Il étoit à peu près cinq heures du matin: nous entrâmes à la pointe du jour sur les terres de France. Tout homme qui voyage dans un pays où il s'est fait une fâcheuse affaire imagine que quiconque le regarde le reconnoît; il lui semble impossible que son inquiétante aventure, écrite sur son front, ne soit pas lue de chaque passant; d'ailleurs il étoit tout simple qu'une religieuse courant la poste fût curieusement remarquée. Voilà ce que je me dis à moi-même aux environs de Longwy, première place frontière, où je crus m'apercevoir que j'étois observé. Ces belles réflexions m'ayant rassuré, je me livrai aux trompeuses douceurs d'un sommeil, hélas! trop court; à quelques centaines de pas, ma chaise fut environnée; j'ouvris les yeux au bruit que produisirent mes portières brusquement ouvertes. Avant que j'eusse le temps de me reconnoître, on se précipita dans la voiture, on me saisit, on me lia; les archers, trop respectueux ou trop inattentifs, soit qu'ils eussent un reste de considération pour mon sexe ou pour mon habit, soit qu'ils imaginassent ne devoir rien craindre d'une religieuse, qu'apparemment ils ne croyoient point armée, ne me fouillèrent pas; mais la troupe sacrilège osa souiller ma sainteétamine, en l'enveloppant d'un manteau guerrier, et ne craignit pas de cacher mon voile bénit sous une toile grossière et profane. Leur chef s'assit cavalièrement près de moi, le postillon eut ordre d'avancer.
Où me conduisoit-on? Apparemment sourd et muet, le discret satellite qui veilloit sur moi n'étoit pas plus touché de mes questions que de mes plaintes. L'espèce de serviette dont ma tête restoit enveloppée ne me laissoit parvenir qu'une lumière trop foible pour que je pusse rien distinguer. Seulement le bruit d'une cavalcade frappoit mon oreille, et j'en augurois très raisonnablement que, pour plus grande sûreté, des soldats m'escortoient. Une fois même, tandis que la troupe, un instant arrêtée, prenoit vraisemblablement des chevaux frais, j'entendis quelqu'un prononcer distinctement le nom de Derneval et le mien. Où me conduisoit-on?
La maudite voiture alloit toujours, et nous n'arrivions pas. Depuis j'ai calculé que nous avions fait route pendant trente-six heures à peu près: trente-six siècles ne paroîtroient pas plus longs! Que d'affreuses inquiétudes m'agitoient! à quelles réflexions j'étois livré! Je me voyois environné de juges! j'entendois prononcer l'arrêt terrible, j'apercevois le fatal échafaud! quelle situation!… Ce n'étoit pas pour moi seul que je frémissois: non, mon père, je songeois à cette lettre que j'avois laissée pour vous sur ma table, et dans laquelle je vous promettois de revenir bientôt.
Hélas! peut-être votre fils ne devoit plus vous embrasser!
Ce n'étoit pas pour moi seul que je regrettois la vie: non, ma jeune épouse, non, je songeois à tes appas encore naissans, à notre hyménée si court, à nos doux liens sitôt rompus. En supposant que ma déplorable fin n'entraînât pas ta fin prématurée, du moins, j'en étois sûr, tu resterois fidèle à ma mémoire; jamais personne n'auroit à se glorifier d'avoir épousé la veuve de Faublas. O ma Sophie! je m'attendrissois sur le sort d'une enfant de quinze ans, condamnée aux ennuis d'une viduité qui pouvoit durer plus d'un demi-siècle, et réduite à regretter si longtemps les rapides plaisirs de deux nuits.
Enfin nous arrivâmes. On me descendit; on me porta, je ne pouvois deviner où. Je ne pouvois, à travers la toile dont mon visage étoit couvert, et dans les ténèbres de la nuit, examiner les lieux. Au défaut de mes yeux, j'exerçois mes oreilles, j'écoutois avec autant de curiosité que d'inquiétude. J'entendois le fracas des portes, le bruit des verrous, le cri des grilles, la marche prompte de plusieurs personnes accourues de divers côtés. L'endroit où l'on me déposa me parut humide et froid; je fus assis dans un immense fauteuil de bois; assez loin de moi l'on murmuroit quelques mots qu'il m'étoit impossible d'entendre; et mes oreilles étoient seulement frappées de cette espèce de gémissement sourd et prolongé que produit dans un lieu vaste, ordinairement solitaire, le bourdonnement inaccoutumé de plusieurs voix réunies.
Quelqu'un, s'étant approché, se pencha à mon oreille, et, d'un ton fort doux, m'adressa ces paroles en même temps consolantes et terribles: «Grand Dieu! qu'allez-vous devenir? Pourrai-je vous sauver?»
L'instant d'après j'entendis le son d'une cloche funèbre; il me sembla que beaucoup de gens entroient ensemble et m'environnoient. Au tumultueux brouhaha d'une grande assemblée, succéda tout à coup un profond silence qui dura quelque temps. Mon âme s'en émut, mon imagination travailla, je ne sais quel sentiment jusqu'alors inconnu…
Eh bien, soit, je l'avoue, j'eus peur.
Une voix grêle rompit enfin l'effrayant silence et m'ordonna de dire unAve Maria. UnAve Maria! Trois fois je me fis répéter cet étrange commandement, et trois fois ma langue embarrassée refusa d'obéir: je ne pus, dans mon trouble extrême, me rappeler une syllabe de l'oraison demandée. Quelqu'un l'entonna, qui me la fit répéter mot pour mot. Ensuite commença le court interrogatoire dont voici l'exact procès-verbal:
«D'où venez-vous?—Que sais-je? Demandez-le à ceux qui m'ont amené.—Qu'avez-vous fait depuis que vous êtes sorti d'ici?—Ici? Je n'y suis peut-être jamais venu! Où suis-je?—N'avez-vous pas séduit Mllede Pontis?—Mllede Pontis! O Sophie!…—Oui, Sophie de Pontis: vous la connoissez?—J'ai entendu parler d'elle. Si je l'avois connue, je l'aurois adorée et non séduite.—Connoissez-vous le chevalier de Faublas?—Ce nom-là est venu jusqu'à moi.—Derneval, le connoissez-vous?—Non.»
Ce non, répété par plusieurs voix, circula dans l'assemblée. «Ne vous appelez-vous pas Dorothée?—Non.»
Celui-ci fit encore plus d'effet que l'autre. La voix qui m'interrogeoit reprit: «Qu'on lui ôte cette serviette, et qu'on lève son voile.»
L'ordre aussitôt s'exécute, et quel spectacle vient m'étonner! Devant un autel, sur un banc circulaire qui m'enveloppe en son vaste contour, sont rangées à la file plus de cinquante… Mes yeux ne me trompent-ils pas? Non, ce n'est pas un rêve de mon imagination égarée. Plus je regarde, et plus je vois que cinquante religieuses sont là qui m'examinent; je les entends même s'écrier en chœur: «Ce n'est pas elle!»
«Ce n'est pas elle!» répéta celle qui paroissoit présider l'assemblée. «L'affaire est embarrassante, continua-t-elle après un moment de réflexion; il faut en écrire dès ce soir à nos supérieures. Demain nous recevrons leur réponse; en attendant, qu'on la mette au cachot, et que l'une de nos sœurs veille auprès d'elle.»
Quatre jeunes professes me saisirent et m'emportèrent. Je n'avois garde de résister: j'étois lié d'abord, et puis je trouvois la voiture assez douce. D'ailleurs toutes ces femmes me suivoient; moi, je prenois plaisir à les regarder. Dans le grand nombre de ces visages féminins, j'en voyois de très respectables par leur forme, et de très précieux par leur antiquité. Il s'en trouvoit de toutes les couleurs, blanc, gris, jaune, vert plus ou moins foncé; celui-ci étoit commun, celui-là singulier, cet autre ridicule; mais aussi du coin de l'œil j'en lorgnois de si nouveaux, de si jolis! cette vue achevoit d'éloigner les idées funestes qui tout à l'heure portoient l'épouvante au fond de mon âme, et, quoique ma situation fût encore inquiétante, ma foi! je n'y songeois plus. Que voulez-vous? je suis ainsi fait. Dans aucune circonstance de ma vie, quelque embarrassante que vous l'imaginiez, je n'ai pu voir de près plusieurs femmes ensemble sans avoir de longues distractions.
Cependant on me promenoit, à la clarté des flambeaux, dans un long souterrain, au bout duquel je vis une chapelle. Tout auprès on ouvrit une chambre qui n'avoit d'un cachot que le nom. C'étoit une espèce de cellule où se trouvoit un lit, sur lequel on me posa. Une lampe fut allumée, on fit donner une chaise à la sœur Ursule, à qui les vénérables, en s'en allant, recommandèrent de prier religieusement près de moi jusqu'au lendemain matin.
O mon étoile! grâces te soient rendues! De tous les jolis visages que j'avois distingués, celui d'Ursule étoit le plus charmant. Quel teint! quel éclat! quelle fraîcheur! que de douceur dans son regard timide! que d'innocence sur son front ingénu! A moins qu'on n'y rencontre ma Sophie, on ne voit pas de ces figures-là dans le monde; et du jour que, dans les bras de son heureux amant, Mllede Pontis devint la plus belle des femmes, Ursule dut être proclamée la plus jolie des filles.
Quoique prisonnier, je n'eus plus d'autre inquiétude que celle dont il falloit ressentir le vif attrait près de cette beauté si touchante. Quoique très fatigué, je n'éprouvai plus le besoin du sommeil; et puis il s'agissoit bien de dormir! Allons, Faublas, galant compagnon de Rosambert, docile élève de Mmede B…, c'est ici qu'il te faut montrer digne de tes maîtres. Le triomphe peut te paroître difficile, mais enfin la carrière est ouverte, et vois comme il est digne de toi le prix que le hasard propose en ce moment à l'éloquence: une fille charmante et la liberté! Si jamais séduction fut excusable, assurément voici le cas.
Prélat curieux qui, seul au coin du feu, parcourez dévotement ce méchant livre, si vous êtes aussi étourdi que son jeune auteur, composez de quoi remplir les six pages suivantes; mais prenez garde à la censure, elle ne permet pas de tout imprimer.
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Je venois de lier ensemble les deux jolis pieds d'Ursule; je venois de charger ses mains des liens dont elle avoit débarrassé les miennes; je préparois à regret le mouchoir qui devoit lui couvrir la bouche. «Un moment, dit-elle, un moment encore. Je veux vous répéter vos dernières instructions, qu'il faut bien retenir. Guidé par la foible lueur de cette bougie, vous entrerez dans le souterrain que nous venons de parcourir ensemble. A quelques pas d'ici, comme je vous l'ai fait voir, vous détournerez à gauche; bientôt vous arriverez à cette trappe que nous avons eu tant de peine à lever; tout près de là, sous le hangar de la petite cour, vous prendrez l'échelle du jardinier; enfin, avec cette clef-ci vous ouvrirez la grille du jardin que vous connoissez, et veuille le Ciel vous préserver de tout accident! Ah! j'oubliois encore une précaution nécessaire; je l'oubliois, parce qu'elle ne regarde que moi. Pour qu'il paroisse moins douteux qu'on a employé la force afin de vous arracher d'ici, ayez soin, en sortant, de jeter à l'entrée du cachot l'un des deux pistolets que la maréchaussée vous a si heureusement laissés. Partez, mon ange, sauvez-vous, il est déjà tard. Adieu, divin jeune homme; l'abeille n'a pas de miel plus doux que tes paroles, le feu de ton regard brûle mon cœur, mon âme repose dans la tienne. Couvre-moi le visage, et hâte-toi de sortir d'ici.»
J'eus quelque peine à ne pas lui désobéir; il fallut bien m'y décider pourtant. Je cachai sa belle bouche sous un mouchoir, que j'arrangeai de manière à faire croire qu'on avoit ainsi enveloppé le visage de la pauvre nonne pour que ses cris ne fussent pas entendus. Ensuite, au lieu de perdre le temps en remerciemens inutiles, je quittai ma libératrice, à peu près tranquille sur son sort, quoi qu'il pût arriver, mais encore fort inquiet pour mon propre compte. Jugez quelle fut ma joie lorsque, après avoir heureusement parcouru le souterrain, franchi la trappe, traversé la petite cour, ouvert la grille, je me vis dans un jardin que je reconnus, et que, sans doute, le lecteur reconnoît aussi.
Cette partie du mur où je place l'échelle que je porte est celle que Derneval et moi nous avons si souvent escaladée ensemble; derrière est la rue ***; c'est par là que je compte m'en aller. Voici le pavillon; voici l'allée couverte: votre cœur n'est-il pas ému? Le mien palpite, et mes yeux se remplissent de larmes. Je la revois, cette promenade chérie où soupiroit ma jolie cousine. Quels sentimens j'éprouve! un trouble religieux, un saint respect mêlé d'attendrissement! Ces lieux sont pleins de sa présence et des monumens de nos amours. Elle rêvoit ici le jour que je lui chantois ma romance; ce fut là qu'elle se trouva mal; ce fut là-bas que je la portai. Sur ce banc que je touche, elle venoit s'asseoir dans les heures de récréation, pour que nous pussions nous voir à travers la jalousie de mon pavillon. Voici la place où je la joignois presque tous les soirs; ici, dans un mutuel épanchement, nous confondions souvent nos soupirs et nos pleurs… Plus loin… Oui, le voilà, c'est lui!… Je l'ai salué d'un cri de reconnoissance et de joie; ne le voyez-vous pas, lemarronnier propice, cet arbre consacré par ses derniers combats et par mon triomphe? Vite je vais baiser ses rameaux tutélaires; je vais, sur son tronc protecteur, graver mon chiffre et celui de ma femme… De ma femme! ah! nous étions amans, et nous vivions réunis! nous sommes époux, et nous languissons séparés! séparés!… Je vole vers elle… Grand Dieu! le jour va bientôt paroître, et, si l'on me découvre ici, je suis perdu.
Je courus à mon échelle, sur laquelle je ne montai que difficilement, à cause de la longue robe dont Ursule avoit voulu que je restasse affublé. Déjà cependant je touchois au chaperon du mur, lorsqu'en me penchant du côté de la rue je vis une escouade de guet qui s'y promenoit. Je redescendis précipitamment, fort embarrassé de savoir par où je sortirois. Il ne falloit pas songer à me sauver chez M. Fremont, où j'étois trop connu, et je ne savois par qui étoit habitée la maison que je voyois à côté de la sienne; mais, quel qu'en fût le propriétaire, aucun séjour ne pouvoit être plus dangereux pour moi que celui du couvent: je me déterminai donc à planter mon échelle le long du mur mitoyen.
Pour faire avec moins de difficulté ma périlleuse incursion, je songe à quitter l'ample vêtement qui gêne tous mes mouvemens; mais un léger bruit se fait entendre et m'effraye; au lieu de perdre du temps à me déshabiller, je grimpe le plus vite qu'il m'est possible, et, me mettant promptement à califourchon sur le chaperon, j'enlève l'échelle, que je veux planter de l'autre côté. A l'instant où je la tiens en l'air, je crois apercevoir quelqu'un près de la grille du jardin que je quitte. Mon effroi s'augmente, ma main tremble, l'échelle m'échappe et tombe; me voilà, dans un équipage très incommode, à cheval sur un mur. Heureusement, un saut de dix pieds n'est pas fait pour m'épouvanter; le temps presse, il n'y a pas à délibérer, je me précipite.
Au bruit de la double chute de mon échelle et de mon individu, une jeune fille, en joli caraco, est sortie de derrière une charmille où elle se tenoit cachée. D'abord elle venoit droit à moi; soudain elle s'arrête, comme si elle étoit aussi épouvantée que surprise, et elle se couvre le visage de ses deux mains avant que je sois assez près d'elle pour distinguer ses traits. Moi, je la joins, je la rassure, et, tout en implorant son secours, je baise, l'une après l'autre, les deux petites mains que je voudrois écarter pour voir la figure apparemment jolie qu'elles me cachent.
«Une religieuse! dit alors une voix: c'est lui qui se déguise ainsi! Ah! faquin, je vous apprendrai à venir en conter à ma maîtresse.»
Comme je me retourne pour regarder d'où part la voix menaçante, je sens mes épaules rudement compromises. Sans respect pour ma robe, on me régaloit de coups de bâton. Il est vrai que j'en reçus plusieurs avant d'avoir eu le temps de tirer mon pistolet de ma poche; mais vous allez décider si mon honneur, involontairement outragé, fut suffisamment vengé par la réparation à laquelle je forçai mes brusques agresseurs.
Ils étoient trois. Chacun d'eux suspendit ses coups, dès qu'après avoir reculé quelques pas j'eus montré le redoutable instrument dont je venois de m'armer. Celui de mes adversaires que je regardai le premier avoit à peine quatorze ou quinze ans. Je le reconnus pour un de ces petits enfans de jolie figure, un de ces jockeys élégans, qui, majestueusement courbés sur le faîte menaçant d'un cabriolet colossal, font de gentilles grimaces aux passans que leur maître éclabousse, ou d'une voix douce et futée crientgareà ceux qu'il écrase. Je ne donnai qu'un coup d'œil au second: c'étoit un de ces grands coquins insolens et lâches que le luxe enlève à l'agriculture, que nous autres gens comme il faut payons pour jouer aux cartes, ou pour dormir sur des chaises renversées près des fournaises de nos antichambres; pour jurer, boire et se moquer de nous dans nos offices; pour manger au cabaret l'argent demonsieur; pour caresser dans les mansardes les femmes de chambre demadame. Le troisième s'attira toute mon attention; sa mise étoit en même temps simple et recherchée, indécente et jolie; il avoit dans son maintien quelque noblesse et beaucoup de grâce; son air conservoit quelque chose d'imposant jusque dans sa frayeur. Je jugeai qu'il étoit le maître des deux autres. «Monsieur, si vous osez faire un pas, si vous vous permettez seulement un signe, si vos gens tentent la moindre résistance, je vous tue. Faites-moi la grâce de me répondre. Êtes-vous gentilhomme?—Oui, Monsieur.—Votre nom?—Le vicomte de Valbrun.—Monsieur le vicomte, je ne vous dirai point comment on m'appelle; vous saurez seulement que je vous vaux bien. Cette aventure, dont le commencement m'a été si désagréable, finira-t-elle heureusement pour vous? Il est vraisemblable que ce n'est pas à moi que vous en vouliez; mais enfin c'est moi que vous avez indignement outragé: Monsieur, vous ne l'ignorez pas sans doute, l'honneur offensé veut du sang. Malheureusement l'heure me presse, et je n'ai qu'un pistolet; cependant nous pourrons, si bon vous semble, vider notre différend sans sortir d'ici. D'abord, je vous prie de vouloir bien renvoyer votre domestique et votre jockey.»
M. de Valbrun fit un signe, et les deux valets s'éloignèrent. Soudain je fus au maître, et, lui présentant un de mes poings fermé: «Il y a là dedans, Monsieur, quelques pièces de monnoie:pairounon. Si vous devinez, je vous remets le pistolet, vous tirerez à bout portant. Si vous ne devinez pas, Vicomte, je vous déclare que vous êtes mort.—«Pair», dit-il. J'ouvris la main, il avoit rencontré juste… Adieu, mon père! ô ma Sophie! adieu, pour jamais!… M. de Valbrun, en prenant le pistolet que je lui présentois, s'écria: «Non, Monsieur, non; vous reverrez votre père et Sophie.» Il tira son coup en l'air, et, tombant à mes genoux: «Étonnant jeune homme, continua-t-il, qui donc êtes-vous? Que de noblesse et d'intrépidité! Je serois trop inexcusable si j'avois pu vous outrager volontairement. Songez que ce fut le hasard qui me rendit coupable, et daignez m'accorder mon pardon.» Je m'efforçois de le relever. «Monsieur, reprit-il, je ne quitterai point cette posture que vous ne m'ayez pleinement rassuré sur vos dispositions.—Vicomte, vous me demandez grâce quand vous m'avez laissé la vie! Croyez que je ne conserve aucun ressentiment et que je serai charmé d'obtenir votre amitié.—A qui ai-je le bonheur de parler?—Je ne puis vous le dire; je me ferai connoître dans un temps plus heureux, souffrez que je me retire.—Comment! avec cette robe de religieuse? Entrez chez moi, je vous ferai donner un habit; ce sera l'affaire d'un moment.»
En effet, il étoit impossible que je sortisse dans l'équipage où je me trouvois, j'acceptai les offres du vicomte.