ordres, en doublant treize fois ensemble leur plus grosse toile, et la matelassant. Je fis moi-même cordages et câbles, en joignant ensemble une trentaine de leurscâbles-monstres, revenus de la dernière exposition de leur industrie, où le gouvernement les avait fort approuvés, maissans garantie du gouvernement. Une grosse pierre... un rocher, que j'eus le bonheur de trouver, après une longue recherche, assez près du rivage de la mer, me servit d'ancre. Avec le suif de trois centsbœufs, tant bien que mal, je graissai ma chaloupe; enfin, par des peines infinies, je parvins à couper les plus grands arbres pour en faire des rames et des mâts, en quoi cependant je fus aidé par les charpentiers des navires de Sa Majesté.

Au bout d'environ un mois, quand tout fut prêt, j'allai demander les ordres de Sa Majesté, et prendre enfin congé d'elle. Le roi, accompagné de sa maison royale, sortit du palais. Je me couchai sur le visage, pour avoir l'honneur de lui baiser la main, qu'il me donna très-gracieusement; ainsi firent la reine et les jeunes princes du sang. Sa Majesté me fit présent de cinquante bourses de deux cents spruggs chacune, avec son portrait en pied, que je mis aussitôt dans un de mes gants, pour le mieux conserver.

Je chargeai sur ma chaloupe cent bœufs et trois cents moutons, avec du pain et de la boisson à proportion, puis une certaine quantité de viande cuite aux fourneaux de quatre cents cuisiniers. Je pris avec moi six vaches et deux taureaux vivants, même nombre de brebis et de béliers; ayant dessein de les porter dans mon pays pour en multiplier la très-curieuse espèce. En même temps, je me fournis de foin et de blé. J'aurais été bien aise d'emmener six des gens du pays; mais le roi ne le voulut pas permettre. Après une exacte visite de mes poches, Sa Majesté me fit donner ma parole d'honneur que je n'emporterais aucun de ses sujets, quand même ce serait de leur propre consentement et à leur requête.

Ayant ainsi préparé toutes choses, je mis à la voile le vingt-quatrième jour de septembre 1701, sur les six heures du matin; et, quand j'eus fait quatre lieues, tirant vers lenord, le vent étant au sud-est, sur les six heures du soir, je découvris une petite île d'environ une demi-lieue au nord-ouest. Je m'avançai et jetai l'ancre vers la côte de l'île, à l'abri du vent: elle me parut inhabitée. Un peu rafraîchi, je m'allai reposer. Je dormis environ six heures; le jour commençait à paraître deux heures après que je fus éveillé. Je déjeunai, et, par un vent favorable, je levai l'ancre et suivis la même route que le jour précédent, guidé par mon sextant de poche. C'était mon dessein de me rendre à quelques-unes de ces îles, que je croyais avec raison situées au nord-est de la terre de Van-Diemen. Je ne découvris rien tout ce jour-là; mais le lendemain, sur les trois heures de l'après-midi, quand j'eus fait, selon mon calcul, environ vingt-quatre lieues, je découvris un navire allant au sud-est. Je déployai toutes mes voiles; au bout d'une demi-heure, le navire, m'ayant aperçu, arbora son pavillon et tira un coup de canon. Il n'est pas facile de représenter la joie que je ressentis à l'espérance de revoir encore une fois mon aimable pays et les chers gages que j'y avais laissés. Le navire relâcha ses voiles, et je le joignis à cinq ou six heures du soir, le 26 septembre. J'étais transporté de joie en retrouvant le pavillon d'Angleterre. Je mis mes vaches et mes moutons dans les poches de mon justaucorps, et me rendis à bord avec toute ma cargaison de vivres. C'était un vaisseau marchand anglais revenant du Japon, par les mers du nord et du sud, commandé par le capitaine Jean Bidell, de Deptford, fort honnête homme, excellent marin. Il y avait environ cinquante hommes sur le vaisseau, parmi lesquels je rencontrai justement un de mes anciens camarades, nommé Pierre Williams, qui répondit de son ami Gulliver au capitaine. Ainsi je trouvaibon visage d'hôtes, et mon sauveur, avisant que je venais d'un étrange pays, me demanda le:ou?quand?etcomment?du navigateur; à quoi je répondis simplement et en peu de mots. Il s'imagina que la fatigue et les périls que j'avais courus m'avaient tourné la tête; sur quoi je tirai mes vaches et mes moutons de ma poche, et mon troupeau le jeta dans un grand étonnement. Cependant il hésitait encore à me croire, et je lui montrai les pièces d'or que m'avait données le roi de Blefuscu; je lui mis sous les yeux le portrait de Sa Majesté, avec plusieurs autres raretés de ce pays. Je lui donnai deux bourses de deux cents spruggs chacune, et promis, à notre arrivée en Angleterre, de lui faire présent d'une vache et d'une brebis pleines, pour en amuser ses enfants.

Et, seul sur le tillac, je disais tout bas adieu à ces misérables petits pays; adieu à ces bouts d'hommes; adieu à ces terres misérables; adieu à ces armées qui passaient, avec armes et bagages, et toute enseigne au vent, dans les jambes de Gulliver. Petits philosophes! Petits poëtes! Petits savants! Petits princes! Petites Majestés! Lilliput!

Je n'entretiendrai point le lecteur du détail de ma route; nous arrivâmes aux Dunes le 13 du mois d'avril 1702. Malheureusement, les rats du vaisseau emportèrent une de mes brebis. Je débarquai le reste de mon bétail en santé, et le mis paître en un parterre de jeu de boule à Greenwich.

Pendant le peu de temps que je restai en Angleterre, je fis un profit considérable en montrant mes petits animaux à plusieurs gens de qualité et même au peuple; un montreur de curiosités finit par les acheter six cents livres sterling. Depuis mon dernier retour, j'en ai, mais en vain, cherché larace, que je croyais fort augmentée. J'avais toute espérance aux moutons de Lilliput: quel parti nos manufactures de laine auraient tiré de la finesse des toisons!

Je ne restai que deux mois avec ma femme et ma famille; une insatiable passion de voir les pays étrangers ne me permit guère un plus long séjour. Je laissai quinze cents livres sterling à ma femme, et l'établis dans une bonne maison à Redriff. Et, comme à la passion de tout voir s'ajoutait la passion de tout gagner, je fis une intelligente pacotille du restant de ma fortune. Au reste, ma position était bonne. Notre oncle Jean m'avait laissé des terres proches d'Epping, de trente livres sterling de rente; et j'avais un long bail des taureaux noirs en Ferterlane qui me fournissait le même revenu: ainsi je ne courais pas risque de laisser ma famille à la charité de la paroisse. Mon fils Jean, ainsi nommé du nom de son oncle, apprenait le latin au collége; et ma fille Élisabeth (qui est à présent mariée et mère de famille) s'appliquait au travail de l'aiguille. Je dis adieu à ma femme, à mon fils et à ma fille, et, malgré beaucoup de larmes qu'on versa de part et d'autre, je m'embarquai sur l'Aventure, un navire marchand de trois cents tonneaux, commandé par le capitaine John Nicolas, de Liverpool.

Le récit de ce deuxième voyage formera, s'il vous plaît, la deuxième partie, et non pas, je l'espère, la moins intéressante et la moins curieuse desVoyages de Gulliver.

~~~~~~~~

Gulliver, après avoir essuyé une grande tempête, se jette dans une chaloupe et descend à terre.—Il est saisi par un des habitants du pays.—Comment il est traité.—Idée du pays et du peuple de Brobdingnac.

Hélas! malheureux que je suis! la nature et la fortune ont disposé de moi d'une étrange façon! A peine échappé aux Lilliputiens, deux mois après mon retour, j'abandonnai de nouveau mon pays natal, et m'embarquai dans les Dunes le 20 juin 1702, sur l'Aventure, dont le capitaine Nicolas, de la province deCornouailles, partait pour Surate. Nous eûmes le vent très-favorable jusqu'à la hauteur du cap de Bonne-Espérance, où nous mouillâmes pour l'aiguade. Notre capitaine alors, se trouvant incommodé d'une fièvre intermittente, à peine si l'on quitta le Cap à la fin du mois de mars. Donc nous livrons la voile aux vents favorables, et notre voyage fut heureux jusqu'au détroit de Madagascar; mais, arrivés au nord de l'île, et les vents, qui dans ces mers soufflent toujours également entre le nord et l'ouest, des premiers jours de décembre aux premiers rayons du mois de mai, soufflant très-violemment du côté de l'ouest, l'Aventure,errant au hasard, fut poussée à l'orient des îles Moluques, à trois degrés au nord de la ligne équinoxiale.

En ce moment, le pilote était loin de son estime et les passagers étaient loin de leur compte; le capitaine, après avoir bien interrogé le ciel et les étoiles: «Enfants! nous dit-il, c'est maintenant qu'il faut montrer du courage, opposer un front calme à la tempête, et se sauver par le sang-froid. Pour demain, pas plus tard, je vous annonce un terrible orage, et malheur aux poltrons!» Il parlait encore... Un vent du sud, appelémousson, s'élève. En vain, nous serrons la voile du beaupré et mettons à la cape en serrant la misaine; l'orage augmente: il faut attacher les canons. Mais quoi! le vaisseau était au large, et nous crûmes que le meilleur parti était d'aller vent derrière. Alors de border les écoutes; le timon était contre le vent, et le navire ne se gouvernait plus. A la fin, nous essayons de la grande voile... elle est déchirée par la violence du temps! Nous amenons la grand vergue, nous coupons tous les cordages... Hélas! la mer était très-haute, et les vagues se brisaient les unes contre les autres. Encore un effort: nous tirons les bras du timon, nous aidons au timonier, qui ne pouvait gouverner seul... Amener le mât du grand hunier, c'était dangereux, c'était mettre le malheureux navire à la dérive, et nous étions persuadés qu'il ferait mieux son chemin le mât gréé. Vanité de nos périls, de nos efforts, de nos espoirs! le vent et la tempête grondaient. Nous trouvant, grâce à Dieu, loin de l'écueil, nous mettons hors la grande voile, et gouvernons près du vent. Bientôt ce fut le tour de l'artimon, du grand hunier, du petit hunier! Notre route était nord-est; le vent, sud-ouest. Amarrés à tribord, démarrés, le bras devers levent.—Oh! brassez les boulines, et toutes voiles dehors! Pendant cet orage, qui fut suivi d'un vent impétueux d'ouest-sud-ouest, nous fûmes poussés, selon mon calcul, environ cinq cents lieues vers l'orient; le plus vieux et le plus expérimenté des mariniers ignorait en quelle partie du monde nous étions. Cependant les vivres ne manquaient pas; solide était le navire, et notre équipage en bonne santé; mais nous étions réduits à une très-grande disette d'eau. Que faire? Après un moment d'hésitation, le vaisseau suivit son chemin; plus au nord, nous courions risque d'être emportés sur les côtes de la Grande-Tartarie, au nord-ouest, et dans la mer Glaciale.

Le 16 juin 1703, un mousse découvrit terre, du haut du perroquet; le 17, nous vîmes clairement une grande île ou peut-être un continent (encore aujourd'hui c'est un doute). L'île, à droite, s'avançait par langues de sable au milieu de l'Océan, en formant une baie étroite: à peine elle eût abrité un navire de cent tonneaux. Nous jetâmes l'ancre à une demi-lieue de cette baie, et notre capitaine envoya douze hommes bien armés, dans la chaloupe, avec des vases à contenir cette eau salutaire, que nous appelions de tous nos vœux. Je demande au capitaine la permission de monter dans la chaloupe, et je m'embarque avec une magnifique ardeur de tout voir, de tout découvrir. A peine à terre, il nous apparut que cette terre inhospitalière ne contenait ni rivière, ni fontaine, aucuns vestiges d'habitants; et voilà nos gens côtoyant le rivage afin d'y chercher de l'eau fraîche à la portée de leur navire. Pour moi, l'aventurier de l'Aventure, je m'avançai environ un mille dans les terres... et toujours le même pays stérile et plein de rochers! Je commençais à me lasser, et,ne voyant rien qui pût satisfaire ma curiosité, je m'en retournais vers notre embarcation, lorsque je vis nos hommes sur la chaloupe, qui s'efforçaient, à grand renfort de rames, de sauver leur vie; je remarquai en même temps qu'ils étaient poursuivis par un homme d'une grandeur prodigieuse. Quoiqu'il fût entré dans la mer, à peine s'il avait de l'eau jusqu'aux genoux; il faisait des enjambées étonnantes; mais nos gens avaient pris le devant d'une lieue, et, la mer étant dans cet endroit pleine de rochers, le géant ne put atteindre la chaloupe. Alors moi, de mon côté, je me mis à fuir et je grimpai jusqu'au sommet d'une montagne escarpée.

Ah! quelle épouvante! ah! quelle détresse et quel abandon! Il y avait si peu de temps que j'étais l'homme-montagne, et me voilà devenu si vite l'homme-fourmi! Que j'étais loin de Lilliput! loin de ses petits herbages, de ses petites montagnes, de ses champs de blé, de ses jardins, de ses forêts! En ce lieu sans nom, tout était vaste, immense, gigantesque et fabuleux!

A la fin, ne voyant rien venir, je descendis la colline, et par un grand chemin, qui n'était qu'un étroit sentier pour les habitants de ces campagnes, je gagnai un vaste espace où s'agitaient, avec un bruit formidable, des épis d'orge et de blé de soixante pieds de hauteur. Si grande et si touffue était la moisson, qu'il m'était impossible de rien voir au delà.

Je marchai pendant une heure avant d'arriver à l'extrémité de ce champ, qui était enclos d'une haie haute au moins de cent vingt pieds; les arbres étaient si grands, qu'il me fut impossible absolument d'en supputer la hauteur.

Je tâchais de trouver quelque ouverture dans la haie; malheureux que j'étais! En ce moment, j'aperçus un des habitants dans le champ voisin, de la même taille que le géant qui tantôt poursuivait notre chaloupe. Il me parut aussi haut qu'un clocher ordinaire, il faisait environ cinq toises à chaque enjambée; et je ne crois pas que les plus beaux hommes de Lilliput aient jamais été frappés, en ma présence, d'une épouvante égale à la mienne en ce moment. Que faire et que devenir? Par quel miracle échapper au monstre?... Et je courus me cacher dans le blé. Je le vis arrêté à une ouverture de la haie, appelant d'une voix plus retentissante que si elle fût sortie d'un porte-voix! Figurez-vous, dans un clocher catholique, un bourdon qui sonne, appelant les peuples à la révolte! Ainsi criait le géant. A ces cris à me rendre sourd, six géants, leur faucille en main (chaque faucille étant de la hauteur de six faux), arrivèrent pour faucher ce blé géant. Ces gens n'étaient pas si bien vêtus que le premier, dont ils semblaient être les domestiques. Les voilà donc, avec ces grandes mains, armés de ces grandes faux, qui se mettent à scier ce grandissime blé dans le champ où j'étais couché. Je m'éloignai d'eux autant que je pus, mais je n'allais qu'avec une extrême difficulté: les tuyaux du blé n'étaient pas distants de plus d'un pied l'un de l'autre, en sorte que je ne pouvais guère marcher dans cette espèce de forêt. Toutefois je m'avançai vers un endroit du champ où la pluie et le vent avaient couché le blé... En ce moment l'obstacle devint insurmontable; et il me fut impossible d'aller plus loin, car ces pailles géantes étaient entremêlées à ce point, qu'il n'y avait pas moyen de ramper à travers; en même temps, les barbes des épis tombés étaient si forteset si pointues, qu'elles me perçaient au travers de mon habit et m'entraient dans la chair. Cependant j'entendais ces grands moissonneurs qui n'étaient qu'à cinquante toises de ma misérable personne. Hélas! j'étais au bout de mes forces; la sueur coulait de mon visage. A la fin, n'en pouvant plus, je me couchai entre deux sillons, déjà prêt à mourir. Ici je me représentai ma veuve désolée, avec mes enfants orphelins, et je déplorais la folie qui m'avait fait entreprendre ce second voyage, contre l'avis de tous mes parents.

Dans cette terrible agitation, je ne pouvais m'empêcher de songer au doux pays de Lilliput, à ses frêles habitants que je tenais dans le creux de ma main, qui sans doute à cette heure, parlaient de moi dans leurs histoires, comme du plus grand prodige qui eût jamais paru dans le monde. Et je me rappelais le palais sauvé par moi, l'incendie éteint, les ennemis en fuite, la flotte entièrement accaparée, et tant d'autres actions merveilleuses dont la mémoire sera éternellement conservée dans les chroniques de cet empire, la postérité ayant peine à les croire, et les neveux tout disposés à traiter de menteurs les Hérodotes et les Tites Lives de Lilliput! «O mes braves gens! que diriez-vous si vous appreniez que votre Alcide est un insecte, et votre Jupiter tonnant un pauvre Lilliputien dans les mains de ces fils du limon!» Mais, fi de mon orgueil! c'était bien le cadet de mes soucis.

On remarque, en effet, que les créatures humaines sont ordinairement plus sauvages et plus cruelles à raison de leur taille; en faisant cette réflexion, que pouvais-je attendre? sinon d'être un morceau dans la bouche du premier de cesbarbares énormes qui me saisirait? En vérité, les philosophes ont raison, quand ils nous disent qu'il n'y a rien de grand ou de petit que par comparaison. Peut-être un jour les Lilliputiens trouveront quelque nation plus petite à leur égard; et qui sait si cette race prodigieuse de mortels ne serait pas une nation lilliputienne, par rapport à celle de quelque pays que nous n'avons pas encore découvert? Effrayé et confus comme je l'étais, je ne fis pas alors toutes ces réflexions philosophiques.

Cependant un des moissonneurs s'approchant à cinq toises du sillon où j'étais couché, j'eus grand'peur qu'en faisant encore un pas, je ne fusse écrasé sous son pied, ou coupé en deux par sa faucille; c'est pourquoi le voyant près de lever le pied et d'avancer, je me mis à jeter des cris pitoyables, et aussi forts que la frayeur dont j'étais saisi put le permettre. A ce cri de sauterelle dans les blés, le géant s'arrête, il s'étonne... il se baisse... il cherche... il regarde... il avance avec mille précautions, et tant et tant, qu'à la fin il m'aperçut. Il me considéra quelque temps avec la circonspection d'un homme essayant d'attraper un petit animal inconnu. «Ça doit mordre ou ça doit piquer: prenons garde!» Ainsi, moi-même, autrefois, j'avais pris une belette. Il eut pourtant la hardiesse, à tout hasard, de me saisir par le milieu du corps et de me soulever à une grande toise de ses yeux, afin d'observer ma figure exactement. Je devinai son intention et résolus de ne faire aucune résistance. A quoi bon la résistance? Il me tenait en l'air, à plus de soixante pieds du sol; d'ailleurs, il me serrait cruellement, par la crainte qu'il avait que je ne lui glissasse entre les doigts. Tout ce que j'osai faire, ce fut de lever mes yeuxvers le ciel, de mettre mes mains dans la posture d'un suppliant, de dire quelques mots d'un accent très-humble et triste, conformément à l'état où je me trouvais alors, tant je craignais, à chaque instant, qu'il ne voulût m'écraser, comme nous écrasons certains insectes entre deux ongles. O bonheur! le monstre était tout à fait rassuré. Même il parut content de ma voix et de mes gestes, et il commença à me regarder comme quelque chose de curieux, étant bien surpris de m'entendre articuler des mots... qu'il ne comprenait pas.

Cependant je ne pouvais m'empêcher de gémir et de verser des larmes; et, tournant la tête, je lui faisais entendre, autant que je pouvais, combien il me faisait de mal. Il me parut qu'il comprenait la douleur que je ressentais; ses doigts (c'étaient bel et bien le pouce et l'index) se relâchèrent, et levant un pan de son justaucorps, il me posa doucement dans un pli de la rude étoffe et courut du même pas vers son maître qui était un riche laboureur, et le même que j'avais vu d'abord dans le champ de blé.

Le laboureur, très-surpris à son tour de cette petite bête sans nom, prit un petit brin de paille, environ de la grosseur d'une canne, et leva délicatement les pans de mon justaucorps, qu'il prenait sans doute pour une espèce de couverture que la nature m'avait donnée. Il souffla dans mes cheveux pour mieux voir mon visage, et son souffle avait la violence d'un soufflet de forge. Il appelle en même temps ses valets, et leur demande (autant que j'en pus juger) s'ils avaient vu dans les champs un animal qui me ressemblât. Ensuite, il me pose à terre sur les quatre pattes; je me lève aussitôt, et, d'un pas solennel, je vais, je viens, je m'arrête,afin de montrerà mes frèresque je n'avais pas envie de m'enfuir. Ils s'assirent tous en rond autour de moi pour mieux observer mes mouvements; j'ôtai mon chapeau et leur fis une belle révérence... Ils ne pouvaient revenir de leur étonnement; ils me regardaient sans mot dire, attendant l'opinion de leur maître. Et moi (tant on est lâche quand on est petit), voyant que ce gros fermier était l'arbitre de mon sort, je me jetai à genoux, je levai les mains et la tête, et je prononçai plusieurs mots en criant à m'égosiller. Puis je tirai ma bourse, pleine d'or, de ma poche, et la lui présentai humblement. Il la reçut dans la paume de sa main, et la porta bien près de son œil, pour voir ce que c'était; ensuite il la tourna plusieurs fois avec la pointe d'une épingle qu'il tira de sa manche... Il n'y comprit rien. Je lui fis signe qu'il mît sa main à terre, et, prenant la bourse, je l'ouvris et répandis toutes les pièces d'or dans sa main. Il y avait six pièces espagnoles de quatre pistoles chacune, sans compter vingt ou trente pièces plus petites. Je le vis mouiller son petit doigt sur sa langue et lever une de mes pièces les plus grosses, et ensuite une autre; mais il me sembla tout à fait ignorer ce que c'était. A la fin, il me fit signe de les remettre dans ma bourse et la bourse dans ma poche; et il se mit à rire avec le rire d'un ignorant.

Je lui fis tant et tant de génuflexions, de bassesses, de lâchetés, qu'il fut convaincu tout à fait que j'étais une créature raisonnable. Il me parla très-souvent, mais le son de sa voix m'étourdissait les oreilles comme le tic-tac d'un moulin; cependant ces mots étaient bien articulés. Je répondis aussi fortement que je pus en plusieurs langues, et souvent il appliqua son oreille à une toise de moi: tout fut inutile.Ensuite il renvoya ses gens à leur travail, et, tirant son mouchoir de sa poche, il le plia en deux et l'étendit sur la main gauche qu'il avait mise à terre, me faisant signe d'entrer là dedans, ce que je pus faire aisément: elle n'avait pas plus d'un pied d'épaisseur. J'obéis donc, et de peur de tomber, je me couchai tout de mon long sur le mouchoir, dont il m'enveloppa. De cette façon il m'apporta dans son logis, et tout de suite il appela sa femme en lui montrant sa trouvaille. Et la dame, avec des cris effroyables, recula d'horreur ou de dégoût. Ainsi font les petites maîtresses d'Angleterre, à la vue d'un crapaud ou d'une araignée. Cependant, lorsqu'au bout de quelque temps elle eut remarqué mes belles manières, mon intelligence, et comment j'observais les signes que faisait son mari, elle se prit à m'aimer très-tendrement.

Il était environ midi; un domestique servit le dîner. Ce n'était (suivant l'état simple d'un laboureur) que de la viande grossière, un plat d'environ vingt-quatre pieds de diamètre. Le laboureur, sa femme, trois enfants, une vieille grand'mère, composaient la compagnie. Lorsqu'ils furent assis, le fermier me plaça à quelque distance de lui sur la table, qui était à peu près haute de trente pieds; je me tins aussi loin que je pus du bord, de crainte de tomber. La femme, alors, coupa un morceau de viande, ensuite elle émietta du pain sur une assiette de bois qu'elle plaça devant moi. Je lui fis la révérence, et, tirant mon couteau et ma fourchette, je me mis à manger, ce qui leur fit grand plaisir. La maîtresse envoya sa servante chercher une petite tasse qui servait à boire des liqueurs; elle pouvait contenir douze pintes, et, pleine, elle me la présenta. Je levai le vase avec une grande difficulté, et, d'une façon respectueuse, je bus à la santé demadame, exprimant les mots aussi fortement que je pouvais, en anglais: ce qui fit rire la compagnie, et la mit de si belle humeur, que peu s'en fallut que je n'en devinsse sourd. Cette boisson aigrelette avait à peu près le goût du petit cidre, et n'était pas désagréable. Le maître me fit signe de venir à côté de son assiette; en marchant trop vite sur la table, une croûte de pain me fit broncher et tomber sur le visage, et j'en fus quitte pour la peur. Aussitôt je me relève, et, remarquant que ces bonnes gens étaient fort touchés, je pris mon chapeau, et, le faisant tourner sur ma tête, je fis troisHurrah!pour marquer que je n'avais point reçu de mal. Voyez cependant le guignon, et comme on a très-bien dit que l'enfance estsans pitié! J'allais sans méfiance à monmaître(eh! oui, lepetitest ungrand esclave!), lorsqu'un rustre, un enfant de vingt pieds, le plus jeune, assis près de son père, un drôle ingénieux, me prit par les jambes et me tint si haut dans l'air, que je me trémoussai de tout mon corps. Son père indigné, m'arracha d'entre ses mains, en même temps qu'il lui donna sur l'oreille gauche une tape à renverser une troupe de cavalerie européenne. «Ah! drôle! ah! bandit! va-t-en d'ici!» tels étaient sans doute les discours de ce bon père. Mais moi, homme avisé, et qui redoutais fort les rancunes de ce petit garçon, me souvenant que tous les enfants, chez nous, sont naturellement lâches, méchants et sans pitié à l'égard des oiseaux, des lapins, des petits chats et des petits chiens, je me mis à genoux, désignant ce garnement qui était le Benjamin de la maison, je me fis entendre à mon maître et le priai de pardonner à son fils. Le père y consentit, le garçon reprit sa chaise; alors je m'avançai jusqu'à lui, et lui baisai la main.

Au milieu du dîner, le chat favori de ma maîtresse arriva, d'un bond, dans son giron. J'entendis un bruit semblable aux battements de douze faiseurs de bas au métier, et tournant la tête, je trouvai que ce chat était un tigre qui faisait le gros dos. Il me parut une fois plus grand qu'un tigre, au seul aspect de sa tête et de ses pattes, pendant que sa maîtresse lui donnait à manger et lui faisait mille caresses. La férocité de cet animal me déconcerta tout à fait, bien que je me tinsse au bout le plus éloigné de la table, à la distance de cinquante pieds. Notez que notre maîtresse, au chat et à moi, le tenait par son collier, de peur qu'il ne me prît pour une souris... Il méprisa cette espèce de gibier, et ne me fit pas même l'honneur d'un coup d'œil.

Vous avez vu parfois de mauvais plaisants mettre en présence un bouledogue et un matou; puis on les pousse, on les excite, et bientôt ils se déchirent, à la grande joie des spectateurs. Ainsi mon maître eut la curiosité de savoir si le chat et moi nous avions bec et ongles, et il nous plaça à une toise l'un de l'autre, en faisant:ticks! ticks!... J'étais perdu; mais, comme j'ai toujours éprouvé que si l'on fuit devant un animal féroce, ou s'il voit que vous tremblez devant lui, c'est alors qu'on est infailliblement dévoré, je résolus de faireà bon chat, bon rat! Je marchai hardiment à la bête et je m'avançai jusqu'à dix-huit pouces; elle recula, comme si elle avait peur. J'eus beaucoup moins d'appréhension pour les chiens de la maison, et pourtant, parmi ces roquets de la grosseur d'un bœuf, il y avait un mâtin d'une grosseur égale à celle d'un éléphant, et un lévrier un peu plus haut que le mâtin, mais moins gros.


Back to IndexNext