Dès que les portes du couvent s'ouvrirent, je demandai Adélaïde. Elle vint au parloir; sa bonne amie ne tarda pas à l'y joindre. «Bonjour, Monsieur, me dit Sophie.—Monsieur! m'écriai-je.—Tenez, Monsieur, dit à son tour Adélaïde, en me présentant un petit paquet.—Et vous aussi, ma sœur! Monsieur!—Prenez donc. Hier, votre Jasmin étoit gris; il a remis ce portrait à MmeMunich.—Et la bouteille d'eau-de-vie d'Hendaye, poursuivit Sophie, il l'a portée à la marquise de B…!—Oui, mon frère, oui; vous abusez de mon amitié, vous trompez la tendresse de Sophie: cela n'est pas bien. Sophie, qui s'expose tous les jours pour vous! Moi, à qui le baron a fait hier encore une scène terrible! Monsieur, cela n'est pas bien.—Quand il nous aura fait mourir de chagrin, reprit Sophie en sanglotant, il regrettera sa cousine et sa sœur. (Je voulus prendre sa main, elle la retira.) Laissez vos caresses, Monsieur; elles sont douces, mais elles sont trompeuses.—Oui, Monsieur, oui, elles vous ressemblent, s'écria Adélaïde: ma bonne amie a raison. (Elle passa son mouchoir sur les yeux de Sophie, qu'elle embrassa ensuite.) Console-toi, ma Sophie, lui dit-elle, ne pleure pas si fort: je t'aime, je t'aimerai toujours; je ne te tromperai pas; je ne trompe personne, moi!—Adélaïde, vois s'il prend seulement la peine de se justifier!—Ah! Sophie, mon agitation, mes larmes, mon silence même, tout ne vous annonce-t-il pas le remords dont mon cœur est déchiré? Oui, je vous l'avoue, ce portrait, ce fatal portrait étoit pour Mmede B…—Vous nous l'avouez parce que nous le savons, me dit Adélaïde.—Il étoit pour Mmede B…! s'écria Sophie d'un ton douloureux.—Mais, ma jolie cousine, n'excuserez-vous pas un moment d'erreur?—Un moment d'erreur! Depuis qu'il me connoît, il me trahit! Un moment d'erreur!… Adélaïde, depuis plus de deux mois, tu le sais, il me dit presque tous les jours, tous les jours il m'écrit qu'il m'adore, qu'il n'adore que moi!… Un moment d'erreur!—Sophie, ma jolie cousine!…—Et j'ai la foiblesse de le croire! et j'ai le malheur de l'aimer!… et il le sait! Hélas! il le sait… Mais, dis-moi, ma chère Adélaïde, ce qu'il attend de ses trahisons. Qu'en attend-il? qu'espère-t-il?… Ingrat que vous êtes! je ne l'ai pas exigé, votre amour! n'en ayez pas pour moi, si cela vous est impossible; mais au moins ne dites point…—Ah! Mademoiselle!… Ah! ma jolie cousine, vous ne savez pas combien vous m'êtes chère! Le jour, votre image me suit partout; la nuit, elle embellit tous mes songes. Sophie, vous êtes ma vie, mon âme, mon Dieu! Je n'existe que par vous! je n'adore que vous!—Eh bien! Adélaïde, tu l'entends! Comme le cruel se plaît à redoubler mes agitations, mon trouble, mes incertitudes! Ses discours sont toujours les mêmes; mais sa conduite… Il veut ma mort! il veut ma mort! (Je me jetai aux genoux de Mllede Pontis.)—Mon frère, que faites-vous! Si quelqu'une de nos religieuses passoit! si l'on nous voyoit!… (Sophie se leva tout effrayée.)—Monsieur, si vous ne vous asseyez pas, je m'en vais. (Je me remis à ma place en pleurant amèrement.)—Ma bonne amie, dit Adélaïde, ce qu'il te dit paroît bien vrai, pourtant! et il l'assure d'un ton bien naturel!—Va! tu ne le connois pas. En sortant d'ici, il va courir chez cette marquise pour lui en dire autant.—La marquise! Je vous jure que je ne la reverrai jamais, jamais.—Mon frère, foi de gentilhomme?—Foi de gentilhomme, ma sœur! foi de gentilhomme, ma Sophie!—Mon Dieu! dit-elle d'une voix foible, en posant sa main sur son cœur, mon Dieu!» Elle pencha la tête sur son sein et s'appuya sur sa chaise; ses sanglots, qui redoubloient, lui coupèrent la parole. «Ma chère Adélaïde, elle se trouve mal!—Non, non», dit Sophie. Adélaïde essuyoit les larmes dont le visage de son amie étoit couvert. «Laissez-les couler, continua Sophie, laisse, ma bonne amie; elles sont de plaisir celles-là! elles sont de joie!… Mon Dieu! mon Dieu! quel pesant fardeau j'avois sur le cœur! comme je me sens soulagée!»
Je pris sa main, sur laquelle je posai mes lèvres brûlantes. Ce nuage de douleur dont ses charmes avoient paru voilés se dissipa tout d'un coup. Tant de joie brilla sur son visage embelli! Ses yeux s'animèrent d'un feu si doux! Elle laissa tomber sur moi un regard si tendre!… Avec quelle ardeur je renouvelai le serment de lui être à jamais fidèle! comme elle prit plaisir à me faire entrevoir dans l'avenir un hymen fortuné!
Adélaïde, cependant, tenoit toujours le portrait de MlleDuportail. «Mon frère, MmeMunich m'a bien recommandé de vous renvoyer cela. Vous l'avez mise dans une belle colère, MmeMunich! «Voyez donc ce fou, m'a-t-elle dit, qui m'envoie son portrait! est-ce que je suis d'un âge…? Mais c'est sans doute pour Mllede Pontis; il l'aime, le baron a raison de le dire. Ah! que M. le chevalier revienne ici! qu'il y revienne!…» Tenez, mon frère, reprenez-le, votre vilain portrait!—Vilain! mais non, dit ma jolie cousine en l'ôtant des mains d'Adélaïde; il est joli ce portrait! on diroit que c'est le tien.—Eh bien! ma bonne amie, garde-le.—Oui, gardez-le, ma jolie cousine.—Ce portrait! Monsieur de Faublas! Oh! non, il me feroit mal! il me rappelleroit toujours cette Mmede B…! Je n'en veux pas, je n'en veux pas!… D'ailleurs, ces habits de femme… C'est un portrait qui vous ressemble, ce n'est pas le vôtre!—Ma Sophie, si vous vouliez!…—Quoi?—Mon peintre est habile et discret: il feroit mon portrait et le vôtre.—Et le mien aussi? répliqua-t-elle d'un air incertain, en regardant Adélaïde.—Oui, ma bonne amie, lui répondit celle-ci, le tien et même le mien, et peut-être une copie de chacun: nous ferons des échanges.—Eh bien! mon jeune cousin, quand l'amènerez-vous, votre peintre?—Mais demain, depuis huit heures jusqu'à dix. Et tous les jours pareille séance jusqu'à ce que cela soit fini.—Tous les jours! mais ma gouvernante… Il est vrai qu'elle dort, et que jusqu'à présent elle ne s'est aperçue de rien.—Oui, interrompit Adélaïde, elle dort! Mais le baron! prenez-y garde, mon frère.—Le baron, ma chère Adélaïde! S'il lui arrivoit de se lever un jour plus tôt que de coutume, il m'en coûteroit beaucoup sans doute, mais je remettrois la séance au lendemain.—A demain donc, mon cher cousin.—Sans faute.»
Au moment où je lui disois adieu, au moment où elle paroissoit lire avec attendrissement sur mon visage le vif plaisir que me causoit une très légère faveur qui m'étoit plutôt donnée que permise, au moment même une religieuse entra brusquement. Elle commença par jeter sur toute ma personne un regard curieux, mais rapide; puis, avec une douceur mêlée de quelque fermeté: «Il me semble, Adélaïde, qu'il y a longtemps que vous causez avec monsieur votre frère! et vous, Mademoiselle de Pontis, comment ne vous apercevez-vous pas que je dois avoir commencé la leçon depuis plus d'un quart d'heure? Je retourne au clavecin, où je vous attends.» Les disciples vouloient bégayer une excuse: la maîtresse se retira sans les écouter. «Mon Dieu! dit Sophie qui trembloit, ne vous a-t-elle pas vu me baiser la main?—Je ne sais, ma cousine!…—Je ne sais pas non plus; mais voulez-vous que je le lui demande?» Je ne pus m'empêcher de sourire. Sophie parut d'abord s'en offenser; puis, ayant un peu réfléchi: «Que je suis bonne! s'écria-t-elle. Allez, allez, soyez tranquille, je ne le lui demanderai pas.—Ma jolie cousine, c'est la maîtresse de musique, cette religieuse?—Oui, mon cher cousin; on l'appelle Dorothée.—Elle est forte sur le clavecin?—Assez forte. Cependant quelqu'un lui a dit que vous en touchez beaucoup mieux qu'elle.—Mais elle est toute jeune?—Toute jeune, oui.—Et elle m'a semblé fort jolie?—Et il me semble, à moi, répondit-elle avec chagrin, il me semble que, dans les circonstances les plus fâcheuses, vous pouvez encore faire très promptement beaucoup de curieuses remarques, d'intéressantes découvertes et de questions… désolantes.»
A ces mots, elle partit en pleurant et sans vouloir m'entendre. Adélaïde, tout occupée du chagrin de son amie, ne vit point ma douleur; Adélaïde vola sur les pas de Sophie. Je restai moins surpris de mon étourderie qu'affligé du prompt départ qui la punissoit. Les peines de ma jolie cousine m'offroient sans doute plus d'un motif de consolation; cependant j'étois au désespoir quand je rentrai chez moi.