Bah! d'une misère,… d'une intrigue d'amoureux.
Le Commissaire.
Une intrigue d'amoureux!
Le Marquis,au commissaire.
Eh! oui, Monsieur! une aventure galante.
(Au baron.)
Ce n'est pas autre chose qu'une aventure galante, je vous le certifie, moi!
Le Commissaire,au marquis.
Monsieur, il y a fausse déclaration, effraction, sévices, séduction.
Le Baron,avec le plus grand emportement.
Cela n'est pas possible; qui dit cela? qui ose attaquer ainsi l'honneur de mon fils et de ma maison?
Le Marquis,au chevalier.
Ah! mais comme il joue donc son rôle! cela n'est pas concevable… (Au père.) Allez, Monsieur, tranquillisez-vous, il ne s'agit que d'un rendez-vous galant. Monsieur votre fils a couché avec une des femmes de ma maison, et pour se sauver il a rossé un de mes laquais, voilà tout.
Le Baron,au commissaire.
Monsieur, vous savez mon nom, ma demeure; vous trouverez bon que j'emmène mon fils, en vous répondant de lui.
Le Marquis.
Oui, et moi aussi j'en réponds. (Au chevalier.) Ah! c'est qu'il ne faut pas perdre la tête!
Le Commissaire.
Messieurs, vous serez tenus de le représenter en temps et lieu, même par corps.
Le Baron.
Ah! même par corps?
Le Marquis.
Oui, par corps, par corps; allons-nous-en.
Nous sortîmes tous trois. «Ah! Monsieur, dit alors le marquis à mon père; ah! Monsieur, comme vous jouez la comédie! Que de naturel! que de vérité! vous donneriez des leçons à ceux qui s'en mêlent! (Il s'adressa à moi.) L'avez-vous entendu, quand il s'est écrié: «Qui ose ainsi attaquer l'honneur de mon fils?…» De son fils! il me l'auroit persuadé à moi-même, qui sais si bien ce qui en est.»
Tandis que le marquis parloit, le baron le regardoit d'un air qui m'auroit beaucoup amusé, si je n'avois pas connu l'extrême vivacité de mon père. Je tremblois que les bizarres complimens dont M. de B… l'accabloit n'échauffassent sa bile; il se contint. Sa voiture l'attendoit à la porte. «Point de façons, me dit-il, montez le premier.» Le marquis voulut me retenir. «Eh bien! continua le baron, allez-vous causer dans la rue, fait comme vous êtes?» Je m'élançai dans le carrosse; le baron s'y plaça près de moi: nous saluâmes poliment le marquis; mais nous le laissâmes retourner chez lui à pied.
Mon père dit alors: «Pourquoi voulez-vous absolument passer des nuits hors de l'hôtel? Les journées ne sont-elles pas assez longues? Voyez à quels dangers vous expose votre indocilité!» Je m'excusai de mon mieux. «Votre santé que vous détruisez! poursuivit le baron.—Ah! mon père, jamais reproche ne fut moins mérité; si vous saviez comme j'ai été sage cette nuit!—Mon fils, croyez-vous parler encore au marquis de B…?—Assurément non, mon père; mais je vous assure que je pourrois passer dans l'année trois cent soixante-cinq nuits comme la dernière, sans que ma santé en souffrît la moindre altération; et si vous me permettiez de vous faire le détail…—Non, mon ami, gardez cela pour M. de Rosambert.» Le baron ajouta: «Adélaïde, M. Duportail, vous et moi, nous sommes invités pour demain à dîner chez M. le duc de ***, à l'entrée du boulevard Saint-Honoré. Si le temps change, s'il fait beau, nous partirons de bonne heure. Vous ferez tous trois un tour de promenade dans les Tuileries; moi, je monterai un instant au château: j'ai à parler à M. de Saint-Luc, qui y loge. N'oubliez pas cela, je vous prie, et soyez prêt de bonne heure.»
Justine étoit chez moi quand j'y arrivai. La marquise avoit ressenti de mortelles inquiétudes en apprenant qu'un voleur, caché dans la chambre de Justine, avoit été arrêté et conduit chez un commissaire, où M. de B… s'étoit aussitôt transporté. Elle avoit chargé sa femme de chambre, non moins tremblante, de courir chez moi, d'y attendre mon retour, et de me prier de l'instruire exactement d'une rencontre dont les suites pouvoient être sérieuses. Justine pleura quand elle sut que je l'avois sacrifiée pour sauver sa maîtresse. «Je sens bien, me dit-elle, que cela ne pouvoit se faire autrement; mais monsieur va dire qu'il faut qu'on me chasse; et madame, déjà fâchée contre moi, saisira peut-être avec plaisir cette occasion de me renvoyer.» Je consolai la pauvre fille en l'assurant que je lui trouverois une place, et que, dans tous les cas, je ne l'abandonnerois pas.
Dès que Justine fut partie je changeai d'habits, je me débarbouillai, et je courus chez Rosambert, à qui je racontai les joyeux accidens de la nuit passée. Je lui dis ensuite que, s'il vouloit voir Adélaïde, il se trouvât le lendemain aux Tuileries, dans l'allée qu'on appellel'allée du Printemps. Le comte me promit qu'il y seroit avant midi.