Je ne répondois rien aux questions dont la marquise m'accabloit. «Chevalier, me dit-elle enfin, est-ce à l'excès de votre reconnoissance que je dois attribuer ce silence inquiétant?—Madame…—Ah! je le sais bien, je le sais bien que je ne suis plus pour vous que madame! et cependant je m'expose à tout pour finir votre captivité!—Ma captivité! c'est vous qui l'avez causée!—Faublas, si vous m'aimiez encore, ce que je fais aujourd'hui suffiroit pour ma justification; mais écoutez-moi, car je ne veux pas laisser le plus petit prétexte à votre ingratitude. J'ai pleuré votre inconstance, j'ai voulu ramener mon amant, j'ai fait épier ses démarches: voilà mes crimes. La femme Dutour, chargée de mes ordres, les a passés. J'ai su trop tard qu'une lettre anonyme avoit instruit le baron de vos cruelles amours. J'ai bientôt appris que votre absence n'étoit plus feinte, qu'on vous tenoit enfermé; je ne pouvois deviner où. Ceux qui avoient suivi le fils ont suivi le père à son tour. Pendant quatre jours entiers, le baron n'a pas fait un pas dont je ne fusse instruite sur-le-champ; il est enfin venu vous voir lundi dernier. On a examiné les environs, le jardin, la maison; vos fenêtres grillées ont été remarquées. J'ai profité du premier voyage du marquis. Sous les habits du vicomte de Florville, sous le nom du comte de Rosambert, j'ai tout risqué pour vous délivrer. Faublas, si vous me rendez responsable des fautes commises par les gens que vous me forcez d'employer, vous conviendrez du moins que l'heureuse hardiesse du vicomte de Florville a bien réparé la fatale imprudence de la femme Dutour.—Madame, croyez que je n'oublierai jamais le service…—Cruel! ces protestations froidement polies m'annoncent que je suis absolument sacrifiée. Ainsi donc ce qu'une autre femme n'auroit osé seulement imaginer, je l'aurai entrepris, je l'aurai exécuté pour mettre dans les bras de ma rivale le plus aimable, mais le plus ingrat de tous les hommes!… Eh bien! s'il n'y a plus d'autre moyen de conserver au moins son amitié, il faudra se rendre justice, il faudra s'immoler… Faublas, j'en aurai le courage… Monsieur, je renonce à vous, je vous rends à votre Sophie… Privée de tout ce qui me fut cher, je serai peut-être heureuse de votre bonheur; peut-être que les regrets qui suivront votre perte seront adoucis par cette consolante idée que du moins j'ai contribué à assurer votre félicité… Monsieur, où voulez-vous qu'on vous reconduise?»
Elle attendit ma réponse à cette question, qui ne laissoit pas de m'embarrasser. Après un moment de silence, elle reprit: «Retourner chez monsieur votre père, ce seroit aller chercher une captivité nouvelle… M. Duportail est encore en Russie… Il n'y avoit que M. de Rosambert; mais on le dit parti depuis quelques jours pour une de ses terres. Moi, je crois qu'il vous cherche. Monsieur, où voulez-vous donc qu'on vous reconduise?»
Pénétré de la générosité de la marquise, touché de son attachement, en même temps si noble et si tendre, je ne résistois qu'à peine au désir de la consoler. Je sentis sa main tressaillir sous mes lèvres, que cependant j'avois posées bien légèrement. «Répondez-moi donc, me dit-elle d'une voix presque éteinte… Hélas! ma tendresse inquiète vous avoit déjà préparé un asile aussi sûr que charmant, et vous n'y viendrez pas! Et vous n'y viendrez pas! continua-t-elle d'un ton plus animé; je vous perdrai pour toujours! Vous vivrez pour une autre, et je le verrois tranquillement!… Non, Faublas, ma douleur a pu m'égarer, j'ai pu le dire; mais jamais, jamais je n'y consentirai. Moi, vous céder à une rivale! mon ami, ne l'espérez pas. Cet effort est au-dessus d'une mortelle, il est au-dessus de moi.»
Les foibles rayons du crépuscule tremblant commençoient à laisser distinguer les objets. Depuis près de quinze jours je n'avois aperçu que de rondes villageoises, dont les gros charmes, brûlés par un soleil ardent, flétris par un travail opiniâtre, étoient peu faits pour me tenter; encore n'avois-je pu les considérer qu'à travers une grille et à plus de cinquante pas de distance. Alors, au contraire, se trouvoit près de moi le vicomte de Florville! L'aurore naissante me le montra plus beau que ne parut jamais Adonis aux regards de Vénus enchantée! Et puis la marquise pleuroit; une femme qui pleure est si intéressante! Je voulus essuyer ses larmes: je ne sais comment je m'y pris, mais nos yeux se rencontrèrent, ma bouche toucha la sienne, une curiosité fatale égara mes mains… O ma jolie cousine! je devins parjure sans le vouloir, et j'en dois faire ici l'aveu, si ton coupable amant ne consomma pas à l'instant son infidélité, c'est que ta rivale attentive ne lui permit pas de tenter certaines entreprises qui, dans une voiture étroite, incommode et cahotée en tous sens, sur un pavé inégal, n'ont jamais qu'un demi-succès.
«Maman, nous retournons donc à Paris?—Oui, mon ami, parce qu'on n'imaginera jamais que vous y soyez revenu; d'ailleurs, j'ai pris des précautions si sûres que vous échapperez à toutes les recherches. Tandis qu'on achetoit les services de ces quatre coquins qui ne me connoissent que sous le nom du comte de Rosambert, je m'occupois à chercher un logement commode pour une jeune veuve de mes amies qui vient ici solliciter un procès considérable. Elle s'appelle du Cange, et cette dame du Cange, mon ami, c'est vous; mais, comme il n'auroit pas été décent que vous vinssiez seule à Paris, la femme Dutour, impatiente de réparer sa faute, s'essaye depuis quatre jours à jouer le personnage important de Mmede Verbourg. C'est ainsi que se nommera, si vous le voulez bien, la respectable mère de Mmedu Cange. Déjà parée d'une robe françoise de gros de Tours broché, à colonnes rapprochées, à grandes fleurs rembrunies, Mmede Verbourg se donne des airs de qualité qui vous feront mourir de rire. Au reste, elle ne fera pas trop mal son rôle, si elle parvient à adoucir quelques expressions énergiques qui échappent fréquemment à sa brusque franchise. Elle a naturellement les manières gauches et empesées de ces dames de paroisse qui n'ont jamais quitté leur château provincial. Vous aurez pour laquais le neveu de madame votre mère. On vous trouvera aisément un cuisinier et une femme de chambre. L'hôtel de *** est situé à deux cents pas au-dessus du mien: c'est là que je vous ai loué et meublé un appartement que nos amours embelliront. Si vous m'en croyez, vous ne descendrez jamais au jardin, dont je me réserve la jouissance. Il a une porte surles Champs-Elysées; c'est par là que je me rendrai chez vous presque tous les jours. Mon docteur, prévenu que je n'irai point à la campagne cette année, m'a déjà ordonné de prendre l'air tous les matins de bonne heure.»
Les gens qui nous escortoient nous quittèrent à la barrière du Trône. Le vicomte de Florville et moi nous allâmes descendre chez la marchande de modes, où nous attendoient ma mère, Justine et mon nouveau laquais. La Dutour commença par avouer sa faute, qu'elle me pria d'excuser; et Justine, charmée de me revoir, n'acheva pas ma coiffure sans m'avoir fait plus d'une espièglerie. Le vicomte de Florville avoit pourvu à tous mes besoins. Je me mis dans le simple négligé d'une jolie voyageuse. On chargea mes malles derrière ma chaise de poste, où Mmede Verbourg se plaça près de moi. Nous allâmes descendre à l'hôtel de ***, rue du Faubourg-Saint-Honoré.
Deux heures après, Mmela marquise de B…, suivie de sa femme de chambre, vint savoir si Mmedu Cange étoit arrivée. Nous nous embrassâmes comme deux jolies femmes qui s'aiment bien, quand il y a longtemps qu'elles ne se sont vues. Ma mère, qui savoit vivre, nous laissa seuls. L'amour entra dans ma chambre à coucher au moment où Mmede Verbourg en sortit. Le petit dieu resta deux heures avec nous.
«Il est bientôt midi, me dit la marquise, il faut que je vous quitte. On sait à l'hôtel que je devois souper et coucher à la campagne; mais on m'attend à dîner… A propos, vous êtes galant! dites-moi donc ce que c'est qu'une certaine bouteille…?—Maman, une étourderie de Jasmin!…—Et le portrait de MlleDuportail, quand me le donnerez-vous?—Tout à l'heure; il est dans une poche de veste du chevalier de Faublas… Tenez, ma chère maman, le voici.—Demain, je vous apporterai celui du vicomte de Florville.—Maman, le marquis ne vous a-t-il pas parlé de MlleDuportail?—Assurément, mon ami. Vous vivez avec ce M. de Faublas! Vos parens vous cherchent bien loin, tandis que vous êtes bien près! Au reste, il est fort scandalisé de la manière dont vous avez traité son La Jeunesse. «Comment! Madame, m'a-t-il dit, un coup de fouet à tour de bras! est-ce que cela se fait? Est-ce qu'une jeune personne doit rosser les gens de cette façon-là? Tenez, Madame, le jour que je m'étois fait cette meurtrissure et qu'elle m'appuyoit une pièce d'argent sur le front, vous savez comme elle me faisoit crier! vous avez cru que j'étois délicat, que je faisois le dameret? Eh bien, Madame, je souffrois comme un damné. Elle a un poignet d'enfer! c'est un vrai petit démon que cette fille-là, et on le voit bien dans sa physionomie.»
Dès que Mmede B… fut partie, Mmede Verbourg rentra. Je la priai d'envoyer La Fleur chez M. de Rosambert. «Madame ma fille, monsieur le comte n'est pas à Paris.—Madame ma mère, je crois qu'il doit y être; et, s'il n'y est pas, je veux du moins en être sûr.—Mais, Monsieur, madame la marquise n'a pas ordonné…—Madame la marquise n'a pas ordonné! Mais, ma chère, vous devenez donc folle? Vous vous imaginez donc que je suis aux gages de la marquise comme vous? Madame Dutour, apprenez et n'oubliez pas que je suis ici chez moi. Si La Fleur ne va pas tout à l'heure chez M. de Rosambert, j'y vais moi-même… Madame Dutour, écoutez-moi; vous voyez ces trois louis: ils sont à vous si le comte me vient voir aujourd'hui.—Mais s'il est à la campagne?—Vraiment, j'en aurai bien du regret, mais les trois louis me resteront. Ma chère, vous savez écrire, prenez une plume et du papier.»
Mmede Verbourg écrivit sous ma dictée:
Mmedu Cange désireroit entretenir monsieur le comte seulement pendant un quart d'heure. Si pourtant M. de Rosambert ose accepter un mauvais dîner, on le lui donnera avec plaisir. Ce qu'on veut lui dire est très pressé.
Mmedu Cange désireroit entretenir monsieur le comte seulement pendant un quart d'heure. Si pourtant M. de Rosambert ose accepter un mauvais dîner, on le lui donnera avec plaisir. Ce qu'on veut lui dire est très pressé.
J'appelai La Fleur: «Mon ami, tu vas porter ce billet à M. de Rosambert. Aux questions qu'il te fera, tu répondras seulement que ta maîtresse est jolie et demeure faubourg Saint-Honoré, à l'hôtel de ***. Si par hasard le comte n'étoit point à Paris, tu demanderas dans laquelle de ses terres il est allé… Madame Dutour, songez aux trois louis.»
Mon domestique, en revenant, m'annonça que monsieur le comte le suivoit. Quelques instans après, Rosambert entra chez moi d'un air leste et galant. «Belle dame…» Il s'arrêta tout à coup, et, poussant de longs éclats de rire: «Le diable m'emporte, s'écria-t-il, si je n'accourois triomphant! mais je ne regretterai pas ma prétendue bonne fortune, puisque j'embrasse mon ami.» Je m'adressai à Mmede Verbourg: «Madame ma mère, voulez-vous bien nous laisser?—Madame ma mère! répéta Rosambert; ah! voyons donc madame ma mère! (Il pirouetta plusieurs fois autour d'elle et la fit tourner autour de lui.) Madame ma mère, vous êtes charmante! vous avez une figure noble, un grand air, une robe majestueuse; mais, comme dit fort bien votre fille, laissez-nous.
«Mon cher Faublas, qu'est-ce donc que cette mascarade?» Rosambert ne put écouter le détail de mon enlèvement et mon travestissement nouveau sans l'interrompre plusieurs fois par ses plaisanteries. «Enfin, me dit-il quand j'eus fini, la marquise a si bien fait que vous voilà désormais en son pouvoir!—Oui, Rosambert; mais ma Sophie? ma Sophie?—Nous y voilà! Eh bien! que voulez-vous lui faire à votre Sophie? Elle est toujours au couvent.—Vous le savez?—Oui, je le sais; je sais aussi que mademoiselle votre sœur n'est plus avec elle.—Le baron…?—L'a retirée de ce couvent pour la mettre dans un autre, et il a congédié l'honnête M. Person.—Rosambert, mais, si je reste ici, comment verrai-je ma jolie cousine?—Mon cher Faublas, je vous offrirois bien ma maison; mais cet asile ne seroit pas respecté, Mmede B… vous y poursuivroit.—Mon ami, si vous m'abandonnez, je suis perdu.—Chevalier, doutez-vous de mon amitié?—Non; mais je crains de trop exiger d'elle.—Comment! si j'étois à votre place et que vous fussiez à la mienne, craindriez-vous de me rendre les services que vous n'osez me demander?—Assurément, non.—En ce cas, parlez hardiment.—Rosambert, quoique je sois ici beaucoup mieux que dans ce village de la Brie, quoique je jouisse du plaisir de voir librement une femme charmante, à laquelle je vous avoue que je suis encore attaché, je vous assure cependant que je n'ai fait que changer de prison, si je ne revois ma Sophie. Ne pourriez-vous pas me chercher dans les environs du couvent où elle est…—J'entends. La marquise vous a volé au baron; il faut, moi, que je vous enlève à la marquise! Je ne vois à cela aucun inconvénient. Je n'ai pu l'empêcher de s'approprier MlleDuportail; eh bien! je lui soufflerai Mmedu Cange! cela est juste et consolant. D'ailleurs, je ne serai pas fâché de voir comment celle qui m'a exposé aux rigueurs du célibat supportera les ennuis du veuvage. Comptez sur moi, Faublas, comptez sur moi.»
Il étoit temps de nous mettre à table. Pendant le dîner, qui fut long, le comte s'amusa beaucoup aux dépens de Mmede Verbourg. Nous étions au dessert quand le propriétaire de l'hôtel, M. de Villartur, financier parvenu, curieux de voir ses nouveaux locataires, entra sans savoir si sa visite ne nous gêneroit pas. Qu'on se figure l'ignorance et la bêtise personnifiées, on aura de M. de Villartur une idée encore trop avantageuse. Il trouva qu'on ne l'avoit pas trompé quand on lui avoit dit que j'étois jolie. On conçoit que ce lourd personnage m'auroit beaucoup ennuyé, si le ton prétendu galant qu'il prit avec moi ne m'avoit laissé une ressource, celle de me moquer de lui. Mon malin compagnon m'aida charitablement à persifler le pauvre homme, qui me promit, en s'en allant, de revenir bientôt me voir. Rosambert avoit affaire; en me quittant il me dit: «En attendant que j'aie trouvé ce que vous désirez, j'espère, mon ami, que vous voudrez bien m'emprunter quelque argent, dont je n'ai nul besoin aujourd'hui, et que je serai bien aise de retrouver dans un autre moment.» Le soir même il m'envoya deux cents louis.
MmeDutour me donna un compte exact des frais qu'avoit occasionnés mon enlèvement, et de ceux que nécessitoit mon séjour dans l'hôtel que j'occupois. Le lendemain, dès que la marquise arriva, je la priai d'en vouloir bien recevoir le remboursement. «Beaucoup de femmes, me dit ma belle maîtresse, prétendent qu'entre amans une affaire d'intérêt doit s'oublier; moi, mon ami, je reprends mon argent sans me faire presser, et même je crois devoir me justifier du silence que j'ai gardé sur cet article délicat. Je ne croyois pas que vous pussiez me rendre sitôt les avances que j'avois faites; ainsi, je n'osois vous en parler de peur de vous donner quelque mortification. Cependant je sentois qu'en les taisant j'offensois votre délicatesse; mais enfin j'ai mieux aimé mériter les reproches du chevalier que de m'exposer à chagriner mon ami… Tenez, mon cher Faublas; gardez ce petit meuble: ce sera pour vous un trésor, si je vous suis chère autant que je vous aime.»
C'étoit le portrait du vicomte de Florville. J'adressai à la marquise des remercîmens énergiques; elle partagea d'abord les transports de ma reconnoissance, dont bientôt elle se crut obligée de modérer l'excès. Il ne m'étoit plus permis que de parler, quand on annonça M. de Villartur. Mmede B… fut curieuse de voir cet original. Il partagea son sot hommage entre la marquise et moi, et nous débita la fleurette à sa manière. Dans le cours d'un entretien devenu comique par les inepties dont l'épais financier l'assaisonnoit, nous remarquâmes que ce monsieur croyoit à l'astrologie. Il connoissoit des magiciens, il avoit même vu des vampires, des revenans; il finit par nous dire qu'il amèneroit un de ses amis, à moitié sorcier, qui nous raconteroit nos aventures passées, présentes et futures, quand nous lui aurions fait voir seulement nos mains et notre visage. «Pardieu! s'écria Mmede Verbourg, qui venoit d'entrer, croyez-vous que madame ma fille lui montrera…?» Je marchai si rudement sur le pied de ma chère mère qu'elle ne put achever. La marquise rioit de toutes ses forces. M. de Villartur, enchanté, sortit, en nous disant qu'il amèneroit dès demain l'astrologue.
Je ne vis pas Rosambert ce jour-là. La marquise vint le lendemain, de très bonne heure, et présida à ma toilette, que je fis belle à cause de l'astrologue, aux dépens duquel nous comptions nous amuser. Un peu avant midi arriva M. de Villartur, qui nous cria qu'il amenoit le sorcier. Je pensai tomber à la renverse quand, derrière le financier, j'aperçus le marquis de B… Il vit sa femme, et fut étonné; il reconnut MlleDuportail, et s'arrêta stupéfait. «Quoi! s'écria-t-il, c'est là Mmedu Cange?—Oui», répondit Villartur.
M. de B…, les bras pendans, le regard fixe, la bouche entr'ouverte, sembloit n'avoir pas assez de ses deux petits yeux pour me considérer. «Oh! comme il vous regarde! me dit Villartur; votre physionomie l'a frappé. Voyez comme il travaille déjà!» La marquise, qui conservoit toujours un sang-froid admirable dans les occasions pressantes, la marquise alla à son mari, le prit par le bras, et le tira vers une fenêtre assez près de moi. «Votre amie est plus pressée que vous, continua le financier; mais elle a beau faire, c'est vous qu'il a bien regardée. Votre physionomie l'a frappé, l'a frappé!… Oh! elle l'a frappé!» répétoit-il toujours, en riant d'un gros rire.
Pendant ce temps-là je prêtois une oreille attentive à ce qui se disoit derrière moi; et la marquise, si elle n'avoit pas voulu que je l'entendisse, auroit recommandé à son mari de parler plus bas. «Ne l'ai-je pas deviné, Madame? disoit le marquis. Ah çà, elle est donc enceinte?—Ne vous en êtes-vous pas aperçu? répliqua la marquise.—Moi? tout de suite. Elle n'est pas avancée, la grossesse?… Quatre ou cinq mois, peut-être?—Tout au plus.—Je le vois bien. Comme je vais me venger!—Mais, Monsieur, ne la chagrinez pas.—Oh! je ne casserai pas les vitres.»
M. de Villartur, qui, ayant fini de rire, recommençoit à me parler, m'empêcha d'entendre le reste.
«Savez-vous bien, me dit le marquis en venant à moi, savez-vous bien que je vous trouve un peu changée?—Ah! ah! interrompit Villartur, vous la connoissez donc?—Oui, quand j'ai connu madame, elle étoit encore fille… Ah çà! mais vous vous êtes mariée tout de suite?—Oui, Monsieur.—Et vous voilà déjà veuve!—Hélas! oui.—Tout cela en trois ou quatre mois, c'est bien prompt, au moins!… Il ne faut pas demander si le défunt étoit aimable?… Mais pourquoi donc n'êtes-vous pas en deuil?—Pour des raisons qu'on vous dira, répondit Mmede B…—Moi, je crois que le pauvre mari est déjà oublié.—Pourquoi donc cela, Monsieur?—Parce que le chagrin ne vous a pas empêchée de faire des parties de campagne.—Moi, Monsieur!—Vous direz peut-être que non? Ne vous ai-je pas rencontrée sur le chemin de Versailles, au pont de Sèvres?—Oui,… mais, Monsieur…—Ne parlez pas de cela, Monsieur, lui dit tout bas la marquise; ne voyez-vous pas que vous la mortifiez?—Madame du Cange, reprit le marquis, charmé de l'embarras que j'affectois, savez-vous qu'il n'est pas prudent de monter à cheval dans l'état où vous êtes? Prenez bien garde aux fausses couches.—Monsieur, vous croyez donc que je suis enceinte?—J'en suis sûr. Mais tenez, au carnaval dernier, je me suis aperçu… Gageons que le mariage étoit déjà fait? On le tenoit secret, n'est-il pas vrai?—Mais, Monsieur…—Tout ce que je puis vous dire, ma belle dame, c'est qu'à cette époque il y avoit déjà quelque chose dans vos yeux… Je ne vous ai pas parlé de mes talens pour l'astrologie, parce que j'étudiois, je n'étois pas encore assez fort; mais vous savez comme je suis physionomiste… Eh bien, au carnaval dernier, j'ai remarqué dans votre figure quelque chose qui annonçoit un sang… Demandez à madame, je lui ai dit… D'honneur, j'ai senti le mariage. Quant à la grossesse, je ne pouvois pas tout à fait deviner… Écoutez donc, cela étoit encore bien frais!… Mais aujourd'hui, cela est différent! On ne peut plus s'y méprendre!… Belle dame, votre figure est toujours fort jolie, votre taille charmante,… mais ce visage est un peu fatigué; et puis, voyez-vous ici? Un soupçon d'embonpoint, une nuance d'arrondissement, cela commence à pointer.»
M. de B…, encouragé par les rires que la marquise ne pouvoit étouffer sous son éventail, me demanda qui seroit le parrain du petit poupon. «Sans doute monsieur votre père?» Je tâchai de rougir; et, prenant un ton humilié: «Monsieur, mon père ignore mon mariage…—J'avois donc raison!—Monsieur, et si par hasard vous rencontriez mon père ou mon frère, je vous prie de ne pas leur dire que vous m'avez vue.—Ne craignez rien.—Mais M. de Villartur!—Villartur, ma belle dame, il ne sait pas votre nom de fille, et vos parens ne vous connoissent pas sous votre nom de femme. D'ailleurs, il est discret, Villartur.
—Certainement, interrompit celui-ci. D'abord moi, je ne me mêle jamais de dire ce que je ne sais pas… Oh! çà, Monsieur le marquis, je vous avois amené pour dire la bonne aventure à ces dames: vous en connoissez une, cela empêche-t-il…?—Non, non; vous avez raison, je vais leur dire leur bonne fortune. (Il s'approcha de sa femme.) Allons, Madame, commençons par vous.»
La marquise lui livra sa main, dont il compta les lignes longues, courtes, directes et transversales; ensuite il examina son visage; et, après l'avoir regardée tendrement: «Madame, lui dit-il d'un ton qui annonçoit combien il étoit content de lui, vous avez un mari qui vous amuse beaucoup par ses saillies, et que vous aimez à la folie.—Fort bien, Monsieur, répondit la marquise en retirant sa main; je ne veux pas en savoir davantage, je vois que vous êtes un grand sorcier.
—A vous, belle dame!» Quand il m'eut considéré avec la même attention, il me demanda si mon mari n'avoit pas deux noms? «Il n'en avoit qu'un, Monsieur, il ne s'appeloit que du Cange.—Cela est singulier!—Pourquoi donc, Monsieur?—C'est qu'il paroîtroit que le pauvre défunt a été…—A été quoi, Monsieur?—Ah! vous vous fâcheriez. Comment vous dirai-je cela?… Tenez, belle dame, je vais employer une figure. Il me paroît que le fruit qui est maintenant sur l'arbre de vos amours y a été greffé par… par un nommé Faublas, puisqu'il faut vous le dire.—Monsieur, vous m'insultez!—Oh! qu'elle est drôle quand elle est en colère!» s'écria l'épais financier en riant si fort que tout son corps paroissoit agité de mouvemens convulsifs, et que la poudre de sa perruque tomboit à terre par flocons. «Il paroît même, reprit le marquis, que cela est arrivé dans un boudoir loué chez une marchande de modes, rue…—Monsieur, ce que vous me dites là est fort impertinent.»
Mmede Verbourg, qui venoit de mettre sa belle robe, entra dans ce moment. Elle fut très déconcertée en voyant le marquis de B… Après avoir fait une révérence comique, elle vint à moi; je lui dis tout bas de quoi il s'agissoit. Je ne sais quelle question le marquis faisoit alors à sa femme; mais j'entendis celle-ci lui répondre: «C'est une mère supposée.» Le marquis salua Mmede Verbourg, qu'il regarda beaucoup. «C'est là madame votre mère? Mais je crois,… en vérité, Madame, je crois avoir eu l'honneur de vous voir quelque part?—Cela se peut bien, Monsieur, répondit la Dutour qui perdoit la tête, cela se peut bien; j'y vais quelquefois.—Où cela, Madame?—Ousquevous disiez, Monsieur.—Comment, Madame? est-ce que vous m'avez entendu parler du boudoir? c'étoit une plaisanterie.—Quoi! du boudoir? Quoi que vous me rabâchez donc, Monsieur, avec votre boudoir?—Rien, rien, Madame. Nous ne nous entendons pas.—Ni moi non plus, interrompit Villartur; je ne comprends plus rien à ce qu'ils disent.»
Ma belle maîtresse rioit de tout son cœur, et moi, qui étois las de me contenir, je saisis le moment pour donner un libre cours à ma gaieté.
«Mais, reprit le marquis, voyez donc comme elle rit!… Madame, madame votre fille est un peu folle; prenez garde qu'elle ne fasse une fausse couche.—Une fausse couche! répondit Mmede Verbourg, une fausse couche! elle! pardieu! je voudrois bien voir ça!—Madame, prenez-y garde, vous dis-je; madame votre fille monte à cheval, et cela est dangereux.—Sans doute, interrompit Villartur, on peut tomber; cela m'est arrivé l'autre jour.—Tomber! répondit le marquis, ce n'est pas cela que je crains pour elle.—Eh! pourquoi ne tomberoit-elle pas? je suis bien tombé, moi!—Pourquoi? parce qu'elle monte mieux que vous. Vous n'imagineriez pas comme elle est forte, cette jeune dame-là! Mon ami Villartur, quoique vous soyez bien gros et bien rond, je ne vous conseillerois pas de vous battre avec elle.—Bon! voyons donc ça! s'écria le financier en venant à moi.—Monsieur, lui dis-je, êtes-vous fou?» Il voulut me prendre au corps, je le saisis par le bras droit. «Quoi que c'est donc que cet homme-là qui veut tripoter madame ma fille?» dit la Dutour. Elle empoigna le bras gauche de Villartur. Le lecteur se souvient d'avoir fait tourner en tous sens, dans son enfance, un petit moule de bouton traversé d'une mince allumette. M. de Villartur, mû par une double secousse, fit, comme ce frêle jouet[10], plusieurs tours sur lui-même en chancelant, et finit par tomber sur le parquet. Les domestiques accoururent au bruit. Le financier, aussi honteux que piqué, se releva et sortit sans dire un seul mot. Le marquis le suivit pour le consoler, et Mmede B…, qui donnoit à dîner chez elle, ne tarda pas à me quitter.
[10]Le grand nombre des écoliers appelle cela un toton.
[10]Le grand nombre des écoliers appelle cela un toton.