Chapter 6

[6]Adonis.

[6]Adonis.

[7]Vulcain.

[7]Vulcain.

[8]Mars.

[8]Mars.

[9]Hercule.

[9]Hercule.

Mais non, ce n'est pas cela que Faublas vous demande. O divinité bienfaisante, vous n'êtes pas seulement la reine des plaisirs, on vous dit aussi la mère de l'Amour! Deux époux, quand ils sont encore amans, peuvent donc ne pas vous paroître indignes de votre protection. Du haut de l'empyrée, contemplez sans jalousie une mortelle aussi belle que vous; elle soupire, elle vous implore, elle m'attend. Honorez son chevalier d'un regard favorable, venez à mon secours, prévenez mes périls, écartez mes ennemis, conduisez-moi jusqu'à l'asile désiré; daignez me réunir à la plus chère moitié de moi-même. Alors sera brûlé sous vos auspices un encens délectable et pur; alors vous sera fait, en actions de grâces, un délicieux sacrifice également digne du ministre, de la victime et de l'idole.

Pendant que je fais cette poétique invocation, la prophétesse achève sa tournée dans le dortoir; bientôt elle descend chez elle et m'envoie chercher; il est inutile de dire que je mets levêtement nécessaire, et que je laisse mon épée.

«Eh! bonsoir, mon aimablebeau-fils!—Eh! bonsoir, ma charmantebelle-mère!—Faublas, dis-moi donc quelle aventure…—Conte-moi, Coralie, par quelle métamorphose…—Monsieur, je suis mariée.—Je suis marié, Madame.—Mais cet événement-ci me fait trembler pour l'honneur de M. Leblanc!—Mais, ô ma Sophie! je crains bien de succomber encore à l'occasion!—Tiens, mon joli garçon, franchement tu arrives à propos, car un époux est une sotte chose, et j'ai besoin d'un amoureux.—Tiens, Coralie, je te retrouve fort heureusement, car la rencontre d'une jolie femme ne peut jamais me déplaire, et puis j'ai besoin d'un asile, d'un habit et d'un souper.»

MmeLeblanc me fit donner une robe de chambre et commanda qu'on me servît. On m'apporta la bouteille si nécessaire et la volaille tant désirée. Je bus avec l'empressement du musicien le moins sobre qui, depuis trois heures d'horloge, concertant sans relâche en bonne maison, n'a pas trouvé le moment de se rafraîchir. Je mangeai avec la constante avidité de tel maigre auteur qui, tous les lundis sans faute, admis à la table de tel gras libraire, y dîne périodiquement pour le reste de la semaine. Pendant que j'employois ainsi mon temps de la manière la plus utile, Coralie me contoit en peu de mots son histoire.

«Quelques jours après la comique catastrophe qui me ravit en même temps le père et le fils, un grave docteur est amené chez moi; M. Leblanc me fait la cour, tombe sérieusement amoureux, et m'offre sa foi, que je ne puis refuser, puisqu'il est riche. Je l'épouse donc…—Tu l'épouses!—Oui, je l'épouse! à l'église! et je te dirai même quelque chose de plus fort: c'est que depuis trois mois je suis fidèle; mais cela commençoit à m'incommoder. Oh! je l'avoue, je ne suis pas faite pour être réduite au calendrier des vieillards.—Madame, en ce cas, je crains bien de n'être pas arrivé chez vous aussi à propos que vous me faites l'honneur de le croire.—Bon! est-ce que tu veux des complimens? Ne sois donc pas si modeste, Chevalier. Pour revenir à M. Leblanc, je l'épouse donc. Il m'amène dans cette maison, que je trouve pleine de malades imaginaires et de prétendus docteurs. Mon mari, que chaque jour le magnétisme enrichit davantage, m'enseigne lafameuse doctrine, que je pratique vraiment fort bien, parce qu'elle m'amuse. Tu sais, mon ami, que je suis née rieuse, et que toujours je me suis divertie aux dépens de ceux que j'attrapois. D'ailleurs, on m'éleva pour les tréteaux, et le somnambulisme est presque une comédie publique. D'honneur, au mariage près, ma nouvelle condition ne me déplaît pas: Coralie ne danse plus, mais elle magnétise; elle prophétise, au lieu de déclamer: tu vois qu'il me reste toujours un rôle à jouer, et que dans le fond je n'ai fait que changer de théâtre.—Fort bien, Coralie; mais, à présent que j'ai soupé, parlons sérieusement: tu ne veux pas me renvoyer au dortoir?—Assurément non.—Tu consens à passer la nuit avec moi, malgré l'hymen?—Malgré l'hymen! dis donc à cause de lui, Chevalier; tu as de l'esprit, et je suis obligée de te dire que celui qui paye et le mari, c'est la même chose; et puis j'ai lu quelque part qu'on avoit toujours du goût pour son premier métier. Je n'ai pas oublié le mien, Faublas; je sais d'ailleurs que depuis longtemps les honnêtes femmes s'en mêlent: je te réponds que jamais aucune ne s'en sera mêlée plus volontiers que moi et pour un plus aimable gentilhomme que celui que j'embrasse.»

Je rendis à MmeLeblanc son baiser, et repris ainsi la conversation un moment interrompue:

«Ton mari où est-il?—A Beauvais, pour des affaires de famille.—Et ta femme de chambre ne causera-t-elle pas?—Tu as raison: que je suis étourdie, moi! il faut la mettre dans la confidence.»

A ces mots, elle sonna; la suivante accourut, sa maîtresse lui dit: «Tenez, voilà un louis que je vous donne; mais ne vous avisez pas de dire à mon mari que monsieur a couché avec moi: car je réponds que vous en avez menti, je vous arrache les yeux et je vous chasse. Allez.»

Après avoir prononcé du ton le plus majestueux cette harangue vraiment héroïque, MmeLeblanc entra dans son lit, où bientôt elle me reçut.

Hélas! ce fut inutilement: le magnétisme, toujours trompeur, ne tint pas sa promesse, et Vénus, apparemment, ne m'avoit pas entendu. En vain, pour amener l'heureux moment dont elle avoit conçu l'espérance au dortoir, Coralie épuisa les ressources de son ancien métier et de son art nouveau: comme Justine, elle finit par m'adresser, dans son désespoir, ce reproche amer à mon cœur: «Ah! chevalier de Faublas, que je vous trouve changé!D'honneur, ajouta-t-elle vivement, je n'aurois pas prophétisé celui-là.»

Et moi, qui ne me souciois point d'entrer dans les détails d'une longue justification, je fis avec MmeLeblanc ce que j'avois fait auprès de Mllede Valbrun: je m'endormis sans répondre un mot.

Vous, censeur scrupuleux, qui reprochez à mon histoire de ne renfermer aucune leçon profitable, voyez comme elle est sublime et profonde, la moralité qui sort ici du fond même du sujet! Admirez avec combien de justice et par quelle inévitable fatalité les deux plus indignes rivales de Sophie se sont trouvées, l'une après l'autre et de la même manière, précisément punies par où elles avoient péché.

Cependant, comme le premier devoir d'un historien est d'être fidèle, dût cet ouvrage en paroître un peu moins moral, n'imputons pas à lafameuse doctrineun tort qu'elle n'eut point. Disons, pour l'honneur de lascience, que ce fut surtout par le secours du magnétisme qu'à la pointe du jour la prophétesse obtint de son malade une première preuve de convalescence. Mais aussi, puisqu'il s'agit d'être rigoureusement exact, ajoutons que le docteur femelle, apparemment retenu par la crainte de compromettre son art, n'osa pas tenter de m'initier une seconde fois.

Il étoit à peu près huit heures du matin, quand MmeLeblanc me fit endosser un large habit noir qu'elle venoit de choisir dans la garde-robe de son mari. Avant de déterminer le parti qui me restoit à prendre, il étoit bon de faire dire à M. de Valbrun quel asile ma bonne fortune m'avoit offert. La commission étoit délicate: Coralie voulut bien s'en charger; mais il n'y avoit pas cinq minutes qu'elle étoit partie quand je la vis revenir. Elle entra brusquement, poussa la porte, mit les verrous, et d'un air effrayé m'apprit que, prête à sortir, elle avoit entendu dans la rue la voix de plusieurs hommes attroupés. L'un d'eux, en prenant le marteau de la porte cochère, avoit dit: «Cette religieuse ne peut être loin, il faut faire perquisition dans les maisons voisines. Vous, courez chercher le commissaire Chénon; toi, Griffard, garde le milieu de la rue, et ces messieurs vont entrer ici avec moi: nous n'avons pas besoin de permission, parce que c'est une maison publique.» Coralie, en me donnant cette fâcheuse nouvelle, m'avoit conduit vers un escalier dérobé. «Chevalier, me dit-elle alors, tu ne peux t'en aller par la cour, parce que les suppôts de la police y sont déjà.—Ils y sont, Coralie!—Oui, mon ami. Tout en donnant ses ordres, l'exempt a frappé, mon portier a tiré le cordon; je n'ai eu que le temps de voler ici pour t'avertir du péril.—Mais par où donc leur échapperai-je?—Par là, Faublas. Monte tout au haut de ce petit escalier, grimpe sur le toit, et, je t'en supplie, prends garde de te casser le col.—N'aie pas peur.»

Aussitôt je m'élance, je monte, je monte, j'arrivai aux mansardes, je passe par la fenêtre, je saute sur une gouttière, et je marche avec cette précaution timide que doit m'inspirer la hauteur et l'inégalité du terrain que je parcours. Il y avoit quelques minutes que je me promenois de précipice en précipice, lorsque, dans un des jardins sur lesquels ma vue plongeoit, je découvris un homme qui, m'ayant aperçu, donnoit l'alarme. Je me hâtai de chercher un asile au fond d'un taudis dont l'entrée étoit seulement défendue par un mauvais châssis garni de carreaux de papier. Là, sur quelques brins de paille, gémissoit un jeune homme qui, d'une voix foible, me dit: «Que viens-tu faire ici? Que me veux-tu? Toujours victime de l'injuste mépris des hommes, j'aurai donc vainement espéré pouvoir du moins dérober mes derniers tourmens à leur insultante pitié! Réponds, indiscret étranger, réponds: pourquoi viens-tu, par ta présence, augmenter l'horreur de mon heure suprême?—Infortuné! que me dites-vous! je suis loin de vouloir redoubler vos peines. Eh! que ne puis-je les adoucir! que ne puis-je vous offrir quelque consolation!—Je n'en veux pas, laisse-moi; je suis trop heureux de mourir, si je puis mourir sans témoins.—Vous me faites trembler! Êtes-vous dévoré d'un mal si honteux que vous ne puissiez l'avouer à personne?—Oui, d'un mal honteux, cruel, insupportable! mais mille fois moins que ne le seroit l'humiliant aveu qu'en vain tu prétendrois m'arracher. Laisse-moi.»

Comme il parloit, un enfant que je n'avois pas aperçu, couché près de lui, se réveilla, me tendit les bras, et cria: «J'ai faim.—Pourquoi donc ne pas lui donner à manger?—Pourquoi? répondit le jeune homme; pourquoi?» Et d'un ton douloureux, de ce ton qui perce le cœur et déchire les entrailles, l'enfant me crioit: «J'ai faim!—Ah! pauvre malheureux! quoi! la misère…—La misère, interrompit le jeune homme, la misère! il est donc vrai qu'elle peut tout flétrir, tout, jusqu'à la vertu même! Est-ce ma faute à moi si, jeté par le hasard de la naissance dans la classe la plus indigente, j'ai vu mon enfance tourmentée de mille besoins et condamnée à toutes les privations? Est-ce ma faute si, faisant ensuite d'inutiles efforts pour fléchir l'ingrate fortune, je ne me suis livré qu'à des travaux mal payés, parce qu'ils étoient pénibles; qu'à des entreprises échouées, parce qu'elles étoient honnêtes; qu'à des dangers ignobles, parce qu'ils étoient infructueux? Et lorsque, parvenu depuis à m'élever jusqu'au barreau, j'ai cru m'être ouvert une carrière également utile et glorieuse, suis-je coupable pour n'avoir rencontré que des confrères intéressés à nuire au talent qu'ils soupçonnent; que des procureurs incapables d'apprécier un mérite qu'on ne leur vante pas; que des amis hors d'état de me prêter dix louis pour acheterune grande cause? Suis-je coupable pour m'être associé une compagne d'infortune lorsque j'ai senti le vif aiguillon de cet appétit sensuel qui est le plaisir des gens riches et le besoin des pauvres gens? Me blâmera-t-on de ce que, docile à la voix de la nature, et ne pratiquant pas cet art destructeur par lequel nos belles dames trompent le premier de leurs vœux, mon honnête femme m'a donné cet enfant par qui notre misère s'est augmentée? M'accusera-t-on d'avoir trop dépensé pour la maladie de mon épouse, bien morte de son mal, puisqu'elle n'a pas eu de médecin? Hélas! si ma vie fut, dans son misérable cours, traversée de mille accidens, agitée de chagrins sans nombre, vouée à des tourmens de toute espèce, qui osera dire que la faute en est à moi? Cependant je me suis vu l'objet de leur dérision, le ridicule m'a poursuivi, les humiliations m'ont été prodiguées, il m'a fallu supporter la menace et dévorer les affronts; on m'a chargé de malédictions et d'opprobres, tous enfin se sont éloignés de moi, tous ont fui mon approche, comme si mon approche les souilloit, comme si je portois sur mon front détesté le signe de la réprobation publique! Grand Dieu, qui m'avez tant éprouvé! Dieu puissant, qui lisez dans les cœurs, vous savez si jamais ma conduite a justifié le mépris des hommes; vous savez si je n'ai pas fait tout ce que j'ai pu pour que ma pauvreté fût du moins respectable!—Quoi! personne ne vous a secouru?—Une fois seulement, pressé de ma détresse extrême, déterminé par les dangers de cet enfant, je me fis cette violence d'aller implorer l'assistance d'un homme qui se disoit mon protecteur. Si vous saviez de quel ton le cruel me plaignit, avec quelle barbarie il éleva la voix, comme il me jeta son aumône devant un monde de valets!… Sans doute j'ai mérité qu'on me traitât de cette manière, j'ai souffert que quelqu'un m'osât protéger! j'ai été chercher la bienfaisance dans le palais d'un riche! on n'y trouve jamais que la charité! J'ai souillé, par une bassesse, ma vie jusqu'alors irréprochable… Toi qui m'écoutes, si la nature t'a doué d'une âme forte, si tu as conservé cette fierté de caractère que donne et justifie la conscience d'une vie pure, tu sens que je ne pouvois, quelque pressant que fût mon besoin, recevoir, sans ignominie, un secours accordé de la sorte; tu sens que de tous mes affronts le plus insupportable devoit être le dernier; que la mort devenoit mon unique ressource… Non,… généreux inconnu, non, garde ton or, il n'est plus temps pour moi… Je revins ici désespéré!… depuis trente-six heures trois pommes de terre ont nourri mon enfant… Non, généreux inconnu, je vous dis de garder votre or; je vous dis qu'il n'est plus temps… Mais, je l'avoue, votre douleur me console, vos pleurs m'attendrissent… O mon enfant! si, comme moi, tu étois réservé aux plus pénibles épreuves; si, comme moi, tu devois sans cesse combattre entre l'opprobre et la faim, sans doute il vaudroit mieux que tu tombasses entraîné dans ma tombe; mais le Ciel t'envoie un libérateur. O mon fils! je me sens plus tranquille, je te laisse à ton père adoptif; il est, je le vois, sensible et bienfaisant… Monsieur, veillez sur son enfance, et laissez-moi mourir.—Pourquoi mourir? quel aveugle délire précipite votre jeunesse au tombeau? Aigri par le ressentiment de l'injure que vous fit un homme impitoyable, votre cœur se seroit-il ouvert à cette vanité condamnable et petite qui refuse avec dédain tout secours étranger, qui rejette orgueilleusement celui que présente une main inconnue? ou me soupçonneriez-vous d'insulter intérieurement aux douleurs sur lesquelles je verse tant de larmes?—Non. Le plus tendre intérêt règne dans vos discours et sur votre figure; je crois qu'il est encore sur la terre un homme capable de quelque sentiment d'humanité.—Eh bien, vivez pour la société, que son injustice envers vous n'a point privée du droit de réclamer vos talens, dont l'exercice lui peut devenir utile; vivez pour votre fils, qu'une mort prématurée livreroit sans défense aux coups du sort qui vous outragea trop longtemps; vivez pour moi… Oui, sûrement, votre enfant sera le mien; oui, je le reverrai, mais je veux vous revoir tous deux… Mon ami, ne vous obstinez point à garder une résolution funeste,… ne me refusez pas,… écoutez-moi… Depuis plus d'un an, jeté dans un monde nouveau, continuellement distrait par les plaisirs d'une vie très dissipée, j'ai négligé des devoirs que rien ne pouvoit me dispenser de remplir. Je vous l'avoue, uniquement occupé de moi, j'ai tout à fait oublié ceux de mes frères à qui j'aurois dû songer tous les jours. Que de familles honnêtes, maintenant ruinées sans ressource, j'aurois peut-être soutenues avec une partie de l'argent prodigué dans mes vains amusemens! et que de malheureux sont peut-être péris, que j'aurois pu sauver de leur désespoir! Mon ami, daignez m'aider à réparer cette faute que je ne me pardonnerai point… Je ne prétends pas vous offrir un foible secours qui ne vous arracheroit que pour un moment à l'horreur de votre situation déplorable: deux cents louis sont dans cette bourse, empruntez-m'en la moitié…—La moitié!…—Empruntez, je vous en supplie. Cent louis pourvoiront à vos besoins les plus urgens, vous mettront à portée de perfectionner vos talens, vous donneront le temps d'attendre l'occasion de vous montrer, de vous faire connoître enfin. Cent louis commenceront peut-être votre fortune! Eh bien, mon ami, quand vous serez à votre aise, vous irez aussi chercher quelques douleurs à consoler, et, la première fois qu'un malheureux vous aura dû la vie, vous aurez acquitté votre dette envers moi.—O bienfaisance! ô générosité!—Allons, mon ami, reçois cet argent, reprends courage, embrassons-nous, console-toi. Va, je le sais bien, la misère n'est honteuse que lorsqu'elle est le fruit de l'inconduite; et presque toujours un bienfait, quand il honore celui qui le donne, fait l'éloge de celui qui le reçoit.—O mon ange libérateur!… C'est la Providence… Oui, c'est Dieu,… c'est Dieu lui-même qui t'envoya pour nous sauver… Va, chaque jour j'irai au pied de ses autels, j'irai remercier l'Éternel,… j'irai,… j'appellerai sur toi les bénédictions du Ciel.»

Sa voix étoit entrecoupée par des sanglots, et l'enfant promenoit sa petite main caressante sur mon visage baigné des larmes de son père. O moment plein de charmes! comment exprimer vos délices!

«Monsieur, reprit le jeune homme, dont la voix s'étoit ranimée, daignez m'apprendre à qui je dois la vie.—Je ne puis.—Vous refusez de me dire… Monsieur, reprenez votre or.—Mais…—Vous voulez vous dérober à ma reconnoissance? Monsieur, je n'accepte pas votre argent.—Mais auparavant sachez les raisons…—Monsieur, je n'accepte pas.—Eh bien, je vais vous prouver une confiance sans bornes: je m'appelle le chevalier de Faublas.—Le chevalier de Faublas!Où tant de vertu va-t-elle se nicher[10]?—Comment!…—O mon bienfaiteur! pardon, mille fois pardon; je vous offense bien involontairement.—Mes premières aventures ont fait quelque bruit dans la capitale, et vous me condamnez d'abord; peut-être êtes-vous un peu trop prompt, un peu trop sévère. O mon ami! excusez les folies de l'adolescence, plaignez les passions de la jeunesse, et pour me juger attendez quelque temps: vous ne me connoissez pas encore.—Ah! pardonnez vous-même une exclamation sans doute indiscrète. Ah! je vous connois et vous dois toute mon estime. Vous vous corrigerez, j'en suis sûr; avec un excellent cœur on ne peut s'égarer longtemps.»

[10]On sait que ce mot de Molière est devenu proverbe.

[10]On sait que ce mot de Molière est devenu proverbe.

Il prit ma main qu'il baisa plusieurs fois. En l'embrassant, je lui demandai son nom. «Florval, me dit-il.

—Florval, j'aime votre noble franchise; êtes-vous sincèrement disposé à m'honorer de votre amitié?—Quelle question!—Je vous reverrai donc dans un temps plus heureux?—Quoi!…—Florval, il faut que je me cache, je ne sais ce que je vais devenir, on me poursuit.—On vous poursuit! Puissent vos ennemis se consumer en recherches vaines! Puisse leur rage être confondue! Mais pourquoi cet habit? On vous l'a déjà vu peut-être? Que n'en prenez-vous un autre!—Lequel?—Tenez, dans ce coin, ces guenilles noires. C'est ma robe, c'est le meuble qu'il m'a fallu toujours conserver. Ce matin, je comptois l'aller vendre; mais je n'ai pas eu la force de gagner l'escalier. Et puis, qu'auroit-on voulu m'en donner? elle est si mauvaise! Prenez-la toujours, elle peut vous déguiser parfaitement bien; cachez votre habit dessous, et par-dessus laissez tomber vos cheveux flottans dans toute leur longueur, ils sont encore assez poudrés.»

Tout en m'occupant de mon travestissement nouveau, je me permis de faire à Florval plusieurs questions, auxquelles il s'empressa de répondre.

«Ainsi vous êtes avocat, Florval?—Hélas! oui, Monsieur.—J'avois toujours cru cette profession aussi lucrative qu'honnête.—Ah! Monsieur, quel métier! Forcer un pauvre diable à vous payer d'avance pour n'être pas obligé de le faire assigner! grossoyer pour un procureur des requêtes à deux sous la page! tous les matins mentir aux petites audiences pour un écu! Ah! Monsieur, quel métier! quel métier!—Cependant il y a tant d'affaires au palais que vous devriez être occupés tous?—On le croiroit; mais d'abordl'ordre, l'ordre fameux, est composé de cinq ou six cents membres, avides d'argent plus que de renommée. J'ai vu tel confrère en vogue, caressant la fortune qui lui sourioit, mais négligeant la gloire qu'il pouvoit espérer, dans la même journée griffonner des requêtes, compiler des consultations, brocher des factums, entasser des mémoires, plaider à toutes les chambres, et, par cette activité meurtrière, sucer le sang de cinquante cliens amaigris, dévorer la substance de cinquante confrères affamés! Ah! Monsieur, quel métier!—Allons, Florval, tâchez de vous faire connoître, et…—Et le moyen, Monsieur? Si vous saviez que de dégoûts ils me donneront, par combien deremisesils fatigueront ma patience, avec quelle adresse ils environneront mes débuts de difficultés presque insurmontables!—Florval, une meilleure fortune vous attend sans doute; songez aux orateurs célèbres: ils eurent, comme vous, des obstacles à vaincre…—Que me dites-vous, Monsieur? Tout rebute un talent naissant: la sublimité des grands modèles fait son désespoir, moins pourtant que ne le dégoûtent les inconcevables succès de certaines gens si petits, si petits! Croyez-vous qu'il n'y ait qu'en littérature des réputations usurpées? Au barreau, comme ailleurs, Monsieur, le mérite timide rougit et se cache, tandis que l'audacieuse médiocrité se produit, sollicite, manœuvre, se prône, parvient, et brille d'un éclat qui n'est pas toujours éphémère. Pourquoi, lorsque avant-hier, la rage dans le cœur, je regagnois mon grenier pour y expirer de faim, pourquoi mon confrère E…, toujours enivré de succès pendant sa vie, mouroit-il d'une indigestion sous ses lambris dorés? Ah! Monsieur, quel métier! quel métier!—N'en est-il donc aucun parmi vous qui mérite sa réputation?—On peut en compter plusieurs dont les talens vraiment recommandables honorent le barreau. Veuille leur destin que le barreau les honore toujours; que jamais les haines secrètes, enfantées par les rivalités journalières et la basse envie, ennemie née de tous les succès, ne s'attachent à leurs pas pour opérer leur ruine et flétrir leur gloire! Ah! Monsieur, quel métier! quel métier! Je l'ai vu de trop près. Eh! qui voudroit le faire, si par hasard il ne se rencontroit de loin en loin quelque malheureux à défendre, au risque d'êtrerayé du tableau!—Florval, mon ami Florval, le malheur vous aigrit.—Il est vrai, me répondit-il presque en souriant, il est vrai qu'on n'envisage pas les choses du côté le plus beau, quand on a faim depuis deux jours… Monsieur le chevalier, vous voilà bientôt prêt… Je ne puis descendre dans la rue… Vous n'avez rien fait pour moi, si vous ne prenez encore la peine de m'envoyer quelque nourriture.—Mon ami, j'y cours.»

Pendant qu'il me parloit, j'arrangeois la robe de manière que sa vétusté fût un peu moins remarquable. Chacun des côtés étoit déchiré par en bas, j'eus soin de retrousser élégamment chacun des côtés; comme si j'avois eu peur des crottes, je fourrai l'un des pans dans mon gousset, je tins l'autre sous mon bras. Un long et large accroc laissoit ma poitrine à découvert; je fis un grand rempli et mis artistement des épingles. Quant au dos, les trous se trouvoient cachés sous les plis; ainsi tout alloit au mieux, le petit avocat venoit de disparoître, j'avois l'air d'un procureur-syndic. «Adieu, Florval; si par hasard on vous questionne…—Plutôt souffrir le dernier supplice que de vous exposer au moindre péril!… Mais serai-je longtemps sans vous revoir?—Je n'en sais rien, Florval.—Oh! je chercherai! je m'informerai! Vous, Monsieur de Faublas, daignez ne pas oublier celui qui vous doit tout.—Florval, je n'oublierai pas mon ami.—Adieu, mon bienfaiteur; ange libérateur, adieu.»

Et, comme j'étois au bout du long corridor, l'enfant, forçant sa petite voix claire, me cria: «Adieu, mon papa.»

Son papa! et le père m'appelle son ange libérateur! et j'arrache à la mort deux victimes! et mes yeux sont encore mouillés des plus douces larmes qu'ils aient jamais versées! et mon cœur est plein d'un sentiment délicieux! O plaisir ineffable que l'on goûte à faire une bonne action! ô bonheur suprême, dont je n'avois qu'une foible idée! Mais qu'est-ce que donner de l'argent à un homme de confiance pour qu'il le distribue?… Il faut aller soi-même… O ma Sophie! un jour nous monterons ensemble dans les greniers, nous pénétrerons dans les réduits du pauvre; là, nous saurons découvrir la misère qui se cache, prévenir ses pénibles aveux, proportionner les secours aux besoins, calmer les douleurs par les consolations; là, ma charmante femme, vingt malheureux, nourris de tes bienfaits, te rendront un hommage selon ton cœur. Oh! que tu me paroîtras plus belle, quand je t'aurai vue t'attendrir sur leurs peines secrètes, quand tu reviendras fière de leurs bénédictions! A peine m'apercevront-ils, ils ne verront que toi! ce sera ta main qu'ils oseront baiser, ce sera toi qu'ils pourront appeler un ange libérateur!… Tu en as la figure céleste, chacun de tes traits atteste une âme divine… O ma Sophie! tu soutiendras les pères de famille, les orphelins, les pauvres veuves, les filles délaissées… Les veuves! les filles!… Faublas, loin de vous cette horrible idée!… Respectez la beauté malheureuse que vous avez secourue, ou renoncez à tout sentiment d'honneur, et demeurez à jamais chargé de la juste exécration des hommes.

Je m'en allois réfléchissant ainsi jusqu'à la porte de la rue, où les périls qui m'environnoient fixèrent mes idées sur des objets tout différens. Je quittois à peine le seuil hospitalier que plusieurs hommes me suivoient déjà. L'un d'entre eux surtout m'épouvanta d'abord d'un coup d'œil scrutateur; puis, d'un air tantôt irrésolu, tantôt décidé, reportant alternativement son louche regard sur ma figure pâlie et sur les basses figures de ses vils compagnons, il sembla plusieurs fois les consulter, et plusieurs fois aussi leur dire: «C'est lui!» Je vis le moment où j'étois pris. Persuadé que je ne pouvois échapper au danger qu'en payant d'audace, j'assurai promptement mon maintien, et, ma mémoire m'ayant à propos servi, je répétai à haute voix le nom que m'avoit dit MmeLeblanc. «Griffart!» m'écriai-je. Le vilain monsieur qui m'inquiétoit, c'étoit justement ce monsieur Griffart! «Qu'est-ce que y a?me dit-il.—Comment! tu ne me reconnois pas?—Je ne sais pas encore.—Et vous, Messieurs?—Pis qui n' sait pat, lui, répondit l'un d'eux,nous n' savons pat itou.» Alors je pris noblement un air dédaigneux, par-dessus mon épaule je passai toute la troupe en revue, je toisai le chef de la tête aux pieds, enfin je laissai tomber de ma bouche ces mots: «Quoi! mes beaux messieurs, vous ne connoissez pas le fils du commissaire Chénon?» A ce nom révéré, vous eussiez vu tous mes coquins, saisis de respect, soudain mettre bas chapeaux de laine ou bonnets de coton, d'une façon gentille empoigner leurs toupets, subtilement rejeter leurs pieds droits en arrière, et me faire ainsi, avec de très humbles excuses, la révérence de cérémonie. D'un signe de tête, je témoignai que j'étois content, et, m'adressant à Griffart: «Eh bien, mon brave, y a-t-il quelque chose de nouveau?—Pat encore, note maîte, mais y a gros que ça n' tardera pas. Je crois que nous l'avons reluquée sur le toit, la bonne fille! faudra ben qu'elle en dégringole. Elle a pris les habits de mon sesque; mais c'est z'égal, je dis quoique ça qu'elle n' gourera pas Griffart.—Et si elle se présente au bout de la rue?—Ah! je dis, on la gobe. Bras-d'-fer l'allume[11]z'avec les enfans perdus.—Et de ce côté-là?—Tout de même pour changer. Trouve-tout bat l'antif avec les lurons.—Avec les lurons! tenez, mes enfans, allez déjeuner au cabaret; toi, Griffart, je te charge de porter tout de suite un bon morceau de pain, une pièce de rôti et une bouteille de vin à un sieur Florval qui demeure là,… dans cette allée, au cinquième étage. Ce qui restera de mes six francs, tu reviendras au cabaret le boire avec tes camarades.»

[11]En termes d'argot,allumersignifie guetter;battre l'antifveut dire rôder dans les environs. Lecteur, dites que mon livre n'est pas instructif!

[11]En termes d'argot,allumersignifie guetter;battre l'antifveut dire rôder dans les environs. Lecteur, dites que mon livre n'est pas instructif!

Tous ces gens-là s'épuisèrent en remerciemens plus grossiers qu'énergiques; et je trouvois leurs gestes aussi dégoûtans que ridicules, et leur joie m'attristoit; elle étoit ignoble comme eux. Dès qu'ils m'eurent quitté, je m'interrogeai moi-même: d'un côté, Bras-de-fer avec les enfans perdus! de l'autre, Trouve-tout et les lurons… Oserai-je y aller?… m'exposerai-je à un second examen?… J'ai peur… Cette prétendue religieuse qu'ils poursuivent a, disent-ils, pris des habits d'homme… Si je pouvois me déguiser en femme!… Je ne sais, mais Bras-de-fer et Trouve-tout m'épouvantent!… Ah! ah! qu'est-ce donc que cette engageante demoiselle qui, de la fenêtre du second étage, appelle poliment tous ceux qui passent?… Allons-y… Peut-être qu'avec de l'argent… Allons-y,… nous verrons; toujours serai-je le maître, si je ne puis faire mieux, d'aller au bout de la rue présenter aux lurons le fils du commissaire… Allons, montons… C'est mauvaise compagnie, Faublas; mais, ma foi! sauve qui peut.

J'entrai de plein saut chez la pauvre fille, qui avoit laissé sa porte entre-bâillée. Elle vit ma robe noire et crut voir le diable. Le cri perçant qu'elle poussa dut être entendu de toutes les pratiques qu'elle avoit dans le voisinage. Moi, qui ne me souciois point de me mettre sur les bras la foule des amans de cette moderne Aspasie, je me hâtai, pour la rassurer, de me dépouiller de la robe ennemie. Sa crainte mortelle se dissipa dès qu'elle m'entendit protester que je n'étois pas monsieur le commissaire. Ce fut bien autre chose quand elle me vit tirer de ma bourse un double louis: le plus doux espoir brilla sur sa figure maintenant rassérénée.

«Mademoiselle, ces deux louis sont à toi…—Je le veux bien», interrompit-elle; et, plus prompte que l'éclair, elle courut à sa porte qu'elle ferma; à sa fenêtre, sur laquelle elle étendit une toile vermoulue, que des gens moins difficiles appelleroient un rideau; à son alcôve… «Venez, venez donc, fille trop complaisante et trop vive; si vous aviez voulu m'entendre jusqu'à la fin, vous vous seriez épargné d'inutiles démonstrations qui doivent coûter à votre amour-propre autant qu'à votre pudeur… En vérité, mon enfant, tu as mal interprété mes intentions. Pour les deux louis que je t'offre, je demande seulement que tu me fournisses des vêtemens de femme et que tu m'aides à m'habiller.—Je le veux bien, répondit-elle.—Cela est charmant! Tu veux tout ce qu'on veut, toi!—Dame! il faut bien faire son état.—Que me donnes-tu là? Un jupon prétendu blanc, plein de crotte du haut en bas!—C'est que l'autre jour je suis revenue de chez Nicolet par un mauvais temps.—Et ce caraco tout déchiré?—Je l'ai arrangé comme ça lundi dernier, en rossant un clerc de procureur qui ne vouloit pas me payer.—Et ce fichu tout sale?—C'est un vieux moine qui me l'a chiffonné.—Et cette baigneuse toute roussie?—C'est que mon amoureux, dans un accès de jalousie, l'avoit jetée au feu.—Allons, Mademoiselle, reprenez vos guenilles, je n'en veux pas… Tiens, mon enfant, donne-moi tes meilleures nippes, je les payerai ce que tu les estimeras; les deux louis sont pour le secret.—Voilà qui est parler! foi d'honnête fille,Fanchetteva vous donner ce qu'elle a de plus brillant, son ajustement du Panthéon; tenez. Je vous le céderai au prix coûtant: quatre louis. Et par-dessus le marché vous aurez encore ce grand chapeau noir avec son panache, et puis les preuves de mon amitié, si vous voulez, parce que vous êtes bien gentil.—Pour la robe et le chapeau, volontiers; bien obligé du reste.»

Il me manquoit encore une chemise. Fanchette eut beaucoup de peine à me la fournir médiocrement bonne; elle eut beaucoup de peine à ne pas outrager ma timide pudeur en me la passant. La robe qu'elle me mit ensuite m'alloit aussi bien que si on l'eût faite pour moi. «Comme cet habit vous sied! disoit Fanchette. En vérité, reprit-elle après un moment de réflexion, je ne demande pas mieux, car tu es bien le plus joli homme que j'aie jamais vu des deux yeux.» Et, si je ne m'étois hâté d'y mettre ordre, elle alloit m'embrasser très indécemment. «Non, Mademoiselle, non, vous dis-je…

«Tiens, Fanchette, voilà les six louis que je te dois. Fais-moi le plaisir d'aller chercher un fiacre et de me l'amener; tu m'accompagneras dedans jusqu'à la porte du Luxembourg. En te quittant là, je te donnerai encore quelques petits écus pour ta course; mais dépêche-toi surtout, et garde-toi bien de dire un mot à personne.—Je vous le promets. Je vous aime, parce que…—Va, Fanchette, va vite.»

Il n'y avoit pas cinq minutes qu'elle étoit partie, quand j'entendis la clef tourner dans la serrure. Jugez de ma surprise et de mon effroi lorsque, la porte s'étant ouverte, je vis entrer un inconnu qui, non moins familier que s'il eût été chez lui, me dit bonjour sans me regarder, et jeta sur le lit sa canne et son chapeau. Je m'aperçus que ses jambes chancelantes le portoient de travers, qu'il faisoit fréquemment des tours sur lui-même, qu'il accrochoit les meubles et battoit les murs. Sa bouche s'ouvroit avec effort, sa langue articuloit à peine; ses dents étoient mêlées; il prit une chaise et s'assit à côté; puis, en se relevant, il se fit à lui-même, après quelque jurement préparatoire, cette judicieuse remarque: «Je me suis trompé.» Il ajouta: «Fanchette, je suis sûr que tu as été inquiète de ce que je ne suis pas revenu c'te nuit avant ce matin,… t'as enragé de ça comme d' juste… Ah! c'est qu'y avoit z'un monde à c't hôtel d'Angueleterre!… Què plaisir dans cet endroit-là!… y a des personnes qui s'y ruinent… avec z'un agrément!… c'est charmant d' les voir… Mais c'est qu'i sont contens!… Enfin, n'y a pat u z'une querelle, juge!… excepté z'un qui en a tué z'un autre, mais v'là tout…»

A ces mots il se leva pour venir droit à moi; mais sans le vouloir il prit à gauche, et se jeta sur la croisée, dont il brisa quelques vitres. Après bien des détours, il parvint pourtant jusqu'à moi, et pendant quelques secondes il me regarda sous le nez d'un air qui m'auroit beaucoup amusé si j'avois eu moins d'inquiétude. «C'est moi, reprit-il enfin, c'est toi… Voilà ben ta chambre z'et ta belle robe… Mais j' suis gris… Oh çà, je suis gris! t'as les yeux noirs, et j' les vois bleus!… t'es blonde, et tu me sembles brune!… t'es petite, et j' te trouve grande!… Ah çà! j' suis dedans, c'est clair… Mais, quoique ça, j' te veux persuader que t'es gentille et que j' suis ton z'amoureux.»

Il s'approcha, je reculai; il me suivit, je le repoussai; il me retint, je fis un geste menaçant; il me donna un coup de poing, je lui en rendis deux; il se jeta sur mon panache, je le saisis par les cheveux. Sa chute entraîna la mienne. Le chevalier de Faublas, étendu sur le plancher, roula dans la poussière avec le vil amant d'une fille publique! Ce qui faillit à rétablir en faveur de mon adversaire l'inégalité de cet indigne combat, c'est que je n'étois pas commodément vêtu pour faire le coup de poing. Cependant la victoire n'auroit pu longtemps balancer incertaine, parce qu'il y avoit dans cette manière d'escrimer cette différence, tout avantageuse pour moi, que, sans dire un seul mot, je tâchois de parer avant de riposter, au lieu que le vilain, jurant comme un cocher, négligeoit la parade et ne cherchoit qu'à me frapper et à me retenir: on juge donc que le plus braillard n'étoit pas le moins maltraité; mais, avant que je fusse parvenu à me dégager, les voisins accoururent au bruit qu'il faisoit. Charmés de trouver cette occasion de se débarrasser de leurs odieux locataires, ils commencèrent par nous charger d'imprécations et de coups; ensuite ils nous séparèrent, nous descendirent, et nous livrèrent à la garde que l'un d'entre eux avoit été chercher.

Deux soldats mirent les menottes à mon camarade, deux soldats me donnèrent la main; le peuple me hua, les enfans me suivirent. Au bout de la rue, je passai triomphant au milieu deslurons, qui n'attendoient pas, sous ces pompeux habits et dans cet honorable cortège, leur prétendue religieuse en homme travestie. Mais combien de rues nous courûmes à pied! que de boue, en chemin ramassée, souilla le bel habit du Panthéon! que de grossiers propos j'entendis sur ma route! avec quelle brutalité me traînèrent mes incivils conducteurs! Ah! pauvres filles, Dieu vous préserve de la garde de Paris!

Dieu vous préserve aussi du commissaire! Un juge de paix trancher du magistrat! se donner les airs de condamner sans entendre!… Un pesant caporal conta le fait, qu'il ignoroit; ses soldats attestèrent ce qu'ils n'avoient point vu; plusieurs témoins crièrent que j'étois femme publique et que je rossois mes amis; le clerc, expéditif, comprenant peu de chose, mais écrivant tout, ferma le procès-verbal avant même qu'on eût daigné s'informer si nous n'avions pas quelques moyens de défense; et tout à coup, du tribunal despotique de l'orgueilleux bourgeois, émana cet arrêt sans appel: «Le garnement à l'hôtel de la Force; la fille à Saint-Martin.»

A Saint-Martin! il est donc vrai que j'y fus conduit! Il est donc vrai que de tous les adolescens le plus précoce, celui qui plusieurs fois, en certains cas, s'étoit montré si supérieur à tant d'hommes faits, celui dont les succès galans occupoient encore la capitale étonnée, le chevalier de Faublas enfin, proclamé fille par un jugement public, se vit enfermé dans une succursale de l'hôpital, pour y attendre apparemment le grand jour où le chef de la police le feroit, avec cent compagnes prostituées, transférer à la métropole!

Aussi pourquoi m'étois-je laissé traîner dans cette affreuse prison? Pourquoi? l'aveu de mon sexe chez ce commissaire ne m'eût-il pas attiré une foule de questions auxquelles je me serois vu très embarrassé de répondre? Dans tous les cas, ce moyen extrême ne me restoit-il pas toujours? et ne devois-je point me flatter que mille autres presque aussi faciles m'épargneroient le danger de celui-là? Avec de l'adresse et de l'or je forcerois les portes de Saint-Martin plus aisément que celles de la Bastille… Mais je devois surtout me hâter; un instant pouvoit me perdre! Dans le faubourg Saint-Marceau, devenu pour la seconde fois le théâtre de ma gloire et de mes infortunes, mille accidens pouvoient découvrir les traces que le chevalier de Faublas venoit de laisser sur son passage. Allons, vite, appelons à mon secours quelques amis… Des amis? je n'ai plus à Paris que des connoissances… Rosambert… Il m'a fait un vilain tour, Rosambert! et puis il est loin. Derneval est plus loin encore… Mmede B… n'est peut-être pas arrivée… D'ailleurs, comment lui donner de mes nouvelles sans la compromettre?… Mais mon amie, mon amante, ma femme?… c'est à elle… Eh oui! c'est à elle qu'il faut mander… Non. Duportail est là qui sans doute a les yeux ouverts; il peut intercepter les dépêches et m'enlever encore… Non! je ne veux pas d'un moyen qui m'expose à me priver de voir ma Sophie… Reste le vicomte de Valbrun. Ce n'est pas à sa petite maison qu'il faut envoyer; je ne sais où est son hôtel; le commissionnaire s'informera, écrivons au vicomte.

Ce que je vous dis là en trente lignes, ce fut le résultat de deux heures de réflexion; aussi ma lettre au vicomte n'étoit pas achevée quand on vint appeler Fanchette.

Saisi d'effroi, je ne me décidai qu'avec peine à gagner le premier guichet. Là je vis une élégante qui, m'ayant jeté deux ou trois coups d'œil dédaigneux, m'ordonna d'un ton sec de la suivre. Les portes de la prison s'ouvrirent, ma fière protectrice monta gravement dans sa voiture, et d'un signe de tête m'annonça que j'y pouvois prendre place sur le devant. J'obéis, nous partîmes; alors, m'adressant à l'inconnue: «Madame, que de remerciemens…—Vous ne m'en devez pas, interrompit-elle; il est vrai que je vous ai tirée de ce bel endroit où vous n'étiez pas trop déplacée, je pense; mais ce n'a pas été pour vous obliger personnellement, je vous assure.—Cependant, Madame…—Cependant, Mademoiselle, je vous prie de me croire.—Pourquoi refuseriez-vous le juste hommage…—Bon Dieu! cela fait des phrases! Je ne les aime pas, Mademoiselle. Ne causons pas ensemble, je vous en prie.»

Il y eut un moment de silence, pendant lequel je me demandai tout bas quelle étoit cette incivile libératrice qui me rendoit un si grand service et me traitoit si mal, où m'engageroit cette nouvelle aventure, et ce que j'allois devenir.

La belle dame, qui m'avoit ordonné de me taire, m'ordonna bientôt de parler. «Savez-vous lire? me demanda-t-elle.—Un peu, Madame.—Et écrire aussi?—Tout de même.—Vous coiffez?—Les femmes?—Eh mais, sans doute.—Assez passablement, Madame. Est-ce là tout ce que…—En voilà assez, Mademoiselle, vous oubliez qu'il ne vous appartient pas de me questionner.»

Bientôt la voiture s'arrêta devant un très bel hôtel. L'inconnue, m'ayant fait traverser des appartemens superbes, finit par me livrer à mes réflexions dans une espèce de cabinet de toilette où je restai seul pendant quelques minutes, qui me parurent des siècles. Enfin, ma libératrice reparut: elle m'apportoit elle-même des habits qu'elle m'ordonna d'échanger contre les miens, car je faisois horreur, disoit-elle; et, sans attendre ma réponse, elle commença par m'enlever mon fichu. «Je me doutois bien, s'écria-t-elle alors en plongeant sur ma poitrine un regard scrutateur, je me doutois bien que quelque défaut secret déparoit cette courtisane en apparence si jolie; fi donc! ma main n'est pas plus unie que cela.»

A la surprise qui d'abord me saisit succéda bientôt un sentiment plus pénible: cette grande dame si fière, si impérieuse, et pourtant femme de chambre aussi alerte qu'observatrice expérimentée, m'inquiétoit par ses soins autant que par ses remarques, et ne me désoloit pas moins par ses bienfaits que par ses duretés. J'essayai de me dérober à ses bons offices; elle trouva mes minauderies fort impertinentes, et ne me tint aucun compte de ce qu'elle appeloit les grimaces d'une pudeur banale.

Un bout de cordon passoit, elle le tira très habilement, et du même temps me débarrassa de mon premier jupon. «Bon Dieu!… Madame, vous abaisserez-vous à servir votre servante?—Eh mais, répondit-elle, si je veux bien en supporter la peine et la honte?—Madame, je ne le souffrirai pas!… Je ne le puis souffrir… Vous êtes trop bonne.—Est-ce une raison pour que vous vous montriez aussi ridiculement modeste qu'opiniâtre?»

Elle parloit avec feu. Cependant sa langue alloit encore moins vite que sa main; de sorte que je vis presque aussitôt, malgré mes précautions trop vaines, tomber une seconde jupe, hélas! et c'étoit la dernière.

Au moins il me restoit encore une sauvegarde, le petit caraco dont j'espérois n'être pas aisément dépouillé. «Que d'entêtement! quelle sotte réserve! dit la dame irritée. Sans doute, si j'étois homme, Mademoiselle y feroit moins de façon.» A peine avoit-elle dit, qu'elle passa derrière moi, et sur-le-champ, d'un coup de ciseau rapide, remontant de mes reins jusqu'à mes épaules, elle mit en deux l'infortuné caraco, dont il lui devint facile de m'arracher les morceaux.

O vous qui me lisez, jugez de ma peine! Vous voyez d'ici la pauvre Fanchette trop succinctement vêtue, et d'autant plus embarrassée que, l'unique voile qui lui demeure ayant été naguère et trop longtemps promené dans les rues de Paris, je ne puis en conscience nier que j'ai besoin de linge blanc. Aussi l'obligeante personne qui présidoit à ma toilette se pressa-t-elle de me jeter sur le visage une fine chemise qu'elle m'ordonna de passer. C'étoit là surtout l'opération que je redoutois, et, pour comble de malheur, chaque instant la rendoit plus pressante et plus difficile. Comment la jeune fille excessivement maladroite auroit-elle jamais, en ce moment, le plus critique de tous, la dextérité qu'il faudroit pour cacher à des yeux clairvoyans le jeune garçon trop visible? Je ne sais par quelle fatalité mon imagination, jusqu'alors endormie, se réveille plus ardente: elle m'électrise, elle m'enflamme pour les appas de cette inconnue dont je crois sentir encore la main prompte et légère, dont le regard me poursuit toujours, dont le tout-puissant regard, ressuscitant la nature mourante, soudain produit en moi l'effet auquel je me serois le moins attendu, l'effet ordinairement favorable et maintenant malheureux, l'effet que deux heures auparavant Coralie n'osoit plus espérer, même à l'aide du magnétisme. Que ferai-je donc? que vais-je devenir? par quel moyen garder mon secret?

Le parti que je pris va vous étonner, lecteur. Vous en rirez à mes dépens; n'importe: comme je vous vante quelquefois mes prouesses, il faut aussi vous avouer mes méfaits. Apprenez donc que, n'imaginant pas qu'il y eût rien de mieux à faire, j'eus la foiblesse de tourner le dos à l'ennemi.

«Le procédé n'est pas poli, dit-elle. Je vous avoue que voilà d'étranges manières, auxquelles on ne m'a point accoutumée.»

Au ton dont ces paroles furent prononcées, je crus m'apercevoir que la personne outragée, loin de céder aux mouvemens de l'impatience et de la colère, ressentoit une joie maligne et ne m'épargnoit pas l'ironie. Un coup d'œil que je hasardai furtivement me confirma dans cette idée. Je vis qu'on n'étouffoit plus qu'avec beaucoup de peine de grands éclats de rire pressés de s'échapper. Ce fut alors, et c'est encore à ma honte que je l'avoue, ce fut seulement alors qu'il me vint dans l'esprit que depuis un grand quart d'heure j'étois pris pour dupe, que depuis un grand quart d'heure ma protectrice mystifioit tout à son aise un innocent jeune homme qu'elle avoit l'air de croire une fille publique. Cette découverte me causa d'abord un dépit véritable; mais je me consolai presque aussitôt, pressentant bien la douce vengeance que me promettoit ma mésaventure.

«Ah! qui que vous soyez, m'écriai-je, vous n'êtes pas faite pour de telles incivilités. Oui, j'en suis sûr, vous ne devez pas être plus accoutumée à les souffrir que je ne le suis moi-même à me les permettre, et c'est bien sincèrement que je vous en demande pardon!—Pardon! répéta-t-elle en riant enfin de toutes ses forces; mais, si cela ne s'accorde qu'à l'audace, pensez-vous l'avoir mérité?—Assurément non, répliquai-je, un peu étourdi du reproche.—Eh bien donc, reprit-elle avec une force d'esprit peu commune, j'attendrai qu'une véritable offense…»

Je ne lui laissai pas le temps d'achever: car son air, ses discours, et surtout son maintien, où respiroit une rare assurance, tout en elle se réunissoit pour étonner d'abord le plus intrépide, mais ensuite pour donner du cœur au plus timide. Aussi, me précipitant devant elle, dans cette humble et redoutable posture, si commode à l'amant, si menaçante pour la maîtresse, je lui fis, du ton le plus décidé, cette déclaration d'amour et de guerre: «Ma foi, j'ai peur que vous n'attendiez pas longtemps, Madame.» Sans s'émouvoir, elle répliqua: «Quoi que vous puissiez dire, je ne dois pas vous croire téméraire. D'ailleurs, je vous préviens que je ne suis pas de ces femmes qui s'effrayent sur parole: ce sont les beautés foibles qui croient à toutes les menaces.»

La réponse étoit claire; il ne falloit rien moins que des effets à cette dame. Je ne pouvois plus raisonnablement douter qu'elle savoit à peu près qui j'étois, que le danger de ma présence et de mon accoutrement si simple ne l'étonnoit nullement, qu'enfin le chevalier de Faublas pouvoit sans indiscrétion, et devoit même se montrer.

On l'accueillit avec une grâce infinie. Son triomphe complet ne fut disputé que justement autant qu'il le falloit pour qu'il le pût trouver encore de quelque prix. Cependant j'étois au sein de la victoire et sur le point d'en recueillir les fruits, que le vainqueur lui-même alloit partager, lorsqu'une importune voiture fit gémir le pavé de la cour. «Déjà le vicomte! dit mon inconnue; dépêchons-nous,… dépêchons-nous d'achever cette plaisanterie.»

Elle se dépêchoit en effet, et, comme si je n'avois pas eu moi-même quelque intérêt à me dépêcher, elle m'y forçoit, pour ainsi dire.

Grâce à ma promptitude, et surtout à la sienne, ce que l'originale personne appeloit notre plaisanterie venoit de finir; mais le tiers incommode, à qui tout ceci n'eût peut-être pas paru très plaisant, se faisoit entendre assez près de nous; et ma fière protectrice, qui n'avoit apparemment nulle envie qu'on sût de quelle manière elle plaisantoit avec ses protégés, ne se bornoit pas à réparer son désordre; elle me faisoit signe de ramasser mes hardes éparses et de me jeter dans un cabinet voisin.

Je venois de m'y précipiter, lorsque l'importun cavalier dont la trop prompte visite m'y reléguoit entra. «Il est là qui change d'habits, lui dit-elle.—Sans le secours de votre femme de chambre?» demanda-t-il. Elle répondit: «S'il ne peut s'en passer, nous l'appellerons; mais pourquoi, tant qu'il n'y aura pas une absolue nécessité, mettrions-nous un tiers dans son secret?»

Alors il vint à moi: c'étoit M. de Valbrun. «Bonjour, mon cher Faublas, me dit-il en m'embrassant. N'êtes-vous pas content du zèle que madame la baronne de Fonrose a mis à vous servir?—Content? m'écriai-je; mais c'est, en vérité, trop peu dire.—Ah! je l'ai bien inquiété, votre cher Faublas, interrompit-elle en riant: demandez-lui ce qu'il en pense; demandez-lui si je n'ai pas déjà commencé la vengeance de mon sexe. Allons, gentil chevalier, ajouta-t-elle, point de rancune, ne voyez en moi qu'une fée secourable qui vient de vous enlever à des enchanteurs; et, dès que vous serez rhabillé, venez respectueusement, en signe de reconnoissance, me baiser la main.»

Tandis qu'elle parloit, je la regardois à travers une vitre. Son maintien avoit tout d'un coup tellement changé qu'il n'y régnoit plus qu'une dignité froide, et le calme parfait de sa figure sembloit annoncer l'absence de toutes les passions. Je vis que madame la baronne étoit une excellente comédienne; mais, quelque plaisir que je trouvasse à la considérer dans son nouveau rôle, je ne pus lui donner qu'une courte attention. Tout cet accoutrement féminin dont il falloit m'affubler encore ne me causoit pas un léger embarras: c'étoit pour moi l'ouvrage sans fin: je crois qu'il auroit duré jusqu'au soir, si Mmede Fonrose n'étoit venue, sur l'invitation réitérée du vicomte, m'aider à l'achever. Ensuite, et toujours pour obliger le vicomte, elle poussa la complaisance jusqu'à réparer, de sa noble main, le désordre de ma chevelure. Elle me coiffoit encore, quand je m'écriai: «Monsieur de Valbrun, partons.—Pour aller où?—Voir Sophie.—Sophie est-elle à Paris?—Dans ce faubourg même, au couvent de ***, rue ***.—Tant mieux; mais pour un instant modérez votre impatience; écoutez-moi: je dois vous dire ce que j'ai fait, et prendre avec vous des mesures pour ce qui me reste à faire.—Vous devez, Monsieur le vicomte! Moi, j'aurois dû commencer par vous assurer de toute ma reconnoissance.—Êtes-vous jaloux de me la prouver?—N'en doutez pas.—Eh bien, faites-moi le plaisir de m'entendre.—De tout mon cœur; mais partons.—Quelle pétulance! De grâce, écoutez-moi!—Ma Sophie!—Nous en parlerons tout à l'heure. Chevalier, au milieu de la nuit dernière, je suis revenu à ma petite maison, comme je vous l'avois promis. Justine, en me racontant ce qui s'étoit passé, m'a donné de grandes inquiétudes pour vous. Ne sachant ce que vous alliez devenir, et voulant demeurer à portée de vous donner quelque secours si l'occasion s'en présentoit, j'ai pris le parti de rester avec Justine. Cette petite, qui me paroît vous aimer beaucoup, étoit continuellement à la fenêtre de la rue. Deux fois, dans la matinée, elle a cru vous voir sous deux habits différens. Il y a deux heures enfin, elle m'a crié que la garde vous emmenoit; qu'elle vous reconnoissoit très bien malgré votre nouveau travestissement. Aussitôt s'est mêlé, dans la cohue qui vous suivoit, un fidèle émissaire, chargé de revenir le plus tôt possible m'apprendre ce que vous seriez devenu. A son retour, je n'ai pas été moins enchanté que surpris de savoir qu'un jugementténébreuxvenoit d'envoyer la prétendue Fanchette à Saint-Martin. Aussitôt j'ai volé chez Mmede Fonrose…—Moi, d'abord, interrompit-elle, je ne pouvois que m'intéresser beaucoup au sort d'un jeune homme tel que vous. J'ai couru sur-le-champ vous réclamer à l'hôtel de la Police, et vous savez quel prompt usage j'ai fait du mandat qui ordonnoit votre liberté.—Madame, recevez tous mes remerciemens…—Monsieur de Faublas, reprit le vicomte, écoutez-moi jusqu'à la fin.—Sophie m'attend.—Bientôt nous parlerons d'elle; écoutez-moi jusqu'à la fin. Pendant que madame la baronne alloit à la police, je retournois au faubourg Saint-Marceau pour y prendre des informations; il n'y est plus question de Dorothée, on ne parle partout que du chevalier de Faublas.—Comment! déjà?—Pouvez-vous en être étonné? la déclaration de je ne sais quelle sœur Ursule, qui a, dit-elle, été maltraitée par les ravisseurs de la religieuse, ne prouvoit rien contre vous; mais ce qui a tout découvert, c'est la plainte qu'a rendue certain M. de Flourvac, qui dit avoir été attaqué dans l'enclos desMagnétiseurspar un jeune homme qui se sauvoit en chemise et l'épée à la main; c'est la résistance qu'a faite aux officiers de la police MmeLeblanc, qui a mieux aimé laisser enfoncer la porte de son appartement que de l'ouvrir; c'est enfin la déposition que s'est vue forcée de faire la vraie Fanchette, qui, revenue dans son taudis, y a étéinterrogée sur faits et articles. Le concours de tant d'événemens extraordinaires vous a trahi, les plus étonnantes aventures ont été mises sur le compte du plus étonnant jeune homme. Dans deux heures peut-être on ira vous chercher à Saint-Martin pour vous transférer à la Bastille. Madame sera sans doute inquiétée; mais elle est bien avec le ministre. Qu'on ne vous trouve pas, je suis tranquille sur tout le reste. Les amis du comte de la G…, que l'un de vos seconds a tué, sollicitent vivement sa vengeance; mais j'ai des amis aussi, je jouis de quelque crédit, nous pourrons assoupir cette affaire. En attendant…—En attendant, je veux voir ma Sophie, dussé-je me perdre!—Vous vous perdriez sans la voir!—Sans la voir!—Si vous osez faire un pas dehors, vous êtes arrêté. Il ne faut pas douter que tout ce que la police a de plus vigilans suppôts ne soit aujourd'hui sur pied. De grâce, attendez quelques jours.—Quelques jours! les jours sont des siècles!—Les trouveriez-vous moins longs dans une prison d'État, et lorsqu'on vous auroit enlevé jusqu'à l'espérance de revoir votre maîtresse?—Elle est ma femme, Monsieur le vicomte.» La baronne nous interrompit: «Chevalier, si tout ce qu'on dit d'elle est vrai, je vous en félicite.—Très vrai, Madame; on chercheroit longtemps avant d'en trouver une qui méritât d'être adorée comme elle!…—Je vous crois.—Une qui fût plus digne de la tendresse et des respects de son heureux époux!…—Chevalier, reprit le vicomte, permettez…—Une qui…—De grâce, le temps est cher, prenons un parti. Promettez-moi de ne pas vous exposer.—Hélas! je ne la verrai donc pas aujourd'hui!—Songez que votre affaire peut maintenant s'arranger, mais que, si vous étiez une fois prisonnier, je ne répondrois plus de rien. Chevalier, vous réfléchissez; eh bien?—Vicomte, vous me voyez pénétré de reconnoissance; dans un temps plus heureux je n'en aurai pas moins, et je saurai l'exprimer mieux; c'est dès aujourd'hui vous en donner une preuve que de me rendre à vos conseils. Monsieur de Valbrun, réglez ma conduite, et j'obéirai.—Chevalier, je ne puis maintenant vous offrir un asile chez moi, parce qu'on viendra sûrement vous y chercher.—Pourquoi monsieur ne resteroit-il pas ici? dit aussitôt la baronne.—Parce qu'il n'y seroit guère plus en sûreté, Madame.—Vous croyez, Vicomte?—Mais je vous le demande à vous-même, qu'en pensez-vous?—Moi, je ne vois pas trop…—Quoi! Madame, après la démarche que vous venez de faire!—Oh! mais, Vicomte…—Vous m'étonnez, Madame, répliqua-t-il encore avec un peu d'humeur; au reste, si vous voulez absolument garder le chevalier, je ne m'y opposerai dans ce moment-ci que par intérêt pour lui; vous savez que je ne suis point jaloux.—J'aime cependant, lui répondit-elle, le petit ton piqué dont vous le dites; il prouve que vous avez pour moi plus d'attachement que vous n'en voudriez laisser paroître. Messieurs, ajouta-t-elle, il est tard, passons dans la salle à manger, où nous ne resterons pas longtemps, et pendant le dîner chacun de nous trois voudra bien rêver aux moyens de sauver cet aimable cavalier, l'ami de toutes les femmes et l'amant de la sienne.»

Mmede Fonrose me présenta sa main, dont s'empara le vicomte, plus prompt que moi; nous allâmes nous mettre à table. La baronne, qui n'étoit sortie de son recueillement profond que pour me fixer de temps en temps, la baronne rompit le silence par un grand éclat de rire. Le vicomte lui demanda la cause de cette gaieté subite. «Je vais vous l'expliquer dans le salon», répondit-elle en se levant. Je fus presque affligé de cette brusque incartade, car, au vif appétit qui me restoit encore, je sentois que j'aurois fort bien achevé mon dîner.

«Je viens de trouver pour cette jeune fille, nous dit-elle, une place qui lui convient merveilleusement de toutes les manières.—Une place? s'écria le vicomte.—Une place, oui. Factotum femelle, elle sera demoiselle de compagnie, secrétaire et lectrice chez Mmede Lignolle.—La petite comtesse?—Oui.—Une demoiselle de compagnie à la petite comtesse! On en rira.—Qu'importe, Vicomte? Elle en veut une; celle que je vais lui donner en vaut bien une autre, je crois.—Mais à cause de M. de Lignolle…—M. de Lignolle! M. de Lignolle est un fort vilain homme à qui j'en veux depuis longtemps. Une de mes intimes amies lui reproche des torts,… de ces torts qu'une femme ne pardonne point. Mademoiselle Duportail, ajouta la baronne en se tournant vers moi, je vous recommande la petite comtesse, elle est jeune et jolie, un peu étourdie, très vive, impérieuse à l'excès, capricieuse aussi; je lui connois une fantaisie qu'elle affectionne: souvent il lui arrive de vouloir être prude pendant un quart d'heure; alors, jouant la profonde ignorance de la vierge la plus inepte, elle se refuse aux plaisanteries les plus ordinaires, et l'instant d'après vous l'entendez vous tenir, d'un air très indifférent, un propos très leste. Au reste, elle a des travers qui la perdront si elle n'y prend garde. A son âge elle fuit le monde; personne ne la rencontre nulle part, et peu de gens ont le bonheur de la trouver chez elle. Je crois bien que son vilain mari n'est pas fâché de cette économique retraite; mais ce n'est pas lui qui l'exige, car c'est elle qui commande. Monsieur de Faublas, je vous charge de former cette enfant; songez que c'est un effet qu'il faut mettre dans la société.—Ah! ma Sophie! Madame la baronne, ma Sophie!—Oui, oui, votre Sophie! fripon non moins fortuné que dangereux, si le bruit public ne m'a pas trompée sur votre caractère et sur vos talens, Sophie, puisqu'elle est absente, ne sauvera pas la comtesse. Je ne vous dirai que deux mots de son sot époux. C'est un homme épais, mal fait dans sa grande taille, et dont la grosse figure fut peut-être belle dans son temps, mais n'eut jamais d'expression. On assure que plusieurs femmes ont tenté de lui plaire; mais on n'en peut citer une qu'il ait aimée. Ce monsieur a consacré sa vie aux muses; il est du nombre de ces petits beaux-esprits de qualité dont Paris fourmille, de ces nobles littérateurs qui croient aller au temple de Mémoire par des quatrains périodiquement imprimés dans les papiers publics. Il raffolera de vous, si vous prenez la peine de déclamer contre la philosophie moderne et de deviner des énigmes.—Voilà, Madame, dit M. de Valbrun, un portrait fait de main de maître; je reconnois le pinceau d'une femme offensée.—Vicomte, répondit-elle, je ne vous ai pas dit que ce fût moi qui eusse à me plaindre de lui.—Maintenant je le jurerois, répliqua-t-il, mais aussi de quoi vous avisiez-vous?»

Je les interrompis tous deux pour leur faire cette observation: «Au lieu d'être femme chez la comtesse, ne puis-je pas être femme ailleurs? Seroit-il impossible qu'avec ces habits je pénétrasse dans le couvent de ma Sophie?—Aujourd'hui, répondit le vicomte, le péril seroit extrême, et puis le moyen de rester?» La baronne l'interrompit: «Attendez, car je m'intéresse à sa jeune femme. Chevalier, vous me donnez l'idée d'un projet dont le succès est infaillible. Demain, oui demain, je vous le promets, j'irai moi-même au couvent de Sophie m'informer s'il n'y auroit pas une chambre…—Pour une jeune veuve de vos amies que vous vous chargeriez d'amener après-demain, Madame la baronne?—Après-demain, non, mais à la fin de la semaine.—O ma Sophie!…—Ne sautez donc pas, me dit Mmede Fonrose; vous allez vous décoiffer.» Elle ajouta: «J'admire ce stratagème autant que je l'approuve; on ne croira jamais que ce fût un mari qui s'en avisât.—Madame, dit le vicomte, nous pouvons partir, il fait nuit; mais croyez-vous que Mmede Lignolle prenne sa demoiselle de compagnie dès ce soir?—Oui, Monsieur, j'en fais mon affaire.—Et M. de Lignolle ne s'opposera point à cette fantaisie de sa femme?—Vous savez bien que monsieur n'a pas de volonté quand madame parle; vous savez bien que, quand la comtesse a prononcé le fatalje veux, il faut que le comte veuille. Partons, Chevalier, ajouta-t-elle, vous vous nommerez Mllede Brumont.»

Nous descendîmes. Comme je montois dans la voiture, je vis qu'on plaçoit une malle derrière. «Elle renferme votre trousseau», me dit la baronne. Je priai le vicomte de me venir voir chez Mmede Lignolle le lendemain; il me promit qu'il s'y rendroit à l'entrée de la nuit pour m'informer de ce que Mmede Fonrose auroit fait. Alors je me penchai à son oreille pour lui faire cette confidence: «Je crois Mmede B… revenue chez elle… Justine ne pourroit-elle pas lui faire passer de mes nouvelles et me donner des siennes?—Soit, je l'en chargerai. C'est-à-dire que Mmede B… vous intéresse encore?—Non de la manière dont vous l'entendez, non, parole d'honneur; mais je suis très impatient de savoir comment le marquis l'aura reçue.—Je m'arrangerai de manière à pouvoir vous le dire demain.»

M. de Valbrun, quoiqu'il prétendît n'être pas jaloux, ne nous quitta qu'à la porte de l'hôtel du comte.


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