Ayant présenté au Cercle un jeune filateur roubaisien qui espérait l’être, par la suite, à sa fille, leGrand-Pèreput disposer de quelque argent. Il fit des folies. Un après-midi, il se décida à rendre à la jeune camériste de Nancy Nangis les 25 francs qu’il lui devait. Mais, comme elle n’avait pas de monnaie, il lui remit un demi-louis « en attendant ». Elle fut surprise et touchée tout à la fois de cet empressement. Il en profita pour prendre l’habitude de lui aller dire un petit bonjour quand sa maîtresse était absente.
Ce soir-là, il venait de téléphoner du Cercle à Chauvert que « leur affaire était en bonne voie », quandGrand-Gossel’aborda :
— Vous qui avez des relations au music-hall, lui dit-il, vous devriez tâcher de trouver un engagement à Fred Matchless. Celui qu’il avait à l’Alhambravient d’être résilié. Il se trouve disponible.
— Fred Matchless ? Ah oui ! l’intéressant jeune homme dont vous m’aviez déjà parlé…
— Soi-même… Vous savez que c’est un poteau pour moi.
LeGrand-Pèrefronça les sourcils :
— Vous ne devriez point, mon jeune ami, employer de ces expressions. Elles ne vous vont pas le moins du monde. Vous me faites l’effet de ces potaches qui disent de gros mots pour s’étonner et étonner les autres…
— Oui,Grand-Père.
— … Quant à ce Matchless, outre qu’il ne faille pas exagérer mon influence dans les music-hall parisiens, avant de le recommander, j’aimerais savoir s’il est recommandable.
— Je vous ai dit que c’était mon poteau.
— Quelles sont ses ressources ?
— Et les nôtres ?
— Ça c’est une autre affaire.
— Il s’explique…
— Le terme est vague.
— Il traduit, cependant, assez fidèlement ma pensée. Fred Matchless ou, si vous le préférez,Jojo Belles-esgourdes…
— Je ne préfère pas.
— … possède plusieurs cordes à son arc. Le bonneteau et la passe anglaise n’ont pas de secrets pour lui ; le diamant qu’il porte à sa cravate, il le tient d’une charmante femme qu’il peut vous arriver de rencontrer, de quatre à six heures, faisant du footing sur le côté droit de la Chaussée d’Antin. Mais dès qu’il a bu — et il boit beaucoup depuis qu’il ne lutte plus à l’Alhambra— il lui arrive de fréquenter de curieux adolescents pour qui le commerce de la coco n’est qu’un pis aller, spécialisés qu’ils sont dans le cambriolage diurne ou nocturne. Il me fit part, l’autre jour, d’un plan assez complet qu’il possédait des divers pavillons de la banlieue nord susceptibles d’intéresser un collectionneur de bibelots…
— Mon jeune ami, vous ne sauriez croire à quel point vous m’affligez !
— Oui,Grand-Père. Connaissait-on la coco de votre temps ?…
— J’espère bien que vous n’en prenez pas.
— Par curiosité, simple curiosité…
— Mon pauvre ami !
Ils furent interrompus par l’arrivée du jeune filateur roubaisien. LeGrand-Pères’empressa auprès de lui, après avoir pris congé de son compromettant interlocuteur.