Gavarni pinxtCh. Colin sc.Imp. Lemercier et CeParis»modeste et recueilli, je disparus entre deux feuilles d'oseille.
Gavarni pinxtCh. Colin sc.Imp. Lemercier et CeParis»modeste et recueilli, je disparus entre deux feuilles d'oseille.
Sur la fin du dîner, la nourrice entra, portant entre sesbras un enfant de l'âge d'un an. Ce marmot, à mon aspect, poussa des cris si violents, qu'on aurait pu, je crois, les entendre facilement du pont de Londres jusqu'à Chelsea. L'enfant, me regardant comme une poupée ou une babiole, criait afin de m'avoir, pour lui servir de jouet. La mère, heureuse, m'éleva et me donna à l'enfant, qui se saisit de moi, et me mit ma tête dans sa bouche, où je commençai à hurler si horriblement, que l'enfant, effrayé, me laissa tomber. Je me serais infailliblement cassé la tête, si la mère n'avait pas tenu son tablier étendu sous le petit animal. De son côté, la nourrice, pour apaiser son poupon, se servit d'un hochet, qui était un gros pilier creux, rempli de grosses pierres, et rattaché, par un câble, au corps de l'enfant; mais rien n'y fit, et elle se trouva réduite à lui donner le sein. Bonté divine! de toutes les monstruosités celle-ci était la plus horrible! Une montagne! un flot de lait! des vallons et des plaines de chair humaine! Une dame anglaise, un bel enfant dans ses bras... il n'y a rien de plus charmant! Peut-être est-ce en effet que ce doux spectacle apparaît à nos yeux désarmés, et qu'une loupe aurait bientôt dissipé le charme.
Oui, et ce fut ainsi qu'étant à Lilliput, une dame à la mode me disait que je lui paraissais très-laid; elle découvrait de grands trous dans ma peau, les poils de ma barbe étaient dix fois plus forts que les soies d'un sanglier, mon teint, composé de différentes couleurs, était tout à fait désagréable aux yeux de la dame... et pourtant je suis blond, et passe pour avoir le teint assez beau.
Après le dîner, mon maître alla retrouver ses ouvriers; autant que je le pus comprendre, il chargea sa femme de prendre un grand soin de son jouet. J'étais bien las, etj'avais une grande envie de dormir: ce que ma maîtresse apercevant, elle me mit dans son lit, et me couvrit d'un mouchoir blanc, mais plus large que la grande voile d'un vaisseau de guerre.
Je dormis deux grandes heures, et songeai que j'étais chez moi, avec ma femme et mes enfants, ce qui augmenta mon affliction quand je m'éveillai et que je me trouvai seul dans une chambre immense, et couché dans un lit de dix toises. Ma maîtresse était sortie et m'avait enfermé au verrou. Le lit était élevé de quatre toises; cependant quelques nécessités naturelles me pressaient de descendre, et je n'osais appeler: quand je l'eusse essayé, avec ma voix de galoubet, pas un ne fût venu à mon appel, et puis, j'étais à deux lieues de la cuisine où la famille se tenait. Sur ces entrefaites, deux rats grimpèrent le long des rideaux, et se mirent à courir sur le lit. L'un approcha de mon visage; et moi, me levant tout effrayé, je mis le sabre à la main pour me défendre. Ces animaux horribles eurent l'insolence de m'attaquer des deux côtés; mais je fendis le ventre à l'un, et l'autre eut peur de moi! Cet exploit accompli, je me couchai pour me reposer et reprendre mes esprits. Ces animaux étaient de la grosseur d'un mâtin, mais plus agiles et plus féroces, en sorte que, si j'eusse ôté mon ceinturon et mis bas mon sabre avant que de me coucher, j'aurais été dévoré par ces deux misérables rats! Je mesurai la queue de mon rat mort, elle avait quatre pieds environ; mais je n'eus pas le courage de traîner son cadavre hors du lit, et, comme il donnait encore signe de vie, je l'achevai, en lui coupant la gorge.
Bientôt après ma maîtresse entrait dans la chambre, et,me voyant tout couvert de sang, elle accourut, et me prit dans sa main. Je lui montrai du doigt le rat mort, en souriant et en faisant d'autres signes, pour lui faire entendre que je n'étais pas blessé; ce qui lui donna de la joie. Or, plus que jamais, certain besoin me pressait, et je m'efforçai de faire entendre à la dame que je souhaitais fort qu'elle me mît à terre, ce qu'elle fit. Foin de ma modestie! Elle ne me permit pas de m'expliquer autrement qu'en montrant du doigt la porte et en faisant plusieurs révérences. La bonne femme à la fin m'entendit, mais avec quelque difficulté; et, me reprenant dans sa main, elle alla dans le jardin et me déposa par terre.
La bonne dame était curieuse; elle eût donné beaucoup pour savoir comment je m'y prendrais pour accomplir ces petites nécessités qui la faisaient rire. Elle avait une idée étrange de notre pudeur; elle ne comprenait guère qu'un si petit animal eût des hontes de cette qualité. Bref, je la vis toute disposée à me suivre; il fallut tout le feu de mon regard, toute l'énergie et toute l'autorité de mon geste pour l'empêcher d'aller plus loin.
Pendant qu'elle était là, immobile et semblable au clocher de notre village, au milieu du champ de blé, je m'éloignai environ à cent toises, en lui renouvelant l'ordre absolu de me laisser en paix. Modeste et recueilli, je disparus entre deux feuilles d'oseille..... Faisons-nous grâce, ami lecteur, d'un plus long détail.
Portrait de la fille du laboureur.—Gulliver est conduit à la ville, un jour de marché.—Plus tard on le porte dans la capitale du royaume, et récit de ce qu'il a vu et souffert.
Ma maîtresse avait une fille de l'âge de neuf ans, belle enfant de beaucoup d'intelligence et d'esprit pour son âge. Sa mère, de concert avec elle, s'avisa d'accommoder pour moi le berceau de sa poupée, avant qu'il fût nuit. Le berceau fut enfermé dans un petit tiroir de cabinet, et le tiroir posé sur une tablette suspendue, hors de l'invasion des rats: ce fut mon lit, pendant tout le temps que je demeurai avec ces bonnes gens. Cette jeune fille était adroite à ce point que, m'étant déshabillé une ou deux fois en sa présence, elle sut m'habiller et me déshabiller comme un vrai valet de chambre; elle y trouvait son amusement, et moi, pour ne pas la contrarier, je la laissai faire... Elle me fit six chemises, et d'autres sortes de linge, de la toile la plus fine qu'on put trouver (à la vérité, c'était une toile plus grossière que des toiles de navire), et les blanchit toujours elle-même. Elle voulut aussi m'apprendre la langue du pays; elle répondait à toutes mesquestions, unetable? unechaise? unearmoire? Elle m'en disait aussi le nom aussitôt; si bien qu'en peu de temps je fus en état de demander presque tout ce que je souhaitais. Elle me donna le nom deGrildrig, mot qui signifie ce que les Latins appellenthomunculus, les Italiensuomicciuolo, et les Anglaismannikin. C'est à ma bonne et bienveillante institutrice que je fus redevable de ma conservation: nous étions toujours ensemble et je l'appelaisGlumdalclitch, ou la «petite nourrice.» O ciel, je serais un ingrat, si j'oubliais jamais tant de grâce et de bonté! Elle avait, ma petite géante, un noble cœur, une grande âme, et si mon malheur a voulu que sa pitié pour moi ait été pour elle une disgrâce, un jour peut-être il me sera permis de lui prouver qu'un freluquet de mon espèce est capable, après tout, d'un bon souvenir.
Gavarni del.Ch. Colin sc.Imp. Lemercier et CeParisGulliver et Glumdalclitch.
Gavarni del.Ch. Colin sc.Imp. Lemercier et CeParisGulliver et Glumdalclitch.
Il se répandit alors dans tout le pays que mon maître avait trouvé un petit animal dans les champs, environ de la grosseur d'unsplack-nock(animal de ce pays, d'environ six pieds), et de la même figure qu'une créature humaine; il imitait (disait la renommée aux cent mille voix) la créature humaine en toutes ses actions, et semblait parler une espèce de langue qui lui était propre; même il savait déjà plusieurs mots de leur langue; il marchait droit sur ses deux pattes de derrière, il était doux et traitable, il venait quand il était appelé, faisait tout ce qu'on lui ordonnait de faire, avait les membres délicats, un teint plus blanc et plus fin que celui de la fille d'un seigneur à l'âge de trois ans. Un laboureur, l'intime ami de mon maître, lui rendit visite exprès pour s'assurer si la renommée avait dit vrai. «Rien n'est plus vrai, reprit mon maître, il n'y a rien de plus joli que ce petit animal;ma fille en fait tout ce qu'elle veut; c'est mignon, rangé, obéissant, fidèle, attaché, reconnaissant; ça vit de rien, un chiffon de pain; un doigt de vin! Ça s'habille avec une loque; et toujours gai, facile à vivre, et de bonne humeur. Il n'y a pas d'oiseau sur nos arbres, pas de lapin dans nos bois, qui se puisse comparer à cette infiniment petite bête! On dirait que ça raisonne, et parfois même on dirait que ça vous a une âme, et de la religion. Mais vous en jugerez, compère, et justement le joli animal vient de sortir de son petit réveil et d'achever son petit lever.» Au même instant on me posait sur une table, et je marchai. Je tirai mon sabre et le remis au fourreau. Je fis la révérence à l'ami de mon maître, en lui demandant en sa propre langue «comment il se portait,» et lui disqu'il était le bienvenu; le tout, suivant les instructions de ma petite maîtresse. Cet homme, à qui le grand âge avait affaibli la vue, eut besoin de ses lunettes pour me mieux regarder, sur quoi je ne pus m'empêcher d'éclater de rire. Les gens de la famille, qui découvrirent la cause de ma gaieté, se prirent à rire aussi; de quoi ce rustique fut assez bête pour se fâcher. Il m'avait tout l'air d'un avare, et le fit bien paraître par le conseil détestable qu'il donna à mon maître de me montrer pour de l'argent, à quelque jour de marché, dans la ville prochaine, qui était éloignée de notre maison d'environ vingt-deux milles. Je devinai qu'il y avait quelque dessein sur le tapis, lorsque je remarquai mon maître et son ami se parlant ensemble à l'oreille, pendant un assez long temps, et quelquefois me regardant et me montrant du doigt.
Gavarni pinxtCh. Colin sc.Imp. Lemercier et CeParis»il était haut comme un clocher... effrayé, je courus me cacher dans un champ de blé..
Gavarni pinxtCh. Colin sc.Imp. Lemercier et CeParis»il était haut comme un clocher... effrayé, je courus me cacher dans un champ de blé..
Le lendemain, Glumdalclitch, ma petite maîtresse, me confirma dans cette pensée en me racontant toute l'affaire,qu'elle avait apprise de sa mère. La pauvre fille, en pleurant beaucoup, me cacha dans son sein, comme une petite miss son serin favori. «Hélas! disait-elle, ils vont me l'estropier en chemin! Ces gens-là sont des brutes, ils ne sauraient manier une créature si délicate...» Et les sanglots de redoubler. On eût dit la fontaine Aréthuse! Comme elle me savait modeste de mon naturel et très-délicat en tout ce qui regardait mon honneur, elle gémissait de me voir exposé, pour de l'argent, à la curiosité du plus bas peuple. Elle disait que son papa et sa maman lui avaient donnéGrildrig..... Elle voyait bien qu'on la voulait tromper, comme on avait fait l'année dernière, quand on feignit de lui donner un agneau, qui fut vendu au boucher! Quant à moi, je puis dire en vérité qu'au fond de l'âme j'eus moins de chagrin que ma chère maîtresse. J'avais conçu de grandes espérances, qui ne m'abandonnèrent jamais, que je recouvrerais ma liberté un jour ou l'autre; or c'est en faisant beaucoup de chemin que les occasions se présentent. Quant à la honte de me voir exposé en public, et d'y jouer une façon de comédie..... à coup sûr la chose était triste; mais comment faire? Et puis quel homme assez lâche, après tout, pour me reprocher cette nécessité cruelle, à mon retour en Angleterre? Le roi de la Grande-Bretagne, s'il se trouvait en pareille occurrence... aurait un pareil sort!
Cependant mon cher maître, obéissant aux conseils de son compère, enferma son phénomène dans une caisse, et, le jour de marché suivant, il me mena à la ville avec sa petite fille. La caisse était fermée de tous côtés, et l'on avait ménagé quelques trous en guise de fenêtre. Minette avait pris le soin de mettre sous moi le matelas du lit de sa poupée;cependant je fus horriblement agité et rudement secoué dans ce voyage, un voyage d'une demi-heure: le cheval faisait à chaque pas environ quarante pieds, et trottait si haut, que l'agitation était égale à celle d'un vaisseau, dans une tempête furieuse! Enfin, le chemin était un peu plus long que de Londres à Saint-Albans. Mon maître descendit de cheval à une auberge où il avait coutume d'aller; et, après avoir pris conseil avec l'hôte et fait quelques préparatifs nécessaires, il loua leGlultrud, ou crieur public, pour donner avis à toute la ville d'un petit animal étranger, qu'on ferait voir à l'enseigne de l'Aigle-Vert, qui était moins gros qu'unsplack-nock, et ressemblait, dans toutes les parties de son corps, à une créature humaine. «Il savait prononcer plusieurs mots, et faire une infinité de tours d'adresse, à la volonté de messieurs les amateurs.»
Je fus posé sur une table, dans la salle haute de l'auberge, et, se tenant près de moi, pour me rassurer et me servir de chaperon, ma chère protectrice. Elle avait une voix si douce, une main si délicate, comparée à toutes les autres! Même de son silence, elle m'encourageait et plus que moi elle semblait mal à l'aise. On procédait cependant avec un certain ordre en cette exhibition de mes petits mérites, et nous ne recevions pas plus de trente personnes à la fois. Selon l'ordre entre nous tacitement convenu, à l'œil, à la voix, et parfois à la baguette de magénérale, eh bien, j'allais, je venais, je saluais, je me couchais par terre et me relevais. Je montais à cheval sur une des allumettes de l'auberge, et j'ôtais ma veste, et je la remettais; aux hommes je donnais des poignées de main; aux dames j'envoyais des baisers. Je répondais aux questions proportionnées à la connaissanceque j'avais de la langue, et du mieux que je pouvais. Je me retournai plusieurs fois vers toute la compagnie, et fis mille révérences. Je pris un dé plein de vin que Glumdalclitch m'avait donné pour gobelet, et je bus à leur santé. Je tirai mon sabre, et fis le moulinet à la façon des maîtres d'armes d'Angleterre. Avec un bout de paille, je fis l'exercice de la pique, ayant appris cela dans ma jeunesse. Je fus montré ce jour-là douze fois de suite, à l'admiration générale, et répétant toujours les mêmes choses, jusqu'à ce qu'enfin je fusse à demi-mort de lassitude et d'humiliation.
Les premiers qui m'avaient admiré firent de tous côtés des rapports si merveilleux, que le peuple menaçait d'enfoncer les portes. Quand il vit tout l'argent que je lui rapportais, mon doux maître eut peur des envieux de sa fortune, et les tint, désormais, à distance. Un petit écolier qui voulait rire me jeta une noisette à la tête, et peu s'en fallut qu'il ne m'attrapât. Elle fut jetée avec tant de force, qu'elle m'eût infailliblement fait sauter la cervelle. Elle était presque aussi grosse qu'un melon! J'eus l'intime satisfaction de voir le petit écolier chassé de la salle honteusement.
Mon maître annonça une nouvelleexhibitionde ma personne au prochain jour de marché; cependant il me fit faire une voiture plus commode. Ah! que j'étais fatigué de mon premier voyage et du spectacle que j'avais donné pendant huit heures de suite! On n'eût pas reconnu, certes, que j'étais un animal intelligent. Je me traînais à peine, il m'était impossible de me servir même de la paille, et des allumettes, et de porter à mes lèvres le dé à boire de ma chère institutrice. Pour m'achever, les gentilshommes du voisinage, ayant entendu parler de moi, se rendirent à la maison demon maître. Il y en eut, un jour, plus de trente à la ferme, avec leurs femmes et leurs enfants. Ce malheureux pays, non moins que l'Angleterre, est peuplé de gentilshommes chasseurs.
Mais mon doux maître, âpre au gain, considérant le profit que je pouvais lui rapporter, résolut de me montrer dans les villes du royaume les plus considérables. S'étant donc fourni de toutes choses nécessaires à un long voyage, après avoir réglé ses affaires domestiques et pris congé de sa femme, le 17 août 1703, environ deux mois après mon arrivée, nous partîmes pour la capitale, située au beau milieu de cet empire, à quinze cents lieues de notre demeure. Il allait à cheval, il portait sa fille en croupe: elle me portait dans une boîte attachée autour de son corps, doublée du drap le plus fin qu'elle avait pu trouver.
Le dessein de mon maître était dem'exhiber, chemin faisant, dans toutes les villes, bourgs et villages, où la recette était assurée, et même de parcourir les châteaux qui l'éloigneraient peu de son chemin. Nous faisions ainsi de petites journées de quatre-vingts ou cent lieues; car Glumdalclitch, exprès pour m'épargner de la fatigue, se plaignit d'être bien incommodée du trot du cheval. Souvent elle me tirait de la caisse pour me donner de l'air et me faire voir le pays. Nous passâmes cinq ou six rivières plus profondes que le Nil et le Gange; il n'y avait guère de ruisseau qui ne fût plus large que n'est la Tamise, au pont de Londres. Nous fûmes trois semaines en voyage, et je fus montré dans dix-huit grandes villes, sans compter plusieurs villages et châteaux des environs.
Le 26 octobre, nous arrivâmes enfin à la capitale, appeléeen leur langue:Lorbruldrud, ou l'Orgueil de l'Univers. Le rustre à qui j'appartenais, et qui disposait de moi comme de sa chose, fit garnir un appartement dans la rue principale, et non loin du palais royal. En même temps il fit distribuer, selon sa coutume, des affiches contenant (avec l'image) une description merveilleuse de ma personne et de mes talents. Dans une très-grande salle de trois ou quatre cents pieds de large, il plaça une table de soixante pieds de diamètre, un vrai théâtre, où je devais jouer tous mes rôles, et, toujours prudent, il la fit entourer de palissades, pour me mettre à l'abri des brutalités, voire des gentillesses de la foule. Et, cette fois encore, je fus exhibé, dix fois par jour, au grand étonnement, à la satisfaction de tout le peuple. Je savais alors passablement parler la langue, et j'entendais parfaitement tout ce qu'on disait de moi: d'ailleurs, j'avais appris leur alphabet, et je pouvais, quoique avec peine, expliquer leurs livres classiques; la bonne Glumdalclitch m'avait donné des leçons chez son père, et aux heures de loisir pendant notre voyage. Elle portait dans sa pochette un petit livre un peu plus gros qu'unatlasde géographie; on eût écrit volontiers sur les marges toutes les œuvres de MM. Pope, Addison, Swift, Dryden, toute laClarisse Harlowede M. Robertson, l'inépuisable; le poëme de Milton, et leVoyage du Pèlerin, par Jean Bunyan. De ce bluet elle se servait pour m'enseigner les lettres de l'alphabet.
Gulliver mandé à la cour.—La reine l'achète et le présente au roi.—Il dispute avec les savants de Sa Majesté.—On lui prépare un appartement.—Il devient favori de la reine.—Il soutient l'honneur de son pays.—Ses querelles avec le nain de Sa Majesté.
Les peines et les fatigues qu'il me fallait essuyer apportèrent un changement considérable à ma santé. Plus d'argent gagnait mon maître, et plus il devenait insatiable. J'avais perdu l'appétit, et j'étais presque un squelette. Mon maître, à la fin, s'en aperçut, et, jugeant que je mourrais bientôt, résolut de me faire valoir autant qu'il le pourrait. Pendant qu'il raisonnait de cette façon, unslardral(écuyer du roi) apporta l'ordre que je fusse incessamment dirigé sur le Wite-Hall de ce pays, pour le divertissement de la reine et de ses dames. Quelques-unes de ces belles dames m'avaient déjà vu; elles avaient rapporté des choses merveilleuses de ma figure mignonne, de mon maintien gracieux et de mon esprit délicat.
A cet ordre il fallut obéir: ce pays des géants n'est rien moins qu'un pays constitutionnel; la loi du plus fort est la Loi; quand le maître exprime un désir, son désir est un ordre. A peine arrivé, la reine me voulut voir, et Dieu sait si SaMajesté et sa suite furent extrêmement diverties de mes manières! Je me mis à genoux, et demandai l'honneur de baiser le pied royal. Mais la gracieuse princesse me présenta son petit doigt, que j'embrassai de mes deux bras, et dont j'appliquai le bout avec respect à mes lèvres. Elle me fit des questions générales touchant mon pays, mes voyages, auxquelles je répondis aussi distinctement et en aussi peu de mots que faire se pouvait. Elle me demanda si je serais bien aise de vivre à la cour. Je fis la révérence jusqu'au bas de la table sur laquelle j'étais huché, et je répondis humblement que j'appartenais à mon maître.Ah! reine! Ah! Majesté, si j'étais libre! il n'y a pas de service qui me semblât préférable à votre service.Un chambellan n'eût pas mieux dit. On m'eût pris, à mon attitude humble et fière à la fois, pour le lord-maire ouvrant la porte de la cité de Londres à la reine Élisabeth.
La reine, à ces mots, daigna sourire, et d'un petit geste assez dédaigneux elle fit comprendre à mon propriétaire qu'elle désirait m'acheter. Comme il était pris de la crainte de me perdre, et que à son compte, à peine avais-je encore un mois à vivre, il fut ravi de la proposition, et fixa le prix de ma vente à mille pièces d'or, plus un chien savant que la reine avait acheté naguère, et dont elle s'était déjà dégoûtée. Je dis alors à la reine que, puisque j'étais devenu un humble esclave de Sa Majesté, je lui demandais la grâce que Glumdalclitch, qui avait toujours eu pour moi tant d'attentions et d'amitié, fut admise à l'honneur de son service, et continuât d'être ma gouvernante. Sa Majesté y consentit; elle y fit consentir aussi le laboureur, qui était bien aise de voir sa fille à la cour. Quant à Glumdalclitch, elle ne pouvait cachersa joie. Enfin mon cornac se retira, et me dit, en partant, qu'il me laissait dans un bon endroit: à quoi je répliquai en lui tournant le dos.
La reine remarqua la froideur avec laquelle j'avais reçu le compliment et l'adieu du laboureur, et m'en demanda la raison. «Plaise à Votre Majesté, lui dis-je, de ne point porter un mauvais jugement des qualités de mon cœur. Si ce croquant avait été bon pour moi, s'il m'avait été seulement hospitalier, je lui aurais fait les adieux que l'on doit à son hôte, à son ami, à son frère... Il m'a traité plus mal qu'une bête de somme, et quelle autre obligation puis-je avoir à ce manant que celle de n'avoir pas écrasé un innocent animal trouvé par hasard dans son blé? Du reste, ce bienfait avait été assez payé par le profit qu'il avait fait en me montrant pour de l'argent, et par le prix qu'il venait de recevoir en me vendant. Oui, madame! En même temps, considérez que ma santé était très-altérée par mon esclavage et par l'obligation continuelle d'entretenir et d'amuser le menu peuple à toutes les heures du jour; et comptez que si cet homme injuste n'avait pas cru ma vie en danger, Sa Majesté ne m'aurait pas eu à si bon marché! Et maintenant soyez la bien remerciée, ô reine! pour tant de grâces et de bienfaits. Grâce à vous, je touche au port de toutes mes infortunes; eh! le moyen de ne pas être un mortel fortuné, sous la protection d'une princesse et si grande et si bonne, ornement de la nature, admiration du monde, et les délices de ses sujets, le phénix de la création?» Ainsi, désormais, je voulais vivre et mourir au service de ma reine; et déjà, voyez le miracle! il me semblait que mes esprits étaient ranimés par l'influence de sa présence auguste.
Tel fut le sommaire de mon discours, prononcé avec plusieurs barbarismes et bon nombre de balbutiements.
La reine, excusant avec bonté les défauts de ma harangue, fut surprise de trouver tant d'esprit et de bon sens dans un si chétif animal: elle me prit dans ses mains, et sur-le-champ me porta au roi, qui était alors retiré dans son cabinet. Sa Majesté, prince assez sérieux et d'un visage austère, ne remarquant pas bien ma figure à la première vue, demanda froidement à la reine depuis quand elle était devenue amoureuse d'unsplack-nock(car il m'avait pris pour cet insecte). Mais la reine, qui avait infiniment d'esprit, me mit doucement debout sur l'encrier royal... il était profond comme un puits; si j'y fusse tombé, je me serais noyé infailliblement... et m'ordonna de dire à Sa Majesté qui j'étais. Je le fis en très peu de mots: Glumdalclitch, qui était restée à la porte du cabinet, ne pouvant souffrir que je fusse longtemps hors de sa présence, entra, et raconta à Sa Majesté comment j'avais été trouvé dans un champ de blé, à la dernière moisson.
Le roi, aussi savant qu'homme du monde en ses États, avait été élevé dans l'étude de la philosophie, et surtout des mathématiques; cependant, quand il vit de près ma figure et ma démarche, avant que j'eusse commencé à parler, il s'imagina que je pouvais être une machine artificielle, un tourne-broche, ou tout au plus quelque horloge inventée et exécutée par un habile artiste. A peine il eut entendu ma voix, et trouvé du raisonnement dans les petits sons que je rendais, il ne put cacher son étonnement et son admiration.
Il n'était guère satisfait de la relation que je lui avais donnée de mon arrivée en ce royaume; il supposait même que c'était un conte inventé par le père de Glumdalclitch, que l'onm'avait fait apprendre par cœur. Dans cette pensée, il m'adressa d'autres questions, et je répondis à toutes avec justesse, mais avec un léger accent villageois et quelques locutions rustiques que j'avais apprises chez le fermier, lesquelles étaient assez déplacées à la cour.
Il envoya sur-le-champ (il était de l'Académie des sciences) pour convoquer trois fameux savants, ses confrères, qui alors étaient de quartier à la cour. Ces messieurs, dans leur semaine de service (selon la coutume admirable de ce pays), après avoir examiné ma figure avec beaucoup d'exactitude, discutèrent à perte de vue... et de bon sens. Ils convenaient tous que je ne pouvais pas être un produit légitime des lois ordinaires de la nature, attendu que j'étais dépourvu de la faculté naturelle de conserver ma vie. Un si petit animal, disaient-ils, ne saurait grimper sur un arbre, ou creuser la terre et s'y faire un trou pour s'y blottir comme les lapins. Mes dents, qu'ils étudièrent longtemps à la loupe, les firent conjecturer que j'étais un animal carnassier.
Gavarni pinxtCh. Colin sc.Imp. Lemercier et CeParisLes savants de Lordbruldrud.
Gavarni pinxtCh. Colin sc.Imp. Lemercier et CeParisLes savants de Lordbruldrud.
Un de ces philosophes avança que j'étais un embryon, un pur avorton, bon tout au plus à conserver dans l'esprit-de-vin, et que je serais l'ornement de leur cabinet d'histoire naturelle, entre un veau à deux têtes et le mouton à six pattes. Mais cet avis fut rejeté par les deux autres, attendu que mes membres étaient parfaits et parachevés dans leur espèce, et que j'avais vécu plusieurs années, ce qui parut évident par ma barbe, dont les poils se découvraient avec un microscope. On ne voulut pas avouer que j'étais unnain, parce que ma petitesse était hors de comparaison: le nain favori de la reine, le plus petit qu'on eût jamais vu dans ce royaume, avait près de trente pieds de haut. Après un granddébat, on conclut unanimement que je n'étais qu'unrelplum scalcath, autrement dit: «Un jeu de la nature,» unlusus naturæ; rien de plus. Décision très-conforme à la philosophie moderne de l'Europe! En effet, nos modernes professeurs, dédaignant le vieux subterfuge des causes occultes, à la faveur duquel les sectateurs d'Aristote tâchent de masquer leur ignorance, ont inventé récemment cette solution merveilleuse de toutes les difficultés de la physique. Admirable progrès de la science humaine!
Après cette conclusion décisive, et naturellement sans réplique, il me sembla que peut-être avais-je la liberté de dire quelques mots d'explication. C'est pourquoi je répondis non pas à nos trois savants, mais au roi lui-même. Avec la dignité d'un citoyen libre de la joyeuse Angleterre, je protestai à Sa Majesté que je venais d'un pays où mon espèce était répandue en plusieurs millions d'individus des deux sexes, où les animaux, les arbres, les maisons, étaient proportionnés à la taille que j'avais moi-même, où, par conséquent, je pouvais être aussi bien en état de me défendre et de trouver toutes les conditions d'une vie heureuse qu'aucun des sujets de Sa Majesté. Cette réponse fit sourire dédaigneusement les trois susdits philosophes, et (parlant à Sa Majesté) ils répliquèrent que le laboureur m'avait bien instruit et que je savais ma leçon. Le roi, qui avait un esprit vraiment éclairé, renvoya les savants à leur académie, et manda le laboureur, qui n'était pas encore sorti de la ville. Il commença par interroger mon rustique, il le confronta avec sa fille, avec moi-même, et de toutes ces réponses, qui portaient le cachet même de la vérité, sa très-souveraine Majesté tira cette conclusion que je lui disais la vérité. Il pria la reine de donnerl'ordre que l'on prît un soin tout particulier du phénomène, et fut d'avis qu'on me laissât sous la conduite de Glumdalclitch,attendula grande affection que nous avions l'un pour l'autre.
La reine ordonna donc à son ébéniste de faire une boîte qui me pût servir de chambre à coucher, suivant le modèle que Glumdalclitch et moi lui donnerions. Cet homme, qui était un ouvrier très-adroit, me fit en trois semaines, une chambre de bois de seize pieds carrés sur douze de hauteur, avec fenêtres, portes et cabinets.
Un ouvrier excellent, qui était célèbre pour les petits bijoux curieux, entreprit de me construire deux chaises d'une matière semblable à l'ivoire, et deux tables, plus une armoire pour serrer mes hardes. En même temps la reine faisait chercher chez les marchands les étoffes de soie et les dentelles les plus fines, pour me faire des habits.
Cette princesse avait en tel gré le plaisir de ma conversation, qu'elle ne pouvait dîner sans moi; j'avais une table à part, sur la table même où mangeait Sa Majesté, avec une chaise sur laquelle je me pouvais asseoir. Glumdalclitch était debout sur un tabouret, près de la table, elle me servait et souriait, et me choisissait mes morceaux.
Gavarni pinxtCh. Colin sc.Imp. Lemercier et CeParisLe nain de la reine.
Gavarni pinxtCh. Colin sc.Imp. Lemercier et CeParisLe nain de la reine.
J'avais un service complet, qui aurait tenu dans une boîte de ménage d'enfant, et Glumdalclitch la portait dans sa poche. La reine dînait seule avec les princesses ses filles; l'une avait seize ans, l'autre en avait treize. Sa Majesté plaçait un morceau de l'un des plats de sa table sur mon assiette, et je le découpais avec mon couteau, ce qui paraissait divertir ces aimables princesses. De mon côté, les énormes bouchées que prenait la reine (dont l'estomac était cependanttrès-délicat) me causaient un dégoût involontaire; une douzaine de nos fermiers auraient dîné d'une de ces bouchées. Elle croquait l'aile d'une mauviette, os et chair, bien qu'elle fût neuf fois aussi grande qu'une aile de dindon; et le morceau de pain qui l'accompagnait était de la grosseur de deux pains de quatre livres. Les cuillers, les fourchettes et autres instruments étaient dans les mêmes proportions. Une fois, la fille du fermier me fit voir une des tables des gens du palais, et j'avoue que la vue de dix à douze de ces grands couteaux et fourchettes en mouvement me parut un spectacle effrayant.
Tous les mercredis (le mercredi leur sert de dimanche) le roi, la reine et la famille royale dînent ensemble dans les appartements de Sa Majesté, laquelle, m'ayant pris en grande amitié, faisait placer en ces occasions ma petite chaise et ma table à sa gauche et devant la salière... un rempart.
Un jour, le prince, en dînant, prit plaisir à s'entretenir avec moi, me faisant des questions touchant les mœurs, la religion, les lois, le gouvernement et la littérature de l'Europe; et je lui en rendis compte, en bel esprit du club des littérateurs. Son esprit était si pénétrant, et son jugement solide à ce point, qu'il fit des réflexions et des observations très-sages sur toutes les nouveautés dont j'eus l'honneur de l'entretenir. Lui ayant parlé des deux partis qui divisent l'Angleterre, il me demanda si j'étais unWightou unTory? Puis, se tournant vers son premier ministre, qui se tenait derrière Sa Majesté, un bâton blanc à la main, aussi haut que le grand mât duSouverain-Royal: «Hélas, dit-il, que la grandeur humaine est peu de chose, puisque de vils insectes ont aussi de l'ambition, avec des rangs et des distinctionshonorifiques! Quelle apparence! Une race de mirmidons qui s'enflent à crever... Ils ont des petits lambeaux dont ils se parent; des trous, des cages, des boîtes, qu'ils appellent des palais et des hôtels; des équipages, des livrées, des titres, des charges, des occupations, des passions, comme nous! Sotte espèce! Et songer que chez ces fourmis, dans leurs fourmilières, on aime, on hait, on trompe, on trahit, comme ici! Que dis-je? Ils ont des passions, des haines, des vengeances, de petits supplices, de petites chicanes, de petits échafauds.» C'est ainsi que Sa Majesté philosophait, à l'occasion de ce que je lui avais dit de l'Angleterre; et moi, j'étais confus, indigné de te voir, ô patrie! ô maîtresse des arts, souveraine des mers, arbitre de l'Europe et gloire de l'univers, traitée avec tant de mépris!
Il n'y avait rien qui m'offensât et me chagrinât plus que le nain de la reine, qui, étant de la taille la plus petite qu'on eût jamais vue en ce pays, devint d'une insolence extrême à l'aspect d'une taille infiniment supérieure, par sa petitesse, à toutes les distinctions que lui, lenainde la reine, il eût jamais rêvées. Mais il faisait, comme on dit,contre fortune bon cœur. Sous un apparent mépris, il cachait son envie; il me regardait d'un air fier et dédaigneux, raillant sans cesse ma petite figure. Je ne m'en vengeai qu'en l'appelantFrère! Un jour, pendant le dîner, le malicieux nain, prenant le temps que je ne pensais à rien, me prit par le milieu du corps, m'enleva, me laissa tomber dans un plat de lait froid et s'enfuit... J'en eus par-dessus les oreilles. Si je n'avais été un nageur excellent, j'étais noyé. Glumdalclitch se tenait, par hasard, à l'autre extrémité de la chambre, et me crut perdu. La reine fut si consternée de cet accident, qu'ellemanqua de présence d'esprit pour m'assister; mais ma petite gouvernante accourut à mon aide, et me tira hors du plat, comme j'étais en train d'avaler ma dernière pinte de lait. On me mit au lit, et grâce à Dieu, il n'y eut pas d'autre mal que la perte d'un habit qui fut tout à fait gâté. Mon frère le nain fut fouetté à outrance, et je pris quelque plaisir à cette exécution.
De ce moment, il fut disgracié; la reine le donna à l'une de ses dames, à ma grande joie; il se serait vengé tôt ou tard... Au reste, il m'avait joué déjà plus d'un tour. Un os à moelle avait tenté la reine, et Sa Majesté, l'ayant vidé tout d'une haleine, avait posé l'os vide sur un plat... Crac! le nain me plonge, en riant, dans cet abîme, et pensez si je criai à perdre haleine!... Heureusement les princes ne mangent pas leurs mets très-chauds, j'aurais été brûlé comme dans un four! On rit beaucoup quand on me retira sain et sauf de cette singulière prison; comme c'était sa premièreniche, je demandai grâce pour le nain.
La reine me raillait souvent de ma poltronnerie, et me demandait si les gens de mon pays étaient aussi braves que moi. La cause de ces railleries était l'importune agression des mouches, qui ne me laissaient pas un instant de repos. Ces odieux insectes (de la grosseur de nos alouettes) m'étourdissaient de leur bourdonnement, s'abattaient sur ma nourriture et la souillaient. Parfois elles se posaient sur mon nez, et me piquaient au vif, exhalant, en même temps, une odeur détestable; et je pouvais alors distinguer la trace de cette matière visqueuse qui, selon nos savants, donne à ces animalcules la faculté de marcher sur un plafond. Malgré moi, je tressaillais à l'approche de ces mouches; le nain prenait plaisir à en rassembler plusieurs dans sa main, puis à leslâcher, pour m'effrayer et divertir les princesses. Mon unique ressource était de tirer mon couteau et de tailler en pièces mes ennemis ailés. Et je criais:Victoire!et l'on m'applaudissait. J'étais l'égal, après ces batailles sanglantes, d'Alexandre et de César! J'étais un héros!
Un matin, ma gouvernante avait posé ma boîte sur une fenêtre entr'ouverte, en me disant: «Respirez un peu d'air frais, mon petit ami, et soyez sage!» Elle m'avait donc quitté pour un instant, et moi, resté seul sur le bord de l'abîme (en effet, par respect humain, je puis le dire, je ne voulus jamais que l'on accrochât ma boîte à un clou, comme on fait d'une cage), il me sembla que je devais profiter de ce moment de libre arbitre. Alors me voilà, levant un de mes châssis et m'asseyant auprès devant ma table, en me disant: «Que c'est bon, la solitude! et que c'est charmant d'être un peu son maître!» Ainsi songeant, je commençais à déjeuner avec une tartine sucrée, lorsque des guêpes entrèrent dans ma chambre avec un bourdonnement aussi fort que le son d'une douzaine de cornemuses. Les unes se jetèrent sur la tartine et l'enlevèrent par morceaux, les autres voletaient autour de ma tête.
Malheureux que j'étais! J'appelle à l'aide, au secours! Je crie au meurtre!au feu!Ces guêpes maudites faisaient de moi, pauvret, leur proie et leur jouet!
A la fin, hors de moi, désespéré, je me lève, et, tirant mon grand sabre, à droite, à gauche, et d'estoc et de taille... en voici deux qui tombent éventrées; trois ou quatre autres se sauvent à tire-d'aile, et je reste, essoufflé, triomphant et presque enseveli dans ma victoire! Une guêpe, en ce pays, est plus grosse qu'une perdrix du Yorkshire, et son dard est plus dangereux que la langue d'un attorney.
Gavarni pinxtEd. Willmann sc.Imp. Lemercier et CeParisGulliver à Lorbruldrud.
Gavarni pinxtEd. Willmann sc.Imp. Lemercier et CeParisGulliver à Lorbruldrud.
Description du pays.—Gulliver indique une correction pour les cartes modernes.—Palais du roi; sa capitale.—Manière de voyager de Gulliver.—La tempête.
Je vais maintenant donner au lecteur une légère description de ce pays, autant que je l'ai pu connaître à vol d'oiseau. Ce vaste royaume, en son étendue, occupe environ trois mille lieues de long, sur deux mille cinq cents lieues de large; à ce compte, nos géographes se trompent lorsqu'ils nous disent qu'il n'y a que la mer entre le Japon et la Californie. Quant à moi, je me suis toujours imaginé qu'il devait y avoir de ce côté-là un grand continent, pour servir de contre-poids au grand continent de Tartarie. En conséquence, il faudrait corriger cette lacune de nos cartes marines, et joindre cette vaste étendue de pays aux parties nord-ouest de l'Amérique, sur quoi je suis prêt à éclairer les géographes de mes humbles lumières. Ce royaume est une presqu'île terminée au nord par une chaîne de montagnes; elles ont bien trente milles de hauteur: de ces pics élevés, les volcans nous défendent d'approcher.
Les plus savants ignorent quelle espèce de mortels habite au delà de ces montagnes, à peine ils affirmeraient qu'elles soient habitées. Le royaume est privé de toute espèce de port; les endroits de la côte où les rivières se jettent dans la profonde mer sont remplis d'écueils; une mer violente est un empêchement éternel, à ces peuples, de tout commerce avec le reste du monde. Les grandes rivières sont pleines de poissons excellents; rarement l'on pêche dans l'Océan: les poissons de nos mers méritent si peu l'honneur d'être pêchés par ces géants! tout au plus le cachalot et le souffleur trouvent grâce à leurs yeux. Il est évident, pour moi, que la nature, dans la production des plantes et des animaux de cette grosseur énorme, se borne à ce continent. J'ai vu prendre un jour, par des pêcheurs de la côte, une baleine si grosse, qu'un homme du pays avait grand'peine à la porter sur ses épaules. Le pêcheur imagina de l'offrir à Sa Majesté, qui se la fit servir sur un plat.
Le pays est très-peuplé; il contient cinquante-et-une villes, près de cent bourgs entourés de murailles, un bien plus grand nombre de villages et de hameaux. Pour satisfaire le lecteur, il suffira peut-être de donner la description de Lorbrulgrud. Cette ville est bâtie aux bords d'une rivière qui la traverse et la divise en deux parties égales. Elle contient plus de quatre-vingt mille maisons, et six cent mille habitants, elle a en longueur troisglonglungs(qui font cinquante-quatre milles d'Angleterre) et deux et demi en largeur, selon la mesure que j'en ai prise sur la carte qui fut dressée par les ordres du roi. Cette carte, déployée exprès pour moi, était longue au moins de cent cinquante pieds.
Le palais du roi est un bâtiment qui manque un peu derégularité. Figurez-vous un amas d'édifices de sept milles de circuit; les chambres principales sont hautes de deux cent quarante pieds, et larges à proportion.
On donna un carrosse à ma chère Glumdalclitch, qui me prit sur ses genoux, pour voir la ville, ses places et ses hôtels. Je supputai que notre carrosse était environ, en carré, comme la salle de Westminster, mais pas tout à fait de pareille hauteur. Un jour, nous fîmes arrêter le carrosse à plusieurs boutiques, où les mendiants, profitant de l'occasion, se rendirent en foule aux portières, et me fournirent le plus affreux spectacle qu'un œil anglais ait jamais vu. Comme ils étaient difformes, estropiés, sales, malpropres, couverts de plaies, de tumeurs et de vermine, et que tout cela me paraissait d'une grosseur énorme, je prie le lecteur de juger de l'impression que ces objets firent sur moi, et de m'en épargner la description.
Outre la grande boîte dans laquelle j'étais ordinairement transporté, la reine en commanda une seconde de douze pieds carrés sur dix de haut, afin que ma gouvernante la pût mettre sur ses genoux quand nous allions en voiture. L'habile ouvrier qui l'avait faite, sous notre direction, avait percé une fenêtre de trois côtés (on les avait grillées crainte d'accident), et sur le quatrième côté étaient attachées deux boucles en cuir. On passait une ceinture en ces boucles, s'il me plaisait d'aller à cheval; un domestique fixait la ceinture autour de son corps, et me tenait devant lui. C'est ainsi que j'accompagnais souvent le roi et les princes, que je prenais l'air dans les jardins ou que je rendais des visites, quand ma petite bonne se trouvait indisposée; on me traitait à la cour comme un des courtisans les plus considérables, sans doutegrâce à la faveur dont le roi voulait bien m'honorer. En voyage (et je préférais de beaucoup cette façon d'aller, qui était plus commode et qui me permettait de voir le pays) ma personne était confiée à un chambellan; la reine lui confiait ce qu'elle appelaitson trésor, et ma boîte était posée sur un coussin.
J'avais dans ce cabinet un hamac suspendu au plafond, une table et deux fauteuils vissés au plancher. Ma vieille habitude de la mer faisait que les mouvements du cheval ou de la voiture ne me causaient pas d'incommodité, bien qu'ils fussent souvent très-violents.
Toutes les fois que je désirais visiter la ville, c'était dans cette boîte qu'on me portait. Glumdalclitch la posait sur ses genoux, après être montée dans une chaise ouverte et portée par quatre hommes à la livrée de la reine. Le peuple, qui avait souvent ouï parler de moi, se rassemblait en foule autour de la chaise, et la jeune fille avait la complaisance de faire arrêter les porteurs et de me prendre dans sa main, afin que l'on pût tout à l'aise me contempler.
J'étais fort curieux de voir le temple métropolitain, avec la tour qui en fait partie et qui passe, à bon droit, comme la plus haute du royaume. Ma gouvernante m'y conduisit; mais, vanité desGuideset desItinéraires! cette illustre tour n'a pas plus de trois mille pieds du sol au point culminant, ce qui n'a rien de très-merveilleux, vu la différence de proportion qui existe entre ces peuples et nous: autant vaudrait se récrier, chez nous, sur la hauteur du clocher de Salisbury. Toutefois je ferai observer que ce qui manque à cette tour en élévation est compensé par la beauté et la solidité. Les murs ont cent pieds d'épaisseur, et sont en pierres de taillede quarante pieds cubes; ils sont ornés de statues colossales de dieux et d'empereurs, en marbre, et dans leurs niches. Je mesurai le petit doigt de l'une de ces statues qui était tombée et gisait parmi les décombres, et je trouvai qu'il avait juste quatre pieds un pouce de long. Glumdalclitch l'enveloppa dans son mouchoir, et l'emporta, pour le conserver avec d'autres jouets.
La cuisine royale était un superbe édifice voûté, d'environ six cents pieds de haut. Le grand four a dix pas de moins que la coupole de Saint-Paul: je m'en suis assuré en mesurant celle-ci à mon retour. Mais, si je décrivais les grilles à feu, les énormes pots et marmites, et les pièces de viande qui tournaient sur les broches, on aurait peine à me croire; du moins de sévères critiques pourraient m'accuser d'exagération. Pour éviter ces censures, je crains d'être tombé dans l'excès opposé: si le présent livre était jamais traduit dans la langue de Brobdingnac et qu'il fût transmis en ce royaume, le roi et le peuple auraient bien raison de se plaindre du tort que je leur avais fait en réduisant leurs proportions.
Ce monarque est assez bon prince et peu dépensier. Il n'a jamais plus de six cents chevaux dans ses écuries, chevaux de carrosses et chevaux de main, de cinquante-quatre à soixante pieds de haut. Dans les grandes solennités, il est suivi d'une garde de cinq cents cavaliers. Au premier abord, je m'étais écrié: «Ah! quelle armée!» Eh bien, rangée en bataille, il n'y eut jamais rien de plus imposant sous le soleil!
Aventures diverses.—Gulliver montre ses connaissances en navigation.
J'aurais passé ma vie assez doucement dans ce pays, si ma petite taille ne m'eût exposé à mille accidents. Ma gouvernante me portait quelquefois dans les jardins, et là me tirait de ma boîte ou me laissait me promener librement. Un jour, le nain de la reine (avant sa disgrâce) nous avait suivis dans les jardins, et, Glumdalclitch m'ayant posé à terre, nous nous trouvâmes, lui et moi, à côté d'un pommiernain. Je fus tenté de montrer mon esprit par une comparaison assez sotte entre mon compagnon et l'arbre. Le drôle, pour se venger de ma plaisanterie, se mit à secouer une branche chargée de fruits, et voici qu'une douzaine de pommes, plus grosses que des tonneaux de Bristol, tombèrent dru comme grêle. Une seule m'atteignit à l'instant où je me baissais, et me fit choir à me briser. Mais quoi! j'étais le provocateur, et j'aurais eu mauvaise grâce à me plaindre de cette méchanceté.
Un autre jour, ma bonne me laissa sur un gazon bien uni, tandis qu'elle causait à quelque distance avec sa gouvernante.Tout à coup l'orage et la grêle... et je fus à l'instant renversé et meurtri par les grêlons. Je me traînai jusqu'à une bordure de thym, sous laquelle j'étais à moitié abrité; mais ces grêlons m'avaient moulu des pieds à la tête, et je gardai la chambre pendant huit jours. Quoi d'étonnant? toutes choses ayant, en ce pays surnaturel, la même proportion gigantesque par rapport aux habitants, les grêlons ordinaires étaient dix-huit cents fois plus gros que les nôtres.
Un plus dangereux accident m'arriva dans ces jardins. Un jour que ma petite gouvernante, croyant m'avoir mis en lieu sûr, me laissa seul, comme je la priais souvent de le faire, pour me livrer à mes pensées, elle oublia mon refuge ordinaire, à savoir ma boîte, et, m'ayant posé à terre, elle s'éloigna avec quelques dames de sa connaissance. Elle absente, un petit épagneul, qui appartenait à l'un des jardiniers, vint par hasard près de l'endroit où j'étais, courut à moi, flairant et jappant, me prit dans sa gueule, et, me portant à son maître, il me posa devant lui en remuant la queue. Heureusement, il m'avait saisi d'une dent si légère, que je n'eus pas le moindre mal; mais le jardinier, qui me connaissait et m'aimait beaucoup, eut la plus grande frayeur. «Tout beau! tout beau!» disait-il à l'épagneul, qui finit par me lâcher. Puis, se tournant vers moi: «Comment vous trouvez-vous?...» Hélas! j'avais grand'peine à lui répondre, tant j'avais été suffoqué par la frayeur et par la rapidité de la course. Il me reporta où l'épagneul m'avait pris. Glumdalclitch était là, désespérée et m'appelant de tous côtés. Elle gronda le jardinier à cause de son chien. Cependant nous convînmes de taire cette aventure, qui ne pouvait que jeter un ridicule de plus sur ma personne.
Ce dernier accident décida ma gouvernante à ne plus me perdre de vue; et, comme je craignais depuis longtemps cette résolution, je lui avais caché plusieurs petits incidents fâcheux qui m'étaient arrivés. Un cerf-volant avait failli m'emporter, si je n'avais pas eu la présence d'esprit de me mettre à l'abri d'un espalier. Un jour, je m'enfonçai jusqu'au cou dans une taupinière, et je manquai peu de temps après de me casser l'épaule contre une coquille de limaçon, sur laquelle je trébuchai en rêvant à ma chère Angleterre.
J'avais remarqué, dans mes promenades solitaires, que les oiseaux n'avaient aucune frayeur de moi. Une grive eut même l'effronterie de me voler un morceau de biscuit que je tenais à la main. Quand j'essayais de prendre un de ces oiseaux, il se retournait hardiment, me menaçait de son bec, puis recommençait à chercher des vers ou des grains.
Il advint que je lançai un gros bâton de toute ma force sur un linot, et si adroitement, que l'oiseau fut terrassé..... je le saisis par le cou pour le traîner jusqu'à l'endroit où ma gouvernante m'attendait. Mais le linot, qui n'avait été qu'étourdi, me donna des coups d'aile si violents, que j'aurais été forcé de le lâcher, si un domestique n'était venu à mon secours.
La reine (elle m'entretenait souvent de mes voyages sur mer) cherchait toutes les occasions de me divertir, sitôt qu'elle me voyait retombé dans mes tristesses. Elle voulut savoir comment donc je m'y prenais pour carguer une voile, et si la rame et le bateau n'auraient pas tout au moins quelque heureuse influence sur ma santé. Je répondis à sa très-gracieuse Majesté que j'entendais assez bien la rame et la voile. Il est vrai que je n'étais pas plus marin que matelot;mais ma qualité de chirurgien de marine et de première classe ne m'avait pas empêché très-souvent d'aider à la manœuvre. Toutefois j'ignorais comment cela se pratiquait dans ce pays, où la plus petite barque représentait un vaisseau de guerre de premier rang. Un navire proportionné à mes forces n'aurait pu flotter longtemps sur leurs rivières, et je n'aurais pu le gouverner. A quoi Sa Majesté répondit que son menuisier me ferait une petite barque, et que l'on trouverait une crique où le bateau pourrait naviguer. Le menuisier, suivant mes instructions, en peu de jours, construisit un petit navire avec tous ses cordages, capable de tenir commodément huit Européens. A peine achevé, la reine ordonna que l'on fît une auge de bois, longue de trois cents pieds, large de cinquante, et profonde de huit; laquelle, étant bien goudronnée pour empêcher l'eau de s'échapper, fut posée sur le plancher, le long de la muraille, dans une salle extérieure du palais. Elle avait un robinet bien près du fond, pour que l'eau s'échappât à volonté; deux domestiques la pouvaient remplir en moins d'une heure. Voilà dans quel océan d'eau douce on me donna la fête de ce navire à ma taille; les rames et la voile, et mon adresse, accomplirent aisément cette navigation peu dangereuse. Il y eut, cette fois encore, grande rumeur au palais, les uns criant à la magie, et les autres au miracle! Ici, j'étais un être surnaturel; à vingt pas de là, j'étais un sorcier. La reine et ses dames prirent grand plaisir à mon adresse: tantôt je haussais ma voile, et tantôt je tenais le gouvernail, pendant que les dames me donnaient un coup de vent avec leurs éventails; sitôt qu'elles se trouvaient fatiguées, quelques-uns des pages poussaient et faisaient avancer le navire avec leursouffle, et moi, comme un loup de mer, je signalais mon adresse à tribord et à bâbord, selon qu'il me plaisait. Quand j'avais quitté ma galère, Glumdalclitch la reportait dans son cabinet, et la suspendait à un clou.
Dans cet exercice amusant pour tout le monde, il s'en fallut de très-peu que je ne fusse un homme noyé. Un des pages ayant mis mon navire dans l'auge, une femme de la suite de Glumdalclitch me leva très-officieusement pour me mettre dans le navire; mais il arriva que je glissai d'entre ses doigts, et je serais infailliblement tombé de la hauteur de quarante pieds sur le plancher, si, par le plus heureux hasard du monde, je n'eusse pas été arrêté par une grosse épingle qui était fichée au tablier de cette femme: la tête de l'épingle passa entre ma chemise et ma ceinture, et je restai suspendu en l'air jusqu'à ce que Glumdalclitch accourût.
Dans la même semaine, un des domestiques, dont la fonction était de remplir mon auge d'une eau fraîche tous les trois jours, fut si négligent, qu'il laissa échapper de son seau une grenouille. Or, la grenouille se tint cachée au fond de cet océan jusqu'à ce que je fusse dans mon navire; alors, voyant un endroit pour se reposer, elle grimpe sur le tillac et le fait pencher de telle sorte, que je me trouvai forcé de faire le contre-poids de l'autre côté; sinon tout était perdu, le navire coulait et disparaissait dans le gouffre. A la fin, je l'emportai sur cette horrible bête, et je l'obligeai à coups de rames à déguerpir.
Voici le plus grand péril que je courus dans ce royaume. Glumdalclitch m'avait enfermé au verrou, dans son cabinet, étant sortie pour rendre une visite à la première dame d'honneur, madame de l'Étiquette! Le temps était très-chaud, etla fenêtre était ouverte; ouvertes, les fenêtres et la porte de ma maison portative. Pendant que j'étais assis, paisible et rêveur, songeant à ma femme, à mes enfants, j'entendis quelque chose entrer dans le cabinet et sauter çà et là. Quoique je fusse alarmé, j'eus pourtant le courage de regarder dehors, mais sans abandonner mon siége, et... Dieu du ciel! je vis un animal capricieux bondissant et sautant de tous côtés. De gambade en gambade il s'approcha de ma boîte et la regarda avec une apparence de plaisir et de curiosité, mettant sa tête à la porte, à chaque fenêtre. En vain, je me blottis dans le coin le plus reculé de mon logis; cet animal... un singe, allait çà et là, regardant d'un côté, regardant de l'autre, et, quand il posa sa tête énorme à ma fenêtre, oh! j'en conviens, son horrible aspect me causa une telle frayeur, que je n'eus pas la présence d'esprit de me cacher sous mon lit, comme je pouvais le faire assez facilement. Après bien des grimaces et des gambades, il me découvrit, et, fourrant une de ses pattes par l'ouverture de la porte, comme fait un chat qui joue avec une souris, quoique je changeasse souvent de lieu pour me mettre à couvert de son atteinte, il me saisit par les pans de mon justaucorps (du drap de ce pays, épais et très-fort), et d'une irrésistible impulsion, il me tira hors de ma demeure. Hélas! j'appartenais au singe.
Il me prit dans sa patte droite, et me tint comme une nourrice un enfant qu'elle allaite, et de la même façon que j'ai vu la même espèce d'animal faire avec un jeune chat, en Europe. Si je me débattais, il me pressait à m'étouffer... Bon gré, mal gré, je me résignai à passer par tout ce qu'il lui plairait. J'ai quelque raison de penser qu'il me traitait comme un petit singe; avec son autre patte il flattait doucement mon visage.
Il fut tout à coup interrompu par un bruit à la porte du cabinet, comme si quelqu'un eût tâché de l'ouvrir. Soudain il saute à la fenêtre par laquelle il était entré, et de là sur les gouttières, marchant sur trois pattes et me tenant dans la quatrième, il alla jusqu'à ce qu'il eût grimpé à un toit attenant au nôtre. En ce moment j'entendis jeter des cris pitoyables à la triste Glumdalclitch. La pauvre fille était au désespoir, et ce quartier du palais se trouva tout en tumulte: on se hâte, on s'empresse, on appelle, et de tous côtés les domestiques ahuris, cherchent des échelles. Mais mon singe, à l'abri de l'escalade, était bien tranquillement assis sur le faîte du palais; il me tenait comme une poupée, et me donnant à manger, fourrait dans ma bouche quelques viandes qu'il avait attrapées, et me tapait si je résistais à ses bombances. Certes, je ne riais pas; mais la canaille qui me regardait d'en bas riait à se tordre, en quoi elle n'avait pas tort: excepté pour moi, la chose était plaisante. Quelques-uns jetèrent des pierres, dans l'espérance de rebuter ce maudit animal, mais bien vite on défendit de jeter les plus petits cailloux... un de leurs grains de sable m'eût brisé la tête sans rémission.
A la fin, des échelles furent appliquées, et plusieurs hommes montèrent jusqu'au mur. Aussitôt le singe effrayé décampa, me laissant tomber sur une gouttière. Un des laquais de ma petite maîtresse, honnête garçon, grimpa jusque-là au risque de se casser le cou, et, me mettant dans la poche de sa veste, il me fit descendre en sûreté.
J'étais presque suffoqué des ordures que le singe avait fourrées dans mon gosier; mais ma chère petite maîtresse me les fit rendre et me soulagea. J'étais si faible et si froissédes embrassades de cet animal, que je fus obligé de garder le lit quinze jours. Le roi et toute la cour envoyèrent pour demander des nouvelles de ma santé; la reine me fit plusieurs visites pendant ma maladie, et du singe on fit un exemple: un décret fut porté, faisant défense d'entretenir désormais aucun animal de cette espèce aux alentours du palais. La première fois que je me rendis auprès du roi, ma santé rétablie, pour le remercier de ses bontés, il me fit l'honneur de me railler sur cette aventure. Il riait du grand singe et du petit homme. Il me demanda quels étaient mes sentiments et mes réflexions entre les pattes de ce bandit; de quel goût étaient les viandes qu'il me donnait, et si l'air frais que j'avais respiré sur le toit n'avait pas aiguisé mon appétit. «Mais, dit-il, vous autres, puisque vous êtes des hommes, vous avez des singes qui se moquent de vous. Comment donc agissez-vous les uns vis-à-vis des autres? Quel animal est le plus fort, le plus intelligent, le plus hardi? Même à taille égale, il me semble que le pari serait mauvais de parier pour vous, mon petit ami!» En souriant de ces belles paroles, je répondis à Sa Majesté qu'en Europe nous n'avions point de singes, excepté ceux qu'on apportait des pays étrangers, et qui n'étaient point à craindre. A l'égard de cet animal énorme auquel je venais d'avoir affaire (il était sans rien exagérer, aussi gros qu'un éléphant), si la peur m'avait permis d'user de mon sabre (à ces mots je pris un air superbe et portai la main sur la poignée de mon sabre) quand il a fourré sa patte dans ma chambre, peut-être aurais-je occasionné à cette bête une telle blessure, qu'elle eût été bien aise de la retirer plus promptement qu'elle ne l'avait avancée. Je prononçai ces mots avec un accent martial, envéritable Anglais digne d'appartenir à un peuple de philosophes, de héros et de chercheurs de nouveaux mondes. Voyez cependant quelle bravoure en pure perte! Un si beau discours ne produisit rien qu'un éclat de rire, et tout le respect dû à Sa Majesté ne put arrêter les rieurs; ce qui me donna à penser sur la vanité du point d'honneur, et la maladresse de faire, comme on dit en France,blanc de son épée, et de se vanter devant les géants, quand on est soi-même un pygmée. Or, ce qui m'arriva, je l'ai vu souvent en Angleterre, où tel croquant va trancher du petit seigneur et prendre un air d'importance avec les plus grands du royaume, parce qu'il saura jouer du clavecin.
Ainsi je fournissais tous les jours le sujet de quelque conte ridicule; elle-même, Glumdalclitch, ma meilleure amie, assez volontiers se donnait la peine d'instruire la reine quand je faisais quelque sottise qu'elle croyait de force à réjouir Sa Majesté. Par exemple, étant descendu de carrosse à la promenade, où j'étais avec Glumdalclitch, porté par elle dans ma boîte de voyage, je me mis à marcher: il y avait dans la rue une bouse de vache, et je voulus, pour montrer mon agilité, sauter par-dessus l'obstacle, à pieds joints. Patatras! je tombai au milieu, et j'en eus jusqu'aux genoux! Je me tirai de là avec peine, et l'un des laquais me nettoya comme il put, avec son mouchoir. La reine, instruite de cette aventure fâcheuse, en fit des gorges chaudes, et jusqu'à l'antichambre, tout s'en divertit dans le palais.