Chapter 3

L'épouvantable histoire du crédule docteur avoit-elle un peu dérangé mon cerveau? C'est ce que va décider la judicieuse personne qui me lit.

Dans un rêve qui dura deux heures à peu près, je vis presque continuellement ma jolie cousine. La marquise de B… se présenta cinq à six fois dans les intervalles; et seulement une fois,… ne me grondez pas, lecteur, une fois seulement je crus entrevoir cette charmante petite créature chiffonnée dont je vous ai parlé dans ma première année, cette ingrate Justine, vous savez bien?… Je ne saurois vous dire laquelle de ces trois beautés m'embrassa; mais ce que je puis vous certifier, c'est que je fus embrassé; je le fus, et si bien, si bien, que je n'aurois pu l'être mieux par toutes les trois ensemble! Je me réveillai en sursaut, le jour commençoit à poindre. D'honneur, je sentois sur ma lèvre brûlante la vive impression de cetâcre[2]baiser, mes rideaux de toile d'Orange s'agitoient avec un doux frémissement; il se faisoit dans mon appartement un petit bruit aigu… Je me jette en bas de mon lit, en trois sauts je fais le tour de ma chambre, qui n'est ni très longue ni très large… Il n'y a personne, tout est bien fermé, bien tranquille. Je suis donc fou! L'amour et les revenans m'ont donc tourné la tête? O Sophie, ma Sophie, viens, reviens; hâte-toi, si tu ne veux pas que je perde ce qui me reste de ma raison.

[2]Depuis un quart d'heure je cherchois l'épithète convenable: ô Jean-Jacques! je te remercie.

[2]Depuis un quart d'heure je cherchois l'épithète convenable: ô Jean-Jacques! je te remercie.

Quand MM. de Belcourt et Desprez entrèrent chez moi, j'étois encore si affecté du baiser reçu que je leur racontai qu'un revenant m'avoit embrassé. Mon père sourit et augura sur-le-champ mon entier rétablissement. Le docteur parut enchanté, et cependant me conseilla quelques rafraîchissans.

Ceux qui ne croient point aux esprits seront bien étonnés d'apprendre que le surlendemain je fus réveillé comme je l'avois été la surveille: j'éprouvai la même sensation, j'entendis le même bruit: je fis dans ma chambre des recherches plus exactes et non moins inutiles; il fallut en conclure qu'avec mes forces étoit déjà revenue mon ardente imagination.

O ma Sophie! depuis plusieurs jours je supportois plus impatiemment l'incertitude de ton sort et le tourment de ton absence; je ne cessois de presser mon retour à Paris. Malheureusement mon père venoit de recevoir des nouvelles fâcheuses, qui sembloient apporter à l'accomplissement de mes vœux d'insurmontables difficultés. On ne parloit dans la capitale que de mon aventure et du duel qui l'avoit terminée. Des deux parens du marquis, celui contre lequel M. Duportail s'étoit battu avoit été tué. On le regrettoit généralement; ses amis, puissans et nombreux, faisoient contre nous de vives sollicitations. Je ne pouvois me montrer dans la capitale sans m'exposer à porter ma tête sur un échafaud. M. de Belcourt paroissoit effrayé du danger que je sentois moi-même, et qui pourtant ne m'eût pas arrêté, s'il n'eût fallu que le braver pour retrouver Sophie; mais, avant d'aller affronter le péril, au moins devois-je savoir en quel lieu gémissoit ma femme infortunée. Réduit moi-même à ne pas sortir de la maison que nous occupions, j'allois toute la journée promener dans le jardin ma douleur et mes ennuis.

Un soir, en me déshabillant, je trouvai dans mon bonnet de nuit un billet soigneusement plié; pour adresse étoient écrits ces mots:Noirval, renvoie ton domestique, et lis.Je renvoyai Jasmin et je lus:

S'il est vrai que le chevalier de Faublas ne craigne pas les revenans, qu'il brûle ce billet et qu'il garde cette nuit un profond silence, quoi qu'il lui arrive.

S'il est vrai que le chevalier de Faublas ne craigne pas les revenans, qu'il brûle ce billet et qu'il garde cette nuit un profond silence, quoi qu'il lui arrive.

«Voilà, m'écriai-je assez haut, une petite plaisanterie du cher docteur.» Je brûlai le mystérieux papier, j'éteignis ma lumière, je me couchai, et je m'endormis.

Ce ne fut pas pour longtemps. Mon premier sommeil, quoique profond, ne devoit pas résister à l'impression accoutumée de ce baiser si vif qui brûloit mes lèvres et faisoit palpiter mon cœur. Pour cette fois un songe vain ne m'abusoit plus, ce n'étoit plus une ombre fugitive qui m'embrassoit; dans mon lit même, et bientôt dans mes bras, se trouvoit un corps bien vivant dont le voluptueux contact… Mais doucement donc! étourdi que je suis! j'allois conter tout cela au bon lecteur, qui déjà se trouble et rougit; essayons une phrase un peu plus décente.

Aussitôt je me sentis, non pas brusquement saisi, mais mollement attiré par une charmante petite main… que je baisai, ne vous en déplaise: car, avec tous vos scrupules, si vous vous étiez trouvé où je me trouvois, vous auriez fait ce que je fis; mille appas séducteurs ne vous auroient pas été vainement offerts, comme moi vous auriez promené sur tant de charmes une main caressante et curieuse; enchanté du résultat de vos recherches, comme moi vous auriez dit poliment, et bien bas, de peur que votre domestique ne vous entendît dans la pièce voisine: «Charmant revenant, que vos formes sont belles, et que vous avez la peau douce!»

Plus d'une fois je fis ce compliment flatteur, j'aurois voulu prouver plus d'une fois qu'il étoit sincère. Vains désirs! un convalescent, s'il peut dans une heureuse nuit souvent recommencer les mêmes discours, répète malaisément les mêmes actions. Le doux combat venoit de s'engager; il n'étoit pas de simple politesse, je me rappelle trop bien que mon adversaire s'y complaisoit. Hélas! Faublas s'y trouva trop peu préparé! Faublas y fut presque aussitôt vaincu. Encore, si le revenant, moins taciturne, avoit bien voulu causer familièrement avec moi! mais il s'obstinoit à ne pas répondre un mot. C'étoit un sûr moyen de me rendormir, moi qui, comme tant d'autres, aime assez à parler quand je n'ai rien à faire.

Lorsque je rouvris les yeux, le jour venoit de paroître, et j'étois seul dans ma chambre. J'y recommençai mes perquisitions déjà plusieurs fois inutilement faites: mes deux portes et mes quatre fenêtres se trouvoient bien exactement fermées, aucune fausse porte n'étoit pratiquée dans les murs; il n'y avoit point de trappes au plancher, point de coupures au plafond. Par où donc le revenant femelle pénétroit-il chez moi? Le cher docteur n'avoit ni femme ni fille; la maison n'étoit habitée que par des hommes. D'où venoit donc l'esprit tentateur dont le sexe m'étoit bien connu? Lisette voyageoit-elle de l'autre monde dans celui-ci pour se venger du pauvre Lucas? Une fermière dans mes bras! fi donc! j'aimois mieux me croire leTithonrajeuni de la timide Aurore, ou le moderneEndymionde quelque fière déesse humanisée. O ma Sophie! de tout temps peut-être il étoit écrit que ton époux prédestiné ne pourroit seulement pendant trois semaines te demeurer fidèle; mais au moins l'encens qui t'appartenoit ne devoit brûler que pour une divinité!

Je fus bien aise de consulter sur cette aventure le comte de Rosambert, dont il étoit bien étonnant que je ne reçusse aucune nouvelle directe. La lettre que je lui écrivis avoit trois grandes pages. En vérité, dans les deux premières, il n'étoit question que de ma Sophie; j'avois resserré dans la troisième l'inconcevable histoire du joli revenant.

Je l'attendois la nuit suivante, il ne revint que la huitième nuit. Pressé du vif désir de connoître la nocturne beauté qui me visitoit, je lui demandai comment elle s'appeloit, car, nymphe ou déesse, elle avoit un nom; depuis quand elle m'aimoit, car, sans fatuité, je pouvois me flatter de lui avoir plu; dans quel endroit elle m'avoit rencontré, car elle me traitoit au moins comme connoissance. Ces questions et plusieurs autres moins embarrassantes ne me valurent aucune réponse. Alors, de tous les moyens connus de faire jaser une femme, j'employai le plus décisif; mais le malin démon femelle, avec une présence d'esprit imperturbable, épuisa toutes mes ressources sans se permettre même une exclamation. Je m'obstinois d'autant plus que ce silence impoli devenoit, par la circonstance, une ingratitude: cette fois je me comportois assez bien pour obtenir un remercîment. Tous mes efforts furent inutiles; je vis avec chagrin que les femmes de l'autre monde, quoique très sensibles aux bons procédés, n'ont pas, dans les occasions intéressantes, le tendre bavardage, le jargon caressant de la plupart des femmes de ce monde-ci.

Ennemie du jour délateur, ma discrète amante n'attendit pas chez moi le lever de l'aurore. Quand je l'entendis préparer son départ, j'essayai de la retenir; mais elle posa sur ma bouche l'index de sa main droite, sur mon cœur sa main gauche, sur mon front deux baisers; et puis, m'échappant avec un soupir, elle s'en alla prestement, je ne sais par où. Seulement je crus distinguer le craquement d'un mur qui s'ouvroit, et l'aigu sifflement d'un gond criard. Apparemment j'avois mal entendu, car je visitai mes quatre murailles dès qu'il fit jour, et le simple papier qui les tapissoit, bien uni dans sa surface, ne m'offrit aucune trace de déchirement; mes portes et mes fenêtres étoient bien exactement fermées.

Le même soir je trouvai dans mon bonnet de nuit un second billet:

Je reviendrai dans la nuit du dimanche au lundi, si le chevalier de Faublas me promet, foi de gentilhomme, de ne faire aucune tentative pour me retenir. Qu'il me réponde par le même courrier.

Je reviendrai dans la nuit du dimanche au lundi, si le chevalier de Faublas me promet, foi de gentilhomme, de ne faire aucune tentative pour me retenir. Qu'il me réponde par le même courrier.

Ah! j'entends; le courrier, c'est mon bonnet de nuit. Le lendemain mon docile commissionnaire fut chargé de mes courtes dépêches, qui contenoient la promesse qu'on exigeoit de moi.

Il vint enfin ce dimanche, peut-être impatiemment attendu! Bientôt elle alloit m'environner de ses ombres perfides, cette nuit si remarquable dans l'histoire de ma vie! Jasmin, qui depuis le dîner s'étoit absenté, revint sur la brune. Dès qu'il me vit seul, il m'apprit la nouvelle imprévue de l'arrivée de Rosambert; le comte s'étoit arrêté à Luxembourg, d'où il avoit secrètement dépêché vers Jasmin, pour de grandes raisons qu'il me diroit lui-même; il ne pouvoit venir àHollrissqu'une heure avant minuit, il importoit extrêmement que personne ne le vît entrer dans la maison; j'étois donc instamment prié de lui ouvrir moi-même, à onze heures précises, la petite porte du jardin.

Je suivis ponctuellement mes instructions. M. de Belcourt, fâché que je le quittasse plus tôt qu'à l'ordinaire, en fit la remarque. M. Desprez répondit par une plaisanterie, dont je ne fus pas d'abord aussi frappé que par la suite: «Laissez aller ce convalescent, dit-il à mon père, il a sans doute avec les esprits quelque commerce qu'il n'avoue pas.»

Au lieu de monter chez moi, je me glissai doucement dans le jardin. Rosambert m'attendoit à la petite porte. «Oh! bonsoir, mon ami, où est ma Sophie? Qu'est devenue la marquise? Avez-vous des nouvelles de son père? Son mari vit-il encore? Comment se porte ma sœur? Que dit-on de ce duel? Que pensez-vous de cet inconnu? Que vous semble de ce revenant? Pourquoi ne m'avez-vous pas écrit? Comment vous portez-vous?—De Noirval, un moment donc! que de vivacité! quelle impatience! Vous ressemblez beaucoup à ce petit chevalier de Faublas, dont on parle tant dans Paris! D'abord, asseyons-nous sur ce banc, et permettez-moi d'apporter dans mes réponses un peu plus d'ordre que vous n'en avez mis dans vos questions. Mes vigilans émissaires ont vu M. Duportail à Paris, ils suivront ses traces jusqu'à ce qu'ils aient découvert la retraite de sa fille, on nous en rendra bon compte.—O ma Sophie, je te reverrai!—Doucement, mon ami; ne m'étouffez pas. Mmede B… est apparemment dans une de ses terres, on ne la rencontre ni à la cour ni à la ville.—Pauvre marquise! je ne la reverrai plus!—Peut-être: ne vous chagrinez pas… Le marquis, dont la blessure n'est pas jugée mortelle, ne désire sa guérison que pour vous aller chercher en quelque lieu que vous soyez. Faublas, il assure qu'il vous reconnoîtra partout.—Rosambert, on ne sait pas où elle est?—Apparemment dans une de ses terres, mon ami.—Oui, Mmede B…; mais Sophie?—Ah! dans Paris très probablement.—Mon ami, croyez-vous que le marquis soit homme à lui pardonner?—Pardonner à la marquise! pourquoi pas? l'aventure n'est pas commune, j'en conviens, mais le mal est ordinaire. Ce n'est donc qu'un peu plus de bruit! Oh! la marquise est femme à lui faire entendre raison là-dessus.—Rosambert, dites sans me flatter, pensez-vous qu'on puisse le forcer à me la rendre?—Comment! forcer le marquis à vous rendre sa femme?—Eh! non, mon ami, c'est de la mienne et de son père que je vous parle.—M. Duportail! il n'y a pas de doute, on l'y forcera très certainement.—Je ne la reverrai plus! je ne la reverrai plus!—Au contraire, puisqu'il sera contraint de vous la rendre, vous la reverrez.—Mon ami, je pensois à cette femme si malheureuse.—Mon ami, vous êtes toujours le même, le mariage ne vous a pas changé… Mais permettez qu'à mon tour je vous fasse quelques questions. D'abord, je vois que vous êtes à peu près rétabli.—L'espérance de revoir bientôt ma Sophie…—Oui! oui! ma Sophie!et puis cette femme si malheureuse?…—La marquise? je vous assure que mon intention n'est pas de l'aller chercher. Il est vrai que parfois je me surprends m'occupant d'elle, mais c'est que…—Sans doute, Chevalier, je vous entends; c'est qu'on n'est pas maître de cela. Malgré lui, un jeune homme bien né se rappelle les bons procédés d'une femme jeune et belle qui a formé son adolescence.—Rosambert, toujours vous plaisantez! Dites-moi,… auriez-vous par hasard entendu parler de cette petite Justine…?—Quoi! la femme de chambre aussi vous tient au cœur? Ah! c'est que vous l'avez formée, celle-là. Mais vous m'avez dit, ce me semble, que La Jeunesse…—Allons, Rosambert, pour cette fois j'ai tort, ne parlons pas de cela.—Non, mon cher Faublas, parlons de ce revenant…—Oui, Rosambert, comment le trouvez-vous, mon revenant? N'est-elle pas singulière cette femme qui jamais ne dit mot et toujours se comporte à merveille?

«N'est-il pas drôle ce petit démon qui entre chez moi je ne sais par où?—Faublas, il vous visite toutes les nuits?—Non.—Non?—Mais tenez, justement je l'attends celle-ci.—Tant mieux, nous éclaircirons le doux mystère! nous saurons. Mais je me suis amusé à écrire dans cette auberge au lieu d'y souper: Chevalier, j'ai faim.—Attendez, je vais avertir Jasmin…—Faire du bruit dans la maison! gardez-vous-en bien. Tenez, je crois que ma chaise de poste n'est pas encore partie, j'y dois avoir quelque chose; quand je fais route, j'emporte toujours des provisions.»

Il me quitta, et rapporta un moment après une moitié de poularde avec une bouteille de vin. «J'ai pris deux verres, me dit-il, parce que vous souperez avec moi.—Ici?—Ici, dans ce jardin, Chevalier; nous avons à causer, et votre chambre n'est pas sûre. D'abord nous boirons à la santé d'Adélaïde, dont vous ne m'avez parlé qu'une fois.—Ah! ma chère sœur! je l'aime pourtant beaucoup! Comment se porte-t-elle?—Bien, très bien. Toujours plus charmante! Je n'ai pu résister au désir de l'aller voir une dernière fois avant de quitter la France. L'aimable enfant! Comme sa douleur l'embellissoit! comme elle souffre de ne voir ni son père, ni son frère, ni sa bonne amie! Faublas, buvons à sa santé, buvons, mon ami: je sais que ce n'est pas du bon ton; mais nous sommes à la campagne, et puis des voyageurs… Tenez, prenez un morceau, je ne puis souper seul, vous le savez bien.—Rosambert, je suis charmé de vous voir ici… Mais à quoi bon dans ce jardin? pourquoi ce mystère?—Parce que je n'aurois pu vous entretenir en particulier; parce que le baron, qui a déjà intercepté les lettres que je vous écrivois, se seroit d'abord emparé de moi; parce qu'il m'auroit sans doute prié d'altérer selon ses vues les nouvelles que j'apporte.—Vous avez raison.—Et puis ce revenant,… croyez-vous qu'il ne m'occupe pas?… Faublas, à la santé de Sophie.—Mon ami, depuis plus d'un mois je ne bois plus de vin; vous allez me griser!—A la santé de Sophie, vous ne pouvez vous en dispenser.—Allons, va pour Sophie! O ma jolie cousine, ce ne sera pas la première fois que tu m'auras fait perdre la raison!

«Rosambert, voilà du vin terriblement fort, il me casse la tête! Rosambert, que pensez-vous de cet inconnu qui, pendant la cérémonie…—Ma foi! je ne sais qu'en dire. Parlons de votre nouvelle amante, de cette nocturne beauté qui vous aime avec tant de discrétion. Faublas, la croyez-vous jolie?…—Belle, mon ami.—Une femme qui fuit le jour!…—Belle, j'en suis sûr.—Allons, il est encore amoureux de celle-là.—Amoureux! Non.—Faublas, je parie, moi, qu'elle est laide!—Cent louis qu'elle est charmante!—Va, cent louis sur parole.—Comte, voilà qui est dit… Ah çà! mais comment ferai-je pour la voir?… Et puis vous vous en rapporterez donc à moi?—Volontiers, s'il le faut. Mais croyez-vous que je sois moins curieux que vous de connoître… Depuis que vous m'avez écrit votre aventure, je brûle du désir de contribuer à la mettre à fin. Preux chevalier, votre frère d'armes est avec vous; permettez qu'il vous aide!… Faublas, nous allons monter chez vous sans lumière et sans bruit. Vous vous coucherez vite, et ne direz pas un mot; moi, je resterai caché dans votre ruelle. Je suis muni d'une lanterne sourde, que je ferai valoir à propos, et, si le revenant n'est pas sorcier, nous verrons quelle figure il a. Chevalier, encore une santé! vous avez oublié quelqu'un…—Oui, la belle marquise.—Fidèle époux, je savois bien qu'il ne faudroit pas vous la nommer. Allons! deux doigts de vin pour la marquise.—Vous vous moquez, mon ami… Charmante femme!… Versez tout plein.»

Maintenant que de sang-froid je me rappelle et je vous confesse cetteindélicateexclamation, lecteur justement irrité, je ne vois qu'un moyen de vous calmer un peu, c'est de réclamer toute votre indulgence pour un convalescent que les santés précédentes avoient déjà mis en gaieté.

Celle-ci m'acheva, je tombai tout à coup dans le délire de l'ivresse. Déjà chaque objet me paroissoit déplacé, mobile et double. Je parlois sans me faire entendre, ou plutôt je bégayois au lieu de parler. Bientôt, rêveur et pesant, je perdis ma joie babillarde, mon corps s'affaissa, mes paupières s'appesantirent, l'invincible sommeil alloit fermer mes yeux. Rosambert, qui s'en aperçut, me pria de le conduire à ma chambre, non sans me répéter plusieurs fois qu'il falloit ne pas faire le moindre bruit, et surtout garder un exact silence. Il recommanda à Jasmin, qui attendoit mes ordres dans le jardin, de se retirer sans lumière et sans bruit. Nous arrivâmes, éclairés seulement par la lanterne sourde, que nous laissâmes dans le corridor. Comme j'entrois à tâtons, soutenu par Rosambert, je rencontrai dans mon chemin une chaise longue, sur laquelle le comte m'étendit, afin, me disoit-il tout bas, de me déshabiller avec plus de facilité. Prudemment je laissois faire mon nouveau valet de chambre; mais il s'acquittoit de son emploi avec tant de lenteur et de maladresse qu'en attendant qu'il lui plût de finir, je tombai dans un assoupissement profond.

Une heure de sommeil ayant abattu les fumées du vin capiteux qui m'avoit ôté la raison, je fus éveillé par un bruyant éclat de rire. «Enfin! s'écria Rosambert; me voilà complètement vengé! je veux qu'on m'assomme si ce n'est pas elle!» Au même instant j'entendis un gémissement sourd, suivi d'un grand soupir. Je me trouvois encore sur ma chaise longue, placé de manière qu'à travers ma porte entre-bâillée j'apercevois au fond du corridor la foible lueur de la lanterne sourde. Aussitôt, déterminé par l'inquiétude autant que par la curiosité, je cours dans ce corridor et rentre brusquement la lanterne à la main. Je promène sur les objets environnans sa lumière tremblante; je vois… Hélas! aujourd'hui même, comment le raconter sans gémir!… Je vois sur mon lit, dont il s'étoit emparé, à ma place, qu'il usurpoit, Rosambert à peu près nu, tenant étroitement embrassée, dans la moins équivoque des situations, une femme… O Madame de B…, que vous me parûtes belle encore, quoique vous fussiez évanouie!

Le comte, dès qu'il put croire qu'aucun détail de cette cruelle pantomime ne m'étoit échappé, abandonna sa victime, et, reprenant ses habits à la hâte, il me dit en riant: «Adieu, Faublas, je vous laisse avec cette belle désolée, je crois que vous allez avoir une singulière explication! Persuadez-lui, si vous le pouvez, que vous n'étiez pas d'accord avec Rosambert. Adieu, ma chaise de poste m'attend, je retourne à Luxembourg; demain je vous donnerai de mes nouvelles.»

Le cruel discours de Rosambert ne m'indigna pas moins que son horrible action! dans le premier mouvement de ma fureur, j'allois sauter sur mon épée et le forcer à me faire raison de son infâme procédé, lorsque Mmede B… se releva tout à coup, me saisit par le bras et me retint.

Rosambert eut tout le temps de s'éloigner; la marquise alors prit ma main, aussitôt couverte de baisers et baignée de larmes. «Oh! de quel poids je me sens soulagée! me dit-elle. Oh! qu'il m'a été consolant d'entendre que vous ne participiez point à cette infamie!»

Mmede B… vouloit continuer; mais son extrême agitation ne le lui permit pas. Elle sanglota longtemps sans pouvoir me dire un mot, puis, redoublant de pénibles efforts, d'une voix entrecoupée, elle reprit:

«Faublas, si vous aviez été capable de me livrer à cet indigne homme, si vous m'aviez à ce point méprisée, plus grande que tous mes revers, ma dernière infortune eût entraîné ma mort. Mon ami, je sens qu'il m'est possible de vivre et de n'être pas tout à fait inconsolable, puisque, dans mon avilissement profond, je puis encore espérer votre estime, puisque dans mon malheur extrême je dois au moins compter sur votre pitié.—Si pour adoucir votre peine amère il suffit de la partager, ma chère maman, mon aimable amie…—Que je suis malheureuse!—Et que je vous plains!—Comme le perfide, aidé par un hasard fatal, s'est joué de ma vaine prudence! comme un instant a renversé mes projets les plus sûrs et détruit mon plus cher espoir!»

A ces mots, la marquise laissa retomber sa tête sur mon oreiller, ses bras s'étendirent immobiles, son regard se fixa, ses pleurs s'arrêtèrent. Insensible à mes soins, sourde à mes discours, elle paroissoit, dans le recueillement du désespoir, se pénétrer de l'horreur de sa situation. Elle garda pendant plus d'un quart d'heure cet effrayant silence; puis, d'un ton qui me parut calme, elle me dit enfin: «Tranquillisez-vous, mon ami, asseyez-vous auprès de moi, ne craignez rien, donnez-moi toute votre attention; je vais me montrer à vous tout entière, et quand je vous aurai dit quels vains projets j'avois formés, et quelles immuables résolutions je viens de prendre, vous saurez précisément jusqu'à quel point vous devez me plaindre et me blâmer.

«M. de B… venoit de vous rencontrer aux Tuileries. Il entre chez moi furieux; devant vingt personnes il me reproche ses outrages récens, et m'annonce sa prochaine vengeance. Étonnée du cruel abandon où vous me laissez dans un moment également fatal à mon amour et à mon honneur, je suis forcée de me dire qu'un intérêt plus pressant, qu'un objet plus cher vous occupe. Justine va plusieurs fois chez vous et ne vous trouve pas; alors je charge Dumont, le plus ancien et le plus affidé de mes serviteurs, celui-là même qui fait ici le personnage de Desprez, je le charge, dis-je, d'aller vous attendre aux environs du couvent qui renferme Mllede Pontis, et d'éclairer vos démarches jusques au lendemain. Dumont vous voit entrer au couvent, attend que vous en sortiez, vous suit sur le champ de bataille et sur la route jusqu'à Jalons, où il perd vos traces. Il ne revient pas assez tôt pour être le premier qui m'apprenne deux enlèvemens, dont le bruit s'est déjà confirmé dans tout Paris.

«Dumont, à son retour, trouve mes dispositions déjà faites. J'ai rassemblé mon or, mes bijoux, quelques effets de banque; je me suis revêtue d'un uniforme bleu, que vous ne me connoissez pas, et moi-même je vole à Jalons. Tandis que j'y questionne le maître de poste, arrive un homme que je reconnois, et qui, sans le vouloir, va m'indiquer votre retraite. C'étoit Jasmin, qui conduisoit une chaise de poste[3]; je le suis, toujours à quelque distance, et comme lui j'arrive à Luxembourg le lendemain du jour qui vous vit y entrer. L'aurore venoit de paroître; je cours dans la ville, je m'informe, je perds en recherches une heure entière, l'heure la plus précieuse de ma vie. Enfin l'on me dit qu'à l'instant même il se fait un grand mariage, qu'un jeune homme qui traînoit à sa suite une fille enlevée… C'en est assez, je n'écoute plus rien, je vole au temple, je me précipite… On venoit de vous unir!… Un cri m'échappe, et soudain, rassemblant mes forces, je me dérobe à votre vue. Trop heureuse de pouvoir fuir, je fuis sans savoir où; bientôt l'amour, plus fort, me ramène à Luxembourg; il me dit qu'il faut au moins savoir ce que vous deviendrez. Faublas, en vérité, la joie que je ressentis en apprenant que ma rivale vous étoit arrachée fut moins vive que l'inquiétude où me jeta le dangereux délire dont on vous disoit atteint. Animée du double désir de veiller sur les jours de mon amant et de le conserver pour moi, pour moi seule, je bâtis aussitôt mon plan.

[3]Celle que M. Duportail et moi nous avions laissée à Vivrai pour courir à franc étrier sur les traces de Sophie.

[3]Celle que M. Duportail et moi nous avions laissée à Vivrai pour courir à franc étrier sur les traces de Sophie.

«Dumont m'accompagnoit, nous parcourûmes les environs de Luxembourg. Sous le nom de Desprez, Dumont loue cette maison. Dans le pavillon que je vous destinois, je fis promptement quelques changemens nécessaires à l'exécution de mes desseins. La marquise de B…, déterminée à tout souffrir pourvu qu'elle ne vous perdît pas, alla s'enfermer dans un misérable grenier de l'autre corps de logis.

«Votre père vous fit conduire ici, j'eus le plaisir de loger avec mon amant, presque sous le même toit, de le voir sous mes yeux revenir à la vie, d'aller quelquefois, dans le silence des nuits, respirer son haleine et sentir palpiter son cœur… Sans doute j'aurois dû, pour m'enivrer d'un bonheur plus grand encore, attendre que sa convalescence fût plus affermie; mais le moyen de résister sans cesse au charme de ta présence! le moyen de combattre des désirs toujours renaissans!… Eh! de quoi lui parlé-je?… Faublas, l'instant approchoit où mes desseins alloient s'accomplir. Dans trois jours je déchirois le voile presque magique dont je m'étois enveloppée; dans trois jours je me découvrois sans mystère. Je vous montrois la marquise de B… songeant à peine à son rang perdu pour vous, et ne désirant autre chose que de vous donner des jours heureux dans quelque retraite ignorée. Si mon amant savoit m'entendre, je lui gardois encore un sort digne d'envie! Si l'ingrat m'osoit résister… Chevalier, mon parti étoit pris, je vous enlevois malgré vous; malgré vous je vous conduisois… Que sais-je? peut-être au bout du monde! Oui, j'aurois mis l'immensité des mers entre mon perfide amant et ma rivale préférée!»

La marquise, d'abord calme, ensuite attendrie, maintenant exaltée, mit dans ces derniers mots une expression si forte que je ne pus retenir quelques signes d'étonnement qu'elle remarqua.

«Rassurez-vous, me dit-elle; vous êtes désormais libre, et me voilà pour toujours enchaînée. Il est passé pour moi le temps des passions tendres!… Je ne dois maintenant éprouver que la plus impétueuse, la plus implacable de toutes… L'amour s'enfuit chassé par l'opprobre. Comment, en effet, remettre en vos bras une femme à vos yeux flétrie, avilie à ses propres yeux?… Amenée par le malheur, excitée par la plus lâche des trahisons, la vengeance, l'horrible vengeance, s'empare de mon cœur déjà rongé de son fiel empoisonné… Faublas, j'aime à croire, et j'ai vu que vous seriez prêt à servir mon juste ressentiment; mais Rosambert, dans ce combat, dont le succès ne seroit pas douteux, auroit encore à se glorifier de sa chute; sa vie, perdue sans honte, seroit une trop foible réparation de l'irréparable affront qu'il vient de me faire… Chevalier, son châtiment me regarde, et, je vous le jure, j'accomplirai son châtiment!»

Mmede B…, le visage enflammé, l'œil furieux, s'exprimoit avec tant de rage que je craignis pour elle les suites d'un état aussi violent. Mon infortunée maîtresse vit que j'allois l'interrompre, et se hâta de poursuivre:

«Vous essayeriez en vain de changer ma résolution. Un lâche l'a rendue trop nécessaire pour qu'elle vous paroisse étonnante, ou pour que je m'arrête épouvantée des foibles dangers qu'elle entraîne… Hélas! je n'ai plus rien à perdre. Le perfide vient de combler mon déshonneur et de m'arracher mon amant! Faublas, je vous le répète, je vous défends d'épouser ma querelle. Seule je prétends la soutenir. Je serois désespérée qu'un autre m'enlevât le plaisir de la vengeance… On sait ce que peut une femme outragée; on verra ce que peut une femme telle que moi. Oui; je le jure par mon amour flétri, par mon honneur perdu, un jour, dans votre étonnement, vous vous demanderez si quelqu'un au monde eût pu venger la marquise de B… mieux qu'elle-même.»

Elle garda quelque temps un morne silence. J'osai lui donner un baiser; mes larmes se répandirent sur son sein découvert. Elle répara promptement son désordre qu'apparemment elle n'avoit point encore aperçu, et d'un ton moins agité, mais non moins douloureux, elle me dit:

«Oh! oui, prenez pitié de moi, j'ai besoin de consolations. Demain je vous quitte, demain nous allons nous séparer, nous séparer pour longtemps peut-être; je retourne à Paris…—A Paris!—Oui, mon ami. Ce ne fut point la crainte qui me chassa de la capitale. Ce n'étoit point pour me cacher que je volois à Luxembourg. Eh! que n'ai-je pu, selon mes désirs, vous consacrer le reste de ma vie!… Je vais reprendre ma fortune et mon rang, puisqu'il ne m'est plus permis de vous en faire le sacrifice… Je retourne à Paris; soyez tranquille sur mon sort; quand une femme, qui n'est pas tout à fait sans esprit et sans attraits, ne s'étonne pas, reposez-vous sur elle du soin de ramener l'époux le plus justement aigri. Pour réussir dans cette entreprise délicate, il me reste à moi deux moyens, dont le plus facile n'est pas le meilleur. Comme tant d'autres, je puis me borner à pallier ce que mon aventure a de trop humiliant pour l'amour-propre de tiers compromis, confesser ingénument tout le reste, et, me servant du pouvoir que la beauté conserve encore sur celui qu'elle offensa, solliciter une grâce qui ne me sera pas refusée. Mais ce parti, toujours extrême, quelquefois bon à prendre dans le moment, offre pour l'avenir de trop grands inconvéniens. Pour le repos de M. de B… lui-même, je ne veux point qu'il puisse jamais s'armer contre moi de mes propres aveux, me poursuivre éternellement de sa jalousie, me soupçonner d'avoir filé dix intrigues quand je n'ai eu qu'une passion, et peut-être me contester la légitime naissance du seul enfant que je lui ai donné. D'ailleurs, pourquoi demanderois-je humblement un pardon que je puis fièrement arracher? Non, non; j'aime mieux user de l'irrésistible ascendant qu'un esprit ferme a toujours sur un esprit foible. Je ne serai pas la première qu'on aura vue, forcée à des mensonges invraisemblables, nier hautement une infidélité prouvée. Peut-être me sera-t-il moins difficile que vous ne pourriez le croire de faire entendre à M. de B… que le chevalier de Faublas fut toujours pour moi MlleDuportail; et, si je ne persuade pas le marquis, je tâcherai du moins de l'embarrasser de manière à le laisser indécis.

«Je sais bien que le public méchant, qui, loin de s'aveugler sur les torts véritables, est toujours prêt à en supposer, ne prend pas le change aussi aisément qu'un mari crédule. Je sais bien que je dois m'attendre à l'humiliante célébrité qui suit les aventures galantes, quand elles sont extraordinaires. Nos élégans, presque beaux esprits, vont me chansonner; nos douairières converties me déchireront. Dans les cercles, si j'ose y paroître, je me verrai l'objet des chuchotemens affectés, des malins regards, des sarcasmes détournés, des plaisanteries équivoques. Il me faudra souffrir les airs impertinens de nos sots petits-maîtres, les froids mépris des prudes inexorables, les dédains concertés des prétendues femmes honnêtes, l'accueil confraternel des beautés les plus mal famées. Aux spectacles et dans les promenades publiques, si j'ai le courage de m'y montrer, la foule m'environnera, un essaim de jeunes étourdis, bourdonnant sans cesse autour de moi, murmurera: «La voilà! c'est elle!…» Eh bien, Faublas, ce rôle si pénible, que plusieurs femmes de mon rang ont pris par choix, je le remplirai par nécessité. Comme elles, peut-être, hardie dans mon maintien, libre dans mes discours, stoïquement environnée de mon ignominie, je pourrai m'accoutumer à repousser la honte par l'effronterie et le blâme par l'impudence.

«Voilà donc à quel excès d'avilissement m'aura, par degrés, conduite une passion, criminelle si l'on veut, mais pourtant excusable à bien des égards. Ah! puisqu'il est vrai que, pour n'être jamais malheureuse, il faut toujours sévèrement remplir ses devoirs, pourquoi nous en impose-t-on de si difficiles? Une fille qui s'ignore elle-même tombe, à quinze ans, dans les bras d'un homme qu'elle ne connoît pas. Ses parens[4]lui ont dit: «La naissance, le rang et l'or constituent le bonheur; tu ne peux manquer d'être heureuse, puisque, sans cesser d'être noble, tu deviens plus riche; ton mari ne peut être qu'un homme de mérite, puisqu'il est homme de qualité.» La jeune épouse, trop tôt désabusée, ne trouve que ridicules et vices où elle attendoit talens agréables et qualités brillantes; le luxe qui l'environne, les titres qui la décorent, offrent à ses ennuis des distractions bien insuffisantes, bien passagères. Déjà, peut-être, ses yeux ont distingué, son cœur a senti le mortel aimable qui manque au bonheur de sa vie. Alors, si le maître impérieux qu'elle s'est donné prétend encore user quelquefois des droits de l'hymen, s'il la soumet aux empressemens repoussans de l'habitude et du besoin, l'infortunée victime, caressant jusque dans les bras du mari l'image de l'amant, gémira de prostituer à celui qui le profane un bien qu'un autre mériteroit sans doute et sauroit mieux apprécier. L'époux volage, au contraire, après l'avoir longtemps négligée, la laisse-t-il enfin dans un abandon total, il faudra qu'elle subisse les continuelles rigueurs d'un célibat prématuré, ou qu'elle s'expose aux plaisirs périlleux de l'union vivement souhaitée. Retenue par ses devoirs, mais dominée par son penchant, tourmentée de plus d'une crainte, mais vivement sollicitée par l'amour, s'imposera-t-elle longtemps des privations pénibles sans aucun dédommagement? Supposons qu'elle résiste, le hasard ne lui garde-t-il pas, comme à moi, quelque séduction toute-puissante, quelque inévitable danger? Malheureuse! en un instant elle perdra le fruit de plusieurs années de combats, elle le perdra sans retour: car, après la première faute, quelle femme peut s'arrêter? Faublas, elle adorera celui qui la lui fit commettre. Rassurée par quelques précautions inutiles, elle négligera les plus nécessaires. Ses périls, devenus plus imminens, ne l'effrayeront plus. Bientôt compromise par un événement imprévu, peut-être immolée par un lâche ennemi, elle perdra pour jamais l'objet cher à son cœur, et se verra publiquement diffamée! Voilà, mon ami, voilà quel est le sort des femmes, dans cette France où l'on prétend qu'elles règnent!

[4]Décrétez le divorce, des parens barbares n'oseront plus sacrifier leur fille; ils trembleront qu'elle ne brise sa chaîne dès le lendemain.

[4]Décrétez le divorce, des parens barbares n'oseront plus sacrifier leur fille; ils trembleront qu'elle ne brise sa chaîne dès le lendemain.

«Ainsi je me vis sacrifiée, ainsi je combattis longtemps, ainsi je fus entraînée quand vous parûtes. Le lendemain de cette nuit si fatale et si douce, qui m'eût dit que je venois d'ouvrir sous mes pas un abîme au fond duquel m'attendoient la vengeance, l'opprobre et le désespoir?… Mon ami, je vous quitte, qu'allez-vous devenir? Hélas! vous brûlez de vous réunir à ma rivale fortunée. Ah! puissiez-vous la rejoindre et lui demeurer toujours fidèle! que celle-là du moins ne soit pas malheureuse!… Faublas, je vous quitte, je vous laisse pour un temps livré aux perfides insinuations de l'infâme Rosambert. Gardez-vous de l'écouter, si mon souvenir vous est cher, si vous aimez Sophie; mon ami, le comte vous perdroit, vous prendriez dans sa société le goût des occupations futiles et des plaisirs pernicieux; il vous enseigneroit l'art détestable des séductions, des perfides noirceurs, des trahisons lâches… Peut-être il vous paroît étrange d'entendre Mmede B… vous moraliser; mais c'est encore une de ces singularités que vous réservoient votre heureux destin et ma bizarre étoile. Faublas, je vous l'avoue, je ne vous verrois qu'avec le chagrin le plus vif altérer au sein de l'oisiveté corruptrice et de la débauche avilissante les dons précieux que vous prodigua la nature et que j'eus le bonheur de développer. Eh! mon ami, tant d'hommes très ordinaires savent corrompre des beautés qui ne demandent qu'à céder. Dès que tu le voudras, je le sais bien, tu l'emporteras sur eux tous, tu deviendras l'idole des femmes; mais il te convient d'ambitionner des succès plus dignes d'un grand cœur. Un jeune homme tel que toi peut prétendre à tout et tout embrasser. Les sciences t'invitent, les lettres t'appellent, la gloire t'attend dans nos armées: descends dans la carrière, et marche à pas de géant; que tes ennemis se voient réduits au silence; que tes rivaux soient forcés à l'admiration. Tes premiers succès apporteront à ma douleur un premier adoucissement; les éloges que tu mériteras, je croirai les avoir obtenus; l'estime qu'on aura pour toi me rendra l'estime de moi-même; tes vertus justifieront mes foiblesses, ta gloire opérera ma réhabilitation; un jour viendra qu'avec orgueil je pourrai dire partout: «Oui, je l'avoue, je me suis déshonorée, mais c'étoit pour lui!»

Mmede B… venoit de faire passer dans mon âme le noble enthousiasme dont la sienne étoit enflammée: entraîné par une force supérieure, j'allois me précipiter dans ses bras, elle me retint.

«Adieu, Chevalier: dans tous les temps, comptez sur moi. Je ne me souviendrai jamais sans attendrissement et sans reconnoissance que si ma jeunesse, tourmentée de tant de peines cruelles, eut quelques beaux jours, ce fut à vous que je les dus tous. Mais ne vous abusez point sur la nature de mes sentimens: de tous les revers, le plus funeste et le moins prévu m'a éclairée en m'accablant; j'en ai fait la trop fatale expérience! il ne faut point espérer de trouver le bonheur dans un attachement illégitime. Chevalier, la foible marquise de B… n'est plus. Vous voyez maintenant une femme capable de quelque énergie, uniquement occupée du soin d'assurer sa vengeance et de préparer votre avancement. Adieu, Faublas, c'est votre amie qui vous embrasse.» Elle me donna un baiser sur le front, et s'en alla par la cheminée.

Oui, c'étoit par là qu'elle entroit chez moi: au fond de l'âtre, la plaque, en tombant, découvroit une espèce de soupirail assez large pour que la marquise passât librement. Eh! que des gens qui ne savent rien n'aillent pas attribuer à ma belle maîtresse cette ingénieuse invention: dans ce siècle fécond en découvertes utiles, longtemps avant Mmede B…, une cheminée fut ouverte ainsi par un duc aimable pour une beauté captive, dont le nom, devenu célèbre, ne périra point.

Le jour qui succéda à cette nuit si malheureuse m'apporta de consolantes nouvelles: avant midi je reçus de Rosambert une lettre que d'abord je ne voulus pas lire. Le seul Desprez étoit chez moi quand on me la remit. «Tenez, Dumont, voilà une écriture que je reconnois, faites-moi le plaisir de porter à Mmede B… cette lettre: dites-lui que je ne veux pas l'ouvrir, et qu'elle peut en disposer à son gré.»

Dumont partit pour revenir un quart d'heure après. Madame la marquise me faisoit prier de la venir voir un moment. J'arrivai chez elle avant de m'être aperçu que j'avois eu trois étages à monter, et je me serois probablement brisé la tête contre les lambris de son nouvel appartement, si l'on n'avoit pris plusieurs fois la peine de m'avertir que je me trouvois dans un grenier; je ne voyois que Mmede B…, sa tristesse, son abattement, sa pâleur. Je lui demandai comment elle avoit passé la fin de la dernière nuit. «Hélas! dit-elle, comme j'en passerai désormais beaucoup d'autres»; et, me présentant un papier baigné de ses larmes, elle ajouta: «Voici la digne épître de mon lâche persécuteur: mon ami, j'ai pu la parcourir une fois, je pourrai l'entendre encore. Lisez, lisez tout haut.—Tout haut!—Ce sera de votre part une cruelle complaisance, mais je l'exige.—Permettez…—Faublas, accordez-moi cette dernière grâce.—Cependant…—Chevalier, je le veux.»

Respectez enfin votre maître, mon cher Faublas. Hier vous l'avez vu frapper un grand coup médité depuis plus d'un mois. Lisez et admirez. Dans ma retraite j'apprends que, le jour de votre mariage, un inconnu est venu au temple se donner en spectacle; quelque temps après, vous-même m'écrivez qu'un revenant à la fois discret et familier vous rend des visites intéressées; moi qui connois bien l'entreprenante marquise, je conjecture, je soupçonne et je m'informe: bientôt je sais et je me garde bien de vous dire que Mmede B… a disparu le jour même de votre fuite; il devient certain pour moi qu'elle est avec vous et que vous l'ignorez. On n'oublie pas aisément les torts d'une aussi aimable femme; depuis dix mois j'avois sur le cœur sa piquante infidélité.

Respectez enfin votre maître, mon cher Faublas. Hier vous l'avez vu frapper un grand coup médité depuis plus d'un mois. Lisez et admirez. Dans ma retraite j'apprends que, le jour de votre mariage, un inconnu est venu au temple se donner en spectacle; quelque temps après, vous-même m'écrivez qu'un revenant à la fois discret et familier vous rend des visites intéressées; moi qui connois bien l'entreprenante marquise, je conjecture, je soupçonne et je m'informe: bientôt je sais et je me garde bien de vous dire que Mmede B… a disparu le jour même de votre fuite; il devient certain pour moi qu'elle est avec vous et que vous l'ignorez. On n'oublie pas aisément les torts d'une aussi aimable femme; depuis dix mois j'avois sur le cœur sa piquante infidélité.

«Mon infidélité? s'écria la marquise; comme si jamais… Le fat! l'insolent!… Mais continuez, mon ami, continuez.»

J'entrevois le moyen de m'assurer une vengeance complète et douce autant que difficile; je me hâte de guérir et je prends la poste. Pour amener la galante catastrophe, il a fallu vous enivrer un peu, mon ami; je me suis vu forcé d'employer cette petite ruse innocente, que sans doute vous me pardonnez.Ce matin, pourtant, je suis inquiet: après mon départ, qu'a-t-elle dit, qu'a-t-il fait? Bon! je parie que, toujours habile à saisir le seul parti convenable à la circonstance, elle aura joué la douleur touchante, le désespoir inquiétant, l'intéressant repentir. Je parie que, toujours crédule et compatissant au même degré, il aura sincèrement partagé la tribulation de son innocente maîtresse traîtreusement violée. Je parie que l'ingrat ne soupçonne pas encore l'obligation nouvelle qu'il vient de contracter avec moi! Cependant je l'arrache à la maîtresse qui le subjuguoit, je le rends sans partage à l'épouse qu'il chérit.Faublas, par un juste décret du sort, Mmede B… revient à son premier maître.

J'entrevois le moyen de m'assurer une vengeance complète et douce autant que difficile; je me hâte de guérir et je prends la poste. Pour amener la galante catastrophe, il a fallu vous enivrer un peu, mon ami; je me suis vu forcé d'employer cette petite ruse innocente, que sans doute vous me pardonnez.

Ce matin, pourtant, je suis inquiet: après mon départ, qu'a-t-elle dit, qu'a-t-il fait? Bon! je parie que, toujours habile à saisir le seul parti convenable à la circonstance, elle aura joué la douleur touchante, le désespoir inquiétant, l'intéressant repentir. Je parie que, toujours crédule et compatissant au même degré, il aura sincèrement partagé la tribulation de son innocente maîtresse traîtreusement violée. Je parie que l'ingrat ne soupçonne pas encore l'obligation nouvelle qu'il vient de contracter avec moi! Cependant je l'arrache à la maîtresse qui le subjuguoit, je le rends sans partage à l'épouse qu'il chérit.

Faublas, par un juste décret du sort, Mmede B… revient à son premier maître.

«A son premier maître, interrompit Mmede B…, cela n'est pas vrai!»

Un adroit voleur s'étoit depuis dix mois établi chez moi. Je l'en ai chassé par surprise, ne pouvant employer la force, et je suis rentré dans mon bien. Chevalier, soyez l'unique possesseur du vôtre; Sophie attend son libérateur, Mmede Faublas gémit enfermée dans le couvent de ***, faubourg Saint-Germain, à Paris. Vous devinerez pourquoi je n'ai pas voulu vous apprendre hier cette importante nouvelle. Allez, mon ami, déguisez-vous, courez à la capitale; et, quand vous embrasserez votre charmante femme, n'oubliez pas de lui dire qu'elle doit au comte de Rosambert le plaisir de vous avoir sitôt revu. Je suis votre ami, etc.

Un adroit voleur s'étoit depuis dix mois établi chez moi. Je l'en ai chassé par surprise, ne pouvant employer la force, et je suis rentré dans mon bien. Chevalier, soyez l'unique possesseur du vôtre; Sophie attend son libérateur, Mmede Faublas gémit enfermée dans le couvent de ***, faubourg Saint-Germain, à Paris. Vous devinerez pourquoi je n'ai pas voulu vous apprendre hier cette importante nouvelle. Allez, mon ami, déguisez-vous, courez à la capitale; et, quand vous embrasserez votre charmante femme, n'oubliez pas de lui dire qu'elle doit au comte de Rosambert le plaisir de vous avoir sitôt revu. Je suis votre ami, etc.

«Ma femme au couvent de ***, à Paris! m'écriai-je en finissant la lecture de cette lettre. Mon amie, voyez comme je suis heureux!—Cruel enfant, me répondit-elle avec un mouvement passionné qui exprimoit et son amour et son désespoir; cruel enfant! c'étoit donc vous qui deviez me porter le dernier coup!»

J'allois tomber à ses genoux; j'allois la prier de me pardonner mon étourderie; mais, son trouble s'étant à l'instant dissipé, elle me demanda avec plus de fermeté ce que je comptois faire et quels services j'attendois de son amitié. Je lui témoignai le vif désir de retourner à Paris; elle parut épouvantée des périls qui m'y attendoient, et me parla des inquiétudes que ma fuite alloit causer au baron. Je lui observai que vraisemblablement je quittois mon père pour une quinzaine seulement, et qu'en usant de quelques précautions sages je pouvois espérer d'échapper aux périls que mon retour dans la capitale entraînoit effectivement. Mmede B… ne se rendoit pas. «Mon amie, lui dis-je, loin de moi, ma femme, désespérée, se meurt peut-être; je ne connois pour moi-même aucun danger plus pressant que celui qui la menace, et mon premier devoir est de la secourir.—Ce n'est point à moi, répondit-elle en soupirant, qu'il convient de blâmer les imprudences que la plus impérieuse des passions fait commettre. Puissé-je, devenue la confidente de vos témérités, ne jamais regretter en secret le temps, peut-être heureux, où j'en hasardai de pareilles! Allez, mon cher Faublas, à travers mille périls, chercher cette jeune Sophie dont la beauté m'a coûté tant de larmes. O destinée vraiment bizarre! je dois aujourd'hui, pour vous réunir, prendre autant de soins qu'autrefois je me donnai de tourmens pour vous séparer. L'inquiète amitié, n'en doutez pas, veillera sur l'amour inconsidéré. Je veux, autant qu'il me sera possible, écarter les dangers dont je vous vois environné, et préparer les beaux jours qui vous sont promis. De toutes les précautions, la première et la plus nécessaire est celle de votre travestissement: je me charge de vous en trouver un commode et convenable; je me charge de tous les apprêts de votre départ. Le mien, dont l'heure étoit fixée, sera remis à demain à cause de vous. Quittez-moi, mon ami, dites à Desprez qu'il monte me parler; attendez-moi dans votre chambre au milieu de la nuit prochaine.»

Elle s'y rendit en effet, et pour cette fois elle entra par la porte. D'abord elle me fit ôter mon habit, et d'un petit paquet mystérieusement ouvert elle tira une grande robe noire dont je me vis aussitôt affublé. Unebatistementeuse, avec art disposée, parut recéler le trésor d'un sein pudique et naissant. Sur mon modeste front, déjà couvert d'un bandeau blanc, vint retomber encore un voile clair et léger, à travers lequel mon timide regard alloit cherchant celui de l'officieuse amie qui me déguisoit. Comme je la vis rougir et se troubler! qu'avec peine et plaisir je l'entendis étouffer un soupir douloureux et tendre! que de fois ses yeux mouillés de larmes se baissèrent pour éviter la rencontre des miens! que de fois sa main tremblante s'arrêta sur quelque partie de mon ajustement, qui jamais n'alloit assez bien! et moi, pour qui cette main si jolie n'étoit pas encore assez lente; moi qui, doucement penché sur mon intéressante amie, jouissois en silence de son émotion délicieuse à mon cœur, comme je me sentis pressé du vif désir d'éteindre mon ardeur et ses regrets dans un dernier embrassement! O ma Sophie! dans aucun moment de ma vie ton souvenir ne fut plus nécessaire à ma vertu chancelante, et même je dois, pour m'en punir, l'avouer franchement, si j'avois été bien intimement persuadé que Mmede B…, non moins foible que moi… Enfin, je n'essayai pas de m'en convaincre, et tu dois, ma charmante femme, me savoir quelque gré de n'avoir pas mis à cette rude épreuve le courage de la marquise et la fidélité de ton époux.

Mmede B…, quand elle vit qu'il ne manquoit plus rien à mon déguisement, ne put retenir quelques larmes, et d'une voix foible me dit: «Adieu, partez, rentrez en France, volez à Paris; dans deux heures je vous suis, deux heures après vous j'entre dans la capitale… Faublas, nous allons arriver pour ainsi dire ensemble, la même ville va nous renfermer, et cependant nous ne nous verrons plus! Ah! du moins, je veillerai sur vous, je préviendrai le péril, ou je l'écarterai; ma tendresse inquiète… Vous verrez, vous verrez si je suis véritablement votre amie. Chevalier, descendez rue de Grenelle-Saint-Honoré à l'hôtel del'Empereur; vous n'y resterez qu'un moment; il y viendra de ma part quelqu'un à qui vous pourrez donner toute votre confiance. Chevalier, écoutez ces avis, conduisez-vous par ces conseils, surtout ne faites pas d'imprudence, je vous en supplie. Vous n'avez plus qu'un moyen de me récompenser de mes soins: c'est de n'en pas détruire l'effet par de folles témérités. Que ne m'est-il permis de vous accompagner sur la route et de partager les dangers qui vous y attendent peut-être! Tenez, mon ami, à tout hasard, prenez vos pistolets. Quant à ce meuble, ajouta-t-elle en me montrant mon épée pendue au chevet de mon lit, ce ne peut jamais être celui d'une religieuse, permettez-moi de me l'approprier.»

J'allai la détacher et la lui présentai: elle la saisit avec transport, la tira promptement, parut prendre plaisir à considérer sa fine trempe; puis, l'ayant remise dans le fourreau et s'étant emparée de ma main qu'elle serra avec une force dont je ne l'aurois pas crue capable: «Grand merci, me dit-elle du ton le plus véhément, je serai digne de ce présent.»

Sans attendre ma réponse, elle me conduisit vers l'escalier, que nous descendîmes en silence; sans bruit nous traversâmes le jardin dont la petite porte s'ouvrit dès que nous parûmes: je vis une chaise de poste qui m'attendoit. Je voulus remercier la marquise, plusieurs baisers me fermèrent la bouche; j'espérois au moins lui rendre ses tendres caresses, mais, plus prompte que l'éclair, elle s'arracha de mes bras, ferma la porte sur elle, et me fit entendre un dernier adieu. Je partis, je partis pour te rejoindre, ma Sophie; mais combien de malheurs, que d'ennemis et de rivales devoient encore retarder le moment de notre réunion!


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