II

— Mademoiselle est rentrée très tard, ce matin. Elle repose. Elle m’a bien recommandé, avant de se coucher, de ne la déranger sous aucun prétexte.

Dans l’antichambre où, sur un bahut de vieux chêne, luisait un samovar de cuivre, leGrand-Pèreregarda, d’un œil émerillonné, la jolie fille qui lui donnait ces explications.

Un léger duvet de blonde mettait sur ses joues fraîches et son cou potelé comme une vapeur d’or. Il eut un soupir gourmand.

— C’est bien vilain à une belle enfant comme vous de mentir à un vieil homme comme moi.

Elle eut un franc éclat de rire :

— Oh ! un vieil homme…

Il parut flatté et voulut lui prendre la taille, mais, d’une claque de ses doigts prestes, elle prévint son geste.

— Pas toucher !… A bas les pattes !…

Il se résigna.

— Je vais attendre mademoiselle dans le boudoir chinois.

— C’est que le boudoir chinois n’est pas encore fait.

— Peu importe…

— Et mademoiselle, j’en suis sûre sera mécontente.

— Je prends tout sur moi.

— On dit ça ! Et, total, c’est moi qui serai attrapée !…

A ce moment précis, la sonnerie du téléphone retentit. La soubrette s’empressa. Profitant de son absence, leGrand-Père, ayant soulevé une tenture, s’introduisit dans le boudoir chinois et s’écrasa sur un large divan de soie rouge bordeaux, brochée d’or.

Il avait passé la nuit au jeu, n’était passé dans la chambre meublée qu’il occupait, rue Pigalle, que pour faire sa toilette et se trouvait las. Ayant ramené sous sa tête un des lourds coussins qui encombraient le divan, il s’apprêtait à faire un somme quand la jeune fille survint :

— Voyons, monsieur, ce n’est pas sérieux… Que va dire mademoiselle ?

— Elle dira ce qu’elle voudra. Si elle n’est pas contente, vous lui répondrez m… zut !

Elle eut un geste d’impatience.

— Puis ce n’est pas tout ça… Un ami de Mademoiselle vient de téléphoner. Il sera là dans un quart d’heure… Voyez-vous qu’il vous trouve !… C’est du coup que Mademoiselle elle me balancerait… et — entre nous soit dit — elle aurait raison.

Mais lui s’obstinait. Il se leva, avisa, sur une petite table de laque, une carafe de porto et, en ayant rempli deux verres :

— Faites-moi la grâce de trinquer avec moi.

— Mais, Monsieur, vous n’y pensez pas.

— Je ne pense, justement, qu’à ça, mon enfant.

Il lui mit le verre dans la main. Elle jeta un regard inquiet vers la portière et, ayant vidé son porto d’un seul coup, elle dit :

— Maintenant, Monsieur, il faut être gentil, vous allez partir…

Il s’était rassis.

— J’ai tout le temps.

— Et ce monsieur qui va venir ?

— Eh bien ! je ferai sa connaissance…

Elle tapait, maintenant, du pied, nerveuse :

— C’est pas du bon sens… Ça vous est égal n’est-ce pas ? de m’attirer des embêtements. Mais si je perds ma place, c’est-il vous, dites, qui m’en trouverez une autre ?

— Jolie fille comme vous l’êtes !…

Elle fit celle qui ne voulait pas se fâcher :

— Voyons, monsieur… je vous en supplie…

Il s’humanisa :

— C’est que… c’est que… j’avais besoin de voir Mademoiselle… J’étais venu tout exprès…

— Vous la verrez ce soir… demain…

— Il sera trop tard… oui… trop tard… Écoutez, il y aurait un moyen de tout arranger…

Et, se décidant :

— Vous n’auriez pas cinquante francs sur vous ?…

— Ah ! c’était ça !…

D’un air pénétré, il baissa, par deux fois, sa tête blanche.

— Attendez-moi une minute.

Cette minute lui parut fort longue. Elle revint, au bout d’un moment, tenant à la main un billet de vingt francs et un de cinq.

— C’est tout ce que j’ai sur moi, si ça peut vous contenter…

— Je tâcherai de m’arranger avec ça, mon enfant… Je vous remettrai cette petite somme ce soir… ou demain, sans faute…

— Entendu. Mais, maintenant, filez ! Je n’ai que le temps…

Après avoir coiffé son chapeau, d’un geste noble, il partit, non sans avoir tapoté paternellement la joue duvetée…

Quand il fut dans la rue, il respira. Il se félicitait, au fond, de n’avoir pas été reçu par sa fille dont la conduite, à son endroit, ne laissait point que de l’affliger.

Il ne se révoltait certes point — ce n’était point dans sa manière. Son scepticisme de vieux boulevardier répugnait à prendre les choses au tragique. Il savait, d’ailleurs, par expérience, qu’il n’est pas de situation aussi tendue soit-elle avec laquelle on ne finisse, grâce à quelque diplomatie, par trouver un accommodement.

Mais il repassait, non sans quelque mélancolie, le chemin descendu par lui depuis le jour où Nancy Nangis, commère auGrand-Casino, lui avait signifié qu’elle en avait assez de lui voir occuper un rez-de-chaussée au fond de la cour, dans le petit hôtel qu’un attaché à la légation de Moldavie lui avait fait aménager boulevard Lannes.

— Il ne sera pas dit, lui avait-elle spécifié, que je mets mon père à la rue. Mais pour ta dignité, aussi bien que pour la mienne, il est préférable que tu vives ailleurs.

Ils convinrent d’une pension annuelle convenable qu’elle lui servirait après lui avoir installé une garçonnière aux Ternes.

Mais, dès la seconde année, il dit préférer à cette rente un petit capital qui lui permettrait de s’intéresser à une affaire de tout repos qu’il avait en vue.

— Il s’agissait, prétendait-il, d’une entreprise de commission et d’exportation où, avec « une somme de » on pouvait réaliser, bon an mal an, « de gentils bénéfices ».

Il insista tellement que Nancy — payée cependant, si l’on peut dire, pour être méfiante, consentit à ce qu’il voulut. Peut-être caressait-elle le secret espoir d’être ainsi débarrassée de lui. Mais il n’en fut rien, bien au contraire. Au bout de quelques mois, celui qu’on appelait leGrand-Père, dans les Cercles, avait dilapidé, soit aux courses, soit sur le tapis vert, la commandite mise bénévolement par elle à sa disposition. Un beau jour, Nancy apprit, même, qu’ayant vendu les meubles dont elle avait garni son intérieur des Ternes, il logeait dans un hôtel de Montmartre où il devait déjà quelque argent. Une explication orageuse, où elle eut, bien entendu, le dessus, s’ensuivit entre eux. Si elle ne lui condamna pas formellement sa porte c’est qu’elle le savait capable, comme elle le lui dit, d’entrer par la fenêtre. Mais elle lui enjoignit d’avoir, dorénavant, à la laisser tranquille, s’il voulait que, de temps en temps, elle lui fît parvenir quelques subsides.

Sa guigne persistante au jeu lui fit enfreindre leurs conventions. Il ne cessa pas de la fatiguer de sa présence et de ses demandes incessantes d’argent, soit Boulevard Lannes, soit auGrand Casinooù sa silhouette était devenue légendaire. Excédée, Nancy usait de tous les stratagèmes pour l’éviter. Mais la patience du vieux n’avait d’égale que son insistance.

— Ne se fâche pas avec moi qui veut, avait-il accoutumé de dire, en rééditant une parole célèbre.

Et le fait est qu’on se sentait autrement désarmé devant sa courtoisie et son obséquiosité qu’on ne l’eût été devant ses menaces…

Descendu du métro à la station de l’Opéra, il se dirigea vers leCafé Parisienoù il espérait trouver quelque ami,Nom-d’un-petit-bonhommepeut-être qui, le matin, y prenait son apéritif, avant d’aller déjeuner au Cercle. Ayant gagné la forte somme, la veille, celui-ci pouvait fort bien avoir, pour un jour, dérogé à ses habitudes. Mais, sait-on jamais ! Puis, leGrand-Pèrele connaissait joueur. S’il ne le trouvait pas là, il le rencontrerait sûrement, tout à l’heure, au baccara, en train de jouer les ténors — pour combien de temps, hélas ! Il sourit dans sa barbe. Nourri dans le sérail, il en connaissait les détours.

Il venait de s’installer à la terrasse, quand il s’entendit héler.

— Eh !Grand-Père!

A une table avançant sur la chaussée, auprès d’un brasero auquel un énorme bull, au large collier d’or entouré de cabochons multicolores, rôtissait ses pattes de devant, un gros homme au buste raide était assis. Son front étroit pesait sur d’inquiétants yeux vert de gris. Il avait le masque glabre, énergique et bouffi d’un conventionnel. Son index lourdement bagué, tourné verticalement dans la direction du nouveau venu, semblait perpendiculaire à ses larges épaules de lutteur.

— Comment vas-tu, Chauvert, dit le vieux en s’asseyant à sa table !

— Unglass?

— Si tu veux.

— Est-ce oui ou non ?

— C’est oui.

— Commande. Je te dis : commande.

L’apéritif apporté, il y eut un silence pendant lequel, n’eût été son index baissé, Chauvert ne se départit pas de son immobilité.Grand-Pèreallait prononcer un mot, n’importe lequel, pour se donner une contenance, quand l’autre lui dit :

— J’ai vu ta fille, hier, auGrand-Casino.

— Ah oui ! Elle y remporte un succès fou…

— Ce n’est pas vrai. Mais cela n’a aucune importance. Il y a longtemps que tu ne l’as vue ?

— J’en viens.

— Et elle ne t’a pas reçu ?

— Allons donc !

— Pas de paroles inutiles. T’a-t-elle reçu ?

— Je vais t’expliquer…

— Elle ne t’a pas reçu.

— Qu’en sais-tu ?

— Voilà. Et, bien entendu, elle ne te donne pas un sou ?

— En dehors de ma pension, elle…

— Elle ne te sert plus ta pension.

— C’est à dire que… elle me paie toujours mon terme…

— Tu n’as plus de terme…

— Mais enfin, qu’en sais-tu ?

— … tu loges en hôtel, rue Pigalle. Je pourrais te dire le numéro.

— Tu ferais un excellent policier.

La figure de Chauvert se détendit :

— Je n’ai pas envie de crever de faim. Ils n’y mettraient pas le prix. C’est moi qui le mets, quand il le faut… Ils sont à mes pieds, comme celui-ci…

Et il indiqua son bull que la chaleur du brasero avait endormi.

Grand-Pèrebuvait son verre, à petits coups, pour le faire durer :

— Et tu gagnes beaucoup d’argent, demanda-t-il ?

— Est-ce que tu veux me taper ? Cette année, j’ai fait tomber 300 billets.

— Diable !

— Tu trouves que c’est beaucoup ? On ne va pas loin avec, quand on a les frais que j’ai… 300 billets… Qu’est-ce que c’est que 300 billets !… Rien qu’entre mon chauffeur, mon auto, mon château et ma chasse de Seine-et-Marne, les trois-quarts y passent. Je ne compte pas les frais de mon journal…

— Tu tires à combien d’exemplaires ?

— Le moins possible. Pourvu qu’il parvienne aux intéressés, c’est le principal.

Une sorte de géant à fortes moustaches, la pelisse tombant presque jusqu’aux pieds, les salua.

— Tu le connais,Grand-Père?

— Non.

— Tu ne le connais pas ! C’est Lenoisais, l’ancien Sous-Secrétaire à la Marine Marchande. Je l’ai opéré de 25.000.

Et, écartant ses bras courts, comme un prêtre à l’offertoire, il ajouta :

— Depuis, bien entendu, il me salue. Il se détourne même de son chemin, pour me saluer. S’il oubliait, je n’aurais qu’à lui faire pstt ! comme à mon chien, ou à le faire appeler par le chasseur. Voilà ce que c’est, dans la vie, que d’être un faisan. Un faisan qui connaît son métier les met tous dans sa poche.

— Tu es un type épatant… je l’ai toujours dit… encore l’autre jour…

— Combien ?

— Quoi ?

— Je te demande : combien ?

— Mais je t’assure…

— Combien ? Eh bien ! moi je vais te le dire.

Il fit claquer un ongle sur ses dents.

— Pas ça…

— Justement, j’aurais voulu te demander… une question de huit jours… huit jours… dix, au plus, cinq louis…

Chauvert appela le garçon. Ayant réglé les consommations, il siffla son chien :

— Écoute,Grand-Père. C’est cinquante louis — tu m’entends, cinquante — que je te donnerai, comme je te l’ai déjà dit, il y a longtemps, si tu m’apportes ce que je t’ai demandé. De plus, tu toucheras ton pied, bien entendu, dans l’affaire.

— Mais pour te procurer cela il faut que je puisse mettre la main dessus.

— Oui ou non Nogaroff, le directeur de l’Omnium pétrolifère, va-t-il chez ta fille ? Oui ou non lui écrit-il ? Oui ou non essaye-t-il de s’y rencontrer avec ce cavé d’attaché moldave ?

— Ça, j’en suis sûr.

— Alors ?

— Il faudrait des intelligences dans la place.

— C’est à toi à t’en occuper.

— Cela demande de l’argent.

— Je te vois venir.

— C’est pour ça que je te demandais.

— Rien du tout. Quand il y aura quelque chose de précis en train, une lettre par exemple… c’est cela… apporte-moi une lettre… mais pas de boniments avec moi, tu le sais… viens à mon bureau.

— AuxIndiscrétions parisiennes?

— Oui.

— Toujours rue Taitbout ?

— Oui… 92 au 2ela porte à droite ; téléphone avant, le numéro est dans l’annuaire.

Quand Chauvert fut parti, leGrand-Pèrealla donner un coup d’œil dans la salle pour voir si, par hasard,Nom-d’un-petit-bonhommen’y était pas, et, ne l’ayant pas trouvé, il se dirigea d’un pas pressé, pour se réchauffer, vers son Cercle.


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