Le déjeuner était commencé. Les deux grandes tables, dont celle du Comité, se trouvaient au complet.
Un maître d’hôtel, qui ressemblait à feu Floquet, s’empressait, secondé par deux garçons albinos qu’on eût dit jumeaux et dont le teint malsain ne semblait guère fait pour vous mettre en appétit.
Grand-Pèrefut s’asseoir à une petite table, vis-à-vis deGrand-Gosse. C’était son vice que ce gamin-là. Pour lui seul, il lui était arrivé de se départir de son égoïsme de vieillard. Ce tapeur s’était, pour la première fois de sa vie, laissé taper, quelques jours auparavant.
Il y a fort peu de temps queGrand-Gossefréquente le Cercle et leGrand-Pères’est senti irrésistiblement attiré vers lui, dès qu’il l’a vu.
— Ah si sa fille l’écoutait !… Mais il suffisait qu’il lui présentât quelqu’un pour qu’immédiatement elle se tînt sur ses gardes… Et cependant celui-là !
Comme il ne porte pas de moustaches, on se tromperait facilement sur son âge, 22, 24, 25 ans, peut-être plus. On lui en donnerait quinze quand il met certains faux-cols bas, à cause d’une nuque de collégien. Il rougit quand il n’est pas en cause et reste imperturbable devant les pires et les plus précises imputations. Il a tellement de vices qu’il en a fait une candeur. Quand il est poli, c’est de façon exagérée comme tous les timides. Il va au-devant des services que vous pourriez, après une très longue amitié, en attendre ou lui rendre, quitte à être très embarrassé un moment après. Il a trouvé là le moyen le plus sûr de se brouiller avec tout le monde et avec soi.
Il y a une telle chaleur dans son premier entretien avec vous que vous partez persuadé que vous avez enfin découvert l’ami. C’est l’inverse qui se produit. Il s’en remettra sur vous du soin de ses affaires.
C’est le côté négatif de son caractère qui le fait apprécier, à savoir sa merveilleuse nonchalance. Quand il en suit la pente aimable, la première chose qu’il rencontre est une façon de bonté. Il ne ferait pas, comme on dit, de mal à une mouche de plein gré, mais si, dans sa chambre, la mouche vient à l’obséder de son bourdonnement, il est capable de tuer tous les gens de la maison, sans avoir fait exprès, assurera-t-il, après coup et de très bonne foi.
Il n’est, pour l’arracher à ses chères habitudes, qu’un étrange besoin de séduction dont l’agitent tous les changements de lune. Alors, il est susceptible de tout, même de travail. Il supportera les veilles, le froid, la faim, il attendra un autobus sous la pluie, pour voir un visage s’éclairer de sa présence. Sa fièvre tombe vite. Il se réveillera, le matin, les membres perclus, en maudissant la Terre, le Ciel et les Hommes.
A force de se complaire dans le paradoxe, il lui arrive de le considérer comme une vérité de bon sens. C’est sur elle qu’il bâtit sa vie, et ses fantaisies ne sont telles qu’aux yeux des autres.
Il a poussé le scepticisme jusqu’à la dévotion. C’est la seule chose sur laquelle il n’aime pas être plaisanté. Il n’est pas, à cet égard, de marguillier plus pratiquant que lui.
Comme tout le monde, il est allé au Ciel, il en revient avec des mines dégoûtées en disant : « Ce n’était que ça » comme s’il s’était attendu à autre chose.
Il n’y a pas de femme qu’il n’ait aimé du moment où elle lui eût jeté un regard favorable.
Ce fut bien de lui de pratiquer la charité en la seule matière justement où elle ne soit pas de mise ! Il mit toute son application à trouver beau certain visage dont les yeux noyés de tendresse se posaient sur lui avec insistance. On ne lui en sut aucun gré.
Il est toujours arrivé à posséder ce qu’il désirait quelque temps après l’époque où il l’eût souhaité et il fallait voir comme il se dépensait pour en obtenir une sorte de jouissance rétrospective.
Il a été tellement riche, avant sa naissance, que jamais il ne s’enthousiasma à poursuivre la fortune ailleurs qu’au jeu ; quitte à s’étonner de ce que sa tiédeur à son endroit ne soit pas récompensée.
Il est coutumier de ce genre de maladresses qui passeraient pour des grâces dans le milieu auquel il était dévolu. La plupart de ses défauts ne sont que des qualités inemployables dans celui qu’il fréquente. Il le sait, mais il y reste parce qu’il s’est levé à midi et qu’il fera bon fumer quelques cigarettes en usant le temps autour du tapis vert.
On lui dit : vous avez encore des illusions, parce qu’il a le visage de ses illusions. C’est chez lui une coquetterie à son endroit que ce visage et c’est son sort de faire de chacune de ses coquetteries une mystification.
Il paraît naïf au premier abord, roué au second. Il n’est vraisemblablement, ni l’un ni l’autre. Mais il se permet quelquefois de l’esprit, comme on met des gants pour aller en visite ou quand il fait froid.
Les habitués du Cercle qui s’en rapportent à leur première impression, et ont la manie des sobriquets, l’ont baptiséGrand-Gosse.
— Avez-vous vuNom-d’un-petit-bonhomme, lui demanda leGrand-Père?
— Pas encore,BinoclardetCol-de-Fourrure, à qui il doit quelque argent, l’attendent avec impatience. Le caissier aussi, sans doute, pour le même motif. Quant àTête-de-Pipe, il a une martingale, bien entendu, à lui proposer.
— C’est un homme très couru. Je souhaiterai le voir, ayant à m’entretenir avec lui.
— Inutile de se demander qui sera l’entretenu.
— Vous avez de ces mots, mon petit !
—Excuse me…Je n’y mets aucune malice.
— Je le sais.
— On prétend que je suis rosse. On a tort. Personne ne vous dira autant de mal de moi que moi-même.
— Je le sais également. Mais la question n’est pas là. J’ai bien peur que notre ami ne fasse charlemagne, quelques jours encore.
— On l’a vu cette nuit — ce matin, plus exactement — à Montmartre… Il soupait, en suisse, auRat Mort.
— Pourvu qu’en sortant de là il ne se soit pas fait entôler !
— Lui ! Je suis tranquille de ce côté.
— La chair est faible.
— La sienne est à toute épreuve. En dehors du jeu…
— On dit ça, puis…
Deux chaises étaient vacantes à leur table. Un nouveau venu fit mine de s’y asseoir.
— Ces chaises sont retenues, le prévintGrand-Gosse.
Et quand l’intrus fut parti, il expliqua :
— Je déteste les emmerdeurs… Si vous aviez vu,Grand-Père, poursuivit-il, le beau gars qui luttait hier à l’Alhambra! Des jambes d’une pureté de ligne… et pas de ces pectoraux absurdes comme en ont tous les sportifs… une poitrine de jeune dieu… j’ai fait sa connaissance au bar. C’est un numéro… Sur les planches, on eût dit d’un étudiant d’Oxford. Devant unglass, il n’y a pas plus frappe… Il s’appelle sur l’affiche Fred Matchless — un blaze à la noix, m’a-t-il expliqué dans son langage pittoresque. A Bois-Colombes où il est né, on le connaît sous le nom deJojo Belles-esgourdes, parce que ce lutteur a des oreilles de femme — on dirait de certains coquillages…
— Vous avez d’étranges admirations, mon jeune ami, dit leGrand-Père. A vous entendre, on croirait… il y a des gens qui ont si mauvais esprit…
— Et que m’importe ! Honni soit qui mal y pense !… J’aime tout ce qui est beau, souple, félin… Si ma famille m’avait écouté, j’eusse été un artiste… On m’a sorti d’une boîte à bachot, pour me faire potasser les x… résultat complet des courses : je tire à 5… j’use ma vie autour d’un tapis vert…
— Vous avez tort.
— J’aime tant vous entendre faire de la morale…
— Il faut avoir, si l’on veut parvenir, de la conduite dans la vie.
— Oui, beaucoup de conduite dans l’inconduite.
LeGrand-Pèreeut un sourire encourageant et complice. Comme on passait les liqueurs et les cigares, il offrit un Henri-Clay à son jeune ami…
— Les cartes passent… J’en donne… J’en prends… Une carte… Une bûche… et je tire… neuf… baccara… Six…
L’office commençait dans la pièce à côté. Les deux amis s’apprêtaient à l’aller suivre, quand le chasseur vint porter un petit bleu àGrand-Père. Il prit son binocle d’écaille pour le lire, puis, s’adressant à son jeune compagnon :
— Je reçois, mon cher, un mot pressant deNom-d’un-petit-bonhomme. Il a une affaire grave à me confier et me recommande de ne dire à personne l’endroit de notre rendez-vous… Je vais de ce pas, le rejoindre auNègredu Faubourg-Montmartre…
— Une affaire grave ?… Vous aviez raison… C’était moi qui étais dans mon tort, tout à l’heure… Il a dû se faire entôler, décidaGrand-Gosse…