Ayant quitté le Cercle à cinq heures du matin, aussitôt l’ouverture duBalneum,Grand-Gossey fut prendre un bain de vapeur, cela lui tiendrait lieu de sommeil. L’eau froide de la piscine le regaillardit. Quand le masseur nègre lui eut passé un peignoir éponge et l’eut étendu sur un divan, les pieds enveloppés, au préalable, d’une serviette chaude, il savoura, quelque temps, le bien-être de ses nerfs ravivés. Puis, le petit déjeuner commandé, fumant sur une petite table de rotin auprès de lui, il y trempa un chiffon de brioche et se prit à réfléchir.
— A quoi emploierait-il bien sa matinée ?
Un grand besoin de tendresse monta en lui. Avant cette nuit passée au jeu, il s’était attardé, hier, en compagnie de Fred, dans ce restaurant de nuit où, par trois fois, il s’était rendu aulavatory, sous l’œil ironique d’une femme aux narines pincées, pour renifler cette cocaïne qui lui donnait une telle assurance.
Il se félicita de ce qu’à présent il ne perdît pas la grosseur d’une tête d’épingle de la précieuse poudre, grâce à une minuscule cuiller dont il se servait. Au retour, il stupéfia le lutteur par son entrain et son cynisme. Celui-ci ayant parlé d’une opération qu’il étudiait et qui devait lui rapporter gros mais présentait de nombreux aléas, il lui conta, pour se faire bien voir de lui, l’histoire des 8.000 francs deNom-d’un-petit-bonhomme.Jojo Belles-esgourdesvit immédiatement le parti à tirer de cette révélation, mais émit des doutes sur la collaboration que pourrait fournirGrand-Gosseen cette occurrence.
— Je te connais comme si je t’avais pondu. Pour ce qui est du boniment, tu es un peu là, mais quand il s’agira d’en mettre un coup, tu auras les foies…
Il s’était défendu, ses trois prises aidant, et avait accepté, en principe, de faire le guet. Il le regrettait presque, maintenant, bien que l’autre l’eût assuré « qu’il n’y aurait pas de pet… »
… Quelle souffrance, tout de même, que cette timidité qui, de longtemps, l’avait brouillé avec lui-même. Pour se complaire dans son passé, il avait arrangé ses souvenirs. La sincérité avec soi est un don ou le fait d’une longue étude. Il n’était pas privilégié et répugnait à tout effort. C’était un homme comme un autre, sans plus. Un peu plus nerveux, peut-être, avec de ces délicatesses féminines qui sont d’un tel embarras quand on a sa vie à faire, et des rougeurs subites à propos de rien.
Collégien, il ne pouvait, quand il se trouvait en retard, traverser la salle d’études sans devenir pourpre jusqu’aux oreilles. Il préférait paraître ignorant que de supporter la fixité de regard d’un professeur qui l’interrogeait. Pour regagner la maison paternelle, il faisait de longs détours, à seule fin de ne point passer devant le magasin d’une modiste dont le sourire effronté l’effarait.
Afin de vaincre sa timidité, il se créait, chaque jour, un nouveau rôle qu’il oubliait à mesure, exagérant ses propos, affectant une malice dont il était bien incapable. Bref, il se mentait assidûment et mentait aux autres pour essayer de perdre, de noyer sa faiblesse, sans y parvenir.
Une femme aurait pu le guérir dont les yeux eussent chaviré charitablement sous les siens pour le convaincre qu’il l’avait séduite. Mais les femmes ne savent pas, elles n’ont pas le temps, et la vie est courte.
Vers ses dix-huit ans, il se mit à jurer et à fréquenter les bouges pour se donner une allure. Dans son âme ingénue comme unkeepsaketitubèrent des filles en peignoir et ricanèrent des faces torves.
Il disait : « Mes vices, mes chers vices ! » et, rentré chez lui, les photographies des parents morts protestaient, qu’il retournait contre le mur piteusement.
Pour se consoler de ne point agir, il bâtissait des projets dont il s’ouvrait à quiconque, prodiguant l’or de ses illusions, sans pudeur, au premier venu. PauvreGrand-Gosse! quelle séduction émanait de cette incessante tentative ! Quelle fièvre consumante était en lui, auprès de quoi l’on passait, la plupart du temps, sans savoir. On eût dit, par moment, de ces jardins clos dont les parfums tièdes vous surprennent au détour d’un chemin mais ne vous retiennent point parce que la route est longue et que le jour décline…
S’apercevant qu’il s’attendrissait, il désentrava ses pieds nus de leur serviette chaude, chaussa des babouches et regagna sa cabine pour s’habiller. Avant de passer sa chemise, il prit, dans une poche secrète de son gilet, une petite bonbonnière de vieil argent, en sortit une pincée de coco qu’il aspira précipitamment sur le revers de la main, puis une seconde, puis une troisième.
Il se revit, tout enfant, attablé chez ce vieil oncle dont on parlait chez lui à mots couverts. Il était assis en face de lui. Sur le mur, derrière le vieillard, un pan de la tapisserie bâillait qu’agitait un courant d’air :
— Petit, ne mets pas tes coudes sur la table…
— Pourquoi ?
— Parce que ça ne se fait pas.
— Et pourquoi ça ne se fait-il pas ?
— Parce que…
— Parce que quoi ?
— Tu es trop curieux ; les enfants ne doivent pas être curieux.
— Vous croyez, mon oncle ? Nous dînons seuls ici, mon père et ma mère n’y sont pas. Pourquoi me parlez-vous comme eux, alors que je sais…
— Qu’est-ce que tu sais ?…
— Rien…
— Mais encore ?…
— Rien, je vous dis…
— Ce n’est pas la peine de rougir.
— Eh bien ! oui, je sais quelque chose, mais vous n’allez pas vous fâcher, je vous aime tant ! Je vous aime comme l’image de ce que je voudrais être quand je serai devenu vieux.
— Merci…
— Vous m’en voulez ?
— Pas le moins du monde. Continue…
— Où en étais-je ?
— Tu savais quelque chose sur moi que tu ne voulais pas dire.
— Vous me promettez de ne pas vous fâcher ?
— Je te le promets.
— Eh bien ! je sais que…
— … que ?…
— … vous avez fait le malheur de la famille.
— Le malheur de la famille ! Et tu le crois, toi, mon petit, mon tout petit ? Ne te dérange pas, va, tu peux mettre tes coudes sur la table, maintenant…
— Mon oncle !…
Il se servit une grande rasade de vin blanc qu’il but d’un trait, puis il dit :
— La famille… S’ils ne m’avaient pas eu, ils m’auraient inventé… Vois-tu, petit, mais tu es trop jeune… Dans quelle classe es-tu ?
— En sixième…
— Et tu viens de commencer le latin ?
— A peine.
— Ainsi !…
Il remplit à nouveau son verre et le vida :
— La famille ! Moi seul ai vécu. S’ils l’osaient, ils s’accrocheraient à mes basques pour aller encore avec moi n’importe où. Tu ne sais pas ce que c’est, petit, que de n’avoir pour horizon que le cadran de la mairie et de se dire : « Je croyais être en avance de dix minutes, mais au fait je n’avançais que de cinq ! » Moi, je suis parti… Reprends du bouilli, mon petit… J’ai eu faim… j’ai eu froid… des gens m’ont fait baisser la tête sous leurs reproches, mais j’ai vu des pays, des pays…
— Comme sur la géographie ?
— Mieux que sur la géographie, des pays pour de vrai et dont chacun était comme un visage qu’on avait peur d’oublier.
— Vous avez vu des sauvages, mon oncle ?
— Comme je te vois.
— Et des hommes de toutes les couleurs ?
— Tous les hommes ont la même couleur, ils sont couleur du temps qui passe.
— Avez-vous eu des aventures, mon oncle ?
— Tu ne bois pas, mon petit, un doigt de vin rouge, tu l’as oublié après le bouillon, c’est le coup du docteur… Un soir, à Konakry, j’avais la fièvre, une de ces fièvres dont on n’a pas idée en Europe, j’ai senti sur moi le souffle de la mort. Tu ne saurais croire la force qu’il m’a fallu pour y résister. La mort, c’est, peut-être, la plus grande aventure. Une mouche d’or dansait déjà entre mes deux yeux ; je ne sentais plus mes bras, ni mes jambes ; une source coulait, je ne savais où, dont m’arrivait le bruit et vers laquelle je tendais, sans conviction, mes lèvres pour boire. C’était fort curieux.
— Vous n’avez pas fait fortune, mon oncle ?
— Petit, ne mets plus tes coudes sur la table, tes parents m’ont promis de venir prendre le café avec nous…
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Grand-Gosseétait habillé, maintenant, il sortit et descendit la rue Cadet vers le faubourg Montmartre. C’était l’heure où celle-ci s’emplit d’odeurs maraîchères et où commencent à rouler les rotatives des journaux de midi.
Ses parents ! lui aussi avait fait leur malheur dans la mesure de ses moyens. Il ne lui restait plus qu’une sœur, mariée à Paris, rue de Grenelle, à un ancien élève de l’école d’Athènes qui, ayant professé quelque temps au lycée impérial de Galata-Sérail, émaillait de mots turcs sa conversation. Il vous accueillait d’unkhoch gueldinezet vous quittait sur unSaghol. Il portait des lunettes à branches d’or et sa barbe d’or pâle était taillée en éventail.
Si j’allais les voir, se ditGrand-Gosse. Mais ses souvenirs le harcelaient. Il se mit, en promenant au hasard, à batifoler avec eux…
Ce retour de l’enfant prodigue. Il avait dix-huit ans, alors. Son père et sa mère vivaient encore…
Quand il arriva à la grille du jardin, il fut étonné de ne pas entendre les cris du veau gras qu’on devait être en train d’égorger. A table, comme on servait de la brandade de morue, il en eut l’explication : c’était un vendredi, jour maigre. S’il n’avait su de longtemps être né sous l’influence de Saturne, il en eût été convaincu à ce signe…
… Mon Dieu ! quelle heure était-il donc à son cœur pour qu’il remarquât que la petite cousine de ses quinze ans avait (on ne trouve donc pas de crème Simon en province) les lèvres gercées ?…
… Dès le café, il avait compris qu’on ne le consulterait jamais que par politesse, lorsqu’il y aurait des invités.
Le curé avait dit, en s’asseyant comme pour toujours :
— Le voici donc, ce cher enfant prodigue !
Et, immédiatement, on avait parlé d’autre chose…
… L’après-midi se traîna interminable. C’est après les repas, ou avant, qu’on ne sait vraiment qu’entreprendre en province. A quatre heures, il y eut le crissement de souliers ferrés sur les dalles du corridor. Et la voix de l’oncle revenant de la chasse :
— Eh bien ! mon gaillard, te voilà réacclimaté dans ce pays ?… Enfin, tu t’es mis un peu de plomb dans la tête.
Et ce bruit de fusil qu’on pose dans un coin !…
— Non, décidément, je n’ai pas envie de me barber chez ma sœur et mon beau-frère, décidaGrand-Gosse, et, pour profiter de ce lyrisme dont son cœur lui paraissait submergé, il entra dans un café, commanda un porto et « de quoi écrire ».
Quand il se sentait en verve, comme ce matin-là, il ne manquait jamais d’expédier un mot à son ami Pierre qui, ses études terminées, s’était retiré dans ses Pyrénées natales où il vivait en philosophe.
«Mon ami Pierre, se mit-il à écrire dès que le garçon eut apporté un buvard,à l’époque de l’état de grâce où le bel habit en papier d’argent du chocolat vous semblait, à l’heure du goûter, une grande richesse, mes professeurs se plaignaient de mon manque d’application. Ce que je devais en dépenser, par la suite, pour trouver aimable la vie, je t’assure que j’y emploie, encore, beaucoup de bonne volonté.
«On m’avait tellement prévenu contre elle en me disant qu’elle n’était que l’antichambre de la mort. Je sentais qu’on exagérait, qu’on y mêlait du parti pris. J’en mis, moi aussi, pensant rétablir la balance. J’allais à elle comme on va dans les maisons de femmes, pour me montrer que j’étais un homme, et aussi parce qu’elle était le fruit défendu. Mais je sentais confusément que le cœur n’y était pas. Autour de moi, à nouveau, on exagérait : on la disait divinement belle, elle était divertissante tout au plus. Puis, l’âme un peu empoissée par son fard, je me ravisai. Peut-être, pensai-je, qu’en retournant à la simplicité de mon enfance, elle viendra sans ce rouge aux lèvres. Elle vint certains soirs, mais je remarquai que ses lèvres étaient gercées. Alors ?
«Notre malheur, vois-tu, n’est que d’avoir possédé les choses à l’heure où nos désirs n’étaient plus que des souvenirs essoufflés. Nous sommes montés en wagon pour des endroits où nous pensâmes aller naguère sur le siège de la diligence, à côté du fouet claquant d’un conducteur en béret…
Il en était là de sa lettre quand il sentit une main se poser sur son épaule et la voix duGrand-Pères’éleva, bienveillante et presque câline comme à l’habitude :
— Serait-il indiscret de savoir quelle est la belle à qui, mon cher enfant, vous destinez ce poulet ? Est-elle blonde… brune ou châtain ?…
MaisGrand-Gossehaussa les épaules :
— Un porto ?… Un créancier, un vulgaire créancier à qui je demandais un délai.
Et, roulant son papier en boule, il l’envoya à l’autre bout du café…