CHAPITRE VI

Différentes inventions de Gulliver pour plaire au roi et à la reine.—Le roi daigne s'informer de l'état de l'Europe.—Observations du roi sur la politique des peuples civilisés.

C'était ma coutume: une ou deux fois la semaine, j'assistais au petit lever; je voyais raser le roi, non pas certes sans pâlir et sans trembler, le rasoir du barbier étant près de deux fois plus long qu'une faux. Sa Majesté, selon l'usage du pays, n'était rasé que deux fois par semaine. Je demandai au barbier quelques poils de la barbe royale: il me les accorda très-volontiers.

Sur un petit morceau de bois, je fis plusieurs trous à distance égale, et j'attachai les poils si adroitement, que je m'en fis un peigne, et j'en fus bien heureux: le mien s'était perdu dans la bagarre avec le singe, et pas un ébéniste du pays n'avait osé entreprendre un ouvrage à ce point impossible et délicat.

Je me souviens aussi d'un amusement que je me procurai vers le même temps. Je priai une des femmes de chambre de la reine de recueillir les cheveux fins qui tombaient de la tête de Sa Majesté quand on la peignait et de me les donner. J'enamassai une quantité considérable; alors, prenant conseil de l'ouvrier qui avait reçu ordre de faire tous les petits ouvrages que je lui commanderais, je lui donnai des instructions pour me disposer deux fauteuils de la grandeur de ceux qui se trouvaient dans ma boîte, et les percer de plusieurs petits trous avec une alène imperceptible. Aussi bien, sitôt que les pieds, les bras, les barres et les dossiers des fauteuils furent prêts, je composai le fond avec les cheveux de la reine, et j'en fis des fauteuils pour l'été, semblables aux fauteuils de canne dont nous nous servons en Angleterre. J'eus l'honneur d'offrir ces bagatelles à Sa Majesté, qui les posa sur une étagère comme un objet de curiosité.

Elle voulut un jour me faire asseoir dans un de ces fauteuils; mais je m'en excusai, protestant que je n'étais pas assez téméraire pour appliquer ma personne sur de respectables cheveux qui avaient orné une tête royale. Comme j'avais du génie pour la mécanique, et que la Nécessité, institutrice de tous les arts, avait fait de Gulliver un inventeur, je tressai de ces cheveux une petite bourse admirable et longue environ de deux aunes, avec le nom de Sa Majesté tissu en lettres d'or, que je donnai à Glumdalclitch, du consentement de la reine.

Le roi, qui aimait fort la musique, avait très-souvent des petits concerts de chambre auxquels j'assistais, placé dans ma boîte. Mais le bruit même des violons et des flûtes (on avait supprimé trompettes et tambours) était si grand, que je ne pouvais guère distinguer les accords. Tenez pour certain que tous les tambours et trompettes de notre armée, battant et sonnant à la fois, ne produiraient guère plus de bruit qu'une de leurs musettes. Ma coutume était de faire placerma maison loin de l'endroit où chantaient les basses, de fermer les portes et les fenêtres, et de tirer les rideaux. Grâce à ces précautions, en bouchant mes oreilles de mes deux mains, je ne trouvais pas leur musique désagréable.

J'avais appris pendant ma jeunesse à jouer du clavecin. Glumdalclitch en avait un dans sa chambre, et deux fois par semaine elle prenait une leçon de musique. La fantaisie me prit de régaler le roi et la reine d'un air anglais sur cet instrument. Mais le moyen? Le plus modeste instrument était long de soixante pieds, et les touches larges d'un pied, de telle sorte qu'avec mes deux bras bien étendus je ne pouvais atteindre à plus de cinq touches. Enfin, pour tirer un son, il me fallait toucher à grands coups de poing! Pourtant voici le moyen dont je m'avisai. J'accommodai deux bâtons de la grosseur d'une canne ordinaire, et je couvris le bout de ces bâtons d'une peau de souris, afin de ménager les touches et le son de l'instrument. Ceci fait, je plaçai un banc vis-à-vis, sur lequel je montai, et par le moyen de cet escabeau, me voilà sur le champ de musique, et marchant enmi bémol, et courant enfa dièze, et frappant le clavier de mes deux bâtons enut, je vins à bout de jouer une gigue anglaise, à la satisfaction de Leurs Majestés. Mais il faut convenir que je ne fis jamais d'exercice plus violent.

Le roi (je l'ai déjà dit) était un prince intelligent et curieux de toute chose; il ordonnait souvent que l'on m'apportât au palais et que l'on me posât sur son bureau. Alors il me commandait de tirer une de mes chaises hors de la boîte et de m'asseoir de sorte que je fusse au niveau de son visage. Or, dans ce tête-à-tête incroyable, j'eus plusieurs conférences avec ce grand prince. Un jour je pris la liberté de luidire que le mépris qu'il avait conçu pour l'Europe et pour le reste du monde ne me semblait pas répondre aux rares qualités d'esprit dont il était orné; que la raison était indépendante de la grandeur du corps. Au contraire, nous avions observé dans notre pays, nous autres, les philosophes, que les personnes de haute taille n'étaient pas toujours les plus ingénieuses; que parmi les animaux, les abeilles et les fourmis avaient la réputation d'avoir le plus d'industrie et de sagacité; enfin, quelque peu de cas qu'elle fît de ma figure, j'espérais rendre à Sa Majesté de grands services. Le roi m'écoutait avec attention, et commençait à me regarder d'un autre œil.

«Ouais! disait-il à part soi, ce petit être a vraiment plus d'intelligence qu'il n'est gros.»

C'est pourquoi, par les progrès que chaque jour je faisais dans son esprit, ce prince excellent m'ordonna de lui faire une exacte relation du gouvernement d'Angleterre. «Au fait, me dit-il, peut-être as-tu raison; il ne faut pas mépriser les tout petits peuples, ils peuvent être d'un bon exemple et d'un bon conseil! Moi-même, imbu de nos maximes d'État et tout persuadé que je suis de commander à une nation parfaite et d'être en même temps le chef d'un gouvernement sans rival, je ne serais pas fâché de savoir les belles parties (s'il en est) du gouvernement anglais. Parle hardiment, et t'explique à ton bon plaisir; je t'écoute.»

A ce discours plein d'une bonhomie et d'une modestie ineffables, imaginez-vous, mon cher lecteur, combien je désirai d'avoir le génie et la langue de Démosthène et de Cicéron, pour parler dignement de l'Angleterre, ma patrie, et pour donner une idée de sa grandeur!

Je commençai par dire à Sa Majesté que nos États se composaient de deux îles, qui formaient trois puissants royaumes, sous un seul souverain, sans compter nos colonies en Amérique. Je m'étendis fort sur la fertilité de notre terrain et la température de notre climat. Je décrivis ensuite la constitution du Parlement anglais, composé en partie d'un corps illustre appelé laChambre des Pairs, personnages du sang le plus noble, anciens possesseurs des plus belles terres du royaume. En même temps, je racontais de quels soins minutieux leur éducation était entourée, en tout ce qui se rapporte aux sciences, aux armes, à l'éloquence, à la politique; et que de peines et d'études pour les rendre capables d'être conseillers-nés du roi et du royaume, d'avoir une part dans l'administration, d'être un jour membres de la plus haute Cour de justice, dont les arrêts sont sans appel. Tels étaient les défenseurs zélés de la couronne et de la commune patrie, et de très-bonne heure ils se distinguaient par leur valeur, par leur fidélité, par leur connaissance approfondie des lois les plus anciennes du Royaume-Uni, qui remontent à la conquête de Guillaume le Bâtard. Ainsi je signalais nos seigneurs, l'ornement et la sûreté du royaume, les dignes successeurs de leurs ancêtres, dont les honneurs avaient été la récompense d'une vertu insigne. «Oui, sire, ils sont éternellement courageux, dévoués, prudents, magnanimes; on n'a jamais vu leur postérité dégénérer. A ces seigneurs se sont joints plusieurs saints hommes, un peuple d'évêques, dont la charge particulière est de veiller sur la religion et sur ceux qui la prêchent au peuple. On cherche et l'on choisit dans le clergé les plus saints et les plus savants hommes, pour les revêtir de cette éminente dignité.»

Peu à peu, m'animant par degrés au spectacle enchanteur de ce gouvernement modèle, et plus jaloux d'imposer une admiration sincère à mon auguste auditeur que de me maintenir dans la limite étroite de la vérité: «Admirez, sire! admirez qu'après les seigneurs, le peuple arrive aux affaires. C'est très-beau, la Chambre des Lords; mais il ne faut guère moins admirer laChambre des Communes, composée d'hommes habiles, choisis librement, et députés par le peuple même, uniquement pour leurs lumières, leurs talents et leur amour de la patrie, afin de représenter la sagesse de toute la nation. Le monde entier, si Votre Majesté le pouvait interroger, lui répondrait que la réunion de ces deux sénats représente, en tous lieux, la plus auguste assemblée de l'univers; de concert avec le prince, elle dispose et règle en quelque sorte la destinée de tous les peuples européens.»

Ce n'est pas tout (car je voulais que le susdit prince restât écrasé sous la plus écrasante admiration), après avoir expliqué le mécanisme et l'équilibre de nos Chambres, combinées avec nos pairies, j'en vins à parler des Cours de justice, où se tenaient de vénérables interprètes de la loi, arbitres souverains entre les différentes contestations des particuliers, châtiant le crime et protégeant l'innocence. Je ne manquai pas de parler de la sage et économique administration de nos finances, et de m'étendre sur la valeur et les exploits de nos guerriers de mer et de terre. Je supputai le nombre infini du peuple, en comptant combien il y avait de millions d'hommes de différentes religions et de différents partis politiques. Je finis par raconter ce que je savais de nos plaisirs, de nos fêtes, de nos élégances. Je lui parlai de Shakspeare, un demi-dieu dont la voix puissante évoquait les morts, brisait lessceptres: «Il ôte, il rend à son gré la couronne. Il est Dieu!» Et je finis par un récit très-historique des dernières révolutions d'Angleterre, depuis environ cent ans.

Cette conversation dura cinq audiences, fut de trois heures chaque audience; le roi m'écoutait avec grande attention, écrivant l'extrait de toute chose, et marquant en même temps les questions à m'adresser.

Quand j'eus achevé mes longs discours, Sa Majesté, dans une sixième audience, examinant ses extraits, me proposa plusieurs doutes et de fortes objections sur chaque article. Elle me demanda quels étaient les moyens ordinaires de cultiver l'esprit de notre jeune noblesse; quelles mesures l'on prenait quand une maison noble venait à s'éteindre, ce qui devait arriver de temps en temps; quelles si rares qualités étaient nécessaires à ceux qui devaient rentrer dans les pairies? Qui les donne? A qui sont-elles données? Suffit-il d'un caprice de Son Altesse ou d'une somme d'argent donnée à propos à quelque dame de la cour, voire à un favori, ou même le dessein de fortifier un parti opposé au bien public? Le roi trouvait, dans son bon sens, que la pairie anglaise était une grosse affaire. En même temps, il s'informait si vraiment, pour tant de priviléges accordés aux nouveaux seigneurs, l'État exigeait de plus grandes études, plus de science avec plus de vertus que n'en avaient les autres hommes? Il voulait savoir si ces élus de la fortune et de la nature étaient plus que les simples mortels purgés d'ambition, de vanité, d'avarice et de toutes mauvaises passions. Il eût voulu savoir, en même temps, si les saints évêques dont j'avais parlé parvenaient toujours à ce haut rang par leur science théologique et par la sainteté de leur vie, et s'ilsn'avaient jamais eu de faiblesses; s'ils n'avaient jamais intrigué, lorsqu'ils n'étaient que de simples prêtres; s'ils n'avaient pas été au préalable aumôniers d'un seigneur qui les avait bombardés au banc épiscopal, avec cette espérance que cet évêque servile obéirait, de toute son âme, aux moindres désirs de son maître et seigneur.

Même, en sa prévoyance, avec tous les instincts d'un chef de l'opposition, le bon roi voulut savoir comment on s'y prenait pour l'élection de ceux que j'avais appelés lesCommunes: si jamais, au grand jamais, un courtier d'élections, un marchand de fumée et de popularité, un harangueur de place publique, à force de prodiguer sa viande et son vin, les flatteries et l'argent, n'avait gagné le suffrage intéressé de la plèbe électorale, et poussé au gouvernement de ce pays libre un traître, un coquin, un prêteur de serments, un marchand de sa conscience et de son propre honneur qui, par toutes ses manigances, prenait le pas sur les hommes les plus riches, les plus honnêtes et les plus qualifiés.

«D'où vient, disait-il encore, une si violente passion d'être élu pour l'assemblée du Parlement, puisque cette élection était l'occasion d'une très-grande dépense et ne rendait rien?» Il fallait donc que ces élus fussent des hommes d'un désintéressement parfait et d'une éminente vertu; ou bien ils comptaient être indemnisés et remboursés avec usure par le prince et par ses ministres, en leur sacrifiant le bien public. Sa Majesté me proposa sur cet article des difficultés insurmontables, que la prudence, ici, ne me permet pas de répéter.

Sur ce que je lui disais de nos cours de justice, Sa Majesté voulut être éclairée sur plusieurs articles. J'étais assez en état de la satisfaire, ayant été presque ruiné à suivreun long procès à la chancellerie. Et pourtant, par un suprême arrêt, j'avais gagné mon procès de point en point!

«J'aime assez, me dit le roi, les apparences de votre justice, encore faudrait-il savoir combien de temps on emploie ordinairement à mettre une affaire en état d'être jugée. Il importe aussi de s'informer s'il en coûte beaucoup pour plaider; s'il est permis à vos avocats de défendre des causes évidemment injustes; si l'on a jamais remarqué que l'esprit de parti et de religion ait fait pencher la balance du côté du plaideur le plus recommandé. Là, voyons, mon ami, ta petite main sur ta petite conscience, oserais-tu jurer que tes avocats soient animés du pur sentiment de la justice, qu'ils aient pâli sur l'étude et les commentaires de leurs lois fondamentales, et qu'ils n'aient jamais donné une seule entorse au bon droit? Ça doit être assez beau, j'en conviens, ce spectacle d'une justice éclairée et constante, et la même pour tous!»

Ensuite, il s'attachait à me questionner sur l'administration des finances; il me dit qu'il croyait que je m'étais mépris sur cet article, parce que je n'avais fait monter les impôts qu'à cinq ou six millions par an; que cependant la dépense de l'État allait beaucoup plus loin, et que, sans nul doute, elle excédait la recette, et de beaucoup.

«Non, non, me disait-il, je ne saurais accepter vos explications financières, et jamais vous ne me ferez comprendre qu'il soit permis à un royaume d'empiéter sur l'avenir comme un simple particulier. La dette est une dette, après tout; non payée, elle augmente, elle double; elle amène une suite incalculable de désastres. Vous devez! mais à qui? Comment payez-vous? dans quels délais? avec quel argent?»

Il n'était pas moins étonné du détail que je lui avais faitde nos guerres et des énormes dépenses qu'elles entraînaient. Il fallait, disait-il, que nous fussions un peuple inquiet et querelleur, ou que nous eussions de bien mauvais voisins. «Qu'avez-vous à démêler hors vos îles? Devez-vous avoir d'autres affaires que celles de votre commerce? Eh! de quel droit songer à des conquêtes inutiles? Enfin, quelle tâche est meilleure que de bien garder vos ports et vos côtes?» Ce qui l'étonna fort, ce fut d'apprendre aussi que nous entretenions une armée, une flotte, en pleine paix, au milieu d'un peuple libre! Il disait que si nous étions vraiment gouvernés de notre propre consentement, il ne pouvait s'imaginer de qui nous avions peur et quel intime ennemi nous avions à combattre. Il demandait si la maison d'un particulier ne serait pas mieux défendue par lui-même, par ses enfants et les serviteurs nés sous son toit, que par une troupe de fripons et de coquins, tirés au hasard de la lie du peuple, avec un salaire aussi misérable que leur fortune, et qui pourraient gagner cent fois plus en coupant la gorge aux citoyens qu'en se faisant tuer pour des gens qui les payaient si mal.

Il rit beaucoup de ma bizarre arithmétique à supputer le nombre de notre peuple, en calculant les différentes sectes qui sont parmi nous, en politique, en religion.

Il avait été frappé de mon discours à propos des cartes, dés, paris, et autres jeux de commerce ou de hasard par lesquels bourgeois et seigneurstuaientle temps. Il voulut savoir à quel âge ce divertissement était pratiqué, à quel âge on le quittait, combien d'heures on y consacrait, s'il n'altérait pas quelquefois la fortune des particuliers, et ne faisait pas commettre une foule de coquineries. Il cherchait à s'expliquer par quel funeste compromis le jeu associait des coquins auxhonnêtes gens, des fourbes à des joueurs de bonne foi? «Çà, disait-il, vos gouvernements ne voient-ils pas que jouer, c'est s'accoutumer à voir mauvaise compagnie, et se détourner de la culture de l'esprit et du soin des affaires domestiques? Enfin, j'ai bien peur que, par tant de pertes successives, le plus honnête homme en arrive à pratiquer cette adresse infâme, à tendre pour son compte les piéges mêmes dans lesquels il est tombé!»

Il était extrêmement étonné du récit que je lui avais fait de notre histoire du dernier siècle. Il y voyait un enchaînement horrible de conjurations, de rébellions, de meurtres, massacres, révolutions, exils, et des plus tristes résultats que l'avarice, l'esprit de faction, l'hypocrisie, la perfidie, la cruauté, la rage, la folie, la haine, l'envie, la malice et l'ambition aient jamais enfantés dans un monde oublieux des plus sages principes. «Ce que vous me dites là, reprenait le roi, n'appartient qu'à des brigands dans leur caverne, et je me demande où donc vous prenez cette urbanité, cette civilisation, ces merveilles dont vous êtes si fier.»

Sa Majesté, dans une autre audience, eut la bonté de récapituler la substance de tout ce que j'avais dit; elle compara les questions qu'elle m'avait faites avec les réponses que j'avais données; puis, me prenant dans ses mains et me flattant doucement, elle s'exprima en ces mots, que je n'oublierai jamais, non plus que la manière dont elle les prononça: «Mon petit ami Grildrig, vous avez fait un panégyrique extraordinaire de votre pays: vous avez fort bien prouvé que l'ignorance et le vice étaient, trop souvent, les qualités d'un homme d'État; que vos lois sont éclaircies, interprétées et appliquées le mieux du monde par des gensque l'avarice et des alliances coupables poussent à la corruption des lois les plus saintes! Je remarque enfin parmi vous une constitution de gouvernement qui, dans son origine, a peut-être été supportable; mais le vice et l'ambition l'ont tout à fait défigurée. Il ne m'apparaît même pas, après toutes les preuves que vous m'avez données d'un gouvernement excellent, qu'une seule vertu soit requise pour parvenir à vos distinctions les plus honorables, à vos dignités les plus sérieuses. Comment donc! vos hommes d'État se passent de probité, vos prêtres se passent de charité, vos juges de science, et vos soldats de courage! Ah! quel égoïsme en vos sénats! quels nuages autour du trône, et partout que de mensonges! Civilisés, tant que vous voudrez; mais, à mes yeux, vous n'êtes que des barbares. Quant à toi, mon Poucet, tu as passé ta vie à voyager, et je crois bien que tu es innocent de tous ces crimes; mais, par tout ce que tu m'as raconté sans y prendre garde, et par les réponses que je t'ai obligé de faire à mes objections, j'estime que la plupart de tes compatriotes sont la plus pernicieuse et la pire espèce et la plus abjecte de toutes les races d'insectes que la nature ait jamais fait ramper sur la surface de la terre!»

Zèle de Gulliver pour l'honneur de sa patrie.—Il fait une proposition avantageuse au roi.—Sa proposition est rejetée.—La littérature de ce peuple imparfaite et bornée. Leurs lois, leurs affaires militaires et les divers partis dans l'État.

Mon profond respect pour la vérité me défendait de rien adoucir de mes entretiens avec Sa Majesté. Ce même respect ne me permit pas de me taire, à ces paroles royales, dans lesquelles mon cher pays était indignement traité. J'éludais adroitement la plupart de ces questions, je donnais à toute chose le tour le plus favorable. Il me pressait des arguments d'une logique invincible! Il était plein de ressources dans la discussion, retors à la réplique; il voyait bien, il comprenait tout. Il ne me passait aucune divagation; bref, comme on dit, il me serrait le bouton, chaque fois que je m'efforçais de cacher les infirmités, les difformités de ma patrie, et de poser sa vertu, sa beauté, dans leur jour le plus favorable. Or, voilà ce que je m'efforçai de faire en les différents entretiens que j'eus avec ce judicieux monarque. Il avait une certaine façon de vous empêtrer dans le tissu très-délié de ses raisonnements, à laquelle un maître raisonneur, appeléSocrate, habile au degré suprême, eût infailliblement succombé.

Soyons juste! on n'en saurait vouloir de ses méfiances à un chef d'État séparé du reste du monde, et parfaitement ignorant des mœurs et des coutumes des autres nations. Ce défaut de connaissance est... et sera toujours la cause de plusieurs préjugés. En vain, ce roi des grands hommes nous semble encore aujourd'hui un grand politique, un bon logicien. Il serait, j'en conviens, tout à fait ridicule que les idées de vice et de vertu d'un prince isolé fussent proposées pour règles et pour maximes infaillibles à des nations civilisées qui marchent au premier rang de la civilisation.

Pour confirmer ce que je viens de dire, et pour bien montrer les effets malheureux d'une éducation bornée, on rapporte ici une chose assez difficile à croire. Avec mon envie absurde, à tout prix, de gagner les bonnes grâces de Sa Majesté, je lui donnai avis d'une découverte faite depuis trois ou quatre cents ans, de certaine poudre ainsi faite et triturée, qu'une seule étincelle l'allumait de telle façon, qu'elle était capable de faire sauter en l'air des montagnes, avec un bruit et un fracas plus grands, certes, que le bruit du tonnerre. «Oui, sire, une quantité de cette poudre étant mise en un tube de bronze ou de fer, selon sa grosseur, pousse une balle de plomb, un boulet de fer, avec une si grande violence et tant de vitesse, que rien n'est capable de soutenir sa violence!» En ce moment, je crois bien que le roi ne me crut guère. «Eh bien, sire, un seul boulet, poussé et chassé d'un tube de fonte par l'inflammation de cette poudre, aussitôt brise et renverse escadrons, bataillons, remparts, tours et tourelles! Oui, sire, et cette poudre est unglobe de fer lancé avec une machine qui brûle, écrase et ruine, en un clin d'œil, une ville, une armée. Éclair, foudre et tonnerre, et débris, tout cède et tout succombe.., un grain de poudre! Or je sais les ingrédients de ce tonnerre, et s'il plaît à Votre Majesté, je lui donnerai ce secret terrible. Ainsi le rendant invincible, alors malheur à qui l'offense, à qui l'attaque et résiste à sa volonté! Et pour conclure: avec les plus vils ingrédients, on arrive à fabriquer cette flamme obéissante, irrésistible! Oui, sire!... un ordre, un mot de Votre Majesté: fusils, canons, obus, fusées, sapes, serpents et serpenteaux... tout un arsenal, avec les forces dont elle dispose, elle l'aura dans huit jours.»

Le roi, frappé de la description que je lui faisais, des effets terribles de ma poudre, en vain cherchait à comprendre comment un insecte, impuissant, tel que nous autres, les Européens de rien du tout, avait imaginé cette chose effroyable. «Ah! disait-il en levant ses grandes mains jusqu'aux cieux, bête féroce, oses-tu donc parler à la légère de ces machines de carnage et de désolation?» Il fallait, disait-il encore, que ce fût un mauvais génie, ennemi de Dieu et de ses ouvrages, qui en eût été l'auteur. Donc il protesta que si les nouvelles découvertes, dans la nature ou dans les arts, lui semblaient avantageuses, il aimerait mieux perdre à jamais la couronne que de faire usage d'un si funeste secret, et il me défendit, sous peine de mort, d'en faire part à aucun de ses sujets. Effet pitoyable des préjugés d'un prince ignorant!

Ce monarque, orné de toutes les qualités qui gagnent la vénération, l'amour et l'estime des peuples, d'un esprit juste et pénétrant, d'une sagesse active, d'une profonde science, etdoué de talents admirables pour le gouvernement, ce prince adoré de son peuple, ô scrupule inconcevable! un rien l'arrête! un doute excessif et bizarre, dont nous n'avons jamais eu la moindre idée en Europe! et il laisse échapper une occasion qu'on lui met entre les mains de se rendre le maître absolu de la vie et de la liberté et des biens de tous ses sujets! Certains moralistes se rencontreront, j'en suis sûr, qui feront à ce prince ingrat une louange de sa modération! A Dieu ne plaise cependant que je veuille abaisser les mérites de ce roi désintéressé! Toutefois nous ne saurions justifier tant d'ignorance, en démontrant que ces malheureux peuples, privés de canons et de poudre à canon, étaient privés même de la politique, un grand art qui depuis si longtemps fait le bonheur du genre humain. Même, il me souvient, dans un entretien que j'eus un jour avec le roi, sur ce que je lui avais dit, par hasard, qu'il y avait parmi nous un grand nombre de volumes écrits sur l'art du gouvernement, Sa Majesté en conçut une opinion très-médiocre de notre esprit, ajoutant qu'il méprisait et détestait tout mystère ou raffinement, et toute intrigue dans les procédés d'un prince ou d'un ministre d'État. Il ne pouvait comprendre ce que je voulais dire par lessecrets du cabinet. Il renfermait la science de gouverner dans les bornes les plus étroites, la réduisant au sens commun, à la raison de la justice, à la douceur, à la prompte décision des affaires civiles et criminelles, et d'autres semblables pratiques à la portée de tout le monde... une suite naïve de niaiseries qui ne méritent pas qu'on en parle. Enfin, il avança ce paradoxe étrange (il était chez lui, sur son trône, plus haut que la tour de Babel), que si, par une faveur nouvelle, un homme était assez habile, assezheureux pour augmenter de deux épis de blé ou d'un brin d'herbe la moisson prochaine, il aurait mérité beaucoup plus du genre humain, et rendrait un service plus essentiel à son pays, que toute la race de nos sublimes politiques.

La littérature, en ce pays, privé du grand art de la rhétorique, est assez peu honorée. On s'y contente de la morale, de l'histoire, de la poésie et des mathématiques; c'est bien peu, pour des gens qui savent, comme nous, la théologie et le droit civil, les coutumes, le droit canon. Mais le peu qu'ils savent, il faut convenir qu'ils le savent bien. Moralistes austères, historiens judicieux, mathématiciens exacts, poëtes excellents... Mais quoi! ils sont mauvais coiffeurs, mauvais danseurs et médiocres cuisiniers.

Ils ne sont pas même algébristes! Ils n'entendent rien aux entités métaphysiques, aux abstractions, aux catégories! Il me fut impossible absolument de les leur faire concevoir.

Dans ce pays, ignorant, ignoré, le croirez-vous, races futures? il n'est pas permis de dresser une loi en plus de mots qu'il n'y a de lettres dans leur alphabet, qui n'est composé que de vingt-deux lettres: il y a même très-peu de lois qui s'étendent jusque-là. Elles sont toutes exprimées dans les termes les plus simples; ces peuples ne sont ni assez vifs ni assez ingénieux pour y trouver plusieurs sens: c'est d'ailleurs un crime capital de chercher l'esprit des lois.

Ils possèdent de temps immémorial l'art de l'imprimerie, et l'on pense assez généralement qu'ils l'ont enseigné aux Chinois. Mais leurs bibliothèques ne sont pas volumineuses. La Bibliothèque Royale, qui est la plus nombreuse, est composé de mille volumes, rangés dans une galerie de douzecents pieds de longueur, où j'eus la liberté de lire à ma fantaisie. On posait le tome indiqué par moi sur la table, où j'étais porté. Je commençais par le haut de la page, et me promenais sur le livre même, à droite, à gauche, environ huit ou dix pas, selon la longueur des lignes, je reculais à mesure que j'avançais dans ma lecture. Et d'une page à l'autre ainsi, j'allais d'un pas ferme, et je tournais hardiment le feuillet à deux mains; il était aussi épais, aussi roide qu'un gros carton.

Leur style est clair, mâle et doux, peu imagé. Ils ignorent la redondance et la période éloquentes, et les synonymes, tout ce qui sert à l'enflure, à l'emphase, à l'inutile ornement du discours. Je parcourus plusieurs de leurs livres, surtout les livres d'histoire et de morale. Entre autres, je lus avec plaisir un vieux petit traité qui était dans la chambre de Glumdalclitch. Ce livre était intitulé:Traité de la faiblesse du genre humainet n'était estimé que des femmes et du menu peuple. Cependant je fus curieux de voir ce qu'un auteur de ce pays pouvait dire en pareil sujet. Vraiment, il démontrait tout au long combien l'homme est peu en état de se mettre à couvert des injures de l'air ou de la fureur des bêtes sauvages; combien il était surpassé par d'autres animaux en force, en vitesse, en prévoyance, en industrie. Il démontrait que la nature avait dégénéré dans ces derniers siècles, et qu'elle était incontestablement sur son déclin.

Il enseignait que les lois mêmes de la nature exigeaient que nous eussions été d'une taille plus grande et d'une complexion moins délicate. «Ah! disait-il, nos pères étaient des géants, comparés à nous autres! Nous avons donné le jourà des enfants qui n'ont déjà plus notre taille; ils auront des fils plus petits qu'eux-mêmes!»

Pauvre espèce! un rien la tue! Une tuile, une pierre, un coup de vent, un ruisseau à franchir! De ces raisonnements, l'auteur tirait plusieurs applications utiles à la conduite de la vie, et moi, je ne pouvais m'empêcher de faire des réflexions morales sur cette morale même, et sur le penchant universel des hommes à se plaindre incessamment de la nature, à exagérer ses défauts. Ces géants se trouvaient petits et faibles! Que sommes-nous donc, nous autres Européens? Ce même auteur disait que l'homme était un ver de terre, et sa petitesse un sujet d'humiliation éternelle. Hélas! que suis-je? (ainsi me disais-je) un atome, en comparaison de ces hommes qui se disent si petits et si peu de chose!

Dans ce même livre, on démontrait la vanité du titre d'Altesseet deGrandeur. On riait de laMajesté, et combien il était ridicule qu'un homme, au plus de cent cinquante pieds de hauteur, osât se dire: haut et puissant seigneur des X*** et autres lieux. Que penseraient les princes et les grands seigneurs de l'Europe, s'ils lisaient ce livre, eux qui, avec cinq pieds et quelques pouces, prétendent, sans façon, qu'on leur donne à tour de bras de l'Altesseet de laGrandesse? Pourquoi n'ont-ils pas exigé les titres deGrosseur, deLargeur, d'Épaisseur? Au moins auraient-ils pu inventer un terme général pour comprendre au besoin toutes les dimensions, et se faire appelerVotre Étendue! On me répondra peut-être que ces motsAltesseetGrandeurse rapportent à l'âme, et non au corps. Mais pourquoi ne pas prendre aussi des titres plus marqués et plus déterminés à un sens spirituel? Pourquoi pas, s'il vous plaît,Votre Sagesse!VotrePénétration! Votre Prévoyance! Votre Libéralité! Votre Bonté! Votre Bon Sens! Votre Bel Esprit?Ces belles et bonnes qualifications, bienséantes avec le véritable orgueil, eussent ajouté une ineffable aménité dans les rapports du prince et du sujet, dans les compliments du subalterne à son chef d'emploi, rien n'étant plus divertissant qu'un discours tout rempli de contre-vérités.

La médecine, la chirurgie et la pharmacie sont très-cultivées en ce pays-là. On me fit visiter un vaste édifice, assez semblable à l'arsenal de Greenwitch. C'était, bel et bien, une pharmacie! Et tant de boulets étaient... des pilules, et tant de canons étaient... des seringues! En comparaison, nos gros canons sont, en vérité, de petites coulevrines.

A l'égard de leur milice, on dit que l'armée du roi est composée de cent soixante-seize mille hommes de pied et trente-deux mille de cavalerie! Au fait, cette armée est composée de marchands et de laboureurs; ils ont pour les commander lespairset lesnobles, sans aucune paye ou récompense. Ils sont à la vérité assez parfaits dans leurs exercices, et la discipline est très-bonne; et quoi d'étonnant? Chaque laboureur est commandé par son propre seigneur, et chaque bourgeois par les principaux de sa propre ville, élus à la façon du conseil des Dix à Venise.

Je fus curieux de savoir pourquoi donc ce prince, dont les États sont inaccessibles, s'avisait de faire apprendre à son peuple la pratique de la discipline militaire. Et je l'appris bientôt par la tradition et par la lecture de leurs histoires. Voici la chose: pendant plusieurs siècles ils furent affligés de la maladie à laquelle tant d'autres gouvernements sont sujets, ces étranges maladies de la pairie et de la noblessequi se disputent pour le pouvoir; les maladies du peuple se disputant pour la liberté; les fréquents accès du roi, pris soudain de cette espèce de fièvre maligne, appelée: le pouvoir absolu. Ces ambitions, l'une à l'autre si contraires, quoique sagement tempérées par les lois du royaume, ont parfois allumé des passions et causé des guerres civiles dont la dernière fut heureusement terminée par l'aïeul du prince régnant. Souvent aussi ces luttes étranges pour la domination ont perdu le peuple en le dépravant, perdu la royauté en l'isolant, perdu les seigneurs en les déshonorant.

Émeutes, révolutions, régicides, confiscations, échafauds, prisons, exils, telle était ta menue monnaie, ô politique!

C'était à qui sèmerait le plus de ruines et verserait le plus de sang dans ces sentiers traversés par le char des révolutions!

Donc il fallut un contrepoids à ces misères, une balance où seraient balancées toutes ces forces diverses... On inventa la milice! La milice, en ce pays, est semblable aux armes de l'Angleterre... Des roses en peinture et des lions en action!

Et la milice aveugle et sourde... a remis tout en ordre, a tout sauvé.

Le roi et la reine font un voyage vers la frontière.—Comment Gulliver sort de ce pays, pour retourner en Angleterre.

J'avais toujours dans l'esprit que je recouvrerais quelque jour ma liberté. Par quel moyen? Je l'ignorais. Je comptais sur ma fortune et sur ma bonne étoile. Hélas! le vaisseau qui m'avait porté et qui avait échoué sur ces côtes était le premier navire européen qui eût approché de ces rocs formidables, les Acérauniens, et le roi avait donné des ordres très-précis, que si jamais il arrivait qu'un autre apparût, il fût envoyé, en toute hâte, avec tout l'équipage et les passagers, sur un tombereau, à Lorbrulgrud.

J'étais, il est vrai, traité d'une façon courtoise, et, favori de la reine, on m'appelait lesdélices de la cour. Mais cette faveur n'était guère bienséante avec la dignité de la nature humaine. Je ne pouvais d'ailleurs oublier tout à fait ces précieux gages que j'avais laissés chez moi. Enfin j'étais pris du vif désir de me retrouver parmi des peuples avec lesquels je me pusse entretenir d'égal à égal, et retrouver l'inappréciable liberté de me promener par les rues et par les champs, sansredouter d'être écrasé comme une grenouille, ou d'être le jouet d'un jeune chien. Ma délivrance arriva, grâce à Dieu, plus tôt que je ne m'y attendais, et d'une manière extraordinaire, ainsi que je vais le raconter avec toutes les circonstances de cet admirable événement.

Il y avait deux ans déjà que j'étais dans ce pays des fables. Au commencement de la troisième année, Glumdalclitch et moi étions à la suite du roi et de la reine, dans un voyage qu'ils faisaient vers la côte méridionale du royaume. On me portait à l'ordinaire dans ma maison de voyage, qui était un cabinet très-commode, à peu près large de douze pieds. On avait, par mon ordre, attaché le brancard à des cordons de soie aux quatre coins du haut de la boîte, afin que je sentisse moins les secousses un peu violentes du cheval sur lequel un domestique me portait devant lui. J'avais ordonné au menuisier de faire au toit de ma boîte une ouverture d'un pied carré; le vasistas s'ouvrait et se fermait à ma volonté.

Arrivés au terme de notre voyage, le roi voulut passer quelques jours à sa maison de plaisance, proche de Flanflasnic, ville située à dix-huit milles anglais du bord de la mer. Glumdalclitch et moi nous étions bien fatigués, moi d'un rhume, et ma bonne Glumdal... (par abréviation, car les noms mêmes n'en finissaient pas) avait une fièvre ardente et gardait le lit. Si près de l'Océan, quel Anglais résiste à la tentation de tâter de l'eau salée? Au fait, je fis semblant d'être un peu plus malade que je n'étais, et je voulus prendre l'air de la mer, avec un page, assez bon homme, à qui j'avais été confié quelquefois. Je n'oublierai jamais avec quelle répugnance Glumdalclitch y consentit, ni l'ordre qu'elle donna au page d'avoir soin de moi, ni les larmes qu'ellerépandit. Le page obéissant me porta dans ma boîte, à une demi-lieue du palais, vers les rochers, sur le rivage de la mer. Je le priai de me mettre à terre, et, levant le châssis d'une de mes fenêtres, je contemplai tout à mon aise le vaste Océan. Que mon âme était triste! Et quel tumulte, en ce moment, dans mon âme et dans mon cœur! «Mon ami, dis-je au page, un peu de sommeil me ferait tant de bien!» Il ferma la fenêtre, et bientôt je m'endormis. Tout ce que je puis conjecturer, c'est que, pendant que je dormais, ce page, oublieux des dangers que je pouvais courir, grimpa sur les rochers pour chercher des œufs d'oiseaux. Il était jeune, et folâtre aux jeux de son âge; et puis j'avais cessé d'être une nouveauté pour tout ce monde, et je n'étais plus guère qu'un embarras. Mais voici que soudain je me réveille en sursaut. O terreur! par une secousse violente donnée à ma boîte, je sentis qu'elle était portée en avant avec une vitesse prodigieuse. La première secousse m'avait presque jeté hors de mon brancard, mais le mouvement fut assez doux. Je criai de toute ma force... inutilement. Je regardai à travers ma fenêtre, et ne vis que des nuages. J'entendais un bruit formidable au-dessus de ma tête, assez semblable au battement de grandes ailes. Alors je commençai à comprendre le dangereux état où je me trouvais. Un aigle avait pris le cordon de ma boîte dans son bec, et sans doute il la laissera tomber sur quelque rocher, comme une tortue en sa carapace. Ils sont terribles, ces oiseaux de proie! Odorat, courage et sagacité, rien ne manque à ces tyrans des airs! Cette fois, j'étais perdu, bien perdu, et je remettais mon âme entre les mains de Dieu.

Bientôt, le bruit et le battement de ces grandes ailes augmentantbeaucoup, ma boîte allait agitée çà et là, comme une enseigne de boutique par un grand vent. J'entendis plusieurs coups violents qu'on donnait à l'aigle, et puis... je me sentis tomber perpendiculairement pendant plus d'une minute, avec une vitesse incroyable. Ma chute amena une secousse terrible, qui retentit plus haut, à mes oreilles, que notre cataracte de Niagara. Puis le silence et l'abandon des ténèbres! Et lentement ma carapace en bois se releva, et s'éleva si bien, que je voyais le jour par le haut de ma fenêtre.

Alors je reconnus que j'étais tombé dans la mer, et que ma boîte était flottante. Il n'y eut plus de doute, en ce moment, que l'aigle emportant mon humble logis avait été poursuivi de deux ou trois brigands de son espèce et contraint de lâcher sa proie. Il avait laissé l'empreinte ardente de ses terribles serres, sur l'enveloppe en fer de ma maison.

Ah! comme, en ces terreurs, je regrettai l'aide et l'appui de ma chère Glumdalclitch, dont cet accident m'avait tant éloigné! Au milieu de mes malheurs, je plaignais et regrettais ma chère petite maîtresse, et je pensais au chagrin qu'elle aurait de ma perte, au déplaisir de la reine. Je suis sûr qu'il y a très-peu de voyageurs qui se soient trouvés dans une situation aussi désespérée que celle où je me trouvais alors, attendant à chaque instant de voir ma boîte brisée, ou tout au moins renversée au premier coup de vent et submergée. Si un carreau de vitre se fût brisé dans la chute, c'en était fait de moi.

Ma fenêtre, heureusement, fut préservée par des fils de fer d'assez grosse dimension, destinés à me protéger contre les accidents du voyage... En peu d'instants, je vis l'eaupénétrer dans ma boîte par quelques petites fentes, que je bouchai de mon mieux. Hélas! je n'avais pas la force de lever le toit de ma maison; il résistait à tous mes efforts. Je me serais si bien assis sur mon toit, comme, au pont de sa frégate, un bon capitaine armé de son porte-voix!

Dans cette déplorable situation, j'entendis ou je crus entendre un bruit à côté de ma boîte, et bientôt après je commençai à m'imaginer qu'elle était tirée, et en quelque façon remorquée. En effet, l'onde amère atteignait ma fenêtre... en même temps qu'un secours inespéré m'arrivait... De l'une et de l'autre aventure j'avais peine à me rendre compte. A la fin, je montai sur mes chaises, et, m'approchant d'une fente qui s'était faite aux solives de ma maison flottante:A l'aide! au secours! Pitié pour moi!m'écriai-je en toutes les langues que je savais. Pour aider à ma plainte, j'attachai mon mouchoir à un bâton, et, le haussant par l'ouverture, je l'agitai plusieurs fois, afin que, si quelque barque était proche, les matelots fussent avertis qu'il y avait un malheureux mortel renfermé dans cet appareil.

Que mon appel fût entendu, que mon signal fût aperçu, c'était un doute. En revanche, il m'apparut évidemment que ma boîte était tirée en avant. Au bout d'une heure, je sentis qu'elle heurtait quelque chose de très-dur. Je craignis d'abord que ce fût un rocher, et j'en fus très-alarmé. J'entendis alors distinctement du bruit sur le toit de l'arche, un bruit de cordages, et pour le coup je me trouvai haussé peu à peu, au moins de trois pieds plus haut que je n'étais auparavant; sur quoi je levai encore mon bâton et mon mouchoir, criant: A l'aide! au secours! à m'enrouer. A mes cris répondirentde grandes acclamations qui me donnèrent des transports de joie. En même temps j'entendis marcher sur mon toit, et quelqu'un appelant par l'ouverture:Y a-t-il quelqu'un là-dedans?je répondis: «Hélas, oui!Je suis un pauvre Anglais réduit par la fortune à la plus grande calamité qu'aucune créature ait jamais soufferte; au nom de Dieu, délivrez-moi de ce cachot.» La voix me répondit: «Rassurez-vous, vous n'avez rien à craindre, votre boîte est attachée au vaisseau, et le charpentier va venir pour faire un trou dans le toit, et vous tirer dehors.» Je répondis que cela demanderait trop de temps; qu'il suffisait que quelqu'un de l'équipage mît son doigt dans le cordon, afin d'emporter la boîte hors de la mer dans le navire, et dans la chambre du capitaine. Quelques-uns d'entre eux, m'entendant parler ainsi, pensèrent que j'étais un pauvre insensé; d'autres en rirent de tout leur cœur. Je ne pensais pas que j'étais redevenu un vulgaire citoyen parmi des hommes de ma taille et de ma force. En peu d'instants, le charpentier, poussé par la curiosité non moins que par la sympathie, eut vite fait un trou au sommet de ma boîte, et me présenta une petite échelle, sur laquelle je montai. Or c'était tout ce que je pouvais faire, à bout que j'étais de mes forces, en touchant ce navirehospitalier.

Les matelots, le capitaine, et même le subrécargue, un esprit fort, ne revenaient pas de leur surprise, et me firent mille questions auxquelles je ne savais que répondre. En ce moment (tant l'habitude est une seconde nature), il me semblait que j'étais tombé au milieu de pygmées, mes yeux étant accoutumés aux objets monstrueux que je venais de quitter. Mais le capitaine, M. Thomas Wiletcks, honnête homme, homme d'honneur, originaire du Shropshire, remarquantque j'étais près de me trouver mal, me fit entrer dans sa chambre; il me donna un cordial et me fit coucher sur son lit, me conseillant de prendre quelques heures de repos, dont j'avais grand besoin. Avant que je m'endormisse, je lui fis entendre que j'avais des meubles précieux dans ma boîte, un brancard superbe, un lit de campagne, une table, une armoire; que ma chambre était tapissée, ou, pour mieux dire, matelassée d'étoffes de soie et de coton; que, s'il voulait ordonner à quelqu'un de son équipage d'apporter ma maison dans sa cabine, je lui montrerais mes meubles. Le capitaine, entendant ces absurdités, jugea que j'étais fou. Toutefois, pour me complaire, il promit que l'on ferait ce que je souhaitais, et, montant sur le tillac, il envoya, en effet, quelques-uns de ses gens pour visiter cette étrange épave.

Je dormis quelques heures d'un sommeil troublé par l'idée du pays que j'avais quitté et du péril que j'avais couru. A mon réveil, je me retrouvai calme et reposé. Il était huit heures du soir, le capitaine ordonna qu'on me servît à souper, et me régala avec beaucoup d'honnêteté, remarquant néanmoins que j'avais les yeux égarés. Quand on nous eut laissés seuls, il me pria de lui faire un récit abrégé de mes voyages, et de lui apprendre par quel accident j'avais été abandonné au gré des flots, dans cette arche de Noé. «Il pouvait être midi et quelques minutes, me dit-il, et nous allions bon vent, quand j'aperçus au bout de ma lunette une espèce d'embarcation qui semblait venir à nous. Bon, me dis-je, elle aura peut-être à nous vendre une ou deux caisses de biscuit; et je fais stopper... A la fin, j'ai bien reconnu que la chaloupe était une espèce de citadelle flottante, et j'ai envoyé, non sanspeine, mes matelots, afin de la prendre à la remorque. Ils ont eu peur, ils ont poussé de grands cris... et je suis venu à leur aide.»

Voilà comme, après avoir ramé autour de la grande caisse et en avoir fait le tour plusieurs fois, il avait remarqué ma fenêtre; alors il avait commandé d'approcher de ce côté-là, puis, attachant un câble à l'une des gâches de la fenêtre, il avait vu mon bâton et mon mouchoir hors de l'ouverture. «Hâtons-nous, dit-il à ses gens, un homme est là-dedans, qui nous appelle et nous implore!—Et, repris-je, a-t-il échappé à votre observation que des oiseaux prodigieux volaient dans les airs, juste au moment où vous m'avez découvert?» A quoi il répondit que, tout à l'heure, interpellant ses matelots au sujet de ces oiseaux prodigieux, un d'entre eux lui avait dit qu'il avait observé trois aigles volant vers le nord; mais il n'avait point remarqué qu'ils fussent plus gros qu'à l'ordinaire, ce qu'il faut imputer, sans doute, à la grande hauteur où ils se trouvaient; et aussi ne put-il deviner pourquoi je faisais cette question. Après quoi je demandai au capitaine de combien il croyait que nous fussions éloignés de terre... Il répondit que par le meilleur calcul qu'il eût pu faire, nous en étions éloignés de cent lieues. Je l'assurai qu'il s'était certainement trompé de la moitié, parce que je n'avais pas quitté le pays d'où je venais plus de deux heures avant que je tombasse dans la mer. Sur quoi il en revint à son idée fixe, que mon cerveau était troublé, et me conseilla de me remettre au lit, dans la cabine qu'il avait fait préparer pour moi. Je l'assurai que j'étais bien rafraîchi de son bon repas et de sa gracieuse compagnie, et que j'avais l'usage de mes sens et de ma raison aussi parfaitementqu'homme du monde. «Là, voyons, me dit-il, ayez confiance, et dites-moi si, par malheur, votre conscience est bourrelée de quelque horrible crime, pour lequel vous auriez été, par l'ordre exprès de quelque prince, claquemuré dans cette caisse, comme autrefois les criminels, en certains pays, étaient abandonnés à la merci des flots, dans un vaisseau sans voiles et sans vivres? Allons, un peu de franchise! et, nonobstant le mauvais présage et le chagrin d'avoir souillé ma goëlette de la présence d'un scélérat, comme, après tout, la misère est sacrée, eh bien, je vous jure ici, sur ma parole d'honneur, de vous mettre à terre au premier port où nous arriverons.» Il ajouta que ses soupçons s'étaient augmentés par les discours absurdes que j'avais tenus d'abord aux matelots, ensuite à lui-même, en leur proposant de hisser sur le tillac toute une maison. Mon attitude effarée, et mes grands yeux étonnés, avaient confirmé le bon capitaine dans la mauvaise opinion qu'il avait de moi. Étais-je un criminel? étais-je un insensé? J'étais l'un ou l'autre, assurément.

Je le priai d'avoir la patience d'entendre le récit de mon histoire, et je lui fis un récit très-fidèle de mes étranges aventures, depuis mon funeste départ de l'Angleterre jusqu'au moment où il m'avait découvert. Et, comme la vérité s'ouvre un passage dans les esprits raisonnables, cet honnête gentilhomme (il avait un très-bon sens et n'était pas tout à fait dépourvu de lettres) fut satisfait de ma sincérité. D'ailleurs, pour confirmer tout ce que j'avais dit, je le priai de donner l'ordre de m'apporter l'armoire dont j'avais la clef; je l'ouvris en sa présence, et lui fis voir toutes les choses curieuses, travaillées dans le pays même d'où j'avais été tiré par un miracle... Il y avait, entre autres merveilles, le peigneque j'avais formé des poils de la barbe du roi, et l'autre peigne, hardiment taillé par moi, dans une élégante et transparente rognure de l'ongle du pouce de Sa Majesté. Il y avait un paquet d'aiguilles et d'épingles longues d'un pied et demi; la bague d'or que la reine m'avait donnée, et d'une façon très-obligeante, l'ôtant de son petit doigt et me la mettant au cou comme un collier. Je priai le capitaine de vouloir bien accepter cette bague en reconnaissance de ses honnêtetés, ce qu'il refusa absolument. Enfin, je le priai de considérer l'inexpressibleque je portais alors, qui était faite de peau de souris.

Le capitaine, édifié complétement sur tout ce que je lui racontais, me dit qu'il espérait fort qu'après notre retour en Angleterre je voudrais bien écrire la relation de mes voyages, servitude et délivrance, et la donner au public. «Mais, capitaine, y pensez-vous? L'Angleterre, en ce moment, est débordée par les livres de voyages: mes aventures passeront pour un roman et pour une fiction ridicules; ma relation ne contiendra que des descriptions de plantes et d'animaux extraordinaires, de lois, de mœurs et d'usages bizarres; je prendrai rang (tout au plus) parmi les faiseurs devoyages imaginaires, les faiseurs de romans, les bouffons dont on se moque et qu'on désigne en disant:Voyez les menteurs!Non, non, mon maître, à quoi bon parler pour ne pas être écouté, écrire pour ne pas être lu? Pourquoi donc m'exposer à l'immédiate application du proverbe:A beau mentir qui vient de loin?»

Je lui dis cela en criantcomme un sourd. Sur quoi il me demanda si, des pays que je quittais, la reine était sourde et le roi était sourd.

A quoi je répondis en baissant le ton: «Mon Dieu, capitaine, c'est pure habitude. Il y a deux ans que je crie, et que j'ai cessé de parler. Mon oreille est aussi empêchée en ce moment que ma voix: il me semble que chacun me parle à l'oreille. Aux pays d'où je viens, j'étais un homme appelant dans la rue un autre homme huché sur un clocher.» Je lui dis que j'avais remarqué autre chose: en entrant dans son navire, et les matelots se tenant autour de moi rangés, ils me paraissaient des êtres infimes. «Oui, capitaine, il faut que je m'habitue et me déshabitue. A cette heure, je ne sais plus entendre et parler; je ne me reconnais plus si je me regarde, tout m'étonne et me blesse. J'élève la voix, j'étends les mains, je fais des enjambées à passer par-dessus le bord, et je me coupe avec mon couteau.

—Ma foi, mon cher passager, reprit le bon capitaine, à qui si bien se confesse, accordons miséricorde. Et, s'il vous plaît, commencez par nous pardonner nos petites bouchées, nos petits pains, nos petites assiettes, nos petits plats, nos petits poulets, notre petit bateau. Vous quittez le royaume des géants, vous en avez encore le fumet. Quelle pitié que ce petit globe, au milieu de ce petit Océan, sous ce misérable petit soleil!»

Il riait, je ris de bon cœur! j'étais encore uniquement possédé des colosses avec lesquels j'avais vécu. Quel homme, ici-bas, ne s'oublie, aussitôt qu'il se trouve mêlé à quelque illustre compagnie? Une fréquentation de vingt-quatre heures à la cour du premier roi venu, voilà notre homme, juché sur ses ergots, qui se dit à lui-même: «Comte (ou baron), je te salue!...» Et de rire! Et le bon capitaine, faisant allusion au vieux proverbe anglais: «En tout cas, dit-il, monsieurle géant, vous avezplus grands yeux que grand ventre, et si vous ouvrez une grande bouche, encore y jetez-vous de petits morceaux.» Il ajouta qu'il aurait volontiers donné de sa petite poche cent livres sterling pour le plaisir de voir ma caisse au bec de l'aigle, et retomber d'une si grande hauteur dans la mer, beau spectacle et digne en effet d'être transmis aux siècles futurs.

Le capitaine, en revenant du Tonquin, faisait route vers l'Angleterre; il avait été poussé vers le nord-est, à quarante-quatre degrés de latitude, à cent quarante-trois de longitude... Un vent hors de saison s'élevant deux jours après que je fus à son bord, nous fûmes poussés au nord plusieurs jours de suite; et, côtoyant la Nouvelle-Hollande, nous fîmes route vers l'ouest-nord-ouest, et depuis au sud-ouest jusqu'à ce qu'enfin nous eussions doublé le cap de Bonne-Espérance. Ainsi, notre voyage fut un voyage heureux, j'en ferai grâce au lecteur. Le capitaine mouilla à un ou deux ports, et envoya sa chaloupe y chercher des vivres et faire de l'eau; pour moi, je ne sortis point du vaisseau que nous ne fussions arrivés aux Dunes. Ce fut, je crois, si sa mémoire est fidèle, un samedi, le 3 juin 1706, environ neuf mois après ma délivrance. En quittant ma goëlette, je proposai au bon capitaine de laisser mes meubles en nantissement de mon passage... il protesta qu'il ne voulait rien recevoir. Sur quoi nous prîmes congé l'un de l'autre, avec de grandes amitiés des deux parts, lui me promettant de me venir voir à Redriff. Je louai cheval et guide pour un écu, que me prêta le capitaine.

Pendant le cours de ce voyage, en remarquant la petitesse des maisons, des arbres, du bétail et du peuple, je me croyaisencore à Lilliput. J'avais peur de fouler à mes pieds les voyageurs que je rencontrais, et je criai souvent pour les faire reculer du chemin; peu s'en fallut qu'une ou deux fois mon impertinence ne me coûtât cher.

Voilà donc ma maison! La revoici! Sous son humble toit est renfermé tout ce que j'aime: mes enfants, ma femme et mes chers souvenirs! A la fin, me voilà délivré de ces créatures et de ces choses hors de proportion avec l'espèce humaine! O bonheur! je vais presser sur mon cœur des créatures à mon image! C'est donc vrai! Des mains me seront tendues, que je tiendrai dans ma main, des regards comprendront mes regards, des larmes répondront à mes larmes! Je retrouve à la fois mon Dieu, mon roi, mon foyer domestique et les douces fleurs de mon jardin. Je suis un homme au milieu des hommes. Poëmes, chansons, festins, plaisirs, murmures, fêtes ineffables de la tendresse conjugale, enchantements de la sympathie avec les plantes, avec les étoiles, avec l'oiseau, avec mon chien de garde, avec le pauvre aussi, qui me salue et me tend une main que je puis remplir... Telle était l'extase, et telles étaient les fêtes du retour!

Pourtant, retrouvant ma douce et chère maison, j'eus de la peine à reconnaître mon toit domestique; ouvrant la porte, je me baissai pour entrer, de crainte de me briser la tête au guichet. Ma femme accourut pour m'embrasser; mais je me courbai plus bas que ses genoux, songeant qu'elle ne pourrait atteindre à mes lèvres. Ma fille, à mes genoux, demandait ma bénédiction; je ne pus la distinguer que lorsqu'elle fut levée, ayant été depuis si longtemps accoutumé à me tenir debout, avec ma tête et mes yeuxlevés en l'air. Je regardai mes serviteurs, mes amis, comme s'ils avaient été des pygmées et que je fusse un géant.

Ainsi, dans mes grandeurs, j'avais misérablement perdu mes plus chères habitudes. J'étais devenu un véritableMicromégas, trop petit pour ceux-ci, trop grand pour ceux-là! Mais bientôt je revins à ma simplicité première; et, modeste et content, je finis par trouver que moi et mes semblables nous avions la taille véritable des créatures intelligentes: cinq pieds et quelques pouces, la taille de Newton, la taille de Cromwell et du prince Noir; cinq pieds, la taille de la reine Élisabeth et de la duchesse de Portsmouth.

Et comme aux premiers jours de ma chère délivrance, insolent que j'étais, je dédaignais toute chose, en ce moment de simplicité, de bonhomie et de vérité avec moi-même, humble et rentré dans mon bon sens, j'aimais, j'admirais, je reconnaissais ma joyeuse Angleterre!—un lac d'argent plein de cygnes qui chantent! Et ma femme à mon bras, ma fillette à ma main, les arbres à mon front, le gazon à mes pieds, je rendais grâce au Ciel de tous ces biens à ma portée qui m'étaient rendus; et je jurais de ne plus les quitter.

Un Dieu jaloux, un destin funeste, ont emporté mes serments avec les serments de Godolphin, le premier ministre, et de Son Altesse sérénissime le duc de Marlborough.

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Gulliver entreprend un troisième voyage.—Il tombe aux mains des pirates. Méchanceté d'un Hollandais.—Arrivée à Laputa.

«Qui a bu boira!» J'étais fou de voyages, et le repos me semblait un supplice. Il n'y avait guère que deux ans que j'étais chez moi, lorsqu'un certain capitaine Guillaume Robinson, de la province de Cornouailles (il montait laBonne-Espérance, navire de trois cents tonneaux), vint me trouver. J'avais été le chirurgien d'un autre bâtiment dont il était capitaine, dans un voyage au Levant; il m'avait toujours bien traité. Le capitaine ayant appris mon arrivée, me rendit une visite; il me marqua la joie qu'il avait de me trouver en bonne santé, me demanda si je m'étais fixé pour toujours; enfin il m'apprit qu'il méditait un voyage aux Indes orientales et qu'il comptait partir dans deux mois. Il me fit comprendre en même temps que je lui ferais plaisir d'être encore une fois son chirurgien et que j'aurais un aide avec moi. Ajoutez qu'il me promettait double paie (ayant éprouvé que la connaissance que j'avais de la mer était au moins égale àla sienne), et il s'engageait à se comporter à mon égard comme avec un capitaine en second.

Que vous dirai-je? il me dit tant de choses obligeantes et me parut un si honnête homme, que je me laissai gagner. La seule difficulté que je prévoyais était d'obtenir le consentement de ma femme... et pourtant elle me laissa partir, sans trop de résistance! Un mari qui s'ennuie à la maison, la ménagère n'y tient guère, et puis ma femme avait cure des avantages que ses enfants en pourraient retirer.

Nous mîmes à la voile le 5 août 1706, pour arriver au fort Saint-Georges le 1eravril 1707, où nous restâmes trois semaines à rafraîchir notre équipage, dont la plus grande partie était malade. De là nous fîmes voile pour Tonquin, où notre capitaine résolut de s'arrêter quelque temps, la plus grande partie des marchandises qu'il voulait acheter ne pouvant lui être livrées avant plusieurs mois. Pour se dédommager de ce retard, cet homme entreprenant acheta une barque chargée de différentes sortes de marchandises, dont les Tonquinois font commerce avec les îles voisines; il mit sur ce petit navire quarante hommes (il y en avait trois du pays), il m'en fit capitaine, avec plein pouvoir pour tout le temps qu'il passerait au Tonquin.

Il n'y avait pas trois jours que nous tenions la mer, soudain par une grande tempête et sur une mer violente nous fûmes poussés pendant cinq jours vers le nord-est. Au dernier jour le temps devint peut-être un peu plus calme, mais le vent d'ouest soufflait encore. Lorsque enfin le flot tomba, deux pirates nous donnèrent la chasse, il fallut nous rendre, il n'y eut pas moyen de mieux faire. Eh! le moyen de nous défendre et de manœuvrer sur cette lourde machine, semblableau vaisseau de l'État, lorsqu'il est conduit par milord Suderland?

Les deux pirates grimpèrent à l'abordage et s'emparèrent du navire à la tête de leurs gens; mais nous trouvant tous couchés sur le ventre et sans défense, ils se contentèrent de nous lier et de nous bien garder, puis ils se mirent à visiter la barque à leur bel aise.

Je remarquai parmi ces écumeurs de mer un Hollandais qui paraissait avoir quelque autorité. Il connut à nos manières que nous étions Anglais, et nous parlant en sa langue, il nous dit qu'on allait nous lier dos à dos et nous jeter à la mer. Comme je parlais hollandais assez bien, je lui déclarai qui nous étions, et le conjurai, en considération du nom commun de chrétiens, et de chrétiens réformés, de voisins, d'alliés, d'intercéder pour nous auprès du capitaine. Mes paroles ne firent que l'irriter. Il redoubla ses menaces, et s'étant tourné vers ses compagnons, il leur parla en langue japonaise, répétant souvent le nom dechristianos.

Le plus gros de ces bateaux pirates était commandé par un capitaine japonais qui parlait un peu le hollandais. Il vint à moi; après diverses questions, auxquelles je répondis, il m'assura qu'on ne nous ôterait point la vie. A cette assurance, je répondis par une très-profonde révérence, et, me tournant vers le Hollandais, je lui dis que j'étais fâché de trouver plus d'humanité dans un idolâtre que dans un chrétien. Mais j'eus bientôt lieu de me repentir de ces paroles inconsidérées: ce misérable ayant en vain tenté de persuader aux deux capitaines de me jeter dans la mer (ce qu'on ne lui accorda pas, le pirate étant lié par sa parole), il obtint que je serais plus rigoureusement traité que si l'on m'eût fait mourir. Cesbandits, après avoir partagé mes gens dans les deux vaisseaux et dans la barque, résolurent de m'abandonner à mon sort dans un petit canot, avec des avirons, une voile, et des provisions pour quatre jours. Le capitaine japonais les augmenta du double, et tira de ses propres vivres cette charitable augmentation; il poussa la condescendance jusqu'à me laisser le contenu de toutes mes poches. Ainsi lesté, je descendis dans mon canot, pendant que mon féroce Hollandais m'accablait de toutes les injures et imprécations que son langage et son mauvais cœur lui pouvaient fournir.

Environ une heure avant que nous eussions vu les deux pirates, j'avais pris la hauteur au sextant; j'avais trouvé que nous étions à quarante-six degrés de latitude, à cent quatre-vingt-trois de longitude. Lorsque je fus un peu éloigné, je découvris avec une lunette différentes îles au sud-ouest. Alors, le vent étant bon, je haussai ma voile, dans le dessein d'aborder à la plus prochaine de ces îles. Il me fallut trois grandes heures pour cet abordage. Hélas! cette île était une roche, où je trouvai beaucoup d'œufs d'oiseaux. «C'est toujours cela,» me dis-je, et, grâce à mon briquet, je fis cuire à un petit feu de bruyères et de genêts tous les œufs que je pus ramasser. Ma provision tout ensemble augmentée et ménagée, et bien repu, je passai la nuit sur une roche, étendu sur un lit de bruyères et de joncs marins.

Le jour suivant, je ramai vers une autre île, et de celle-ci à celle-là, j'en visitai quatre, en quatre jours... Le cinquième jour, j'atteignis la dernière île que j'avais découverte; elle était au sud-sud-ouest de la première.


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