CHAPITRE II

Gavarni del.Ed. Willmann sc.Imp. Lemercier et CeParis»très étonné de ce phénomène, je m'armai de mon télescope.

Gavarni del.Ed. Willmann sc.Imp. Lemercier et CeParis»très étonné de ce phénomène, je m'armai de mon télescope.

Cette dernière île était plus éloignée que je ne croyais, et je n'y pus arriver qu'en cinq heures. J'en fis presque tout letour avant de trouver un abordage, et je pris terre à une petite baie une fois plus large que mon canot. Je trouvai que l'île entière était un rocher, orné de quelques espaces où croissaient du gazon et des herbes. Ma prudence eut bientôt retiré mon lard et mon biscuit du canot; et, quand j'eus dîné, j'enfouis le reste de mes provisions dans un des caveaux que la mer avait creusés dans le rocher. Je ramassai des œufs; j'arrachai des joncs marins, afin de les allumer le lendemain, pour le déjeuner. Je passai toute la nuit dans la cave aux provisions; mon lit était d'herbes sèches. Je dormis peu, mon inquiétude l'emportant sur ma fatigue. Au fait, je considérais comme impossible de ne pas mourir dans un lieu si misérable, et je me trouvai si abattu de ces réflexions, que je n'eus pas le courage de me lever. J'hésitais encore à sortir de mon trou qu'il faisait déjà grand jour. Le temps était beau, et le soleil ardent. Mon visage était tout brûlé de ses rayons.

Mais tout à coup le temps s'obscurcit d'une manière pourtant très-différente de ce qui arrive par l'interposition d'un nuage. Un regard me suffit pour m'expliquer ce phénomène... Un grand corps opaque et mobile, allant ça et là, s'interposait entre moi et le soleil. Ce corps suspendu, qui me paraissait à deux milles de hauteur, me cacha l'astre environ six minutes: l'obscurité m'empêcha de le bien voir. Mais, à mesure qu'il approchait de l'endroit où j'étais, il me parut être une substance solide, à base plate, unie et luisante par la réverbération de la mer. Je m'arrêtai sur une hauteur à deux cents pas du rivage, et je vis ce même corps descendre et s'approcher de moi, à un mille de distance, ou peu s'en faut. Très-étonné de ce phénomène, je m'armai de mon télescope, et jedécouvris sur ces hauteurs tout un peuple de personnes en mouvement, qui me regardaient et se regardaient les unes les autres.

L'amour naturel de la vie, à cet aspect, me fit éprouver ce sentiment, plein de joie et d'espérance, que cette aventure pourrait m'aider à me tirer de l'abîme où j'étais. En même temps le lecteur ne saurait s'imaginer mon étonnement de voir une espèce d'île en l'air, habitée par des hommes habiles à la hausser, à l'abaisser et à la faire avancer à leur gré; mais, sans tant disserter un pareil phénomène, je me contentai d'observer de quel côté l'île irait obéissante au gouvernail. Elle hésita plus d'une heure; à la fin elle se rapprocha, et très-distinctement je découvris plusieurs grandes terrasses, et des escaliers, d'intervalle en intervalle, qui communiquaient les uns aux autres. Sur la terrasse la plus rapprochée on voyait des oisifs qui pêchaient des oiseaux à la ligne, et d'autres qui les regardaient. Je leur fis signe avec mon chapeau en criant de toutes mes forces; je vis une grande foule amassée à mes cris (comme autrefois quand je parlais au roi des géants) au pied de l'escalier, et je compris à leur attitude, à leurs gestes, qu'ils m'avaient remarqué. En même temps cinq ou six hommes allaient avec empressement au sommet de l'île, envoyés sans doute à quelques personnages considérables dont ils prendraient les ordres sur ce qu'on devait faire en cette occasion.

La foule des insulaires augmenta; en moins d'une demi-heure, l'île à ce point se rapprocha, qu'il n'y avait plus que cent pas de distance entre elle et moi. Et moi, priant et suppliant par toutes les invocations que je pouvais inventer, je demandais assistance à ces insulaires aériens. Mais je nereçus point de réponse! A en juger par la broderie absurde et la richesse inutile de leurs habits chargés de plaques et couverts de cordons de toutes couleurs, ces gens qui m'entendaient sans daigner me répondre étaient des personnages considérables et de la plus haute distinction.

A la fin, l'un d'eux, plus jeune... et moins décoré que ses camarades, me fit entendre un langage clair, poli et très-doux, dont le son approchait de l'italien; ce fut aussi en italien que je répondis, m'imaginant que le son et l'accent de ce doux langage en douces voyelles seraient plus agréables à leurs oreilles délicates...

O bonheur! certes, je n'avais pas deviné, moi chétif, la grammaire et le dictionnaire de ce peuple étrange, et pourtant, après la première hésitation, ce gouvernement sur les hauteurs, je puis le dire, avait compris ma pensée! On me fit signe de descendre et d'aller vers le rivage; et l'île volantealors s'étant abaissée à un degré convenable, il me fut jeté, de la terrasse, une chaîne avec un petit siége qui y était attaché, sur lequel m'étant assis, je fus enlevé en un clin d'œil: telle une poulie obéissante enlève un canot et se remet à sa place accoutumée.

Caractère des Laputiens.—Leurs savants, leur roi et sa cour.—Réception faite à Gulliver.—Les craintes et les inquiétudes des habitants.—Caractère des femmes laputiennes.

Une fois sur le tillac, je me vis entouré d'une foule de peuple qui me regardait avec admiration, et je les regardai de même, n'ayant encore jamais vu race de mortels si singulière dans sa figure, ses habits, sa façon de vivre. Ils penchaient la tête à droite, ils la penchaient à gauche alternativement. L'œil gauche, ils le tenaient baissé, l'œil droit se perdait dans le haut. Leurs habits bigarrés des figures du soleil, de la lune et des étoiles, étaient parsemés de violons, de flûtes, de harpes, de trompettes, de guitares, de luths et de plusieurs instruments inconnus aux musiciens de l'Europe. Autour d'eux s'empressaient plusieurs domestiques armés de vessies au bout d'un bâton, dans lesquelles il y avait une certaine quantité de petits pois et de petits cailloux. Ils frappaient de temps en temps avec ces vessies, tantôt la bouche et tantôt les oreilles de ceux dont ils étaient proches, et tout d'abord je n'en devinai pas la raison. L'esprit de ce peuple était sidistrait et plongé dans la méditation, que ces citoyens de l'air, toujours bayant aux corneilles, ne pouvaient ni parler ni être attentifs à ce qu'on leur disait sans être avertis de ces vessies bruyantes dont on les frappait à la bouche, aux oreilles, pour les prévenir qu'ils eussent à écouter, à répondre. Il n'était pas dans l'île entière un personnage important qui n'entretînt, à grands frais, un pareilmoniteur. «Saluez celui-ci!—Tendez la main à celui-là!—Prenez garde à cet autre!—Avant peu vous aurez besoin de tel suffrage, allez au-devant de ce gros bonnet qui passe en rêvant!» Bref, sans lemoniteur, pas un de ces distraits n'arriverait au moindre emploi de leur île. Et que dis-je? à chaque pas notre homme irait trébuchant, ses profondes rêveries l'auraient bientôt mis en danger de tomber dans quelque abîme, ou de se heurter la tête contre un poteau, de pousser les passants dans la rue, ou d'être jeté dans le ruisseau.

Cette explication était très-utile, afin de ne pas laisser le lecteur dans la même perplexité que me faisaient éprouver les étranges actions de ces gens, qui, oubliant plusieurs fois ce qu'ils faisaient, me laissèrent là jusqu'à ce que leur mémoire fût réveillée par les frappeurs.

On me fit monter au sommet de l'île; on me fit entrer dans le palais du roi; je vis Sa Majesté sur un trône environné de personnes de la première distinction. Devant le trône une grande table était couverte de globes, sphères, instruments de mathématiques de toute espèce. Le roi ne prit point garde à moi lorsque j'entrai, bien que la foule qui m'accompagnait fît un très-grand bruit. Sa Majesté était tout appliquée à résoudre un problème, et nous fûmes, sous ses yeux, une heure entière à attendre que le roi eût fini soncalcul. Il avait auprès de lui deux pages, qui tenaient des vessies monitoires à la main. L'un, sitôt que Sa Majesté eut cessé de travailler, le frappa à la bouche, et l'autre à l'oreille droite. Le roi parut alors se réveiller en sursaut, et, jetant les yeux sur moi et sur les gens qui m'entouraient, il se rappela enfin ce qu'on lui avait dit de mon arrivée, il n'y avait pas plus de deux heures. Averti de ma présence, il daigna m'adresser quelques paroles; aussitôt un jeune homme armé d'une vessie s'approcha de moi et m'en donna sur l'oreille droite. Mais je fis signe que c'était inutile, et le roi et la cour eurent soudain une haute idée de mon intelligence. Le roi, content d'un interlocuteur si éveillé, me fit diverses questions auxquelles je répondis sans que nous nous entendissions l'un l'autre. On me conduisit, bientôt après, dans un appartement où l'on me servit à dîner. Quatre personnes de distinction me firent l'honneur de se mettre à table avec moi: on servit à deux services, chacun de trois plats. Le premier service était composé d'une épaule de mouton coupée entriangle équilatéral, d'une pièce de bœuf sous la forme d'unrhomboïde, et d'un boudincycloïde. Le second service amena deux canards en forme de violons, des saucisses et des andouilles semblables à des flûtes et hautbois, un foie de veau-harpe, et des pains-cônes,cylindres parallélogrammes.

Pendant que nous étions à table, je me hasardai à demander le nom de plusieurs choses dans la langue du pays, et mes nobles convives, grâce à l'assistance de leurs frappeurs, se firent un plaisir de me répondre, espérant exciter mon admiration pour leurs talents extraordinaires, si je pouvais un jour converser avec eux. Bientôt je fus assez savant pour demander du pain, du vin et tout ce qui m'était nécessaire.

Après le dîner, un homme vint à moi de la part du roi, avec plume, encre et papier, et me fit entendre qu'il avait ordre de m'apprendre la langue du pays. Je fus avec lui environ quatre heures, pendant lesquelles j'écrivis sur deux colonnes un grand nombre de mots, avec la traduction interlinéaire: il m'apprit aussi plusieurs phrases courtes, dont il me fit connaître le sens, en faisant devant moi ce qu'elles signifiaient. Mon maître, ensuite, me montra, dans un de ses livres, la figure du soleil et de la lune, des étoiles, du zodiaque, tropiques et cercles polaires, en me disant le nom de la mécanique céleste. Il y avait dans son alphabet toute sorte d'instruments de musique, avec les termes de cet art, convenables à chaque instrument. Quand il eut fini sa leçon, je composai en mon particulier un très-joli petit dictionnaire de tous les mots que j'avais appris; en peu de jours, grâce à mon heureuse mémoire, et peut-être à la logique, à la clarté de cet idiome illustre, je sus passablement la langue laputienne.

Les personnes chargées par le roi de pourvoir à tous mes besoins ayant remarqué le mauvais état de mes vêtements, un tailleur laputien (le tailleur des laquais et des courtisans de Sa Majesté) vint le lendemain, me prendre mesure d'un habit. Messieurs les tailleurs de ce pays exercent leur métier autrement qu'en Europe. Celui-ci prit d'abord la hauteur de mon corps avec un quart de cercle; avec la règle et le compas il mesura ma taille, et prit la proportion de tous mes membres; il fit ensuite son calcul sur le papier; et, au bout de six jours, il m'apporta... un habit très-mal fait. Il m'en fit grande excuse, en me disant qu'il avait eu le malheur de se tromper dans ses calculs.

Étant légèrement indisposé et manquant d'habits, je fus plusieurs jours sans paraître en public. Je mis ce temps à profit, et j'augmentai beaucoup mon dictionnaire; aussi, la première fois que je parus à la cour, je compris plusieurs choses que le roi me dit, et je pus lui répondre tant bien que mal.

Sa Majesté ordonna, ce jour-là, qu'on fît avancer son île vers Lagado, qui est la capitale de son royaume de terre ferme; on devait s'arrêter, chemin faisant, à certaines villes, à plusieurs villages, pour recevoir les requêtes des fidèles sujets de Sa Majesté. On jetait plusieurs ficelles chargées de petits plombs, le peuple attachait ses placets aux ficelles, on les tirait ensuite comme autant de cerfs-volants.

La connaissance que j'avais des mathématiques m'aida beaucoup à comprendre leur façon de parler et leurs métaphores, tirées, pour la plupart, des mathématiques et de la musique; car je suis aussi quelque peu musicien. Toutes leurs idées[3]n'étaient qu'en lignes et en figures; même leur galanterie est toute géométrique. «Ah! disent-ils, que cette fille est belle et charmante! Avez-vous jamais vu un parallélogramme égal, ou seulement comparable aux blancsparallélogrammesde ces trente-deux dents si parfaites? Quel beaudemi-cerclea jamais valu ce sourcil obéissant à l'ellipsede ces deux yeux?»

Ainsi du reste. Etsinus,tangente,ligne droite,ligne courbe,cône,cylindre,ovale,parabole,diamètre,rayon,centreetpoint, sont autant de paroles brûlantes qui représentent élégies, sonnets, rondeaux, etc., en un mot, tout le bagage poétique de l'amour.

Je remarquai dans les cuisines royales toutes sortes d'instruments de mathématiques ou de musique, d'après lesquels on taillait les viandes qui devaient être servies à Sa Majesté.

Leurs maisons étaient fort mal bâties; en ces pays sans base, on méprise hautement la géométrie pratique; on la traite de chose vulgaire et mécanique. Je n'ai jamais vu peuple aussi malavisé et si maladroit pour tout ce qui regarde les choses communes et la conduite de la vie. Les instructions qu'on donne aux ouvriers étant d'une nature abstraite, ils ne peuvent les comprendre, et il en résulte des erreurs perpétuelles. Ils sont, en outre, les plus mauvais raisonneurs du monde et toujours prêts à contredire, sinon lorsqu'ils pensent juste, ce qui leur arrive assez rarement, alors ils se taisent. Ils ne savent ce que c'est: imagination, invention, portraits, et n'ont pas même mots en leur langue exprimant ces belles choses. Aussi leurs ouvrages, voire leurs poésies, ressemblent à desthéorèmesd'Euclide.

Plusieurs d'entre eux, principalement ceux qui s'appliquent à l'astronomie, ont un grand penchant pour l'astrologie judiciaire; ils s'en cachent; en revanche, ils ne se cachent pas de leur passion pour la politique, et de leur curiosité pour lesnouvelles. Ils parlaient incessamment des affaires de l'État, et portaient sans façon leur jugement sur tout ce qui se passait dans les cabinets des princes.

J'ai souvent remarqué le même caractère à nos mathématiciens d'Europe, et sans avoir jamais trouvé la moindreanalogie entre la mathématique et la politique; à moins que l'on ne suppose ici que, le plus petit cercle ayant autant de degrés que le plus grand, celui qui sait raisonner d'un cercle tracé sur le papier peut raisonner sur la sphère du monde. Au fait, n'est-ce pas plutôt le défaut de tous les hommes, qui se plaisent à tout propos, en toute occasion, à parler, à raisonner, à déraisonner, sur ce qu'ils entendent le moins?

Ce peuple, à tout bout de champ, s'alarme et s'inquiète, et ce qui n'a jamais troublé le repos des autres hommes est le sujet continuel de leurs frayeurs. Ils appréhendent l'altération des corps célestes. Ils tremblent que la terre, par ses approches du soleil, ne soit à la fin dévorée par les flammes de cet astre terrible; ils font des vœux pour que le flambeau de la nature ne se trouve encroûté quelque jour par sa propre écume, et ne vienne à s'éteindre aux yeux des mortels. Ils ne sont pas très-convaincus des projets bienveillants de la prochaine comète. «Il ne s'en faut, disent-ils, que de six cent trente mille et soixante-trois ans six mois huit jours et trente-cinq minutes que la prochaine comète, en passant, ne réduise en poudre tout le globe.» Ils redoutent aussi que le soleil, à force de se répandre, ne vienne enfin à s'user et à perdre tout à fait sa substance. Voilà les craintes ordinaires et les alarmes qui leur ôtent le sommeil et les privent de toutes sortes de plaisirs! Aussi bien, chaque matin, ils se demandent les uns aux autres des nouvelles du soleil: comment il se porte, en quel état il s'est couché, il s'est levé.

En un mois, je fis assez de progrès dans la langue pour être en état de répondre à la plupart des questions du roi, lorsque j'avais l'honneur de lui faire ma cour. Sa Majesté nemontra pas la moindre envie de connaître les lois, l'histoire, le gouvernement, la religion ni les mœurs des pays où j'avais voyagé; il se borna à s'informer de l'état des mathématiques en chacune de ces contrées, et reçut mes réponses avec dédain ou indifférence, bien qu'il fût très-souvent réveillé par ses frappeurs.

Phénomène expliqué par les philosophes et les astronomes modernes.—Les Laputiens sont grands astronomes.—Comment s'apaisent les séditions.

Je demandai au roi la permission d'étudier les curiosités de son île; il répondit en me donnant un de ses courtisans pour m'accompagner. Je voulais savoir, avant tout, par quel secret de la nature ou par quel artifice étaient obtenus ces mouvements divers, dont je vais rendre au lecteur un compte exact et philosophique.

L'île volante est parfaitement ronde, son diamètre est de sept mille huit cent trente-sept demi-toises, environ quatre mille pas, à peu près dix mille acres. Le fond de l'île, et disons mieux, sa base, apparente à la foule d'en bas, est comme un large diamant, poli et taillé à mille facettes; il réfléchit la lumière à quatre cents pas. Au-dessus, resplendissent de tout leur éclat plusieurs minéraux posés en diverses couches, selon le rang ordinaire des mines. Pour couronner l'œuvre, apparaît fertile et féconde, parmi les fruits et les fleurs, une terre... un jardin merveilleux.

Le penchant des parties de la circonférence vers le centre de la surface supérieure est la cause naturelle que toutes les pluies et rosées qui tombent sur l'île incessamment sont conduites par de petits ruisseaux vers le centre, en quatre grands bassins, chacun d'environ un demi-mille de circuit. A deux cents pas de distance du milieu de ces bassins, l'eau est attirée par le soleil pendant le jour, et le débordement est impossible. De plus, comme il est au pouvoir du monarque d'élever l'île au-dessus de la région des nuages et des vapeurs terrestres, il peut, quand il lui plaît, priver ses sujets de pluie et de rosée; ce qui n'est au pouvoir d'aucun potentat de l'Europe. A ce compte, il est le seul, parmi tant de rois et d'empereurs, dont il soit permis de dire:Il fait la pluie et le beau temps!

Au centre de l'île, est un trou d'environ vingt-cinq toises de diamètre, et par ce trou les astronomes descendent dans un large dôme appeléFlandona Gagnolé, ou laCave des astronomes. Cette cave est située à la profondeur de cinquante toises au-dessous de la surface supérieure du diamant. Vingt lampes y sont sans cesse allumées, qui, par la réverbération du diamant, répandent une grande lumière de tous côtés. Ce lieu célèbre est orné desextants,cadrans,télescopes,astrolabes, et autres instruments astronomiques; mais la plus grande curiosité de l'île (on dit même que ses destinées y sont attachées) est une pierre d'aimant d'une grandeur prodigieuse, en forme de navette de tisserand. Elle est longue de trois toises, et, dans sa grande épaisseur, elle a une toise et demie. Or cet aimant est suspendu par un gros essieu de diamant, qui passe à travers; le plus léger mouvement suffit à donner une grande impulsion à cette étrange machine. Elleest entourée d'un cercle de diamant, en forme de cylindre (il est creux), de quatre pieds de profondeur, de plusieurs pieds d'épaisseur, et de six toises de diamètre horizontal, que soutiennent huit piédestaux de diamant, hauts chacun de trois toises. Au côté concave existe une mortaise profonde de douze pouces, dans laquelle sont placées les extrémités de l'essieu, qui tourne à volonté.

Aucune force ne peut déplacer la pierre, le cercle et le pied du cercle étant d'une seule et même pièce avec le corps du diamant qui fait la base de l'île.

Par le moyen de cet aimant, l'île à l'instant, se hausse et se baisse, et change de place. En effet, par rapport à cet endroit de la terre sur laquelle le monarque a la haute main, la pierre est munie à l'un de ses côtés d'un pouvoir attractif, et de l'autre d'un pouvoir répulsif. Ainsi, quand il lui plaît que l'aimant soit tourné vers la terre par sonpôle ami, l'île descend. Si lepôle ennemiest tourné vers la terre, aussitôt l'île, en haut, remonte. Ainsi, par ce mouvement oblique, elle est conduite aux différentes parties des domaines du monarque.

Ce roi-là serait un prince absolu, s'il pouvait engager ses ministres à lui complaire en toute chose; mais ceux-ci ayant leurs terres au-dessous, dans le continent, et considérant que la faveur des princes est passagère, ils n'ont garde en vrais sages de se porter préjudice à eux-mêmes, en opprimant la liberté de leurs compatriotes.

Gavarni del.Ch. Colin sc.Imp. Lemercier et CeParisLa reine de Laputa.

Gavarni del.Ch. Colin sc.Imp. Lemercier et CeParisLa reine de Laputa.

Si quelque ville au loin se révolte, ou refuse de payer les impôts, le roi a deux façons de la réduire... Il tient son île au-dessus de la ville rebelle et des terres voisines, et voilà des pays entiers privés du soleil et de la rosée. Si le crimeest capital, la conjuration violente, on les accable de grosses pierres du haut de l'île indignée, et les malheureux! de ces pierres ils ne peuvent se garantir qu'en se sauvant dans leurs celliers et dans leurs caves, où ils passent le temps à boire frais, tandis que les toits de leurs maisons sont écrasés. S'ils persistent, téméraires, dans leur obstination et dans leur révolte, alors, tant pis pour les innocents! Nous laissons dégringoler l'île sur leurs têtes, et rien n'échappe: habitants, animaux, et cités! Remède extrême; et le prince en est très-avare. Il y perdrait trop d'impôts.

Une autre raison plus forte et plus humaine, pour laquelle les rois de ce pays ont été toujours éloignés d'exercer le dernier châtiment, c'est que si la ville à détruire était voisine de quelques hautes roches (il y en a en ce pays, comme en Angleterre, des grandes villes, qui ont été exprès bâties près de ces roches pour se préserver de la colère des rois), ou si elle avait grand nombre de clochers et de pyramides, il pourrait arriver qu'en voulant tout aplatir l'île royale se brisât comme verre. Ainsi, parmi tant d'obstacles au plus complet anéantissement, ce sont les clochers que le roi redoute, et le peuple le sait bien. Quand donc Sa Majesté est le plus en courroux, elle fait toujours descendre son île assez doucement, de peur, dit-elle, d'accabler son peuple... Oui-dà! la vraie raison, c'est que le roi a grand'peur que les clochers ne brisent son île, et, brisée, elle tomberait, entraînant dans sa chute ce roi sans prudence... On vous donne ici l'opinion des plus grands hommes d'État de Laputa.

Les Laputiens (si vous leur passez leur astrologie) ont d'assez grands mépris pour les superstitions populaires. Ils ne se croient pas perdus, et tant s'en faut, pour une salièrerenversée, une corneille à leur droite; ils poursuivent fièrement leur chemin; ils se moqueront volontiers des influences malsaines du vendredi, et du treizième jour de chaque mois... Ils sont moins fiers quand il s'agit de lasagesse des nations. Le proverbe est pour eux une loi...laputienne! Ils ont toujours un tas de proverbes à la bouche; ainsi quand ils vous disent ces deux jolis vers dont leur sagesse a fait un proverbe:

Rarement à courir le mondeOn devient plus homme de bien!...

Rarement à courir le mondeOn devient plus homme de bien!...

Ils forcent leur roi lui-même d'obéir au proverbe!

A ce compte, d'après les proverbes... et les lois du royaume, le roi et ses deux fils aînés ne peuvent sortir de l'île. Ils y naissent, il faut qu'ils y meurent!

Quant à la reine, elle est sujette à moins de retenue; elle a le droit de voir le monde aussitôt qu'elle n'est plus d'âge à avoir des enfants.

Gulliver quitte l'île de Laputa; il est conduit auxBalnibarbes.—Son arrivée à la capitale.—Description de cette ville et des environs.—Il est reçu avec bonté par un grand seigneur.

Ce n'est pas que j'aie été maltraité dans cette île; il est vrai cependant que je m'y crus négligé, et par trop dédaigné. Le prince et le peuple n'étaient curieux que de mathématiques et de musique: or, j'étais en ce genre au-dessous d'eux, et ils me rendaient justice en faisant peu de cas de moi.

D'autre part, je fus bien vite au courant des curiosités de l'île, et je fus pris d'une forte envie d'en sortir, étant très-las de ces insulaires aériens. Ils excellaient dans des sciences que j'estime, et dont j'ai même une teinture; mais ils étaient si complétement absorbés dans leurs spéculations que je ne m'étais jamais trouvé en si triste compagnie. Il est vrai que les dames étaient assez causantes; mais quelle ressource au philosophe, au voyageur Gulliver! Autant valait causer avec les artisans, lesmoniteurs, les pages de cour et autres gens de cette espèce! Il n'y avait pourtant que ceux-là avec qui jefisse amitié... Les gens bien posés daignaient à peine, en passant, me jeter un coup d'œil.

Il y avait à la cour un grand seigneur, le favori du roi. C'est pourquoi il inspirait un grand respect... En tout le reste, il était regardé comme un homme ignorant et stupide. Il passait, toutefois, pour avoir de l'honneur et de la probité; mais il n'avait pas d'oreille; il battait, dit-on, la mesure assez mal. On ajoute aussi qu'il n'avait jamais pu apprendre les propositions les plus aisées des mathématiques. Ce seigneur, si disgracié dans sa faveur, me donna mille marques de bonté. Il me faisait souvent l'honneur de me rendre visite; il s'informait des affaires de l'Europe; il semblait heureux de s'instruire des coutumes, des mœurs, des lois et des sciences des différentes nations parmi lesquelles j'avais vécu. Il m'écoutait toujours avec une grande attention, et faisait de très-belles remarques à propos des choses que je lui disais. Deuxmoniteursle suivaient pour la forme; il ne s'en servait qu'à la cour et dans les visites de cérémonie; il les faisait toujours retirer quand nous causions tête à tête, et comme une paire d'amis.

Je priai ce seigneur d'intercéder pour moi auprès de Sa Majesté, pour obtenir mon congé. Le roi m'accorda cette grâce avec regret, comme il eut la bonté de me le dire, et me fit plusieurs offres avantageuses que je refusai, non pas sans lui en témoigner ma plus vive reconnaissance.

Le 16 du mois de février, je pris congé de Sa Majesté, qui me fit un présent considérable, et mon protecteur me donna un diamant, avec une lettre de recommandation pour un seigneur de ses amis, demeurant à Lagado, capitale des Balnibarbes. L'île étant alors suspendue au-dessus d'unemontagne, facilement je descendis de la dernière terrasse, et de la même façon que j'étais monté.

Le continent porte le nom deBalnibarbes, et la capitale a nomLagado. Ce me fut d'abord une assez agréable satisfaction de me trouver en terre ferme. Aussitôt j'entrai dans la ville, et sans peine et sans embarras, vêtu comme les habitants, la tête haute et sachant assez bien la langue pour la parler. Je trouvai bientôt le logis de la personne à qui j'étais recommandé. Je lui présentai la lettre de mon seigneur, et j'en fus très-bien reçu. Ce seigneurbalnibarbes'appelaitMunodi. «Vous serez mon hôte et mon ami, me dit-il, en l'honneur de celui qui vous envoie.» Et il me donna le plus bel appartement de sa maison, très-belle et très-vaste, où je logeai pendant mon séjour en ce pays; j'y fus très-bien traité.

Le lendemain matin après mon arrivée,Munodime prit dans son carrosse pour me montrer la ville; elle est grande au moins comme la moitié de Londres; les maisons sont étrangement bâties et la plupart tombaient en ruine. Le peuple, couvert de haillons, marchait dans les rues d'un pas précipité, son regard était farouche. Après avoir franchi une des portes de la ville, il nous fallut marcher plus de trois milles dans la campagne, où je vis un grand nombre de laboureurs qui travaillaient à la terre avec plusieurs sortes d'instruments; je ne pus deviner ce qu'ils faisaient; je ne voyais nulle part aucune apparence d'herbes ni de grain. Je priai mon guide alors de m'expliquer ce que prétendaient toutes ces têtes et toutes ces mains occupées à la ville et à la campagne... Un travail sans résultat! tant de sueurs et de fatigues sans récompense! véritablement, dans tous mesvoyages, je n'avais trouvé de terre si mal cultivée, de maisons en si mauvais état, si délabrées, un peuple si misérable et si gueux.

Le seigneur Munodi avait été plusieurs années gouverneur de Lagado; mais par la cabale des ministres on l'avait déposé, au grand regret du peuple. Cependant le roi l'estimait comme un homme aux intentions droites. A quoi bon? Il n'avait pas l'esprit de la cour!

Lorsque j'eus ainsi critiqué le pays et ses habitants, il me répondit que peut-être avais-je eu trop peu de temps pour bien voir; que les différents peuples du monde avaient des usages différents. Il me débita plusieurs lieux communs de même force, et quand, le soir, nous fûmes de retour chez lui, il me demanda comment je trouvais son palais, quelles absurdités j'y remarquais, ce que je trouvais à redire aux habits de ses domestiques. Il pouvait me faire aisément cette question; car chez lui tout était magnifique, régulier et poli. Je répondis à mon hôte que sa grandeur, sa prudence et ses richesses l'avaient exempté de tous les défauts qui avaient rendu les autres regnicoles fous et gueux. Il me dit que si je voulais aller avec lui à sa maison de campagne à vingt milles d'ici, il aurait plus de loisir de m'entretenir de tout cela. «Je suis à vos ordres,» répondis-je à Son Excellence; et le lendemain, de grand matin, nous nous rendîmes à sa maison des champs.

Durant notre voyage, il me fit observer les différentes méthodes des laboureurs pour ensemencer leurs terres. Cependant, sauf peut-être en quelques endroits, je n'avais découvert dans tout le pays aucune espérance de moisson, ni même aucune trace de culture. Au bout de trois heures demarche, la scène changea tout à fait. Quel miracle et quel changement! Voici soudain que la campagne est superbe; les maisons des laboureurs se succèdent l'une à l'autre; elles sont bâties avec une élégance inattendue! Ici, tout est riche, heureux, fécond, varié, charmant. Les champs, clos de haies vives, renfermaient vignes, blés et prairies. Je ne me souviens pas d'avoir rien vu de plus agréable. Le seigneur, qui observait ma contenance, me dit alors en soupirant que là commençait sa terre. Et, néanmoins, les gens du pays le raillaient et le méprisaient, l'appelant ignorant, malhabile, imprévoyant.

Nous arrivâmes enfin à son château, qui était d'une très-noble structure; les fontaines, les jardins, les promenades, les avenues, les bosquets, étaient disposés avec l'intelligence et le goût qui décèlent à chaque instant l'œil du maître. «Ah! m'écriai-je, au moins voilà des maisons bien tenues, des campagnes bien cultivées! Tout respire ici joie, abondance et liberté! Le beau domaine!...» Il accepta mes louanges sans mot dire. Après souper, et délivré de ses valets: «Mon cher Gulliver, me dit-il d'une voix triste, avec un regard pitoyable, avant peu, si j'en crois les augures et les pressentiments, ces belles choses que vous avez sous les yeux vont disparaître! Il me faudra moi-même abattre et bouleverser ce beau domaine, et tout détruire, afin d'obéir à la mode et pour me conformer au goût moderne. Il le faut, si je ne veux pas être une pierre d'achoppement, déplaire au peuple et m'attirer tous les déplaisirs...»

Et, comme il vit sur mon visage un sincère étonnement, il me dit que depuis environ quatre ans certaines personnes étaient venues à Laputa pour leurs affaires, pour leur plaisir,et qu'après cinq mois de résidence elles s'en étaient retournées avec une très-légère teinture de mathématiques, mais pleines d'esprits volatils recueillis dans cette aérienne région. Ces personnes, à leur retour, avaient commencé à désapprouver ce qui se passait dans le pays d'en bas, et formé très-nettement le projet de mettre les arts et les sciences sur un nouveau pied. C'est pourquoi elles avaient obtenu des lettres patentes à ces fins d'ériger une académie d'ingénieurs, c'est-à-dire de gens à système. Eh bien (tant le peuple est fantasque!), il y avait une académie de ces gens-là dans toutes les grandes villes. Dans ces académies oucolléges, les professeurs avaient trouvé de nouvelles méthodes pour l'agriculture et l'architecture, et de nouveaux instruments et outils pour tous les métiers et manufactures, par le moyen desquels un homme seul pourrait travailler autant que dix hommes laborieux. De cette façon, un palais pourrait être bâti en une semaine, et si solidement, qu'il durerait sans réparation tout un siècle. En même temps, par les mêmes procédés, les fruits de la terre devaient naître en toute saison, plus gros cent fois qu'à présent, avec une infinité d'autres projets admirables. «Quel malheur, disait ce malheureux retardataire, ennemi du progrès, qu'aucun de ces projets n'ait été perfectionné jusqu'ici! Au contraire avec ceséconomistes(c'est le nom qu'on leur donne), en peu de temps, la campagne s'est couverte de ronces, la plupart des maisons sont tombées en ruine, et le peuple tout nu, meurt de froid, de soif et de faim! Croyez-vous cependant que ces beaux résultats les aient découragés et corrigés? Ils en sont plus animés à la poursuite de leur système, poussés tour à tour par l'espérance et par le désespoir.» Il ajouta que, n'étant pas d'unesprit entreprenant, il s'était contenté de l'ancienne méthode. A ce compte, il habitait les maisons bâties par ses ancêtres, il faisait... ce qu'ils avaient fait, sans rien innover! Mais bientôt, lui et les bonnes gens qui avaient suivi son exemple et s'étaient tenus en dehors des économistes, ils avaient été regardés avec mépris et s'étaient rendus odieux, comme gens malintentionnés, ennemis des arts, ignorants, mauvais républicains, préférant leurs commodités particulières et leur molle fainéantise au bien général du pays.

Son Excellence ajouta qu'il ne voulait pas prévenir, par un long détail, le plaisir que j'aurais lorsque j'irais visiter l'académie des systèmes; il souhaitait seulement que j'observasse un bâtiment ruiné, du côté de la montagne. «Admirez, me disait-il, ce que nous appelons ici leprogrès! Cette ruine était naguère un moulin, obéissant au courant d'une grande rivière, et ce moulin suffisait à ma maison, à mes vassaux; grâce à lui, tout allait bien: bon grain, belle fleur de farine et bon pain. Le moulin était la joie et l'orgueil de la contrée; il travaillait sans peine à bon marché! Or, croirez-vous, messire, qu'une compagnie économiste d'inventeurs est venue, il y a tantôt sept ans déjà, me proposer d'abattre ce moulin, et d'en bâtir un autre au pied de la montagne? Ils projetaient de construire un réservoir, où l'eau pourrait être aisément conduite par des tuyaux et par des machines; d'autant que le vent et l'air, sur le haut de la montagne, agiteraient l'eau et la rendraient plus fluide, et que le poids de l'eau, en descendant, ferait par sa chute même tourner le moulin avec la moitié du courant de la rivière. Et tant et tant, par une suite de raisonnements irréfutables, ils me démontrèrent la vanité de mon moulin, tant et tant ils s'en moquèrent,appelant à leur aide l'opinion publique et l'assentiment de la cour, que, ma foi! de guerre lasse et peut-être aussi voulant témoigner de ma déférence pour les opinions d'en haut, je fus assez mal avisé pour subir ce triste attentat. Aussitôt mes gens de s'incliner devant ma sagesse et de vanter ma prévoyance! Ils envahissent mon domaine, épouvanté de leuréconomie, et tout de suite, et sans crier gare, les voilà qui abattent, qui bâtissent, qui arrangent, qui dérangent... et qui se sauvent, lorsqu'à la fin il leur est démontré qu'ils sont des rêveurs! Bref, mon beau moulin ne va plus! Leur moulin ne va pas! leur moulin n'ira jamais!»

Peu de jours après, quand je fus quelque peu revenu de ces progrès... étonnants: «Par Dieu! me dis-je à moi-même, il doit être assez curieux de voir toute une académie à l'usage exclusif des faiseurs de systèmes!» Et je fis part de mon désir à Son Excellence. Aussitôt il voulut bien me donner une personne pour me conduire à cette illustre académie. «Heu! disait-il en levant les épaules, en voilà encore un qui tourne mal!»

Le brave homme! il me prenait pour un grand admirateur de nouveautés, pour un esprit curieux et crédule. Au fond, j'avais été dans ma jeunesse un homme à projets et à systèmes tout comme un autre. Encore aujourd'hui tout ce qui est neuf et hardi ne me déplaît pas.

Gavarni pinxtOuthwaite sc.Imp. Lemercier et CeParisje passai dans une autre chambre, l'odeur en était repoussante.

Gavarni pinxtOuthwaite sc.Imp. Lemercier et CeParisje passai dans une autre chambre, l'odeur en était repoussante.

Gulliver visite l'Académie; il en fait la description.

Le logement de cette académie n'est pas un seul et simple corps de logis; mais une suite de divers bâtiments des deux côtés d'une cour. «Un rendez-vous de bicoques!» Rien de plus.

Je fus reçu très-honnêtement par le concierge; il nous dit que, dans ces bâtiments, toute chambre, à coup sûr, renfermait un ingénieur, et quelquefois plusieurs; il y avait environ cinq cents chambres dans l'académie! Aussitôt il nous fit monter et parcourir les appartements.

Le premier académicien me parut un homme en mauvais état: il avait la face et les mains couvertes de crasse, la barbe et les cheveux sordides, un habit et une chemise de même couleur que sa peau. Il avait dépensé huit ans de sa vie à méditer sur un projet merveilleux, lequel projet consiste à recueillir les rayons de soleil aux temps chauds, pour les enfermer dans des fioles bouchées hermétiquement! «Quelle meilleure façon, disait-il, de chauffer l'air auxtemps froids?» Il me dit aussi que, dans huit autres années, il pourrait fournir aux jardins des financiers des rayons de soleil à un prix raisonnable. En même temps, il se plaignait que ses fonds étaient bas; il se plaignait en tendant la main... comme un philosophe..., ou comme un mendiant!

Je passai dans la chambre à côté; l'odeur en était repoussante, et mon guide: «Holà! me dit-il en me poussant dans cette infection, prenons garde à ne pas offenser messieurs les savants, et je ne vous conseillerais guère de vous boucher le nez.» L'ingénieur qui logeait dans cette chambre était le plus ancien de l'académie; son visage et sa barbe étaient couleur de parchemin, ses mains et ses habits étaient couverts d'une ordure infâme. Lorsque je lui fus présenté, il m'embrassa très-étroitement; politesse dont je me serais bien passé. Son occupation, depuis son entrée à l'académie, avait été de rendre aux excréments humains le goût et la saveur nourricière, en séparant les divers aliments des parties diverses que l'excrément reçoit du fiel, et qui causent uniquement sa mauvaise odeur. A ce grand homme (une des lumières de l'académie) on donnait chaque semaine, de la part de la compagnie, un plat rempli de la matière la plus louable... environ de la grandeur d'un baril de Bristol. «Je vous ferais bien goûter, me dit-il, de ma recomposition; mais elle n'a pas encore acquis toutes les qualités que je lui voudrais.»

J'en vis un autre occupé à calciner la glace pour en extraire, disait-il, de fort bon salpêtre. Il me montra un traité concernant la malléabilité du feu qu'il voulait publier; et il me demanda ma souscription.

Je vis ensuite un très-ingénieux architecte! Il avaittrouvé une méthode admirable pour bâtir les maisons en commençant par le faîte et finissant par les fondements; il justifia son projet par l'exemple de deux insectes, l'abeille et l'araignée.

Il y avait un aveugle de naissance. Il avait sous lui plusieurs apprentis aveugles comme lui. Leur occupation était de composer des couleurs pour les peintres. Ce maître ingénieux leur enseignait à distinguer les couleurs par le tact et par l'odorat. Que vous dirai-je? Il leur en faisait voir de toutes les couleurs!

Je montai dans un appartement habité par un économiste du premier numéro. Ce grand homme (il fut d'abord un quasi-dieu) avait trouvé le secret de labourer la terre avec des cochons; grâce à la collaboration du pourceau, race inerte et tout au plus bonne à manger, notre économiste épargnait les frais de chevaux, de bœufs, de charrue et de laboureurs. Voici sa méthode, elle était aussi simple que son esprit: il enfouissait dans son terrain quantité de truffes, champignons, glands, dattes, châtaignes et autres victuailles recherchées de dom pourceau, et, quand le sol était saturé de toutes ces bonnes choses, il vous lâchait dans le champ du labour cinq ou six cents de ces animaux, qui, de leurs pieds et de leur grouin, mettaient la terre en état d'être ensemencée, en même temps qu'ils l'engraissaient en lui rendant ce qu'ils prenaient. Par malheur l'expérience avait démontré que ce labour, coûteux et embarrassant, était d'un triste rapport. On ne doutait pas néanmoins que cette invention ne fût plus tard d'une très-grande importance et d'une vraie utilité.

Dans une chambre où logeait un homme diamétralementopposé au projet de la charrue à cochons, un autre économiste promettait à ses adeptes et à ses souscripteurs de mettre en mouvement une charrue avec le secours du vent. Il avait construit sa charrue avec un mât et des voiles. Ainsi, d'un trait de plume, étaient supprimés bœufs et chevaux. Il soutenait que, grâce à lui, le zéphyr (un vent si doux!) ferait aller charrettes et carrosses, et que dans la suite on pourrait courir la poste en chaise, en mettant à la voile sur les grands chemins comme sur mer.

Je passai dans une autre loge tapissée de toiles d'araignée; à peine un espace étroit donnait passage à l'ouvrier. Dès qu'il me vit: «Prenez garde à rompre mes toiles!» Un peu calmé, il me dit que c'était une honte que l'aveuglement où les hommes avaient été jusqu'ici par rapport aux vers à soie, ayant à leur disposition tant d'insectes domestiques dont ils ne faisaient aucun usage, et préférables aux vers à soie: ils ne savaient que filer: l'araignée est tout ensemble une fileuse et une ourdisseuse. Il ajouta que l'usage des toiles d'araignée, avant fort peu de temps, épargnerait les frais de tentures. «Notez, disait-il, que la bergame et le cuir de Cordoue, et la soie et la laine adoptées pour l'éclat et la variété des couleurs, seront bientôt dépassés, et que j'ai trouvé le moyen de donner aux toiles de l'araignée une grâce inaccoutumée.» En même temps, il me montrait, pour appuyer son dire, un grand nombre de mouches de couleurs diverses et charmantes dont il nourrissait ses fileuses; il était certain que leurs toiles prendraient infailliblement la couleur de ces mouches, et, comme il en avait de toute espèce, il espérait bientôt des toiles dignes de satisfaire, par leurs couleurs, tous les goûts différents des hommes, aussitôtqu'il aurait pu trouver je ne sais quel mélange et quelle conglutination ajoutés à ces fils trop menus et trop peu consistants. Au reste, il ne lui fallait guère plus de huit jours pour mener à bonne fin ce complément de sa découverte.

Je vis ensuite un célèbre astronome! Il avait entrepris de poser un cadran à la pointe du grand clocher de la maison de ville, ajustant de telle façon les mouvements diurnes et annuels du soleil avec la rose des vents, qu'ils iraient à l'unisson avec le mouvement de la girouette.

Sur ces entrefaites, il me sembla que j'allais avoir la colique, et justement l'appariteur me fit entrer fort à propos dans la salle d'un grand médecin, très-célèbre par son secret de guérir la colique. Il avait un grand soufflet dont le tuyau était d'ivoire, et ce soufflet, à double courant, aspirait les vents fétides, et les remplaçait par des vents purs, salutaires, et récréatifs. De sa seringue à double courant, il fit l'essai sur un pauvre chien, qui par malheur en creva net, ce qui déconcerta fort notre docteur et me guérit de l'envie d'avoir recours à son soufflet.

Après avoir visité le bâtiment des arts, je passai dans l'autre corps de logis. Là se tenaient les faiseurs de systèmes scientifiques. Nous entrâmes d'abord dans l'école assez bruyante du beau langage, où nous trouvâmes trois académiciens qui raisonnaient, à perte de vue, sur les moyens d'ajouter au langage une foule d'embellissements qui lui manquaient.

L'un d'eux proposait, pour abréger le discours, que tous les mots fussent réduits en simples monosyllabes. Il chassait du beau langage: article, adverbe et verbe, adjectif et subjonctif, et jusqu'au gérondif.

L'autre allait plus loin: il proposait la complète abolition du dictionnaire, et désormais, grâce à sa reforme grammaticale, on raisonnerait sans parler, ce qui serait très-favorable à la poitrine, attendu qu'à force de parler les poumons s'usent et la santé s'altère. L'expédient était de porter sur soi toutes les choses dont on voudrait s'entretenir. Ce nouveau système, intéressant s'il en fut, eût triomphé de tous les obstacles (à en croire monsieur l'inventeur), si les femmes ne s'y fussent opposées. «Mais la perte! elles sont si contentes des longs discours!» Pourtant, malgré ces dames, déjà plus d'un académicien se conforme à cette façon d'exprimer les choses par les choses mêmes, ce qui n'était embarrassant que lorsqu'ils avaient à parler de plusieurs sujets différents. Alors il leur fallait apporter sur leur dos des fardeaux énormes, à moins qu'ils n'eussent un ou deux valets bien constitués pour s'épargner cette peine de portefaix. «Voyez donc, cher monsieur, me disaient-ils, l'heureuse occasion de nous délivrer de l'étude et des langues étrangères! Ce que je veux raconter... je le montre. Et désormais, au lieu d'entendre... on regarde!»

A côté de cette étrange grammaire habitait (le mur était mitoyen) la mathématique. Ici, le maître enseignait à ses disciples une méthode que les Européens auront de la peine à s'imaginer. Chaque proposition, chaque démonstration était écrite sur du pain à chanter, avec une certaine encre de teinture céphalique, ou céphalitique,ad libitum. L'écolier, à jeun, était obligé, après avoir avalé ce pain à chanter, de s'abstenir de boire et de manger, pendant trois jours, en sorte que, le pain à chanter étant dûment digéré et absorbé, la teinture céphalitique pût monter au cerveau, où elle portaiten grand triomphe avec elle lapropositionet ladémonstration. Cette méthode, il est vrai, n'avait pas eu beaucoup de succès jusqu'ici; c'était, disait-on, parce que l'on s'était trompé quelque peu dans lesecundum certum, c'est-à-dire dans la mesure de la dose, ou bien parce que les écoliers indociles faisaient semblant d'avaler le bolus. Grave inconvénient de la méthode mnémonique! De deux choses l'une: ou ces messieurs allaient trop tôt à la garde-robe, ou tout simplement ils n'étaient pas de force à jeûner pendant trois jours.

Telles étaient les graves démonstrations des faiseurs de systèmes. Ils avaient écrit sur leur drapeau le motméthode, et c'était, parmi eux, à qui trouverait la plus excellente méthode à l'usage des clairvoyants qui y voyaient trop!

Suite de l'Académie.

Je ne fus guère plus satisfait de l'école politique. Elle était non moins paradoxale que les trois autres. Sitôt que le bon sens me manque, ou que je manque au bon sens, pauvre de moi! je deviens tout mélancolique. Ces hommes extravagants soutenaient que les grands devaient choisir, pour leurs favoris, les plus habiles et les plus sages, parmi les plus honnêtes gens. Ils disaient aussi que le devoir des gouvernants, c'était de songer aux gouvernés, de récompenser le mérite et le savoir, l'habileté et les services; que les princes devaient leur confiance aux plus capables, aux plus expérimentés; et autres pareilles sottises et chimères, dont peu de princes se sont avisés. Ce qui me confirma dans la vérité de cette pensée admirable de Cicéron,qu'il n'y a rien de si absurde qui n'ait été avancé par quelque philosophe.

Heureusement que les autres membres de l'Académie ne ressemblaient pas aux originaux dont je viens de parler. Je vis un médecin d'un esprit sublime, et très-versé dans lascience du gouvernement. Il avait consacré ses veilles à découvrir les causes des maladies d'un État, et, ces causes étant trouvées, à chercher des remèdes pour guérir le mauvais tempérament des administrateurs de la chose publique. «On convient, disait-il, que le corps naturel et le corps politique ont entre eux une parfaite analogie. A ces causes, l'un et l'autre peuvent être traités par les mêmes remèdes. Ceux-là qui sont à la tête des affaires ont souvent les maladies que voici: ils sont pleins d'humeurs en mouvement qui leur affaiblissent la tête et le cœur, et leur causent des convulsions et des contractions de nerfs à la main droite, une faim canine, indigestions, vapeurs, délires et autres sortes de maux. Pour les guérir, ce grand médecin proposait que, lorsque ceux qui manient les affaires d'État seraient sur le point de s'assembler, on leur tâterait le pouls, ou tâcherait de connaître la nature de leur maladie; et, la première fois qu'ils s'assembleraient, on leur enverrait, avant la séance, des apothicaires avec des remèdes astringents, palliatifs, laxatifs, céphalalgiques, ictériques, apophlegmatiques, acoustiques, etc., selon la qualité du mal, en réitérant toujours à chaque séance etsecundum artem.

«L'exécution de ce projet ne serait pas d'une grande dépense, et serait, selon mon idée, utile au suprême degré en tous pays où les états et les parlements se mêlent des affaires d'État! Oui, monsieur, un peu de casse et de séné administré quelques instants avant l'ouverture du Parlement, soudain tout s'apaise, à l'obéissance, à la règle, au devoir, au suffrage unanime, au respect de l'autorité, à l'admiration pour le ministre. Adoptez mon projet, il termine aussitôt les différends, il ouvre la bouche aux muets, il la ferme aux déclamateurs;il calme à l'instant l'impétuosité des jeunes sénateurs, échauffant la froideur des vieux, réveillant les stupides, ralentissant les étourdis.»

Et parce que l'on se plaint ordinairement que les favoris des princes ont la mémoire courte et malheureuse, le même docteur voulait que quiconque aurait affaire aux grands, à ceux qui tiennent l'oreille du prince, après avoir exposé le cas en très-peu de mots, eût la liberté de donner à monsieur le favori une chiquenaude sur le nez, un coup de pied dans le ventre, ou de lui tirer les oreilles, de lui ficher une épingle... à l'endroit où le dos change de nom, en un mot toutes les façons de le tenir en haleine et en souvenance de sa promesse. Même il serait permis de réitérer de temps en temps cet argumentad hominem, jusqu'à ce que la chose fût accordée ou refusée absolument.

Il voulait aussi que chaque sénateur, dans l'assemblée générale de la nation, après avoir proposé son opinion, après avoir dit tout ce qu'il aurait à dire pour la soutenir, fût obligé de conclure à la proposition contradictoire, parce qu'infailliblement le résultat de ces assemblées serait par-là très-favorable au bien public.

Je vis deux académiciens politiques disputer sur le moyen de lever des impôts sans faire hurler les peuples. L'un soutenait que la meilleure méthode était d'imposer une taxe sur les vices et sur les folies des hommes, et que chacun serait taxé suivant le jugement et l'estimation de ses voisins. L'autre était d'un sentiment opposé; il prétendait qu'il fallait taxer les belles qualités du corps et de l'esprit, chacun se piquant d'être un Addison ou un Lovelace, et les taxer plus ou moins, selon leurs degrés; chacun, cette fois, restant son proprejuge et faisant lui-même sa déclaration. La plus forte taxe, à coup sûr, devait être imposée aux mignons de Vénus, aux favoris du beau sexe, à proportion des faveurs qu'ils auraient reçues; et l'on s'en devait rapporter encore, en cet article, à leur propre déclaration. A ce compte, il fallait taxer non moins fortement l'esprit et la valeur, selon l'aveu que chacun ferait de son intelligence et de son héroïsme. A l'égard de l'honneur, de la probité, de la sagesse, de la modestie, on exemptait ces vertus de toute espèce de taxe:attendu qu'étant trop rares, elles ne rendraient presque rien. C'est bien dit! Faites donc convenir mes voisins que je suis un modèle de modestie et de sagesse. Et comptez que j'aurai la bonhomie insigne de m'affubler de la vertu des plus petites gens.

On devait pareillement taxer les dames à proportion de leur beauté, de leurs agréments, de leurs bonnes grâces, suivant leur propre estimation, comme on faisait à l'égard des hommes à l'articlehonneur,héroïsmeetdignité. Pour la fidélité, la sincérité, le bon sens et le bon naturel, comme ces dames ne s'en piquent guère, cela ne devait rien payer: tout ce qu'on en pourrait retirer ne suffirait pas pour les frais du recouvrement.

Afin de retenir les sénateurs dans les intérêts de la couronne, un autre académicien politique était d'avis qu'il fallait que le prince offrît à ces seigneurs tous les grands emploisà la rafle!et pourtant de façon que chaque sénateur avant de toucher aux dés et aux cornets, fît serment, et donnât caution qu'il opinerait ensuite selon les intentions de la cour, soit qu'il gagnât le gros lot, soit que l'emploi favorisât le sénateur son voisin. En revanche, et comme fiche de consolation, il était convenu que les perdants auraient le droit de jouer entreeux au jeu de l'avancement, sitôt qu'une dignité viendrait à s'éteindre, ou quelque charge à disparaître. Ainsi tenus en éveil par une espérance incessamment renaissante, ils ne se plaindraient point des fausses promesses qu'on leur aurait données, et ne s'en prendraient qu'à la Fortune. Elle a si bon dos, la Fortune!

Un autre académicien me fit lire, en grand mystère, un écrit contenant une méthode ingénieuse pour découvrir les complots et les cabales. Il s'agissait tout bonnement d'examiner la nourriture des personnes suspectes, les heures de leurs repas, le côté sur lequel ils se couchent et se tournent dans leur lit, et principalement (c'était la clef de voûte du système) fallait-il étudier, à la loupe, la forme et la nature de leurs digestions. Ce projet, bien qu'il fût écrit avec talent et rempli d'observations utiles aux hommes d'État, me parut incomplet. Je m'aventurai à le dire à l'auteur, et j'offris d'y faire quelques additions. Il reçut ma proposition avec plus de complaisance que les écrivains académiques n'ont coutume de le faire, et il m'assura qu'il serait charmé de profiter de mes lumières.

Je lui dis que dans le royaume de Tribnia, nommé Laugden par les naturels, où j'avais résidé quelque temps dans le cours de mes voyages, la masse du peuple se composait en grande partie de dénonciateurs, espions, accusateurs, délateurs, témoins, jureurs et autres instruments utiles et subalternes, à la solde des ministres, et dévoués à leur volonté. Dans ce royaume, où la police a posé ses tabernacles, les intrigues et les complots sont en général inventés par ces sortes de gens, qui désirent établir leur réputation de profonds politiques, rendre à coups de terreurs et de surprises la vigueur à uneadministration malade, étouffer ou détourner les mécontentements, remplir les coffres par les amendes et confiscations, enfin élever ou abaisser le crédit public au gré de leurs intérêts privés. C'est pourquoi ils conviennent entre eux, d'avance, des complots dont certaines personnes suspectes doivent être accusées. Ils saisissent les lettres et les papiers de ces malheureux, sacrifiés à la raison d'État, et sur ces légers indices, ils vous les font mettre en prison. Or, sitôt que l'homme est en prison, tous ses papiers, quels qu'ils soient, sont remis (sous les auspices du préposé à l'opinion publique) à une société d'experts très-habiles à trouver le sens caché des mots, des syllabes, des lettres.

Par exemple, ils découvriront que:


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