Chapter 7

[Illustration]LES CHARMES DE MmeDE LIGNOLLE

LES CHARMES DE MmeDE LIGNOLLE

Monsieur de Lignolle étoit chez madame quand on nous annonça. La baronne, en me présentant à la comtesse, lui dit: «Je vous amène cette jeune personne, en qui vous trouverez toutes les qualités nécessaires aux fonctions de la triple charge dont vous l'honorerez. Elle lit, écrit, et cause bien. On la loue d'avoir fait d'excellentes études, mais c'est là son moindre mérite. Je lui connois des inclinations honnêtes, des goûts tout à fait louables, et surtout des talens solides qu'on a rarement dans un âge encore si tendre et avec une aussi jolie figure. Ne croyez pas que j'exagère, Comtesse, bientôt vous deviendrez l'intime amie de votre aimable lectrice, et vous découvrirez en elle un vrai trésor, de l'acquisition duquel vous me remercierez.—Je vous en remercie d'avance, répondit la comtesse, sur votre recommandation je n'hésite pas.—Plusieurs de mes amies voudroient bien avoir des demoiselles de compagnie comme celle-là, reprit la baronne; mais j'ai senti que je vous devois la préférence; et puis il faut tout dire, c'est un présent que j'ai voulu faire à M. de Lignolle.»

La comtesse renouvela ses remerciements à la baronne et lui dit que dès ce soir… «Dès ce soir! interrompit le comte, attendez donc.—Monsieur, je n'attends pas.—Mais…—Point de mais, Monsieur. Il y a trois jours que je demande une demoiselle de compagnie, et, s'il falloit que j'attendisse encore, je tomberois malade.—Si dans le monde on trouve ridicule…—Que m'importe, Monsieur?—On vous blâmera, Madame, car…—Je savois bien qu'il nous arriveroit encore un de cescardont vous me fatiguez sans cesse, et qui me sont insupportables, surtout quand vous me contrariez, Monsieur; dès ce soir, Mademoiselle…—Mais, Madame, je vous observe…—Oh! que je suis malheureuse!—Je vous observe que si…»

La comtesse, irritée, prit une attitude fière, regarda M. de Lignolle avec majesté, et du ton le plus impérieux lui dit: «Je le veux.—Puisque vous le prenez ainsi, Madame, répondit le comte, il faut bien que cela soit, que ne vous expliquiez-vous tout d'un coup! Madame la baronne permettra seulement que j'examine un peu sa protégée, car souvent on parle de bonnes études, et Dieu sait ce qu'on entend par là. J'en ai vu de ces petits messieurs qu'on me vantoit comme des prodiges; ils avoient remporté tous les prix de l'université, et ne savoient seulement pas trouver le mot d'une énigme. Jugez donc ce que c'eût été si on les avoit priés d'en faire une!… Mademoiselle, je ne doute pas que vous ne soyez plus instruite, car… votre figure,… vos manières… Comment vous nommez-vous, Mademoiselle?—De Brumont, Monsieur.—Vous n'êtes pas philosophe, j'espère?—Non, Monsieur, je suis honnête fille.—Belle réponse, Mademoiselle, superbe! superbe! Vous êtes de bonne famille apparemment?—Monsieur, je suis noble.—Bon encore cela! bon! Je vois que nous sympathiserons merveilleusement. Je vous avouerai que vous êtes arrivée ici dans un moment précieux; quand on vous a annoncée, je limois le dernier vers d'une charade… Oh! c'est que c'est une vraie charade, celle-là!… Écoutez, je vous prie, ma charade, et cherchez le mot.

«Devinez, Mademoiselle, devinez.»

Il est certain que pour le trouver il me fallut une sagacité peu commune. Monsieur le comte n'étoit pas heureux dans l'art des définitions; mais, en revanche, chaque expression, grâce à la place qu'il lui donnoit, devenoit une énigme. «Elle l'a, ma foi, devinée! s'écria-t-il. Preuve qu'elle est bien faite, la charade! Baronne, vous avez raison, c'est une fille vraiment étonnante!—Monsieur, je suis fort aise, répliqua Mmede Fonrose, que vous la trouviez telle; mais c'est surtout aux yeux de la comtesse que je veux qu'elle se montre ainsi.—D'honneur, répéta-t-il, une fille étonnante! Elle vient de deviner ma plus belle charade,… une charade dont le plan seul m'a coûté cinq jours de méditation!… une charade dont j'ai travaillé le style pendant neuf jours et demi… Enfin, j'ai changé dix-huit fois le premier vers,… oui, dix-huit fois. Je faisois des variantes en dormant.—Comme Voltaire, Monsieur le comte.—Ah! Mademoiselle, Voltaire n'a jamais fait de charades, et puis c'étoit un philosophe. Revenons à mon ouvrage; comment le trouvez-vous?—Très saillant, Monsieur, et plein de charmantes antithèses.—De charmantes… Vous nommez cela des antithèses? Je savois bien que je faisois des antithèses, moi!… Je n'ai pourtant pas achevé ma rhétorique; mais voilà de ces choses que certaines gens n'ont pas besoin d'apprendre. C'est la nature qui donne des antithèses… Mesdames, cela s'appelle des antithèses.

—Point du tout, Monsieur, répondit la comtesse entièrement occupée de ce que lui disoit la baronne, cela s'appelle des bêtises.—Comment, Madame, des bêtises?—Oui, Monsieur, ces petits coussins que nous mettons sur nos hanches, pour relever et faire bouffer nos jupons, s'appellent des bêtises.—Ah! Madame, s'écria-t-il, quelle réponse!» Il revint à moi: «Tenez, Mademoiselle de Brumont, je ne dis pas cela pour vous, car, d'honneur, vous m'étonnez; mais les femmes sont bien petites avec leurs chiffons. Quand vous aurez gagné la confiance de la comtesse, ajouta-t-il tout bas, tâchez de lui donner des goûts solides, chargez-vous de son instruction, enseignez-lui le grand art des charades et des antithèses…—Laissez-moi faire, Monsieur le comte; que j'aie seulement le bonheur de lui plaire…—Vous lui plairez!—Croyez-vous?—Vous lui plairez, j'en suis sûr.—Eh bien, je lui apprendrai beaucoup de choses dont elle ne se doute pas, je vous en donne ma parole.—Et vous me rendrez, Mademoiselle, un véritable service dont je serai très reconnoissant.—Vous avez trop de bonté, Monsieur: une autre vous remercieroit; moi, je suis tentée de vous en vouloir. Ailleurs j'ai quelquefois occupé la place que vous m'invitez à prendre chez vous, et jamais mari n'eut besoin de m'exciter à remplir auprès de sa femme des devoirs que je ne m'imposerois point si l'exercice m'en paroissoit désagréable. Mes soins pour madame la comtesse seront, quant à vous, toujours désintéressés, je vous jure.—Revenons à mon ouvrage. Vous le trouvez?—Surprenant! d'une simplicité… sublime! Mais, Monsieur, comment faites-vous?…—D'abondance, interrompit-il; mes plus longs vers ne me coûtent pas quinze jours de travail; pour la mesure, je compte sur mes doigts; la rime, je la prends dans le dictionnaire de Richelet; et la raison, je l'attends pendant trois semaines s'il le faut: aussi mes vers sont très faciles.—Et vos charades ont le mérite d'être faites en bouts-rimés.—Justement: chaque poète a son faire, et voilà le mien.—Vous ne me disiez pas cela!—Diantre! c'est mon secret!—Il est mal gardé, Monsieur le comte; presque tous les beaux esprits du jour le possèdent. Lisez la foule de leurs opuscules, que chaque semaine voit naître et mourir, sous le titre orgueilleusement modeste deMes fantaisies,Mes souvenirs,Mes essais,Mes délassemens,Mes caprices,Mes loisirs, etc.; lisez les petites chansons de société dont ils régalent leurs amis aux bons jours de fêtes, et qu'ensuite ils adressent à la postérité, dans ces almanachs prétendus poétiques qu'on achète au jour de l'an pour les oublier avant la mi-janvier; lisez les ariettes de nos grands opéras-comiques, de nos petits opéras lamentables; lisez les doux madrigaux de nos comédies à la mode; lisez nos odesgermaniques, nos épouvantables tragédies; lisez, Monsieur le comte, vous verrez que tout cela se fait à peu près à votre manière, et que la poésie moderne a sur l'autre l'avantage d'être toute en bouts-rimés.»

Je vis qu'il prenoit un air sérieux, et je lui rendis sa belle humeur en l'accablant d'éloges. «Là, sérieusement, reprit-il bientôt, ma charade vous a séduite? et vous croyez que, sans se compromettre, on peut signer cela?—Assurément, et comptez, Monsieur, sur la reconnoissance publique.»,

Il prit une plume, et sous le motmalpropreil écrivit: «Par M. Jean-Baptiste-Emmanuel-Frédéric-Louis-Chrysostome-Joseph, comte de Lignolle, seigneur des ***, et du ***, et de ***, lieutenant-colonel du régiment de ***, en garnison à ***, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, à Paris, rue ***, hôtel de ***.—Quoi! Monsieur, vos noms, vos titres, et votre demeure!—Mademoiselle, c'est l'usage… Là!… vous lirez cela dans leMercurede la semaine prochaine.»

Le comte, enivré de mon approbation, alla dire à la baronne qu'elle verroit bientôt quelque chose de sa façon dans les papiers publics; ensuite, il s'adressa à la comtesse: «Madame, vous pouvez prendre Mllede Brumont, je vous certifie, moi, que vous en serez très satisfaite; je vous la donne pour une fille rare dont on ne connoît pas tout le mérite. Vous pouvez la prendre, vous le pouvez!—Monsieur, répondit la comtesse, je suis fort aise que vous soyez de mon avis; mais déjà c'étoit une affaire arrangée.»

M. de Lignolle revint à moi, et, me tirant un peu à l'écart, il me dit bien bas: «Mademoiselle de Brumont, j'ai une grâce à vous demander.—Monsieur, parlez.—Je ne puis douter que vous n'ayez de bonnes mœurs, puisque vous êtes noble et ennemie des philosophes; mais tous les jours une jeune fille, quoiqu'elle soit sage, entend conter des aventures galantes et les répète.—Fi donc! Monsieur.—Bon! vous me comprenez: je désire que vous n'ayez jamais de ces sortes de conversations avec la comtesse.—Cela n'est pas facile, Monsieur, car les jeunes femmes…—Oui, aiment en général à causer de mille fadaises qui leur gâtent l'esprit, qui leur donnent une idée fausse du monde! et je vous supplie d'éviter cela tant que vous le pourrez.—Monsieur, je suis franche, je ne puis vous répondre…—Tâchez; j'ai de bonnes raisons pour vous en prier.—Je le crois, Monsieur.—D'ailleurs, vous n'aurez pas infiniment de peine, la comtesse est sur cela d'une grande réserve.—Je n'en suis pas fâchée.—Et puis, ses lectures sont choisies; elle a de bons livres, bien moraux, qui n'amusent pas beaucoup, mais qui instruisent. Point de romans, par exemple, point de romans! car dans tous ces maudits ouvrages il y a de l'amour.—Oui, ces messieurs nous assomment! c'est une chose bien désagréable!—Mademoiselle, chez moi pas plus d'amour que de philosophie: car, tenez, la philosophie et l'amour…»

La baronne, qui se levoit pour s'en aller, interrompit le comte et me fit perdre le très beau parallèle que j'allois entendre. «Mademoiselle, me dit Mmede Fonrose d'un ton protecteur, je vous laisse dans une maison fort agréable, où tous les plaisirs vous attendent. Songez qu'à compter de ce moment-ci vous appartenez à madame la comtesse; qu'il s'agit non seulement d'exécuter ses volontés, mais encore de prévenir ses désirs; et qu'enfin, dussiez-vous même, en certains points, désobliger monsieur, votre premier devoir est de plaire à madame. Je crois que ce ne sera pour vous une chose ni désagréable ni difficile; il y va de votre honneur de justifier l'opinion très avantageuse que j'ai conçue de vous: efforcez-vous donc de mériter le plus promptement possible les bontés d'une aussi charmante maîtresse, et souvenez-vous bien que je lui cède tous mes droits.»

Après m'avoir sermonné de la sorte, mon auguste protectrice me donna un baiser sur le front et s'en alla. Dès qu'elle fut partie, je priai la comtesse de me permettre d'aller me mettre au lit. M. de Lignolle insistoit pour que je restasse, mais unje le veuxde madame lui ferma la bouche. La comtesse elle-même me conduisit au petit appartement qu'elle m'avoit destiné; c'étoit une espèce de cabinet pratiqué au fond de sa chambre à coucher. Le comte me souhaita plusieurs fois le bonsoir d'un ton très affectueux, et Mmede Lignolle, en me donnant un baiser sur le front, me dit avec beaucoup de vivacité: «Bonne nuit, Mademoiselle de Brumont, dormez bien, je le veux, entendez-vous?»

Me voilà seul, et je respire enfin; je me trouve dans une maison sûre, où probablement mes ennemis ne me viendront pas chercher. Depuis près de quatre jours, que de périls m'ont environné! combien d'aventures, d'inquiétudes et de plaisirs depuis plus de quarante-huit heures!… Des plaisirs? Des plaisirs loin de ma Sophie?… loin d'elle? Heureusement l'espace qui nous séparoit se trouve beaucoup diminué. Plus de soixante lieues étoient entre nous; maintenant elle est éloignée de cinq cents pas tout au plus. La même enceinte nous renferme, nous respirons, pour ainsi dire, le même air… hélas! et je ne puis l'aller joindre tout à l'heure! et cette nuit encore, dans un songe imposteur, je n'embrasserai que son image! et cette nuit encore elle arrosera de ses pleurs sa couche solitaire! Monsieur de Valbrun, venez demain, comme vous me l'avez promis; venez, car, si vous me manquez de parole, dès le soir je pars seul. A tout hasard je vais au couvent, j'y demande ma femme, je m'enivre du plaisir de la voir, du plaisir de récompenser sa tendre sollicitude et de consoler sa douleur!… Oui, j'irai; je chercherai le péril, j'affronterai les regards ennemis! Oui, trop heureux mille fois de payer de ma liberté quelques instans de volupté suprême, je ne me plaindrai pas de mon sort si l'on ne m'arrête qu'au retour.

Oui, j'irai; la comtesse ne me retiendra pas… Elle est jolie pourtant, la comtesse!… une petite brune, d'une grande blancheur! toute jeune! de la vivacité! mais d'un caractère impérieux! Oh! le petit dragon!… A-t-elle de l'esprit? aime-t-elle son mari?… Mais à quelles idées me livre mon imagination toujours prompte? Est-ce donc pour m'occuper de ces bagatelles que j'ai demandé à la comtesse la permission de me retirer? O mon père, applaudissez-vous d'avoir un fils qui vous aime: c'étoit pour s'entretenir avec vous que Faublas quittoit une jolie femme; et Faublas ne sentoit que le plaisir de pouvoir enfin vous donner de ses nouvelles!

Je ne puis me dispenser de rapporter ici tout entière la lettre tendre et respectueuse.

Mon père,Peut-être en ce moment m'accusez-vous d'ingratitude et de cruauté; je vous ai délaissé dans cet asile que vous embellissiez pour moi; mais vous n'ignorez pas quelle passion consume un cœur que vous avez fait trop sensible, vous n'ignorez pas de quel coup l'a frappé l'inconcevable attentat d'un homme qui se disoit notre ami. Mon père, en vous quittant, je me proposois un prompt retour; le chagrin que vous auroit causé mon absence devoit être bientôt effacé; ma femme, au contraire, gémissoit comme moi dans les tourmens d'une séparation que pouvoit rendre éternelle le désespoir de l'un des deux amans. Mon père, il est vrai que, loin de vous, je n'existe qu'à demi; mais je n'aurois pu vivre loin de ma Sophie.J'ai su qu'elle étoit à Paris, j'ai volé. Mon père n'a point reçu mes adieux, parce qu'il ne m'eût point permis de braver les dangers qui m'attendoient sur la route. Aucun des malheurs que je craignois ne m'est arrivé; mais j'ai couru plus d'un péril que je n'avois pas prévu. Depuis trois jours que je suis dans la capitale, voici le premier moment de ma liberté; je le consacre à celui qui seroit ce que j'ai de plus cher au monde, si ma Sophie n'existoit pas.Je comptois retourner vers vous, mon père, et je vous supplie de revenir ici. Vous ne pouvez craindre, à Paris, que les dangers qui me menacent, et bientôt il n'y en aura plus pour moi. Je me suis déjà fait des amis puissans, qui, réunis aux vôtres, assoupiront, je crois, ma malheureuse affaire. D'ailleurs j'espère, sous trois jours au plus tard, me réfugier dans un lieu sûr. Revenez, de grâce; revenez, je vous en conjure. Qu'il sera beau, le jour où le chevalier de Faublas et sa femme embrasseront leur père chéri!En attendant que j'aie ce bonheur, daignez m'écrire un mot pour me tranquilliser. Voici mon adresse: La veuve Grandval, au couvent de ***, rue ***, faubourg Saint-Germain. Mon père, figurez-vous ma joie: votre réponse me trouvera près de Sophie. De grâce, écrivez promptement, mon père, écrivez.Je suis avec un profond respect, etc.P.-S.Il m'a été jusqu'à présent impossible de voir ma chère Adélaïde; j'enverrai à son couvent aussitôt que je le pourrai.

Mon père,

Peut-être en ce moment m'accusez-vous d'ingratitude et de cruauté; je vous ai délaissé dans cet asile que vous embellissiez pour moi; mais vous n'ignorez pas quelle passion consume un cœur que vous avez fait trop sensible, vous n'ignorez pas de quel coup l'a frappé l'inconcevable attentat d'un homme qui se disoit notre ami. Mon père, en vous quittant, je me proposois un prompt retour; le chagrin que vous auroit causé mon absence devoit être bientôt effacé; ma femme, au contraire, gémissoit comme moi dans les tourmens d'une séparation que pouvoit rendre éternelle le désespoir de l'un des deux amans. Mon père, il est vrai que, loin de vous, je n'existe qu'à demi; mais je n'aurois pu vivre loin de ma Sophie.

J'ai su qu'elle étoit à Paris, j'ai volé. Mon père n'a point reçu mes adieux, parce qu'il ne m'eût point permis de braver les dangers qui m'attendoient sur la route. Aucun des malheurs que je craignois ne m'est arrivé; mais j'ai couru plus d'un péril que je n'avois pas prévu. Depuis trois jours que je suis dans la capitale, voici le premier moment de ma liberté; je le consacre à celui qui seroit ce que j'ai de plus cher au monde, si ma Sophie n'existoit pas.

Je comptois retourner vers vous, mon père, et je vous supplie de revenir ici. Vous ne pouvez craindre, à Paris, que les dangers qui me menacent, et bientôt il n'y en aura plus pour moi. Je me suis déjà fait des amis puissans, qui, réunis aux vôtres, assoupiront, je crois, ma malheureuse affaire. D'ailleurs j'espère, sous trois jours au plus tard, me réfugier dans un lieu sûr. Revenez, de grâce; revenez, je vous en conjure. Qu'il sera beau, le jour où le chevalier de Faublas et sa femme embrasseront leur père chéri!

En attendant que j'aie ce bonheur, daignez m'écrire un mot pour me tranquilliser. Voici mon adresse: La veuve Grandval, au couvent de ***, rue ***, faubourg Saint-Germain. Mon père, figurez-vous ma joie: votre réponse me trouvera près de Sophie. De grâce, écrivez promptement, mon père, écrivez.

Je suis avec un profond respect, etc.

P.-S.Il m'a été jusqu'à présent impossible de voir ma chère Adélaïde; j'enverrai à son couvent aussitôt que je le pourrai.

Maintenant que j'ai cacheté cette lettre et que j'ai mis l'adresse à M. de Belcourt, qu'il me soit permis d'examiner un peu mon petit appartement. Cette porte donne dans la chambre à coucher de la comtesse; cette autre, sur un escalier dérobé qui descend dans la cour. Elle est commode, ma petite chambre! Si dans la nuit il me prenoit fantaisie d'aller visiter Mmede Lignolle?… Je n'en ferai rien; va, sois tranquille, ma Sophie… Couche-t-il avec elle, M. de Lignolle?… Que m'importe? Quelle idée me vient là?… Le grand mal après tout! je n'y mets pas un vif intérêt;… c'est simplement de la curiosité… Oui, mais cependant cela me tourmente; je voudrois savoir si les époux font lit à part… Je ne vois qu'un lit dans la chambre à coucher de madame; mais il est grand et il se pourroit que monsieur n'eût pas son appartement séparé… Comment faire pour m'en instruire?… Parbleu! guetter le moment et regarder par le trou de la serrure… Bon! il n'est que sept heures; ils ne souperont pas avant dix, ils ne se retireront point avant minuit! J'attendrois là cinq heures d'horloge!… Je meurs de fatigue… Ma foi, non; ma charmante femme, je ne m'occuperai que de vous; et la preuve, c'est que je vais me coucher.

Je le fis aussitôt, et je m'endormis si bien que, le lendemain, Mmede Lignolle fut obligée de me faire appeler pour que j'assistasse à son lever.

«Comment avez-vous passé la nuit, Mademoiselle de Brumont? me demanda-t-elle avec vivacité.—Parfaitement bien; et Madame?—J'ai mal dormi.—Madame a pourtant le teint vermeil et les yeux brillans.—Je vous assure que j'ai mal dormi, répondit-elle en souriant.—C'est peut-être la faute de monsieur le comte?—Comment cela?… Répondez donc, Mademoiselle: comment cela?—Madame…—Expliquez-vous, je veux savoir…—Je prie madame de recevoir mes excuses; je lui ai peut-être déplu par cette plaisanterie pourtant innocente.—Point du tout; mais je ne l'entends pas; expliquez-la-moi et dépêchez-vous, car je n'aime pas à attendre.—Madame…—Mademoiselle, vous m'impatientez. Parlez, je le veux.—Madame, je vais vous obéir. Il est vrai que monsieur le comte atteindra bientôt la cinquantaine, mais madame la comtesse est toute jeune, je crois.—J'ai seize ans.—Il est vrai que monsieur le comte paroît d'une santé bien foible; mais madame la comtesse est jolie.—Sans compliment, le trouvez-vous?—Je ne fais sûrement que répéter à madame ce qu'elle a coutume d'entendre.—Vous êtes tout à fait polie, Mademoiselle de Brumont, mais revenons à ce que vous me disiez d'abord.—Volontiers. Il est vrai que monsieur le comte est le mari de madame; mais il n'y a pas longtemps que madame la comtesse est sa femme, je pense?—Il y a deux mois.—J'ai conclu de tout cela que M. de Lignolle, encore amoureux de sa charmante épouse, avoit pu…—Eh bien! dites donc ce qu'il avoit pu.—Venir cette nuit chez madame.—Jamais monsieur ne vient chez moi la nuit.—Ou bien, hier au soir, y rester un peu plus tard qu'à l'ordinaire, et tourmenter un peu madame la comtesse.—Me tourmenter! à quoi bon?—Quand je dis la tourmenter, j'entends lui faire ces caresses qui sont très permises entre deux époux.—Quoi! ce n'est que cela? quoi! vous aussi, vous croyez que je ne dormirois pas de la nuit, parce que le soir mon mari m'auroit embrassée cinq ou six fois? Je ne sais par quelle manie tout le monde me tient ce singulier propos!»

A ces mots la comtesse passa avec sa femme de chambre dans son cabinet de toilette, et me dit qu'elle alloit bientôt revenir. Resté seul, je me mis à réfléchir sur la conversation que nous venions d'avoir ensemble. Cette femme m'étonne! aurois-je mal joué l'embarras? s'amusoit-elle à mes dépens? Non, elle parloit sérieusement, elle avoit l'air de l'innocence, c'étoit le ton de la candeur!… Quoi donc! une jeune personne, après deux mois de mariage, se pique-t-elle de n'être pas plus instruite à certains égards que deux mois auparavant? Elle étoit si claire cette phrase:C'est peut-être la faute de monsieur le comte.Pourquoi s'obstiner à ne pas l'entendre? Est-ce une manière polie qu'elle ait cru devoir employer pour repousser une plaisanterie qui ne lui plaisoit pas? J'en doute. Impérieuse et vive comme elle est, elle m'eût simplement dit: «Cela me déplaît.» Et, tout au contraire, c'est elle qui exige une explication difficile que j'hésitois à lui donner, dont elle affecte encore de ne pas saisir le véritable sens, et après laquelle, du ton le plus naïf, elle me fait cette équivoque réponse:Vous croyez que je ne dormirois pas de la nuit parce que le soir mon mari m'auroit embrassée cinq ou six fois?Ma foi! Madame la comtesse, comment l'entendez-vous? J'avoue qu'à mon tour je m'y perds; j'avoue que je ne puis concilier ensemble votre état de nouvelle mariée, vos airs de vierge, et vos discours ou trop innocens ou trop libres.

Mmede Lignolle, prompte à me tenir parole, revint bientôt dans un déshabillé très simple, passa dans son boudoir, où elle me pria de la suivre, et demanda le chocolat. Nous allions déjeuner, quand M. de Lignolle accourut en criant: «Non, non, je ne ferai point de grâce, je serai inexorable.—Eh! bon Dieu, dit la comtesse, quelle colère! jamais je ne vous ai vu dans cet état. Qu'y a-t-il donc?—Ce qu'il y a, Madame! une chose affreuse!—Comment?—Cette nuit vous dormiez tranquille, un séducteur étoit auprès de vous!—Vous ne rêvez que séducteurs, Monsieur; mais dites-moi donc une bonne fois ce que c'est.—Sans moi, sans le hasard qui me l'a fait découvrir…—Ce hasard-là ne m'a rien découvert, à moi.—Le malheureux vous ravissoit l'honneur.—Quoi! l'aurois-je souffert? ou ne m'en serois-je pas aperçue?—Fiez-vous désormais à ceux qui se disent…—D'ailleurs, pourquoi le mien plutôt que le vôtre, Monsieur?—A ceux qui se disent vos amis. Ce sont de prétendus amis qui vous l'ont donné?—Qui? quoi? qu'est-ce?—Qui vous ont répondu…—Monsieur…—De sa sagesse…—Voulez-vous enfin…—De sa conduite…—Vous expliquer?—De son honnêteté.—Oh! je perds patience.—Et qui…»

Le comte, dont j'observois tous les mouvemens, loin de m'adresser directement aucune des apostrophes injurieuses que sa colère lui arrachoit, ne me regardoit même pas, et peut-être ignoroit encore que j'étois là. Cependant quelques-unes de ses réflexions malhonnêtes sembloient tellement applicables à ma situation présente qu'il s'en falloit beaucoup que je fusse à mon aise. La jeune de Lignolle, bouillante d'impatience, venoit de se lever brusquement, avoit pris au collet son mari tout étonné, et, le secouant avec force, elle lui disoit: «Vous m'avez mise hors de moi, Monsieur; il est inconcevable que depuis une heure vous vous fassiez un jeu… Expliquez-vous, je le veux.—Eh bien, Madame, voici le fait. Je ne sais par quelle inspiration secrète je me suis avisé d'entrer tout à l'heure dans votre antichambre; en la traversant, j'aperçois sur le poêle une brochure ouverte, j'approche, je lis un livre affreux, Madame!… le plus dangereux, le plus abominable des livres! un ouvrage philosophique!—Ah! nous y voilà.—LeDiscours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes.»

Désormais rassuré sur mon compte, je me permis d'interrompre M. de Lignolle et de lui demander ce qu'il y avoit de commun entre l'honneur des femmes et ceTraité de l'inégalité des hommes. «Oui, oui, s'écria la comtesse, apprenez-moi cela.

—Ce qu'il y a de commun, Madame! répondit le comte avec beaucoup de chaleur, vous ne le sentez pas? Comment! un ouvrage philosophique se lira publiquement chez vous? Tous vos laquais deviendront philosophes, et vous ne tremblez pas?—Que pourroit-il en arriver, Monsieur?—Des désordres de toute espèce, Madame. Un laquais, dès qu'il est philosophe, corrompt tous ses camarades, vole son maître et séduit sa maîtresse.—Séduire, toujours séduire! avec quoi, Monsieur, et pourquoi?—Aussi je viens de faire maison nette dans l'antichambre.—Vous congédiez tous nos gens?—Oui, Madame.—Je n'entends pas cela, Monsieur. Si l'un d'eux est vraiment coupable, renvoyez-le, j'y consens.—Je les renverrai tous, Madame.—Non, Monsieur.—Tous sont déjà perdus; il ne faut qu'une demi-heure à un philosophe.—Monsieur, finirez-vous de m'étourdir ainsi?—Oui, je l'avoue, quand je vois entre les mains de mes gens lesPensées philosophiques, ou leDictionnaire philosophique, ou leDiscours sur la vie heureuse, ou leDiscours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes, etc., je suis très effrayé, et je ne me crois nullement en sûreté dans ma maison.»

Cependant la comtesse, furieuse de ce que, pour la première fois, sans doute, M. de Lignolle osoit lui désobéir, l'impatiente comtesse venoit de se jeter dans un fauteuil. Là, tout entière à son impuissante fureur, elle frappoit la terre de ses pieds, se mordoit les mains, et de temps en temps crioit comme une folle. Insensible à son comique désespoir, le comique antiphilosophe continuoit toujours:

«Combien de malheureux de cette classe la philosophie de ce siècle n'a-t-elle pas pervertis! Elle a produit plus de crimes et de suicides en tout genre que jamais, dans aucun temps, l'infortune et la misère n'en ont fait commettre. Je pourrois, en condamnant ses opinions et plaignant ses erreurs, être l'ami d'un homme partisan de la fausse philosophie; mais rien ne pourra m'engager à garder des laquais philosophes[12].

[12]Voyez un gros livre intitulé:La Religion considérée; c'est l'ouvrage d'une femme qui n'est pas du tout philosophe.

[12]Voyez un gros livre intitulé:La Religion considérée; c'est l'ouvrage d'une femme qui n'est pas du tout philosophe.

—Monsieur, s'écria la comtesse avec beaucoup de fierté, vous garderez pourtant ceux-là, car je le veux.» A ce mot décisif, le bon époux, comme atterré, perdit sa fureur passagère, et répondit très modérément: «Puisque vous le voulez, Madame, il faudra bien que je le veuille; mais, du moins, permettez quelques observations.—Faites-m'en grâce, Monsieur, interrompit-elle, et que je ne sois pas obligée de répéter que je le veux.—Fort bien, Madame, répliqua-t-il en secouant la tête, fort bien! cela sera, mais vous verrez, vous verrez les suites. Tous vos gens vous donneront des leçons. Il n'y en a pas un, j'en suis sûr, qui ne soit déjà philosophe dans l'âme; par conséquent, vos laquais deviendront ivrognes, malpropres, insolens, maladroits; votre palefrenier estropiera vos chevaux; votre cocher écrasera les passans; votre cuisinier manquera ses sauces; votre maître d'hôtel renversera les plats sur la nappe et sur vos habits; votre frotteur brisera vos meubles; vos fournisseurs enfleront leurs mémoires; votre intendant vous volera; vos femmes de chambre trahiront vos secrets ou vous calomnieront, et votre demoiselle de compagnie fera un enfant chez vous.»

Il partit, et fit bien: j'aurois été fâché de rire aux éclats devant lui.

Tandis qu'il nous montroit dans l'avenir des malheurs imaginaires, un malheur réel venoit de nous arriver: le chocolat s'étoit refroidi. Jugez de mon chagrin, à moi qui, la veille, après un dîner trop court, avois encore été me coucher sans souper! Et la cruelle comtesse parloit de renvoyer le déjeuner à l'office! Mllede Brumont, tremblant qu'il n'en revînt pas, le reversa promptement dans la chocolatière, qu'elle fit mettre auprès du feu, dans le boudoir même. «A la bonne heure, dit Mmede Lignolle, et faisons une lettre en attendant qu'il soit réchauffé.»

Cette lettre étoit pour une chère tante qui avoit élevé son enfance. Nous fîmes à peu près trente lignes de complimens respectueux, à quoi nous ajoutâmes vingt lignes de souvenirs tendres, et encore vingt-sept lignes de confidences enfantines. Je crus que cela ne finiroit pas. Désolé de voir qu'il falloit entamer la quatrième page de l'interminable épître, je me permis d'observer à madame la comtesse que le chocolat devoit être chaud. «Je le crois, répondit-elle; mais finissons cela d'abord.»

Il est bon de vous faire remarquer tout ce qui augmentoit l'embarras de ma situation vraiment douloureuse. Une malheureuse femme de chambre, que je ne pouvois me résoudre à regarder en face une seconde fois, tant elle étoit laide, rôdoit sans cesse autour de la cheminée. Il y avoit dans la constitution générale de cet individu je ne sais quoi dephilosophiquequi me faisoit trembler pour le déjeuner; un secret pressentiment aussi m'avertissoit de sa maladresse, et ses mouvemens continuels me donnoient de continuelles distractions.

Mmede Lignolle, dont la lettre n'avançoit pas, s'étant aperçue plusieurs fois de mes inquiétudes mal déguisées, finit par me demander avec humeur si quelque chose ne me chagrinoit pas. Au moment où l'impatiente maîtresse me faisoit cette question, la fatale chambrière, en farfouillant dans l'âtre, couchoit la chocolatière sur la cendre. Je vis le désastre, la plume échappa de mes mains et mes yeux se portèrent vers le ciel, ma tête fut jetée en arrière par un mouvement presque convulsif; peu s'en fallut que je ne tombasse à la renverse. «Ah! Madame, m'écriai-je, le chocolat! le chocolat!» et la comtesse, si vive alors qu'il ne falloit pas l'être, trop douce maintenant qu'elle eût dû se fâcher, la comtesse ne jeta qu'un coup d'œil du côté de la cheminée, ramena sur moi son regard serein, et, parodiant un héros[13], dans son imperturbable tranquillité, avec un sang-froid de glace, elle m'adressa cette réponse à jamais mémorable: «Eh bien! Mademoiselle, qu'a de commun le chocolat avec la lettre que je vous dicte?»

[13]Tout le monde connoît ce mot de Charles XII à l'un de ses secrétaires: «Eh bien! qu'a de commun la bombe avec la lettre que je vous dicte?»

[13]Tout le monde connoît ce mot de Charles XII à l'un de ses secrétaires: «Eh bien! qu'a de commun la bombe avec la lettre que je vous dicte?»

Emporté par mon désespoir, je lui répondis je ne sais quoi d'assez peu mesuré. «Cette vivacité sympathique ne me déplaît pas trop», répliqua-t-elle; puis, s'adressant à l'indigne servante, elle ajouta: «Dites à l'office qu'on en fasse d'autre et qu'on nous l'apporte.» Cet ordre généreux porta jusqu'au fond de mon âme le baume de la consolation. Je sentis mes forces renaître, mes idées revenir, mon style se ranimer, et, Mmede Lignolle m'aidant, je finis par dire une infinité de jolies choses à la chère tante.

La lettre est achevée, je ferme le secrétaire, je vois le déjeuner revenir. On apporte une petite table; deux tasses sont placées l'une vis-à-vis de l'autre, le liquide restaurateur est versé, la comtesse vient de s'asseoir, je vais prendre ma place vis-à-vis d'elle, je touche au moment heureux!… mais, ô revers plus insupportable que le premier! un malencontreux laquais apporte une lettre, la comtesse aperçoit le timbre.Besançon!dit-elle. Elle pousse un cri de joie, se lève impétueusement, et, frappant de ses deux cuisses à la fois la table trop légère, elle me l'envoie sur les deux jambes. Écoutez le cri que je pousse, et ne croyez pas que ce soit la douleur de ma légère blessure qui me l'arrache; contemplez ma consternation profonde, et ne croyez pas que je regrette ni le petit meuble démantibulé, ni les porcelaines brisées, ni la chocolatière bossuée, ni mon plus beau jupon gâté. Non, je ne vois que le chocolat coulant à grands flots sur le parquet. Pendant que je reste immobile, la comtesse, le corps à demi courbé, les yeux fixés sur le papier chéri, les mains tremblantes, la parole entrecoupée, lit:

Tu conçois, chère petite nièce que j'ai eu tant de plaisir à élever, combien j'ai souffert de ne pouvoir venir à ton mariage; mais enfin le parlement de Besançon m'a jugée, j'ai gagné mon procès, je pars, j'arrive aussitôt que ma lettre, j'arrive le 15.

Tu conçois, chère petite nièce que j'ai eu tant de plaisir à élever, combien j'ai souffert de ne pouvoir venir à ton mariage; mais enfin le parlement de Besançon m'a jugée, j'ai gagné mon procès, je pars, j'arrive aussitôt que ma lettre, j'arrive le 15.

«Le 15! c'est aujourd'hui!» s'écrie la comtesse; et, tout en brisant le papier précurseur, elle continue: «O bonne nouvelle! ô ma chère tante! je vais vous voir, et j'en suis charmée!» A l'instant j'aperçois sous un fauteuil un débris précieux; je m'élance, je le saisis, je le baise, et je lui dis: «O bon petit pain! ô secourable reste, désormais mon unique espoir, je te tiens, et j'en suis ravi!» Cependant je vais m'asseoir dans un petit coin où je dévore mon insuffisante proie, tandis que Mmede Lignolle, tour à tour relisant et rebaisant sa lettre, fait dans son boudoir maintes et maintes gambades.

Enfin elle sonne un laquais: «Saint-Jean, dites au suisse que je suis aujourd'hui chez moi pour madame la marquise d'Armincour seulement.» Puis elle se retourne vers moi: «Mademoiselle de Brumont, je vous ai dérangée de bien bonne heure; mais vous pouvez maintenant disposer du reste de la matinée.» Je fis à la comtesse une profonde révérence qui me fut poliment rendue, et j'allai me renfermer dans mon petit appartement. Le lecteur sait à peu près tout ce que je pus dire à ma chère Adélaïde à qui j'écrivis.

Comme je cachetois la lettre fraternelle, arriva chez moi la laide femme de chambre, qui venoit me coiffer par ordre de sa maîtresse. Maudit visage bourgeonné, tu ne vaux pas le déjeuner que tu me coûtes, et dont tu as la couleur! Vous concevez qu'étant naturellement poli, je ne fis pas cette réflexion tout haut. Si vous me connoissez, vous devinez aussi que, docile et prudent au même degré, je livrai ma tête et fermai les yeux. Il faut pourtant rendre justice à la pauvre Jeannette: disgraciée de la nature, elle avoit eu recours à l'art; je lui trouvai la main assez légère et le coup de peigne moelleux; mais combien les talens acquis valent moins que les dons naturels! Combien dans ce moment je regrettai ma petite Justine!

Jeannette, quand elle eut fini ma coiffure, ne m'offrit pas ses services, et je ne fis aucune tentative pour la retenir. Voyez cependant, si c'eût été Justine! Justine seroit restée sans attendre que je l'en priasse: d'abord elle auroit peut-être un peu retardé ma toilette; mais avec quelle promptitude ensuite nous aurions regagné le temps perdu! Avec quelle intelligence l'adroite friponne eût présidé à l'arrangement difficile des cinq cents babioles qui composent un accoutrement féminin presque complet! Il fallut me charger seul du pénible soin de m'habiller en femme de la tête aux pieds, trop heureux encore d'en être venu à bout, après y avoir mis plus de temps et de réflexion qu'une petite fille bien paresseuse que l'on force, dans une matinée d'hiver, à s'endimancher pour aller avec sa bonne maman à l'office paroissial.

Cependant trois heures alloient sonner, la marquise étoit arrivée. M. de Lignolle, apparemment toujours fâché, nous avoit fait dire qu'il dîneroit en ville; un domestique annonça que nous étions servis. A table, la jeune comtesse m'accabla d'attentions, et la vieille tante me prodigua les complimens. Leurs questions quelquefois embarrassantes, mes réponses souvent équivoques, leur crédulité, ma confiance, les louanges dont je payois leurs éloges, tout cela peut-être mériteroit d'être rapporté; mais je me sens pressé de raconter le plus intéressant.

O muse de l'Histoire, étonnante pucelle qu'ils ont si souvent violée, déesse éloquente et véridique qu'ils font mentir avec si peu d'adresse, fille respectable et sage, par laquelle ils nous transmettent tant d'impertinentes folies, auguste Clio, c'est vous que j'invoque! Puisque vous savez tout, je n'ai pas besoin de vous dire que, de toutes les aventures qui ont amusé mon ardente jeunesse, celle que je vais à présent raconter n'est pas la moins folle; aussi le galant récit que j'en dois faire me cause-t-il une véritable inquiétude. Où trouver la gaze, en même temps légère et décente, à travers laquelle il faut que la vérité se laisse entrevoir presque nue? Je blesse l'oreille la moins délicate, si je dis le mot propre; et, si j'adoucis l'expression, je la dénature. Comment donc, sans outrager la pudeur de personne, satisfaire la curiosité de tout le monde? O chaste déesse! jetez un regard de pitié sur le plus embarrassé de vos serviteurs pour le secourir, descendez du ciel, entrez dans sa chambre, et conduisez la plume qu'il vient de tailler.

«Fort bien, mon enfant, dit Mmed'Armincour à Mmede Lignolle; mais, à présent que nous sommes libres, parlons des choses essentielles. Es-tu contente de ton mari?—Mais, oui, Madame la marquise, répondit-elle.—Qu'appelles-tu madame la marquise? Crois-tu que je te saluerai d'un madame la comtesse? Bon, quand il y a du monde; mais entre nous! va, tu es l'enfant que j'ai élevée, mon enfant chérie; dis: «Ma tante», et je dirai: «Ma nièce». Réponds-moi, comptes-tu bientôt me donner un petit-neveu?—Je ne sais pas, ma tante.—C'est-à-dire, tu n'en es pas sûre?—Je ne sais pas, ma tante.—Tu n'aperçois donc pas dans ta santé ces changemens… hein?—Plaît-il, ma tante?—Tu n'as pas eu quelques absences?—Des absences! Est-ce que j'étois sujette à avoir des absences?—Non, pas quand tu étois fille; mais depuis que tu es femme?—Eh bien! les femmes deviennent-elles folles?—Folles! il est bien question de folie! cela ne porte pas au cerveau, dans ce cas-là, ma nièce.—Que me demandez-vous donc, ma tante?—Je demande,… je demande… Pourquoi donc affecter?… Mllede Brumont ne doit pas te gêner: elle est ton aînée, une fille de vingt ans, quoiqu'elle soit sage, n'ignore plus certaines choses.—Je ne vous comprends pas, ma tante.—Ma nièce, trouvez-vous mes questions indiscrètes?—Non, sûrement. Parlez, ma tante, parlez.—Écoute, mon enfant, si je m'en mêle, c'est par intérêt pour toi. D'abord, si l'on m'avoit crue, tu n'aurois pas épousé M. de Lignolle. Je le trouvois trop vieux. Un homme de cinquante ans… Je sais bien qu'à cet âge-là M. d'Armincour étoit un pauvre sire… Mais enfin on prétend qu'il y en a… Dis-moi: le comte remplit-il son devoir?—Oh! M. de Lignolle fait tout ce que je veux.—Tout ce que tu veux?… et tous les jours?—Tous les jours.—Je t'en félicite, ma nièce, tu es fort heureuse… Ah çà! mais pourtant, ma petite, il faut prendre garde…—A quoi, ma tante?—Il faut ménager ton mari.—Comment?—Comment, ma nièce? Il ne faut pas vouloir trop souvent.—Vouloir quoi, ma tante?—Ce dont il est question, ma nièce.—Mais il me semble qu'il n'est question de rien, ma tante.—De rien! tu appelles cela rien, toi! tu ne sais donc pas qu'à l'âge de M. de Lignolle aller ce train-là, c'est s'épuiser?—S'épuiser?—Sans doute. Il y a des fatigues que les femmes supportent, mais auxquelles les hommes ne résistent pas.—Des fatigues?—Assurément, et puis vos âges sont très différens, ma nièce.—Mais que fait l'âge?…—Cela fait tout, ma petite, et ne va pas tuer ton mari.—Tuer mon mari?—Oui, le tuer, mon enfant. Il n'est pas rare de voir des hommes en mourir.—Mourir de quoi, ma tante?—De cela, ma nièce.—De cela! de faire les volontés de leurs femmes!—Oui, ma nièce, quand les volontés de leurs femmes sont infinies.—Eh bien, M. de Lignolle ne s'en porte pas plus mal.—Tant mieux, ma nièce; mais, je vous le répète, prenez-y garde, parce que cela ne dureroit pas.—Je voudrois bien voir!… Vous riez, ma tante?—Oui, je ris, avec tonje voudrois bien voir!Que ferois-tu, je t'en prie?—Ce que je ferois! je lui dirois que je le veux.—Ah! voilà du nouveau!—Vous croyez que je n'oserois pas? Cela m'est arrivé déjà plus d'une fois.—Et cela t'a réussi?—Certainement. Quand M. de Lignolle hésite, je me fâche.—Ah! ah!—Quand il refuse, je commande.—Et il obéit?—Il murmure; mais il s'en va.—Mais, s'il s'en va, il ne fait donc pas ce que tu veux?—Pardonnez-moi, ma tante.—Il revient donc?—Il revient ou ne revient pas: que m'importe?—Comment?—Pourvu qu'il obéisse.—Mais.—Et que je sois la maîtresse.—Mais…—De faire tout ce qui me plaît.—Ah çà, ma nièce, il y a donc une demi-heure que nous nous parlons sans nous entendre! Savez-vous bien que cela m'impatiente?—Comment, ma tante?—Eh! oui, ma nièce, je vous dis blanc, vous répondez noir: il semble que je vous parle hébreu.—Ce n'est pas ma faute.—Est-ce la mienne? Je vous fais la question la plus simple, et vous paroissez ne pas comprendre! Quand je parle des devoirs de M. de Lignolle, j'entends ses devoirs de mari.—Fort bien, ma tante.—Et, quand vous me répondez qu'il fait vos volontés, je crois que vous voulez dire vos volontés de femme…—Justement, ma tante.—De femme mariée.—Sans doute, ma tante.—D'une femme jeune, vive, et qui aime le plaisir.—Précisément, ma tante.—Ainsi, vous m'entendiez?—Oui, ma tante.—Et vous répondiez à ce que je vous demandois?—Oui, ma tante.—Vous répondiez que M. de Lignolle remplissoit son devoir de mari?—Oui, ma tante.—Tous les jours?—Oui, ma tante.—Eh bien, ma nièce, je trouve cela fort étonnant et fort heureux. Mais, mon enfant, je te le répète, il faut user de ta raison; ton mari n'est pas jeune, et tu le tueras.—Voilà ce que je n'entends pas, ma tante.—Comment! tu n'entendois pas qu'un homme de cinquante ans ne peut, sans exposer sa vie, satisfaire une très jeune femme dont les appétits sont immodérés?—Il ne s'agit pas d'appétits, ma tante.—Les désirs, si vous voulez.—Et qui vous dit que mes désirs sont immodérés?—Vous-même, ma nièce, puisque vous prétendez que vous devez être la maîtresse sur ce point…—Eh bien, ma tante?—Et que tous les jours vous forcez votre mari à faire une sottise.—En vérité, ma tante, je vous trouve aujourd'hui d'une humeur!…—Voilà bien les jeunes femmes, quand on les contrarie sur cet article.—Ma tante, voulez-vous…?—Elles ne voient que cela de bon dans le monde…—Voulez-vous, ma tante…?—Cela seul est pour elles le souverain bien.—Voulez-vous me forcer à quitter la place?—Je conviens que c'est une des grandes douceurs de la vie.—Oh! que je m'impatiente!—Oui, oui, ma nièce, je n'ignore pas que vous êtes très vive; mais enfin, je suis votre mère, il faut m'écouter.—Mon Dieu!—Non pas, non pas, restez et écoutez-moi: je veux que vous me promettiez de ne plus obliger M. de Lignolle à faire tous les jours ce que vous appelez votre volonté.—Eh! pourquoi donc, ma tante, me laisserois-je gouverner un jour plutôt qu'un autre?—Le beau raisonnement, ma nièce!—Pourquoi ne ferois-je point aujourd'hui ce que j'ai fait hier?—Mais, avec cette belle manière de calculer, ma nièce, il n'y auroit pas de raison pour que cela finît jamais.—C'est aussi comme je l'entends; je prétends bien que cela ne finisse pas.—Que répond-elle donc?—Vous direz tout ce que vous voudrez, ma tante, je ne souffrirai pas que mon mari me manque.—Voyez l'écervelée!—Ni qu'il me mène.—Mais quel galimatias!—Non, je ne l'empêche pas de se conduire à sa manière…—Elle perd la tête!—Mais qu'il me laisse de mon côté faire tout ce qui me plaira.—Comment! de votre côté! cela ne se peut pas! Ce n'est qu'avec son mari qu'une honnête femme…—Avec lui, quand cela me convient; avec un autre, si cela m'arrange mieux.—Fi, ma nièce! quels principes!—L'essentiel est qu'il ne me gêne en rien…—Ma nièce, je ne vous comprends pas.—Et que je fasse en tout ma volonté.—Ma nièce, vous voulez donc que je m'en aille?—Ma tante, vous voulez donc que je quitte la place?—Cela est insupportable!—Cela est désespérant!—Conduisez-vous par mes conseils, ma nièce.—Parlez-moi raison, ma tante, je ne suis plus une enfant.»

Toutes deux s'étoient levées, toutes deux se fâchoient. Cependant, aux questions très claires de la tante, la nièce avoit fait avec tant d'innocence et de vérité des réponses si ingénues, si équivoques, si extraordinaires, que je commençai à soupçonner d'étranges choses. J'essayai de calmer Mmed'Armincour en lui disant: «Il y a tout lieu de penser, Madame, que madame la comtesse n'est pas infiniment heureuse dans le sens que vous l'entendez, et maintenant je gagerois qu'elle est aussi loin de mériter vos reproches que de les comprendre.—Vous croyez? répliqua-t-elle: eh bien! questionnez-la, Mademoiselle de Brumont, et voyons si vous en pourrez tirer quelques éclaircissemens.» Je m'adressai à la nièce. «Madame la comtesse permet-elle?…» Elle m'interrompit vivement: «Très volontiers, Mademoiselle.

—M. de Lignolle couche-t-il dans l'appartement de madame la comtesse?—Non.—Jamais?—Jamais.—Y entre-t-il la nuit?—Jamais.—Y vient-il le matin?—Oui, quand je suis levée.—S'enferme-t-il dans la journée avec madame la comtesse?—Non.—Le soir, reste-t-il un peu tard chez madame la comtesse?—Après le souper, cinq minutes tout au plus.—Ces cinq minutes, à quoi les emploie-t-il?—A me dire bonsoir.—Comment dit-il bonsoir à madame la comtesse?—En m'embrassant.—Comment embrasse-t-il madame la comtesse?—Comme on embrasse; il me donne quelques baisers.—Où cela, Madame la comtesse?—Dame, où cela se donne.—Mais encore?—Sur le front, sur les yeux, sur le menton.—Voilà tout?—Voilà tout.—Absolument?—Absolument. Que voulez-vous de plus?—Eh bien! Madame la marquise, qu'en pensez-vous?

—Je pense, répondit-elle, que cela seroit bien incroyable et bien affreux…» Elle courut promptement à Mmede Lignolle: «Dis-moi, ma nièce, es-tu femme ou fille?—Femme, puisque je suis mariée.—Es-tu mariée?—Certainement, puisque M. de Lignolle m'a épousée.—Êtes-vous sûre, ma nièce, qu'il vous ait épousée?—Je vous le demande, ma tante.—Où t'a-t-il épousée?—A l'église.—Et pas ailleurs?—Est-ce qu'on épouse ailleurs, ma tante?—Dis-moi, ma petite, le jour de tes noces… Va, je suis bien fâchée de n'avoir pas pu me trouver à Paris le jour de tes noces… Je me défiois de ce M. de Lignolle et de ses cinquante ans… Il m'avoit bien l'air de n'avoir pas le sens commun… J'avois très expressément recommandé qu'on te donnât du moins quelques instructions préliminaires… Dis-moi, ma chère enfant, la nuit de tes noces, que t'est-il arrivé?—Rien, ma tante.—Rien! Mademoiselle de Brumont, la nuit de ses noces il ne lui est rien arrivé!—Pauvre petite, ajouta la bonne tante en pleurant, pauvre petite, que je te plains! Mais réponds-moi:… la nuit de tes noces, ne s'est-il pas mis au lit près de toi, ton mari?—Oui, ma tante.—Eh bien, après?—Après, ma tante, il m'a souhaité une bonne nuit et il s'est en allé.—Il s'est en allé! répétoit la marquise qui fondoit en larmes, il s'est en allé! Ah! ma charmante petite nièce, ta jolie figure ne méritoit pas cela.—Bon Dieu! ma tante, vous m'inquiétez!—Pauvre enfant! la voilà vierge encore, après deux mois de mariage! Quel sort! quel sort cruel!—En vérité, ma tante, vous me faites peur! expliquez-vous.—Mon enfant,… je ne puis,… je ne puis… Ma douleur me suffoque… Vous, Mademoiselle de Brumont, qui vous exprimez avec tant de facilité, dites-lui… ce que c'est,… expliquez-lui comment… Vous n'êtes pas ignorante comme elle, sans doute?… vous devez savoir…—A peu près, Madame la marquise. J'en ai entendu parler, et puis, j'ai lu de bons livres.—En ce cas, faites-moi le plaisir de la mettre au fait.—Madame la comtesse permet-elle?» Elle me répondit que je lui rendrois service. Je ne me le fis pas répéter: je le lui dis… Mais je le lui dis parce qu'elle ne le savoit pas. Or donc, à vous qui le savez, je ne le dirai pas…

«Quoi! reprit Mmede Lignolle émerveillée de ce qu'elle venoit d'entendre, quoi! vous ne plaisantez point?—Je ne prendrois pas cette liberté avec madame la comtesse.—Quoi! ma tante, tout ce que Mllede Brumont vient de dire est vrai?—Très vrai, ma nièce, et cette aimable fille t'a expliqué tout cela comme si elle n'avoit fait autre chose de sa vie.—Ainsi, depuis deux mois, monsieur le comte auroit dû m'épouser de cette manière, ma tante?—Oui, ma pauvre enfant; depuis deux mois monsieur le comte t'insulte.—Il m'insulte?—Oui, tu ne sens pas cela?—Ma tante, je vois seulement qu'il a perdu beaucoup de temps.—Il t'insulte, ma nièce. Négliger tes charmes, c'est leur faire outrage, c'est dire qu'ils ne méritent pas d'être subjugués. Te laisser vierge, c'est te faire sentir de la façon la plus cruelle que ta fleur ne vaut pas la peine qu'on se donneroit à la cueillir.—Ah! ah!—Te laisser vierge, ma pauvre petite! de toutes les humiliations auxquelles une malheureuse femme puisse être exposée, tu éprouves aujourd'hui la plus grande.—Il n'est pas possible!—Trop possible, ma chère enfant, trop possible. Te laisser vierge! c'est te déclarer qu'il te trouve bête, maussade, dégoûtante.—Grand Dieu!… Ma tante, vous n'exagérez pas?—Demande, ma petite, demande à Mllede Brumont.»

Aussitôt je pris la parole, et, m'adressant à la jeune femme outragée: «Assurément, par cet abandon que je ne conçois pas, monsieur le comte signifie très positivement à madame la comtesse qu'elle est laide…—Laide! il en a menti. Je ne cache pas mon visage, ainsi…—Qu'elle n'est pas bien faite…—Il en a menti. Voyez ma taille; est-elle mal prise?—Qu'elle a le bras carré…—Il en a menti. Attendez, que j'ôte mon gant.—Un grand vilain pied…—Il en a menti. Me voici déchaussée…—La jambe grosse…—Il en a menti. Voyez.—La gorge…—Il en a menti. Regardez.—La peau rude…—Il en a menti. Tâtez.—Le genou cagneux…—Il en a menti. Jugez vous-même.»

J'aimois la manière franche et décisive dont la comtesse repoussoit les imputations calomnieuses de son mari, que je me plaisois à faire parler. Curieux d'essayer jusqu'où le juste désir d'une justification très facile emporteroit cette femme si vive, j'ajoutai: «C'est lui dire enfin qu'elle a quelque difformité secrète.» Un geste expressif que fit Mmede Lignolle, un geste aussi prompt que sa pensée, m'annonça qu'elle alloit encore donner la preuve justificative en même temps que le démenti formel. Mmed'Armincour aussi devina très aisément le dessein de la comtesse; et, malheureusement pour moi, qui le trouvois louable, elle accourut assez tôt pour en empêcher l'entière exécution. «Va, ma chère amie, ce n'est pas la peine, dit-elle à sa nièce; moi, qui depuis ton enfance ne t'ai pas perdue de vue, je sais qu'il n'en est rien, et Mllede Brumont s'en rapporte à toi. Au reste, il ne faut pas non plus te fâcher si fort…—Ne pas me fâcher!—Ton mari…—Est un impudent menteur…—N'est peut-être pas si coupable…—Un insolent…—Que nous l'imaginions d'abord.—Un lâche!—Il se peut qu'une longue indisposition…—Ma tante, il n'y a pas d'indisposition de deux mois.—Ou quelque chagrin domestique…—Point de chagrin pour un homme trop heureux de m'épouser!—Ou quelque grand malheur…—Oui! le progrès de la philosophie!—Ou quelque travail important…—Des charades! Tenez, ma tante, ne le défendez pas, car vous m'aigrissez davantage. Je conçois maintenant toute l'indignité de sa conduite; et, dès qu'il rentrera… Dès qu'il rentrera, laissez-moi faire… Il s'expliquera, il me rendra compte de ses motifs, il me fera raison de l'outrage,… il m'épousera sur l'heure, ou nous verrons.»

Cependant le jour commençoit à tomber. Ce ne fut pas sans peine que j'obtins de la comtesse un moment de liberté. J'allai m'enfermer dans ma chambre, où je n'attendis pas longtemps M. de Valbrun. Le vicomte m'apprit qu'un homme sûr, chargé d'aller à l'hôtel de B… remettre à madame la marquise elle-même la lettre de Justine, avoit rapporté cette réponse: «Celle qui vous envoie me fait grand plaisir. Je n'étois pas tranquille sur le sort de la personne dont elle me donne des nouvelles. Dites qu'elle peut continuer de m'instruire de la situation des affaires de cette personne, à laquelle je m'intéresse véritablement. Vous pouvez ajouter que M. de B…, qui d'abord m'avoit assez mal reçue, vient de reconnoître ses torts et d'en obtenir le pardon. Ce n'est pas un secret, elle est bien la maîtresse de le dire à quiconque peut m'en féliciter.»

M. de Valbrun ajouta: «Mmede Fonrose est allée maintenant au couvent de Mmede Faublas. Demain matin, avant huit heures, je vous dirai ce que nous avons fait.» Après avoir remercié le vicomte comme je le devois, je lui remis mes deux lettres; je le priai d'envoyer l'une au couvent d'Adélaïde, et de faire mettre l'autre à la grande poste. Il voulut bien, en me quittant, m'assurer qu'il alloit tout à l'heure faire lui-même les deux commissions. Fatale lettre à M. de Belcourt, n'aurois-je pas dû prévoir tous les chagrins que tu pouvois me causer!

Maintenant je me demande pourquoi Mllede Brumont, sans avoir en tête d'autre objet déterminé que celui de se rapprocher de Sophie, sentit pourtant, en rentrant dans l'appartement de la jeune comtesse, quelque déplaisir d'y retrouver la vieille marquise? C'est qu'apparemment, comme tant d'autres, appelé par l'amour à réparer les inexcusables torts dont l'hymen se rend journellement coupable envers la beauté, le chevalier de Faublas, entraîné malgré lui, ne faisoit qu'obéir à l'impulsion de son génie. Je me demande aussi pourquoi la nièce, ne recevant plus qu'avec distraction les instructions de la tante, et de temps en temps attachant sur moi des regards dont tous mes sens étoient émus, ne montroit pas un vif empressement à retenir chez elle, le reste de la soirée, Mmed'Armincour, d'ailleurs si chérie! C'est qu'ils existent en effet, ces atomes inhumainement rejetés par nos philosophes modernes, ces atomes sympathiques qui, tout d'un coup partis du corps brûlant d'un adolescent vif, et dans la même seconde émanés des nubiles attraits d'une jeune fille, se cherchent, se mêlent et s'accrochent pour ne faire bientôt, des deux individus doucement attirés, qu'un seul et même individu. C'est qu'il agissoit déjà sur la gentille brune, le charme dont étoit possédé le joli garçon. C'est que, déjà guidée par les puissans rayons de la bienfaisante lumière que j'avois fait luire à ses yeux, et plus encore par cet instinct naturel à tout le beau sexe, dont le tact, en certaines matières surtout et dans certains cas, est à la fois délicat, prompt et sûr, Mmede Lignolle se sentoit intérieurement avertie de la nullité d'un homme qui, depuis deux mois, lui manquoit nuit et jour, et que machinalement elle pressentoit en moi celui qui pouvoit pleinement punir l'offense et dédommager l'offensée. Je me demande encore pourquoi Mmed'Armincour, quoique favorisée de son antique expérience, ne parut pas s'apercevoir qu'elle étoit de trop, et s'obstina, malgré les fréquentes distractions de sa nièce, à lui tenir fidèle compagnie jusqu'au retour de M. de Lignolle? C'est que les vieilles gens furent de toute éternité spécialement destinés à gêner l'aimable jeunesse, peut-être afin que ses désirs contrariés devinssent plus ardens, et que les plaisirs obtenus malgré les obstacles eussent pour elle un charme de plus. Au reste, je ne vous conseille pas de donner une confiance aveugle à mes propositions, qui ne sont peut-être pas trop vraies. Plus d'une fois j'ai cru m'apercevoir que, dès qu'une femme entroit pour quelque chose dans mes raisonnemens, elle brouilloit toutes mes idées. De là vient que souvent, quand je voudrois moraliser, je plaisante; de là vient que souvent je déraisonne au lieu de philosopher.

Quoi qu'il en soit, Mmed'Armincour nous honora de sa présence à souper. Elle me parla beaucoup de la province où elle avoit élevé sa nièce, de son bon château qu'il ne falloit réparer qu'une fois par an, de ses beaux biens que son concierge faisoit valoir, de ce concierge qu'elle nous donna pour le premier homme du monde, et qui, soit dit sans offenser personne, me parut être celui de ses gens qu'elle connoissoit le mieux. Je crois qu'il eût été question du bonAndréjusqu'au lendemain matin; mais, à minuit passé, la voiture du comte se fit entendre. «Il vient de m'arriver l'aventure du monde la plus désagréable, cria M. de Lignolle en entrant; vous savez bien ma belle charade?…—Monsieur, interrompit la comtesse, voici madame la marquise d'Armincour, ma tante.» Le comte, un peu surpris, commença pour la marquise un long compliment, qu'elle n'écouta pas jusqu'au bout. «Bonsoir, dit-elle brusquement à sa nièce, bonsoir, ma chère Éléonore[14]. Demain je reviendrai de bonne heure, demain j'espère qu'enfin je souhaiterai le bonjour à madame la comtesse de Lignolle. Adieu, Monsieur», fit-elle sèchement à M. de Lignolle. Elle lui fit, en sortant, une de ces révérences froides que les femmes réservent pour certains hommes qu'elles n'estiment point. «Vous savez bien ma belle charade? reprit le comte dès qu'elle fut partie…—Mademoiselle de Brumont, interrompit la comtesse, faites-moi le plaisir de vous retirer chez vous.»


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