Chapter 5

Cependant la jeune fille qui avoit causé tout le désordre étoit demeurée à quelque distance et ne disoit pas un mot. M. de Valbrun l'appela; elle vint en se cachant toujours le visage avec ses mains. «Quelle pudeur! lui dit le vicomte, comme cela est intéressant! Vous concevez, ma mie, que je ne suis pas la dupe de cet air-là! Je voulois bien, comme cela se pratique dans une petite maison, vous céder quelquefois à d'honnêtes gens qui sont mes amis; mais nous étions convenus que vous ne vous donneriez jamais sans mon ordre, et vous sentez que votre maître ne se soucie point d'être le rival de votre coiffeur. Puisque c'est ce beau monsieur qui vous plaît, eh bien, que ce soit lui qui vous paye. Dès ce soir nous nous séparerons, Mademoiselle Justine…»

[Illustration]APPARITION DE JUSTINE

APPARITION DE JUSTINE

A ce nom qui sonnoit si doucement à mon oreille, j'interrompis M. de Valbrun: «Elle s'appelle Justine? Il seroit bien singulier… Monsieur le vicomte, me permettez-vous d'éclaircir un doute?» Il m'assura que je lui ferois plaisir. Je m'approchai de la jeune fille, j'écartai ses mains trop discrètes; et, comme il faisoit assez clair pour qu'on pût bien distinguer les visages, je reconnus cette jolie petite figure chiffonnée, dont le piquant souvenir m'avoit quelquefois donné du souci.

Faublas.

Quoi! vraiment! c'est toi, ma petite?

Justine.

Oui, Monsieur de Faublas, c'est moi.

Le Vicomte de Valbrun.

Monsieur de Faublas!… Il est joli, noble, vaillant et généreux. Il croyoit toucher à son heure suprême et nommoit Sophie! Cent fois j'aurois dû le reconnoître. (Il vint à moi et me prit la main.) Brave et gentil chevalier, vous justifiez de toutes les manières votre réputation brillante: je ne suis point étonné qu'une charmante femme se soit fait un grand nom pour vous. Mais, dites-moi, comment êtes-vous ici? comment, après l'éclat du plus fâcheux duel, osez-vous paroître dans la capitale? Il faut qu'un grand intérêt vous y entraîne… Monsieur le chevalier, donnez-moi votre confiance, et regardez le vicomte de Valbrun comme le plus dévoué de vos amis. D'abord, où allez-vous?

Faublas.

A l'hôtel del'Empereur, rue de Grenelle.

Le Vicomte.

Un hôtel garni! et dans le quartier de Paris le plus habité! gardez-vous-en bien. Dans celui-ci d'ailleurs, vous êtes connu: vous oseriez vous y montrer pendant le jour? Eh! vous n'y feriez point vingt pas sans être arrêté.

Le vicomte avoit raison peut-être; mais je ne sentois que le vif désir de hâter le moment qui me rapprocheroit de Sophie. J'insistai donc. «Eh bien, soit, me dit-il, mais au moins souffrez que j'aille à la découverte pendant que vous allez mettre un habit. Justine, conduisez monsieur dans le cabinet de toilette, ouvrez-lui ma garde-robe, ayez soin qu'il ne manque de rien.»

Dès que le vicomte fut sorti, je demandai à Justine quel étoit précisément son emploi dans le lieu où je la rencontrois. «C'est ici, me dit-elle en bégayant, la petite maison de M. de Valbrun.—J'entends! tu es, dans ce temple de la volupté, l'idole qu'on encense! Mademoiselle, vous êtes assez jolie pour cela.—Monsieur de Faublas, vous me faites des complimens.—Comment ta fortune a-t-elle si fort changé en si peu de temps?—Ah! l'aventure de madame la marquise m'a fait une espèce de réputation, c'étoit à qui m'auroit, il y a trois semaines. De tous les prétendans, M. de Valbrun m'a paru le plus aimable…—Le plus aimable! et déjà tu lui fais de mauvais tours!—Moi! point du tout, je vous assure; c'est qu'il est très jaloux, monsieur le vicomte!—Mais ce coiffeur?—Fi donc! l'horreur! est-il seulement croyable que je m'occupe d'un être comme celui-là!—Comment donc! Justine, de la fierté!… Mais que diable allois-tu faire de si bonne heure dans ce jardin?—Prendre l'air, uniquement prendre l'air. Au reste, si monsieur le vicomte se fâche, tant pis pour lui, je ne suis pas embarrassée de trouver des places…—Oui, des places, dans des petites maisons?—Dame, je veux faire une fin. Voudriez-vous que je restasse servante toute ma vie? J'aime bien mieux être la maîtresse de quelque seigneur qui me fera un sort honnête, et…—Voilà ce qui s'appelle solidement penser, Justine. Avec vos beaux calculs pourtant, vous trahissez lâchement nos amours, perfide… Tu m'oubliois totalement, petite ingrate.—Oh! non, répondit-elle d'un ton caressant, je suis charmée de votre retour et de cette rencontre. Monsieur de Faublas, vous serez bien sûr d'être aimé chaque fois que vous voudrez plaire, et ce ne sera point avec vous qu'on se montrera jamais intéressée.—Voilà, mon enfant, un discours bien tendre et un procédé bien noble; il me reste pourtant quelque doute. Tiens, ce La Jeunesse…—N'en parlons point.—Si fait, parlons-en, et ne mens pas. Mon enfant, il devoit se marier avec toi. As-tu inhumainement sacrifié ton prétendu?—Sûrement, dit-elle en riant; je n'épouse plus que des gens de qualité, moi!»

J'allois répondre quand M. de Valbrun rentra. «Ne vous avisez pas de sortir, me dit-il, la rue est certainement gardée. J'ai vu plusieurs escouades de guet se promener dans le quartier; j'ai vu rôder dans les environs beaucoup de gens de fort mauvaise mine. Passez la journée ici, je vais aller rassembler quelques amis; au milieu de la nuit prochaine, je reviendrai vous chercher en bonne compagnie, et, si vous voulez me rendre un véritable service, vous accepterez dans mon hôtel un asile qui ne sera pas violé. Vous, Justine, faites en mon absence les honneurs de ma petite maison; je vous ordonne de traiter monsieur comme vous me traiteriez moi-même, et je vous pardonne, à sa considération, vos promenades du matin. Justine, je laisse, pour faire le service, mon jockey et La Jeunesse.—Ah! ah! Monsieur le vicomte, ce grand coquin dont vous étiez accompagné au jardin, c'est La Jeunesse?—Le connoissez-vous?—Oui, si c'est celui qui appartenoit au marquis de B… Parle donc, Justine, n'est-ce pas le même?—Oui,… Monsieur de Faublas… Un bon sujet… Un excellent domestique…—C'est toi qui l'as donné à monsieur le vicomte?—Oui, Monsieur de Faublas.—Bien, mon enfant, très bien. Tu lui as fait là un véritable cadeau.»

Le vicomte, en me disant adieu, me prévint qu'avant de sortir il alloit soigneusement faire barricader toutes les portes, et me recommanda de n'ouvrir à qui que ce fût.

Dès que nous fûmes seuls, Justine me demanda timidement par quelle espèce d'amusement je comptois remplir ma matinée. «Mon enfant, je déjeunerois volontiers si je n'avois pas une grande envie de dormir. Fais-moi donner un bon lit, et seulement aie soin qu'en me réveillant je trouve à dîner.» Elle pâlit, soupira, pleura presque, et me dit d'un ton dolent: «Vous êtes donc fâché contre moi?—Non, ma petite, je ne suis pas fâché; mais j'ai grand besoin de repos.» Elle soupira plus fort, me prit par la main, et me conduisit dans une chambre à coucher, commode, recherchée, galante plus que le galant boudoir de Mmede B… Et moi aussi, je soupirai dans ce moment, mais ce fut de réminiscence. Justine, restée là, paroissoit réfléchir et m'examinoit attentivement. Je la priai de se retirer; elle se le fit répéter deux fois, et m'obéit enfin en me lançant un regard qui disoit plus que bien des reproches.

Il n'y avoit pas longtemps que j'étois couché, quand on m'apporta une tasse de chocolat. Sensible à cette attention de la maîtresse du logis, je me proposois de lui faire mes remerciemens, quand je la vis entrer, seulement vêtue d'une gaze légère. Déjà voluptueuse comme une grande dame, non moins délicate dans ses plaisirs raffinés, la petite créature faisoit fermer les volets de manière que le plus foible jour ne pût pénétrer. Les rideaux de taffetas jaune furent tirés, on plaça les bougies devant les glaces, l'encens brûla dans la cassolette. Tout cela se faisoit sans qu'on daignât répondre un mot à mes fréquentes questions; mais, dès que le jockey se fut retiré, Justine me dit que son premier devoir étoit d'obéir à monsieur le vicomte, et sa plus douce envie de faire la paix avec monsieur le chevalier. A ces mots, plus prompte que l'éclair, elle s'élança près de moi; plus caressante que le zéphire, en moins d'une seconde, elle me fit oublier le coiffeur et La Jeunesse, et… Ne crains rien, ma charmante femme; près d'un aussi méprisable nom je ne placerai pas ton nom révéré.

Lecteur, je vous entends murmurer, je crois; je vous entends détailler la foule des motifs que j'avois de résister; mais des moyens, vous n'en parlez pas. A vos cent mille raisons je n'en oppose qu'une, moi: l'entreprenante Justine me tenoit dans son lit. S'il est vrai que vous ne sachiez pas succomber à des tentations aussi prochaines, aussi pressantes, dites-moi donc comment vous faites.

Peut-être, comme je fis, hélas! vous laissez échapper l'occasion, après avoir multiplié d'inutiles efforts pour la saisir. Quelle injure je fis à tes appas, qui le méritoient moins que jamais, jolie petite Justine! et assurément ce ne fut pas ta faute. Tu te montras complaisante, patiente, empressée, autant que tu me trouvas foible, languissant et malheureux. Pour se voir réduit à cet excès d'abattement qui faisoit alors ma honte et le désespoir de Justine, il faudroit avoir comme moi couru la poste pendant trente-six heures, cahoté dans une méchante voiture, tourmenté de mille inquiétudes, nourri seulement de bouillon; il faudroit surtout avoir soutenu, durant toute la nuit suivante, un entretien très vif avec une nonne charmante,… et très bavarde, bavarde comme on l'est au cloître en pareil cas!

«Ah! dit enfin la pauvre enfant d'un ton qui marquoit sa confusion et sa surprise, ah! Monsieur de Faublas, que je vous trouve changé!» Il me parut que, si cette exclamation échappée à la tendre véracité de Justine renfermoit l'amère critique du présent, elle offroit aussi, dans son double sens, l'obligeant éloge du passé; mais, comme je me sentois aussi plus capable de mériter le compliment que de me justifier du reproche, je pris le sage parti de m'endormir sans observations préparatoires.

Justine me laissa tranquillement reposer, bien convaincue apparemment que, si elle prenoit la peine de me réveiller, ce seroit très gratuitement pour elle. Cependant elle demeura constamment près de moi, puisqu'en me réveillant je la sentis à mes côtés: je ne la vis pas, car les bougies étoient éteintes; il y avoit vraisemblablement longtemps que je dormois. Il me sembla qu'il étoit temps de dîner, je sentois le vif aiguillon d'une faim gloutonne; mon premier mot exprima mon premier désir, je priai Justine de me faire apporter à manger. Elle se préparoit à me quitter, quand je me surpris quelque velléité de réparer mes torts envers elle; je crus même qu'il falloit commencer par là, et je lui fis part de cette seconde réflexion, qui me parut lui être plus agréable que la première. Elle accueillit ma proposition avec une pétulance qui ne lui étoit pas ordinaire, ce qui me fit présumer que sans doute elle imaginoit qu'il n'y avoit pas de temps à perdre. Quelque diligence qu'elle fît pourtant, elle ne se pressa pas encore assez; il étoit décidé qu'après avoir essentiellement manqué à tout le beau sexe desPetites Maisons, dans la personne d'une des plus gentilles créatures qui jamais s'y fût trouvée, je me verrois contraint de quitter ma désolée compagne avant d'avoir pu rétablir sa réputation et la mienne, à la fois compromises. Au moment où cette fille si attentive, si digne de récompense, alloit peut-être recevoir le prix de ses soins généreux, il se fit à la porte de la rue un grand bruit qui m'effraya: on frappoit à coups redoublés. La Jeunesse accourut, qui, d'une voix altérée, nous dit qu'on demandoit à entrer au nom du roi.

«Va, ma petite Justine, cours, ne souffre pas qu'on ouvre tout de suite, donne-moi le temps de me sauver.—Vous sauver! où?—Je n'en sais rien, mais qu'on n'ouvre pas.—Tenez, dans le jardin. Je vais vous faire porter une échelle, escaladez le mur à droite; et, si notre voisine ladévote, MmeDesglins, est tentée de vous recevoir aussi bien que moi, efforcez-vous de la récompenser mieux.—Justine, écoute donc.—Eh bien?—Tâche de faire passer de mes nouvelles à Mmede B… J'ignore ce que je vais devenir, mais c'est égal; mande-lui toujours que je suis à Paris, que tu m'as vu.»

Pendant ce court dialogue, on vient de m'apporter de la lumière, je me suis promptement emparé de la pièce la plus essentielle de l'habillement masculin, pièce dont l'exacte bienséance m'ordonne de vous laisser deviner le nom, et que j'appellerai, si vous voulez bien le permettre,le vêtement nécessaire. Comme je me prépare à m'en couvrir, j'entends le fracas redoubler; il me semble qu'on enfonce les portes.

Je n'ai plus le temps de mettre les habits que Justine m'a fait préparer, je ne prends que l'épée de M. Valbrun; en une seconde, ma main droite est armée du glaive protecteur, et ma main gauche, au lieu d'un bouclier, porte le vêtement nécessaire. Je m'élance sur l'escalier, je me précipite dans la cour, je vole au bout du jardin.

La Jeunesse me suit avec une échelle; il la plante, je monte. A la vue de plusieurs hommes qui viennent d'entrer, avec des flambeaux, dans la cour du vicomte, je sens que je n'ai pas un instant à perdre; et, sans m'amuser à considérer le terrain, que d'ailleurs je ne pourrois reconnoître parce que la nuit est noire, je me jette hardiment de l'autre côté du mur. O ma Sophie, en serai-je quitte pour la petite contusion que je viens de me faire à la jambe?

Il est vrai que je marche sur un sable fin; mais j'estime qu'il est au moins dix heures du soir; je suis environné d'épaisses ténèbres, dans un jardin que je ne connois pas; la seule chemise dont je me trouve couvert ne me garantit pas du vent de bise qui souffle avec violence; je suis tourmenté de mille inquiétudes et je meurs de froid.

Cependant pourquoi perdre courage? A Paris comme ailleurs il n'y a pas de si mauvais pas dont un malotru ne se tire avec de l'argent; à plus forte raison un enfant de famille, quand il a sa bourse pleine d'or et l'épée à la main. Va donc, Faublas, va donc examiner un peu la maison que tu entrevois à quelques pas de ce bassin, dans lequel tu as été bien près de tomber.

J'avance à pas comptés, sans bruit j'arrive, et doucement je tâtonne. Comment donc se fait-il qu'on m'ait entendu? Je ne le conçois pas; mais enfin la porte m'est ouverte, et, comme je ne vois plus de lumière, j'entre avec confiance.

«C'est vous, Monsieur le chevalier?» me dit-on alors tout bas. Aussitôt je déguise ma voix en l'adoucissant beaucoup, et, d'un ton aussi mystérieux que le sien, je réponds: «Oui, c'est moi.» Elle avance au hasard sa main, qui rencontre la garde de mon épée. «Vous avez l'épée à la main?—Oui.—Est-ce qu'on vous poursuit?—Oui.—Est-ce qu'on vous a vu passer par la brèche?—Oui.—Ne le dites pas à ma maîtresse, elle auroit peur.—Où est-elle?—Qui? ma maîtresse?—Oui.—Vous le savez bien; dans son lit. Vous pourrez passer toute la nuit ensemble, monsieur est allé à Versailles accoucher une grande dame; il ne reviendra que demain.—Bon. Mène-moi chez ta maîtresse.—Ne savez-vous pas les êtres?—Oui; mais j'ai eu peur, ma tête n'y est plus; conduis-moi… Là, bien, par la main.»

A peine avons-nous fait quatre pas que la femme de chambre, en ouvrant une seconde porte, dit: «Madame, c'est lui.»

La dame du logis m'adresse la parole: «Tu viens bien tard ce soir, mon cher Flourvac.—Impossible plus tôt.—Ils t'ont retenu?—Oui.—Eh bien! où donc es-tu?—Je viens.—Qui t'arrête?—Je me déshabille.»

Vous savez que je n'avois pas besoin de me déshabiller, vous à qui j'ai conté que ma main gauche portoit mon unique vêtement; mais convenez que je ne devois marcher qu'avec beaucoup de précaution et de lenteur dans une chambre pour moi nouvelle où, très heureusement, il n'y avoit plus ni feu ni lumière. Enfin, parvenu jusqu'au pied du lit, je dépose doucement par terre le vêtement nécessaire et mon épée; puis, soulevant une molle couverture dont l'édredon propice va me réchauffer, je tombe dans les bras d'une inconnue, qui commence par me donner le baiser le plus tendre.

«Oh! que tu as froid! me dit-elle.—Il gèle si fort!—Mon cher chevalier!—Ma douce amie!—La rigueur de la saison ne t'empêchera pas de venir?—Sûrement non.—Toutes les fois que M. Desglins découchera?—Oui.—Bathilde, pour t'avertir, fera toujours comme aujourd'hui.—Bien.—N'est-ce pas ingénieusement imaginé, ce petit lampion allumé sur sa fenêtre?—Oui.—Et ce pan de mur que j'ai fait abattre?—Oui, j'ai passé par la brèche.—Et tu y passeras plus d'une fois, car nos voisins lesMagnétiseursne la feront pas réparer de l'hiver.—Sans doute.—N'es-tu pas content d'être venu loger chez eux?—Très content.—Tu sais, mon cher Flourvac, que mon mari est allé…—A Versailles, oui.—Nous pouvons passer ensemble la nuit entière.—Tant mieux.—J'étois sûre qu'il en seroit bien aise, mon chevalier.—O mon amie!—Tu m'aimes toujours, Flourvac?—Tendrement.—Je t'avouerai pourtant que j'ai eu du chagrin cette après-dînée, mon ange.—Pourquoi?—Tu n'es pas venu me joindre au sermon.—Impossible.—Mais ce matin j'étois bien contente; et toi?—Ravi.—La messe ne t'a pas paru longue?—Oh! non.—Que j'avois de plaisir à te regarder!—Et moi!—Que tu as bien fait de mettre ta chaise à côté de la mienne!—N'est-il pas vrai?—Mais tu as mal fait de me parler.—La raison?—Toutes ces dames qui me connoissent et qui m'estiment, qu'auront-elles dit de me voir causer dans l'église avec un jeune officier?—Je conçois.—Tiens, mon cœur, ne viens plus me trouver à l'église.—Parce que?—Parce que, dans le fond, cela n'est pas bien. Oh! vraiment, ma conscience n'est pas tranquille.—Bon!—Faire l'amour jusque dans la maison du Seigneur!—Il est vrai que…—Préférer la créature au Créateur!—Vraiment!…—Et un militaire encore!—Comment?—Si du moins c'étoit un abbé!—Mais…—A propos d'abbé, mon ange, as-tu fait ma commission?—Laquelle?—Tu l'as oubliée?—Laquelle?—Tu sais que le maigre m'incommode.—Eh bien?—Quoi! Flourvac, vous ne vous souvenez pas que je vous avois prié d'aller consulter…—Eh! oui, un médecin.—Point du tout, un prêtre.—Oui, oui, je me rappelle…—Un prêtre, pour lui demander la permission…—Il te l'accorde.—A moi?—A qui donc?—Vous m'avez nommée, moi?—Non, une parente.—Ah! bon… Ainsi, mon cœur, je puis donc faire gras le vendredi et le samedi?—Oui.—Ah! que je suis aise! ah! que je te remercie!»

Le baiser qu'alors la dévote me donna me parut le plus vif de tous. J'en avois reçu beaucoup d'autres, pendant qu'occupé du soin de soutenir une conversation difficile, je m'étois efforcé de ne répondre que par de courts monosyllabes aux questions que multiplioit l'inconnue trompée. Cependant ses appas, quoique toujours défendus par une toile modeste, agissoient sur moi plus efficacement que l'édredon le plus chaud; et, mon sang s'étant ranimé, je me retrouvois ces dispositions heureuses dont, quelques minutes auparavant, Justine eût profité, si des gens ennemis de son bonheur n'étoient venus méchamment nous interrompre. Aussitôt j'essayai de prouver ma reconnoissance à l'hospitalière beauté qui me faisoit si complètement les honneurs de chez elle. Mais qui de vous, à ma place, s'y seroit attendu, Messieurs? on m'opposa la plus sérieuse résistance.

«Finissez, me disoit-on, finissez, Flourvac,… vous savez nos conventions… Ce n'est pas ainsi… Non,… non,… je ne le souffrirai point,… je ne le veux pas.»

Très surpris de l'étrange caprice de cette femme inconcevable qui, dans l'hiver et par un temps affreux, fait escalader des murs à son amant pour qu'il vienne paisiblement sommeiller auprès d'elle, je me remets à ses côtés sans dire un mot, et bientôt je vais m'endormir. Bientôt aussi je l'entends qui sanglote; et, toujours à voix basse, je lui demande ce qu'elle a. «Ce que j'ai! répond-elle, ingrat, vous ne m'aimez plus, vous oubliez nos conditions… Près de moi vous restez immobile… Mes embrassemens ne vous paroissent plus désirables, s'ils ne sont, comme ceux des femmes vulgaires, impudiques et criminels.»

Elle me tint plusieurs autres discours dont je ne pouvois pénétrer le sens obscur; mais enfin elle s'expliqua si clairement du geste et de la voix qu'elle m'enseigna ce que peut-être vous serez étonnés d'apprendre. Mes désirs avoient été repoussés d'abord, parce que j'avois malhonnêtement exprimé mes désirs; parce que, d'une main profane, j'avois voulu soulever l'unique voile dont les pudiques attraits de cette beauté toujours modeste devoient rester enveloppés. Il falloit, sans écarter, sans déranger la fine toile artistement ouverte; il falloit, le moins indécemment et le mieux possible, embrasser de toutes les femmes la plus vive et la plus chaste en même temps.

Et vous, que la nature n'a favorisées qu'à demi, vous, qui portez une superbe tête sur un corps très ordinaire, ne vous moquez pas de ma janséniste. Si vous aviez prudemment employé le moyen dont elle usoit, peut-être que vos époux ne vous auroient pas si vite abandonnées, peut-être que vos amans vous seroient demeurés plus longtemps fidèles.

J'avoue pourtant qu'une malheureuse femme ne doit s'aviser de ce moyen-là que lorsqu'il ne lui en reste aucun autre; j'avoue que, pour mon compte, je ne l'aime pas. En vain la dévote, d'une voix entrecoupée, bégayoit entre mes bras ces mots inusités, quoique expressifs: «Divins transports! bonheur des élus! joie du paradis!» je ne partageois que médiocrement cette joie, ce bonheur, ces transports si vantés.

Peu curieux de rechercher encore une demi-félicité, je reprends à côté de MmeDesglins une place que je suis presque fâché d'avoir quittée, et je ne songe plus qu'à l'adroit mensonge qu'il faut que je lui fasse pour que, sans allumer ses bougies, sans appeler sa femme de chambre, elle veuille bien me donner elle-même de quoi chasser l'appétit dévorant dont je me sens atteint. Mais j'aurois pu me dispenser de mettre mon esprit à la torture: il étoit décidé que j'irois souper ailleurs.

«On fait du bruit! dit-elle; mais qu'est-ce donc?… Quoi!… C'est la voix… Cela ne se peut pas… Mais pourtant… Bon Dieu! oui, c'est la voix du chevalier,… de mon amant… Comment cela se fait-il?… Un inconnu! ah! l'horreur!… je suis perdue!»

Au premier bruit que j'ai entendu, aux premiers mots qu'elle a prononcés, je me suis jeté hors du lit. Tandis qu'elle flotte incertaine, je mets précipitamment levêtement nécessaire, non pas à mon bras gauche comme tout à l'heure, mais en son véritable lieu. Je prends mon épée, j'avance à tâtons, je pousse une porte entre-bâillée; et, si je calcule bien, je dois être maintenant dans la première pièce où m'a d'abord reçu la femme de chambre qui faisoit sentinelle. Ce qui confirme ma conjecture, c'est que non loin de moi j'entends un homme qui dehors grelotte, s'impatiente, et tout bas, mais très distinctement, répète sans cesse: «Bathilde, ouvre-moi donc!»

Cependant MmeDesglins vient de prendre un parti. Sortie de sa chambre à coucher, elle s'avance dans la pièce où je suis; d'une voix étouffée, elle appelle celui qu'elle a cru son amant. Au lieu de lui répondre, je m'arrête, et le bruit de sa marche me fait juger que, sans me toucher, elle a passé tout à l'heure auprès de moi. «Qui que vous soyez, dit-elle alors, veuillez au moins m'entendre: ne me perdez pas tout à fait, fuyez sans que le chevalier vous voie; fuyez, et je vous pardonne si vous me gardez le secret.»

C'étoit mon intention; je comptois m'élancer dehors dès que la porte seroit ouverte; mais l'infortunée dévote l'ouvre trop tard. Après que MmeDesglins a tourné deux fois la clef dans la serrure, à l'instant même où M. de Flourvac pousse l'un des deux battans, Bathilde, qui n'est point encore couchée, Bathilde, attirée par le bruit qu'elle entend, paroît avec de la lumière. Quel spectacle pour chacun de nous!

La scène est dans une espèce de salle à manger. Dans le fond, sur ma gauche, la malencontreuse femme de chambre nous fixe les uns après les autres en roulant de grands yeux ébahis; en face de moi, sur le seuil de la porte qui communique au jardin, je vois un jeune officier immobile d'étonnement; dans l'espace intermédiaire, MmeDesglins, consternée, tombe sur une chaise et se cache le visage; cependant elle ne l'a pas fait si vite que je n'aie pu distinguer ses traits; et, toujours entièrement occupé de l'objet qui me touche le plus, toujours incapable de dissimuler l'impression que me fait la vue d'une jeune femme, je m'écrie: «Elle est, ma foi, gentille!—La perfide! répond l'officier furieux; scrupuleuse dévote, il vous en faut plusieurs!»

Je veux parler, je veux justifier MmeDesglins; mais le jeune homme, peut-être trop vif, ne m'écoute pas et tire son épée, que rencontre aussitôt la mienne. Aux premières bottes, je sens que le jeune Flourvac n'est pas fait pour lutter avec moi; bientôt serré de près, il se voit forcé de faire plusieurs pas en arrière; le jardin devient le théâtre du combat. Comme je veux surtout gagner du terrain, pour m'assurer une prompte retraite, je ne cesse d'avancer sur mon adversaire, qui, surpris d'être si vigoureusement poussé, recule toujours. Nous arrivons à l'entrée d'une allée qui me paroît spacieuse: là, je romps brusquement la mesure et je m'échappe. Mon adversaire, aussi courageux que peu redoutable, me poursuit; et, l'obscurité ne me permettant pas de courir vite, il va bientôt m'atteindre. Je me retourne, le fer se croise de nouveau; celui de l'ennemi, gouverné par un poignet trop foible, saute à dix pas: les deux femmes sont accourues, qui saisissent et retiennent le vaincu; le vainqueur se jette derrière une charmille et fuit.

Je vais le long du mur, cherchant la brèche dont je me souviens que MmeDesglins m'a parlé: je la trouve enfin, je grimpe, et me voilà dans l'enclosdes voisins les Magnétiseurs.

Puisqu'il s'agit de vous intéresser, lectrices compatissantes, je ne dois pas omettre une circonstance qui augmentoit alors le danger de ma position. Vous vous rappelez sans doute ce vent de bise dont je me plaignois il n'y a pas plus d'un quart d'heure? Maintenant il pique davantage encore, et, par un malheur plus grand, des nuages épais, qui se choquent pour se dissoudre, versent des flocons de neige sur ma chemise, hélas! trop fine. Plaignez, belles dames, plaignez un jeune homme à qui l'on ne peut reprocher que son excessif amour pour vous; par quel temps et dans quel costume il est réduit à faire, de jardin en jardin, la plus pénible des promenades!

Celle-ci dura plus longtemps que je n'aurois voulu, car je me vis, au bout du vaste enclos desMagnétiseurs, arrêté par une grille qui le fermoit. Aussitôt je pris mon parti, j'empoignai joyeusement mon épée, et d'estoc et de taille je me mis à espadonner contre les barreaux, de manière à tout renverser s'il étoit possible.

Au vacarme que je faisois un mâtin aboya. O bon chien, mon sauveur! sans ton énorme gueule où résonnoit une pleine basse-taille dont les échos circonvoisins multiplioient les formidables accens; malgré mon espadon, peut-être je serois demeuré dans ma prison jusqu'au jour, et Dieu sait ce qu'alors on eût fait de moi, supposé qu'on m'y eût encore trouvé vivant. Un homme accourut qui m'ouvrit la grille. «En voilà encore un! s'écria-t-il; comme il est fagoté! queu vêtement pour l'hiver! et pis c'te fine lame! ne diroit-on pas qu'i veut tuer des mouches dans le mois de novembre? Mais queu rage les pousse tretous de vouloir dormir debout! comme si nos ancêtres, qu'avoient cent fois pus d'idées que nous, n'avoient pas inventorié les lits pour qu'on se couchisse dedans. Allez, Monsieur lepréiambule, remontez-vous dans le dortoir, et laissez tout du moins le repos de la nuit à un pauvre portier que vous persécutisez tout le temps que dure la sainte journée du bon Dieu. Je vous le demande de votre grâce, Monsieurle sozambule, allez vous coucher avec tous ces autres… Non, pas par là,… tenez donc, par ici…»

Je ne savois si je devois répondre, quand une femme furieuse vint à nous. Elle saisit mon conducteur, et, l'entraînant avec elle: «Parguienne, lui dit-elle, t'es ben de ton pays, toi! n'as-tu pas peur qu'i ne trouve pas l'escalier sans chandelle? Hain! quai bêtise! que de balivernes!… gni en a pas un, va, de ces chiens decornambules, qui nous fera jamais le cadeau de se rompre les ios.»

Elle avoit raison, la femme! Sans me casser le col, je trouvai l'escalier: je cherchai le dortoir. Bien impatient de découvrir quelque coin solitaire et commode où je pusse me sécher et me réchauffer, j'allai, toujours furetant, jusqu'au second étage, où, dans une immense salle éclairée par des lanternes, une porte entre-bâillée me laissa voir beaucoup de lits rangés à la file, et dont aucun ne paroissoit vide. Cependant j'en découvris un qui l'étoit; tant de besoins si pressans me faisoient la loi de l'aller occuper que je me glissai doucement jusqu'à lui. Là, je me dépouillai promptement duvêtement nécessaire; il étoit tout mouillé; mais, comme je n'oubliai pas qu'il renfermoit mon trésor, je pris la sage précaution de le cacher sous mon chevet, près duquel je mis mon épée; ensuite j'ôtai vite et je posai sur une chaise ma chemise imprégnée de neige fondue; avec un des coins du drap j'essuyai mon individu déjà presque inondé, et, tout nu que j'étois, je m'étendis délicieusement sur deux mauvais matelas, plus content que quand j'entrai dans le superbe lit du vicomte de Valbrun. Tant est vrai le vulgaire adage qui tous les jours nous dit:Le plaisir vient de la douleur.

Oui; mais souvent, quand le moment de la plus vive douleur est passé, la foule des douleurs plus petites ne tarde pas à vous assiéger, et le plaisir est promptement détruit. Dès qu'une chaleur progressive eut ranimé mon sang, dès que je pus remuer sans angoisse mes membres un peu dégourdis, les inquiétudes de l'esprit succédèrent aux fatigues du corps; je considérai avec effroi la foule des dangers qui m'environnoient; sans doute poursuivi au dehors, peut-être menacé au dedans, qu'allois-je devenir? Je n'ignorois pas dans quelle espèce de maison mon destin m'avoit conduit, et quelles gens extraordinaires la peuploient; mais comment y rester? comment en sortir? surtout comment satisfaire ce vif appétit, un moment oublié pendant mes plus grandes anxiétés, mais à présent revenu pour me crier sans relâche qu'après les fatigues d'un long voyage et d'une courte nuit, je n'ai pris dans la journée qu'une tasse de chocolat?… O ma Sophie! sans doute je dois des larmes à ton sort! tu gémis séparée de l'objet de ta tendresse; mais au moins elle t'est connue la prison dans laquelle tu languis; mais au moins tu ne manques, en m'attendant, ni de vivres ni de vêtemens. Il est bien plus à plaindre, ton malheureux époux! Le moyen que sans nourriture il se conserve pour toi! le moyen qu'il aille te rejoindre sans linge, sans habit et sans souliers!

Je demeurois livré à ces réflexions désolantes, lorsque plusieurs personnes, étant brusquement entrées, s'approchèrent de mon lit, qui fut aussitôt environné. Que faire en ce péril extrême? Puisqu'il n'y avoit pas moyen de fuir, je pris le parti de fermer les yeux et de paroître plongé dans un profond sommeil, dont les douceurs étoient bien loin de moi. Figurez-vous quelle peur je dus avoir quand, pour m'examiner de plus près, on me mit une lumière devant les yeux. Figurez-vous quel fut mon étonnement quand j'entendis mes quatre ou cinq observateurs tranquillement dialoguer ainsi:

«Je ne le connois pas.—Ni moi.—Ni moi.—Ni moi.—Ni moi, dit-elle; mais attendez donc… Si fait, si fait,… je… je sais qui c'est,… un nouveau venu.—De ce soir?—Oui.—Tant mieux.—Il n'a pas mauvaise mine.—Pas du tout.—Bien! très bien! un peu fatigué pourtant.—Cela n'est pas étonnant, vous l'avez mis au baquet, Madame.—Oui, répond-elle.—C'est cela; le baquet, la diète!…—Sans doute, sans doute.—Son sommeil est-il bien naturel?—Il n'y a qu'à le lui demander.—Oui, s'il veut le dire.—Essayons.—Soit; parlez-lui.

—Mon cher enfant, dit-elle, dormez-vous bien?… Il ne répond pas.—Faites-lui une autre question, Madame.—Jeune homme, reprit-elle, pourquoi êtes-vous venu ici?… Allons, il ne dira mot.—Eh bien, faisons-lui l'opération, Madame.—C'est mon avis.—Et le mien.—Et le mien.—Et le mien.»

A ce motopérationje frissonnai, une sueur froide me prit quand je sentis qu'on levoit ma couverture. «Eh! bon Dieu, s'écria-t-elle en la rejetant aussitôt, il est tout nu.—Il est tout nu! répétèrent-ils.—Tenez, sur cette chaise sa chemise!—Toute mouillée!—Trempée comme si on l'avoit mise dans l'eau!—Oui, ma foi!—Tant mieux, c'est qu'il a transpiré.—C'est qu'il a transpiré.—C'est qu'il a transpiré.—Effets d'une crise.—Crise très heureuse!—Sans nous il avoit une fièvre inflammatoire.—Putride.—Ou une apoplexie.—Ou une catalepsie.—Ou une paralysie de poitrine.—Ou une sciatique dans la tête.—Et il couroit grand danger!—Et il étoit perdu!—Et il seroit mort!—Oh! oui, il seroit mort.—Il seroit mort.»

Pendant plus d'une minute, tandis que je commençois à me rassurer, ils répétèrent en chœur que je serois mort.

L'un d'eux interrompit le funèbre chorus pour dire: «C'est pourtant à vous, Madame, qu'appartient l'honneur de cette cure!—En vérité, je le crois, répondit-elle.—Puisque cela va si bien, que ne recommencez-vous?» répliqua-t-il. Elle lui répondit: «Très volontiers; mais faites-lui donc donner une chemise.»

Après qu'on m'eut passé la chemise, aussitôt apportée, on me posa sur mon lit de manière que mes deux pieds, qui d'abord restoient pendans, furent ensuite supportés par le premier bâton d'une chaise, sur laquelle il me parut que s'étoit assise la dame que l'on venoit de prier de se mettre enrapport[5]. Elle le fit à l'instant même; elle serra mes deux jambes dans les deux siennes, promena doucement sur plusieurs parties de mon corps sa main, que je trouvois familière, et d'une façon tout à fait gentille frotta avec ses deux pouces les deux miens. Trop prudent pour témoigner combien cetteopérationde nouvelle espèce étoit de mon goût, je feignois toujours de dormir. «Voilà, dit quelqu'un, un sommeil bien opiniâtre.—Oui, qui tient de la léthargie.—Tant mieux, il produira plus sûrement lesomnambulisme.—Sachons donc s'il parleroit maintenant.—Madame, voulez-vous bien l'interroger?

[5]Mot technique.

[5]Mot technique.

—Beau jeune homme, me dit-elle, le magnétisme agit-il sur vous?» Je ne répondis pas un mot, mais je trouvai la question presque impertinente. Me demander si le magnétisme agissoit sur moi, sur moi dont l'imagination si promptement s'allume, dont le sang s'enflamme si aisément!… Espiègle femelle, qui me faisiez cette interpellation maligne, sûrement vous ne l'ignoriez pas qu'il agissoit sur moi, le magnétisme; sûrement, du coin de l'œil, vous aperceviez son effet le moins équivoque: car tout d'un coup vous cessâtes vos chatouilleux attouchemens, et d'un ton triomphant vous dîtes à ceux qui vous entouroient: «Messieurs, sous huit jours, au plus tard, je vous garantis ce jeune homme-là radicalement guéri; il y a plus, je reviendrai le questionner dans un quart d'heure, et je vous certifie qu'il sera déjà somnambule et qu'il me répondra.»

Dès que les médecins se furent éloignés de mon lit, je me hâtai d'ouvrir les yeux pour examiner la jeune dame qui, tout à l'heure, avant de me quitter, m'avoit, ce me semble, un peu serré la main. Sa voix ne m'étoit pas inconnue; mais je ne pouvois me dire où j'avois été frappé de ses doux accens. Malheureusement la dame me tournoit déjà le dos quand je la regardai; mais il me sembla que j'avois vu quelque part cette taille élégante et svelte qui déjà m'enchantoit.

Je la suivois toujours des yeux, quand on vint lui annoncer que MmeRobin demandoit à la voir. Elle ordonna qu'on la fît monter, et puis elle dit à ceux qui l'entouroient: «Messieurs, MmeRobin est une brave femme; il y a tout lieu de croire que c'est elle qui nous a envoyé ce soir cette belle dinde aux truffes dont nous nous régalerons demain.»

Une dinde aux truffes! Hélas! j'entendois parler d'une dinde aux truffes, tandis qu'avec tant de plaisir je me serois accommodé d'un bon morceau de pain sec!

«Bonsoir, Madame Robin», lui dit-elle. L'autre répondit: «Votre très humble servante, Madame Leblanc.—Vous venez, Madame Robin, pour voir la fille chérie?—Oui, Madame.—Eh bien, passons dans ce cabinet.»

Ce cabinet étoit en face de mon lit; on en laissa la porte ouverte; j'écoutai et j'entendis: «Jeune Robin, dormez-vous?» Elle répondit d'une voix basse et d'un ton mystérieux: «Oui.—Cependant vous parlez?—Parce que je suis somnambule.—Qui vous a initiée?—La prophétesse MmeLeblanc et le docteur d'Avo.—Quel est votre mal?—L'hydropisie.—Le remède?—Un mari.—Un mari pour l'hydropisie! dit la mère Robin.—Oui, Madame, un mari; la somnambule a raison.—Un mari avant quinze jours, reprit MlleRobin, car, si je reste fille plus longtemps, je suis perdue. Un mari qui soit capable de l'être, j'en connois qui n'en auroient que le nom. Point de ces vieux garçons maigres, secs, décharnés, édentés, rabougris, vilains, crasseux, infirmes, grondeurs, sots et boiteux.—Boiteux, interrompit MmeRobin; ah! cependant il boite, ce brave M. Rifflart qui la demande.—Paix donc, Madame Robin, s'écria quelqu'un; tant que la somnambule parle, il faut écouter sans rien dire.—Fi de ces gens-là! reprit MlleRobin, ils n'ont d'autre mérite que de prendre une fille sans dot; ils font trembler une pauvre vierge dès qu'ils parlent de l'épouser.—Ah! pourtant…—Paix donc, Madame.—Mais un jeune homme de vingt-sept ans tout au plus, cheveux bruns, peau blanche, œil noir, bouche vermeille, barbe bleue, visage rond, figure pleine, cinq pieds sept pouces, bien taillé, bien portant, alerte et gai.—Ah! dit MmeRobin, c'est tout le portrait du fils de notre voisin, M. Tubeuf, un pauvre diable… Ah! mon enfant, que n'ai-je de la fortune pour t'établir!» Tout d'un coup, au bruit de plusieurschut,chut, prolongés, il se fit un profond silence. «Silence, dit MmeLeblanc, le dieu du magnétisme m'a saisie, il me brûle, il m'inspire! Je lis dans le passé, dans le présent, dans l'avenir! Silence. Je vois dans le passé que la mère Robin nous a envoyé ce soir une dinde aux truffes.—Cela est vrai, répondit-elle.—Paix donc, Madame, lui dit quelqu'un.—Je vois qu'il y a quinze jours elle vouloit marier sa fille au vieux garçon Rifflart, qui est infirme, grondeur et boiteux…—Un bien aimable homme, cependant…—Paix donc, Madame Robin.—Je vois que la fille Robin a distingué le jeune Tubeuf, cinq pieds sept pouces, bien taillé, bien portant, alerte et gai…—Oui; mais si pauvre, si pauvre…—Paix donc, Madame Robin.—Je vois dans le présent que la mère Robin tient cachés, au fond de l'un des tiroirs de sa grande armoire, cinq cents doubles…—Mon Dieu!—Cinq cents doubles…—N'achevez pas.—Cinq cents doubles louis en vingt rouleaux.—Pourquoi l'avoir dit!…—Mais paix donc, Madame Robin.—Je vois dans l'avenir que, si la mère Robin ne dispose pas, sous quinze jours, de huit rouleaux…—Huit rouleaux!—Paix donc, Madame Robin.—De huit rouleaux au moins pour l'établissement de sa fille avec le fils du voisin Tubeuf… Je vois… L'avenir m'épouvante… Pauvres Robin fille et mère! couple infortuné, que je vous plains!… On ouvrira l'armoire de la mère, le cœur de la fille se sera ouvert; on ravira l'argent de la mère, on aura ravi l'honneur de la fille; la mère mourra de chagrin d'avoir été volée; la fille, désespérée, ira dans un pays étranger accoucher d'un garçon!—Ah! s'écria MmeRobin, saisie d'épouvante, je la marierai! je la marierai la semaine prochaine! Oui, la semaine prochaine, elle épousera ce coquin de Tubeuf.» MmeRobin, ainsi déterminée, s'en alla, et l'un des docteurs la reconduisit poliment.

Ce que j'écris là, je le croyois à peine, quoique je l'eusse entendu. Un rêve imposteur me berçoit-il de ses chimères, ou n'y avoit-il pas un grain de raison dans mon cerveau totalement vide? De quelle scène le hasard venoit de me rendre témoin! D'une part, quel mélange d'effronterie, d'extravagance et de charlatanisme! que d'ignorance et d'imbécillité de l'autre! O hommes! il est donc vrai que vous êtes de grands enfans! il est donc vrai qu'avec sa gibecière le premier joueur de gobelets… Je méditois sur cette éternelle vérité, dans un de ces momens courts et rares où la sagesse paroissoit vouloir se rapprocher de moi; mais la sagesse, ne trouvant pas à loger dans ma folle tête, s'éloigna promptement; et, comme son brusque départ ne me permit point alors d'avoir la réflexion solide et profonde, je ne puis aujourd'hui finir la phrase philosophique, épigrammatique et morale.

On va voir que mes idées prirent un cours tout différent; je me fis des reproches peu délicats, mais naturels dans la circonstance: un homme affamé n'est pas rigoureux casuiste. Pourquoi ne m'étois-je pas mêlé de la forfanterie pour en tirer profit? Pourquoi n'avois-je point répondu quand on m'interrogeoit? Avec toute ma sagacité, je ne savois rien deviner d'abord; avec ma belle prudence, je m'étois conduit comme un poltron! C'étoit bien la peine d'échapper à la fureur des élémens conjurés, pour venir sur ce misérable grabat mourir de peur et de faim! Je mériterois que la faute fût irréparable… Allons, Faublas, elle ne l'est pas; allons, mon ami, de la tête et du cœur! un peu d'adresse et beaucoup d'audace! Il s'agit de te procurer un bon repas, bien nécessaire, et peut-être d'obtenir encore une douce nuit.

Il faut convenir que l'obligeante prophétesse m'aida merveilleusement dans l'exécution de ce projet louable. Je suis sûr que MmeRobin étoit à peine au bas de l'escalier, quand MmeLeblanc dit aux docteurs de retourner à mon lit. A leur approche, je me hâtai, comme la première fois, de fermer les yeux. Bientôt la prophétesse accourut, commanda le silence, et d'une voix renforcée rendit l'oracle effrayant: «Quelle puissance supérieure me transporte au-dessus des nuages! je plane dans l'immensité des cieux, mon regard parcourt l'univers, ma vaste science embrasse les siècles écoulés, le moment qui passe, et l'éternité. Je vois dans le passé que l'adolescent ici couché fut toujours un petit libertin de bonne compagnie; que, non content d'avoir en même temps une belle dame et une jolie demoiselle, il a encore osé, dans une rencontre assez singulière, souffler une aimable nymphe à monsieur le baron, son très honoré père. Je vois dans le présent que cet enfant gâté s'appellede Blasfau… Je vois dans l'avenir qu'il ne sera pas longtemps malade, et que tout à l'heure il va me répondre et somnambuliser.»

A mon véritable nom que disoit la prophétesse, en le déguisant par la simple transposition des deux syllabes qui le composent; à l'histoire de mes amours qu'elle me faisoit en abrégé; surtout à l'anecdote secrète qu'elle me rappeloit malignement, je reconnus enfin…, savez-vous qui? Non; eh bien, je ne veux pas vous le dire encore. Il me plaît qu'auparavant vous écoutiez les réponses que je vais faire aux questions de MmeLeblanc.

«Beau jeune homme, dormez-vous?—Oui; mais je parle, parce que je suis somnambule.—Qui vous a initié?—La plus aimable des femmes, celle dont je tiens la jolie main, la prophétesse.—Quelle est votre maladie?—Ce matin c'étoit épuisement et dégoût excessif; ce soir, au contraire, il y a pléthore et faim dévorante.—Que faut-il faire à cela?—Me donner le plus tôt possible une bouteille de perpignan et un morceau de dinde aux truffes.—Ah! ah!—Et cela, dans l'appartement de la prophétesse, qui voudra bien m'accorder un entretien particulier.—Ah! ah!—Je lui révélerai maintes choses essentielles à la propagation… du magnétisme.—Ah! ah!»

O Vénus, Vénus! tu voulus, pour l'amusement du beau sexe et de ma longue adolescence, tu voulus qu'on vît dans Faublas, âgé de dix-sept ans, la réunion de plusieurs qualités ordinairement incompatibles. Avec la jolie figure d'une jeune fille, tu me donnas la vigueur d'un homme fait, tu me donnas la gentillesse et la vivacité, l'enjouement et les grâces, l'esprit du jour et l'éloquence du moment, l'adresse qui fait naître l'occasion, la patience qui l'épie, l'audace qui la brusque, mille agrémens divers, dont un plus fat s'enorgueilliroit davantage, et peut-être useroit moins. Tu sais comment ma conduite t'a toujours prouvé ma reconnoissance, combien ton culte m'est cher, comme sur tes autels adorés j'ai prodigué les sacrifices! Cependant, si tu m'as réservé à des travaux plus qu'humains; si, prenant plaisir à multiplier sur ma route les obstacles et les tentations, tu veux que, depuis le couvent du faubourg Saint-Marceau jusqu'au couvent du faubourg Saint-Germain, je sois arrêté de maison en maison, et sans relâche forcé d'y choisir entre une infidélité passagère ou une éternelle séparation; déesse, je te déclare que je suis prêt, que rien ne m'étonne; que, dussé-je périr, je tenterai d'aller jusqu'à Sophie. Mais toi, sois juste autant que tu es belle, proportionne les moyens aux difficultés, vois la peine extrême de ton favori, tu ne l'as pas encore assez doué. Vénus, vous le savez, il ne s'agit ici ni des charmes périssables de votre efféminé chasseur[6], ni des efforts conjugaux de votre boiteux forgeron[7]; il faut, à qui doit courir ma brillante carrière, la force prodigieuse de votre immortel amant[8], ou les talens fabuleux de l'époux des cinquante Sœurs[9].


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