Chapter 15

L'OTTOMANE

L'OTTOMANE

Cette lettre étoit si flatteuse, l'invitation qu'elle contenoit étoit si séduisante, que je ne balançai pas. J'assurai la Dutour que je ne manquerois pas de me rendre au lieu indiqué. Cependant, quand la messagère fut partie, je sentis quelque irrésolution. Ne devois-je pas désormais, uniquement occupé de Sophie, éviter toute occasion de revoir sa trop dangereuse rivale?… Mais pourquoi m'imposerois-je cette loi cruelle sans nécessité? Avois-je déclaré mon amour à Sophie? Sophie m'avoit-elle avoué le sien? avoit-elle acquis le droit d'exiger de moi ce sacrifice? D'ailleurs, à le bien prendre, ce que j'allois faire ne pouvoit pas s'appeler une infidélité! je ne m'embarquois pas dans une intrigue nouvelle! Puisque j'avois passé la nuit avec la marquise, puisque je l'avois revue depuis dans ce galant boudoir, quel inconvénient de lui faire encore une visite? Cela ne faisoit jamais que trois rendez-vous au lieu de deux; le crime étoit-il dans le nombre? Et puis ma jolie cousine ne seroit pas instruite de celui-là… Enfin, ma parole étoit engagée! le lecteur voit bien que je ne pouvois me dispenser d'aller à ce rendez-vous.

Je ne me fis pas attendre; Justine aussi ne me laissa pas morfondre à la porte, elle souleva mon chapeau. «Venez, bel Adonis.» Je la suivis à petits pas. Cependant le suisse, quoique à demi ivre, entendit quelque bruit et demanda qui c'étoit. «C'est moi! c'est moi! répondit Justine.—Oui, reprit l'autre, c'est vous! mais ce jeune gaillard?—Eh bien, c'est mon cousin.» Le suisse étoit en gaieté, il se mit à fredonner: «Voilà mon cousin l'Allure, mon cousin, voilà mon cousin l'Allure.»

Cependant Justine me conduisoit au fond de la cour; nous enfilâmes un escalier dérobé; on conçoit que la jolie soubrette fut embrassée plusieurs fois avant que nous fussions au premier étage. Alors elle me fit signe d'être plus sage et m'ouvrit une petite porte, je me trouvai dans le boudoir de la marquise. «Entrez, me dit Justine, entrez dans la chambre à coucher, vous seriez mal ici»; elle sortit, et ferma la porte sur elle.

J'entrai dans la chambre à coucher; ma belle maîtresse vint à moi. «Ah! maman, c'est donc ici que pour la seconde fois…» Elle m'interrompit: «Mon Dieu! je crois entendre le marquis! le voilà revenu pour toute la soirée! sauvez-vous, partez!» D'un saut je regagnai le boudoir; mais je ne songeai pas à tirer sur moi la porte de la chambre à coucher, elle resta entr'ouverte; et, pour comble de malheur, cette étourdie de Justine avoit fermé à double tour l'autre porte qui conduisoit à l'escalier dérobé. La marquise, qui ne pouvoit deviner que la retraite me fût fermée, s'étoit assise tranquillement. Déjà le marquis étoit entré dans son appartement et s'y promenoit d'un air effaré. Je tremblois qu'il ne m'aperçût dans le boudoir, il n'y avoit pas moyen d'en sortir: comment faire? Je me jetai sous l'ottomane, et dans une situation très incommode j'entendis une conversation fort singulière, qui eut un dénouement plus singulier encore.

«Vous voilà de retour de bonne heure, Monsieur?—Oui, Madame.—Je ne vous attendois pas sitôt.—Cela se peut bien, Madame.—Vous paroissez agité, Monsieur, qu'avez-vous donc?—Ce que j'ai, Madame, ce que j'ai!… j'ai que… je suis furieux.—Modérez-vous, Monsieur… Peut-on savoir…?—J'ai que… il n'y a plus de mœurs nulle part… les femmes!…—Monsieur, la remarque est honnête, et l'application heureuse!—Madame, c'est que je n'aime pas qu'on me joue!… et, quand on me joue, je m'en aperçois bien vite!—Comment! Monsieur, des reproches! des injures! cela s'adresseroit-il… Vous vous expliquerez sans doute?—Oui, Madame, je m'expliquerai, et vous allez être convaincue.—Convaincue!… de quoi, Monsieur?—De quoi? de quoi? un moment donc, Madame, vous ne me laissez pas le temps de respirer!… Madame, vous avez reçu chez vous, logé chez vous, couché avec vous MlleDuportail?» La marquise avec fermeté: «Eh bien, Monsieur?—Eh bien, Madame, savez-vous ce que c'est que MlleDuportail?—Je le sais… comme vous, Monsieur; elle m'a été présentée par M. de Rosambert; son père est un honnête gentilhomme, chez qui vous avez soupé encore avant-hier.—Il ne s'agit pas de cela, Madame. Savez-vous ce que c'est que MlleDuportail?—Je vous le répète, Monsieur, je sais comme vous que MlleDuportail est une fille bien née, bien élevée, fort aimable.—Il ne s'agit pas de cela, Madame.—Eh! Monsieur, de quoi s'agit-il donc? avez-vous juré de pousser ma patience à bout?—Un moment donc, Madame. MlleDuportail n'est point une fille…» La marquise très vivement: «N'est point une fille!…—N'est point une fille bien née, Madame; c'est une fille d'une espèce… de ces filles qui… là… vous m'entendez?—Je vous assure que non, Monsieur.—Je m'explique pourtant bien; c'est une fille qui… dont… que… enfin suffit, vous y êtes?—Oh! point du tout, Monsieur, je vous assure.—C'est que je voudrois vous gazer cela… Madame, c'est une p….., vous comprenez?—MlleDuportail une… Pardon, Monsieur, mais je n'y tiens pas, il faut que je rie.» En effet, la marquise se mit à rire de toutes ses forces. «Riez, riez, Madame… Tenez, connoissez-vous cette lettre-là?—Oui, c'est celle que j'ai écrite à MlleDuportail, le lendemain du jour qu'elle a couché chez moi.—Justement, Madame. Et celle-ci, la connoissez-vous?—Non, Monsieur.—Regardez-la, Madame, vous voyez bien l'adresse:A Monsieur, Monsieur le chevalier de Faublas; et lisez le dedans:Mon cher maître, j'ai l'honneur de prendre la liberté d'oser vous interrompre, pour vous souhaiter que cette année qui commence nous soit belle et bonne, etc. J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, mon cher maître, etc.» C'est une lettre de bonne année d'un domestique à son maître, qui est ce M. de Faublas. Eh bien, Madame, ces deux lettres étoient dans le portefeuille que voici.—Enfin, Monsieur?—Madame, et le portefeuille, vous ne devineriez jamais où je l'ai trouvé?—Dites, dites, Monsieur.—Je l'ai trouvé dans un endroit où… là…—Eh! Monsieur, dites tout de suite le mot; vous seriez toujours obligé d'en venir là, ainsi…—Eh bien, Madame, je l'ai trouvé dans un mauvais lieu.—Dans un mauvais lieu!—Oui, Madame.—Où vous aviez affaire, Monsieur?—Où la curiosité m'a conduit. Tenez, je vais vous conter cela. Une femme a fait courir depuis quelques jours des billets imprimés, par lesquels elle donne avis aux amateurs qu'elle peut leur offrir de charmans boudoirs qu'elle louera à tant par heure; moi, j'ai été voir cela par curiosité, uniquement par curiosité, comme je vous le disois tout à l'heure.—Quel jour y avez-vous été, Monsieur?—Hier, l'après-dînée, Madame. Les boudoirs sont en effet charmans!… Il y en a un surtout au premier étage… il est vraiment joli! on y voit des tableaux, des estampes, des glaces, une alcôve, un lit… ah! c'est le lit surtout! figurez-vous que ce diable de lit est à ressorts!… ah! c'est très plaisant! tenez, il faut quelque jour que je vous fasse voir cela.—Un mari et sa femme en partie fine! répondit la marquise, cela seroit beau.»

J'entendis quelque bruit; la marquise se défendoit, le marquis l'embrassa. Leur conversation, qui dans les commencemens m'avoit inquiété, m'amusoit alors au point que je sentois moins la gêne de ma situation. Le marquis reprit ainsi:

«Mais c'est que rien n'y manque; il y a dans ce boudoir, au premier étage, une porte qui communique chez une marchande de modes qui loge à côté… cela est fort bien imaginé… Vous entendez qu'une femme comme il faut a l'air d'être chez sa marchande de modes; point du tout, elle monte l'escalier, et puis on vous en plante à un pauvre mari!… Mais écoutez-moi, Madame: dans ce boudoir j'ai ouvert une petite armoire, et dans cette armoire j'ai trouvé ce portefeuille! Ainsi il est clair que MlleDuportail a été là avec ce M. de Faublas, et cela est très vilain à elle, et très malhonnête à M. de Rosambert, qui la connoissoit, de nous l'avoir présentée! et très imprudent à son père de la laisser sortir, accompagnée seulement d'une femme de chambre! et je n'en ai pas été la dupe! il y a dans sa figure… Vous savez comme je suis physionomiste!… elle est jolie sa figure, mais il y a quelque chose dans les traits qui annonce un sang… Cette fille-là a du tempérament, et je l'ai bien vu!… Vous souvenez-vous de ce soir que Rosambert lui dit qu'il y avoit des circonstances… hein! des circonstances! vous n'aviez pas remarqué cela, vous! Moi, je vous ai relevé le mot! ah! on ne m'attrape pas! et tenez, le même jour… Venez, venez, Madame…»

La marquise, qui me croyoit parti, se laissa conduire à son boudoir; le marquis continua.

«Elle étoit ici, dans ce boudoir,… là. Vous, vous étiez couchée sur cette ottomane… Je suis arrivé… Madame, elle avoit le teint animé, les yeux brillans, un air!… oh! je vous le dis, cette fille a un tempérament de feu! Vous savez que je m'y connois; mais laissez-moi faire, j'y mettrai bon ordre.—Comment! Monsieur, vous y mettrez bon ordre?…—Oui, oui, Madame; d'abord je dirai à Rosambert ce que je pense de son procédé; il y a peut-être été avec elle, Rosambert! ensuite je verrai M. Duportail, et je l'instruirai de la conduite de sa fille.—Quoi! Monsieur, vous ferez à M. de Rosambert une mauvaise querelle?—Madame, Madame, Rosambert savoit ce qui en étoit, il étoit jaloux de moi comme un tigre.—De vous, Monsieur?—Oui, Madame, de moi, parce que la petite avoit l'air de me préférer,… elle me faisoit même des avances, et c'est en cela qu'elle m'a joué, elle! car elle avoit alors ce M. de Faublas. Je saurai ce que c'est que ce M. de Faublas, et je verrai M. Duportail.—Quoi! Monsieur, vous pourriez aller dire à un père…?—Oui, Madame, c'est un service à lui rendre; je le verrai, je l'instruirai de tout.—J'espère, Monsieur, que vous n'en ferez rien.—Je le ferai, Madame.—Monsieur, si vous avez quelque considération pour moi, vous laisserez tout cela tomber de soi-même.—Point, point, je saurai…—Monsieur, je vous le demande en grâce.—Non, non, Madame.—Vous m'éclairez, Monsieur, je vois le motif de l'intérêt si pressant que vous prenez à ce qui regarde MlleDuportail… Je vous connois trop bien pour être la dupe de cette austérité de mœurs dont vous vous parez aujourd'hui; vous êtes fâché, non pas de ce que MlleDuportail a été dans un lieu suspect, mais de ce qu'elle y a été avec un autre que vous.—Oh! Madame!—Et quand j'accueillois chez moi une demoiselle que je croyois honnête, vous aviez des desseins sur elle!—Madame!—Et vous osez venir vous plaindre à moi-même d'avoir été joué! c'étoit moi, c'étoit moi seule qu'on jouoit.»

Elle se laissa tomber sur l'ottomane; son mari jeta un cri, et puis il embrassa la marquise en lui disant: «Si vous saviez comme je vous aime!—Si vous m'aimiez, Monsieur, vous auriez plus de considération pour moi, plus de respect pour vous-même, plus de ménagement pour un enfant peut-être moins à blâmer qu'à plaindre… Que faites-vous donc, Monsieur? Laissez-moi. Si vous m'aimiez, vous n'iriez pas apprendre à un père malheureux les égaremens de sa fille; vous n'iriez pas conter cette aventure à M. de Rosambert, qui en rira, qui se moquera de vous, et qui dira partout que j'ai reçu chez moi une fille à intrigue!… Mais, Monsieur, finissez donc; ce que vous faites là ne ressemble à rien.—Madame, je vous aime.—Il suffit bien de le dire! il faut le prouver.—Mais depuis trois ou quatre jours, mon cœur, vous ne voulez jamais que je vous le prouve.—Ce ne sont pas de ces preuves-là que je vous demande, Monsieur… Mais, Monsieur, finissez donc.—Allons, Madame! allons, mon cœur!—En vérité, Monsieur, cela est d'un ridicule!—Ah! nous sommes seuls.—Il vaudroit mieux qu'il y eût du monde! cela seroit plus décent! Mais finissez donc, n'avons-nous pas toujours le temps de faire ces choses-là?… Finissez donc… Quoi! des gens mariés!… à votre âge!… dans un boudoir!… sur une ottomane!… comme deux amans!… et quand j'ai lieu de vous en vouloir, encore!—Eh bien, mon ange, je ne dirai rien à Rosambert, rien à M. Duportail.—Vous me le promettez bien?—Oh! je vous en donne ma parole…—Eh bien, un moment; rendez-moi le portefeuille, laissez-le-moi.—Oh! de tout mon cœur, le voilà. (Il y eut un moment de silence.)—En vérité, Monsieur, dit la marquise d'une voix presque éteinte, vous l'avez voulu, mais cela est bien ridicule.»

Je les entendis bégayer, soupirer, se pâmer tous deux; on ne peut se figurer ce que je souffrois sous l'ottomane pendant cette étrange scène; j'aurois étranglé les acteurs de mes mains; et, dans l'excès de mon dépit, j'étois tenté de me découvrir, de reprocher à la marquise cette infidélité d'un nouveau genre, et de rendre au marquis l'amère mystification qu'il me faisoit essuyer sans le savoir. Justine vint terminer mes irrésolutions; elle ouvrit tout à coup la porte de l'escalier dérobé. La marquise jeta un cri; le marquis se sauva dans la chambre à coucher pour y réparer son désordre. Justine, apercevant un mari au lieu d'un amant, demeura stupéfaite, et la marquise ne fut pas moins étonnée qu'elle en me voyant sortir de dessous l'ottomane. Je remerciai tout bas la femme de chambre. «Grand merci, Justine, tu m'as rendu service, j'étois fort mal dessous, tandis que madame étoit dessus très à son aise.» La marquise, interdite et tremblante, n'osa ni me répondre, ni me retenir: son mari étoit si près de là! probablement il alloit rentrer dès qu'il seroit plus décemment vêtu. Justine se rangea pour me laisser passer. Je descendis l'escalier dérobé, sans lumière, au risque de me rompre vingt fois le col; je traversai la cour rapidement, et je sortis de l'hôtel en maudissant ses maîtres.

Le lendemain j'étois encore au lit quand Jasmin m'annonça Justine et se retira discrètement. «Mon enfant, je songeois à toi.—Oh! Monsieur, laissez-moi; cette fois-ci vous ne m'y prendrez pas, je veux commencer par ma commission. Savez-vous que j'ai été encore bien grondée hier? vous nous avez fait une belle peur! vous n'étiez pas encore au bas de l'escalier quand le marquis est rentré dans le boudoir. «Voyez cette sotte, a-t-il dit, qui entre ici comme un coup de pistolet!» Dès qu'il nous a quittées, madame, désolée de l'aventure, m'a dit qu'elle ne concevoit pas pourquoi vous vous étiez caché sous l'ottomane. J'ai été forcée de lui avouer que j'avois, sans y songer, fermé la porte à double tour. Elle m'a fait une scène! et puis ce matin elle m'a remis cette lettre pour vous.—Fort bien, ma petite Justine, voilà ta commission faite, car je n'ouvrirai pas la lettre.—Vous ne l'ouvrirez pas, Monsieur?—Non; je suis fâché contre ta maîtresse.—Vous avez tort.—Mais je ne suis pas fâché contre toi, Justine.—Et vous avez raison… Finissez… Mais, tenez, je le veux bien, à condition que vous lirez la lettre.—Oh! qu'une maîtresse est heureuse d'avoir une fille comme toi! eh bien, oui, je lirai.»

Justine remplit de si bonne grâce les conditions du traité qu'il y auroit eu de ma part de la perfidie à ne pas tenir parole: j'ouvris la lettre.

Que notre aventure d'hier m'a peinée, mon bon ami! Cette scène, qui n'eût été que bizarre si, comme je le croyois, vous n'en aviez pas été le témoin, est devenue, par votre présence, aussi désagréable pour moi que mortifiante pour vous. Quels mots vous avez dits en partant, ingrat! vous ne savez pas le mal que vous m'avez fait! Revenez à moi, mon bon ami, revenez à celle qui vous aime; trouvez-vous à midi au lieu qu'on vous désignera. Là, je n'aurai pas de peine à me justifier; là, quand mon amant sera bien convaincu de son injustice, il me trouvera prête à lui pardonner sa vivacité.

Que notre aventure d'hier m'a peinée, mon bon ami! Cette scène, qui n'eût été que bizarre si, comme je le croyois, vous n'en aviez pas été le témoin, est devenue, par votre présence, aussi désagréable pour moi que mortifiante pour vous. Quels mots vous avez dits en partant, ingrat! vous ne savez pas le mal que vous m'avez fait! Revenez à moi, mon bon ami, revenez à celle qui vous aime; trouvez-vous à midi au lieu qu'on vous désignera. Là, je n'aurai pas de peine à me justifier; là, quand mon amant sera bien convaincu de son injustice, il me trouvera prête à lui pardonner sa vivacité.

«Monsieur, reprit Justine dès que j'eus fini ma lecture, madame vous attendra à midi au boudoir de l'autre jour… vous savez bien?… où nous vous avons habillé.—Oui, Justine, et où tu as tant pleuré! Si tu savois comme j'ai souffert pour toi! Mais aussi, friponne, tu ne te contentes pas de faire des malices, tu en dis!—Ne me parlez pas de cela, j'en suis encore toute honteuse… Finissez donc,… donnez-moi votre réponse pour ma maîtresse.—Ma réponse, Justine, est que je n'irai pas au rendez-vous.—Vous n'irez pas?—Non, Justine.—Quoi! vous donnerez ce chagrin-là à ma maîtresse?—Oui, mon enfant.—Mais vous allez me faire gronder.—Je me charge de te consoler d'avance.—Vous êtes bien décidé?—Très décidé, Justine.—Eh bien, en ce cas, faites un bout de lettre,… finissez donc… (elle m'embrassa). Écrivez un mot pour ma maîtresse.—Non, mon enfant, je n'écrirai pas.—Laissez-moi… Mais tenez, je le veux bien encore, à condition que vous écrirez.—Ah! Justine, je le répète, qu'une maîtresse est heureuse d'avoir une fille comme toi! eh bien, oui, j'écrirai.»

J'écrivis en effet:

Je ne sais, Madame, si l'aventure d'hier vous a beaucouppeinée; mais, à la manière dont vous avez rempli votre emploi sur l'ottomane, j'ai lieu de croire qu'il ne vous paroissoit pas très pénible. Quand on a un mari aimable, galant et tendrement aimé, Madame, on doit s'en tenir là. Je suis avec le plus vif regret, etc.

Je ne sais, Madame, si l'aventure d'hier vous a beaucouppeinée; mais, à la manière dont vous avez rempli votre emploi sur l'ottomane, j'ai lieu de croire qu'il ne vous paroissoit pas très pénible. Quand on a un mari aimable, galant et tendrement aimé, Madame, on doit s'en tenir là. Je suis avec le plus vif regret, etc.

O ma jolie cousine, oh! combien, en songeant à vous, je m'applaudis de l'effort généreux que je venois de faire! oh! qu'il me fut doux de penser qu'enfin je vous avois sacrifié un rendez-vous, et qu'à l'heure même où la marquise avoit cru me revoir chez son amie, je jouirois près de vous du bonheur de vous admirer!

Hélas! elle ne vint pas au parloir. «Ah! ma sœur, pourquoi votre amie n'est-elle pas avec vous?—Je vous disois bien qu'elle étoit malade! Hier encore elle a pleuré toute la journée; de la nuit elle n'a fermé l'œil, la fièvre s'est déclarée ce matin.—La fièvre! Sophie a la fièvre! Sophie est en danger!—Ne parlez pas si haut, mon frère, je ne sais pas s'il y a du danger, mais elle souffre; elle a le teint pâle, les yeux rouges, la tête penchée, la respiration lente, la parole brève et entrecoupée; j'ai cru même surprendre quelques momens de délire. Ce matin, son visage s'est enflammé tout à coup, ses yeux sont devenus vifs et brillans; elle a prononcé très vite et très bas quelques mots que je n'ai pu entendre, mais bientôt elle est retombée dans un accablement plus profond. «Non, non, a-t-elle dit, cela n'est pas possible,… je ne le puis, je ne le dois pas… Jamais il ne le saura.» J'ai vu des larmes couler de ses yeux. Elle a ajouté d'un ton douloureux: «Comme je me suis trompée! J'en mourrai, j'en mourrai; le cruel! l'ingrat!» J'ai pris sa main, elle a serré la mienne, et puis elle m'a redit ce qu'elle me répète sans cesse: «Adélaïde! Adélaïde! ah! que tu es heureuse!» Sa gouvernante rentroit, Sophie m'a encore conjurée de ne lui rien dire. Cependant, mon frère, il faudra que j'avertisse MmeMunich (c'étoit le nom de la gouvernante de Sophie), parce que je crains pour ma bonne amie; qu'en pensez-vous?—Adélaïde, lui avez-vous dit que j'étois ici?—Oui, mais j'avois bien raison de vous soutenir hier qu'elle ne vous aimoit plus, elle me l'a dit elle-même.—Sophie vous a dit…—Oui, Monsieur, elle me l'a dit, et elle m'a chargée de vous le dire. Hier, avant souper, je lui racontois que vous aviez amené avec vous un jeune monsieur fort aimable; elle a demandé son nom, j'ai répondu: «Le comte de Rosambert.—Rosambert? a-t-elle répété avec étonnement, Rosambert? C'est celui qui a mené votre frère chez la marquise de B…! Ce n'est pas un jeune homme honnête. Votre frère en fait son ami, il gâtera tout à fait votre frère… Adélaïde, il commence à se déranger, votre frère.—Ah! ma bonne amie, je lui en ai fait des reproches, et je lui ai même dit que tu ne l'aimes plus.—Vous lui avez dit que je ne l'aime plus!—Oui, ma bonne amie; mais il n'a pas voulu me croire, et il s'est mis à rire, et M. de Rosambert a ri aussi…—Ces messieurs se sont mis à rire! m'a répliqué Sophie d'un ton fâché; votre frère a ri, et n'a pas voulu vous croire! Adélaïde, quand revient-il, votre frère?—Demain, ma bonne amie.—Eh bien! dites-lui qu'il est vrai que j'ai eu de l'amitié pour lui, mais que je n'en ai plus, plus du tout; et qu'afin de l'en convaincre, je ne le reverrai de ma vie.» Elle m'a quittée, et puis un moment après elle est revenue me dire en riant: «Oui, ma chère Adélaïde, tu as raison; je n'aime pas ton frère, je ne l'aime pas. Ne manque pas de le lui dire demain.» Elle rioit; et cependant je vous assure, Faublas, que tout de suite elle s'est mise à pleurer.»

Tandis qu'Adélaïde me parloit, mon cœur étoit pénétré de douleur et de joie!

«Il faut, reprit ma sœur, il faut que je vous fasse part d'une singulière idée qui m'étoit venue dans l'esprit, je ne sais comment, je ne sais pourquoi. En voyant ma bonne amie rire et pleurer en même temps, je ne puis m'empêcher de craindre qu'elle ne soit un peu folle; cependant il y a là dedans quelque mystère que je ne pénètre pas. Sûrement quelqu'un lui donne du chagrin… Mon frère, j'ai vraiment eu peur que ce ne fût vous. Pourquoi le hait-elle à présent? me suis-je dit. Pourquoi ne veut-elle plus le voir? Seroit-ce lui qu'elle appelle ingrat et cruel?… Vous sentez bien, Faublas, qu'en y réfléchissant un peu, je me suis convaincue que cette idée n'étoit pas raisonnable… Mon frère, un ingrat! un cruel! cela ne se peut pas. Et puis, quel mal a-t-il fait à ma bonne amie? quel mal auroit-il pu lui faire?

—Adélaïde! m'écriai-je, ma chère Adélaïde!

—Comment! vous pleurez? me dit-elle; seriez-vous fâché contre moi? Je vous assure que j'ai pensé tout cela malgré moi, et que je ne vous l'ai pas dit pour vous offenser.—Je le sais bien, ma chère sœur, je le sais bien; c'est la maladie de ta bonne amie qui me fait pleurer.—Mon frère, pensez-vous qu'elle puisse devenir sérieuse? Pensez-vous que je doive avertir la gouvernante de Sophie?—Non, Adélaïde, non, ne l'avertis pas. Ta bonne amie a la fièvre, comme tu dis bien; et je connois un remède qui la guérira. Adélaïde, je vous apporterai demain matin la recette écrite sur un morceau de papier soigneusement cacheté; vous ne montrerez ce papier à personne: vous le donnerez à Sophie, quand MmeMunich ne sera pas avec elle; il est essentiel que MmeMunich ne voie pas ce papier. Vous m'entendez bien?—Oui, oui, soyez tranquille. Ah! que je vous aurai d'obligations, si vous guérissez ma bonne amie!—Adélaïde, dites à ma jolie cousine que je crois connoître son mal, que je le partage, et que j'espère lui rendre sa tranquillité. Lui direz-vous bien cela, ma sœur?—Ah! mot pour mot! vous connoissez son mal, vous le partagez, vous le guérirez, mon frère; je lui dirai même que vous avez pleuré. Mais ne manquez pas de venir demain, demain apportez la recette, et, en attendant, ne négligez rien pour que son succès soit entier; gardez-vous de ne vous en rapporter qu'à vous seul, vous n'êtes pas médecin, mon frère: courez aujourd'hui chez les plus célèbres d'entre eux, voyez, interrogez, consultez. La maladie n'est pas ordinaire; jamais je n'en ai vu de semblable, et je tremble qu'elle ne devienne infiniment dangereuse. Bon Dieu! si, en voulant détruire le mal, vous alliez le rendre incurable! Mon frère, il faut que la guérison soit radicale, et prompte aussi, bien prompte! Hâtez-vous, hâtez-vous pour Sophie qui souffre, qui dépérit, qui brûle; pour moi qui suis si malheureuse de sa peine, et, tenez, pour vous-même, mon frère, car ma bonne amie, dès qu'elle se portera bien, vous aimera sans doute autant qu'elle vous aimoit autrefois.»

Revenu chez moi, je ne m'occupai que des discours d'Adélaïde, que des peines de Sophie. Malheureusement mon père donnoit à dîner ce jour-là. Il fallut d'abord tenir table, et faire ensuite un maudit brelan, qui me retint jusqu'à plus de minuit. Quel tourment, quand on aime bien, quand on se croit aimé, quand on veut écrire à sa maîtresse, quel tourment d'être obligé de jouer toute la soirée! Je ne le souhaite pas à mon plus cruel ennemi.

On devine que je dormis peu cette nuit. Le lendemain, je passai dans un petit cabinet pratiqué au fond de ma chambre à coucher; j'avois là quelques livres d'étude, dont mon commode gouverneur ne m'ennuyoit pas souvent. Je me mis à mon secrétaire. J'écrivis une première lettre, que je déchirai; j'en fis une seconde, pleine de ratures, qu'il falloit bien corriger; et je prie le lecteur de ne pas dire que j'aurois dû recommencer encore la troisième, que voici:

Ma jolie cousine,Il est enfin venu ce moment tant souhaité où je puis librement vous ouvrir mon cœur, solliciter de votre tendresse un aveu bien doux, et peut-être assurer ainsi notre bonheur commun.Ah! Sophie, Sophie! si vous saviez ce que j'éprouvai le premier jour que je vous vis! Comme ma vue se troubla! comme mon cœur fut agité! Mon amour n'a fait qu'augmenter depuis: un feu dévorant circule aujourd'hui dans mes veines… Sophie, je n'existe plus que par toi!

Ma jolie cousine,

Il est enfin venu ce moment tant souhaité où je puis librement vous ouvrir mon cœur, solliciter de votre tendresse un aveu bien doux, et peut-être assurer ainsi notre bonheur commun.

Ah! Sophie, Sophie! si vous saviez ce que j'éprouvai le premier jour que je vous vis! Comme ma vue se troubla! comme mon cœur fut agité! Mon amour n'a fait qu'augmenter depuis: un feu dévorant circule aujourd'hui dans mes veines… Sophie, je n'existe plus que par toi!

J'en étois là, quand Jasmin, entrant brusquement, m'annonça le vicomte de Florville. «Le vicomte de Florville! je ne le connois pas. Dites que je n'y suis pas.—Monsieur, il est dans votre chambre à coucher.—Comment! vous laisseriez donc entrer toute la terre?—Monsieur, il a forcé la porte.—Au diable le vicomte de Florville!»

Tremblant que cet inconnu si peu civil ne vînt jusque dans mon cabinet, et que d'un coup d'œil profane il ne parcourût ce papier dépositaire de mes plus secrets sentimens, je me précipitai dans ma chambre à coucher. Un cri de surprise et de joie m'échappa: ce prétendu vicomte, c'étoit la marquise de B…! Mon premier mouvement fut de pousser Jasmin dehors; le second, de verrouiller la porte; le troisième, d'embrasser le charmant cavalier; le quatrième!… Les esprits pénétrans l'ont déjà deviné.

La marquise, toujours étonnée de ma vivacité, dès qu'elle eut repris ses esprits, me dit: «Vous êtes un bien singulier jeune homme, ne vous lasserez-vous jamais de prendre ainsi le roman par la queue? Il n'y a que vous dans le monde capable de commencer un raccommodement par où il doit finir.—Eh bien, maman, prenez qu'il n'y ait rien de fait, voyons, disputons-nous.—Oui, afin de nous raccommoder encore, n'est-il pas vrai, petit libertin?—Ah! ma chère maman, je n'ai pas une idée que vous ne compreniez d'abord.—Hier pourtant vous ne m'avez pas comprise, ingrat que vous êtes!—Hier, je boudois encore.—Et de quoi, s'il vous plaît? Pouvois-je soupçonner que vous fussiez sous cette ottomane? N'étoit-il pas essentiel, pour vous et pour moi, de retirer ce portefeuille des mains du marquis?—Tout cela est vrai, maman; mais le dépit…—Le dépit! Vous avez du dépit! vous, pour qui j'oublie mes devoirs,… toutes les bienséances,… le soin même de ma réputation; et de quel ton répondez-vous à la lettre la plus tendre? (Elle tira la mienne de sa poche.) Tenez, ingrat, relisez-la, votre lettre; relisez-la de sang-froid, si vous pouvez. Quelle cruelle ironie! quel persiflage amer! Et cependant je vous pardonne! et cependant je viens vous chercher! Je me conduis avec autant de foiblesse et d'imprudence qu'un enfant de douze ans… Faublas! Faublas! il faut que le charme soit bien fort!… il faut… que vous m'ayez ensorcelée!—Petite maman!—Eh bien?—Grondez-moi fort, parce que nous nous raccommoderons.—Comment! fripon, vous n'avouerez seulement pas que vous avez eu tort? Vous ne me demanderez pas pardon?—Si fait!… oh! que vous êtes belle!… oh! que je vous demande pardon!»

Les gens qui ont de l'esprit, et même ceux qui n'en ont pas, devineront encore qu'ici la marquise et moi nous nous raccommodâmes.

On croit que nous allons recommencer à nous quereller; point du tout. Voici l'instant des petites caresses et des complimens tendres. «Mon Dieu! Florville! que vous êtes séduisant dans ce joli négligé! que ce frac anglais vous va bien!—Mon ami, je l'ai fait faire hier tout exprès. Il est, si je ne me suis pas trompée, de la même étoffe et de la même couleur que ce charmant habit d'amazone dans lequel l'amour, qui vouloit ma défaite, te fit paroître à mes yeux pour la première fois. Devenue chevalier de MlleDuportail, j'ai senti qu'il me convenoit de prendre ses couleurs. (Je la serrai dans mes bras.)—Et moi, désormais l'esclave du vicomte de Florville, je me plairai toujours à porter ses chaînes. Maman, quelle douce réciprocité!—Mon ami, l'amour est un enfant qui s'amuse de ces métamorphoses. Il fit de MlleDuportail une vierge folle, il fait de la marquise de B… un jeune homme imprudent. Ah! puisse le vicomte de Florville te paroître aussi aimable que MlleDuportail me sembla jolie!…—Aussi aimable?… ah! bien davantage!—Oh! non, répondit-elle en se mirant avec complaisance, en me considérant avec tendresse; oh! non. Vous êtes mieux, mon ami, plus grand, plus dégagé. Il y a dans votre air quelque chose de hardi, de martial…—Oui, maman, et, si j'en crois un grand physionomiste, quelque chose de plus nerveux…—Faublas, laissez là monsieur le marquis,… n'est-ce pas assez du mauvais tour que nous lui jouons?… Enfin, je ne suis pas venue ici pour m'occuper de lui… Oh çà, mon ami, dis-moi sans flatterie comment tu me trouves.—Bien, plus que bien. Je n'aurois pas de peine à vous dire comment vous êtes mieux; mais puisque absolument, homme ou femme, il faut qu'on s'habille, ah! je défie que, d'une manière ou de l'autre, personne soit jamais aussi jolie que vous.—Voilà bien le langage d'un amant! toujours enthousiaste, toujours exagéré!… Mon cher Faublas, quelle femme sera plus heureuse que moi, si tu me vois toujours des mêmes veux?…—Oh! maman, toute ma vie!»

Je la tenois dans mes bras; elle m'échappa pour aller prendre une épée qu'elle aperçut sur un fauteuil. En ajustant le ceinturon, elle me dit: «J'ai un joli cheval anglois que je monte quelquefois, nous touchons au printemps, j'aime beaucoup à me promener à cheval dans les environs de Paris: voudrez-vous bien m'accompagner quelquefois, Faublas?… Veux-tu, mon ami, t'égarer de temps en temps dans les bois avec le vicomte de Florville?—Mais on nous verra.—Non, le marquis est souvent obligé d'aller à la cour.—Eh bien, maman, quel jour?—Laissez donc paroître la verdure.»

En me parlant, elle avoit tiré mon épée, et, s'escrimant en face de moi: «En garde, Chevalier! me dit-elle.—Je ne sais pas si le vicomte est redoutable, mais ce que je sais bien, c'est que ce n'est pas ainsi que je dois me battre avec la marquise. Ose-t-elle accepter une autre espèce de combat?» Elle vola dans mes bras. «Ah! Faublas, me dit-elle en riant; ah! s'il n'y en avoit pas de plus meurtriers…—Maman, ce ne seroit plus parmi les hommes qu'on chercheroit des héros.»

Je venois de mettre la marquise hors d'état de me battre, et bien m'en prit.

Ma belle maîtresse me donna encore deux heures que nous employâmes passablement bien. «Si je n'écoutois que mon cœur, me dit-elle enfin, je resterois ici toute la journée; mais voici l'heure à laquelle je dois rejoindre Justine dans un endroit, et mes gens dans un autre.» Nous nous dîmes adieu, je reconduisis poliment le vicomte de Florville. Déjà sortis de mon appartement, nous allions descendre l'escalier, lorsqu'à travers les rampes je distinguai, dans le vestibule, Rosambert qui se disposoit à monter. J'en avertis la marquise. «Rentrons promptement, me dit-elle, je vais me cacher dans quelque coin de votre appartement, vous le renverrez vite.» A ces mots, sans me donner le temps de la réflexion, elle rentra, traversa ma chambre à coucher comme une folle, et se jeta dans mon cabinet.

Rosambert entra: «Bonjour, mon ami, comment se porte Adélaïde? comment se porte la jolie cousine?—Chut! chut! ne me parlez pas de cela, mon père est là.—Où?—Dans ce cabinet.—Dans ce cabinet! votre père?—Oui.—Et que fait-il là?—Il examine des livres.—Comment, vos livres! Mais non, il n'est pas dans ce cabinet, car, tenez, le voilà qui entre… Il y a de la marquise dans tout ceci… Et pourquoi ne pas me dire tout bonnement que vous êtes en affaire? Adieu, Faublas, à demain.» Il passa devant mon père, et le salua: «Monsieur, vous avez quelque chose à dire à monsieur votre fils: je vous laisse…»

Cependant le baron me regardoit d'un air sévère et se promenoit à grands pas. Impatient de savoir ce que m'annonçoit cet abord sinistre, je lui demandai respectueusement pourquoi il m'avoit fait l'honneur de monter chez moi. «Vous le saurez tout à l'heure, Monsieur.» Un domestique parut. «Va-t-il venir? cria le baron.—Le voilà, Monsieur», et mon cher gouverneur entra.

Le baron lui dit: «Monsieur, ne vous ai-je pas chargé de la conduite et de l'éducation de mon fils?—Oui, sans doute…—Eh bien, Monsieur, l'une est très négligée, et l'autre très mauvaise.—Monsieur, ce n'est pas ma faute; monsieur votre fils n'aime pas l'étude…—C'est là le moindre mal, interrompit le baron; mais comment ne suis-je pas instruit de ce qui se passe chez moi? Pourquoi ne m'avertissez-vous pas des désordres de mon fils?—Monsieur, quant à ce qui se passe chez vous, je ne puis répondre que de ce que je vois; au dehors je ne puis répondre de rien. Monsieur votre fils, quand il sort, souffre rarement que je l'accompagne, et…» (Un regard que je jetai sur M. Person l'avertit qu'il en avoit assez dit.) Le baron reprit: «Monsieur, je n'ai qu'un mot à vous dire: si ce jeune homme se conduit toujours aussi mal, je me verrai forcé de lui choisir un autre instituteur. Laissez-nous, je vous prie.»

Lorsque M. Person fut sorti, le baron prit un fauteuil et me fit signe de m'asseoir. «Pardon, mon père, mais j'ai affaire.—Je le sais, Monsieur, et c'est précisément pour que cette affaire ne s'achève pas que je viens vous parler.—Mon père,… encore une fois pardon; mais il faut que je sorte…—Non, Monsieur, vous resterez, asseyez-vous.» Il fallut bien s'asseoir, j'étois sur les épines. Le baron commença.

«Se peut-il que Faublas ait de sang-froid médité des horreurs? Se peut-il qu'il veuille abuser la simple innocence et préparer des pièges à la vertu?—Moi, mon père?—Oui, vous. Je viens du couvent, je sais tout.

«Si mon fils, encore trop jeune pour sentir que plus une conquête est aisée, moins elle est flatteuse; qu'il faut se garder de confondre une intrigue avec une passion; que l'amour du plaisir ne fut jamais de l'amour…—Mon père, daignez parler moins haut.—Si mon fils, trop enivré de ce qu'on ne peut appeler qu'une bonne fortune…—Plus bas, je vous en supplie.—Trop charmé de la découverte d'un sens nouveau et de la possession d'une femme qui n'est pas sans attraits; si mon fils dans les bras de la marquise de B…—C'en est trop, de grâce, mon père.—Avoit oublié son père, son état, ses devoirs, je l'aurois plaint, mais je l'aurois excusé; je lui aurois donné les conseils d'un ami; je lui aurois dit: «Plus la marquise…»—Mon père, si vous saviez…—Plus la marquise est belle, et plus elle est dangereuse. Examine avec moi la conduite de cette femme dont tu es épris. Au premier coup d'œil ta figure la décide: elle te prend en une soirée…—Je vous conjure de ménager…—Pour satisfaire sa folle passion, elle expose sa vie et la tienne. Qu'elle doit être vive, ardente, emportée celle…—Mon Dieu!—Celle qui sacrifie à la soif du plaisir son repos, son honneur, l'estime publique!…—Ah! mon père! Ah! Monsieur!—Je le répète, mon ami: plus la marquise est belle, plus elle est dangereuse! Tu croiras dans ses bras que la nature a des ressources inépuisables…»

Désolé de ne pouvoir m'expliquer, bien convaincu que le baron ne se tairoit pas, je me déterminai à attendre patiemment la fin de cette remontrance, que dans une autre occasion je n'aurois peut-être pas trouvée trop longue. Le coude gauche posé sur le bras de mon fauteuil, je mordois ma main de dépit, et mon pied droit, toujours en mouvement, battoit la mesure sur le parquet. Mon père cependant continuoit.

«Tu l'énerveras, la nature, au moment de la puberté, dans cet âge critique où, travaillant au développement des organes, elle a besoin de toutes ses forces pour achever son ouvrage. Je sais bien que l'excès des plaisirs produira la satiété; mais le dégoût viendra trop tard peut-être, mais déjà tu pleureras ta santé détruite, ta mémoire perdue, ton imagination flétrie, toutes tes facultés altérées. Infortuné! tu deviendras à la fleur de ton âge la proie des noirs chagrins, des infirmités repoussantes; et, dans les horreurs d'une vieillesse prématurée, tu gémiras d'être obligé de supporter le fardeau de la vie… O mon ami, redoute ces malheurs plus communs qu'on ne pense; jouis du présent, mais songe à l'avenir; use de ta jeunesse, mais garde des consolations pour l'âge mûr.

«Cependant, ajouta le baron, mon fils, peu touché de mes représentations paternelles, auroit donné, en m'écoutant, mille signes d'impatience; il se seroit dandiné sur son fauteuil; il m'auroit interrompu cent fois: je n'aurois pas eu l'air de m'en apercevoir. Plus effrayé de ses dangers que sensible à mes injures, j'aurois continué tranquillement, je lui aurois dit: «La marquise de B…»

On conçoit ce que je souffrois depuis un quart d'heure. Je ne pus contenir davantage mon impatience longtemps concentrée. «Eh! mon père, m'écriai-je, n'auriez-vous pas pu lui dire tout cela un autre jour?» Le baron étoit naturellement violent, il se leva furieux. Craignant l'effet d'un premier transport, je me sauvai dans le cabinet, dont je poussai la porte sur moi.

J'y trouvai la marquise dans une situation bien pénible. Les bras appuyés sur le devant de mon secrétaire, elle tenoit avec ses mains ses oreilles bouchées, et lisoit, en sanglotant, un papier posé devant elle. Je m'approchai de ma belle maîtresse. «Oh! Madame, combien je suis désolé!…» La marquise me regarda d'un air égaré: «Cruel enfant! quelles fautes tu m'as fait faire!—Parlez donc plus bas.—Mais quel châtiment j'en reçois!—De grâce, parlez plus bas.—Ton père…, ton indigne père,… il ose…—Mon amie, vous allez vous perdre!—Mais tu es cent fois plus cruel que lui. Tiens. Regarde cet écrit funeste,… vois ces caractères perfides… Mes pleurs les ont effacés. (Elle me montroit la lettre commencée pour Sophie.)

—Faublas, cria le baron, ouvrez cette porte. Vous n'êtes pas seul dans ce cabinet?—Pardonnez-moi, mon père.—J'entends quelqu'un vous parler. Ouvrez cette porte.—Mon père, je ne le puis.—Je le veux; ne me laissez pas appeler mes gens.» La marquise se leva brusquement. «Faublas, dites-lui que vous êtes avec un de vos amis qui demande la permission de sortir.—De sortir!—Oui, reprit-elle avec désespoir; quelque honte qu'il y ait à sortir, il y en aura moins qu'à rester.—Mon père, je suis avec un de mes amis qui demande la liberté de sortir.—Avec un de vos amis?—Oui, mon père.—Eh! que ne me disiez-vous plus tôt qu'il y avoit quelqu'un dans ce cabinet? Ouvrez, ouvrez, ne craignez rien: je suis tranquille. Votre ami peut sortir.

—Conduisez-moi», me dit la marquise. Elle se couvrit le visage avec ses mains: j'ouvris la porte, nous entrâmes dans la chambre à coucher; nous allions gagner la porte opposée qui conduisoit à l'escalier. Mon père, étonné des précautions que l'inconnu prenoit pour se cacher, se jeta sur notre passage; il dit à ma malheureuse amie: «Monsieur, je ne vous demande pas qui vous êtes; mais vous permettrez au moins que j'aie l'honneur de vous voir.—Mon père, je vous conjure pour mon ami de ne pas exiger…—Que signifie donc ce mystère? interrompit le baron. Quel est donc ce jeune homme qui se cache chez vous, et qui craint qu'on ne le voie en face? Je prétends le savoir à l'instant…—Mon père, je vous le dirai; je vous donne ma parole d'honneur que je vous le dirai.—Non, non. Monsieur ne sortira pas que je ne le sache…» La marquise se jeta dans un fauteuil, le visage toujours couvert de ses mains. «Monsieur, vous avez des droits sur un fils; mais sur moi, je ne le croyois pas.» Le baron, entendant le son clair d'une voix féminine, soupçonna enfin la vérité. «Quoi! s'écria-t-il, il se pourroit… Oh! que je suis fâché!… que j'ai de regrets!… que d'excuses!… Mon fils, vous devez sentir que votre père, jaloux de vous rendre à vos devoirs, s'est permis sur le compte de Mmela marquise de B… des expressions trop fortes que le baron de Faublas désavoue. Mon fils, reconduisez votre ami.»

La marquise, dès que nous fûmes dans l'escalier, donna un libre cours à ses larmes. «Que je suis cruellement punie de mon imprudence!» disoit-elle. Je voulus hasarder quelques mots de consolation. «Laissez-moi! Votre barbare père est moins barbare que vous!»

Nous étions dans le vestibule. J'ordonnai qu'on allât promptement chercher un fiacre, et, en attendant qu'il arrivât, je fis entrer la marquise dans la loge du suisse. Il n'y avoit qu'un instant que nous y étions, lorsqu'un homme présenta sa figure par le vagislas[7]entr'ouvert, et demanda si le baron étoit chez lui. La marquise se cacha le visage dans ses mains; je me jetai devant elle pour la couvrir de mon corps; mais tout cela ne put se faire assez promptement. M. Duportail (car c'étoit lui) eut le temps de jeter un coup d'œil sur la marquise. «Monsieur, le baron est chez moi; si vous voulez prendre la peine d'y monter, je vous rejoins dans un moment.—Oui! oui!» me répondit M. Duportail en souriant.

[7]Vagislas. C'est le nom qu'on donne à la vitre que les portiers ouvrent et ferment à volonté.

[7]Vagislas. C'est le nom qu'on donne à la vitre que les portiers ouvrent et ferment à volonté.

On vint nous dire que la voiture étoit à la porte. La marquise monta promptement; je voulus m'y placer un moment auprès d'elle. «Non, non, Monsieur, je ne le souffrirai pas.» La douleur dont je voyois son cœur serré passa dans le mien. Je laissai tomber quelques larmes sur une de ses mains que j'avois saisie, et qu'elle ne retiroit pas. «Ah! vous vous croyez auprès de Sophie!» Je voulus encore entrer dans le carrosse, elle retira sa main et me repoussa. «Monsieur, si, malgré les discours de votre père, il vous reste encore quelque estime, quelque considération pour moi, je vous prie de descendre et de me laisser.—Hélas! ne vous reverrai-je donc plus?» Elle ne me répondit pas; mais ses larmes recommencèrent à couler avec plus d'abondance. «Ma chère maman, quand pourrai-je vous revoir? Dans quel lieu me permettrez-vous…?—Ingrat! je suis trop sûre que vous ne m'aimez pas; mais vous devez me plaindre au moins… Laissez-moi… Remontez chez vous, le baron vous y attend.» Elle dit au cocher de la conduire chez Mme***, marchande de modes, rue ***. Il fallut bien me décider à la quitter.

Je retrouvai dans l'escalier M. Duportail qui m'y attendoit. «Mon ami, si je suis aussi bon physionomiste que le marquis de B…, ce si joli garçon que vous quittez, c'est sa belle moitié!… Mais qu'avez-vous donc? vous pleurez!» Je ne sais où M. Person s'étoit fourré, nous le vîmes tout à coup derrière nous; il me dit d'un ton suffisant: «Je savois bien, Monsieur, que tout cela finiroit mal; vous ne faites aucun cas de mes avis.—Vos avis, Monsieur, faites-m'en grâce… En vérité, c'est précisément le maître d'école de La Fontaine; je me noie, et il me sermonne!—Mais qu'est-ce donc que tout cela? reprit M. Duportail.—Montez, montez chez moi, vous allez le savoir; mon père m'a fait une scène!»

En entrant, M. Duportail demanda au baron ce qu'il y avoit. «Ce qu'il y a?» répondit mon père. Je l'interrompis. «Ce qu'il y a, Monsieur Duportail, ce qu'il y a!… Tenez, Mmede B… étoit dans ce cabinet: mon père entre ici, il s'assied là, il me fait des représentations, sans doute très justes, très paternelles; mais la marquise entendoit tout, et mon père la traitoit!… Ah! vous n'en avez pas d'idée! Moi, de peur de compromettre une femme… honnête,… oui, honnête, quoi qu'on en puisse dire, je n'osois m'expliquer; mais mon père connoît le profond respect que je lui porte, jamais je ne m'en suis écarté… Eh bien, il est témoin que je souffre, que je m'impatiente, que je lui manque… Monsieur, il ne sent pas qu'il y a là-dessous quelque chose qui n'est pas naturel! Il continue toujours! Il ne veut rien deviner!—Jeune homme, répliqua le baron, votre excuse est dans vos pleurs; je vous pardonne les reproches que vous osez me faire, à cause de la douleur dont vous paroissez oppressé; mais plus vous semblez aimer la marquise…—Mon père…—Monsieur! Mmede B… n'est plus là: pourquoi donc m'interrompez-vous?… Plus vous semblez aimer la marquise, et plus je suis mécontent de vous. Si votre cœur est préoccupé de cette passion, c'est donc avec froideur que vous avez médité la perte d'une fille vertueuse, d'une enfant respectable, de Sophie? Vous n'êtes donc qu'un vil séducteur?—Mon père, entre Sophie et moi il n'y a d'autre séducteur que l'amour.—Vous n'aimez donc pas la marquise?—Mon père…—Monsieur, que vous soyez ou que vous ne soyez pas véritablement attaché à Mmede B…, vous concevez que je m'en soucie peu; mais ce qui m'importe, c'est que mon fils ne soit pas indigne de moi.—Ah! Baron! interrompit M. Duportail.—Je ne dis rien de trop fort, mon ami. Apprenez des choses qui vont vous étonner. Ce matin, je vais au couvent; je trouve Adélaïde dans les larmes. Ma fille, ma chère fille, dont vous connoissez l'aimable candeur, m'apprend que sa bonne amie est malade, et que son frère tarde bien à apporter l'infaillible remède qu'il a promis pour Sophie. Je la presse de s'expliquer: elle me rend le compte le plus exact des symptômes et des effets de cette maladie que vous devinez, que Monsieur connoît, qu'il a causée, qu'il se plaît à nourrir, qu'il voudroit augmenter. Monsieur abuse de quelques dons naturels pour séduire une enfant trop sensible; il prend sur son esprit un empire absolu; il prépare par degrés son déshonneur.—Son déshonneur! le déshonneur de Sophie?—Oui, jeune insensé, je connois les passions…—Mon père, si vous les connoissez, vous savez que vous déchirez mon cœur!—Mon fils, modérez cette impétuosité qui m'offense… Oui, je connois les passions; oui, cette enfant que vous respectez aujourd'hui, demain peut-être vous la déshonorerez, si elle a la foiblesse d'y consentir… (Il s'adressa à M. Duportail.) La recette que Monsieur destine àsa jolie cousinesera enfermée dans un papier soigneusement cacheté, qu'il ne faut pas que MmeMunich voie… Vous comprenez, mon ami… Ainsi tout est prêt, la correspondance va s'entamer: Sophie, la pauvre Sophie, déjà séduite par les yeux, va l'être bientôt par son cœur. Elle fut trompée par une belle figure, signe ordinaire d'une belle âme; elle va l'être par les charmes non moins perfides d'une éloquence apprêtée; on va, dans des lettres étudiées, affecter avec elle le langage du sentiment; Sophie, attaquée de tous les côtés à la fois, tombera sans défense dans les piéges qu'on lui aura tendus… Et cependant son séducteur n'a pas dix-sept ans! Et dans un âge encore si tendre il montre déjà les goûts funestes, il emploie les odieux talens de ces hommes aussi lâches que dépravés qui, ne craignant pas de porter dans les familles la discorde et la désolation, se font un barbare plaisir d'entendre les gémissemens de la beauté malheureuse, contemplent en s'en applaudissant l'opprobre et les anxiétés de l'innocence avilie. Voilà ce qu'auront produit les dons naturels que je me plaisois à voir en lui, dont j'étois peut-être fier en secret; voilà comment se réaliseront les grandes espérances que j'avois conçues!—Mon père, croyez que j'adore Sophie…» (Le baron, sans m'écouter, s'adressant toujours à M. Duportail:) «Et savez-vous par quelles mains Monsieur compte faire passer ses lettres corruptrices? Savez-vous à qui il confie l'honnête emploi de servir ses détestables projets?… A la vertu la plus pure et la plus confiante, à l'innocente Adélaïde, à ma chère fille, à sa sœur!—Mon père, ne me condamnez pas sans m'entendre. Vous doutez de mes sentimens pour Sophie! Eh bien, daignez nous unir; donnez-la-moi pour épouse.—Et vous disposez ainsi de Sophie et de vous! Les parens de Mllede Pontis vous connoissent-ils? sont-ils connus de vous? Savez-vous si cet hymen leur convient? Savez-vous s'il me convient à moi? Croyez-vous que je veuille vous marier à votre âge? A peine sorti de l'enfance, vous prétendez à l'honneur d'être père de famille!—Oui; et je sens qu'il vous seroit aussi aisé de consentir à mon mariage qu'il m'est impossible de renoncer à mon amour pour Sophie.—Monsieur, vous y renoncerez pourtant. Je vous défends d'aller au couvent sans moi ou sans mon expresse permission, et je vous déclare que, si vous ne changez pas de conduite, une maison de force me répondra de vous.—Ah! si, au lieu de marier les jeunes gens qui s'aiment, on les renfermoit, mon père, je ne serois pas au monde, et vous seriez en prison.»

Le baron n'entendit pas ma réponse ou feignit de ne pas l'entendre. Il sortit; je retins M. Duportail qui se disposoit à le suivre. Je le priai de vouloir bien être médiateur entre mon père et moi, et d'engager surtout le baron à révoquer l'ordre cruel qui m'interdisoit les visites au couvent. Il m'observa que les précautions dont mon père usoit étoient assez raisonnables. «Raisonnables! voilà comme parlent toujours les gens indifférens! Leur grand mot, c'est la raison! Monsieur, quand vous adoriez Lodoïska, quand l'injuste Pulauski vous priva du bonheur de la voir, vous ne trouvâtes pas ses précautions raisonnables.—Mais, mon jeune ami, remarquez donc la différence…—Il n'y en a aucune, Monsieur, il n'y en a pas. En France, comme en Pologne, un amant digne de ce nom ne voit, ne connoît, ne respire que ce qu'il aime; le plus grand malheur qu'il imagine, c'est celui d'être séparé de l'objet adoré. Les précautions de mon père vous paroissent raisonnables; moi, je les trouve cruelles, je ferai tout ce que je pourrai pour les rendre inutiles. Sophie apprendra mon amour; elle l'apprendra malgré mon père; elle en sera bien aise, et, malgré lui, malgré vous, malgré toute la terre, nous finirons par nous marier, Monsieur, je vous le déclare, et vous pouvez le dire au baron.—Je n'en ferai rien, mon ami, je ne veux pas aigrir votre père, je ne veux pas vous chagriner. Dans ce moment-ci vous avez la tête un peu exaltée, je vous laisse faire des réflexions sages, et dès demain, sans doute, vous serez plus raisonnable.—Raisonnable! oui, raisonnable! je m'y attendois bien.»

Resté seul, je ne songeai qu'aux moyens d'éluder la défense du baron ou de la rendre vaine. Censeur austère, qui me blâmez de mon indocilité, je vous plains. Si de vos maîtresses la première ou la plus chérie ne vous fit jamais faire de fautes, ah! c'est que vous n'avez jamais beaucoup aimé.


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