Chapter 6

Jasmin, que j'interrogeai à mon retour, m'avoua que, la veille, il n'avoit pu résister à la tentation de goûter l'eau-de-vie d'Hendaye. Elle lui avoit paru si bonne qu'il en avoit bu à plusieurs reprises. Il avoit rempli avec de l'eau ordinaire la bouteille diminuée d'un bon quart, et puis il avoit été faire mes commissions. Je ne m'étonnai plus qu'il les eût faites de travers, et je lui pardonnai son infidélité en faveur de la sincérité de l'aveu. Cependant les nouveaux chagrins de Sophie ne devoient point me faire oublier les promesses que je lui avois faites.

Il étoit vraisemblable que la marquise, étonnée de ne m'avoir pas vu, alloit envoyer chez moi; je rappelai Jasmin pour lui dire qu'il ne falloit laisser entrer que mon père, M. de Rosambert et mon gouverneur. «Mais, Monsieur, si MlleJustine vient?—Vous lui direz que je n'y suis pas.—Monsieur, mais MmeDutour, le vicomte de Florville?—Vous direz que je n'y suis pas.—Ah! ah!—Restez dans mon antichambre pour ne laisser passer personne, et envoyez chez mon peintre pour le prier de venir ici tout à l'heure.»

L'artiste vint dans l'après-dînée: il commença mon portrait; il vint avec moi le lendemain pour ébaucher celui de ma jolie cousine. Ai-je besoin de dire que, dans cette entrevue, l'entretien commença par une explication sur Dorothée? Sophie ne concevoit pas qu'auprès de la personne aimée un jeune homme pût regarder quelque autre femme et la trouver jolie. Je croyois me justifier complètement par cette réponse qu'une religieuse à mes yeux n'ayant plus de sexe, ce que j'aurois pu dire d'une belle statue, je l'avois dit de Dorothée. Mais Adélaïde, ouvertement déclarée contre moi, la cruelle Adélaïde aussitôt m'observa que celle qui étoit venue troubler nos doux entretiens auroit dû me paroître laide à faire peur. Sans doute, il me fallut plus d'une subtilité pour affoiblir cette objection trop solide. Enfin je n'obtins grâce qu'en représentant, les larmes aux yeux, qu'une étourderie n'étoit pas un crime, et qu'au surplus une remarque flatteuse pour Dorothée ne devoit en aucune manière inquiéter Sophie, dont les charmes étoient, comme la passion qu'ils m'avoient inspirée, supérieurs à toute espèce de comparaison. Alors ma jolie cousine consolée me rendit toute sa tendresse; alors ma sœur, pour me témoigner le retour de sa confiance, me dit: «Croyez, mon frère, que vous n'avez pas été vu baisant la main de ma bonne amie, puisque notre maîtresse de clavecin, qui, dans la journée d'hier, est venue souvent causer avec Sophie et moi, et nous a même deux ou trois fois parlé de vous, n'a pourtant rien dit qui indiquât le moins du monde qu'elle se fût, le matin, aperçue de quelque chose.»

Ainsi tous trois, réconciliés, nous nous occupâmes du portrait de Sophie; nous nous en occupâmes plusieurs jours de suite; et voyez de quelle patience les artistes ont besoin de s'armer contre les amans! d'abord je gourmandai le peintre, parce que la charmante miniature ne se faisoit pas assez vite; bientôt je me plaignis de ce qu'elle étoit presque achevée.

Ce fut mon portrait qui se trouva fini le premier; je ne possédai celui de ma jolie cousine que la semaine d'après.

Cependant Justine et MmeDutour se présentoient successivement à ma porte tous les jours, et ne remportoient jamais que cette réponse inquiétante: «Il n'y est pas.» Le comte, qui apprit avec étonnement ce qu'il appeloit ma conversion subite, me soutint qu'elle ne dureroit pas. «Rosambert, j'ai dit: «Foi de gentilhomme!»—Oui; mais croyez-vous que Mmede B… restera tranquille? Elle n'a fait jusqu'à présent que des démarches mesurées, peu décisives. Ne vous fiez pas à ce calme apparent; il couvre quelques desseins secrets. La marquise médite en silence les grands coups; ce sera, n'en doutez pas, le réveil du lion.»

Un matin que j'allois au couvent comme à l'ordinaire, je crus m'apercevoir que j'étois suivi. Un homme assez bien couvert se tenoit à quelque distance, régloit sa marche sur la mienne, et sembloit craindre de me perdre de vue; en sortant du couvent, je le vis encore sur mes pas.

Rosambert, à qui je fis part de mes soupçons, m'envoya deux de ses gens pour m'accompagner. Je leur ordonnai de garder chacun un bout de la rue dans laquelle étoit situé le couvent.

Un secret pressentiment sembloit m'avertir des malheurs qui menaçoient nos amours. Ce jour-là, plus qu'à l'ordinaire, je pressai Sophie de m'apprendre quelles affaires si importantes tenoient son père éloigné, à quelle époque le retour de M. de Pontis étoit fixé, quels moyens il me faudroit employer pour obtenir de lui ma jolie cousine. Sophie, après avoir hésité quelques momens, prit la main de ma sœur et la mienne. «Ma chère Adélaïde, toi en qui j'ai trouvé une sœur tendre, une véritable amie, et vous, mon cher cousin, vous qui m'avez fait aimer l'exil où je languissois, il est temps que vous sachiez un secret important qui n'est connu que de MmeMunich, qui doit rester toujours entre vous et moi. Je ne suis pas Françoise, le nom que je porte est supposé. Mon père, le baron de Gorlitz, possède des biens considérables dans l'Allemagne sa patrie, où ma famille est puissante et considérée. Je ne sais pourquoi l'on m'a privée du bonheur de vivre dans son sein; mais il y a bientôt huit ans que je suis en France. Ce n'est pas le baron qui m'y a amenée. Un domestique françois, vieilli à son service, a pris dans le temps le train d'un homme de qualité; il s'est fait appeler M. de Pontis: il a dit qu'il étoit mon père, et m'a laissée sous la garde de MmeMunich, dans ce couvent où, depuis, il est venu exactement tous les six mois savoir de mes nouvelles et payer ma pension. Depuis huit ans je n'ai joui que deux fois du bonheur d'embrasser mon père. Quand je demande à MmeMunich pourquoi l'on m'a élevée en France, pourquoi le baron de Gorlitz me refuse son nom, pourquoi il vient si rarement voir sa fille, elle me répond tranquillement que ces précautions sont nécessaires; que je bénirai un jour la sagesse d'un père qui m'aime tendrement. Depuis quelques mois elle me répète souvent que le moment de mon retour en Allemagne s'approche. Hélas! je ne sais plus si mon cœur le souhaite! Qu'il me seroit doux de revoir ma patrie, ma famille et mon père! Mais, Adélaïde, Faublas, qu'il me seroit cruel d'être séparée de vous!—Séparée! jamais, Sophie, jamais. Partez demain pour l'Allemagne, dès demain je vous y suivrai. J'irai vous demander au baron: s'il aime sa fille, il ne s'opposera point à notre bonheur.»

Comme il se prolongea délicieusement l'entretien qui suivit l'intéressante confidence que Sophie venoit de nous faire! Adélaïde, lasse de nous avoir répété vingt fois qu'il étoit plus de dix heures, que MmeMunich nous surprendroit, Adélaïde força ma jolie cousine de me quitter. Je sentis mon cœur se serrer quand j'embrassai ma sœur, je le sentis frémir quand je dis adieu à Sophie.

En sortant du couvent, j'aperçus mon Argus de la veille en sentinelle dans une allée voisine. Quand il me vit à quelque distance, il quitta sa retraite, apparemment pour m'épier jusque chez moi. Je le laissai se rapprocher quelques pas, et tout à coup je me retournai sur lui: il ne m'attendit pas; mais, s'il couroit bien, je courois mieux. Au détour de la rue je le saisis par la jambe, à l'instant où l'un de mes hommes apostés l'alloit prendre au collet. Le fuyard, perdant l'équilibre, tomba par terre, poussa de grands cris, et s'efforça d'intéresser pour lui la populace aussitôt ameutée. Déjà quelques séditieux crioient vengeance, et se préparoient à me faire un mauvais parti, quand je m'écriai: «Messieurs, c'est un espion.» A ce mot de proscription, mon ennemi, abandonné de tous ses défenseurs, vit qu'il ne lui restoit d'autre moyen de s'épargner les coups de bâton dont je le menaçois que de déclarer celui qui le payoit pour m'observer; il me nomma MmeDutour. Je le renvoyai en l'exhortant à ne plus revenir.

Le lendemain, de très bonne heure, mon père me mena, à huit lieues de Paris, voir une maison de campagne qu'il avoit achetée depuis plus d'un mois. Nous visitâmes le jardin, qui me parut fort joli, les appartemens, que je trouvai commodes et rians. Je distinguai surtout une chambre fort agréable, fort gaie, mais dont les fenêtres étoient grillées. J'en fis faire la remarque au baron. Il me répondit froidement: «Ces fenêtres-là sont grillées, parce que cet appartement sera désormais le vôtre.—Le mien, mon père!—Oui, Monsieur: j'avois acheté cette maison pour y jouir de la belle saison, mais vous m'avez forcé de faire d'un lieu de plaisance une prison.—Une prison!—Vous m'avez trompé, Monsieur; ce n'est ni l'amant de la marquise, ni celui de Coralie que je renferme, c'est le séducteur de Sophie. Quand je m'applaudissois de votre obéissance, vous abusiez de ma sécurité! vous alliez au couvent tous les jours. Quelqu'un qui s'intéresse apparemment à vos démarches m'en a donné l'avis secret. Lisez cet écrit anonyme, lisez.

Monsieur le baron de Faublas est averti que tous les matins, depuis huit heures jusqu'à dix, monsieur son fils va voir au couvent Mllede Faublas et MlleSophie de Pontis.

Monsieur le baron de Faublas est averti que tous les matins, depuis huit heures jusqu'à dix, monsieur son fils va voir au couvent Mllede Faublas et MlleSophie de Pontis.

«Je sais, Monsieur, continua mon père, le peu de foi que mérite un écrit anonyme… Je ne vous ai pas condamné sur un titre aussi méprisable; mais, comme, dans une affaire de la nature de celle-ci, on ne doit rien négliger, je me suis informé: j'ai appris qu'on m'avoit écrit la vérité. Monsieur, si vous n'aimez pas Sophie, vous êtes un lâche suborneur: cette captivité domestique est pour vous un châtiment trop doux; si vous l'aimez, au contraire, je dois travailler à vous guérir de cette passion que je n'approuve pas, Monsieur: vous ne sortirez pas de cette chambre. Trois hommes que je laisse ici seront en même temps vos domestiques et vos gardiens; ils savent quelles gens je permets que vous receviez.»

L'étonnement dans lequel ce discours m'avoit jeté ne peut se comparer qu'à la douleur qu'il me causa. J'avois d'abord écouté sans pouvoir dire un seul mot, je fis ensuite d'inutiles efforts pour répondre modérément: «Mon père, oserois-je vous demander pourquoi vous n'approuvez pas mon amour pour Sophie?—Parce que le père de cette jeune personne l'ignore, parce qu'il se pourroit qu'il ne voulût pas vous donner sa fille, parce que moi-même je vous destine une autre femme.—Et quelle est donc cette infortunée que vous avez choisie, mon père?—M. Duportail est mon intime ami, il vous estime…—Ah! c'est Dorliska que j'épouserai? une fille perdue, ou peut-être morte!—Pourquoi morte? Je crois que mon ami retrouvera sa fille; le Ciel doit cette consolation au plus malheureux des pères. Lovzinski fait de nouvelles recherches, et vous, mon fils, quand l'absence et le temps, qui usent toutes les passions folles, auront détruit la vôtre, vous commencerez vos voyages; vous passerez en Pologne…—Oui, et là, comme les chevaliers errans, j'irai de porte en porte chercher une fille pour l'épouser!—Monsieur, vous ne remarquez pas que vos réponses sont d'une indécence!…—Pardon, mon père, vingt fois pardon. L'excès de ma douleur…—Mon fils, je n'ai plus qu'un mot à vous dire. Préparez-vous à réparer les longues infortunes d'un gentilhomme pour qui mon amitié ne doit pas être vaine…—Mon père, je tiendrai parole à Lovzinski; j'irai jusqu'au bout du monde, s'il le faut, chercher sa Dorliska.—Et vous renoncerez à Mllede Pontis?—Plutôt mourir mille fois!—Jeune homme!—Mon père, je ne partirai pour la Pologne qu'après avoir obtenu la main de Sophie. Je le jure par vous, par elle, par ce qu'il y a de plus sacré.—Respectez mon autorité, ou craignez…—Eh! qu'ai-je à craindre, Monsieur? Vous me séparez de Sophie! quel mal plus grand pouvez-vous me faire? Otez-moi la vie, cruel que vous êtes; ôtez-la-moi, vous me rendrez service.»

Le baron, furieux ou attendri, sortit brusquement, ferma la porte, et me laissa en prison.

Que de réflexions pénibles m'agitèrent en cet affreux moment! Perdre la liberté, c'eût été peu de chose; mais perdre Sophie!… Sophie!… Mon absence réveilleroit sa jalousie! Elle me croiroit infidèle et parjure! Et si son père venoit la chercher, si elle se hâtoit de quitter un pays que ma perfidie lui auroit fait détester! Si Mllede Gorlitz, paroissant à la cour de Vienne dans tout l'éclat de sa beauté, alloit choisir un époux parmi tant de jeunes seigneurs bientôt épris de ses charmes! Si elle alloit me trahir en croyant se venger!… Mllede Pontis dans les bras d'un autre!… Oh! non, jamais. Sophie désespérée me resteroit fidèle! Mais son barbare père ne pourroit-il pas la forcer de contracter un hymen odieux, tandis que le mien, non moins impitoyable, retiendroit prisonnier, dans un village ignoré, son fils mourant d'inquiétude et de douleur?

Cruelle marquise, c'est par toi sans doute que le baron a su mes amours fortunées. C'est ta jalouse rage qui dicta ce perfide écrit! Que tu me fais payer cher les rapides plaisirs que tu m'as donnés! Ah! du moins, si ta vengeance n'avoit poursuivi que moi!

Il est vrai que j'ai sacrifié Mmede B…; et, si mes torts ne justifient pas tout à fait sa haine, ils font au moins qu'elle ne m'étonne pas. Mais l'injustice du baron, je ne puis la concevoir: il exige que je sacrifie mon bonheur à son amitié pour M. Duportail! Il punit comme le crime le plus inexorable un penchant légitime et vertueux! il me sépare de tout ce qui m'est cher! il m'enlève à Sophie! il m'enferme comme un criminel! Il veut donc ma mort? Eh bien, je ne tarderai pas à le satisfaire. C'est apparemment pour prolonger mon supplice qu'ils ont écarté tout ce qui pouvoit aider à me débarrasser du fardeau de mon existence; mais, s'ils parviennent à m'empêcher d'attenter à ma vie, ils ne peuvent m'obliger à m'occuper du soin de sa conservation. Qu'ils m'apportent de quoi manger; qu'ils m'apportent…, je jette les plats par la fenêtre, tout ira dans le jardin, à travers ces infâmes barreaux.

Je persistai dans cette résolution violente, jusqu'à ce qu'un vif appétit, déterminé par une diète de cinq heures, m'eût fait envisager les choses plus sainement. Et qu'on ne prenne pas ceci pour une plaisanterie! A tout âge, en tous temps, en tous lieux, dans quelque situation qu'on se trouve, l'estomac influe prodigieusement sur le cerveau. Un malheureux qui est à jeun ne raisonne pas du tout comme un malheureux qui vient de faire un bon repas.

Je m'emparai donc, sans me faire prier, des mets qu'on m'apporta pour mon dîner, et je me disois tout bas en les dévorant: «Vraiment, j'allois faire une belle sottise! Et qui consoleroit ma jolie cousine, si j'étois mort? Qui lui diroit que la dernière palpitation de mon cœur fut un soupir d'amour pour elle? Il faut manger pour vivre; il faut vivre pour revoir, pour adorer, pour épouser Sophie.»

Le troisième jour de ma détention, le baron m'envoya mes livres, mes instrumens de mathématiques, mon forte-piano. Mon premier soin fut de rendre grâces à sa clémence paternelle, qui me ménageoit dans ma retraite quelque dissipation; mais, quand je vins à réfléchir que les soins qu'on prenoit d'adoucir ma captivité m'annonçoient combien elle seroit longue, je sentis un vif désir de la terminer promptement. Tandis qu'on meubloit ma chambre de ces effets nouveaux, je fis pour m'évader une tentative que la vigilance de mes gardes rendit inutile, et je demeurai convaincu, après avoir examiné la situation de ma prison et le régime établi pour sa sûreté, que, loin de négliger les précautions nécessaires, on en prenoit de fort inutiles. J'avois encore dans ma bourse trois morceaux de ce métal tout-puissant qui ouvre les portes et brise les grilles, j'offris mes soixante-douze livres à mes geôliers, que je m'efforçai de gagner par les plus belles paroles: on refusa mon or, on rejeta mes promesses. Je ne sais comment mon père avoit fait, mais il avoit trouvé trois domestiques incorruptibles.

Je fus bientôt honoré des visites de ceux que le baron me permettoit de recevoir. Parlerai-je d'un marchand retiré, qui citoit sa conscience à tout propos; d'un gentilhomme du lieu, qui me répéta cent fois le nom de ses chiens et l'âge de sa jument, avant de me dire qu'il avoit une femme et des enfans; d'un moine à rouge trogne, qui buvoit fort bien un vin médiocre, quoiqu'il préférât le meilleur, de son camarade joufflu, célèbre par son adresse à découper une volaille, et qui servoit chacun de manière que le meilleur morceau, oublié, je ne sais comment, dans un coin du plat, lui restoit toujours? Laissons ces gens-là, qui se trouvent partout; mais distinguons quatre hommes fort extraordinaires, qu'un hasard bien singulier rassembloit dans ce petit village de la B… C'étoit un curé qui avoit de l'esprit! un régent de collège qui n'étoit pédant que par distraction et impoli que par caprice! un vieux militaire qui ne juroit pas toujours! un vieil avocat qui disoit quelquefois la vérité!

Quelle société pour l'ami de Rosambert, pour l'élève de Mmede B…! quelle société pour l'amant de Sophie! Je souffrois moins quand je restois seul: alors, ma jolie cousine, j'étois avec vous; les yeux fixés sur votre portrait, je croyois vous parler en admirant votre image. Image consolatrice et révérée, de combien de larmes je t'arrosai! que de baisers tu reçus! que de fois, posée sur mon cœur, tu le sentis tressaillir d'impatience et d'amour!

Je dois néanmoins l'avouer, les belles-lettres aussi contribuèrent à charmer l'ennui de ma solitude. Mais, ô ma Sophie! pour échapper quelquefois aux plaisirs douloureux de ton souvenir, il ne falloit rien moins que les plus estimables talens ou les plus beaux génies dont notre moderne littérature puisse s'enorgueillir. Je lus Moncrif et Florian, Le Monier et Imbert, Deshoulières et Beauharnois, La Fayette et Riccoboni, Colardeau et Léonard, Dorat et Bernis, de Belloy et Chénier, Crébillon fils et de La Clos[7], Sainte-Foi et Beaumarchais, Duclos et Marmontel, Destouches et de Bièvre, Gresset et Colin, Cochin et Linguet, Helvétius et Cerutti, Vertot et Raynal, Mably et Mirabeau, Jean-Baptiste et Le Brun, Gessner et Delille[8], Voltaire etPhiloctèteetMélanie[9], ses élèves; Jean-Jacques surtout, Jean-Jacques et Bernardin de Saint-Pierre.

[7]Les Liaisons dangereuses.

[7]Les Liaisons dangereuses.

[8]Gessner n'est pas des nôtres; mais à quel poète françois aurois-je comparé le chantre desJardins?

[8]Gessner n'est pas des nôtres; mais à quel poète françois aurois-je comparé le chantre desJardins?

[9]Qui ne connoît pas ces deux excellens ouvrages de M. de La Harpe?

[9]Qui ne connoît pas ces deux excellens ouvrages de M. de La Harpe?

Mais, lorsqu'à la fin d'un jour si heureusement abrégé, mon esprit et mon cœur avoient besoin d'un égal repos; lorsqu'il falloit tout à coup rompre le double charme, tout à coup et en même temps oublier les lettres et l'amour; lorsqu'il le falloit? Eh bien, ma Sophie, notre littérature, qui avoit fait le mal, étoit là pour le réparer. J'allois demander à d'autres écrivains le bienfaisant sommeil, et c'étoit de mes contemporains, je dois le dire à leur gloire, oui, c'étoit de mes contemporains que j'obtenois ordinairement les plus violens narcotiques. Bon Dieu! comme en ce genre elle est riche, la génération présente! Que de Scudérys, que de Cotins, que de Pradons, elle a ressuscités! Que d'écrivains fameux pendant un jour! hélas! hélas! et que de réputations plus longtemps usurpées!… Quoi! même dans le sanctuaire! jusqu'au sein de l'Académie! Eh! Monsieur S…, qui donc y pourra-t-on recevoir après vous? Néanmoins je vous rends mille grâces! vos écrits si plats et si barbares sont tout-puissans contre l'insomnie. Depuis huit jours ils m'endormoient chaque soir; depuis huit jours, quand je ne lisois plus, quand je ne dormois pas, je languissois dans ma prison.

Toute communication m'étoit fermée au dehors; je ne recevois aucune lettre; on ne me permettoit d'écrire à personne. Le baron vint me voir: je m'efforçai de le fléchir, il fut inexorable.

Après cette visite de mon père, quatre jours s'écoulèrent encore. Au milieu de la cinquième nuit, je fus réveillé par un bruit sourd qui partoit du jardin. Je courus ouvrir ma fenêtre, sous laquelle je vis une échelle plantée. Je distinguai quatre hommes qui sembloient tenir conseil. L'un d'eux monta hardiment, une pioche à la main: «Vous êtes le chevalier de Faublas?—Oui, Monsieur.—Habillez-vous promptement tandis que je vais travailler le plus doucement que je pourrai à lever un barreau. Si vos gardes m'entendent, s'ils viennent à vous, voici deux pistolets que vous leur montrerez, cela suffira pour les contenir. Dépêchez-vous: votre ami vous attend dans sa chaise de poste, à la petite porte du jardin.—Mon ami?—Oui, Monsieur. Le comte de Rosambert.—Quel service!…—Chut!… Habillez-vous.»

Il ne fallut pas me le répéter une troisième fois. Je n'y voyois goutte; mais je cherchois mes vêtemens à tâtons: jamais toilette ne fut plus tôt faite. Cependant mon libérateur frappoit à petits coups redoublés; quand le barreau fut ôté, je crus voir le ciel ouvert. Je passai d'abord une jambe, ensuite l'autre; j'empoignai un barreau; j'appuyai le bout de mes pieds sur l'échelle, et, quelque mince que fût mon individu, j'eus peine à passer par l'étroite ouverture. J'en vins à bout cependant. Dès que je me vis dehors et parvenu au milieu de l'échelle, je ne m'amusai point à compter combien d'échelons me restoient à descendre: je sautai sur la terre fraîchement remuée. Nous gagnâmes à toutes jambes la petite porte du jardin, que mes libérateurs avoient ouverte, je ne sais comment; un petit ravin me restoit à traverser, je le franchis d'un saut, je me précipitai dans la chaise de poste. Je croyois tomber dans les bras du comte de Rosambert, ce fut le vicomte de Florville qui m'embrassa! Tandis que je restois muet de surprise, le postillon donnoit le coup de fouet du départ; mes quatre libérateurs, aussitôt remontés à cheval, suivoient ventre à terre la rapide voiture qui nous emportoit.


Back to IndexNext