Chapter 4

Il étoit près de midi quand je sonnai Jasmin. «Tu ne m'as pas rendu réponse hier. Comment se porte Mmede B…?—Hier, Monsieur? vous ne m'avez pas dit d'y aller.—Comment! Jasmin, vous n'y avez pas été! vous savez qu'elle est malade!… Courez-y donc vite.»

Envoyer chez la marquise, ce n'étoit pas y aller, ce n'étoit pas manquer de parole à Sophie. D'ailleurs, il y a des devoirs de société qu'un galant homme ne peut se dispenser de remplir.

Jasmin revint une heure après: «Monsieur, MlleJustine m'a dit que madame étoit plus mal, et qu'on craignoit que la fièvre ne se réglât.—On craint que la fièvre ne se règle; mais cela est donc sérieux?—Oui, Monsieur, MlleJustine m'a dit tout bas de vous avertir, de sa part, que monsieur le marquis étoit parti ce matin pour Versailles, où il doit rester trois jours.—C'est bon, Jasmin, allez.»

FAUBLAS CHEZ CORALIE

FAUBLAS CHEZ CORALIE

La fièvre va se régler!… Pauvre vicomte de Florville!… Ce sont les propos du baron,… c'est mon ingratitude:… car au fond elle a à se plaindre de moi. Je l'ai trompée… Je n'avois qu'à lui dire que j'en aimois une autre… Elle va plus mal! Et si le danger devenoit encore plus grand! Si la marquise, à la fleur de son âge, périssoit consumée d'une maladie lente!… J'aurois éternellement sa mort à me reprocher!… Cette idée est insupportable… O ma Sophie, tu m'es bien chère! mais faut-il, à cause de toi, laisser la marquise mourir de chagrin?

J'appelai Jasmin: «Retourne à Justine, demande-lui si, dans l'absence du marquis, je ne pourrois pas voir Mmede B…, la calmer,… la consoler un peu? Jasmin, si cela se peut, tu t'informeras de l'heure,… de la porte par laquelle je dois entrer;… enfin tu arrangeras cela avec Justine.—Oui, Monsieur.—Va vite.»

Il ne tarda pas à revenir. Justine lui avoit dit qu'elle ne croyoit pas que madame fût en état de recevoir personne; qu'elle ne savoit pas si madame seroit bien aise de la visite de monsieur le chevalier; que, cependant, il n'y avoit qu'une scène à risquer. Je savois le chemin: ce soir, sur les neuf heures, je n'avois qu'à me glisser par la porte cochère, gagner promptement l'escalier dérobé, ouvrir la porte du boudoir avec la clef qu'elle donnoit. Au reste, si madame se fâchoit, Justine ne prenoit rien sur elle, et ce seroit mon affaire.

A neuf heures précises je frappai à l'hôtel du marquis. «Qui demandez-vous?» cria le suisse. Je répondis: «Justine», et je me coulai rapidement. Je trouvai Justine en sentinelle dans le boudoir: «Comment va-t-elle?—Bien doucement.—Elle est là, dans sa chambre à coucher?—Oh! mon Dieu, sûrement, et au lit.—Elle est alitée?—Oui, Monsieur.—Cet imbécile de Jasmin ne m'a pas dit cela. Est-elle seule? ses femmes…—Elle est seule, Monsieur; mais je n'ose vous annoncer», ajouta-t-elle en composant sa petite mine friponne. Je l'embrassai par distraction. «Tiens, vois-tu cette chienne d'ottomane-là? je ne l'oublierai de ma vie», et, toujours par distraction, je poussai Justine dessus. Elle parut véritablement effrayée. «Mon Dieu! madame va entendre, elle ne dort pas.» Effectivement la marquise, forçant sa voix un peu éteinte, demanda qui étoit là. Justine ouvrit la porte de la chambre à coucher: «Madame, c'est…» J'approchai du lit, je pris la belle main qui entr'ouvroit les rideaux: «C'est moi, c'est votre amant, qui, plein d'inquiétude…—Quoi! Monsieur, qui vous a ouvert la porte? qui vous a permis?…—J'ai cru que vous excuseriez…—Eh bien! Monsieur, que voulez-vous? insulter à ma douleur? redoubler mes chagrins? augmenter mon mal?—Je viens pour le calmer.—Le calmer! Monsieur, ferez-vous que je n'aie pas entendu ce que votre père a dit, que je n'aie pas lu ce que vous avez écrit? (La marquise fit quelques efforts pour me cacher ses larmes.)—Madame, devez-vous m'imputer les torts du baron? Et quant à la lettre…—Monsieur, je ne vous demande pas d'explication, je n'en veux pas.—Au moins, dites-moi si depuis hier vous vous sentez un peu mieux.—Plus mal, Monsieur, plus mal. Mais que vous importe? Quelle espèce d'intérêt prenez-vous à ce qui me touche?—Pouvez-vous le demander!—Sans doute j'ai tort; je dois être assez convaincue que vous ne m'aimez pas.—Ma chère maman!…—Laissez ce nom qui me rappelle mes fautes et mon bonheur, hélas! trop court; ce nom qui rappelle un enfant trop aimable et trop aimé! un enfant dont la fausse candeur me séduisit, dont les charmes peu communs égarèrent ma raison… Je me flattois qu'au moins sa tendresse étoit le prix de la mienne… Hélas! il me trahissoit froidement! Cruel! si jeune encore, vous possédez à ce point l'art de tromper!—Non, je ne vous trompe pas.—Allez, ingrat, allez aux pieds de votre Sophie vous faire un mérite de mes douleurs. Dites-lui que la marquise, indignement sacrifiée, gémit de vous avoir connu, et, pour qu'il ne manque rien à mon humiliation, allez trouver votre père, votre père qui ose me faire un crime de ma tendresse pour vous; apprenez-lui que son digne fils m'en a cruellement punie; mais, Faublas, souvenez-vous du moins, souvenez-vous toujours que cette femme qu'on vous a dite ardente, vive, emportée, uniquement dévorée de la soif du plaisir, que cette femme ne put résister au chagrin d'avoir été si cruellement traitée, et ne se consola jamais de vous avoir perdu.—Ma chère maman, pouvez-vous méconnoître le sentiment qui me ramène?—Oui, la pitié que vous ne pouvez refuser à mes peines! l'offensante pitié!—Non: l'amour, l'amour le plus vif.»

Je pris une de ses mains, qu'elle ne retira plus. On ne peut se figurer combien ses plaintes m'avoient ému, combien je souffrois de l'état où je la trouvois.

«Ah! me dit-elle, que vous connoissez bien ma foiblesse et ma crédulité! Allons, Faublas, asseyez-vous là. (Je me plaçai sur le bord de son lit.) Eh mais, si quelqu'un entroit! si l'on vous voyoit! Faites-moi le plaisir d'appeler Justine, elle est dans le boudoir… Petite, que ma porte soit fermée à tout le monde… Tu diras à mes femmes que je repose, et tu recommanderas bien dans l'antichambre qu'on ne laisse entrer personne… Mon ami, vous souperez ici.—De tout mon cœur.—Petite, demande une volaille… Tu leur diras que je suis assoupie, fatiguée; mais qu'avant de m'endormir je me sens quelque envie d'entamer une aile… Surtout je veux être tranquille. Toi, Justine, tu auras un appétit excessif: tu m'entends bien?—Oui, Madame, répliqua la soubrette en riant; oui, il faut ce soir que je mange comme deux.»

Dès que Justine fut sortie, je serrai la marquise dans mes bras, et, après avoir préludé par de petites caresses, je voulus pousser très loin mes entreprises. On m'opposa une résistance à laquelle je ne m'attendois pas, et Justine, qui apportoit un poulet, me força de suspendre l'attaque. La marquise ne voulut pas manger; moi, tout en dépeçant l'animal, je considérois l'appartement avec une attention que ma belle maîtresse remarqua. «Mais que regarde-t-il donc ainsi?—Cet appartement que je reconnois avec plaisir, il me semble que c'est ici…» La marquise me comprit: «Oui, c'est ici que la figure de MlleDuportail m'a joué un vilain tour.—Pourquoi vilain?—Pourquoi? parce que Faublas est un trompeur.—Ah! vous allez recommencer la querelle! En vérité, maman, vous êtes ce soir bien singulière. Vous voulez qu'on dispute, et vous ne voulez pas qu'on se raccommode.—Justement, Monsieur le libertin et l'ingrat; vous avez de bonnes raisons, vous, pour vouloir tout le contraire: c'est au raccommodement que vous visez, et vous esquivez la dispute. Au reste, puisque nous en sommes là-dessus, demandez au baron s'il ne faut pas…—Quoi! maman, il se pourroit que ce que mon père a dit…? Ce seroit là ce qui empêcheroit…?—Que ce soit cela ou autre chose, toujours est-il certain, Monsieur le conquérant, que ce soir il n'y aura pas entre nous de raccommodement dans ce sens-là!—Ah! ma petite maman, c'est précisément dans ce sens-là qu'il y en aura.—Je vous assure que non.—Je vous proteste que si.»

L'air déterminé dont j'affirmois parut effrayer la marquise: je la vis s'arranger de la manière qu'elle jugea la plus propre à me contrarier. «Oui, oui, faites vos dispositions; mais, dès que j'aurai soupé, quand Justine ne sera plus là, vous verrez!—Justine ne s'en ira pas… Petite, ne quitte pas mon appartement… Chevalier, asseyez-vous ici,… un peu plus près de nous… Là, bien, j'ai quelque chose à vous dire.»

Elle passa un bras derrière moi, appuya sa tête sur mon épaule; et, après m'avoir donné un baiser: «Faublas, m'aimez-vous? dit-elle en baissant la voix.—Maman, n'en doutez plus.—Je vous en demande une preuve.—Quoi donc? m'écriai-je avec inquiétude.—De ne pas insister ce soir sur le raccommodement…—Pourquoi cela?—Mon ami, j'ai la fièvre, vous la gagneriez.—Eh bien! qu'importe?—Qu'importe! répéta-t-elle en m'embrassant; j'aime cette réponse-là: que n'est-elle aussi sage qu'elle me paroît flatteuse!… Mon bon ami, mon cher Faublas, je ne veux pas d'un bonheur qui vous coûteroit votre santé! Quelle femme assez peu délicate pourroit acheter à ce prix quelques instans rapides d'une jouissance d'autant moins douce qu'elle est plus répétée? Quelle femme assez aveugle, assez insensible, pourroit, en se donnant à toi, ne céder qu'à l'attrait du plaisir? Qui! moi! j'énerverois tes forces! j'épuiserois ta jeunesse! j'altérerois un des plus beaux ouvrages de la nature! je détruirois un de ses chefs-d'œuvre les plus séduisans! Non, mon cher Faublas, non. Pour t'épargner des regrets, je combattrai tes désirs et ma propre foiblesse; dans tous les temps tu me trouveras prête à m'immoler pour ton bonheur; et, loin de te préparer des jours tristes ou douloureux, je donnerai, s'il le faut, ma vie, pour prolonger, pour embellir la tienne. O des amans le plus aimable et le plus aimé! ce n'est pas pour moi seulement que je te chéris; va, quoi qu'on en puisse dire, c'est toi, c'est toi-même que j'adore en toi… Mon bon ami, promets-moi de ne pas insister ce soir… Je renverrai Justine; tu seras là, je te verrai, je t'entendrai, je m'endormirai peut-être sur ton sein; je serai trop heureuse… Mon bon ami, donne-moi ta parole d'honneur… Chevalier, répondez-moi donc… Mais voyez comme il réfléchit pour une chose si simple!»

La marquise avoit raison: je réfléchissois. Je pensois à Sophie; je faisois à ma jolie cousine l'hommage des privations qu'on m'imposoit; et, cette idée m'inspirant le courage de les supporter, je promis à sa rivale d'être sage. Aussitôt Justine reçut l'ordre de s'éloigner.

«Faublas, je suis contente de vous, reprit la marquise d'un air de satisfaction. Causons tranquillement: ce plaisir-là, s'il est moins vif qu'un autre, est plus durable… De quoi riez-vous?—D'une idée peut-être singulière.—Dites, mon ami, dites.—Si l'on pouvoit imposer à une femme qui attend son amant la condition de le garder pendant deux heures pour causer avec lui seulement, ou de le renvoyer au bout de cinq minutes qu'alors elle emploieroit à son gré?…—Mon ami, beaucoup de belles dames trouveroient l'alternative embarrassante. On dit qu'il y en a pour qui le plaisir de parler sentiment est lenec plus ultrade l'amour; toutes les autres fonctions d'une maîtresse coûtent singulièrement à leur complaisance: d'honneur, je crois que, s'il en existe, elles sont du moins en bien petit nombre. En revanche, je vous assure qu'il s'en rencontreroit beaucoup, mais beaucoup, à qui ce bavardage et cette inaction de deux heures paroîtroient fort ridicules. J'en connois qui aimeroient bien mieux rester muettes toute leur vie.—Ce n'est pas vous, maman.—Moi, je serois du parti qui accorderoit les deux autres.—Oui?—Oui, mon ami. Les deux heures de conversation, ce seroit pour aujourd'hui, supposons, et les cinq minutes de bonheur, je les garderois pour demain.—Pour demain? souvenez-vous-en bien.—Ah!…—Ah! vous l'avez dit.—Oui, mais ce n'étoit qu'une supposition.»

La marquise mit beaucoup du sien dans l'entretien que nous eûmes ensemble; et je lui découvris mille perfections que je n'avois pas encore eu le temps d'apercevoir. Elle m'étonna par une foule de traits satiriques, ingénieux ou brillans; il lui échappa même quelques pensées un peu philosophiques, mais pas une seule réflexion morale. J'admirai surtout en elle cette élocution élégante et facile que l'usage du grand monde donne quelquefois, cet esprit naturel et fin qui ne s'acquiert jamais; un goût épuré, dont auroient grand besoin beaucoup de nos beaux esprits que je ne nomme pas, et plus de savoir que n'en a communément une femme belle ou jolie.

Je ne croyois être auprès d'elle que depuis un quart d'heure, quand nous entendîmes sonner minuit. «Voici le moment de la retraite, mon ami, me dit-elle, il faut que Justine vous reconduise elle-même jusqu'à la porte, à cause de mon suisse qui n'entend pas raison. (La suivante attentive accourut au premier coup de sonnette.) Petite, tu vas reconduire ton amoureux.—Comment? son amoureux!—Eh! sans doute; vous ne comprenez pas que Justine qui fait entrer un jeune homme le soir, qui le reconduit à minuit, a tout à fait l'air d'avoir une affaire de cœur? Je suis sûre que demain on le dira tout haut dans l'office; mais la petite sait bien que je la dédommagerai amplement de ce qu'elle pourra souffrir à cause de moi. Adieu, mon cher Faublas; on vous verra demain sur les huit heures?—Au plus tard.—Mon ami, je serai malade pour tout le monde… Allons, petite, reconduis-le: car, enfin, il faut ménager un peu ta réputation; plus il s'en ira tard, et plus on s'égayera sur ton compte… Allez sans lumière, pour qu'on ne vous voie pas dans le petit escalier, et marchez bien doucement, de peur de vous blesser.»

Justine et moi nous entrâmes dans le boudoir. J'eus soin de bien fermer la porte de la chambre à coucher qui y communiquoit, tandis que Justine ouvroit à tâtons celle qui conduisoit à l'escalier dérobé. Au lieu de suivre sur cet escalier ma conductrice, qui me tendoit la main, je l'attirai doucement vers moi. «Mon enfant, lui dis-je si bas qu'à peine elle entendit, tu te souviens bien de la scène de l'ottomane; je veux me venger: aide-moi, ne dis mot.» Justine, toujours disposée à me servir, me seconda si bien sur l'ottomane que la marquise elle-même n'auroit pu mieux faire; jamais je n'éprouvai mieux combien eut raison celui qui, le premier, écrivit: «La vengeance est le plaisir des dieux!»

Si l'on veut se pénétrer de mon esprit, considérer mon âge, examiner ma position, on verra que je ne pouvois manquer au rendez-vous du lendemain. La marquise m'attendoit avec impatience: elle me prodigua les caresses les plus flatteuses et les noms les plus doux. Elle satisfit même ma curiosité, toujours empressée, avec une complaisance qui me parut du plus favorable augure; mais, comme la veille, elle arrêta mes transports au moment de les couronner, et, prétextant encore sa fièvre maudite, elle me refusa constamment la preuve la plus certaine de la tendresse d'une amante, cette preuve si chère à tous les jeunes gens, si nécessaire au plus ardent de tous! Je supportois ma peine assez patiemment, dans l'espérance qu'au moins la jolie suivante, au moment du départ, auroit pitié de moi; point du tout, la marquise, qui n'étoit plus alitée, me reconduisit elle-même jusqu'à l'escalier dérobé. Je voyois bien que Justine souffroit de ma douleur; mais pouvoit-elle me consoler dans la cour? Je rentrai chez moi bien chaste et bien désolé.

Rosambert, que j'instruisis des rigueurs de ma belle maîtresse, n'en parut point étonné. Il me dit: «Je vous ai prévenu que Mmede B… régloit sa conduite sur les circonstances, et la changeoit selon les événemens. Quelles que soient les qualités physiques et les facultés morales de Mllede Pontis, puisque le chevalier l'aime, elle est à ses yeux spirituelle et jolie. Cette passion est légitime, honnête et vertueuse; c'est un premier amour. Il naquit de la sympathie; il vit de privations; il croîtra par les obstacles, l'habitude et l'espérance. Mllede Pontis est donc une rivale dangereuse. Voilà, n'en doutez pas, ce que s'est dit la marquise; mais, après avoir examiné les moyens de son ennemie, elle a calculé ses propres forces et la foiblesse du jeune Adonis dont il s'agit de disputer le cœur irrésolu…—Irrésolu, Rosambert!—Eh! oui, irrésolu quant à présent. Vous adorez l'une; mais vous ne pouvez vous décider à lui sacrifier l'autre… A votre âge, l'attrait du plaisir a une force irrésistible. Vous savez de quel plaisir je veux parler: Sophie ne peut vous l'offrir, celui-là! C'est Mmede B… qui en est la dispensatrice intéressée; eh bien! mon ami, irriter sans cesse vos désirs, les satisfaire quelquefois, ne les épuiser jamais, en deux mots voilà son plan. C'est pour rendre ses faveurs plus précieuses qu'elle en sera désormais avare. Croyez qu'elle souffrira comme vous des privations qu'elle va vous imposer; mais, à quelque prix que ce soit, la marquise a juré de vous conserver.»

Enfin, il est temps de retourner à Sophie! Elle luit enfin la troisième journée! Je puis aller au couvent voir ma jolie cousine. Oh! comme depuis trois jours elle étoit encore embellie!

Pendant deux mois, à peu près, j'eus le bonheur de l'entretenir au parloir régulièrement deux fois par semaine. O pouvoir prodigieux des vertus et de la beauté réunies! en quittant ma Sophie, j'imaginois toujours qu'il étoit impossible que je l'aimasse davantage, et, chaque fois que je la voyois, je sentois que mon amour étoit encore augmenté.

Il faut avouer cependant que, dans le cours de ces deux mois, je vis souvent la belle marquise, qui, toujours attachée au plan de réforme qu'elle avoit en effet adopté, économisoit nos plaisirs, au point de me refuser quelquefois le nécessaire. Il faut avouer encore que ma jolie petite Justine, qui savoit très bien mon adresse, venoitincognitochez moi recueillir les épargnes de sa maîtresse.

M. Duportail, impatient de retrouver sa chère fille, étoit parti depuis six semaines pour la Russie, dans l'espérance de s'y procurer quelques lumières sur le sort de Dorliska.

Un jour que j'étois avec Rosambert à l'Opéra, nous y rencontrâmes le marquis de B… Il salua le comte d'un air froidement poli, mais il me fit l'accueil le plus caressant. Il se plaignit de ce que, depuis plus de deux mois, il n'avoit pas eu le bonheur de pouvoir me joindre, et il me demanda comment mon père se portoit. «Fort bien, Monsieur le marquis: il est actuellement en Russie.—Ah! ah! cela est donc vrai?—Assurément.—Monsieur, et MlleDuportail?—Ma sœur se porte à merveille.—Toujours à Soissons?—Oui, Monsieur.—Et quand revient-elle dans ce pays-ci?—Au carnaval prochain», répondit aussitôt Rosambert.

Pour détourner cette plaisanterie dont je craignis l'effet, j'assurai au marquis que ma sœur viendroit passer l'hiver à Paris. «Mais, reprit M. de B…, vous ne demeurez donc plus à l'Arsenal?—Toujours, Monsieur.—En ce cas, recommandez donc à vos gens d'être un peu plus civils et plus attentifs. Ils m'ont bien dit que monsieur votre père étoit allé en Russie; mais, quand je leur ai demandé de vos nouvelles et de celles de mademoiselle votre sœur, ils m'ont répondu brusquement que M. Duportail n'avoit pas d'enfans.—C'est que son père le gêne beaucoup, interrompit Rosambert; il ne lui permet de recevoir personne.—Oui, Monsieur, la réponse qu'on vous a faite est sans doute une suite des ordres que mon père aura donnés.—Eh bien! je croyois monsieur votre père plus raisonnable; un jeune homme doit avoir un peu de liberté. Une demoiselle! oh! c'est différent! on ne sauroit veiller les filles de trop près! et je connois des demoiselles très comme il faut, qu'on ne tient pas assez…, à qui on laisse faire de mauvaises connoissances (en disant cela, il regardoit Rosambert d'un air malin); mais vous! cela est trop rigoureux! Tenez, je veux vous procurer quelque agrément, quelque dissipation. La marquise est ici: je veux vous présenter à la marquise.—Monsieur, je ne puis…—Venez, venez, elle vous recevra bien.—Je ne doute pas que, présenté par vous… Mais, Monsieur…—Eh! mais, pourquoi toutes ces façons? me dit Rosambert. Madame la marquise est très aimable.—N'est-il pas vrai, Monsieur, reprit le marquis en s'adressant d'abord au comte et ensuite à moi, n'est-il pas vrai qu'elle est très aimable, ma femme?… elle a beaucoup d'esprit. D'abord je ne l'aurois pas épousée sans cela.—La vérité est que madame la marquise a beaucoup d'esprit; et monsieur le sait bien! s'écria Rosambert.—Monsieur le sait bien? répéta le marquis.—Oui, Monsieur, ma sœur me l'a dit.—Ah! mademoiselle votre sœur! oui… Je vous assure, Monsieur, qu'il ne manque à ma femme que d'être un peu plus physionomiste; mais cela viendra, cela viendra,… j'ai déjà remarqué qu'elle a un goût naturel pour les belles figures. Monsieur Duportail, la vôtre est très prévenante, et puis vous ressemblez singulièrement à mademoiselle votre sœur, que la marquise aime beaucoup. Venez, suivez-moi, je vais vous présenter à la marquise.—En vérité, Monsieur le marquis, je suis désolé de ne pouvoir mieux répondre à tant d'honnêtetés; mais je me suis, pour ainsi dire, dérobé de chez moi; je vais me cacher dans le parterre,… je ne puis paroître dans une loge… Si quelqu'un des amis de mon père me voyoit, il le lui écriroit sûrement, et vous n'avez pas d'idée de la scène que M. Duportail me feroit à son retour.—Il y a des parens bien ridicules!… Je savois bien que j'avois quelque chose à vous demander, Monsieur… Connoissez-vous un certain M. de Faublas?» Je répondis sèchement non. «Mais le comte le connoît peut-être? continua le marquis.—De Faublas? répliqua Rosambert. Mais oui, je crois avoir entendu ce nom-là,… j'ai vu cela quelque part.» Il prit le marquis par la main, et, affectant de parler plus bas: «Ne parlez jamais des Faublas devant les Duportail: ces deux familles-là sont ennemies!… Il y aura du sang répandu au premier jour.—Tout cela s'est donc découvert? répliqua le marquis à demi-voix.—Quoi, tout cela? répondit Rosambert.—Bon! vous m'entendez de reste.—Non, le diable m'emporte!—Oh! que si; mais vous avez raison: à votre place, je serois aussi discret que vous.—D'honneur! si je comprends un mot!…—Allons, brisons là», dit le marquis. Il éleva la voix. «Oh çà, dis-moi, Rosambert, car je suis un bon diable, je ne sais pas garder rancune, moi! dis-moi pourquoi, depuis plus de six semaines, tu n'es pas venu nous voir.—Des affaires.—Bon! des affaires; des maîtresses!… On ne m'attrape pas, va! J'espère qu'au moins tu voudras bien venir saluer la marquise!—Assurément… Chevalier, vous voulez bien m'attendre ici un moment?»

Le marquis, en me quittant, me répéta qu'il regrettoit fort de ne pouvoir me présenter à sa femme.

Un quart d'heure après Rosambert revint à moi en riant. «Mmede B… n'a pas paru fâchée de me voir, me dit-il: elle m'a reçu poliment; nous nous sommes traités réciproquement comme des gens de connoissance qui se souviennent de s'être rencontrés souvent dans le monde. Pourtant la marquise a été un peu étonnée quand son bon mari lui a dit que j'étois ici avec M. Duportail le fils, qui n'avoit jamais osé lui venir présenter ses devoirs. Vous concevez que, tout étant fini entre Mmede B… et moi, je n'ai pas cherché à augmenter l'embarras de sa position; au contraire, je l'ai charitablement aidée à me tromper moi-même: je suis entré dans toutes ses idées aussi bonnement que son cher époux. Ce qu'il y a de fort singulier, c'est que j'ai trouvé de temps en temps de grandes obscurités dans cette plaisante scène, qui m'a d'ailleurs beaucoup amusé. Vous m'expliquerez cela, Faublas. Tenez, quoique M. de B… parlât bas dans ce moment-là, j'ai pourtant bien entendu qu'il disoit à la marquise: «Madame, je vous le disois bien que cette MlleDuportail n'étoit pas une fille honnête. Tout cela s'est découvert; les Duportail sont furieux; et, s'ils rencontrent ce M. de Faublas, ils lui feront un mauvais parti. Je suis sûr que le voyage de la demoiselle à Soissons et celui du père en Russie ne sont que des prétextes. Aussi ce père a bien mérité cela: il gêne horriblement son fils, et il laisse faire à sa fille tout ce qu'elle veut.» Voilà à peu près, continua le comte, ce que le marquis a dit. Faublas, vous êtes au fait, faites-moi le plaisir de m'apprendre ce que tout cela signifie.»

Je contai à Rosambert comment le marquis avoit trouvé mon portefeuille dans unmauvais lieu, comment il avoit prouvé à sa femme que MlleDuportail étoit une p….., comment la marquise s'étoit fait rendre mes lettres sur son ottomane, moi présent. Le comte donna un libre cours à sa gaieté et finit par me demander pourquoi je n'avois pas voulu être présenté à Mmede B… «Mon ami, lui répliquai-je, si j'étois follement épris de la marquise et qu'il n'y eût pas eu d'autres moyens de la voir que celui-là, je l'aurois employé; mais, puisque nous nous joignons facilement, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, puisque les rendez-vous ne nous manquent pas, pourquoi aurois-je encore été chercher des dangers sous un travestissement nouveau?—Quoi donc! cela auroit produit des scènes plaisantes! A votre place, la marquise n'auroit pas balancé.»

Après le spectacle, je suivis Rosambert à la loge de Mlle***, qu'il connoissoit particulièrement. Une danseuse étoit avec la princesse. «Il est joli, dit celle-ci après m'avoir majestueusement toisé.—C'est l'Amour, répondit l'autre, ou c'est le chevalier de Faublas!» Je remerciai vivement l'honnête personne qui m'adressoit un compliment si flatteur. «Chevalier, me dit-elle, je vous ai entrevu quelque part, et depuis plusieurs mois j'entends parler de vous presque tous les jours. Vous pouvez être une très belle fille; mais, quant à moi, j'aime mieux un joli garçon.» Je fixai le comte: «Rosambert, il me paroît que vous m'aviez annoncé!» Rosambert me donna sa parole d'honneur que non. Cependant les deux dames se parloient à l'oreille; et Coralie (c'est le nom de la danseuse), Coralie rioit comme une folle.

Ai-je besoin de dire que déjà la partie carrée se décidoit; que nous soupâmes chez la déesse; que je ramenai la nymphe chez elle, et que j'y partageai son lit? Qui ne sait pas qu'à l'Opéra les divinités sont de bien foibles mortelles; que c'est le pays du monde où les passions se traitent le plus lestement; que c'est là surtout qu'une affaire de cœur commence et s'achève dans la même soirée?

Coralie n'étoit ni belle ni jolie; mais elle avoit la vivacité qui plaît, les grâces qui attirent: on écoutoit avec plaisir son petit jargon galant. Sur sa figure mutine régnoit la gaieté; son maintien, un peudévergondé, provoquoit le désir. Au reste, grande et bien faite, belle main, joli pied, superbe peau! Coralie, d'ailleurs, possédoit si bien l'art des voluptés secrètes! elle épuisoit avec tant de discernement toutes les ressources du métier!… J'oubliai dans ses bras Justine et Mmede B…

Mais, par une singularité que je n'entreprendrai pas d'expliquer, l'image des vertus les plus pures vint, au sein du libertinage, se présenter à mon esprit troublé; et, ce qui n'est pas moins digne de remarque, je m'avisai de vouloir parler dans un de ces momens où l'homme le plus étourdi, exempt de toute distraction, ne laisse échapper que de très courts monosyllabes ou de longs soupirs étouffés. «Ah! Sophie!» m'écriai-je. J'aurois dû dire: «Ah! Coralie!…» «Sophie! répéta la nymphe sans se déranger; Sophie! vous la connoissez? Eh bien, c'est une sotte, une bégueule, une pécore, qui n'a jamais été jolie, qui est fanée, et à qui il est arrivé la semaine passée…» Elle ne put en dire davantage; mais, quoiqu'en parlant prodigieusement vite, elle avoit si bien employé son temps que je ne savois lequel admirer le plus, ou de l'étonnante agilité de ce corps si souple, ou de l'extrême volubilité de cette langue si déliée.

Il étoit dix heures du matin quand je quittai Coralie. Le baron, informé de mon absence, attendoit impatiemment mon retour. Il me fit souvenir, d'un ton sévère, qu'il m'avoit prié de ne jamais coucher ailleurs qu'à l'hôtel. Je montai chez moi; M. Person m'y attendoit. J'allois lui reprocher sa trahison, il me prévint: il m'observa qu'il étoit impossible que le baron ignorât cette échappée nocturne; qu'en pareil cas, le devoir d'un gouverneur étoit d'avertir un père, et que se laisser prévenir par le suisse ou par quelque autre domestique, c'eût été fort maladroitement découvrir notre intelligence. Je n'avois rien à répondre à de si bonnes raisons, et puis j'étois déjà occupé de toute autre chose. Jasmin venoit de me remettre une lettre qu'on lui avoit laissée depuis plus d'une heure. Je voyois avec surprise qu'elle étoit adressée à MlleDuportail. Je décachetai promptement, et je lus:

Quelqu'un qui part ce soir pour Versailles m'assure que MlleDuportail n'est point à Soissons, et que sans doute elle se cache dans les environs de Paris. Si cela est, cette charmante enfant, qui doit se souvenir de moi, montera demain matin à cheval, avec son habit d'amazone, et viendra, suivie d'un seul domestique, couvert d'un habit bourgeois, me joindre, à huit heures précises, au bois de Boulogne, à la porte de Boulogne même. Je suis, s'il faut l'en croire, celui qu'elle aime encore, etc.Le vicomtede Florville.

Quelqu'un qui part ce soir pour Versailles m'assure que MlleDuportail n'est point à Soissons, et que sans doute elle se cache dans les environs de Paris. Si cela est, cette charmante enfant, qui doit se souvenir de moi, montera demain matin à cheval, avec son habit d'amazone, et viendra, suivie d'un seul domestique, couvert d'un habit bourgeois, me joindre, à huit heures précises, au bois de Boulogne, à la porte de Boulogne même. Je suis, s'il faut l'en croire, celui qu'elle aime encore, etc.

Le vicomtede Florville.

«En effet, m'écriai-je, j'ai depuis longtemps parole avec le vicomte: allons, ce sera pour demain matin… Jasmin, tu vas venir avec moi.»

J'allai acheter un beau cabaret de porcelaine, et je chargeai Jasmin de le porter de ma part à MlleCoralie, rue Meslay, porte Saint-Martin.

Au retour de mon domestique, je lui demandai ce qu'avoit dit MlleCoralie: «Monsieur, elle m'a fait répéter plusieurs fois votre nom: «C'est bien de la part du chevalier de Faublas? Un jeune homme… tout jeune… qui a tout au plus dix-sept ans?—Mais, Mademoiselle, lui ai-je dit, est-ce que vous ne le connoissez pas?» Elle a répondu: «Si fait; mais il est bon de s'expliquer. Vous direz au chevalier de Faublas que je l'attends demain à souper.»

«Demain à souper, Jasmin! mais cela s'arrange assez mal: je passerai la journée avec le vicomte de Florville! Allons, n'importe, je ne veux pas désobliger Coralie.»

Jasmin me laissa, et je me livrai à mes réflexions: «O ma jolie cousine, que d'injures, que d'infidélités je te fais!… Des infidélités! mais non. J'offre à mes maîtresses un hommage impur, que ma vertueuse amante rejetteroit, qui profaneroit les charmes de Sophie… Mais… Mmede B…! Justine! Coralie en même temps! trois à la fois!… Eh bien, fussent-elles cent, qu'importe? ou plutôt mon excuse n'est-elle pas dans le nombre? Si Mmede B… étoit aimée, lui donnerois-je des rivales? La marquise m'occuperoit-elle, si j'avois un attachement sérieux pour Justine ou pour Coralie?… Non, non. Ces trois intrigues-là ne signifient rien,… ce ne sont que des goûts passagers,… c'est l'effervescence de la jeunesse… La marquise, il est vrai, me paroît beaucoup plus aimable que les deux autres; mais enfin il n'y a que ma jolie cousine qui m'inspire un amour pur et désintéressé… Oui, ma Sophie, ma chère Sophie, il est clair que je n'aime que toi!»

Le lendemain, Jasmin et moi, nous étions, à huit heures précises, à la porte de Boulogne! j'avois l'amazone angloise et le chapeau de castor blanc. Les passans s'arrêtoient pour me regarder. Les uns s'écrioient: «Voilà une jolie femme!—Cette Angloise se tient bien à cheval», disoient les autres; et mon petit amour-propre étoit flatté de ces exclamations fréquentes. Le vicomte de Florville ne se fit pas longtemps attendre; il montoit un très joli cheval, qu'il manioit avec plus de grâce que de vigueur. «Belle demoiselle, nous allons, si bon vous semble, déjeuner à Saint-Cloud.—Très volontiers, Monsieur; mais où descendrons-nous? dans une auberge?—Non, non, mon bon ami.—Comment, votre bon ami? oubliez-vous, Monsieur, que vous parlez à MlleDuportail?—Oui, mon ami, je l'oubliois; et même je ne songeois pas que je suis aujourd'hui le vicomte de Florville… Moi, un jeune étourdi; et vous, une jeune folle! Faublas, ne trouvez-vous pas cela singulier?—Très singulier! Mais enfin vous voilà pour toute la journée le vicomte de Florville, et moi MlleDuportail. Souvenons-nous-en bien. Celui des deux qui se trompera…—Donnera un baiser à l'autre.—J'y consens, Monsieur le vicomte.»

Quand nous arrivâmes à Saint-Cloud, nous nous devions mutuellement cinquante baisers au moins. A une portée de fusil du pont, le vicomte m'invita à mettre pied à terre. Nous entrâmes dans une maison, petite et jolie, où je ne vis personne. Il n'y avoit qu'un premier étage. L'appartement que le vicomte m'ouvrit me parut encore plus commode qu'élégant. «Pardon, Mademoiselle; mais il faut que je fasse mettre les chevaux à l'écurie.» Il remonta l'instant d'après et m'apprit qu'il avoit ordonné à Jasmin d'aller déjeuner de son côté et de revenir nous prendre dans une heure. Ensuite il me montra dans une armoire des viandes froides, quelque dessert et de bon vin. «Mademoiselle, nous ferons maigre chère; mais au moins nos gens ne nous troubleront pas.—Fort bien, Vicomte; commençons par payer nos amendes.—Fi donc! une demoiselle! que dites-vous là?… Moi! je veux d'abord manger un morceau.»

Le vicomte de Florville, un peu petite-maîtresse, suça un aileron. MlleDuportail, fort mal élevée, mangea comme un clerc de procureur.

Ces amendes qu'il falloit acquitter me tracassoient. Je voulus donner un baiser au vicomte. «Mademoiselle, me dit-il, c'est à moi qu'appartient l'attaque.» Il me prit par la main, me fit quitter la table, et voulut m'embrasser. Je le repoussai vivement. «Monsieur, laissez-moi; vous êtes un impertinent!» Le vicomte, plus obstiné qu'entreprenant, sembloit vouloir ne dérober qu'un baiser, et rioit beaucoup de la résistance qu'on lui opposoit. Apparemment plus accoutumé à résister qu'à poursuivre, il déployoit dans l'attaque beaucoup d'adresse et peu de vigueur. MlleDuportail, au contraire, renversant tous les usages reçus, mettoit dans la défense peu de grâce et beaucoup de force.

Le vicomte, bientôt épuisé, se laissa tomber sur un canapé. «C'est un dragon que cette fille-là! s'écria-t-il; il faudroit un Hercule pour la subjuguer! Que la nature est sage! elle a fait les autres femmes douces et foibles! Je vois bien que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Allons, que tout rentre dans l'ordre. Maligne demoiselle, apaisez-vous. Je ne suis plus que la marquise de B…, le vicomte de Florville vous cède tous ses droits.»

Pour cette fois j'usai de la permission sans en abuser. Nous nous remîmes bientôt à table. «Faublas, vous trouverez peut-être que j'ai de singulières fantaisies; mais je vous prie de ne pas me refuser.—Le pourrois-je? De quoi s'agit-il?—Mon bon ami, donnez-moi votre portrait.—Maman, vous appelez cela une fantaisie! C'est un désir bien naturel que je partage. Seroit-ce une indiscrétion que de vous demander le vôtre?—Non, mon ami; mais c'est celui de MlleDuportail que je veux.—Ah! j'entends; et c'est celui du vicomte de Florville que vous me donnerez?—Précisément.—Ma petite maman, je m'en occuperai dès demain; nous verrons lequel des deux sera plus tôt fait.—Le vôtre assurément. Vous n'êtes pas gêné, vous, Faublas! Moi, je ne pourrai donner à mon peintre que quelques momens dérobés. Vous sentez bien que ce n'est pas à l'hôtel que cette miniature se fera?—Où donc, maman?—Chez cette marchande de modes,… au boudoir que vous connoissez. Les habits que vous me voyez, je les y laisse toujours dans une armoire dont j'ai la clef.—Quoi! c'est donc là que vous vous êtes habillée ce matin?—Sans doute, mon ami. Sous prétexte de prendre l'air aux Champs-Élysées, je suis sortie en robe de matin avec Justine. Nous nous sommes rendues chez ma marchande de modes, où la métamorphose s'est opérée; une voiture de place m'a conduite chez un loueur de chevaux, et voilà comme d'une marquise on fait un vicomte. Justine a congé pour toute la journée: elle ne doit se retrouver qu'à sept heures chez ma marchande de modes, où j'irai reprendre ma robe. En rentrant, je dirai sans affectation que j'ai rencontré aux Champs-Élysées la comtesse de… Mais je crois entendre Jasmin. Allons faire un tour de promenade, mon cher Faublas: nous reviendrons dîner ici.»

Nous remontâmes à cheval. Après de longs circuits nous nous trouvâmes, vers le midi, au pont de Sèvres, que nous passâmes, pour nous promener sur la grande route qui conduit à Paris. Une fort belle voiture, attelée de quatre chevaux, et précédée d'un domestique bien monté, venoit à nous. Le brillant équipage n'étoit plus qu'à dix pas de distance, quand la marquise tourna bride et repassa le pont au grand galop. Je crus que son cheval l'avoit emportée. Au moment où je donnois un coup d'éperon pour la suivre, je vis, du fond du carrosse, se jeter à la portière un homme qui, m'ayant reconnu, m'appela: «Mademoiselle Duportail!» C'étoit le marquis de B…! Je partis ventre à terre sur les traces de la marquise, qui couroit à travers champs. Jasmin galopoit derrière moi: il me cria que nous étions poursuivis.

Bientôt j'entendis notre ennemi, déjà bien près de nous, exciter encore l'excellent cheval qu'il montoit. Je tournai bride brusquement, et, piquant droit vers le zélé postillon, je le saluai d'un grand coup de fouet. Jasmin, brûlant d'imiter son maître, avoit déjà le bras levé. Le pauvre domestique, étonné qu'une jeune dame eût frappé aussi rudement, retenu sans doute par le respect qu'il croyoit devoir à mon sexe autant qu'à mon rang, ou peut-être par l'idée d'un combat très inégal, puisque Jasmin se tenoit prêt à me seconder; le pauvre domestique, ne sachant s'il devoit fuir ou se défendre, me regardoit d'un air stupéfait. Je déterminai promptement ses résolutions par cette fière harangue, prononcée cependant d'une voix féminine: «Maraud, je te coupe le visage si tu poursuis; si tu retournes sur tes pas, voilà de quoi boire à ma santé.» Il prit mon écu, en louant à sa manière ma vigueur et ma générosité. Je le vis s'en retourner aussi vite qu'il étoit venu.

Ainsi débarrassé de mon ennemi, je promenois mes regards au loin pour découvrir la marquise. Ou elle avoit beaucoup modéré la course de son cheval, ou elle s'étoit arrêtée: car je vis qu'elle avoit peu d'avance sur nous. En peu de temps nous la joignîmes. Je lui rendis compte de la manière dont je venois de recevoir l'envoyé du marquis. «Il étoit temps que je partisse, me dit-elle; je n'ai reconnu qu'un peu tard les chevaux et le cocher.—Maman, mais pourquoi vous êtes-vous éloignée sans m'avertir?—Parce qu'il étoit trop tard; nous étions serrés de trop près. Cette amazone que le marquis connoît nous auroit trahis; j'ai voulu qu'il fût tout d'un coup sûr de son fait.—Je ne comprends pas trop la raison…—Elle est pourtant bien simple, mon ami: il m'importoit peu que le marquis vous vît, pourvu qu'il ne me vît pas, moi! Je sentis que dès qu'il auroit reconnu MlleDuportail, il ne s'occuperoit plus que d'elle. En vous laissant là, j'assurois ma fuite.—Ah! bien vu… Mais que va dire de moi le marquis?» La marquise, s'approchant de moi, me dit bien bas, en souriant: «Il dira que MlleDuportail est une p….. Il m'annoncera d'un ton capable qu'elle est effectivement dans les environs de Paris; qu'il l'a rencontrée avec ce M. de Faublas; et le plaisir d'avoir deviné tout cela le consolera de la petite mortification que lui cause le bonheur de son rival… Mais, ajouta-t-elle d'un ton plus réfléchi, mon tendre époux me rend bien les infidélités que je lui prête.—Comment donc?—Vous ne voyez pas cela! Il est parti hier au soir pour Versailles, où il ne se rend qu'aujourd'hui. Il a couché à Paris… Il m'attrape, poursuivit-elle en riant de toutes ses forces, il m'attrape!… Au reste, mon cher Faublas, je ne me sens pas le courage de lui en vouloir.—Gardez-vous bien de lui pardonner cette offense, maman; venez vous venger à Saint-Cloud.—A Saint-Cloud! non, non; ce seroit aussi trop hasarder, ce seroit nous livrer comme des enfans. Dans ce moment-ci M. de B… est peut-être encore à Sèvres; le pauvre La Jeunesse…—Maman, il s'appelle La Jeunesse, ce monsieur que j'ai étrillé?—Oui, mon ami; si c'est celui qui précédoit la voiture, il s'appelle La Jeunesse.—Mais, puisque vous l'avez vu d'assez près pour le reconnoître, il vous a peut-être reconnue aussi?—Impossible, mon ami: cet habit de cavalier, ce chapeau rabattu sur mes yeux! non; je suis tranquille… Je présume donc que ce pauvre La Jeunesse, déjà revenu, raconte au marquis le malheureux événement de sa course. Maintenant, mon pénétrant mari commente, réfléchit, devine. Il devine, j'en suis sûre, que vous demeurez à Sèvres, ou non loin de là. Je parierois que, curieux de découvrir votre retraite, il charge La Jeunesse de rôder dans les environs, de chercher, d'attendre, de s'informer, de bien examiner toutes les physionomies. Non, mon ami, ce n'est pas à Saint-Cloud qu'il faut aller. Regagnons Paris. Je ferai le moins long détour pour arriver la première chez ma marchande de modes, où vous ne tarderez pas à me venir retrouver. C'est au boudoir que nous dînerons; c'est là que vous me ferez compagnie jusqu'au retour de Justine.»

A un quart de lieue de la capitale, nous nous séparâmes. La marquise, à qui je voulois donner Jasmin, m'observa qu'un jeune cavalier pouvoit se promener seul, mais qu'il ne seroit pas décent qu'une jolie femme, surtout dans l'équipage où j'étois, ne fût pas suivie au moins d'un domestique. Mmede B… entra par la grille de la Conférence; Jasmin et moi, nous allâmes gagner la barrière du Roule, et de là la rue de… A la porte de la marchande de modes, nous trouvâmes un petit Auvergnat qui tenoit un cheval par la bride, et qui remit à Jasmin un bout de papier, sur lequel étoient écrits ces mots:Jasmin reconduira mon cheval chez M. T…, loueur de chevaux, rue…, de la part du vicomte de Florville.

Je ne sortis du boudoir qu'à huit heures du soir. La marquise, toujours fidèle à ses principes économiques, me renvoya dans un état honnête, qui me laissoit encore l'espérance de me présenter devant Coralie d'une certaine façon. Je retournai d'abord à l'hôtel, où je me débarrassai de mon accoutrement féminin. Avant dix heures j'étois chez la danseuse.

«Bonsoir, mon petit chevalier: mettons-nous vite à table.—Volontiers.—Sais-tu qu'il y a plus d'une demi-heure que je t'attends pour te gronder?—Parce que?—Parce que tu me traites mal. Chevalier, j'ai toujours un homme entre deux âges qui me paye pour être aimé, et un joli garçon qui m'aime sans me payer. Quelques-unes de mes camarades joignent à cela un grand laquais à large poitrine, une manière d'Hercule, qu'elles payent pour les aimer. Moi, qui n'ai pas de si grands besoins, je ne veux pas de satyre, je me contente de mon joli garçon.—Eh bien! Coralie, qu'a cela de commun avec la querelle que tu veux me faire?—Attends donc. Le monsieur qui paye, je l'ai, et j'ai de bonnes raisons pour ne pas te dire son nom; toi, tu es le joli garçon qui m'aime, n'est-il pas vrai?—Après la querelle…—Tu vas voir. Je t'ai pris, parce que tu me plaisois, et je te quitterai quand tu ne me plairas plus.—Enfin?—Enfin, je n'attends pas de cadeaux de toi; tu m'en as fait un dont je ne veux pas.—Quoi! ce cabaret de porcelaine?—Oui.—Je ne le reprendrai pourtant pas. D'ailleurs, Coralie, tes arrangemens ne me conviennent point; je veux être seul et payer.—Bon! Chevalier, tu es trop jeune et tu n'es pas assez riche. Et puis, tiens, tu ferois un mauvais marché. Tu es beau, tu as de l'esprit; eh bien, dès que tu payerois, je ne t'aimerois plus. Je ne sais pas comment cela se fait; mais voilà comme nous sommes toutes! Un billet de caisse d'escompte est pour celui qui le donne le gage d'une infidélité.—Je ne te donne pas d'argent, ce n'est qu'un petit présent…—Je n'en veux point.—Je te répète que je ne le reprendrai pas.—En ce cas, je le jetterai par la fenêtre.—Si cela t'amuse!…»

Nous nous disputions beaucoup, lorsqu'une espèce de femme de chambre à Coralie entra d'un air effrayé et cria: «C'est lui!—C'est lui?» répéta la maîtresse. Les deux femmes me saisirent par les bras, m'entraînèrent dans la chambre à coucher, ouvrirent, dans le fond de l'alcôve, une petite porte par laquelle elles me firent passer; et je me trouvai dans un couloir qui faisoit le tour des appartemens. Je me fâchois et je riois en même temps. L'une me tiroit par le bras, l'autre me poussoit par les épaules: elles firent si bien qu'elles parvinrent à me mettre à la porte. J'allai dormir tranquillement chez moi: le baron n'étoit pas rentré.

Le lendemain, je fis avertir un peintre habile, qui donna toute la journée à MlleDuportail. Comme il me quittoit, il m'arriva une invitation de Coralie pour le soir même. La scène de la veille m'avoit paru fort désagréable; mais qu'on se souvienne que je n'ai pas dix-sept ans. A dix-sept ans, refusa-t-on jamais de passer une nuit avec une fille aimable?… Un adolescent prétend-il qu'à ma place il auroit résisté? qu'il se montre; et, s'il n'est pas malade, je lui dirai qu'il ment.

L'homme le plus robuste n'est pas infatigable. Au milieu de la nuit, je m'endormis dans les bras de la danseuse, et le bruit d'une sonnette vigoureusement tirée me réveilla en sursaut à sept heures du matin. «Je parie, s'écria Coralie, que ces deux sottes-là sont sorties en même temps, et qu'elles n'ont pas pris leur clef; cependant je me tue de le leur dire tous les jours!… Chevalier, fais-moi le plaisir d'aller ouvrir la porte.»

J'y cours en chemise, et même sans pantoufles: j'ouvre, je vois un homme!… je vois!… Je crois me tromper, je me frotte les yeux, je regarde encore! Je m'écrie: «Quoi! se peut-il?… quoi! c'est vous, mon père!» Le baron recule de surprise en me reconnoissant; il m'adresse avec violence cette question au moins inutile: «Que faites-vous ici, Monsieur?» Qu'aurois-je répondu? Je garde un profond silence.

Cependant, au son d'une voix qu'elle a cru reconnoître, Coralie est accourue aussi légèrement vêtue que moi; mais, trop pressée pour y regarder de bien près, au lieu de mettre ses pantoufles, elle a fourré ses petits pieds dans mes souliers. La nymphe, en arrivant sur le lieu de la scène, s'est pénétrée tout d'un coup des comiques effets d'une rencontre aussi inattendue. Elle admire le père, muet d'étonnement, immobile de fureur, appuyé sur la rampe de l'escalier. Elle admire le fils, presque nu, planté comme une idole au milieu de l'antichambre. Le moyen qu'une fille naturellement folle se contienne en pareil cas! La danseuse me jette les bras au col; elle penche sa tête sur la mienne. On croiroit qu'elle m'embrasse: elle ne fait que rire pourtant; mais elle rit si fort que tous les voisins peuvent l'entendre. Le baron rougit et pâlit successivement: il entre, il ferme la porte, il met les verrous. Coralie se sauve en riant toujours; je vole sur ses pas; mon père se précipite en même temps que nous dans la chambre à coucher. Il fait un geste menaçant, il va briser les meubles. Je me jette sur sa canne déjà levée, je la saisis, je m'écrie: «Ah! mon père, oubliez-vous que votre fils est là?»

Cette exclamation, peut-être un peu hardie, produisit tout l'effet que j'en avois attendu. Le baron, encore ému, mais beaucoup plus calme, se jeta sur un fauteuil et m'ordonna de m'habiller. Coralie s'étoit enfermée dans son cabinet de toilette, où elle rioit à son aise, et dont elle voulut bien entr'ouvrir la porte pour me rendre ma chaussure et reprendre la sienne. Je fus bientôt prêt; nous descendîmes. Le baron étoit venu à pied et sans domestiques: nous montâmes dans un fiacre; et, quoique le trajet fût long, mon père, triste et pensif, ne me dit pas un mot sur la route; mais, en arrivant à l'hôtel, il me pria de le suivre chez lui. Ce jour étoit un de ceux marqués pour mes visites au couvent, et, comme je voyois s'écouler l'heure à laquelle Sophie m'attendoit au parloir, j'essayai de prétexter quelques affaires pressantes. Mon père insista d'un ton presque suppliant. Nous montâmes dans son appartement; il ordonna qu'on nous y laissât seuls, me fit asseoir, se plaça près de moi, garda quelque temps le silence, et me dit enfin: «Faublas, oubliez pour un moment que je suis père, et répondez-moi comme à votre ami. Avant-hier, entre dix et onze heures du soir, étiez-vous chez Coralie?—Oui, mon père…—C'étoit donc vous qui soupiez avec elle quand je suis arrivé?—Cela est vrai.—Le bruit que vous avez fait en sortant m'a donné quelques soupçons, que j'ai dissimulés. J'ai prétexté un voyage à la campagne, afin de surprendre mon rival préféré; je n'imaginois pas que ce fût le chevalier de Faublas.—Monsieur le baron me feroit-il l'injure de croire que je savois qu'il y eût entre nous rivalité?—Non, mon ami, non. Je sais qu'au milieu des égaremens de votre âge vous vous êtes rarement écarté du respect que vous devez à un père qui vous aime, je sais que vous n'êtes pas capable de me préparer de sang-froid des chagrins, des humiliations. Faublas, il me reste peu de questions à vous faire. Y a-t-il longtemps que vous connoissez Coralie?—Depuis quatre jours.—Et vous avez passé avec elle?…—Deux nuits, mon père.—Deux nuits en quatre jours! Deux nuits entières! Ah! jeune insensé! Et comment avez-vous récompensé ses bontés?—Je ne lui ai fait qu'un très petit présent.—Quoi! seroit-ce vous qui lui auriez donné ces porcelaines de Sèvres que j'ai vues chez elle… avant-hier, je crois?—Oui, mon père.—Mon ami, quand un jeune homme comme vous a le malheur d'avoir une fille de théâtre, il doit la payer plus généreusement. Restez ici, tout à l'heure je suis à vous.»

Il me fit attendre assez longtemps, et revint enfin, tenant un papier à la main. Tenez, Faublas, lisez:

Coralie, je vous quitte, et je crois que les meubles, les bijoux, les diamans que je vous ai donnés, et que je vous laisse, m'acquittent assez envers vous.

Coralie, je vous quitte, et je crois que les meubles, les bijoux, les diamans que je vous ai donnés, et que je vous laisse, m'acquittent assez envers vous.

Quand j'eus fini de lire cette courte épître, mon père la cacheta. Ensuite, il me présenta une feuille de papier blanc. J'écrivis sous sa dictée:

Coralie, je vous quitte; et, comme j'ai évalué à vingt-cinq louis les deux nuits que vous m'avez données, je vous envoie trois billets de caisse de deux cents francs chacun.

Coralie, je vous quitte; et, comme j'ai évalué à vingt-cinq louis les deux nuits que vous m'avez données, je vous envoie trois billets de caisse de deux cents francs chacun.

Mon père envoya les deux lettres par le même commissionnaire. Je croyois tout fini, je me disposois à sortir: le baron me pria d'attendre la réponse de Coralie.

«Mon fils, me dit-il, vous voyez si je profite des leçons que vous me donnez. Pourquoi, moins docile que moi, vous obstinez-vous à rejeter mes conseils paternels? Avant-hier encore vous êtes sorti avec cet habit d'amazone que je vous ai défendu de porter: vous voyez tous les jours la marquise! Vous aviez Coralie en même temps! vous en avez peut-être encore une autre que je ne sais pas!… Soyez donc sage; ménagez donc votre santé. Vous ne savez pas comme il est précieux, ce bien que vous prodiguez! Et, d'ailleurs, depuis que nous sommes à Paris, vous négligez singulièrement vos études. Il ne suffit pas de briller dans ses exercices, il faut aussi cultiver son esprit. Que vous excelliez à faire des armes, à la bonne heure! Il faut qu'un gentilhomme sache se battre, et malheur à celui qui aime à verser du sang! Mais la passion de la chasse, la fureur de la danse, la manie des chevaux, tout cela n'a qu'un temps. Vous aimez encore la musique, il est vrai, et la musique peut remplir agréablement quelques heures de loisir; mais tout cela ne suffit pas. Si vous atteignez la quarantaine sans savoir autre chose que tirer un coup de fusil, manier un cheval, danser et chanter, oh! que votre automne sera fastidieux et long! que vous trouverez de momens d'ennui dans la journée! que vous regretterez votre jeunesse perdue dans les vains plaisirs!… Faublas, vous ne manquez pas d'intelligence, je vous connois des dispositions… Ménagez-vous dès à présent, dans l'étude des belles-lettres et de la philosophie, ces ressources toutes-puissantes et respectées qui embellissent l'âge mûr, abrègent la vieillesse, occupent les désœuvremens du riche, allègent les travaux du pauvre, consolent nos infortunes ou perpétuent notre bonheur… Mon ami, commencez par aller moins fréquemment chez Mmede B…; vous trouverez à cela le double avantage d'employer plus de temps à des travaux utiles et d'en donner moins à des plaisirs dangereux. Vous formerez le moral et vous n'épuiserez pas le physique. Quant à votre passion du couvent, je ne vous en parle pas; je sais que, sur ce point très essentiel, vous êtes déjà raisonnable. MmeMunich, à qui j'ai parlé l'un de ces jours, m'a dit qu'il y avoit plus de deux mois qu'elle ne vous avoit vu. Je suis content de vous, Faublas: que vous trompiez la marquise ou quelque autre folle, on ne sauroit les plaindre d'un malheur qu'elles cherchent. S'il y a, par rapport à vous, quelques inconvéniens, ils ne touchent pas à l'honneur. Mais abuser la foible innocence!… je ne vous l'aurois jamais pardonné.»

Tandis que le baron me félicitoit de mon indifférence pour Mllede Pontis, j'avois peine à contenir mon impatience: je gémissois de voir s'échapper le moment du rendez-vous.

Le domestique envoyé chez la danseuse revint enfin; Coralie avoit beaucoup ri au nom de Faublas. Elle remercioit le baron; et, quant au chevalier: «J'accepte ce qu'il m'envoie, avoit-elle dit; mais, en vérité, il ne falloit rien pour ça.»

Je remontai chez moi, désespéré d'avoir manqué ma visite au couvent. Mon peintre m'attendoit pour finir le portrait, beaucoup avancé la veille. Il fallut endosser l'habit d'amazone pour représenter MlleDuportail, et ensuite redevenir M. de Faublas pour aller dîner avec le baron. Quand je sortis de table, je trouvai chez moi la vieille femme aux petits écus. Elle me dit qu'Adélaïde, étonnée de ne m'avoir pas vu ce matin, envoyoit savoir de mes nouvelles et me prioit de passer tout à l'heure au couvent. J'y courus. Adélaïde m'amena sa bonne amie, accompagnée de MmeMunich, qui ne parut pas fâchée de me revoir après une aussi longue absence. J'en fus quitte pour plusieurs histoires fort longues, que j'eus l'air d'entendre; et comme, à tout hasard, il m'importoit de gagner l'amitié de la gouvernante, dont je connoissois les goûts, je lui promis de lui envoyer une bouteille d'excellente eau-de-vie d'Hendaye dont on m'avoit fait présent.

Ce jour malheureux étoit celui des rencontres. En sortant du parloir, je trouvai mon père qui alloit y entrer. «C'est donc ainsi qu'on m'obéit! me dit-il tout bas; c'est donc ainsi qu'on me joue! Monsieur, je vous déclare que, si vous ne renoncez pas à ce fol amour, vous me forcerez à user de rigueur.»

De retour chez moi, j'enveloppai soigneusement mon portrait, qui étoit fini. J'appelai Jasmin, je lui recommandai de porter, le lendemain, de bonne heure, ce petit paquet à Justine, qui le remettroit à Mmede B…, et cette bouteille d'eau-de-vie d'Hendaye à MmeMunich, au couvent de ***. Mon très exact domestique partit de bonne heure et revint tard. Il avoit tant bu que je ne pus tirer de lui aucune réponse satisfaisante; mais la manière dont il avoit fait sa double commission me valut, dans la soirée, un billet et un message.

Un billet de Mmede B…, qui, en me remerciant beaucoup de mon charmant cadeau, me demandoit ce que je voulois qu'elle en fît.

«Madame Dutour, je ne comprends pas ce que madame la marquise me veut dire.—Et moi, Monsieur, je l'ignore; mais elle s'expliquera sans doute demain matin chez sa marchande de modes: ne manquez pas de vous y rendre à huit heures précises, parce qu'à dix heures elle part pour Versailles.—Madame Dutour, vous pouvez l'assurer que je n'y manquerai pas.»

Une heure après vint cette vieille femme à qui je ne donnois jamais un petit écu sans tressaillir de joie. Elle m'apprit que Mllede Pontis, qui avoit quelque chose de très pressé à me dire, me prioit de venir au parloir le lendemain matin, à huit heures au plus tard. «Ah! ma bonne dame, j'aimerois mieux passer la nuit entière à la porte du couvent que de faire attendre Mllede Pontis un quart d'heure.»

La vieille, dès qu'elle eut son argent, me tira sa petite révérence et s'en alla.

Demain, à huit heures précises, au couvent! Demain au boudoir, à huit heures précises! Oh! cette fois, Madame de B…, vous aurez tort! Si vous voulez que j'aille à vos rendez-vous, ne les donnez jamais aux heures que Mllede Pontis aura choisies pour les siens. Croyez-moi, n'essayez pas de soutenir la concurrence. Un regard, un seul regard de ma jolie cousine, m'est plus doux, plus précieux que toutes les faveurs de la plus belle femme,… d'une femme aussi belle que vous! et toutes les marquises de l'univers ne valent pas ensemble un cheveu de ma Sophie!


Back to IndexNext