Ici M. Duportail fut interrompu par le marquis de B…, qui, n'ayant trouvé aucun laquais dans l'antichambre, entra sans avoir été annoncé; il recula deux pas en me voyant. «Ah! ah! dit-il en saluant M. Duportail, c'est que vous avez aussi un fils?» puis s'adressant à moi: «Monsieur est apparemment le frère…—De ma sœur, oui, Monsieur.—Eh bien, vous avez une sœur fort aimable, charmante, mais charmante!—Vous êtes aussi honnête qu'indulgent, interrompit M. Duportail.—Indulgent! oh! je ne le suis pas toujours; par exemple, je suis venu pour vous faire des reproches à vous, Monsieur…—A moi! aurois-je eu le malheur…?—Oui, vous nous avez joué avant-hier un tour sanglant.—Comment, Monsieur?—Vous avez chargé ce petit Rosambert de nous enlever MlleDuportail; la marquise comptoit bien que sa chère fille passeroit la nuit chez elle; point du tout.—J'ai craint, Monsieur, que ma fille ne vous causât beaucoup d'embarras.—Aucun, aucun, Monsieur; MlleDuportail est charmante, ma femme raffole d'elle, je vous l'ai déjà dit. En vérité, ajouta-t-il en ricanant, je crois que la marquise aime cette enfant-là plus qu'elle ne m'aime moi-même; je suis pourtant son mari!… Au moins si vous étiez venu vous-même la chercher!—Pardon, Monsieur, j'étois incommodé, je le suis même encore beaucoup… Je sais que je dois à Mmede B… des remercîmens…—Ce n'est pas pour cela! (Pendant ce dialogue, on sent que je n'étois pas tout à fait à mon aise: le marquis me considéroit avec une attention qui m'inquiétoit.) Savez-vous bien, me dit-il enfin, que vous ressemblez beaucoup à mademoiselle votre sœur?—Monsieur, vous me flattez.—Mais c'est que cela est frappant: allez, allez, je m'y connois bien; d'abord tous mes amis conviennent que je suis physionomiste; je vous le demande à vous-même, je ne vous avois jamais vu, et je vous ai reconnu tout de suite!»
FAUBLAS HABILLÉ EN FEMME
FAUBLAS HABILLÉ EN FEMME
M. Duportail ne put s'empêcher de rire avec moi de la bonne foi du marquis. «Monsieur, dit-il à celui-ci, c'est que, comme vous l'avez fort bien remarqué, mon fils et ma fille se ressemblent un peu; il faut convenir qu'il y a un air de famille.—Oui, répondit le marquis en me regardant toujours, ce jeune homme est bien, fort bien; mais sa sœur est encore mieux, beaucoup mieux (il me prit par le bras). Elle est un peu plus grande, elle a l'air plus raisonnable, quoiqu'elle soit un peu espiègle; c'est bien là sa figure, mais il y a dans vos traits quelque chose de plus hardi. Vous avez moins de grâces dans le maintien, et dans toute l'habitude du corps quelque chose de plus… nerveux, de plus roide. Oh! dame, n'allez pas vous fâcher, tout cela est bien naturel; il ne faut pas qu'un garçon soit fait comme une fille! (Le flegme de M. Duportail ne put tenir contre ces derniers propos; le marquis nous vit rire, et se mit à rire de tout son cœur.) Oh! reprit-il, je vous l'ai dit, je suis grand physionomiste, moi!… Mais n'aurai-je pas le bonheur de voir la chère sœur?» M. Duportail se hâta de répondre: «Non, Monsieur, elle est allée faire ses adieux.—Ses adieux?—Oui, Monsieur, elle part demain matin pour son couvent.—Pour son couvent! à Paris?—Non,… à Soissons.—A Soissons! demain matin! cette chère enfant nous quitte!—Il le faut bien, Monsieur.—Elle fait actuellement ses visites?—Oui, Monsieur.—Et sans doute elle viendra dire adieu à sa maman?—Assurément, Monsieur, et elle doit même être actuellement chez vous.—Ah! que je suis fâché! ce matin la marquise étoit encore malade; elle a voulu sortir ce soir: je lui ai représenté qu'il faisoit froid, qu'elle s'enrhumeroit; mais les femmes veulent ce qu'elles veulent; elle est sortie: eh bien! tant pis pour elle! elle ne verra pas sa chère fille, et moi je la verrai, car elle ne tardera sûrement pas à revenir.—Elle a plusieurs visites à faire, dis-je au marquis.—Oui, ajouta M. Duportail, nous ne l'attendons que pour souper.—L'on soupe donc ici? Vous avez raison, ils ont tous la manie de ne pas manger le soir; moi, je n'aime pas à mourir de faim parce que c'est la mode. Vous soupez, vous! eh bien! je reste, je soupe avec vous: vous allez dire que j'en use bien librement; mais je suis ainsi fait, je veux qu'on agisse de même avec moi: quand vous me connoîtrez mieux, vous verrez que je suis un bon diable.»
Il n'y avoit pas moyen de reculer. M. Duportail prit son parti sur-le-champ. «Je suis fort aise, Monsieur le marquis, que vous vouliez bien être des nôtres; vous permettrez seulement que mon fils nous quitte pour une heure ou deux, il a quelques affaires pressées.—Monsieur, qu'on ne se gêne pas pour moi, qu'il nous quitte, mais qu'il revienne, car il est fort aimable, monsieur votre fils.—Vous permettrez aussi que je vous laisse un moment pour lui dire deux mots.—Faites, Monsieur, comme si je n'étois pas là.» Je saluai le marquis; il se leva précipitamment, me prit par la main, et dit à M. Duportail: «Tenez, Monsieur, vous direz tout ce que vous voudrez, ce jeune homme-là ressemble à sa sœur comme deux gouttes d'eau! Je me connois en figures, je soutiendrois cela devant l'abbé Pernetti[6].—Oui, Monsieur, répondit M. Duportail, il y a un air de famille.»
[6]M. l'abbé Pernetti a fait, sur la physionomie, un ouvrage en deux volumes, intitulé:Connoissance de l'homme moral par l'homme physique.
[6]M. l'abbé Pernetti a fait, sur la physionomie, un ouvrage en deux volumes, intitulé:Connoissance de l'homme moral par l'homme physique.
A ces mots, il passa avec moi dans un autre appartement. «Parbleu! me dit-il, c'est un singulier homme que votre marquis! il ne se gêne pas avec ceux qu'il aime.—Mon très cher père, il est bien vrai que le marquis est venu sans façon s'impatroniser chez nous; mais, quant à moi, j'aurois tort de m'en plaindre, je me suis mis chez lui fort à mon aise.—Quant à vous, c'est bien dit; mais laissons la plaisanterie, et voyons comment nous allons sortir de là. Si je ne considérois que lui, cela seroit bientôt fini; mais, mon ami, vous avez des ménagemens à garder à cause de sa femme… Écoutez,… retournez chez vous, faites prendre à votre laquais un habit quelconque, et qu'il vienne annoncer ici que MlleDuportail soupe chez Mmede ***, le premier nom qui vous viendra à l'esprit.—Eh bien, après? le marquis soupera toujours avec vous, et il attendra tranquillement le retour de votre fille: c'est ainsi qu'il est fait, il vous l'a dit lui-même.—Comment donc faire?…—Comment? mon très cher père, je fais si bien la demoiselle! je vais m'habiller en femme, et votre fille viendra réellement souper avec vous. Ce sera votre fils, au contraire, qui sera retenu, et qui ne viendra pas. Il est six heures, je serai de retour à dix; j'ai le temps.—A la bonne heure; convenez pourtant que Lovzinski joue là un singulier rôle,… vous m'avez embarqué dans une aventure… Mais il n'y a plus à s'en dédire: allez vite, et revenez.»
Je courus à l'hôtel; Jasmin me dit que mon père étoit sorti, et qu'une fort jolie demoiselle m'attendoit chez moi depuis plus d'une heure. «Une jolie demoiselle, Jasmin!» Je m'élançai comme un trait dans mon appartement. «Ah! ah! Justine, c'est toi! Jasmin disoit bien que c'étoit une jolie demoiselle»; et j'embrassai Justine. «Gardez cela pour ma maîtresse! me dit-elle d'un petit air boudeur.—Pour ta maîtresse, Justine! tu la vaux bien!—Qui vous l'a dit?—Je le soupçonne; il ne tient qu'à toi que j'en sois certain», et j'embrassai Justine, et Justine me laissoit faire en répétant: «Gardez cela pour ma maîtresse. Mon Dieu! que vous êtes bien avec vos habits! ajouta-t-elle. Est-ce que vous les quitterez encore pour vous déguiser en femme?—Ce soir, pour la dernière fois, Justine; après cela je serai toujours homme… à ton service, belle enfant.—A mon service, oh! que non, au service de madame.—Au sien et au tien en même temps, Justine.—Oui-da, il vous en faut donc deux à la fois?—Je sens, ma chère, que ce n'est pas trop»; et j'embrassai Justine, et mes mains se promenoient sur une gorge fort blanche, qu'on ne défendoit presque pas. «Mais voyez donc comme il est hardi! disoit Justine. Qu'est devenue la modestie de MlleDuportail?—Ah! Justine, ah! tu ne sais pas comme une nuit m'a changé.—Cette nuit-là avoit bien changé ma maîtresse aussi! Le lendemain, elle étoit pâle, fatiguée… Mon Dieu! en la voyant, je n'ai pas eu de peine à deviner que MlleDuportail étoit un bien brave jeune homme!—Quand je te dis, Justine, que je n'en aurois pas trop de deux.»
Je voulus l'embrasser; pour cette fois, elle se défendit en reculant. Mon lit se trouva derrière elle, elle y tomba à la renverse, et, par un malheur auquel on s'attend peut-être, je perdis l'équilibre au même instant.
Quelques minutes après, Justine, qui ne se pressoit pas de réparer son désordre, me demanda en riant ce que je pensois de la petite espièglerie qu'elle avoit faite au marquis. «Quoi donc, mon enfant?—L'étiquette au milieu du dos; que dites-vous du tour?—Charmant! délicieux! presque aussi bon que celui que nous venons de faire à la marquise. A propos d'elle, et ma commission donc!—Ma maîtresse vous attend…—Elle m'attend! ah! j'y cours.—Là! le voilà parti! et où courez-vous?—Je n'en sais rien.—Voyez donc comme il me plantoit là!—Justine! c'est que… tu conçois…—Je conçois que vous êtes un franc libertin.—Tiens, Justine, faisons la paix; un louis d'or et un baiser.—Je prends l'un très volontiers,… et je vous donne l'autre de bon cœur. Le charmant jeune homme! joli, vif et généreux! oh! comme vous avancerez dans le monde! ah çà, partons, suivez-moi par derrière, à quelque distance et sans affectation. Vous me verrez entrer dans une boutique; à côté est une porte cochère que vous trouverez entr'ouverte, vous entrerez vite: un portier vous demandera qui vous êtes, vous répondrez:L'Amour, vous grimperez au premier étage, sur une petite porte blanche vous lirez ce motPaphos; vous ouvrirez avec la clef que voici, et vous ne resterez pas longtemps seul.»
Avant de sortir, j'appelai Jasmin pour lui ordonner de prendre un autre habit que celui de la maison, et d'aller, de la part de M. de Saint-Luc, annoncer à M. Duportail que son fils ne reviendroit pas souper.
Cependant Justine s'impatientoit, je la suivis: elle entra chez une marchande de modes, je me précipitai dans la porte cochère.L'Amour!criai-je au portier, et d'un saut je fus àPaphos. J'ouvris, j'entrai, le lieu me parut digne du dieu qu'on y adoroit. Un petit nombre de bougies n'y répandoient qu'un jour doux, je vis des peintures charmantes, je vis des meubles aussi élégans que commodes, je remarquai surtout dans le fond d'une alcôve dorée, tapissée de glaces, un lit à ressort, dont les draps de satin noir devoient relever merveilleusement l'éclat d'une peau fine et blanche. Alors je me ressouvins que j'avois promis à M. Duportail de ne plus revoir la marquise, et l'on devine que je m'en ressouvins trop tard.
Une porte que je n'avois pas remarquée s'ouvrit tout à coup; la marquise entra. Voler dans ses bras, lui donner vingt baisers, l'emporter dans l'alcôve, la poser sur le lit mouvant, m'y plonger avec elle dans une douce extase, ce fut l'affaire d'un moment. La marquise reprit ses sens en même temps que moi. Je lui demandai comment elle se portoit. «Que dites-vous donc?» répondit-elle d'un air étonné. Je répétai: «Ma chère petite maman, comment vous portez-vous?» Elle partit d'un éclat de rire. «Je croyois avoir mal entendu: lecomment vous portez-vousest excellent! mais, si j'étois incommodée, il seroit bien temps de me le demander! Croyez-vous que ce régime-ci convienne à une personne malade? Mon cher Faublas, ajouta-t-elle en m'embrassant tendrement, vous êtes bien vif.—Ma chère petite maman, c'est que je sais aujourd'hui bien des choses que j'ignorois il y a trois jours.—Craignez-vous de les oublier, fripon que vous êtes?—Oh! non.—Oh! non, répéta-t-elle en me contrefaisant, je vous crois bien, Monsieur le libertin (elle m'embrassa encore). Promettez-moi de ne vous souvenir jamais qu'avec moi de ces choses-là.—Je vous le promets, ma petite maman.—Vous jurez d'être fidèle?—Je le jure.—Toujours?—Oui, toujours.—Mais, dites-moi donc, vous avez beaucoup tardé à me venir joindre, petit ingrat.—Je n'étois pas chez moi, j'ai dîné chez M. Duportail.—Chez M. Duportail? il vous a parlé de moi?—Oui.—Vous ne lui avez pas conté les folies…?—Non, maman.»
Elle continua d'un ton très sérieux: «Vous lui avez bien dit que j'ai été, comme le marquis, trompée par les apparences?—Oui, maman.—Et que je le suis encore? poursuivit-elle d'une voix tremblante, mais en me donnant le baiser le plus tendre.—Oui, maman.—Charmant enfant! s'écria-t-elle, il faudra donc que je t'adore.—Si vous ne voulez pas être une ingrate, il le faudra.» Cette réponse me valut plusieurs caresses, et puis, un reste d'inquiétude se faisant sentir encore: «Ainsi, vous avez assuré à M. Duportail que je vous crois… fille? ajouta la marquise en rougissant.—Oui.—Vous savez donc mentir?—Est-ce que j'ai menti?—Je pense que le fripon se moque de sa maman.»
Je feignis de vouloir m'enfuir, elle me retint. «Demandez pardon tout à l'heure, Monsieur.» Je le demandai comme un homme qui étoit bien sûr de l'obtenir, le badinage s'échauffa, la paix fut signée.
«Vous n'êtes plus fâchée? dis-je à la marquise.—Bon! répondit-elle en riant, est-ce que la colère d'une amante tient contre de pareils procédés?—Petite maman, je passe avec vous des momens bien doux; savez-vous à qui j'en ai l'obligation?—Il seroit bien singulier que vous crussiez devoir de la reconnoissance à quelque autre qu'à moi!—Cela est singulier, j'en conviens; mais cela est.—Expliquez-vous, mon bon ami.—J'ignorois le bonheur que vous me prépariez, je serois encore chez M. Duportail si votre cher mari n'étoit venu faire une visite…—A M. Duportail?—Et à moi, maman.—Il vous a vu chez M. Duportail?»
Ici je racontai à ma belle maîtresse tout ce qui s'étoit passé dans la visite que le marquis nous avoit faite. Elle se contint beaucoup pour ne pas rire. «Ce pauvre marquis, me dit-elle, il a la plus maligne étoile! il semble qu'il aille exprès chercher le ridicule! Une femme est bien malheureuse, mon cher Faublas, dès qu'elle aime quelqu'un; son mari n'est plus qu'un sot.—Petite maman, vous n'êtes pas tant à plaindre! il me semble que, dans ce cas, le malheur est pour le mari.—Ah! c'est que, répondit-elle en prenant un air sérieux, on souffre toujours des humiliations qu'un mari reçoit.—On en souffre quelquefois, je le veux bien, mais aussi n'en profite-t-on jamais?…—Faublas, vous vous ferez battre… Mais, dites-moi, il faut que vous alliez souper avec le marquis, et vous n'avez pas de robe, et puis comptez-vous me quitter si tôt?—Le plus tard qu'il me sera possible, ma belle maman.—Mais vous pouvez vous habiller ici.» A ces mots elle sonna Justine. «Va, lui dit-elle, chercher une de mes robes, il faut que nous habillions mademoiselle.» Je fermai la porte sur Justine, qui me donna un petit soufflet; la marquise ne s'en aperçut pas; je retournai près d'elle.
«Petite maman, êtes-vous bien sûre que votre femme de chambre ne jasera pas?—Oui, mon ami, je lui donnerai, pour se taire, beaucoup plus d'argent qu'on ne lui en donneroit pour parler. Je ne pouvois vous recevoir chez moi; il falloit renoncer au plaisir de vous voir ou me décider à faire une imprudence: mon cher Faublas, je n'ai pas balancé… Charmant enfant! ce n'est pas la première folie que tu me fais faire.» Elle prit ma main qu'elle baisa, et dont elle se couvrit les yeux. «Petite maman, vous ne me voulez plus voir?—Ah! toujours et partout, s'écria-t-elle, ou bien il eût fallu ne te voir jamais.» Ma main, qui tout à l'heure me cachoit ses yeux, maintenant étoit pressée sur son cœur, son cœur ému palpitoit, ses longues paupières se remplissoient de larmes, et sa bouche charmante, approchée de la mienne, demandoit un baiser. Elle en reçut mille, un feu dévorant me brûloit; je crus qu'il étoit partagé, mais mon amante, plus heureuse, plongée dans l'ivresse d'un tendre épanchement, goûtoit les inexprimables douceurs des plaisirs qui viennent de l'âme. Elle refusa des jouissances moins ravissantes, quoique délicieuses. «Ne plus te voir, reprit-elle, ce seroit ne plus exister, et je n'existe que depuis quelques jours. Une imprudence! ajouta-t-elle bientôt en promenant sur tous les objets qui nous environnoient ses regards étonnés; ah! n'en ai-je fait qu'une? ah! combien j'en dois risquer encore, si j'en juge par celles qu'en si peu de temps tu m'as obligée de commettre!—Chère maman, je me permets une question peut-être bien indiscrète, mais vous excitez ma vive curiosité. Chez qui sommes-nous donc ici?» Cette question tira la marquise de l'extase où elle étoit. «Chez qui nous sommes? chez… chez une de mes amies.—Cette amie-là aime…» Mmede B…, tout à fait remise, se hâta de m'interrompre: «Oui, Faublas, elle aime, vous avez dit le mot, elle aime!… C'est l'amour qui a fait ce lieu charmant; c'est pour son amant…—Et pour le vôtre, ma petite maman.—Oui, mon bon ami, elle a bien voulu me prêter ce boudoir pour ce soir.—Cette porte par laquelle vous êtes entrée…?—Donne dans ses appartemens.—Maman, encore une question.—Voyons.—Comment vous portez-vous?» Elle me regarda d'un air étonné et riant. «Oui, continuai-je, plaisanterie à part, vous étiez malade avant-hier… M. de Rosambert…—Ne me parlez pas de lui; M. de Rosambert est un indigne homme, capable de me faire à moi mille noirceurs et à vous mille mensonges. Qu'il vous trouve disposé à le croire, il vous affirmera confidemment qu'il a eu tout l'univers. Encore s'il n'étoit que fat, on pourroit le lui pardonner; mais ses odieux procédés pour moi, quand même je les aurois mérités, seroient toujours inexcusables.—Il est vrai qu'il nous a bien tourmentés avant-hier.—Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. Laissons cela cependant… Quand je te vois, mon bon ami, je ne songe plus à ce que j'ai souffert pour toi… Qu'il est bien dans ses habits d'homme!… qu'il est joli!… qu'il est charmant! Mais quel dommage, ajouta-t-elle en se levant d'un air léger, il faut quitter tout cela. Allons, Monsieur de Faublas, faites place à MlleDuportail.» A ces mots, elle défit d'un coup de main tous les boutons de ma veste. Je me vengeai sur un fichu perfide, que j'avois déjà beaucoup dérangé et que j'enlevai tout à fait. Elle continua l'attaque, je me plaisois à la vengeance; nous ôtions tout sans rien rétablir. Je montrai à la marquise demi-nue l'alcôve fortunée, et cette fois elle s'y laissa conduire.
On grattoit doucement à la porte; c'étoit Justine. Il faut lui rendre justice, pour cette fois elle avoit fait promptement sa commission. Quoique peu décemment vêtu, j'allois, sans y songer, ouvrir à la femme de chambre: la marquise tira un cordon, des rideaux se fermèrent sur nous, la porte s'ouvrit. «Madame, voici tout ce qu'il faut, vous aiderai-je à l'habiller?—Non, Justine, je m'en charge; mais tu la coifferas, je te sonnerai.» Justine sortit; nous nous amusâmes quelque temps encore à contempler les tableaux rians et multipliés que nous offroient les glaces dont nous étions environnés. «Allons, me dit la marquise en m'embrassant, il faut que j'habille ma fille.» Je voulus marquer l'instant de la retraite par une dernière victoire. «Non, mon bon ami, ajouta-t-elle, il ne faut abuser de rien.»
Ma toilette commença; tandis que la marquise s'en occupoit sérieusement, je m'amusois à toute autre chose. «Voyez s'il finira, disoit ma belle maîtresse: allons, songez qu'il faut être sage, vous voilà demoiselle.» J'étois affublé d'un jupon et d'un corset. «Ma petite maman, il faut d'abord que Justine me coiffe, ensuite elle finira de m'habiller.» J'allois sonner. «Qu'il est étourdi! ne voyez-vous pas dans quel état vous m'avez mise? ne faut-il pas que je m'habille aussi?» J'offris mes services à la marquise; je faisois tout de travers. «Petite maman, il faut plus de temps pour réparer que pour détruire.—Oh! oui, je le vois bien; quelle femme de chambre j'ai là! elle est encore plus curieuse que maladroite.»
Enfin nous sonnâmes Justine. «Petite, il faut coiffer cette enfant.—Oui, Madame; mais ne faudra-t-il pas que j'arrange vos cheveux aussi?—Pourquoi donc? suis-je décoiffée?—Madame, il me semble que oui.» La marquise ouvrit une armoire, on y fourra mes habits d'homme. «Demain matin, me dit-on, un commissionnaire discret vous reportera tout cela chez vous.» Dans une autre armoire, plus profonde, se trouvoit une table de toilette, qu'on roula jusqu'à moi, et voilà Justine exerçant ses petits doigts légers.
La marquise, en se plaçant auprès de moi, me dit: «Mademoiselle Duportail, permettez-moi de vous faire ma cour.—Oui, oui, interrompit Justine, en attendant que M. de Faublas vous fasse encore la sienne.—Que dit donc cette écervelée? répondit la marquise.—Elle dit que je vous aime bien.—Dit-elle vrai, Faublas?—En doutez-vous, maman?» Et je lui baisai la main. Cela déplut à Justine, apparemment. «Diables de cheveux! dit-elle en donnant un coup de peigne vigoureux, comme ils sont mêlés!—Aïe!… Justine, tu me fais mal!—Ne faites pas attention, Monsieur; songez à votre affaire, madame vous parle.—Petite, je ne dis mot, je regarde MlleDuportail. Tu la fais bien jolie!—C'est pour qu'elle plaise davantage à Madame.—Petite, je crois qu'au fond cela t'amuse; MlleDuportail ne te déplaît pas?—Madame, j'aime encore mieux M. de Faublas.—Elle est de bonne foi, au moins.—De très bonne foi, Madame, demandez-lui plutôt à lui-même.—Moi! Justine, je n'en sais rien.—Vous mentez, Monsieur!—Comment! je mens?—Oui, Monsieur, vous savez bien que, quand il faut faire quelque chose pour vous, je suis toujours prête… Madame m'envoie chez vous, zest, je pars.—Oui, interrompit la marquise, mais tu ne reviens pas.—Madame, aujourd'hui ce n'est pas ma faute, il m'a fait attendre (ici Justine me chatouilla doucement le col, en tournant une boucle).—C'est qu'il n'est pas pressé quand il faut venir me voir!—Ah! petite maman, je ne suis heureux qu'auprès de vous.» J'embrassai la marquise qui faisoit mine de s'en défendre. Justine trouva le badinage trop long, elle me pinça rudement: la douleur m'arracha un cri. «Prenez donc garde à ce que vous faites, dit la marquise à Justine avec un peu d'humeur.—Mais, Madame, aussi, il ne peut pas se tenir un moment tranquille!»
Il y eut quelques instans de silence. Ma belle maîtresse avoit une de mes mains dans les siennes, l'espiègle soubrette occupa l'autre en me faisant tenir un bout du ruban qui devoit nouer mes cheveux, et, saisissant le moment, elle m'appliqua un peu de pommade sur la figure. «Justine! lui dis-je.—Petite! dit la marquise.—Madame, je n'emploie qu'une main, que ne se défend-il avec l'autre?» et puis, feignant que la houppe lui étoit échappée, elle me jeta de la poudre sur les yeux. «Petite! vous êtes bien folle!… je ne vous enverrai plus chez lui.—Bon! Madame, est-ce qu'il est dangereux? je n'ai pas peur de lui.—Mais, Justine, c'est que tu ne sais pas comme il est vif!—Oh! que si, Madame.—Tu le sais, petite?—Oui, Madame. Madame se souvient du soir qu'elle a couché chez nous, cette belle demoiselle?—Eh bien?—J'ai offert de la déshabiller, madame n'a pas voulu.—Sans doute, elle avoit un air si modeste, si timide! qui n'en auroit été la dupe? Je ne sais pas comment j'ai pu lui pardonner.—C'est que madame est si bonne!… Madame, je disois donc que vous n'aviez pas voulu. MlleDuportail se déshabilloit derrière les rideaux, je passai par hasard près d'elle au moment où, ayant ôté son dernier jupon, elle s'élançoit dans le lit.—Enfin?—Enfin, Madame, cette drôle de demoiselle sauta si vite, si singulièrement, que…—Eh bien! achève donc, dis-je à Justine.—Ah! mais je n'ose.—Finis donc, dit la marquise, en se cachant le visage avec son éventail.—Elle sauta si singulièrement et avec si peu de précaution que je m'aperçus…—Quoi, Justine? interrompit la marquise d'un ton presque sérieux, vous aperçûtes?…—Que c'étoit un jeune homme; oui, Madame.—Comment! et vous ne m'avez pas avertie?—Bon, Madame! et le pouvois-je? vos femmes dans votre appartement! le marquis près d'y entrer! cela auroit fait un beau vacarme!… et puis madame le savoit peut-être.» A ces derniers mots la marquise pâlit. «Vous me manquez, Mademoiselle; sachez que, si je veux bien m'oublier, je ne veux pas qu'on s'oublie!» Le ton dont ces paroles furent prononcées fit trembler la pauvre Justine; elle s'excusa de son mieux. «Madame, je plaisantois.—Je le crois, Mademoiselle; si je pensois que vous eussiez parlé sérieusement, je vous chasserois dès ce soir.» Justine se mit à pleurer. Je tâchai d'apaiser la marquise. «Convenez, me dit celle-ci, qu'elle m'a dit une impertinence!… Comment! oser supposer, oser me dire en face, et devant vous, que je savois…?» Elle rougit beaucoup, me prit la main et me la serra doucement. «Mon cher Faublas, mon bon ami, vous savez comment tout cela s'est passé! vous savez si ma foiblesse est excusable! votre déguisement trompe tout le monde. Je vois au bal une jeune demoiselle jolie, pleine d'esprit, pour qui je me sens beaucoup d'inclination; elle soupe chez moi, elle y couche; tout le monde se retire,… l'aimable demoiselle est dans mon lit, à côté de moi… Il se trouve que c'est un charmant jeune homme!… Jusqu'ici le hasard, ou plutôt l'amour, a tout fait. Après cela j'ai sans doute été bien foible; mais quelle femme à ma place auroit résisté? Le lendemain je m'applaudis du hasard qui a fait mon bonheur et qui l'assure. Faublas, vous connoissez le marquis, on m'a mariée malgré moi, on m'a sacrifiée; quelle femme excusera-t-on, si l'on me juge à la rigueur?» Je vis la marquise près de pleurer; j'essayai de la consoler par le baiser le plus tendre, je voulus parler. «Un moment, me dit-elle, un moment, mon ami. Le lendemain je confie à mademoiselle mon étonnante aventure, je lui dis tout, tout, Faublas!… elle a le secret de ma vie, mon secret le plus cher! Elle paroît me plaindre, m'aimer, point du tout; elle abuse de ma confiance, elle suppose une horreur, elle me dit en face…»
Justine fondoit en larmes; elle tomba aux genoux de sa maîtresse, elle lui demanda vingt fois pardon. Je joignis mes instances aux siennes, car j'étois vivement ému. La marquise fut attendrie. «Allez, dit-elle, allez; je vous pardonne, Justine, oui, je vous pardonne.» Justine baisa la main de sa maîtresse et s'excusa de nouveau. «C'est assez, lui répondit-on, c'est assez; je suis calmée, je suis contente. Relevez-vous, Justine, et n'oubliez jamais que, si votre maîtresse a des foiblesses, il ne faut pas lui supposer des vices; que, loin de chercher à la trouver plus coupable, vous devez l'excuser ou la plaindre; et qu'enfin vous ne pouvez, sans vous rendre indigne de ses bontés, lui manquer de fidélité et de respect. Allons, petite, ajouta-t-elle avec beaucoup de douceur, ne pleure plus, relève-toi; je te dis que je te pardonne, finis cette coiffure, et qu'il ne soit plus question de cela.»
Justine reprit son ouvrage en me lorgnant d'un air confus. La marquise me regardoit languissamment, nous gardions tous trois le silence, ma toilette n'en alla que plus vite, j'eus deux femmes de chambre au lieu d'une. Il étoit neuf heures, il fallut se séparer, nous nous donnâmes le baiser d'adieu. «Allez, friponne, me dit la marquise, et ménagez mon mari; demain je vous donnerai de mes nouvelles.» Je descendis, un fiacre étoit à la porte; comme j'y montois, deux jeunes gens passèrent, ils me regardèrent de très près, et se permirent quelques plaisanteries plus grossières que galantes. J'en fus surpris: la maison d'où je sortois pouvoit-elle être suspecte? c'étoit celle d'une amie de la marquise. Ma mise n'étoit pas non plus celle d'une fille! Pourquoi donc ces messieurs s'égayoient-ils sur mon compte? C'est qu'apparemment il leur avoit paru étrange de voir une femme bien parée et sans domestiques monter seule dans un fiacre à neuf heures du soir.
A mesure que mon phaéton avançoit, mes réflexions prirent un autre cours et changèrent d'objet. J'étois seul, je pensai à ma Sophie. Je ne lui avois fait dans la matinée qu'une courte visite; dans la soirée je ne donnois qu'un moment à son souvenir; mais, si le lecteur veut m'excuser, qu'il songe aux doux plaisirs que vient de m'offrir une femme charmante, voluptueuse et belle; qu'il sache que Justine a la plus jolie petite figure chiffonnée; qu'il se souvienne surtout que Faublas commence son noviciat et n'a guère que seize ans.
J'arrivai chez M. Duportail. Le marquis, en me faisant de profondes révérences, commença par me demander si j'avois vu sa femme. Répondre non, c'étoit bien mentir, il fallut m'y déterminer pourtant. «Non, Monsieur le marquis…—Je le savois bien! j'en étois sûr!» M. Duportail l'interrompit. «Ma fille, vous vous êtes fait longtemps attendre; nous allons nous mettre à table.—Sans mon frère?—Il m'a fait dire qu'il soupoit en ville.—Comment! la veille de mon départ!—Belle demoiselle, vous ne m'aviez pas dit que vous aviez un frère.—Monsieur, je crois l'avoir dit à madame la marquise.—Elle ne m'en a pas parlé.—Bon!—Je vous donne ma parole d'honneur qu'elle ne m'en a pas parlé!—Monsieur, je vous crois.—Ah! c'est que cela tire à conséquence! Monsieur votre père croiroit que je fais le connoisseur, et que je ne le suis pas.—Comment donc?—Comment, Mademoiselle? vous ne croiriez jamais ce qui m'est arrivé! En entrant ici, j'ai reconnu monsieur votre frère, que je n'avois jamais vu.—Oh! bah!—Demandez à monsieur votre père.—A la bonne heure, Monsieur, vous l'avez reconnu; mais madame la marquise…—Ne m'en a pas parlé, je vous le jure.—Bon!—Je vous en donne ma parole d'honneur.—C'est donc M. de Rosambert?—Il ne m'en a pas parlé non plus.—Je crois pourtant l'avoir entendu vous dire à peu près…—Pas un mot qui ressemble à cela, je vous le proteste.» Et le marquis se fâchoit presque. «C'est donc moi qui me suis trompée! en ce cas, Monsieur, il faut que vous soyez grand physionomiste.—Oh! ça, c'est vrai, répondit-il avec une joie extrême, personne ne se connoît en physionomie comme moi.»
M. Duportail s'amusoit de la conversation, et de peur qu'elle ne finît trop tôt: «Il faut convenir aussi, dit-il au marquis, qu'il y a un air de famille.—J'en conviens, répliqua celui-ci, j'en conviens; mais c'est justement cet air de famille qu'il faut saisir, qu'il faut distinguer dans les traits; c'est là ce qui constitue les vrais connoisseurs! Entre père, mère, frères et sœurs, il y a toujours un air de famille.—Toujours, m'écriai-je, toujours! vous croyez, Monsieur?—Si je le crois? mais j'en suis sûr. Quelquefois cet air-là est enveloppé dans le maintien, dans les manières, dans les regards,… enveloppé, vous dis-je, enveloppé de sorte qu'il n'est pas aisé de l'apercevoir. Eh bien! un homme habile le cherche,… le débrouille… Vous concevez?—De sorte que, si, après m'avoir vue, mais avant d'avoir vu mon père, mon père que voici, vous l'aviez par hasard rencontré au milieu de vingt personnes…?—Lui? dans mille je l'aurois reconnu!» M. Duportail et moi nous nous mîmes à rire. Le marquis se leva, quitta la table, alla à M. Duportail, lui prit la tête d'une main, et, promenant un doigt sur le visage de mon prétendu père: «Ne riez donc pas, Monsieur, ne riez donc pas. Tenez, Mademoiselle, voyez-vous ce trait-là, qui prend ici, qui passe par là, qui revient ensuite…? Revient-il?… non, il ne revient pas; il reste là. Eh bien! tenez (il venoit à moi).—Monsieur, je ne veux pas qu'on me touche. (Il s'arrêta et promena son doigt, mais sans le poser sur mon visage.)—Eh bien! Mademoiselle, ce même trait, le voilà, là, ici, et encore là,… là; voyez-vous?—Eh! Monsieur, comment voulez-vous que je voie?—Vous riez!… il ne faut pas rire, cela est sérieux… Vous voyez bien, vous, Monsieur?—Très bien.—Outre cela, Monsieur, il y a dans l'ensemble,… dans la configuration du corps, certaines nuances… de ressemblance,… certains rapports secrets,… occultes…—Occultes! répétai-je, occultes!—Oui, oui, occultes. Vous ne savez peut-être pas ce que c'est qu'occultes? cela n'est pas étonnant, une demoiselle… Je disois donc, Monsieur, qu'il y a des ressemblances occultes… Non, ce n'est pas ressemblances que j'avois dit, c'est un autre mot… plus… là… mieux… Ah! dame, je ne sais plus où j'en étois, on m'a interrompu.—Monsieur, vous aviez dit des rapports occultes.—Ah! oui, des rapports! des rapports! et je vais vous faire concevoir cela à vous, Monsieur, qui êtes raisonnable.—Comment! Monsieur le marquis, vous m'injuriez, je crois!—Non, ma belle demoiselle, vous ne pouvez pas savoir tout ce que monsieur votre père sait.—Ah! dans ce sens-là…—Oui, dans ce sens-là, ma belle demoiselle; mais, de grâce, laissez-moi expliquer à monsieur… Monsieur, les pères et les mères, dans la… procréation des individus, font des êtres qui ressemblent,… qui ont des rapports occultes avec les êtres qui les ont procréés, parce que la mère, de son côté, et le père, du sien…—Chut! chut! je vous entends, interrompit M. Duportail.—Oh! elle ne comprend pas cela, répondit le marquis, elle est trop jeune… Cela est pourtant clair, ce que je vous explique; mais cela est clair pour vous. Ces choses-là, Monsieur, sont physiques; elles ont été physiquement prouvées par des… par de grands physiciens, qui entendoient très bien ces parties-là.
—Monsieur le marquis, pourquoi donc parler bas?—J'ai fini, Mademoiselle, j'ai fini; monsieur votre père est au fait.—Vous vous connoissez en physionomie, Monsieur le marquis; mais vous connoissez-vous aussi en étoffes? Que dites-vous de cette robe-là?—Elle est très jolie, très jolie. Je crois que la marquise en a une pareille,… oui, toute pareille.—De la même étoffe, de la même couleur?—De la même étoffe, je ne sais pas; mais, pour la couleur, c'est absolument la même: elle est très jolie, elle vous va au mieux.» Il partit de là pour me faire des complimens à sa manière, tandis que M. Duportail, devinant à qui la robe appartenoit, me regardoit d'un air mécontent, et sembloit me reprocher d'avoir sitôt oublié la parole que je lui avois donnée.
Nous sortions de table, quand mon véritable père, M. de Faublas, qui m'avoit promis de me venir chercher, arriva. Son étonnement fut extrême de retrouver chez M. Duportail son fils encore travesti et le marquis de B… «Encore? dit-il en me regardant d'un air sévère; et vous, Monsieur Duportail, vous avez la bonté…—Eh! bonsoir, mon ami, ne reconnoissez-vous pas M. le marquis de B…? Il m'a fait l'honneur de me venir demander à souper pour faire ses adieux à ma fille qui part demain.—Qui part demain? répliqua le baron en saluant froidement le marquis.—Oui, mon ami, elle retourne à son couvent; ne le savez-vous pas?—Eh! non, dit le baron avec impatience, eh! non, je ne le sais pas.—Eh bien, mon ami, je vous le dis, elle part.—Oui, Monsieur, interrompit le marquis en s'adressant à mon père, elle part; j'en ai bien du chagrin, et ma femme en sera très fâchée.—Et moi, Monsieur, répondit le baron, j'en suis bien aise. Il est temps que cela finisse», ajouta-t-il en me regardant. M. Duportail craignit qu'il ne s'emportât; il le tira à part. «Qu'est-ce donc que cet homme-là? me dit alors le marquis; ne l'ai-je pas vu ici l'autre jour?—Justement.—Je l'ai reconnu tout d'un coup; quand une fois j'ai vu une figure, elle est là. Mais cet homme-là me déplaît, il a toujours l'air fâché. Est-ce un de vos parens?—Point du tout.—Oh! je l'aurois gagé qu'il n'étoit point de la famille; il n'y a pas entre vos figures la moindre ressemblance: la vôtre est toujours gaie, la sienne est toujours sombre, à moins qu'un ris platonique, non, sartonique… est-ce sartonique ou sard… enfin vous comprenez: je veux dire que, lorsqu'il ne vous regarde pas de travers, cet homme-là, il vous rit au nez.—Ne faites pas attention à cela, c'est un philosophe.—Un philosophe? reprit le marquis d'un air effrayé, je ne m'étonne plus. Un philosophe! ah! je m'en vais.» M. Duportail et le baron s'entretenoient ensemble et nous tournoient le dos. Le marquis alla dire adieu à M. Duportail. «Ne vous dérangez pas, dit-il au baron qui se retourna pour le saluer; Monsieur, ne vous dérangez pas, je n'aime pas les philosophes, moi, et je suis fort aise que vous ne soyez pas de la famille; un philosophe! un philosophe!» répéta-t-il en s'enfuyant.
Quand il fut parti, mon père et M. Duportail recommencèrent à causer tout bas. Je m'endormis au coin du feu, un songe heureux me présenta l'image de ma Sophie. «Faublas, cria le baron, allons-nous-en.—Voir ma jolie cousine? lui dis-je encore tout étourdi.—Sa jolie cousine! voyez s'il ne dort pas tout debout.» M. Duportail rioit, il me dit: «Allez-vous-en, mon ami, allez dormir chez vous, je crois que vous en avez besoin; nous nous reverrons: je vous dois encore des reproches et le récit de mes malheurs; nous nous reverrons.»
En rentrant, je demandai M. Person; il venoit de se coucher; j'en fis autant, et je fis bien: jamais on ne dormit plus profondément aux harangues fraternelles de nos francs-maçons, aux lectures publiques du musée moderne, aux rares plaidoyers des D…, des D…, des D… L…, et de tant d'autres grands orateurs inscrits sur le fameux tableau.
A mon réveil, je sonnai Jasmin pour le prévenir qu'on me rapporteroit dans la matinée mes habits que j'avois laissés la veille chez un ami. Ensuite je fis appeler M. Person; je lui demandai comment se portoient Adélaïde et Mllede Pontis. «Vous les avez vues hier, me répondit-il.—Et vous aussi, Monsieur Person, vous les avez vues, et même vous leur avez dit que j'avois fait une connoissance au bal.—Eh bien! Monsieur, quel mal?—Et quelle nécessité, Monsieur? Dites à ma sœur vos secrets, à la bonne heure; mais les miens, je vous prie de les respecter.—En vérité, Monsieur, vous le prenez sur un ton,… depuis quelques jours on ne vous reconnoît plus… Je me plaindrai à monsieur votre père.—Et moi, Monsieur, à ma sœur. (Je le vis pâlir.) Croyez-moi, soyons bons amis; mon père désire que je sorte avec vous; eh bien, finissez votre toilette, et allons au couvent.»
Nous partions, quand Rosambert arriva. Dès qu'il sut où nous allions, il me pria de lui permettre de nous accompagner. «Depuis quatre mois, me dit-il, vous m'avez promis de me faire connoître votre aimable sœur.—Rosambert, je vais vous tenir parole, et vous allez voir une demoiselle que vous serez forcé d'estimer.—Mon ami, distinguons: je suis très convaincu que Mllede Faublas est dans le cas de l'exception, mais je rétorquerai sur vous le terrible argument dont vous êtes armé contre moi: une exception ne détruit pas la règle, elle la prouve.—Tout comme il vous plaira; je vous préviens que vous allez voir une demoiselle de quatorze ans et demi, innocente, ingénue jusqu'à la simplicité: cependant elle est aussi grande qu'on peut l'être à son âge, et elle ne manque ni d'esprit ni d'éducation.»
Person fut plus heureux que moi: ma sœur vint au parloir, ma Sophie n'y vint pas. Après les révérences et les complimens d'usage, après quelques minutes d'une conversation générale, je ne pus dissimuler mon inquiétude. «Adélaïde, dites-moi donc ce qu'a ma jolie cousine?—Oh! mon frère, il faut que son mal soit bien amer, car elle le cache et elle s'en occupe toute la journée. Je ne reconnois plus ma bonne amie; autrefois elle étoit étourdie, gaie, folle, comme moi; maintenant je la vois triste, rêveuse, inquiète. Nous la trouvons toujours presque aussi douce, aussi caressante; mais elle est rarement avec nous. Dans nos heures de récréation, elle jouoit, elle couroit au jardin avec nos compagnes; à présent, mon frère, elle cherche un petit coin pour s'y promener toute seule. Oh! elle est malade! elle est vraiment malade! elle mange peu, elle ne dort pas, elle ne rit plus; et moi, mon frère, et moi, qu'elle aimoit tant, elle a l'air de me craindre! oui, en vérité, je l'ai remarqué, elle fuit tout le monde; mais c'est moi surtout qu'elle évite! Hier je la vois entrer dans une petite allée couverte au bout du jardin; j'arrive à pas de loup, je la trouve s'essuyant les yeux. «Ma bonne amie, dis-moi donc où tu as mal…» Elle me regarde d'un air… d'un air… mais c'est que je n'ai vu personne avoir cet air-là… Enfin elle me répond: «Adélaïde, tu ne le devines pas! ah! que tu es heureuse! mais que je suis à plaindre!» Et puis elle rougit, elle soupire, elle pleure. Je tâche de la consoler; plus je lui parle, plus elle se chagrine. Je l'embrasse, elle me fixe longtemps et paroît tranquille; tout d'un coup elle met sa main sur mes yeux, et elle me dit: «Adélaïde, cache ton visage! oh! cache-le! il est trop… il me fait mal! Laisse-moi, va-t'en un moment, laisse-moi seule»; et elle se remet à pleurer. Moi qui vois que son mal augmente, je lui dis: «Sophie…»
A ce nom de Sophie, Rosambert se pencha à mon oreille: «La jolie cousine, c'est Sophie; c'est cette Sophie que j'ai blasphémée! ah! pardon.» Ma sœur reprit.
«Je lui dis: «Sophie, attends un moment, je vais chercher ta gouvernante…» Alors elle se remet, elle s'essuie les yeux, elle me prie de ne rien dire: je suis obligée de le lui promettre. Mais au fond cela n'est pas raisonnable: vouloir être malade, et ne pas vouloir que sa gouvernante le sache!—Ma chère Adélaïde, pourquoi n'est-elle pas venue au parloir avec vous aujourd'hui?—C'est qu'elle est si distraite! si préoccupée! elle vous aimoit presque autant que moi autrefois…—Et maintenant?—Je crois qu'elle ne vous aime plus. Tout à l'heure je lui ai dit que vous étiez là… «Le jeune cousin!» s'est-elle écriée d'un air content; elle venoit, elle s'est arrêtée. «Non, je n'irai pas, m'a-t-elle dit, je ne veux pas, je ne peux pas,… dites-lui de ma part que…» Elle paroissoit chercher, j'attendois qu'elle s'expliquât. «Mon Dieu! ne savez-vous pas ce qu'il faut lui dire? a-t-elle ajouté avec un peu d'humeur,… ce qu'on dit en pareil cas! les complimens d'usage!» Et elle m'a quittée assez brusquement.»
Je m'enivrois du plaisir d'entendre ma sœur ingénue me peindre avec l'innocence d'un enfant les tendres agitations, les douces peines de Sophie. Rosambert, encore plus étonné que je n'étois ravi, prêtoit une oreille attentive, et le petit M. Person, nous regardant tous trois, paroissoit en même temps inquiet et charmé.
«Adélaïde, vous croyez donc que Sophie ne m'aime plus?—Mon frère, j'en suis presque sûre; tout ce qui se rapporte à vous lui donne de l'humeur, et moi j'en suis quelquefois la victime.—Comment?—Oui; l'autre jour, monsieur que voilà (montrant M. Person) nous apprit que vous aviez passé la nuit tout entière chez Mmela marquise de B…; eh bien, quand monsieur fut parti, dès que nous fûmes seules, Sophie me dit d'un ton très sérieux: «Votre frère n'a pas couché à l'hôtel! il n'est pas rangé, votre frère! cela n'est pas bien…» Votre frère! elle me tutoie ordinairement. Votre frère! Quand même vous seriez dérangé, Faublas, doit-elle se fâcher contre moi? Votre frère!… Le jour d'après, je crois, vous avez été au bal masqué. M. Person nous l'est venu dire: car il nous dit tout, M. Person. Dès que nous avons été seules, Sophie m'a dit: «Votre frère s'amuse au bal, et nous nous ennuyons ici!—Point du tout, lui ai-je répondu, on ne s'ennuie point avec sa bonne amie.—Ah! oui, a-t-elle répliqué, ah! oui, avec sa bonne amie, cela est vrai.» Cependant, mon frère, voyez cette singularité; un moment après elle a répété tristement: «Il s'amuse au bal, et nous nous ennuyons ici!…» Nous nous ennuyons! eh mais, quand cela seroit vrai, cela n'est pas poli, elle ne doit pas le dire!… Oh! si elle n'étoit pas malade, je lui en voudrois beaucoup. Je me rappelle encore un trait: hier vous nous avez dit que Mmede B… étoit jolie. Le soir j'ai poursuivi Sophie, et je l'ai forcée de se promener avec moi. «Votre frère, m'a-t-elle dit, car à présent c'est toujours votre frère,… il trouve cette marquise jolie, il est sans doute amoureux d'elle!» J'ai répondu: «Ma bonne amie, cela ne se peut pas, cette Mmede B… est mariée.» Elle m'a pris la main, et elle m'a dit: «Adélaïde, ah! que tu es heureuse!» Il y avoit dans son regard, dans son sourire, du dédain, de la pitié. Est-ce honnête cela?… ah! que tu es heureuse!… eh mais, sûrement, je suis heureuse, je me porte bien, moi!
—Mais, Adélaïde, tout ce que vous me dites là ne prouve pas que ma jolie cousine ne m'aime plus: elle peut être un peu fâchée; mais tous les jours on boude les gens qu'on aime.—Oh! sans doute, s'il n'y avoit que cela.—Et qu'y a-t-il donc encore?—Eh bien, autrefois elle m'entretenoit sans cesse de vous, elle étoit joyeuse de vous voir; à présent elle me parle encore de mon frère, mais c'est si rarement et d'un ton toujours si sérieux! Hier, ne l'avez-vous pas remarqué? elle n'a pas dit un mot, pas un seul mot, pendant que vous étiez là. Allez, allez, mon frère, quand on aime les gens, on leur parle, je vous assure que ma bonne amie ne vous aime plus.»
Ici Rosambert se mêla de la conversation, qui changea d'objet. On parla danse, musique, histoire et géographie. Ma sœur, qui venoit de causer comme une fille de dix ans, raisonna alors comme une femme de vingt. Le comte, à chaque instant plus surpris, sembloit ne pas s'apercevoir que les heures s'écouloient, quoique M. Person eût pris la peine de l'en avertir plusieurs fois. Enfin le son d'une cloche qui appeloit les pensionnaires au réfectoire nous obligea de nous retirer.
«Je vous avoue, me dit le comte, que j'ai peine à croire ce que j'ai vu. Comment peut-on allier l'ignorance et le savoir, la modestie et la beauté, l'ingénuité de l'enfance et la raison de l'âge mûr? enfin, permettez-moi de le dire, une innocence aussi extrême avec un physique aussi précoce? Je croyois cette réunion impossible; mon ami, votre sœur est le chef-d'œuvre de la nature et de l'éducation.—Rosambert, ce chef-d'œuvre est le fruit de quatorze ans de soins et de bonheur; il fut produit par le concours le plus rare des circonstances les plus heureuses. Le baron de Faublas a d'abord reconnu que l'éducation d'une fille étoit pour un militaire un fardeau trop pesant: ma mère, que nos regrets honorent tous les jours, ma vertueuse mère s'est trouvée digne d'en être chargée. Le hasard aussi l'a bien secondée: il s'est rencontré pour sa fille des domestiques qui obéissoient et ne raisonnoient pas; une gouvernante qui ne contoit pas d'histoires galantes et ne lisoit pas de romans; des maîtres qui ne s'occupoient avec leur élève que de sa leçon; une société de gens attentifs qui ne se permettoient jamais un geste suspect, un mot équivoque; et, ce qui n'est pas le moins essentiel et le plus commun, un directeur qui, dans son confessionnal, écoutoit et ne questionnoit pas. Enfin, mon ami, il n'y a pas six mois qu'Adélaïde est au couvent.—Six mois! Ah! dans un espace de temps beaucoup plus court, combien de demoiselles qu'on dit bien élevées acquièrent là de grandes lumières, et reçoivent même certaines leçons qui avancent beaucoup une jeune fille!—C'est ici, Rosambert, qu'il faut encore admirer le bonheur d'Adélaïde! Vive, folâtre, enjouée avec toutes ses compagnes, elle n'en a distingué qu'une, une aussi délicate, aussi honnête, aussi sage qu'elle,… une un peu plus éclairée peut-être, parce que depuis quelque temps l'amour…—Je vous entends, c'est la jolie cousine.—Oui, mon ami. Sophie, non moins vertueuse qu'Adélaïde, quoique sensible un peu plus tôt, Sophie est devenue l'unique amie de ma sœur. Ces deux cœurs si purs se sont pour ainsi dire sentis attirés, confondus. Adélaïde, privée de sa mère, n'a plus pensé, n'a plus vécu que par Sophie; leur amitié, aussi délicate que vive, les a sauvées des dangers dont vous me parlez et auxquels je conçois que doivent être exposées, dans l'enceinte où elles se trouvent rassemblées, pressées, pour ainsi dire, tant de jeunes filles ardentes, inquiètes, curieuses, que le temps, l'heure, les lieux, invitent continuellement à des liaisons qui, devenant très intimes, peuvent bien n'être pas toujours désintéressées. Depuis quelque temps, j'ai troublé l'union des deux amies; il m'est permis de croire que je suis devenu l'heureux objet des plus chères affections de ma jolie cousine. Adélaïde, à qui l'amour (je regardois M. Person) n'a pas encore montré son vainqueur, a porté sur Sophie sa sensibilité tout entière, et l'amertume de ses plaintes nous a prouvé l'excès de son amitié…—Et vous a assuré en même temps de votre bonheur. En vérité, Faublas, je vous félicite si Sophie est aussi aimable, aussi belle qu'Adélaïde.—Plus belle, mon ami, plus belle encore!—Cela me paroît difficile.—Oh! plus belle!… Vous la verrez. Plus belle! imaginez…—Chut! chut! doucement; comme il s'échauffe!… Dites-moi donc, l'homme à sentimens! puisque vous aviez une si charmante maîtresse, pourquoi m'avez-vous soufflé la mienne? Puisque M. de Faublas aimoit tant le parloir, pourquoi MlleDuportail a-t-elle couché chez la marquise? Comment donc arrangez vous tout cela?—Mais, Rosambert, cela n'est pas difficile…—Ni désagréable, je le conçois.—Vous riez! écoutez donc, mon ami. Vous savez comment les choses se sont passées entre la marquise et moi.—Oui, oui, à peu près.—Mais, rieur éternel, écoutez-moi. Élevé à peu près comme ma sœur, je n'étois guère moins ignorant qu'elle il y a huit jours. Je n'ai pas pris Mmede B…: c'est elle qui s'est donnée,… je suis excusable.—Allons, passe pour le bal paré; mais, au moins, vous étiez le maître de ne pas retourner chez elle. Le bal masqué! hem! qu'en dites-vous?—Je dis qu'on m'y avoit attiré… Je n'ai guère que seize ans, moi! mes sens sont neufs.—Ah! Sophie, pauvre Sophie!—Ne la plaignez pas, je l'adore! Mais, Rosambert, je sais bien qu'il n'y a que des nœuds légitimes qui puissent m'assurer sa possession.—Cela doit être au moins.—Eh bien, en attendant que l'hymen nous unisse, je respecterai toujours ma Sophie…—C'est ce que l'on saura par la suite.—Cependant mon célibat me paroîtra dur.—Je le crois!—Ma vivacité m'emportera quelquefois.—Sans doute.—Je ferai peut-être quelque infidélité à ma jolie cousine…—Cela est plus que probable.—Mais, dès qu'un heureux mariage…—Ah! oui.—Alors, ma Sophie, je n'aimerai que toi…—Cela n'est pas si sûr.—Je t'aimerai toute ma vie.—Celui-là me paroît fort!»
Rosambert me quitta. Jasmin, à qui je demandai, en rentrant, si l'on avoit rapporté mes habits, me dit qu'il n'avoit vu personne; j'attendis jusqu'au soir le commissionnaire, qui ne vint pas. J'étois inquiet, parce que j'avois laissé dans mes poches un portefeuille qui contenoit deux lettres: l'une m'avoit été envoyée de province par un vieux domestique de mon père; le bonhomme me souhaitoit une bonne année. J'aurois été fâché de perdre l'autre: c'étoit celle que la marquise m'avoit écrite quelques jours auparavant; elle étoit, comme on sait, adressée à MlleDuportail, et je voulois la conserver.
Les habits me furent rapportés le lendemain matin; mais je cherchai vainement dans les poches, le portefeuille ne s'y trouvoit plus. MmeDutour vint me faire oublier mon inquiétude en me remettant une lettre de la marquise. J'ouvris avec empressement, je lus:
Ce soir, mon bon ami, à sept heures précises, trouvez-vous à la porte de mon hôtel; vous pourrez suivre avec assurance la personne qui, après avoir soulevé le chapeau dont vous vous serez couvert les yeux, vous nommera l'Adonis. Je ne puis vous en écrire davantage, depuis le matin je suis obsédée; on me fatigue des détails de la science physionomique; ce n'est pas celle-là que je me soucie d'approfondir. O mon ami, vous possédez si bien l'art de plaire que, quand on vous connoît, on ne sait plus qu'aimer, on ne veut plus savoir que cela.
Ce soir, mon bon ami, à sept heures précises, trouvez-vous à la porte de mon hôtel; vous pourrez suivre avec assurance la personne qui, après avoir soulevé le chapeau dont vous vous serez couvert les yeux, vous nommera l'Adonis. Je ne puis vous en écrire davantage, depuis le matin je suis obsédée; on me fatigue des détails de la science physionomique; ce n'est pas celle-là que je me soucie d'approfondir. O mon ami, vous possédez si bien l'art de plaire que, quand on vous connoît, on ne sait plus qu'aimer, on ne veut plus savoir que cela.