Chapter 6

[Illustration]LE DUEL

LE DUEL

Nous arrivons à la porte de la baronne, je descends de voiture; et, comme j'allois entrer dans l'hôtel, M. de Belcour en sortoitincognito.

Il me reconnoît, il s'écrie: «Enfin, vous voilà donc? Il faut donc que ce soit le hasard…» Tremblant, je l'interromps: «Mon père, monsieur que vous voyez dans son carrosse, j'ai l'honneur de vous le présenter: c'est le comte de Lignolle, le mari de cette jeune dame chez qui…» Le comte, qui nous a entendus, descend à la hâte, se jette au col de mon père, et le félicite d'avoir une fille pleine d'esprit, à qui l'on ne peut donner une charade qu'elle ne devine. Il ajoute: «Nous vous la rendons pour vingt-quatre heures; mais nous espérons que demain vous nous ferez le plaisir de nous la ramener vous-même.» M. de Belcour s'en défend; M. de Lignolle insiste. «Il faut, dit-il, que Mllede Brumont revienne, car ma femme est malade…» Le baron, qui déjà s'impatiente, répond: «J'en suis fâché, mais…—Mais, reprend l'autre, il ne faut pas que cela vous alarme. Ce n'est rien: une indisposition, un mal de cœur; cela vient, je crois, de ce qu'elle a fait tous ces jours-ci trop d'exercice… avec mademoiselle votre fille, tenez, qui est forte, alerte, vigoureusement constituée… La comtesse n'a pas encore le tempérament si formé. Au reste, comme je vous le dis, ce n'est rien. Pourtant, cela deviendroit sérieux si Mllede Brumont ne revenoit pas, parce que ma femme, qui l'aime à la folie, en prendroit du chagrin: son âme s'affecteroit, Monsieur; et, quand l'âme d'une femme s'affecte, votre serviteur, il n'y a plus personne.—Monsieur, je vous répète que je ne puis rien promettre.—Je ne vous quitte pas que vous ne m'ayez donné votre parole.—Mais, de grâce!…—Ah! je vous en supplie, Monsieur de Brumont.»

Le baron, emporté par sa vivacité, s'écria: «Eh! Monsieur! laissez-moi en repos.» Puis il me jeta un regard terrible, et me dit: «N'est-il pas bien affreux que je sois sans cesse compromis?…» Je frémis, je me précipitai dans ses bras: «O mon père! souvenez-vous de la Porte-Maillot.»

Ces mots lui rendirent assez de sang-froid pour qu'aussitôt il s'empressât de faire beaucoup d'excuses et de remerciemens à M. de Lignolle. Cependant celui-ci demeuroit toujours fort étonné de la colère que le prétendu M. de Brumont venoit de laisser paroître. Pour dissiper tous ses soupçons à cet égard, je me crus obligé de lui faire tout bas, et d'un ton très mystérieux, cette insidieuse confidence: «Mmede Fonrose vous a dit que certaines affaires de famille forçoient mon père à vivre inconnu dans ce pays-ci; et vous voulez qu'il vienne vous voir! et vous vous avisez de l'appeler tout haut par son nom!—Ah! que je suis fâché de mon étourderie! dit aussitôt le comte au baron.—Et moi, de ma vivacité, répondit celui-ci.—Vous vous moquez, reprit M. de Lignolle, c'est moi qui ai tort… Mais aussi pourquoi refuser de rendre mademoiselle votre fille à ma femme? Allons, puisque vous ne pouvez pas la ramener vous-même, promettez du moins de nous la renvoyer.—Je promets, répliqua M. de Belcour, de faire en sorte que vous n'ayez pas à vous repentir des honnêtetés dont vous me comblez.—Voilà qui est dit. Je pars content… Mais vous n'avez pas de voiture. Voulez-vous que je vous reconduise chez vous?» Ce fut moi qui pris la parole: «Bien obligé; il faut que je parle à la baronne, j'espère que mon père voudra bien rentrer chez elle avec moi; nous avons quelque chose de particulier à lui dire.»

Il partit. Quand sa voiture fut un peu loin, nous nous jetâmes dans un fiacre, qui, nous conduisant de l'extrémité du faubourg Saint-Germain à la place Vendôme, me laissa tout le temps de retomber dans mes rêveries. Uniquement occupé du désespoir où devoit être ma femme hier délaissée, où seroit bientôt ma maîtresse ce matin trahie, j'avois l'air d'écouter attentivement les sages représentations que M. de Belcour en ce moment perdoit. De vains sons frappoient mon oreille; je ne fus tiré de ma léthargie que par ces derniers mots de la longue réprimande:Le malheur de Sophie, que vous oubliez. «Non, je ne l'oublie pas, non… Quant à son malheur, il est grand sans doute; mais il ne durera pas longtemps… Demain, oui, demain… Et vous, mon père, dès aujourd'hui… Ah! pardon. Je ne sais ce que je dis… Mon père, vous descendez ici, vous allez voir Adélaïde?—Oui, Monsieur.—Moi, je ne me présenterai point au parloir dans le costume où je suis. Je vais rentrer à l'hôtel, changer d'habits, et puis,… adieu, mon père. O vous que j'aime autant qu'elle, adieu!—Comment, mon ami! ne vas-tu pas venir me rejoindre?—Vous rejoindre?… Ah! oui, vous rejoindre!… Mon père, embrassez-moi donc, pardonnez-moi tous les chagrins que je vous donne.—De tout mon cœur, mon ami; mais je t'en prie…—En vérité, je désirerois devenir sage, mais je suis entraîné… Vous voulez bien embrasser ma sœur pour moi, n'est-il pas vrai?—Tout à l'heure tu feras ta commission toi-même.—Oui, mon père,… à demain.—Que me dit-il! Deviens-tu fou?—Il est vrai que je parle sans réflexion… Adieu, je suis fâché de vous quitter, adieu!… Dans une heure vous aurez de mes nouvelles.»

J'arrivai à l'hôtel. Jasmin faisoit sentinelle à la porte; le faquin sourit de me voir demoiselle, et me dit que Mmede Montdésir a déjà envoyé deux fois ce matin pour s'informer si j'étois revenu de la campagne, et pour recommander qu'on me priât, dès que j'arriverois, de courir chez elle. «Bon! cela s'arrange avec mes projets. Vite, Jasmin, un coup de peigne.—En homme, Mademoiselle?—Oui.»

Ce ne fut pas long.

«Jasmin, une plume, de l'encre, du papier. Promptement!… Bien! Pendant que j'écris, dépêche-toi d'apprêter tout ce qu'il me faut pour m'habiller de la tête aux pieds.—En homme, Mademoiselle?—Eh! sans doute. Ensuite tu prépareras mon cheval de selle et le tien.—J'accompagnerai monsieur?—Oui.—Tant mieux. Je m'en vais me divertir.—Jasmin, tu me donneras mon épée.—Ah! tant pis. Tant pis, si c'est pour nous battre, car nous tuerons quelqu'un. Ce pauvre petit marquis, je crois toujours le voir… là… pan… tomber par terre… Aussi c'est bien sa faute, car nous le ménagions; ça faisoit trembler!… Puisque celui-là n'est pas mort, il falloit qu'il eût l'âme chevillée dans le ventre.—Jasmin, que diable! allez donc! allez donc! nous n'avons pas un moment à perdre… Et surtout ne t'avise pas de jaser.—J'aimerois mieux être pendu, Monsieur, que de vous trahir.»

Cependant j'écrivois à mon père. Je lui donnois, sur la retraite de Sophie, tous les renseignemens nécessaires, et ma lettre finissoit ainsi:

Partez, mon père; ah! je vous en supplie, partez à l'instant pour Fromonville. Que Duportail ne vous échappe pas encore une fois. Quels que soient ses motifs, voyez mon beau-père, parlez-lui, fléchissez-le: qu'il nous rende son adorable fille, emmenez ma chère Adélaïde avec vous; de grâce, emmenez-la. Les deux bonnes amies seront si contentes de se revoir! Que la présence d'Adélaïde annonce à Sophie le retour de Faublas! que les tendres caresses de la sœur la préparent aux transports du frère, du frère qu'elle adore, et dont elle est idolâtrée! On ne sauroit trop ménager l'extrême sensibilité de Sophie. Mon père, daignez ne rien épargner pour qu'elle apprenne sans danger la nouvelle de notre réunion prochaine. Elle est maintenant au désespoir; sa joie la tueroit! Mon père, je remets en vos mains mes plus chers intérêts: je vous recommande ce qu'il y a de plus respectable, de plus beau, de meilleur dans le monde; je vous recommande ma bien-aimée.Que ne puis-je aussi tout à l'heure voler à Fromonville! Hélas! je vais ailleurs. Ai-je besoin de vous dire qu'une affaire indispensable m'en fait la loi? Cependant ne vous alarmez pas. Demain, avant midi, je serai près de mon père et près de ma femme; je le jure, par elle et par vous.

Partez, mon père; ah! je vous en supplie, partez à l'instant pour Fromonville. Que Duportail ne vous échappe pas encore une fois. Quels que soient ses motifs, voyez mon beau-père, parlez-lui, fléchissez-le: qu'il nous rende son adorable fille, emmenez ma chère Adélaïde avec vous; de grâce, emmenez-la. Les deux bonnes amies seront si contentes de se revoir! Que la présence d'Adélaïde annonce à Sophie le retour de Faublas! que les tendres caresses de la sœur la préparent aux transports du frère, du frère qu'elle adore, et dont elle est idolâtrée! On ne sauroit trop ménager l'extrême sensibilité de Sophie. Mon père, daignez ne rien épargner pour qu'elle apprenne sans danger la nouvelle de notre réunion prochaine. Elle est maintenant au désespoir; sa joie la tueroit! Mon père, je remets en vos mains mes plus chers intérêts: je vous recommande ce qu'il y a de plus respectable, de plus beau, de meilleur dans le monde; je vous recommande ma bien-aimée.

Que ne puis-je aussi tout à l'heure voler à Fromonville! Hélas! je vais ailleurs. Ai-je besoin de vous dire qu'une affaire indispensable m'en fait la loi? Cependant ne vous alarmez pas. Demain, avant midi, je serai près de mon père et près de ma femme; je le jure, par elle et par vous.

Je m'habillai, je cachetai ma lettre; un homme fut chargé de la porter au couvent d'Adélaïde, et de la remettre à M. de Belcour. Jasmin reçut l'ordre d'aller m'attendre à la porte Saint-Martin, et je courus chez Mmede Montdésir.

Je trouvai, non pas Mmede B…, mais le vicomte de Florville. «Enfin, dit-il, le voilà.» Je m'excusai de l'avoir fait attendre, et je remerciai la marquise de m'avoir envoyé chercher au moment même où je m'inquiétois de savoir comment je me procurerois le bonheur de l'entretenir seulement pendant quelques minutes. J'ajoutai que je rapportois de la campagne une grande nouvelle. «Quoi donc?—J'ai vu Sophie.» Elle pâlit, elle s'écria: «Il n'est pas possible!»

En deux mots je lui appris quelle retraite Duportail s'étoit choisie, et comment un heureux hasard me l'avoit fait découvrir. La marquise m'écoutoit d'un air interdit; je la suppliai de vouloir bien envoyer tout à l'heure à Fromonville des gens chargés de veiller sur Duportail, et de le suivre partout: car je tremblois que mon beau-père n'eût encore l'intention et ne trouvât le moyen d'échapper à M. de Belcour. «Comment! me demanda-t-elle d'une voix altérée, n'y allez-vous pas vous-même?—Je ne le puis, une affaire importante m'appelle ailleurs.» Elle reprit d'un air plus calme et d'un ton plus ferme: «Quoi! Mmede Lignolle a-t-elle déjà tant d'empire?—Ce n'est pas Mmede Lignolle qui m'arrache à Sophie. Un devoir indispensable…—Achevez… Ne puis-je savoir…?—Croyez, ma chère maman, que je ne me console pas d'avoir un secret pour vous.—Chevalier, c'est assez me dire qu'il y auroit de l'indiscrétion de ma part à pousser les questions plus loin. Je veux bien penser que je n'ai point à me plaindre de tant de réserve. Je vais donner les ordres les plus pressans pour que Duportail soit gardé à vue dès ce soir et ne puisse faire un pas dont je ne sois instruite sur-le-champ; moi,… ou la petite Montdésir en mon absence, ajouta-t-elle avec un profond soupir.—En votre absence, maman! Vous quittez Paris?—Tout à l'heure, mon ami.—Quel malheur pour moi! que je suis fâché de vous perdre, dans ce moment surtout où vos conseils eussent été si nécessaires! Où donc allez-vous?—A Versailles, d'abord.—A Versailles, avec cet habit!… Maman, c'est, ce me semble, le frac anglois du charmant vicomte qui m'adonne son nom; ce frac que vous embellissiez le jour que nous fûmes ensemble à Saint-Cloud?—Cela se peut, dit-elle en affectant de n'en être pas sûre. Oui,… je crois qu'oui.—Et de Versailles, vous partez pour…?—Chevalier, je me vois à regret forcée de répéter vos propres expressions:Croyez que je ne me console pas d'être obligée d'avoir un secret pour vous.—Mais encore, ce voyage doit-il être bien long?—Peut-être, mon ami, peut-être, dit-elle d'une voix tremblante; et c'est pour cela qu'avant de l'entreprendre j'ai vivement souhaité de vous faire mes adieux.—Vos adieux! Maman, ma chère maman, vous m'inquiétez: vous paroissez triste… De grâce, confiez-moi…» Elle m'interrompit: «Respectez mon secret: je n'ai point tâché de surprendre le vôtre; je ne veux pas même le deviner, je ne le veux pas. Allez, Faublas, et revenez content, s'il est possible… Je ne puis m'expliquer, je ne puis dire quel événement se prépare,… quelles craintes m'agitent,… quels vœux j'ose former… Mais, mon ami, mon aimable ami, qu'il seroit cruel de ne se plus voir!—Grands dieux! vous gémissez, vous avez les larmes aux yeux!—Adieu, Faublas. Trop cher enfant, adieu. Je ne vous quitte qu'avec douleur; souvenez-vous-en, si quelque grand malheur arrive. N'oubliez pas que la marquise de B… vous perdit par une trahison, et devint elle-même la victime d'un lâche qui se disoit votre ami. N'oubliez pas surtout qu'elle ne cessa de vous conserver l'am… l'amitié la plus tendre,… la plus tendre», répéta-t-elle en me serrant la main.

Elle me donna un baiser, et m'échappa.

Je demeurai confondu de ce que je venois d'entendre; et, dans le premier moment de ma surprise, je répétai quelques-unes des expressions qui venoient d'échapper à Mmede B…:Allez, et revenez content… Je ne puis dire quels vœux j'ose former… Qu'il seroit cruel de ne se plus voir!Il n'est plus douteux que Mmede B… sait que je vais me battre, et connoît mon ennemi…Quels vœux j'ose former!Ces vœux, elle ne pourroit, sans crime, les expliquer clairement. Mais peut-être suis-je excusable, moi, de chercher à pénétrer le secret de son cœur, sa pensée la plus cachée…Qu'il seroit cruel de ne se plus voir!Vous me reverrez, Madame de B…, vous me reverrez, n'en doutez pas. Je sortirai vainqueur d'un combat dont vous êtes le prix[8].

[8]Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.Corneille,Le Cid.

[8]

Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.

Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.

Corneille,Le Cid.

Imprudent marquis, quelle audace est la vôtre d'appeler Faublas au champ de l'honneur! Quelle témérité d'attaquer des jours si bien défendus! Les destinées de trois femmes charmantes tiennent à mes destinées.

Justine, qui survint, avoit peut-être aussi l'intention de me donner, à sa manière, quelqueencouragement; mais il étoit déjà si tard que je n'aurois pu l'entendre quand même j'en aurois eu la fantaisie.

A la porte Saint-Martin, je trouvai mon domestique, qui me suivit jusqu'au Bourget; là, je lui ordonnai de ramener mon cheval à Paris, et je pris la poste.

Avant cinq heures du soir je me trouvai dans la forêt de Compiègne, au lieu désigné. Je m'y promenois depuis quelques minutes, lorsque deux hommes tout à coup m'abordèrent et me mirent le pistolet sur la gorge. Ils me demandèrent si j'étois gentilhomme. Je ne balançai point à répondre oui. «En ce cas, me dirent-ils, veuillez, Monsieur, mettre ce masque sur votre visage et demeurer témoin d'un combat que vont se livrer tout à l'heure ici deux personnes de grande qualité. Donnez votre parole de ne pas vous permettre un seul geste, un seul mot pendant l'action, et, quel que soit l'événement, d'en garder un profond secret.—Je ne me vante pas, Monsieur, d'être un homme de grande qualité; mais il est vrai que je possède, avec quelques richesses, un ancien nom. J'ai moi-même rendez-vous ici pour me battre. Peut-être vous trompez-vous, peut-être serai-je l'un des deux acteurs de la scène malheureuse dont vous exigez que je reste spectateur tranquille.—Monsieur, nous saurons bientôt si cela doit être; en attendant, mettez ce masque, et donnez votre parole d'honneur.»

On conçoit que je fis et que je promis tout ce qu'ils voulurent.

Près d'une heure s'étoit passée depuis que je me trouvois dans cette situation, qui commençoit à me paroître inquiétante, quand je crus entendre quelque bruit vers l'extrémité de l'allée qui aboutissoit à la grande route. Un moment après, je vis entrer du même côté, dans le chemin de traverse où j'étois, une chaise de poste environnée de plusieurs hommes armés et masqués. Il me parut que cette troupe, que je crus d'abord toute composée d'assassins, venoit de s'assurer du laquais et du postillon, et forçoit le maître à mettre pied à terre. Tremblant qu'il ne fût massacré devant moi, je voulus, dans le premier mouvement d'un zèle téméraire, m'élancer à son secours: les deux hommes qui veilloient sur moi se contentèrent de me retenir en me disant: «Voici le moment critique, songez à ce que vous avez promis.»

Cependant l'inconnu, toujours entouré, avançoit vers nous d'un pas ferme et d'un air délibéré. Plus il approchoit, plus je croyois reconnoître les traits d'un jeune homme que je n'avois pas vu depuis longtemps. Lorsqu'il fut à très peu de distance, l'un de mes gardiens alla droit à lui, le pria de s'arrêter, et lui dit: «Un homme d'honneur se plaint que vous lui avez fait une mortelle injure, et prétend tout à l'heure en obtenir la réparation. S'il tombe sous vos coups, il promet qu'aucun détail de ce combat ne sera jamais su de personne; s'il ne meurt pas de ses blessures, il s'engage à revenir dans le même lieu, aussitôt qu'il sera guéri, pour y soutenir encore sa querelle qui ne peut être complètement vidée que par la mort de l'un des deux champions. Prenez les mêmes engagemens, Monsieur le comte, et jurez sur votre honneur de les remplir.—Quoi! répondit le jeune homme, milord Barrington se fâche de ce que j'ai quitté l'Angleterre sans faire mes adieux à son auguste épouse? Il faut convenir que ces maris sont partout un singulier peuple! Cet époux d'outre-mer, surtout, me paroît d'une bonne force: vouloit-il que je brûlasse d'une éternelle flamme pour sa langoureuse moitié? D'ailleurs, s'il me gardoit rancune, que ne me l'a-t-il dit dans son pays? Que ne s'est-il ensuite rendu à Bruxelles, où je me suis arrêté longtemps parce qu'on m'a dit qu'il me cherchoit? Pourquoi venir, après six semaines, avec cet épouvantable attirail, m'attaquer dans ma patrie, au moment où j'y rentre… Ah çà! mais j'espère que ce n'est pas à coups de poing que nous nous battrons?»

A sa voix comme à sa figure, à la gaieté de ses discours comme à son sourire moqueur, il ne me fut plus permis de méconnoître Rosambert. Alors seulement je commençai à soupçonner l'étrange vérité. O Madame de B…, ce fut pour vous que mon cœur tressaillit! mais je me gardai bien de montrer par quelques gestes ou d'exprimer par quelques mots ma surprise extrême et ma terreur profonde: j'étois lié par mes sermens.

Déjà pourtant on présentoit à Rosambert un cheval qu'on l'invitoit à monter, et un pistolet qu'on le prioit de charger lui-même. Le comte, aussitôt à cheval, tout en chargeant son arme, dit à ceux qui l'environnoient: «Oui, vous avez raison, voici le combat si cher à messieurs d'Albion… Au pistolet près, je dois de grands remerciemens au magnifique lord; il me rajeunit de plus de mille ans. En vérité, Messieurs de la Table ronde, l'héroïque parade que le prud'homme nous fait jouer ici ressemble tout à fait à une aventure du roi Artus. Comme les preux de son temps, vous arrêtez les passans sur les grands chemins pour les forcer gracieusement à rompre des lances avec vous.» En jetant les yeux sur moi, Rosambert continua: «Ce cavalier si joliment tourné, qui fait bande à part, qui ne dit mot, qui ne se mêle en rien de vos forfanteries, est-ce un gentil damoiseau qu'il faut que je délivre ou quelque grande princesse en homme travestie? Je l'aimerois mieux, moi; et le géant que je dois pourfendre, le fameux géant, où donc est-il?» L'étranger qui avoit jusqu'alors porté la parole dit à Rosambert: «Monsieur le comte, jurez de remplir les conditions prescrites.—Foi de gentilhomme, Messieurs», s'écria-t-il.

L'un de nos gardiens donna le signal par un coup de feu. Nous vîmes aussitôt un cavalier accourir à toute bride, de l'autre extrémité de l'allée. Rosambert l'attendit sans s'ébranler; mais, soit qu'il présumât beaucoup de lui-même, soit qu'il ne conservât pas tout le sang-froid nécessaire en ces occasions, il fît feu de trop loin sur son ennemi, qu'il manqua. L'autre, au contraire, montrant et plus d'adresse et plus d'intrépidité, tira presque aussitôt, mais enfin tira le dernier. La balle siffla aux oreilles de Rosambert, emporta une boucle de ses cheveux, et frappa son chapeau de manière qu'elle le fit sauter. Le comte, en le reprenant, s'écria: «Ceci devient sérieux, c'est à ma cervelle qu'il en veut, le beau masque!»

Son adversaire, en effet, s'étoit, comme moi, couvert le visage d'un mince carton; mais je ne pus m'empêcher de frémir en reconnoissant le frac anglois sous lequel, ce matin même, la marquise avoit paru devant moi chez Justine!

Le vicomte de Florville, car je ne doutois plus que ce ne fût lui, venoit de retourner son cheval, et regagnoit au galop le bout de l'allée d'où tout à l'heure il étoit venu. Rosambert, qui le suivoit des yeux, reprit: «Voilà bien le frac national de milord; mais, de par saint Georges, ce n'est pas là son épaisse encolure. Messieurs, ajouta-t-il d'un ton où perçoient le dépit et l'audace, je n'aurois point osé faire à la nation angloise cette injure de croire que ses braves fussent dans l'usage de se battre par mascarade et par procuration. Au reste, je vais tâcher, m'eût-on prudemment détaché le plus habile arquebusier des trois royaumes, je vais tâcher de faire en sorte qu'un étranger, fût-il le diable, n'ait pas à se glorifier d'avoir remporté sur un François une victoire sans danger… O toi qui ne manquas jamais une hirondelle au vol, mon cher Faublas, où es-tu? Que n'ai-je, pour le châtiment d'un traître et pour l'honneur de la France, que n'ai-je en ce moment ton coup d'œil si prompt et ta main toujours sûre!»

Le comte ayant rechargé son arme, un nouveau signal fut donné. Rosambert, cette fois, ne demeura pas immobile, il poussa vigoureusement son cheval, et les deux adversaires, s'étant rencontrés à peu près au milieu de la lice, se tirèrent à la distance de cinq ou six pas. Le comte ne perça que le collet de l'habit de son ennemi, qui, plus heureux, lui fracassa l'épaule droite et le jeta par terre.

Le vainqueur aussitôt, se démasquant, fit voir au vaincu stupéfait le visage de Mmede B… «Tiens, lâche, dit la marquise, regarde, reconnois-moi, meurs de honte. C'est une femme qui t'immole! Tu n'as eu du courage et de l'adresse que pour l'insulter.»

Rosambert parut un moment accablé de la douleur de sa blessure et de l'ignominie de sa défaite; un moment il fixa sur la marquise des yeux égarés. Mais bientôt, reprenant son caractère, il lui adressa, d'une voix éteinte, ces mots entrecoupés: «Quoi! belle dame,… c'est vous… que j'ai… le bonheur de revoir!… Que les temps… sont changés! Cependant… notre dernière… entre…vue… m'amu…sa davantage,… et vous… aussi, friponne,… quoi que… vous en puissiez… dire. Ingrate! est-ce ici, est-ce ainsi… que vous deviez mettre… hors de combat… un bon jeune homme jadis venu… tout exprès de Paris à Lu… à Luxembourg… pour vous procurer… un… doux… passe-temps?—Rosambert, lui répliqua la marquise, tu voudrois en vain dissimuler ta rage et tes douleurs. Le Ciel est juste; je puis m'applaudir d'une double vengeance: ton châtiment, qui déjà commence, n'est pas prêt à s'achever. Souviens-toi de nos conditions; souviens-toi que mon ennemi doit garder mon secret partout et me ramener ici ma victime.»

Le comte, soulevant sa tête avec effort, la tourna de mon côté: «Ce jeune homme, dit-il, c'est sûre…ment le chevalier de Faublas!… Fau…blas!» J'ôtai mon masque, je fus à lui. «Embrassons-nous d'abord, continua-t-il. Elle m'a… vaincu, mon ami,… n'en soyez point étonné:… ce n'est pas la première fois qu'elle… m'abat. Et vous, pendant que j'invoquois… bonnement votre nom, vous étiez là qui… faisiez des vœux… contre moi;… mais je vous le pardonne… Elle est si… aimable! Venez… me voir… à Paris, si je n'y arrive pas… justement pour… m'y faire… enterrer.»

La marquise alors me prit à l'écart et me dit: «Chevalier, pardonnez-moi le mystère que je vous ai fait du péril où j'allois m'exposer, et la ruse dont je me suis servie pour vous en rendre le témoin. Mon amant, hélas!… avoit vu l'outrage; mon ami devoit être présent à la réparation. Faublas, je le sais bien, me gardoit encore tant d'attachement qu'il se fût chargé volontiers d'épouser ma querelle; mais il ne m'eût peut-être point assez estimée pour me juger digne de la soutenir moi-même.

«Cependant, ajouta-t-elle avec une joie mêlée de fierté, je viens de prouver qu'il y a six mois je ne prenois point un engagement au-dessus de mes forces, lorsque, réduite à l'affreuse nécessité de vivre seulement pour ma vengeance, je jurois de vous étonner en l'accomplissant. Maintenant, Faublas, tout ce qu'il y avoit d'équivoque ou d'obscur pour vous dans mes discours de ce matin s'explique de soi-même. Vous sentez de quelle crainte je ne pouvois me défendre quand, les larmes aux yeux, je demandois à mon ami s'il ne seroit pas cruel de ne se voir plus. Vous concevez de quelle espèce d'inquiétude j'ai dû sentir l'atteinte quand l'amant de Sophie m'annonça qu'il venoit de la retrouver. Ah! croyez-moi, j'ai d'abord compris que Duportail avoit pu vous reconnoître sur la route de Montcour, et je serois vraiment désolée que ce voyage de Compiègne eût laissé le temps à votre beau-père de vous enlever encore votre épouse. Faublas, si ce malheur étoit arrivé, n'ayez pas l'injustice d'en accuser votre amie. Dites-vous, pour ma justification, qu'au moment où je vous fis remettre, sous le nom de M. de B…, ce prétendu cartel, rien ne pouvoit me donner à deviner qu'en revenant avec Mmede Lignolle vous retrouveriez Sophie; dites-vous qu'il n'étoit plus, ce matin, nécessaire de vous renvoyer à Fromonville, puisqu'il ne vous eût jamais été possible, quelque diligence que vous eussiez faite, d'y arriver avant les émissaires fidèles qu'aussitôt j'y ai dépêchés avec l'ordre exprès de veiller sur les démarches de Duportail, s'il habitoit encore sa retraite, ou de le poursuivre, s'il l'avoit déjà quittée. Maintenant que rien ne vous retient plus, allez et…»

Mmede B… fut interrompue par des cris perçans qui sembloient partir de la chaise de poste de Rosambert, restée dans le chemin de traverse, du côté, mais à quelque distance de la grande route. Nous courûmes tous au bruit; il ne resta près du blessé que le chirurgien qui bandoit sa plaie. En approchant, nous vîmes derrière la voiture du comte un cabriolet dans lequel se débattoit une femme, retenue par les mêmes hommes qui s'étoient assurés du laquais et du postillon de Rosambert. «Grands dieux! s'écrioit-elle, des gens masqués! C'en est donc fait! Ils n'auroient pu le vaincre, ils l'ont assassiné!… Ah! dit-elle, en poussant un cri de joie, le voilà! le voilà!» Puis, d'un ton douloureux: «Perfide! il est donc vrai que vous avez eu l'inhumanité de profiter de mon sommeil?…»

La marquise me demanda tout bas si ce n'étoit pas la petite comtesse. Je répondis oui, et je m'élançai dans les bras de ma maîtresse.

«Est-ce fini? me demanda-t-elle. J'ai entendu tirer plusieurs coups. Quels sont ces gens qui m'ont arrêtée? C'étoit à l'épée que vous deviez vous battre! Je suis tremblante,… saisie d'effroi. Ton ennemi, où est-il? Es-tu vainqueur? Il ne devoit amener personne. Pourquoi tout ce monde? ces armes? ces masques?… Mon ami, que je suis contente de te voir!… que j'ai peur!… Cruel!… que je vous en veux de m'avoir lâchement abandonnée!»

Ainsi, Mmede Lignolle annonçoit, par le désordre de ses questions, le désordre de ses idées; il me sera plus difficile de peindre celui de sa personne. Dans son regard, tout à l'heure attendri, maintenant terne et bientôt étincelant, vous eussiez vu tour à tour, et presque en même temps, les douces erreurs de l'espérance, les mortelles rêveries de la crainte, l'ivresse de l'amour heureux, les fureurs de l'amour trahi. Vous eussiez vu sur son visage, dont l'étonnante mobilité m'effrayoit, toutes les passions impétueuses se livrer de rapides combats. Chaque muscle sembloit tourmenté d'un mouvement convulsif; l'expression de chaque sentiment passoit comme un éclair.

«Le croirois-tu, continua-t-elle, j'ai pu dormir quand tu n'étois plus là! j'ai pu dormir jusqu'à midi, mais de quel sommeil! grands dieux! quels horribles songes le troubloient! tu m'échappois à chaque instant, et je ne voyois plus auprès de moi que des objets affreux: le marquis, la marquise, ta femme!… Ta femme! c'est moi qui suis ta femme! n'est-il pas vrai, mon ami?… Ne l'oubliez jamais, Monsieur! Et le marquis, l'as-tu tué?—Non, mon amie.—Allons, dit Mmede B… que cet entretien sans doute inquiétoit, allons, Florville! à cheval, à cheval! vous n'avez pas de temps à perdre.—Qu'appelez-vous du temps à perdre? s'écria la comtesse en lançant un regard terrible au vicomte de Florville, est-ce qu'il perd son temps quand il est avec moi? Quel est cet impertinent jeune homme? me demanda-t-elle.—Un parent de M. de B…—Tiens, mon ami, tous ces gens-là me font peur… Oh! que je souffre depuis hier! Trembler sans cesse pour moi! pour lui! quel supplice! Perpétuellement m'occuper de cette rivale qui veut me l'enlever! de cet ennemi qui menace ses jours! Tu l'as blessé?—Non, mon amie.—Vous ne l'avez pas blessé, Monsieur?… Regardez! je le lui avois tant recommandé! Mais, comment!… il n'est donc pas encore arrivé, le marquis?—Florville, reprit Mmede B…, les heures s'envolent, la nuit s'approche.—Eh! de quoi se mêle donc cet étranger? répliqua la comtesse… Faublas, ne l'écoute pas, reste là… Que je souffre depuis hier! que l'amour devient fatal, dès qu'il cesse d'être heureux! que ses tourmens paroissent insupportables, quand ils ne sont pas partagés!—Que dis-tu, mon Éléonore! mon cœur est navré de tes peines.—Oui? Eh bien, si cela est, me voilà consolée. Je suis contente, allons-nous-en.» Je répétai avec elle: «Allons-nous-en.

—Chevalier, s'écria la marquise, oubliez-vous qu'un devoir pressant vous appelle?—Hélas!—Ce n'est point à Paris que vous êtes attendu.»

Je me dégageai des bras de la comtesse, et du brancard de son cabriolet je sautai sur le cheval que me présentoit la marquise. «Il va se battre, dit Mmede Lignolle. Je veux le suivre! je veux être présente à ce combat!» Le vicomte, prompt à la rassurer, lui répondit: «Calmez-vous, il n'y a pas de danger pour lui; ce combat est fini.—Fini! répéta-t-elle douloureusement, fini!… C'est donc à Fromonville?… L'ingrat m'abandonne encore! le barbare me sacrifie!»

Elle voulut s'élancer après moi. Les gens du vicomte la retinrent. Elle poussa des cris d'inquiétude et de fureur; elle tomba sans connoissance au fond de son cabriolet.

Ah! qui n'eût plaint cette enfant trop sensible? qui ne se fût ému de ses douleurs? qui n'eût frémi de son danger? La marquise ne fit aucun effort pour m'empêcher de descendre de cheval et de remonter dans la voiture de la comtesse: je fus même extrêmement touché de voir Mmede B… prodiguer ses soins à Mmede Lignolle. D'une main elle soutenoit la tête de mon amante, de l'autre elle lui vidoit ses flacons sur le visage; elle essuyoit avec un mouchoir la sueur froide qui couloit sur son front. «Pauvre enfant! disoit-elle, regardez comme ils se sont éteints, ces yeux qui brilloient tout à l'heure du plus vif éclat! Quelle pâleur couvre ces joues que j'ai vues colorées d'un rose si tendre! Pauvre enfant!—Mon Dieu! vous m'alarmez, mon amie! croyez-vous qu'il y ait du danger?—Du danger?… peut-être. La comtesse est d'un caractère violent et paroît vous aimer déjà beaucoup.—Oh! oui, beaucoup. D'ailleurs, elle a depuis hier des indispositions légères, mais fréquentes, des maux de cœur…—Elle seroit déjà enceinte! ah! tant mieux!» s'écria Mmede B…, dans l'effusion d'une vive joie; puis tout à coup elle réprima ce premier mouvement, et d'un ton de commisération elle reprit: «Tant mieux… pour vous;… non pour elle!… Pour elle, c'est un événement fâcheux qui l'expose de bien des manières…—Qui l'expose!… Et moi, que je suis à plaindre aussi! Dans quel embarras je me trouve! L'une est ici, qui se meurt de la seule crainte que je ne la quitte! l'autre est là-bas, qui se désespère de ce que je l'ai quittée. Dites-moi donc comment je vais faire. Apprenez-moi quel parti…—Tout à l'heure, interrompit-elle, je vous engageois à partir; j'avoue que maintenant, à votre place, je me trouverois moi-même fort empêchée. Sans doute il faut consulter votre cœur; mais vous devez aussi prendre conseil des circonstances.—Consulter mon cœur? je n'y trouve que des irrésolutions, des combats! Prendre conseil des circonstances? ne sont-elles pas, de l'une et de l'autre part, également inquiétantes, pressantes, impérieuses? O mon amie, je vous en conjure, prenez pitié de ma situation vraiment cruelle, finissez mes perplexités, conseillez-moi.—Que pourrois-je vous dire? S'il ne s'agit que des lois que le devoir vous impose, elles ne sont point équivoques… Il est vrai pourtant qu'il paroît cruel d'abandonner la comtesse dans l'état où la voilà… Elle est très vive,… vous la croyez enceinte,… et la pauvre petite vous aime… comme il faut vous aimer: beaucoup trop!… Partir dans ce moment-ci, c'est certainement la livrer à des agitations qui peuvent lui coûter la vie… Il semble plus probable que Sophie, d'un caractère beaucoup plus doux,… Sophie, accoutumée depuis longtemps à l'absence,… à l'abandon peut-être,… supportera moins impatiemment… Cependant, ce n'est pas une chose que je veuille garantir. Il est tout à fait possible que votre épouse, ne vous voyant pas revenir et se croyant pour toujours délaissée, en soit au désespoir.

—Au désespoir! oui, répéta d'une voix foible Mmede Lignolle qui reprenoit enfin l'usage de ses sens, au désespoir!» Elle me reconnut; elle me dit: «C'est vous, Faublas? vous ne m'avez pas quittée? vous avez bien fait; restez là, je le veux, restez là.» Elle dit à la marquise: «Et toi, farouche étranger, laisse-nous. Cruel! mes maux te trouvent insensible! Tu n'as donc jamais eu besoin de la pitié de personne, toi? tu n'as donc jamais aimé?—Si vous saviez à qui vous faites ces reproches, répondit le vicomte en lui prenant la main; si vous saviez que Mmede Lignolle, quoique bien malheureuse, est moins à plaindre que l'infortunée qui lui parle! Et moi aussi, j'ai brûlé de cet amour qui vous consume! Et moi aussi, j'ai connu ses passagers délices et ses inconsolables regrets! Comtesse, infortunée comtesse, vous avez encore beaucoup à souffrir, si vous devez souffrir autant que moi!»

Ici mes yeux rencontrèrent ceux de la marquise; ils étoient humides, les siens, et leur regard fit palpiter mon cœur!

«Seroit-il vrai, continua-t-elle avec plus de véhémence, seroit-il vrai qu'une divinité maligne présidât aux humaines destinées, et prît un horrible plaisir à faire de ses dons précieux la plus inégale distribution? seroit-il vrai que, par le raffinement d'un calcul barbare, elle ne se montrât si prodigue envers un très petit nombre d'êtres privilégiés que pour tourmenter plus sûrement la foule immense des autres individus maltraités de son avarice? Quoi! jeune homme trop favorisé, les grâces qui attirent, l'esprit qui séduit, les talens qu'on envie, la beauté qu'on admire, la sensibilité qui plaît aux yeux et charme l'âme; toutes ces qualités et mille autres dont l'assemblage n'a peut-être jamais brillé qu'en toi; quoi donc! un impitoyable dieu ne te les auroit données que pour le désespoir de tes rivaux et le supplice de tes amantes? Et la constance, cette vertu qui seule manque à toutes tes vertus, la constance, il ne te l'auroit refusée, ce dieu jaloux, qu'afin qu'il n'y eût sur la terre, pour aucune femme, l'espoir d'une grande félicité sans un grand mélange de peines, et dans aucun homme un modèle absolu de perfection? Quoi! ceux de ton sexe qui, ne te connoissant pas encore, oseront te disputer le prix de la valeur ou de la tendresse, tous ceux que la nature aura le plus favorablement distingués, doivent-ils nécessairement paroître n'avoir encouru que sa disgrâce, quand le moment sera venu de te les comparer? Quoi! toutes les mortelles qui t'auront vu seront-elles invinciblement contraintes au plus prompt amour, hélas! et forcées au plus long repentir? O destinée!»

La comtesse avoit écouté la marquise avec une attention mêlée d'étonnement. «Qui que vous soyez, lui dit-elle, il vous est bien connu. Vous parlez de lui comme j'en pourrois parler moi-même. Me voilà un peu réconciliée avec vous; mais permettez que nous nous quittions. Allons-nous-en, Faublas, allons-nous-en… Eh bien! vous ne dites mot! vous ne voulez pas?»

Toujours combattu de plusieurs craintes et de plusieurs désirs, je jetai sur la marquise un regard qui lui annonçoit mes irrésolutions et le besoin que j'avois d'être déterminé par ses avis. Le vicomte me comprit et s'expliqua: «Vraiment! je ne balancerois plus, j'irois à Fromonville…—A Fromonville! interrompit la comtesse.—Demain, reprit l'autre; et ce soir je rentrerois dans Paris avec Mmede Lignolle.—Voilà ce qu'on appelle un bon conseil, s'écria la comtesse; j'en approuve fort la dernière partie; et toi, Faublas?—Moi aussi, mon Éléonore.»

Dans le transport de sa joie, Mmede Lignolle embrassa Mmede B…, et, je l'avoue, ce ne fut pas sans un vif plaisir que, pendant quelques minutes, je sentis unies et pressées dans mes heureuses mains les mains de ces deux charmantes femmes.

«Monsieur, reprit la comtesse en s'adressant au vicomte, nous allons vous dire adieu; mais permettez auparavant une question que je vais vous faire, parce que je suis jalouse. Je le suis, je n'en fais pas mystère. Tout à l'heure vous pleuriez presque: vous êtes malheureux en amour, et c'est la faute du chevalier. Rendez-moi le service de m'apprendre près de qui le chevalier vous a supplanté… Monsieur, poursuivit Mmede Lignolle, qui ne pouvoit deviner la véritable cause de l'embarras que la marquise laissoit paroître, vous pardonnerez à son amie d'imaginer qu'en effet il méritoit la préférence; mais au moins je crois, et je ne cherche pas à vous faire un compliment, je crois que vous étiez fait pour qu'on balançât quelque temps entre vous et lui… Monsieur, reprit-elle encore, je vous supplie d'achever la confidence que je ne vous demandois pas; ne craignez rien pour votre secret, vous avez le mien.—Madame, répondit le vicomte enfin déterminé sur la réponse qu'il devoit faire à l'embarrassante question, dans un moment de trouble on se plaint de mille choses…—Ah! je vous en prie, dites-moi quelle maîtresse Faublas vous a…—Madame, je suis, comme monsieur vous le disoit tout à l'heure, parent de M. de B… J'adorois sa femme…—Sa femme! ne m'en parlez pas, je la déteste!—Vous êtes donc une ingrate, car elle vous aime.—Qui vous l'a dit?—Elle-même.—Elle me connoît?—Elle a eu le plaisir de vous voir et de vous parler.—Où cela?—Voilà ce que je ne puis vous dire.—Eh bien, oui, elle a tort de m'aimer: car, je vous le répète, je la déteste.—Peut-on vous en demander la raison?—La raison?… c'est une femme dangereuse…—Ses ennemis l'assurent.—Intrigante…—Les courtisans le publient…—Pas assez jolie pour faire tant de bruit.—Les femmes le disent.—Galante d'ailleurs.—Elle ne manque ni d'attraits ni d'esprit… Comment ne lui prêteroit-on pas quelques aventures?—Quelques! Elle en a eu mille!—Désigne-t-on quelqu'un?—Je le crois! Moi qui ne vais pas dans le monde, je lui en connois trois.—Voulez-vous les nommer?—Le comte de Rosambert.—Il est bien fat; et elle l'a toujours nié.—La bonne raison!… Faublas.—Oh! celui-là, je ne conteste pas. Le troisième?—M. de ***.—M. de ***! répéta la marquise, que je vis dans le même moment plusieurs fois rougir et pâlir.—Oui, M. de ***, le nouveau ministre, à qui elle s'est donnée pour obtenir la liberté du chevalier… Ce que je vous dis là vous fait de la peine?—M. de ***! répéta la marquise avec moins de trouble et un étonnement plus marqué.—Cela vous fait de la peine. Je vois que vous êtes encore bien épris.—M. de ***! voici une accusation bien nouvelle.—C'est que l'intrigue n'est pas ancienne.—Mais, au moins, a-t-on quelques preuves?—Comment voulez-vous qu'on en ait? Ils n'ont pas appelé de témoins.—Cependant, Madame, vous osez assurer cela?—Monsieur, parce que tout le monde l'assure.—Tout le monde! Chevalier, vous le saviez donc?—Vicomte,… on me l'a dit, mais je n'y crois pas.—Cela ne fait rien, me répliqua-t-il d'un air mécontent, vous deviez m'en avertir.—Oui, dit la comtesse, c'est rendre service à un galant homme que de l'éclairer sur la conduite d'une coquette qui le trompe. Monsieur, je vous plains sincèrement d'être tombé dans les filets de celle-là, vous paroissez mériter de rencontrer mieux… Mais venons à ce qui me touche. Le chevalier ne vous donne plus d'inquiétude?—Pardonnez-moi, Madame.—Voyez-vous, Monsieur? s'écria la comtesse en me regardant. Il y va donc souvent, chez la marquise? demanda-t-elle au vicomte.—Quelquefois.—Voyez-vous, Monsieur? vous y allez quelquefois!… Il est donc amoureux d'elle encore?—Encore un peu, je crois.—Voyez-vous, Monsieur? vous en êtes amoureux!—Cependant, reprit la marquise, il ne faut pas tout à fait s'en rapporter à moi: j'y suis intéressée, je vois peut-être mal.—Oh! vous voyez bien, Monsieur, vous voyez trop bien!… Faublas, laissez-moi faire, je saurai vous empêcher d'aller chez cette coquette et de l'aimer!… Nous vous quittons, poursuivit-elle en s'adressant à Mmede B… Après la scène dont vous venez d'être témoin, je ne vous demande pas le secret, et j'y compte: car tout en vous, Monsieur, prévient favorablement… S'il y avoit une troisième place dans mon cabriolet, je me ferois un vrai plaisir de vous l'offrir… Je vous avoue que je serai charmée de cultiver votre connoissance. Venez me voir à Paris. Le chevalier m'obligera, s'il veut bien vous amener;… ou faites mieux, venez seul: vous n'avez pas besoin d'être présenté par personne. Venez, et je vous promets, si cela vous fait décidément trop de peine, je vous promets de ne jamais vous dire de mal de la marquise, quoique ce soit une méchante femme.»

Nous partîmes. Je donnai quelques louis au postillon, qui nous conduisit à la Croix-Saint-Ouen, où la comtesse l'avoit pris, et qui promit de ne rien dire de tout ce qu'il avoit vu. Mmede Lignolle aussi crut devoir acheter la discrétion de son laquais La Fleur, qu'elle s'étoit vue forcée de faire le compagnon de son voyage, et, par conséquent, le confident de nos amours.

Ma jeune amie, cependant, m'accabloit de caresses que je lui rendois, de reproches que je ne méritois plus, et de questions auxquelles il m'étoit impossible de répondre. En vain je lui représentois qu'il devoit lui suffire que son amant ne fût ni mort, ni blessé, ni forcé de la quitter en quittant son pays: elle n'étoit pas contente du secret auquel m'obligeoit cette parole d'honneur que je ne devois pas donner, disoit-elle.

La conversation tomba naturellement sur le vicomte de Florville. «Il est fort aimable, ce jeune homme, s'écria la comtesse, qui paroissoit observer curieusement l'impression que ses discours faisoient sur moi.—Fort aimable.—Il a des grâces!—Beaucoup.—De la tournure!—Vraiment.—Une très jolie figure!—Très jolie.—Une voix douce comme toi!—Oui.—La sienne est un peu trop claire cependant, il y manque quelque chose.—C'est un enfant.—Sans doute; que peut-il avoir? seize ans?—Tout au plus.—N'importe, reprit-elle avec affectation, il est charmant!—Charmant.—Il paroît plein d'esprit et de sensibilité!—Comme tu dis, mon amie.»

Ainsi, je ne parlois que par monosyllabes de peur de trop parler, et j'affectois beaucoup d'indifférence afin d'éloigner toute espèce de soupçon.

«Voulez-vous bien me répondre autrement? s'écria Mmede Lignolle.—Qu'y a-t-il donc?—Il y a que votre sang-froid me désespère!—Mon sang-froid?…—Oui, j'ai l'air d'avoir remarqué ce jeune homme, j'en dis beaucoup de bien, tout cela ne vous émeut seulement pas!—Je ne vois pas ce qui pourroit me fâcher…—C'est de quoi je me plains. Vous ne témoignez point la moindre inquiétude!—C'est qu'en vérité, mon amie, je n'en puis prendre aucune, lui répliquai-je en riant.—Pourquoi cela, Monsieur? Pourquoi n'auriez-vous pas un peu de jalousie? J'en ai bien, moi!—Éléonore, je te répète que le vicomte ne peut m'alarmer.—Ne riez pas, Monsieur, je n'aime pas qu'on rie quand je parle raison. Dites-moi, s'il vous plaît, pourquoi le vicomte…—Pourquoi?… Parce que c'est… un enfant.—Et vous? ne diroit-on pas que vous êtes vieux?—Et puis, ma sécurité se fonde sur l'estime que tu m'inspires.—L'estime! l'estime!… Pas tant d'estime, Monsieur, et plus d'amour. Je l'ai souvent entendu dire dans le temps que je n'y comprenois rien; et, maintenant que je m'y connois, je sens que cela est trop vrai: on n'est bien amoureux que lorsqu'on est bien jaloux. Devenez jaloux, si vous voulez me plaire.—Soyez donc contente, Madame: je vous avoue que je n'étois pas tranquille pendant que vous examiniez le vicomte avec une attention…—Voilà, interrompit-elle en m'embrassant, voilà ce que j'appelle parler! Voilà ce qu'il falloit dire tout de suite… Cependant, Faublas, ne t'alarme pas! Va, je n'admirois le vicomte que pour t'admirer davantage! Je me disois: «Il est bien, ce jeune homme, fort bien! mais mon amant est mieux, beaucoup mieux: mon amant n'a pas une figure moins charmante, et sa taille est plus belle! On remarque dans son air, dans son maintien, dans toute sa personne, je ne sais quoi de plus imposant, de plus fier, qui étonne sans effrayer…» Cela ne m'effraye pas, moi! cela me fait plaisir… De l'esprit, de la sensibilité! Pourroit-il en avoir autant que toi, le vicomte? Autant que toi qui toute la journée me fais rire, et de temps en temps me fais pleurer!… C'est alors que je suis bien contente: car tu ne te moques pas, comme les autres hommes, qui rient de nos larmes; au contraire, mon ami, tu me consoles, en te chagrinant avec moi: tu sais pleurer, toi, tu sais pleurer!… Va, sois parfaitement tranquille. Je te reconnois aussi supérieur à ce joli garçon que lui-même me paroît l'être à tous ceux que j'ai vus… Dis-moi, ton père l'aime-t-il, le vicomte?—Beaucoup.—Eh bien, il devroit marier ta sœur avec ce jeune homme-là. Cela feroit un charmant couple.—Voilà une idée qui paroît toute simple, et que pourtant je n'aurois pas eue!—Vraiment, je vois à cela quelque obstacle: le vicomte est engoué de cette marquise. C'est bien dommage… Tiens, sais-tu pourquoi je l'ai engagé à venir chez moi? Je vais te le dire: car le moyen de te rien cacher! Il est jaloux de toi, puisqu'il est amoureux de Mmede B…: il me dira si tu vas chez elle.—Fort bien trouvé!—Certainement! je ne suis point la dupe de votre fausse gaieté; ce n'est pas de bon cœur que vous riez. J'ai toujours eu le projet de vous empêcher d'aller chez cette méchante femme, et le hasard vient de m'en offrir un moyen que je ne me consolerois pas d'avoir négligé.»

Cependant nous avancions… du côté de Paris, il est vrai, ma Sophie! mais console-toi, c'étoit aussi du côté de Fromonville. Sophie! j'allois encore chercher dans la maison de ta rivale une de ces nuits que je trouvois si courtes; mais pardonne! Va, je songeois moins aux plaisirs de la nuit prochaine qu'aux délices du jour qui devoit lui succéder, de ce jour où, dans les bras de ma femme, je pourrois goûter enfin le suprême bonheur depuis si longtemps désiré. Réjouis-toi, ma Sophie: il est vrai que, dans ce moment même, je reçois un baiser de Mmede Lignolle; il est vrai que cette douce faveur est la récompense d'un soupir qu'Éléonore vient de surprendre; mais, ô ma Sophie! réjouis-toi; ce soupir si tendre, il ne m'étoit pas échappé pour elle.

Nous quittâmes la poste au Bourget, à ce même village où j'avois renvoyé Jasmin: les chevaux de la comtesse y étoient restés dans une auberge; nous les reprîmes; ils nous eurent bientôt ramenés dans Paris. On conçoit que Faublas, maintenant vêtu comme il lui convenoit de l'être toujours, ne pouvoit, sans avoir auparavant changé d'habits, aller chez Mmede Lignolle représenter Mllede Brumont: ce fut donc chez Mmede Fonrose que nous prîmes le parti de descendre.

«Cruels enfans, dit la baronne, d'où venez-vous donc?—Nous mourons de faim, répondit la comtesse; faites-nous donner à souper.»

Pendant que nous commencions à dépecer la poularde qu'on venoit d'apporter, Mmede Fonrose disoit à Mmede Lignolle: «Je me suis rendue chez vous à l'heure du dîner. On m'a beaucoup inquiétée en m'apprenant que, désespérée de la fuite de Mllede Brumont, vous veniez de sortir pour l'aller chercher. Il y avoit déjà quelques heures, poursuivit-elle en s'adressant à moi, que M. de Belcour, accompagné de Mllede Faublas, étoit venu me faire une courte visite. Tous deux partoient pour Fromonville, persuadés que vous étiez allé vous battre. Ils n'imaginoient pas qu'un intérêt moins cher que celui de l'honneur pût vous empêcher de courir avec eux vous jeter aux pieds de votre épouse. Tous deux tremblent pour vous; tous deux, je ne puis vous le dissimuler, seront en proie aux plus mortelles inquiétudes, si vous ne les avez pas rejoints avant le milieu du jour, qui va bientôt paroître.»

Déjà la comtesse ne songeoit plus à son repas à peine commencé. Elle interrompit la baronne pour lui déclarer qu'elle ne souffriroit pas que je la quittasse, et elle ajouta qu'il lui paroissoit très étonnant que Mmede Fonrose, qui se prétendoit son amie, se permît de donner, en sa présence même, de tels conseils à son amant. La baronne ne fut point embarrassée de se justifier. «Si vous adorez le fils, dit-elle, j'aime le père; M. de Belcour ne me pardonneroit pas d'avoir contribué, dans une circonstance aussi grave, à tenir son fils éloigné de lui. D'ailleurs, ma chère enfant, qu'exigez-vous du chevalier? qu'il viole inutilement toutes les bienséances. Je suis loin de lui conseiller une infamie; je ne lui dis pas de vous abandonner, mais d'aller trouver Sophie, de la ramener, et de faire ensuite comme les gens du monde, comme les meilleurs maris, qui savent concilier l'amour qu'ils ont pour leurs maîtresses et les bons procédés qu'ils doivent à leurs femmes. Se conduire autrement, ce seroit vous perdre. Je vous demande, par exemple, si le chevalier peut continuer à demeurer chez sa maîtresse, lorsque sa femme n'est plus absente? s'il doit ainsi publiquement afficher le désespoir de l'une et les bontés de l'autre? En supposant que vous fussiez assez aveuglée par votre passion pour attendre de lui cette extravagance, et qu'il fût assez foible pour ne vous la point refuser, je demande si tout le monde ne sauroit pas bientôt que M. de Faublas s'est fait demoiselle chez vous parce qu'il s'ennuyoit d'être homme chez lui? Je ne parle pas de M. de Lignolle: espérons que le dieu protecteur des amans fera pour ce mari-là ce qu'il fait communément pour les autres; espérons que ce digne époux sera le dernier de Paris qui apprendra que vous l'en avez rendu la fable; mais sa famille verra-t-elle tranquillement l'ineffaçable ridicule dont chaque jour le couvrira?

—Sa famille! que m'importe sa famille? répondit la comtesse, qui n'avoit opposé jusqu'alors aux prudens avis de la baronne que des cris, des pleurs, et mille exclamations déraisonnables.—Que vous importe? répliqua Mmede Fonrose. Eh mais, comptez-vous retenir le chevalier malgré les gémissemens de sa veuve, qui ne manquera pas de le réclamer en criant au scandale; malgré l'intarissable bavardage de votre sempiternelle tante, qui viendra chaque matin vous radoter ses gothiques principes; malgré le fameux capitaine Lignolle, capable de laisser ses flibustiers pour accourir en poste vous épouvanter de sa large moustache et de sa longue épée; malgré le public aussi, le public jaloux, inconséquent, indiscret, qui va sans cesse ébruitant les folies qu'il devroit taire, et ressuscitant les scandales qu'il faudroit ensevelir; le public qui, ne respectant personne et ne se respectant pas lui-même, ridiculise les maris qu'il plaint, protège les femmes qu'il blâme, et condamne sévèrement les fautes dont pourtant il amuse journellement et nourrit sa malignité; enfin, malgré le baron qui…?—Malgré tout l'univers, Madame.—Quelle réponse! Avez-vous perdu l'esprit, ou croyez-vous que j'exagère? M. de Belcour, dont j'allois vous parler, vous ne le connoissez pas! Il est homme, si vous le poussez un peu, à venir reprendre son fils jusque dans votre chambre à coucher!—Et moi, si l'on ne craint pas non plus de me porter aux dernières extrémités…—Que ferez-vous?—Je me tuerai.—La belle ressource! Je vous plains… Je vous plains, puisque vous ne sentez pas qu'il vaut mieux faire un moment le sacrifice d'un bien précieux, pour le retrouver ensuite et le posséder sans obstacle, que de s'exposer, en le gardant quelques jours de trop, à mourir de regret de sa perte.»

Mmede Fonrose parloit encore et parloit vainement, quand nous entendîmes un carrosse entrer dans sa cour. Ce ne pouvoit être que celui de M. de Lignolle. J'eus le temps d'embrasser mon amie, de saisir un membre de la volaille et de me sauver dans le cabinet de toilette de la baronne.

Un moment après, j'entendis le comte souhaiter le bonsoir à ces dames. Étonné de ce que sa femme, qui mangeoit rarement en ville, n'étoit pas de retour à trois heures du matin, il avoit deviné qu'elle soupoit chez la baronne, et qu'elle s'y trouvoit indisposée. Il lui demanda si elle avoit pu rejoindre Mllede Brumont dans la journée. «Oui, Monsieur, répondit la comtesse, et j'espère qu'elle reviendra chez moi…—Elle y reviendra certainement! interrompit-il, parce que je l'ai fait promettre à monsieur son père. En attendant, Comtesse, songez qu'il est tard, acceptez une place dans ma voiture, et venez…—Bien obligée, répliqua-t-elle sèchement, je ne compte pas rentrer avant le jour.»

J'aurois pu facilement écouter la fin de cette conversation qui me touchoit d'assez près… Sophie, des intérêts plus chers occupent ma pensée. Un moment la séduction toute-puissante de l'objet présent cesse d'agir immédiatement sur moi; et ce moment décisif peut fixer en ta faveur la victoire trop longtemps incertaine. Ta rivale n'est plus à mes côtés pour me faire oublier tes tourmens par ses peines et ton amour par ses tendresses; sa voix seulement frappe mon oreille et ne va pas jusqu'à mon cœur, plein de ton souvenir! Sophie, je viens de te revoir évanouie, mourante! J'ai contemplé tes charmes et me suis pénétré de ton désespoir! J'ai frémi des maux que tu souffres; l'idée du bonheur qui nous attend m'a fait tressaillir.

Quiconque me lit avec quelque attention doit se souvenir qu'il y a peu de temps une jolie femme de chambre m'a coiffé précisément dans ce cabinet où je me trouve; il doit se souvenir que, pressé ce jour-là du désir de revoir la comtesse et d'échapper au baron, je me suis fait conduire, par un escalier secret, dans la cour de Mmede Fonrose. Maintenant, au contraire, pour rejoindre mon père et fuir ma maîtresse, je cherche à tâtons le même chemin, dans cette partie de la maison dont je connois un peu les êtres. Me voilà sur l'escalier dérobé, puis dans la cour, et bientôt dans la rue.


Back to IndexNext