Nous étions dans cette saison bruyante où règnent à la ville les plaisirs avec la folie; Momus avoit donné le signal de la danse, on touchoit aux jours gras. Le jeune comte de Rosambert, depuis trois mois compagnon de mes exercices, et que mon père combloit d'honnêtetés, me reprochoit depuis quelques jours la vie tranquille et retirée que je menois: devois-je, à mon âge, m'enterrer tout vivant dans la maison de mon père, et borner mes promenades à de sottes visites chez des béguines, pour y voir, qui? ma sœur! N'étoit-il pas temps de sortir de mon enfance, que l'on vouloit prolonger éternellement? et ne devois-je pas me hâter d'entrer dans le monde, où, avec ma figure et mon esprit, je ne pouvois manquer d'être favorablement accueilli? «Tenez, ajouta-t-il, je veux demain vous conduire à un bal charmant où je vais régulièrement quatre fois par semaine, vous y verrez bonne compagnie.» J'hésitois encore. «Il est sage comme une fille! poursuivit le comte; eh mais, craignez-vous que votre honneur ne coure quelque hasard? Habillez-vous en femme, sous des habits qu'on respecte il sera bien à couvert.» Je me mis à rire sans savoir pourquoi. «En vérité, reprit-il, cela vous iroit au mieux! Vous avez une figure douce et fine, un léger duvet couvre à peine vos joues; cela sera délicieux,… et puis… tenez, je veux tourmenter certaine personne… Chevalier, habillez-vous en femme, nous nous amuserons,… cela sera charmant!… vous verrez, vous verrez!»
L'idée de ce travestissement me plut. Il me parut fort agréable d'aller voir Sophie sous les habits de son sexe. Le lendemain, un habile tailleur que le comte de Rosambert avoit fait avertir m'apporta un habit d'amazone complet, tel que le portent les dames angloises quand elles montent à cheval. Un élégant coiffeur me donna le coup de peigne moelleux, et posa sur ma tête virginale le petit chapeau de castor blanc. Je descendis chez mon père; dès qu'il m'aperçut, il vint à moi d'un air d'inquiétude, puis s'arrêtant tout d'un coup: «Bon! dit-il en riant, j'ai d'abord cru que c'étoit Adélaïde!» Je lui observai qu'il me flattoit beaucoup. «Non, je vous ai pris pour Adélaïde, et je cherchois déjà quel motif lui avoit fait quitter son couvent sans ma permission, pour venir ici dans cet étrange équipage. Au reste, gardez-vous d'être fier de ce petit avantage: une jolie figure est dans un homme le plus mince des mérites.» M. Duportail étoit là. «Vous vous moquez, Baron, s'écria-t-il; ne savez-vous pas…?» Mon père le regarda, il se tut.
Ce fut mon père qui le premier témoigna le désir d'aller au couvent, il m'y conduisit. Adélaïde ne me reconnut qu'après quelques momens d'examen. Le baron, enchanté de l'extrême ressemblance qu'il y avoit entre ma sœur et moi, nous accabloit de caresses et nous embrassoit tour à tour. Cependant Adélaïde se repentoit d'être venue seule au parloir. «Que je suis fâchée, dit-elle, de n'avoir point amené ma bonne amie! comme nous aurions joui de sa surprise! Mon cher papa, permettez-vous que je l'aille chercher?» Le baron y consentit. En rentrant, Adélaïde dit à Sophie: «Ma bonne amie, embrassez ma sœur.» Sophie, interdite, m'examinoit, elle s'arrêta confondue. «Embrassez donc mademoiselle», dit la vieille gouvernante, trompée par la métamorphose. «Mademoiselle, embrassez donc ma fille», répéta le baron, que la scène amusoit. Sophie rougit et s'approcha en tremblant; mon cœur palpitoit. Je ne sais quel secret instinct nous conduisit, je ne sais avec quelle adresse nous dérobâmes notre bonheur aux témoins intéressés qui nous observoient; ils crurent que dans cette douce étreinte nos joues seulement s'étoient rencontrées,… mes lèvres avoient pressé les lèvres de Sophie!… Lecteurs sensibles qui vous êtes attendris quelquefois avec l'amante de Saint-Preux[4], jugez quel plaisir nous goûtâmes:… c'étoit aussi le premier baiser de l'amour.
[4]Dans laNouvelle Héloïse.
[4]Dans laNouvelle Héloïse.
A notre retour nous trouvâmes à l'hôtel M. de Rosambert qui m'attendoit. Le baron sut bientôt de quoi il s'agissoit, et me permit, plus aisément que je ne l'aurois cru, de passer la nuit entière au bal. Sa voiture nous y conduisit. «Je vais, me dit le comte, vous présenter à une jeune dame qui m'estime beaucoup; il y a deux grands mois que je lui ai juré une ardeur éternelle, et plus de six semaines que je la lui prouve.» Ce langage étoit pour moi tout à fait énigmatique; mais déjà je commençois à rougir de mon ignorance: je souris d'un air fin, pour faire croire à Rosambert que je le comprenois. «Comme je vais la tourmenter! continua-t-il; ayez l'air de m'aimer beaucoup, vous verrez quelle mine elle fera! Surtout ne vous avisez pas de lui dire que vous n'êtes pas fille… Oh! nous allons la désoler!»
Dès que nous parûmes dans l'assemblée, tous les regards se fixèrent sur moi: j'en fus troublé, je sentis que je rougissois, je perdis toute contenance. Il me vint d'abord dans l'esprit que quelque partie de mon ajustement mal arrangée ou que mon maintien emprunté m'avoient trahi; mais bientôt, à l'empressement général des hommes, au mécontentement universel des femmes, je jugeai que j'étois bien déguisé. Celle-ci me jetoit un regard dédaigneux, celle-là m'examinoit d'un petit air boudeur; on agitoit les éventails, on se parloit tout bas, on sourioit malignement; je vis que je recevois l'accueil dont on honore, dans un cercle nombreux, une rivale trop jolie qu'on y voit pour la première fois.
Une très belle femme entra, c'étoit la maîtresse du comte; il lui présenta sa parente, qui sortoit, disoit-il, du couvent. La dame (elle s'appeloit la marquise de B…) m'accueillit très obligeamment; je pris place auprès d'elle, et les jeunes gens firent un demi-cercle autour de nous. Le comte, bien aise d'exciter la jalousie de sa maîtresse, affectoit de me donner une préférence marquée. La marquise, apparemment piquée de sa coquetterie et bien résolue de l'en punir en lui dissimulant le dépit qu'elle en ressentoit, redoubla pour moi de politesse et d'amitié. «Mademoiselle, avez-vous du goût pour le couvent? me dit-elle.—Je l'aimerois bien, Madame, s'il s'y trouvoit beaucoup de personnes qui vous ressemblassent.» La marquise me témoigna par un sourire combien ce compliment la flattoit; elle me fit plusieurs autres questions, parut enchantée de mes réponses, m'accabla de ces petites caresses que les femmes se prodiguent entre elles, dit à Rosambert qu'il étoit trop heureux d'avoir une telle parente, et finit par me donner un baiser tendre que je lui rendis poliment. Ce n'étoit pas ce que Rosambert vouloit ni ce qu'il s'étoit promis. Désolé de la vivacité de la marquise, et plus encore de la bonne foi avec laquelle je recevois ses caresses, il se pencha à son oreille, et lui découvrit le secret de mon déguisement. «Bon! quelle apparence!» s'écria la marquise, après m'avoir considéré quelques momens. Le comte protesta qu'il avoit dit la vérité. Elle me fixa de nouveau. «Quelle folie! cela ne se peut pas.» Et le comte renouvela ses protestations. «Quelle idée! reprit la marquise en baissant la voix; savez-vous ce qu'il dit? il soutient que vous êtes un jeune homme déguisé!» Je répondis timidement, et bien bas, qu'il disoit la vérité. La marquise me lança un regard tendre, me serra doucement la main, et, feignant de m'avoir mal entendu: «Je le savois bien, dit-elle assez haut, cela n'avoit pas l'ombre de vraisemblance»; puis, s'adressant au comte: «Mais, Monsieur, à quoi cette plaisanterie ressemble-t-elle?—Quoi! reprit celui-ci très étonné, mademoiselle prétend…—Comment, si elle le prétend! mais voyez donc! un enfant si aimable! une aussi jolie personne!—Quoi! dit encore le comte…—Ho! Monsieur, finissez, reprit la marquise avec une humeur très marquée, vous me croyez folle ou vous êtes fou.»
Je crus de bonne foi qu'elle ne m'avoit pas compris, je baissai la voix. «Je vous demande pardon, Madame, je me suis peut-être mal expliqué; je ne suis pas ce que je parois être, le comte vous a dit la vérité.—Je ne vous crois pas plus que lui», répondit-elle en affectant de parler encore plus bas que moi; elle me serra la main. «Je vous assure, Madame…—Taisez-vous, vous êtes une friponne, mais vous ne me ferez pas prendre le change plus que lui»; et elle m'embrassa de nouveau. Rosambert, qui ne nous avoit pas entendus, demeura stupéfait. La jeunesse qui nous environnoit paroissoit attendre avec autant de curiosité que d'impatience la fin et l'explication d'un dialogue aussi obscur pour elle; mais le comte, retenu par la crainte de déplaire à sa maîtresse en se couvrant lui-même de ridicule, se flattant d'ailleurs que je finirois bientôt le quiproquo, se mordoit les lèvres et n'osoit plus dire un seul mot. Heureusement la marquise vit entrer la comtesse de ***, son amie; je ne sais ce qu'elle lui dit à l'oreille, mais aussitôt la comtesse s'attacha à Rosambert et ne le quitta plus.
Cependant le bal étoit commencé, je figurois dans une contredanse, le hasard voulut que la comtesse et Rosambert se trouvassent assis derrière la place que j'occupois. La jeune dame lui disoit: «Non, non, tout cela est inutile, je me suis emparée de vous pour toute la soirée, je ne vous cède à personne. Plus jalouse qu'un sultan, je ne vous laisse parler à qui que ce soit, vous ne danserez pas ou vous danserez avec moi, et, si vous pensez tout ce que vous me dites d'obligeant, je vous défends de dire un mot, un seul mot, à la marquise ni à votre jeune parente.—Ma jeune parente! interrompit le comte, si vous saviez…—Je ne veux rien savoir, je prétends seulement que vous restiez là. Hé! mais, ajouta-t-elle légèrement, j'ai peut-être des projets sur vous, allez-vous faire le cruel?» Je n'en entendis pas davantage, la contredanse finissoit. La marquise ne m'avoit pas perdu de vue un moment; je voulus me reposer, je trouvai une place auprès d'elle; nous commençâmes, reprîmes, quittâmes et reprîmes vingt fois une conversation fort animée, souvent interrompue par ses caresses, et dans laquelle je vis bien qu'il falloit lui laisser une erreur qui paroissoit lui plaire.
Le comte ne cessoit de nous observer avec une inquiétude très marquée; la marquise ne paroissoit pas s'en apercevoir. «Mon intention, me dit-elle enfin, n'est pas de passer ici la nuit entière, et, si vous m'en croyez, vous ménagerez votre santé. Acceptez chez moi une collation légère; il est plus de minuit, M. le marquis ne tardera pas à me venir joindre; nous irons souper chez moi, ensuite je vous reconduirai moi-même chez vous. Au reste, ajouta-t-elle d'un air négligé, c'est un singulier homme que M. de B… Il lui prend de temps en temps des caprices de tendresse pour moi, il a des accès de jalousie fort ridicules, des airs d'attention dont je le dispenserois volontiers; quant à la fidélité qu'il me jure, je n'y crois pas plus que je ne m'en soucie, cependant je ne serois pas fâchée de la mettre à l'épreuve: il va vous voir, il vous trouvera charmante. Vous ne recommencerez pas alors ce petit conte de votre déguisement: c'est une jolie plaisanterie, mais nous l'avons épuisée; aussi, loin de la répéter devant M. de B…, vous voudrez bien, s'il ne vous répugne pas de m'obliger un peu, vous voudrez bien lui faire quelques avances.» Je demandai à la marquise ce que c'étoit que des avances. Elle rit de bon cœur de l'ingénuité de ma question, et puis, me regardant d'un air attendri: «Écoutez, me dit-elle, vous êtes femme, cela est clair, ainsi toutes les caresses que je vous ai faites ce soir ne sont que des amitiés; mais, si vous étiez effectivement un jeune homme déguisé, et que, le croyant, je vous eusse traité de la même manière, cela s'appelleroit des avances, et des avances très fortes.» Je lui promis de faire des avances au marquis. «Fort bien, souriez à ses propos, regardez-le d'un certain air; mais ne vous avisez pas de lui serrer la main comme je vous fais, et de l'embrasser comme je vous embrasse; cela ne seroit ni décent ni vraisemblable.»
Nous en étions là quand le marquis arriva. Il me parut jeune encore; il étoit assez bien fait, mais d'une taille fort petite, et ses manières ressembloient à sa taille; sa figure avoit de la gaieté, mais de cette gaieté qui fait qu'on rit toujours aux dépens de celui qui l'inspire. «Voici MlleDuportail, lui dit la marquise (je m'étois donné ce nom), c'est une jeune parente du comte, vous me remercierez de vous l'avoir fait connoître, elle veut bien venir souper avec nous.» Le marquis trouva que j'avois laphysionomie heureuse, il me prodigua des éloges ridicules, je l'en remerciai par des complimens outrés. «Je suis très content, me dit-il d'un air pesant qu'il croyoit fin, que vous me fassiez l'honneur de souper chez moi, Mademoiselle; vous êtes jolie, très jolie, et ce que je vous dis là est certain, car je me connois en physionomie.» Je répondis par le plus agréable sourire. «Ma chère enfant, me disoit la marquise de l'autre côté, j'ai engagé votre parole, vous êtes trop polie pour me dédire; au reste, je vous débarrasserai du marquis dès qu'il vous ennuiera.» Elle me serra la main; le marquis la vit. «Ho! que je voudrois, dit-il, tenir une de ces petites mains-là dans les miennes!» Je lui lançai une œillade meurtrière. «Partons, Mesdames, partons», s'écria-t-il d'un air léger et conquérant. Il sortit pour appeler ses gens.
Le comte, qui l'entendit, vint à nous, quelques efforts que la comtesse eût faits pour le retenir. Il me dit d'un ton sérieusement ironique: «Monsieur se trouve sans doute fort bien sous ses habits galans, il ne compte pas apparemment désabuser la marquise?» Je répondis sur le même ton, mais en baissant la voix: «Mon cher parent, voudriez-vous sitôt détruire votre ouvrage?» Il s'adressa à la marquise: «Madame, je me crois en conscience obligé de vous avertir encore une fois que ce n'est point MlleDuportail qui aura le bonheur de souper chez vous, mais bien le chevalier de Faublas, mon très jeune et très fidèle ami.—Et moi, Monsieur, lui répondit-on, je vous déclare que vous avez trop compté sur ma patience ou sur ma crédulité. Ayez la bonté de cesser cet impertinent badinage, ou décidez-vous à ne me revoir jamais.—Je me sens le courage de prendre l'un et l'autre parti, Madame; je serois désolé de troubler vos plaisirs par mes indiscrétions, ou de les gêner par mes importunités.»
Le marquis rentroit au moment même; il frappa sur l'épaule de Rosambert, et, le retenant par le bras: «Quoi! tu ne soupes pas avec nous? tu nous laisses ta parente? Sais-tu qu'elle est jolie ta parente? sais-tu que sa physionomie promet?» Il baissa la voix: «Mais entre nous je crois la petite personne un peu… vive.—Ho! oui, très jolie et très vive, reprit le comte avec un sourire amer, elle ressemble à bien d'autres»; et puis, comme s'il eût pressenti le sort prochain de ce bon mari: «Je vous souhaite une bonne nuit, lui dit-il.—Quoi! penses-tu, reprit le marquis, que je garde ta parente pour… Écoute donc, si elle le vouloit bien!…—Je vous souhaite une bonne nuit», répéta le comte, et il sortit en éclatant de rire. La marquise soutint que M. de Rosambert devenoit fou, je trouvai qu'il étoit fort malhonnête. «Point du tout, me dit confidemment le marquis, il vous aime à la rage, il a vu que je vous faisois ma cour, il est jaloux.»
En cinq minutes nous fûmes à l'hôtel du marquis; on servit aussitôt: je fus placé entre la marquise et son galant époux qui ne cessoit de me dire ce qu'il croyoit de très jolies choses. Trop occupé d'abord à satisfaire l'appétit tout à fait mâle que la danse m'avoit donné, je n'employai pour lui répondre que le langage des yeux. Dès que ma faim fut un peu calmée, j'applaudis sans ménagement à toutes les sottises qu'il lui plut de me débiter, et ses mauvais bons mots lui valurent mille complimens dont il fut enchanté. La marquise, qui m'avoit toujours considéré avec la plus grande attention, et dont les regards s'animoient visiblement, s'empara d'une de mes mains: curieux de voir jusqu'où s'étendroit le pouvoir de mes charmes trompeurs, j'abandonnai l'autre au marquis. Il la saisit avec un transport inexprimable. La marquise, plongée dans des réflexions profondes, sembloit méditer quelque projet important; je la voyois successivement rougir et trembler, et, sans dire un seul mot, elle pressoit légèrement ma main droite engagée dans les siennes. Ma main gauche étoit dans une prison moins douce; le marquis la serroit de manière à me faire crier. Charmé de sa bonne fortune, tout fier de son bonheur, tout étonné de l'adresse avec laquelle il trompoit sa femme en sa présence même, il poussoit de temps en temps de longs soupirs dont j'étois étourdi, et des éclats de rire dont le plafond retentissoit; ensuite, craignant de se trahir, cherchant à étouffer ce rire éclatant que la marquise auroit pu remarquer, peut-être aussi croyant me faire une gentillesse, il me mordoit les doigts.
La belle marquise sortit enfin de sa rêverie pour me dire: «Mademoiselle Duportail, il est tard, vous deviez passer la nuit entière au bal, on ne vous attend pas chez vous avant huit ou neuf heures du matin, restez chez moi; j'offrirois à toute autre un appartement d'amie, vous pouvez disposer du mien; je dois, ajouta-t-elle d'un ton caressant, vous servir aujourd'hui de maman, je ne veux pas que ma fille ait une autre chambre que la mienne, je vais lui faire dresser un lit près du mien…—Et pourquoi donc faire dresser un lit? interrompit le marquis; on est fort bien deux dans le vôtre; quand je vais vous y trouver, moi, est-ce que je vous gêne? j'y dors tout d'un somme, et vous aussi.» Et, finissant, il me donna amoureusement par-dessous la table un grand coup de genou qui me froissa la peau: je répondis à cette galanterie sur-le-champ de la même manière, et si vigoureusement qu'il lui échappa un grand cri. La marquise se leva d'un air alarmé. «Ce n'est rien, lui dit-il, ma jambe a accroché la table.» J'étouffois de rire, la marquise n'y tint pas plus que moi, et son cher époux, sans savoir pourquoi, se mit à rire plus fort que nous deux.
Quand notre excessive gaieté fut un peu modérée, la marquise me renouvela ses offres. «Acceptez la moitié du lit de madame, crioit le marquis, acceptez, je vous le dis, vous y serez bien, vous verrez que vous y serez bien. Je vais revenir tout à l'heure; mais acceptez.» Il nous quitta. «Madame, dis-je à la marquise, votre invitation m'honore autant qu'elle me flatte; mais est-ce à MlleDuportail ou à M. de Faublas que vous la faites?—Encore cette mauvaise plaisanterie du comte, petite friponne! et c'est vous qui la répétez! Ne vous ai-je pas dit que je ne vous croyois pas?—Mais, Madame…—Paix, paix! reprit-elle en posant son doigt sur ma bouche; le marquis va rentrer, qu'il ne vous entende pas dire de pareilles folies. Cette charmante enfant! (elle m'embrassa tendrement) comme elle est timide et modeste! mais comme elle est maligne! Allons, petite espiègle, venez»: elle me tendit la main, nous passâmes dans son appartement.
Il étoit question de me mettre au lit. Les femmes de la marquise voulurent me prêter leur ministère; je les priai, en tremblant, d'offrir à leur maîtresse leurs services, dont je saurois bien me passer. «Oui, dit la marquise attentive à tous mes mouvemens, ne la gênez pas, c'est un enfantillage de couvent; laissez-la faire.» Je passai promptement derrière les rideaux; mais je me trouvai dans un grand embarras quand il fallut me dépouiller de ces habits dont l'usage m'étoit si peu familier. Je cassois les cordons, j'arrachois les épingles; je me piquois d'un côté, je me déchirois de l'autre; plus je me hâtois, et moins j'allois vite. Une femme de chambre passa près de moi au moment où je venois d'ôter mon dernier jupon. Je tremblai qu'elle n'entr'ouvrît les rideaux; je me précipitai dans le lit, émerveillé de la singulière aventure qui m'avoit conduit là, mais ne soupçonnant pas encore qu'on pût avoir, en couchant deux, d'autre désir que de causer ensemble avant de s'endormir. La marquise ne tarda pas à me suivre; la voix de son mari se fit entendre: «Ces dames me permettront bien d'assister à leur coucher? Quoi! déjà au lit!» Il voulut m'embrasser, la marquise se fâcha sérieusement; il ferma lui-même les rideaux, et, nous rendant le souhait que lui avoit fait le comte, il nous cria de la porte: «Une bonne nuit!»
Un silence profond régna quelques instans. «Dormez-vous déjà, belle enfant? me dit la marquise d'une voix altérée.—Ho! non, je ne dors pas!» Elle se précipita dans mes bras, et me pressa contre son sein. «Dieux! s'écria-t-elle avec une surprise bien naturellement jouée si elle étoit feinte, c'est un homme!» et puis, me repoussant avec promptitude: «Quoi! Monsieur, il est possible?…—Madame, je vous l'ai dit, répliquai-je en tremblant.—Vous me l'avez dit, Monsieur; mais cela étoit-il croyable? Il s'agissoit bien de dire! il ne falloit pas rester chez moi…, ou du moins il ne falloit pas empêcher qu'on vous dressât un autre lit…—Madame, ce n'est pas moi! c'est monsieur le marquis.—Mais, Monsieur, parlez donc plus bas… Monsieur, il ne falloit pas rester chez moi, il falloit vous en aller.—Hé bien, Madame, je m'en vais…» Elle me retient par le bras: «Vous vous en allez! où cela, Monsieur, et quoi faire? réveiller mes femmes, risquer un esclandre…, peut-être montrer à tous mes gens qu'un homme est entré dans mon lit; qu'on me manque à ce point?—Madame, je vous demande pardon, ne vous fâchez pas, je m'en vais me jeter dans un fauteuil.—Oui, dans un fauteuil! oui… sans doute, il le faut!… Mais voyez la belle ressource (en me retenant toujours par le bras). Fatigué comme il est! par le froid qu'il fait! s'enrhumer, détruire sa santé!… Vous mériteriez que je vous traitasse avec cette rigueur… Allons, restez là; mais promettez-moi d'être sage.—Pourvu que vous me pardonniez, Madame.—Non, je ne vous pardonne pas! mais j'ai plus d'attention pour vous que vous n'en avez pour moi. Voyez comme sa main est déjà froide!» et par pitié elle la posa sur son col d'ivoire. Guidé par la nature et par l'amour, cette heureuse main descendit un peu; je ne savois quelle agitation faisoit bouillonner mon sang. «Aucune femme éprouva-t-elle jamais l'embarras où il me met? reprit la marquise d'un ton plus doux.—Ah! pardonnez-moi donc, ma chère maman…—Oui, votre chère maman! vous avez bien des égards pour votre maman, petit libertin que vous êtes!» Ses bras, qui m'avoient repoussé d'abord, m'attiroient doucement. Bientôt nous nous trouvâmes si près l'un de l'autre que nos lèvres se rencontrèrent; j'eus la hardiesse d'imprimer sur les siennes un baiser brûlant. «Faublas, est-ce là ce que vous m'avez promis?» me dit-elle d'une voix presque éteinte. Sa main s'égara, un feu dévorant circuloit dans mes veines… «Ah! Madame, pardonnez-moi, je me meurs!—Ah! mon cher Faublas,… mon ami!…» Je restois sans mouvement. La marquise eut pitié de mon embarras qui ne pouvoit lui déplaire,… elle aida ma timide inexpérience… Je reçus, avec autant d'étonnement que de plaisir, une charmante leçon que je répétai plus d'une fois.
Nous employâmes plusieurs heures dans ce doux exercice; je commençois à m'endormir sur le sein de ma belle maîtresse, quand j'entendis le bruit d'une porte qui s'ouvroit doucement: on entroit, on s'avançoit sur la pointe du pied; j'étois sans armes dans une maison que je ne connoissois point; je ne pus me défendre d'un mouvement d'effroi. La marquise, qui devina ce que c'étoit, me dit tout bas de prendre sa place et de lui céder la mienne; j'obéis promptement: à peine m'étois-je tapi sur le bord du lit qu'on entr'ouvrit les rideaux du côté que je venois de quitter. «Qui vient me réveiller ainsi?» dit la marquise. On hésita quelques instans, ensuite on s'expliqua sans lui répondre. «Et quelle est cette fantaisie? continua-t-elle. Quoi! Monsieur, vous choisissez aussi mal votre temps, sans attention pour moi, sans respect pour l'innocence d'une jeune personne qui, peut-être, ne dort pas, ou qui pourroit se réveiller? Vous n'êtes guère raisonnable, je vous prie de vous retirer.» Le marquis insistoit, en balbutiant à sa femme de comiques excuses. «Non, Monsieur, lui dit-elle, je ne le veux point, cela ne sera point, je vous assure que cela ne sera point, je vous supplie de vous retirer.» Elle se jeta hors du lit, le prit par le bras et le mit à la porte.
Ma belle maîtresse revint à moi en riant. «Ne trouvez-vous pas mon procédé bien noble? me dit-elle; voyez ce que j'ai refusé à cause de vous.» Je sentis que je lui devois un dédommagement, je l'offris avec ardeur, on l'accepta avec reconnoissance; une femme de vingt-cinq ans est si complaisante quand elle aime! la nature a tant de ressources dans un novice de seize ans!
Cependant tout est borné chez les foibles humains: je ne tardai pas à m'endormir profondément. Quand je me réveillai, le jour pénétroit dans l'appartement malgré les rideaux; je songeai à mon père… Hélas! je me souvins de ma Sophie! une larme s'échappa de mes yeux, la marquise s'en aperçut. Déjà capable de quelque dissimulation, j'attribuai au chagrin de la quitter la pénible agitation que j'éprouvois; elle m'embrassa tendrement. Je la vis si belle! l'occasion étoit si pressante!… Quelques heures de sommeil avoient ranimé mes forces,… l'ivresse du plaisir dissipa les remords de l'amour.
Il fallut enfin songer à nous séparer. La marquise me servit de femme de chambre. Elle étoit si adroite que ma toilette eût été bientôt faite si nous avions pu sauver les distractions! Quand nous crûmes qu'il ne manquoit plus rien à mon ajustement, la marquise sonna ses femmes. Le marquis attendoit depuis plus d'une heure qu'il fît jour chez madame. Il me complimenta sur ma diligence. «Je suis sûr, me dit-il, que vous avez passé une excellente nuit»; et, sans me donner le temps de répondre: «Elle paroît fatiguée pourtant! elle a les yeux battus! Voilà ce que c'est que cette danse! on s'en donne par-dessus les yeux, et le lendemain on n'en peut plus! je le dis tous les jours à la marquise qui n'en tient compte: allons, il faut réparer les forces de cette charmante enfant, après cela nous la reconduirons chez elle.»
Cenous la reconduironsétoit très propre à m'inquiéter. Je témoignai au marquis qu'il suffiroit que la marquise prît cette peine; il insista. La marquise se joignit à moi pour lui faire perdre cette idée; il nous répondit que M. Duportail ne pouvoit trouver mauvais qu'il lui ramenât sa fille, puisque la marquise seroit avec nous, et qu'il étoit curieux de connoître l'heureux père d'une aussi aimable enfant. Quelques efforts que nous fissions, nous ne pûmes l'empêcher de nous accompagner.
Je commençois à craindre que cette aventure, qui avoit eu de si heureux commencemens, ne finît fort mal. Je ne vis rien de mieux à faire que de donner au cocher du marquis la véritable adresse de M. Duportail. «Chez M. Duportail, près de l'Arsenal», lui dis-je. La marquise sentoit mon embarras et le partageoit; aucun expédient ne s'étoit encore présenté à mon esprit, quand nous arrivâmes à la porte de mon prétendu père.
Il étoit chez lui; on lui dit que le marquis et la marquise de B… lui ramenoient sa fille. «Ma fille! s'écria-t-il avec la plus vive agitation; ma fille!» Il accourut vers nous. Sans lui donner le temps de dire un seul mot, je me jetai à son col. «Oui! lui dis-je, vous êtes veuf, et vous avez une fille.—Parlez plus bas encore, reprit-il avec vivacité, parlez plus bas, qui vous l'a dit?—Eh! mon Dieu! ne m'entendez-vous pas? C'est moi qui suis votre fille. Gardez-vous de dire non devant le marquis.» M. Duportail, plus tranquille, mais non moins étonné, sembloit attendre qu'on s'expliquât. «Monsieur, lui dit la marquise, MlleDuportail a passé une partie de la nuit au bal, et l'autre partie chez moi.—Êtes-vous fâché, Monsieur, lui dit le marquis qui remarquoit son étonnement, que mademoiselle ait passé une partie de la nuit chez moi? Vous auriez tort, car elle a couché dans l'appartement de madame, dans son lit même, avec elle, on ne pouvoit la mettre mieux. Êtes-vous fâché que je l'aie accompagnée jusqu'ici? J'avoue que ces dames ne le vouloient pas, c'est moi…—Je suis très sensible, répondit enfin M. Duportail, tout à fait revenu de sa première surprise, et d'ailleurs bien instruit par les discours du marquis; je suis très sensible aux bontés que vous avez eues pour ma fille; mais je dois vous déclarer devant elle (il me regarda, je tremblois) que je suis fort étonné qu'elle ait été au bal déguisée de cette façon-là.—Comment! déguisée, Monsieur! interrompit la marquise.—Oui, Madame, un habit d'amazone; cela convient-il à ma fille? ou du moins ne devoit-elle pas me demander mon avis ou ma permission?»
Ravi de l'ingénieuse tournure que mon nouveau père avoit prise, j'affectai de paroître humilié. «Ah! je croyois que le papa le savoit, dit le marquis; Monsieur, il faut pardonner cette petite faute. Mademoiselle votre fille a la physionomie la plus heureuse; je vous le dis, et je m'y connois! Mademoiselle votre fille…, c'est une charmante personne, elle a enchanté tout le monde, ma femme surtout; oh! tenez, ma femme en est folle.—Il est vrai, Monsieur, dit la marquise avec un sang-froid admirable, que mademoiselle m'a inspiré toute l'amitié qu'elle mérite.» Je me croyois sauvé, lorsque mon véritable père, le baron de Faublas, qui ne se faisoit jamais annoncer chez son ami, entra tout à coup. «Ah! ah! dit-il en m'apercevant…» M. Duportail courut à lui les bras ouverts: «Mon cher Faublas, vous voyez ma fille, que M. le marquis et Mmela marquise de B… me ramènent.—Votre fille? interrompit mon père.—Hé! oui, ma fille! vous ne la reconnoissez pas sous cet habit ridicule? Mademoiselle, ajouta-t-il avec colère, passez dans votre appartement, et que personne ne vous surprenne plus dans cet équipage indécent.»
Je fis, sans dire mot, une révérence à M. de B…, qui paroissoit me plaindre, et une à la marquise, qui me voyoit à peine: car, au nom de mon père, elle avoit été si troublée que je craignois qu'elle ne se trouvât mal. Je me retirai dans la pièce voisine, et je prêtai l'oreille. «Votre fille? répéta encore le baron.—Eh! oui, ma fille! qui s'est avisée d'aller au bal avec les habits que vous lui avez vus. Monsieur le marquis vous dira le reste.» Et effectivement, monsieur le marquis répéta à mon père tout ce qu'il avoit dit à M. Duportail; il lui affirma que j'avois couché dans l'appartement de sa femme, dans son lit même, avec elle. «Elle est fort heureuse, dit mon père en regardant la marquise… Fort heureuse, répéta-t-il, qu'une si grande imprudence n'ait pas eu des suites fâcheuses.—Eh! quelle si grande imprudence a donc commise cette chère enfant? répliqua la marquise, que j'avois vue déconcertée, mais dont les forces s'étoient ranimées promptement. Quoi! parce qu'elle a pris un habit d'amazone?—Sans doute, interrompit le marquis, ce n'est qu'une vétille; et vous, Monsieur (en s'adressant à mon père d'un ton fâché), permettez-moi de vous dire qu'au lieu de vous permettre sur le compte de la jeune personne des réflexions qui peuvent lui nuire, vous feriez bien mieux de vous joindre à nous pour obtenir que son père lui pardonne.—Madame, dit M. Duportail à la marquise, je le lui pardonne à cause de vous (en s'adressant au marquis), mais à condition qu'elle n'y retournera plus.—En habit d'amazone soit, répondit celui-ci, mais j'espère que vous nous la renverrez avec ses habits ordinaires; nous serions trop privés de ne plus voir cette charmante enfant.—Assurément, dit la marquise en se levant, et, si monsieur son père veut nous rendre un véritable service, il l'accompagnera.»
M. Duportail reconduisit la marquise jusqu'à sa voiture, en lui prodiguant les remercîmens qu'il étoit présumé lui devoir.
Leur départ me soulagea d'un pesant fardeau. «Voilà une bien singulière aventure! dit M. Duportail en rentrant.—Très singulière, répondit mon père; la marquise est une fort belle femme, le petit drôle est bien heureux.—Savez-vous, répliqua son ami, qu'il a presque pénétré mon secret? Quand on m'a annoncé ma fille, j'ai cru que ma fille m'étoit rendue, et quelques mots échappés m'ont trahi.—Eh bien! il y a un remède à cela; Faublas est plus raisonnable qu'on ne l'est ordinairement à son âge; pour qu'il fût prodigieusement avancé, il ne lui manquoit que quelques lumières qu'il a sans doute acquises cette nuit: il a l'âme noble et le cœur excellent; un secret qu'on devine ne nous lie pas, comme vous savez; mais un honnête homme se croiroit déshonoré s'il trahissoit celui qu'un ami lui a confié; apprenez le vôtre à mon fils; point de demi-confidence, je vous réponds de sa discrétion.—Mais des secrets de cette importance!… il est si jeune!…—Si jeune! mon ami, un gentilhomme l'est-il jamais, quand il s'agit de l'honneur? Mon fils, déjà dans son adolescence, ignoreroit un des devoirs les plus sacrés de l'homme qui pense! un enfant que j'ai élevé auroit besoin de l'expérience de son père pour ne pas faire une bassesse!…—Mon ami, je me rends.—Mon cher Duportail, croyez que vous ne vous en repentirez jamais. J'espère d'ailleurs que cette confidence, devenue presque nécessaire, ne sera pas tout à fait inutile. Vous savez que j'ai fait quelques sacrifices pour donner à mon fils une éducation convenable à sa naissance et proportionnée aux espérances qu'il me fait concevoir: qu'il reste encore un an dans cette capitale pour s'y perfectionner dans ses exercices, cela suffit, je crois; ensuite il voyagera, et je ne serois pas fâché qu'il s'arrêtât quelques mois en Pologne.—Baron, interrompit M. Duportail, le détour dont votre amitié se sert est aussi ingénieux que délicat; je sens toute l'honnêteté de votre proposition, qui m'est très agréable, je vous l'avoue.—Ainsi, reprit le baron, vous voudriez bien donner à Faublas une lettre pour le bon serviteur qui vous reste dans ce pays-là; Boleslas et mon fils feront de nouvelles recherches. Mon cher Lovzinski, ne désespérez pas encore de votre fortune; si votre fille existe, il n'est pas impossible qu'elle vous soit rendue. Si le roi de Pologne…» Mon père parla plus bas, et tira son ami à l'autre bout de l'appartement: ils y causèrent plus d'une demi-heure, après quoi, tous deux s'étant rapprochés de la porte contre laquelle j'étois placé, j'entendis le baron qui disoit: «Je ne veux pas lui demander les détails de son aventure; probablement ils sont assez plaisans: je ne les entendrois pas avec l'air de sévérité qui conviendroit; sans doute il vous contera de point en point son histoire, vous m'en ferez part: au reste, je crois que nous venons de voir un sot mari.—Il n'est pas le seul, mon ami, répondit M. Duportail.—On le sait bien, répliqua le baron; mais il n'en faut rien dire.»
Je les entendis s'approcher de ma porte, j'allai me jeter dans un fauteuil. Le baron me dit en entrant: «Ma voiture est là, faites-vous reconduire à l'hôtel, allez vous reposer, et désormais je vous défends de sortir avec cet habit.—Mon ami, me dit M. Duportail, qui me suivit jusqu'à la porte, un de ces jours nous dînerons ensemble tête-à-tête; vous savez une partie de mon secret, je vous apprendrai le reste; mais surtout de la discrétion. Songez, d'ailleurs, que je vous ai rendu service.» Je l'assurai que je ne l'oublierois pas et qu'il pouvoit être tranquille. Dès que je fus rentré chez moi, je me mis au lit et m'endormis profondément.
Il étoit fort tard quand je me réveillai: M. Person et moi nous fûmes au couvent. Avec quelle douce émotion je revis ma Sophie! Sa contenance modeste, son innocence ingénue, l'accueil timide et caressant qu'elle me fit, un petit air d'embarras que lui donnoit encore le souvenir du baiser de la veille, tout en elle inspiroit l'amour, mais l'amour tendre et respectueux. Cependant l'image des charmes de la marquise me poursuivoit jusqu'au parloir; mais que d'avantages précieux sa jeune rivale avoit sur elle! Il est vrai que les plaisirs de la nuit dernière se représentoient vivement à mon imagination échauffée; mais combien je leur préférois ce moment délicieux où j'avois trouvé, sur les lèvres de Sophie, une âme nouvelle! La marquise régnoit sur mes sens étonnés; mon cœur adoroit Sophie.
Le lendemain, je me souvins que la marquise m'attendoit chez elle; je me souvins aussi que le baron m'avoit dit: «Je vous défends de sortir avec cet habit.» D'ailleurs, comment me présenter chez la marquise sans être au moins accompagné d'une femme de chambre? Il ne falloit pas songer au comte, qui sans doute n'étoit pas tenté de m'y conduire; et le marquis ne trouveroit-il pas singulier qu'une jeune personne sortît toute seule? Impatient de revoir ma belle maîtresse, mais retenu par la crainte de déplaire à mon père, je ne savois à quoi me résoudre. Jasmin vint me dire qu'une femme d'un certain âge, envoyée par MlleJustine, demandoit à me parler. «Je ne sais quelle est cette demoiselle Justine; mais faites entrer.—MlleJustine m'a chargée de vous présenter ses respects, me dit la femme, et de vous remettre ce paquet et cette lettre.» Avant d'ouvrir le paquet, je pris la lettre, dont l'adresse étoit simplement:A Mademoiselle Duportail.J'ouvris avec empressement, et je lus:
Donnez-moi de vos nouvelles, ma chère enfant; avez-vous passé une bonne nuit? Vous aviez besoin de repos; je crains fort que les fatigues du bal et la scène désagréable que monsieur votre père vous a faite n'aient altéré votre santé. Je suis désolée que vous ayez été grondée à cause de moi; croyez que cette scène trop longue m'a fait souffrir autant que vous. Monsieur le marquis parle de retourner au bal ce soir, je ne m'y sens pas disposée, et je crois que vous n'en avez pas plus d'envie que moi. Cependant, comme il faut qu'une maman ait de la complaisance pour sa fille, surtout quand elle en a une aussi aimable que vous, nous irons au bal si vous le voulez. Je n'ai point oublié que l'habit d'amazone vous est interdit, et j'ai pensé que peut-être vous n'aviez point d'autre habit de bal, parce que ce n'est point un meuble de couvent, c'est pour cela que je vous envoie l'un des miens: nous sommes à peu près de la même taille, je crois qu'il vous ira bien.Justine m'a dit que vous aviez besoin d'une femme de chambre, celle qui vous remettra ma lettre est sage,intelligente et adroite: vous pouvez la prendre à votre service, et lui donnertoute votre confiance, je vous réponds d'elle.Je ne vous invite point à dîner avec moi, je sais que M. Duportail dîne rarement sans sa fille; mais, si vous aimez votre chère maman autant qu'elle vous aime, vous viendrez dans la soirée, le plus tôt que vous pourrez. Monsieur le marquis ne dîne point chez lui; venez de bonne heure, mon enfant, je serai seule toute l'après-dînée, vous me ferez compagnie. Croyez que personne ne vous aime autant que votre chère maman.La Marquise de B…P. S.Je n'ai point la force de vous mander toutes les folies que le marquis veut que je vous écrive de sa part. Au reste, grondez-le bien quand vous le verrez, il vouloit ce matin envoyer en son nom chez M. Duportail. J'ai eu toutes les peines du monde à lui faire comprendre que cela n'étoit pas raisonnable, et qu'il étoit plus décent que ce fût moi qui vous écrivisse.
Donnez-moi de vos nouvelles, ma chère enfant; avez-vous passé une bonne nuit? Vous aviez besoin de repos; je crains fort que les fatigues du bal et la scène désagréable que monsieur votre père vous a faite n'aient altéré votre santé. Je suis désolée que vous ayez été grondée à cause de moi; croyez que cette scène trop longue m'a fait souffrir autant que vous. Monsieur le marquis parle de retourner au bal ce soir, je ne m'y sens pas disposée, et je crois que vous n'en avez pas plus d'envie que moi. Cependant, comme il faut qu'une maman ait de la complaisance pour sa fille, surtout quand elle en a une aussi aimable que vous, nous irons au bal si vous le voulez. Je n'ai point oublié que l'habit d'amazone vous est interdit, et j'ai pensé que peut-être vous n'aviez point d'autre habit de bal, parce que ce n'est point un meuble de couvent, c'est pour cela que je vous envoie l'un des miens: nous sommes à peu près de la même taille, je crois qu'il vous ira bien.
Justine m'a dit que vous aviez besoin d'une femme de chambre, celle qui vous remettra ma lettre est sage,intelligente et adroite: vous pouvez la prendre à votre service, et lui donnertoute votre confiance, je vous réponds d'elle.
Je ne vous invite point à dîner avec moi, je sais que M. Duportail dîne rarement sans sa fille; mais, si vous aimez votre chère maman autant qu'elle vous aime, vous viendrez dans la soirée, le plus tôt que vous pourrez. Monsieur le marquis ne dîne point chez lui; venez de bonne heure, mon enfant, je serai seule toute l'après-dînée, vous me ferez compagnie. Croyez que personne ne vous aime autant que votre chère maman.
La Marquise de B…
P. S.Je n'ai point la force de vous mander toutes les folies que le marquis veut que je vous écrive de sa part. Au reste, grondez-le bien quand vous le verrez, il vouloit ce matin envoyer en son nom chez M. Duportail. J'ai eu toutes les peines du monde à lui faire comprendre que cela n'étoit pas raisonnable, et qu'il étoit plus décent que ce fût moi qui vous écrivisse.
Je fus enchanté de cette lettre. «Monsieur, me dit la femme intelligente qui me l'apportoit, Justine est la femme de chambre de madame la marquise de B…, et, si mademoiselle le veut bien, je serai la sienne aujourd'hui et demain. Au reste, monsieur ou mademoiselle peut également se fier à moi; quand MlleJustine et MmeDutour se mêlent d'une intrigue, elles ne la gâtent pas; c'est pour cela qu'on m'a choisie.—Fort bien, lui dis-je, Madame Dutour, je vois que vous êtes instruite, vous m'accompagnerez tantôt chez la marquise.» J'offris à ma duègne un double louis qu'elle accepta. «Ce n'est pas qu'on ne m'ait déjà bien payée, me dit-elle; mais monsieur doit savoir que les gens de ma profession reçoivent toujours des deux côtés.»
Dès que le baron eut dîné, il partit pour l'Opéra, suivant sa coutume. Mon coiffeur étoit averti: un panache blanc fut mis à la place du petit chapeau. MmeDutour me revêtit parfaitement du charmant habit de bal que Mmede B… m'envoyoit, et qui m'alloit merveilleusement bien; ma ressemblance avec Adélaïde devenoit plus frappante; mon gouverneur ému redoubloit pour moi d'attentions et de soins. Je pris des gants, un éventail, un gros bouquet; je volai au rendez-vous que la marquise m'avoit donné.
Je la trouvai dans son boudoir, mollement couchée sur une ottomane: un déshabillé galant paroit ses charmes au lieu de les cacher. Elle se leva dès qu'elle m'aperçut. «Qu'elle est jolie dans cet équipage, MlleDuportail! que cette robe lui sied bien!» et, dès que la porte se fut fermée: «Que vous êtes charmant, mon cher Faublas! que votre exactitude me flatte! Mon cœur me disoit bien que vous trouveriez le moyen de me venir joindre ici malgré vos deux pères.» Je ne lui répondis que par mes vives caresses; et, la forçant de reprendre l'attitude qu'elle avoit quittée pour me recevoir, je lui prouvois déjà que ses leçons n'étoient pas oubliées, lorsque nous entendîmes du bruit dans la pièce voisine. Tremblant d'être surpris dans une situation qui n'étoit pas équivoque, je me relevai brusquement, et, grâce à mes habits très commodes, je n'eus besoin que de changer de posture pour que mon désordre fût réparé. La marquise, sans paroître troublée, ne rétablit que ce qui pressoit le plus: tout cela fut l'affaire d'un moment. La porte s'ouvrit; c'étoit le marquis. «Je comprenois bien, lui dit-elle, Monsieur, qu'il n'y avoit que vous qui puissiez entrer ainsi chez moi sans vous faire annoncer; mais je croyois qu'au moins vous frapperiez à cette porte avant de l'ouvrir: cette chère enfant avoit des inquiétudes secrètes à confier à sa maman; un moment plus tôt vous la surpreniez!… On n'entre pas ainsi chez des femmes!—Bon! reprit le marquis, je la surprenois! Eh bien! je ne l'ai point surprise, ainsi il n'y a pas tant de mal à tout cela; d'ailleurs, je suis bien sûr que cette chère enfant me le pardonne: elle est plus indulgente que vous; mais convenez que son père a bien raison de ne pas vouloir qu'elle porte cet habit d'amazone, elle est à croquer comme la voilà!»
Il reprit avec moi ce mauvais ton de galanterie qui nous avoit déjà tant amusés; il trouva que j'étois parfaitement bien remise, que j'avois les yeux brillans, le teint fort animé, et même quelque chose d'extraordinaire et d'un très bon augure dans laphysionomie. Ensuite il nous dit: «Belles dames, vous allez au bal aujourd'hui?» La marquise répondit que non. «Vous vous moquez de moi, je suis revenu tout exprès pour vous y conduire.—Je vous assure que je n'irai pas.—Hé! pourquoi donc? ce matin vous disiez…—Je disois que j'y pourrois aller par complaisance pour MlleDuportail; mais elle ne s'en soucie pas; elle craint de retrouver là le comte de Rosambert, qui s'est fort mal comporté la dernière fois.» J'interrompis la marquise. «Certainement son procédé avec moi est assez malhonnête pour que désormais je craigne de le rencontrer autant que je me plaisois autrefois à me trouver avec lui.—Vous avez raison, me dit le marquis: le comte est un de ces petits merveilleux qui croient qu'une femme n'a des yeux que pour eux; il est bon que ces messieurs apprennent quelquefois qu'il y a dans le monde des gens qui les valent bien…» Je compris son idée, et, pour justifier ses propos, je lui lançai à la dérobée un coup d'œil expressif… «Et qui valent peut-être mieux», ajouta-t-il aussitôt en renforçant sa voix, en s'élevant sur la pointe du pied, et en prenant son élan pour faire une lourde pirouette qu'il acheva très malheureusement. Sa tête alla frapper contre la boiserie trop dure, qui ne lui épargna une chute pesante qu'en lui faisant au front une large meurtrissure. Honteux de son malheur, mais voulant le dissimuler, il parut insensible à la douleur qu'il ressentoit. «Charmante enfant, me dit-il avec plus de sang-froid, mais en faisant de temps en temps de laides grimaces qui le trahissoient, vous avez raison d'éviter le comte; mais n'ayez pas peur de le rencontrer ce soir. Il y a bal masqué: la marquise a justement deux dominos; elle vous en prêtera un, elle prendra l'autre; nous irons au bal, vous reviendrez souper avec nous; et, si vous n'avez pas été trop mal couchée avant-hier…—Ho! oui, cela sera charmant! m'écriai-je avec plus de vivacité que de prudence; allons au bal.—Avec mes dominos que le comte connoît? interrompit la marquise plus réfléchie que moi.—Eh! oui, Madame, avec vos dominos. Il faut donner à cette enfant le plaisir du bal masqué, elle n'a jamais vu cela; le comte ne vous reconnoîtra pas, il n'y sera peut-être pas même.» La marquise paroissoit incertaine; je la voyois balancer entre le désir de me garder encore la nuit prochaine et la crainte d'aller, en présence du marquis, s'offrir aux sarcasmes du comte. «Pour moi, reprit d'un ton mystérieux le commode mari, je vous y conduirai bien; mais j'ai quelques affaires, je ne pourrai pas rester avec vous; je vous laisserai là, pour revenir à minuit vous chercher.» Cette raison du marquis, plus que toutes ses instances, détermina la marquise; elle refusa quelque temps encore, mais d'un ton qui m'annonçoit assez qu'il falloit la presser et qu'elle alloit consentir.
Cependant la contusion que le marquis s'étoit faite devenoit plus apparente, et sa bosse grossissoit à vue d'œil. Je lui demandai d'un air étonné ce qu'il avoit au front; il y porta la main. «Ce n'est rien, me dit-il avec un rire forcé; quand on est marié, on est exposé à ces accidens-là.» Je me souvins du supplice qu'il m'avoit fait éprouver quand ma main étoit dans les siennes, et, résolu de me venger, je tirai de ma bourse une pièce de monnoie, je la lui appliquai sur le front, et me voilà serrant de toutes mes forces pour aplatir la bosse. Le patient pressoit ses flancs de ses poings fermés, grinçoit des dents, souffloit douloureusement et faisoit d'horribles contorsions. «Elle a, dit-il avec peine, elle a de la vigueur dans le poignet.» Je redoublai d'efforts; il fit enfin un cri terrible, et, m'échappant avec violence, il seroit tombé à la renverse, si je ne l'avois promptement retenu. «Ah! la petite diablesse! elle m'a presque ouvert le crâne.—La petite espiègle l'a fait exprès, dit la marquise, qui se contraignoit beaucoup pour ne pas rire.—Vous croyez qu'elle l'a fait exprès? Hé bien, je vais l'embrasser pour la punir.—Pour me punir, soit.» Je présentai la joue de bonne grâce; il se crut le plus heureux des hommes: si j'avois voulu l'écouter, je n'aurois cessé de mettre, au même prix, son courage à l'épreuve.
«Finissons ces folies, dit la marquise en affectant un peu d'humeur, et pensons à ce bal, puisqu'il y faut aller.—Ho! madame se fâche! répondit le marquis; soyons sages, me dit-il tout bas, il y a un peu de jalousie.» Il nous regarda d'un air de satisfaction. «Vous vous aimez bien toutes les deux, poursuivit-il; mais si vous alliez vous brouiller un jour à cause de moi!… cela seroit bien singulier!…—Allons-nous au bal, ou n'y allons-nous pas?» interrompit la marquise. Elle se mit à sa toilette: on lui apporta ses dominos, qu'elle ne voulut point mettre; elle en envoya chercher deux autres dont nous nous affublâmes gaiement. «Vous connoissez le mien, dit le marquis, je le prendrai pour vous aller chercher; je ne crains pas d'être reconnu, moi!» Il nous conduisit au bal, et nous promit de revenir à minuit précis.
Dès que nous parûmes à la porte de la salle, la foule des masques nous environna: on nous examina curieusement, on nous fit danser; mes yeux furent d'abord agréablement flattés de la nouveauté du spectacle. Les habits élégans, les riches parures, la singularité des costumes grotesques, la laideur même des travestissemens baroques, la bizarre représentation de tous ces visages cartonnés et peints, le mélange des couleurs, le murmure de cent voix confondues, la multitude des objets, leur mouvement perpétuel, qui varioit sans cesse le tableau en l'animant, tout se réunit pour surprendre mon attention bientôt lassée. Quelques nouveaux masques étant entrés, la contredanse fut interrompue, et la marquise, profitant du moment, se mêla dans la foule; je la suivis en silence, curieux d'examiner la scène en détail. Je ne tardai pas à m'apercevoir que chacun des acteurs s'occupoit beaucoup à ne rien faire, et bavardoit prodigieusement sans rien dire. On se cherchoit avec empressement, on s'observoit avec inquiétude, on se joignoit avec familiarité, on se quittoit sans savoir pourquoi; l'instant d'après on se reprenoit de même en ricanant. L'un vous étourdissoit du bruyant éclat de sa voix glapissante; l'autre, d'un ton nasillard, bredouilloit cent platitudes qu'à peine il comprenoit lui-même; celui-ci balbutioit un bon mot grossier qu'il accompagnoit de gestes ridicules; celui-là faisoit une question sotte, à laquelle on répondoit par une plus sotte plaisanterie. Je vis pourtant des gens cruellement tourmentés, qui certainement auroient acheté bien chèrement l'avantage d'échapper aux propos malins, aux regards persécuteurs. J'en vis d'autres bien ennuyés, dont apparemment l'objet principal avoit été de passer la nuit au bal, de quelque manière que ce fût, et qui n'y restoient sans doute que pour se ménager la petite consolation d'assurer le lendemain qu'ils s'étoient beaucoup amusés la veille. «Voilà donc ce que c'est qu'un bal masqué! dis-je à la marquise; ce n'est donc que cela? Je ne suis pas étonné qu'ici de braves gens puissent être bafoués par des faquins, et des gens d'esprit mystifiés par des sots; je ne resterois sûrement pas, si je n'étois point avec vous.—Taisez-vous, me répondit-elle, nous sommes suivis, et peut-être reconnus; ne voyez-vous pas le masque qui s'attache à nos pas? Je crains bien que ce ne soit le comte; sortons de la foule et ne vous étonnez pas.»
C'étoit en effet M. de Rosambert; nous n'eûmes pas de peine à le reconnoître: car, ne prenant pas même celle de déguiser sa voix, il eut seulement l'attention de parler assez bas pour qu'il n'y eût que la marquise et moi qui pussions l'entendre. «Comment se portent madame la marquise et sa belle amie?» nous demanda-t-il avec un intérêt affecté. Je n'osois répondre. La marquise, sentant qu'il seroit inutile d'essayer de lui faire croire qu'il se trompoit, aima mieux soutenir une conversation délicate, qu'elle auroit peut-être heureusement terminée par son adresse, si le comte eût été moins instruit. «Quoi! c'est vous, Monsieur le comte? Vous m'avez reconnue? Cela m'étonne! je croyois que vous aviez juré de ne plus me voir et de ne me parler jamais.—Il est vrai que je vous l'avois promis, Madame, et je sais combien cette assurance que je vous ai donnée vous a mise à votre aise.—Je ne vous entends pas, et vous m'entendez mal; si je ne voulois pas vous voir, qui me forceroit à vous parler? pourquoi serois-je venue ici chercher votre rencontre?—Chercher ma rencontre, Madame! quoique l'aveu soit très flatteur, je conviens que j'aurois eu peut-être la sottise de le croire sincère, si cette chère enfant que voilà…—Monsieur, interrompit la marquise, n'avez-vous pas amené la comtesse?… Elle est très aimable, la comtesse!… qu'en dites-vous?—Je dis, Madame, qu'elle est surtout très officieuse!…» La marquise l'interrompit encore en jouant le dépit. «Elle est très aimable, la comtesse!… Monsieur, vous auriez dû l'amener…—Oui, Madame, et vous lui auriez apparemment encore confié l'honnête emploi qu'elle a si généreusement accepté, si complaisamment rempli?—Quoi! c'est peut-être moi qui l'ai chargée de vous occuper toute la soirée, de vous engager à me faire une mauvaise querelle, à me répéter cent fois une maussade plaisanterie, à me pousser à bout, enfin, de manière que je sois forcée de vous dire des choses désagréables, que vous n'avez pas manqué de prendre à la lettre, et dont je me serois repentie, si vous étiez venu hier, comme je l'espérois, solliciter votre pardon?—Mon pardon! vous me l'auriez accordé, Madame! Ah! que vous êtes généreuse! Mais soyez tranquille, je n'abuserai pas de tant de bontés, je craindrois trop de vous embarrasser beaucoup, et de faire aussi bien de la peine à ma jeune parente, qui nous écoute si attentivement, et qui a de si bonnes raisons pour ne rien dire.—Hé! Monsieur, lui répliquai-je aussitôt, que pourrois-je vous dire!—Rien, rien que je ne sache ou que je ne devine.—Je conviens, Monsieur de Rosambert, que vous savez quelque chose que madame ne sait pas; mais, ajoutai-je en affectant de lui parler bas, ayez donc un peu plus de discrétion; la marquise n'a pas voulu vous croire avant-hier; que vous coûte-t-il de lui laisser seulement encore aujourd'hui une erreur qui ne laisse pas d'être piquante?—Fort bien, s'écria-t-il, la tournure n'est pas maladroite! Vous, si novice avant-hier! aujourd'hui simanégé! Il faut que vous ayez reçu de bien bonnes leçons.—Que dites-vous donc, Monsieur? reprit la marquise un peu piquée.—Je dis, Madame, que ma jeune parente a beaucoup avancé en vingt-quatre heures; mais je n'en suis pas étonné, on sait comment l'esprit vient aux filles.—Vous nous faites donc la grâce de convenir enfin que MlleDuportail est de son sexe!—Je ne m'aviserai plus de le nier, Madame; je sens combien il seroit cruel pour vous d'être détrompée. Perdre une bonne amie! et ne trouver à sa place qu'un jeune serviteur! la douleur seroit trop amère.—Ce que vous dites là est tout à fait raisonnable, répliqua la marquise avec une impatience mal déguisée; mais le ton dont vous le dites est si singulier! Expliquez-vous, Monsieur; cette enfant, que vous m'avez présentée vous-même comme votre parente, est-elle (en parlant très bas) MlleDuportail ou M. de Faublas? Vous me forcez à vous faire une question bien extraordinaire; mais enfin, dites sérieusement ce qu'il en est.—Ce qu'il en est, Madame, je pouvois hasarder de le dire avant-hier; mais aujourd'hui c'est à moi à vous le demander.—Moi! répondit-elle sans se déconcerter, je n'ai là-dessus aucune espèce de doute. Son air, ses traits, son maintien, ses discours, tout me dit qu'elle est MlleDuportail, et d'ailleurs j'en ai des preuves que je n'ai pas cherchées.—Des preuves!—Oui, Monsieur, des preuves; elle a soupé chez moi avant-hier…—Je le sais bien, Madame, et même elle étoit encore chez vous hier à dix heures du matin.—A dix heures du matin, soit; mais enfin nous l'avons reconduite chez elle.—Chez elle! faubourg Saint-Germain?—Non, près de l'Arsenal. Et monsieur son père…—Son père? le baron de Faublas?—Mais point du tout, M. Duportail… M. Duportail nous a beaucoup remerciés, le marquis et moi, de lui avoir ramené sa fille.—Le marquis et vous, Madame? Quoi! le marquis vous a accompagnés chez M. Duportail?—Oui, Monsieur; qu'y a-t-il de si étonnant à cela?—Et M. Duportail a remercié le marquis?—Oui, Monsieur.»
Ici le comte partit d'un éclat de rire. «Ah! le bon mari! s'écria-t-il tout haut; l'aventure est excellente. Ah! l'honnête homme de mari!» Il se préparoit à nous quitter. Je crus qu'il falloit, pour l'intérêt de la marquise et pour le mien propre, essayer de modérer son excessive gaieté. «Monsieur, lui dis-je en baissant la voix, ne pourroit-on pas avoir avec vous une explication plus sérieuse?» Il me regarda en riant. «Une explication sérieuse entre nous, ce soir, ma chère parente? (Il souleva un peu mon masque.) Non, vous êtes trop jolie, je vous laisseaimer et plaire; d'ailleurs, il est juste que je profite aujourd'hui de mes avantages; l'explication sera pour demain, si vous le voulez bien.—Pour demain, Monsieur? à quelle heure, et dans quel endroit?—L'heure, je ne saurois vous la fixer, cela dépendra des circonstances. N'allez-vous pas souper chez la marquise? Demain il sera peut-être midi quand le très commode marquis vous reconduira chez le très complaisant M. Duportail; vous serez probablement fatigué, je ne veux point user d'un tel avantage, il faudra vous laisser le temps de vous reposer; je passerai chez vous dans la soirée. Je ne vous dis point adieu, j'aurai le plaisir de vous revoir une fois encore avant que l'heure du berger sonne pour vous.» Il nous salua et sortit de la salle.
La marquise fut très contente de son départ. «Il nous a porté de rudes coups, me dit-elle; mais nous ne pouvions guère nous défendre mieux.» Je lui observai que le comte avait eu l'attention de baisser la voix chaque fois qu'il lui avoit lancé quelque vive épigramme, et qu'ayant seulement l'intention de nous tourmenter beaucoup, il avoit paru du moins ne la vouloir pas compromettre jusqu'à un certain point. «Je ne m'y fie pas, me répondit-elle: il sait que vous avez passé la nuit chez moi; il est piqué; le retour qu'il vous annonce n'est pas d'un bon augure, sans doute il nous prépare une attaque plus forte. Partons, ne l'attendons pas, n'attendons pas le marquis.»
Nous nous disposions à sortir, lorsque deux masques nous arrêtèrent. L'un des deux dit à la marquise: «Je te connois, beau masque.—Bonsoir, Monsieur de Faublas», me dit l'autre. Je ne répondis point. «Bonsoir, Monsieur de Faublas», répéta-t-il. Je sentis qu'il falloit recueillir mes forces et payer d'audace: «Tu n'as pas l'art de deviner, beau masque, tu te trompes de nom et de sexe.—C'est que l'un et l'autre sont fort incertains.—Tu deviens fou, beau masque.—Point du tout: les uns te baptisent Faublas et te soutiennent beau garçon; les autres vous nomment Duportail et jurent que vous êtes très jolie fille.—Duportail ou Faublas, lui répliquai-je fort interdit, que t'importe?—Distinguons, beau masque. Si vous êtes une jolie demoiselle, il m'importe à moi; si tu es un beau garçon, il importe à la jolie dame que voilà (en montrant la marquise).» Je demeurai stupéfait. Il reprit: «Répondez-moi, Mademoiselle Duportail; parle donc, Monsieur de Faublas.—Décide-toi à me donner l'un ou l'autre nom, beau masque.—Ah! si je ne considère que mon intérêt personnel et les apparences, vous êtes MlleDuportail; mais, si j'en crois la chronique scandaleuse, tu es M. de Faublas.»
La marquise ne perdoit pas un mot de ce dialogue; mais, déjà trop pressée par l'inconnu qui l'avoit attaquée, elle ne pouvoit me secourir. Je ne sais si mon trouble ne m'alloit pas trahir, lorsqu'il s'éleva dans la salle une grande rumeur: on se précipitoit vers la porte, les masques se pressoient en foule autour d'un masque qui venoit d'entrer; ceux-ci le montroient au doigt, ceux-là poussoient de longs éclats de rire, et tous ensemble crioient: «C'est M. le marquis de B… qui s'est fait une bosse au front!» Dès que les deux démons qui nous persécutoient eurent entendu ces joyeuses exclamations, ils nous quittèrent pour aller grossir le nombre des rieurs. «Enfin les voilà partis! me dit ma belle maîtresse un peu étonnée; mais, parmi ces cris redoublés, n'entendez-vous pas le nom du marquis? Je parie que c'est un nouveau tour qu'on a joué à mon pauvre mari.»
Cependant le tumulte alloit toujours croissant; nous approchâmes, nous entendîmes des voix confuses qui disoient: «Bonsoir, Monsieur le marquis de B…, qu'avez-vous donc au front, Monsieur le marquis? depuis quand cette bosse vous est-elle venue?» Et bientôt, dans les transports de leur turbulente gaieté, tous les masques répétoient: «C'est M. le marquis de B… qui s'est fait une bosse au front!» A force de coudoyer nos voisins, nous parvînmes à joindre le masque tant bafoué: ce n'étoit ni le domino jaune du marquis, ni sa petite taille, et cependant c'étoit le marquis lui-même. Nous vîmes qu'on avoit attaché entre ses deux épaules un petit morceau de papier, sur lequel étoient tracés en caractères bien lisibles ces mots dont nos oreilles étoient remplies:C'est M. le marquis de B… qui s'est fait une bosse au front…Il nous reconnut tout d'un coup. «Je ne comprends rien à ceci, nous dit-il tout hors de lui; allons-nous-en.» Toujours poursuivi par les huées dérisoires d'une folle jeunesse, toujours porté par les flots tumultueux de la foule empressée, il eut autant de peine à regagner la porte qu'il en avoit éprouvé pour pénétrer jusqu'au milieu de la salle.
Nous le suivîmes de près. «Parbleu! nous dit le marquis, si confondu qu'il n'avoit pas la force de prendre sa place dans la voiture, je ne comprends rien à cela; jamais je ne me suis si bien déguisé, et tout le monde m'a reconnu!» La marquise lui demanda quel avoit été son dessein. «Je voulois, lui répondit-il, vous surprendre agréablement; dès que je vous ai vues dans la salle du bal, je suis retourné à l'hôtel, où j'ai fait part de mes projets à Justine, votre femme de chambre, et à celle de cette charmante enfant: car je les ai trouvées ensemble. J'ai pris un domino nouveau, je me suis fait apporter des souliers dont les talons très hauts devoient, en me grandissant beaucoup, me rendre méconnoissable; Justine a présidé à ma toilette. (Tandis qu'il parloit, la marquise détachoit habilement l'étiquette perfide et la fourroit dans sa poche.) Demandez à Justine, elle vous dira que je n'ai jamais été si bien déguisé: car elle me l'a répété cent fois, et cependant tout le monde m'a reconnu!»
La marquise et moi, nous devinâmes aisément que nos femmes de chambre nous avoient bien servis. «Mais, reprit le marquis après un moment de réflexion, comment ont-ils vu que j'avois une bosse au front? Aviez-vous conté mon accident?—A personne, je vous assure.—Cela est bien singulier! ma figure est couverte d'un masque, et l'on voit ma bosse; je me déguise beaucoup mieux qu'à l'ordinaire, et tout le monde me reconnoît!» Le marquis ne cessoit de témoigner son étonnement par des exclamations semblables, tandis que la marquise et moi, nous nous félicitions tout bas de l'heureuse adresse de nos femmes, qui nous avoient épargné si comiquement les scènes fâcheuses auxquelles nous auroient exposés le déguisement de son mari et la vengeance de mon rival.
Quel fut notre étonnement, lorsqu'en arrivant à l'hôtel nous apprîmes que le comte nous y attendoit depuis quelques minutes. Il vint à nous d'un air gai: «J'étois sûr, Mesdames, que vous ne resteriez pas longtemps à ce bal: c'est une assez triste chose qu'un bal masqué! ceux qui ne nous connoissent pas nous y ennuient; ceux qui nous connoissent nous y tourmentent!—Oh! interrompit le marquis, je n'ai pas eu le temps de m'y ennuyer, moi! tu vois comme je suis déguisé?—Hé bien?—Hé bien! dès que je suis entré, tout le monde m'a reconnu.—Comment! tout le monde!—Oui, oui, tout le monde; ils m'ont d'abord entouré:Hé! bonsoir, Monsieur le marquis de B…; et d'où vous vient cette bosse au front, Monsieur le marquis?Et ils me serroient! et ils me poussoient! et des rires! et des gestes! et un bruit! je crois que j'en resterai sourd; je veux être pendu si jamais j'y retourne. Mais comment ont-ils su que j'avois cette bosse au front?—Parbleu, elle se voit d'une lieue!—Mais mon masque?—Cela ne fait rien. Tenez, moi, j'ai été reconnu aussi.—Bon! reprit le marquis d'un air consolé.—Oui, continua le comte, mon aventure est assez drôle; j'ai rencontré là une fort jolie dame, qui m'estimoit beaucoup, mais beaucoup, la semaine passée.—J'entends, j'entends, dit le marquis.—Cette semaine elle m'a éconduit d'une manière si plaisante!… Imaginez que j'ai été au bal avec un de mes amis qui s'étoit fort joliment déguisé.» La marquise, effrayée, l'interrompit. «Monsieur le comte soupe sans doute avec nous? lui dit-elle de l'air du monde le plus flatteur.—Si cela ne vous embarrasse pas trop, Madame…—Quoi! interrompit le marquis, vas-tu faire des façons avec nous? Crois-moi, essaye plutôt de faire ta paix avec ta jeune parente qui t'en veut beaucoup.—Moi! Monsieur, point du tout! j'ai toujours pensé que M. de Rosambert étoit homme d'honneur; je le crois trop galant homme pour abuser des circonstances…—Il ne faut abuser de rien, me répondit le comte; mais il faut user de tout.—Qu'est-ce que c'est que des circonstances? s'écria le marquis, qu'entend-elle par des circonstances? Quelles circonstances y a-t-il?… Rosambert, tu me diras cela; mais conte-nous donc ton histoire.—Volontiers.—Messieurs, interrompit encore la marquise, on vous a déjà dit que le souper étoit servi.—Oui, oui, allons souper, répondit le marquis, tu nous conteras ton malheur à table.» La marquise alors s'approcha de son mari, et lui dit à mi-voix: «Y songez-vous bien, Monsieur, de vouloir qu'on raconte une histoire galante devant cette enfant?—Bon! bon! lui répondit-il, à son âge on n'est pas si novice»; et, s'adressant au comte: «Rosambert, tu nous conteras ton aventure; mais tu gazeras tout cela de manière que cette enfant…, tu m'entends bien?»
La marquise nous plaça de manière que le comte étoit entre elle et moi, et que je me trouvois, moi, entre le comte et le marquis. Un regard prompt de ma belle maîtresse m'avertit d'apporter à notre situation critique l'attention la plus scrupuleuse, de ne parler qu'avec ménagement, d'agir avec la plus grande circonspection. Le marquis mangeoit beaucoup et parloit davantage; je ne répondois que par monosyllabes aux douces phrases qu'il m'adressoit. Le comte enchérissoit sur les éloges du marquis; il me prodiguoit d'un ton railleur les complimens les plus outrés, assuroit malignement que personne au monde n'étoit plus aimable que sa jeune parente, demandoit au marquis ce qu'il en pensoit, et, préludant avec la marquise par de légères épigrammes, il protestoit qu'elle seule, jusqu'à présent, savoit précisément combien MlleDuportail méritoit d'être aimée. La marquise, également adroite et prompte, répondoit vite et toujours bien; mesurant la défense à l'attaque, elle éludoit sans affectation ou se défendoit sans aigreur, déterminée à ménager un ennemi qu'elle ne pouvoit espérer de vaincre; aux questions pressantes elle opposoit les aveux équivoques, elle atténuoit les allégations fortes par les négations mitigées, et repoussoit les sarcasmes plus amers qu'embarrassans par des récriminations plus fines que méchantes: très intéressée à pénétrer les secrets desseins du comte, dont la vengeance étoit si facile, elle l'examinoit souvent d'un œil observateur; puis, essayant de le fléchir en l'intéressant, elle l'accabloit de politesses et d'attentions, prétextoit une forte migraine, traînoit languissamment les doux accens de sa voix presque éteinte, et de ses regards supplians sollicitoit sa grâce, qu'elle ne pouvoit obtenir.
Dès que les domestiques eurent servi le dessert et se furent retirés, le comte commença une attaque plus chaude, qui nous jeta, la marquise et moi, dans une mortelle anxiété.
Le Comte.
Je vous disois, Monsieur le marquis, qu'une jeune dame m'honoroit, la semaine passée, d'une attention toute particulière…
La Marquise,tout bas.
Quelle fatuité! (Haut.) Encore une bonne fortune! la matière est si usée!
Le Comte.
Non, Madame: une infidélité subite, avec des circonstances nouvelles qui vous amuseront…
La Marquise.
Point du tout, Monsieur, je vous assure.
Le Marquis.
Bon! les femmes disent toujours qu'une histoire galante les ennuie! Rosambert, conte-nous la tienne.
Le Comte.
Cette dame étoit au bal…, je ne sais plus quel jour… (A la marquise.) Madame, aidez-moi donc, vous y étiez aussi…
La Marquise,vivement.
Le jour, Monsieur? hé! qu'importe le jour? Pensez-vous d'ailleurs que j'aie remarqué?…
Le Marquis.
Passons, passons, le jour n'y fait rien.
Le Comte.
Hé bien, j'allai à ce bal avec un de mes amis, qui s'étoit déguisé le plus joliment du monde, et que personne ne reconnut.
Le Marquis.
Que personne ne reconnut! il étoit bien habile celui-là! Quel habit avoit-il donc?
La Marquise,très vivement.
Un habit de caractère, apparemment?
Le Comte.
Un habit de caractère!… Mais, non… (En regardant la marquise.) Cependant je le veux bien, si vous le voulez: un habit de caractère, soit. Personne ne le reconnut; personne, excepté la dame en question, qui devina que c'étoit un fort beau garçon.
(Ici la marquise sonna un domestique, le retint quelque temps sous différens prétextes: le marquis, impatienté, le renvoya; le comte reprit.)
La dame, charmée de sa découverte… Mais je ne veux plus rien dire, parce que le marquis la connoît.
Le Marquis,riant.
Cela se peut: d'abord, j'en connois beaucoup; mais cela ne fait rien, continue.
La Marquise.
Monsieur le comte, on donnoit hier une pièce nouvelle.
Le Comte.
Oui, Madame; mais permettez-moi de finir mon histoire.
La Marquise.
Point du tout: je veux savoir ce que vous pensez de la pièce.
Le Comte.
Permettez, Madame…
Le Marquis.
Eh! Madame, laissez-le donc nous raconter!…
Le Comte.
Pour abréger, vous saurez que mon jeune ami plut beaucoup à la dame; que ma présence ne tarda pas à la gêner, et le moyen qu'elle imagina pour se débarrasser de moi…
La Marquise.
C'est un roman que cette histoire-là.
Le Comte.
Un roman, Madame! Ah! tout à l'heure, si l'on m'y force, je convaincrai les plus incrédules. Le moyen qu'elle imagina fut de me détacher une jeune comtesse, son intime amie, femme très adroite, très obligeante, qui s'empara de moi tellement…
Le Marquis.
Comment! on t'a donc bien joué?
Le Comte.
Pas mal, pas mal, mais beaucoup moins que le mari, qui arriva…
Le Marquis.
Il y a un mari!… Tant mieux!… J'aime beaucoup les aventures où figurent des maris comme j'en connois tant! Hé bien! le mari arriva… Qu'avez-vous donc, Madame?
La Marquise.
Un mal de tête affreux!… Je suis au supplice… (Au comte.) Monsieur, remettez de grâce à un autre jour le récit de cette aventure.
Le Marquis.
Eh! non, conte, conte donc: cela la dissipera.
Le Comte.
Oui, je finis en deux mots.
MlleDuportail,au marquis tout bas.
M. de Rosambert aime beaucoup à jaser, et ment quelquefois passablement.
Le Marquis.
Je sais bien, je sais bien; mais cette histoire est drôle: il y a un mari, je parie qu'on l'a attrapé comme un sot.
Le Comte,sans écouter la marquise qui veut lui parler.
Le marquis arriva, et ce qu'il y eut d'étonnant, c'est qu'en voyant la figure douce, fine, agréable, fraîche, du jeune homme si joliment déguisé, le mari crut que c'étoit une femme…
Le Marquis.
Bon!… oh! celui-là est excellent! oh! l'on ne m'auroit pas attrapé comme cela, moi; je me connois trop bien en physionomie.
MlleDuportail.
Mais cela est incroyable!
La Marquise.
Impossible! M. de Rosambert nous fait des contes… qu'il devroit bien finir, car je me sens fort incommodée.
Le Comte.
Il le crut si bien qu'il lui prodigua les complimens, les petits soins, et même il en vint jusqu'à lui prendre la main et à la lui serrer doucement… (au marquis) tenez, à peu près comme vous faites à présent à ma cousine.
(Le marquis étonné quitta promptement ma main, qu'il tenoit en effet.)
«Il l'a fait exprès, me dit-il: je crois qu'il voudroit que la marquise s'aperçût de notre intelligence.—Qu'il est jaloux! qu'il est méchant et menteur!… lui répliquai-je;… comme un avocat.» (Le comte, toujours sourd aux instances que la marquise avoit eu le temps de renouveler, reprit:)
Tandis que le bon mari, d'un côté, épuisoit les lieux communs de la vieille galanterie, et pressoit la main chérie,… la dame, non moins vive, mais plus heureuse…
La Marquise.
Eh! Monsieur, quelles femmes avez-vous donc connues?… Vous nous peignez celle-là sous des couleurs… Ne se peut-il pas que, trompée, comme son mari, par les apparences…
Le Comte.
Cela eût été très possible; mais je crois que cela n'étoit pas. Au reste, vous allez en juger vous-même, écoutez jusqu'au bout.
La Marquise.
Monsieur, s'il faut absolument que vous racontiez cette histoire, je vous prie au moins de songer que vous devez quelques ménagemens (en regardant MlleDuportail) à certaines personnes qui vous écoutent.
Le Marquis.
Rosambert, Madame a raison; gaze un peu cela, à cause de cette enfant (en montrant MlleDuportail).
Le Comte.
Oui… oui!… La dame fort émue…