La marquise avoit les yeux rouges, la respiration difficile, la figure très altérée; elle me vit pourtant avec quelque plaisir m'emparer de sa main, qui fut aussitôt vingt fois baisée. «Étoit-il tout à fait impossible, me dit-elle avec infiniment de douceur, que vous me fissiez un peu moins attendre?» Puis, sans me donner le temps de lui répondre, affectant de la joie et me regardant avec complaisance: «Le voilà tout à fait bien, poursuivit-elle. Croiroit-on que ce jeune homme étoit, il y a douze jours, si dangereusement malade? Le croiroient-elles, ces femmes qui tout à l'heure, à Longchamps, s'émerveilloient de lui voir ce teint de lis et de rose, ne se lassoient point d'admirer son éclat, sa beauté, sa fraîcheur, sa…» Mmede B… parut se faire violence pour n'en pas dire davantage. Son regard, qui s'étoit animé, redevint triste, incertain, pensif. D'une voix foible et traînante elle reprit: «Je ne me serois point avisée d'aller là, si j'avois pensé que vous y dussiez venir! Le moyen de deviner, le moyen d'imaginer que vous étiez en état de paroître en public, quand, depuis huit jours, la petite de Montdésir attendoit vainement l'annonce de votre visite particulière…—Ah! ne m'accusez point! je n'ai pu me rendre à votre invitation. Mon père m'a suivi partout, aujourd'hui même il étoit à Longchamps avec moi…—Ne m'y avez-vous pas vue, à Longchamps? me demanda-t-elle avec une espèce d'inquiétude.—Oui, je ne vous ai point saluée, de peur…» Elle m'interrompit avec un cri de joie. «J'osois m'en flatter qu'il m'avoit bien reconnue, et que c'étoit seulement par discrétion… Recevez mes remercîmens, je vous reconnois à ce trait-là; à ce procédé généreusement délicat, je reconnois… l'ami de mon choix.—Ma chère maman, pourquoi donc n'avez-vous fait que paroître à cette promenade magnifique dont vous étiez le principal ornement?—Le principal?… non,… non, je ne le crois pas… Au reste, je ne suis partie qu'à l'instant où j'ai vu la foule se porter autour de vous.—C'est-à-dire que vous avez pu voir aussi l'accident de Justine?» Un sourire vint effleurer les lèvres de la marquise. «Oui, je l'ai pu voir aussi, son accident», dit-elle. Et d'un ton très sérieux elle ajouta: «Mais cet accident l'a-t-il assez punie? Je suis bien aise que vous me disiez devant elle ce que vous en pensez; c'est pour cela que, si vous ne vous ennuyez pas trop ici, nous l'attendrons.»
Nous ne l'attendîmes pas longtemps, car à l'instant même on lui ouvrit son antichambre. Un galant cavalier lui parloit très haut: «Ces jeunes gens m'ont accueilli, fêté, caressé! Moi, je ne sais pas résister à des manières obligeantes, aux prévenances des gens qui m'aiment! Cependant l'autre gagnoit sur moi beaucoup d'avance. Quand j'ai vu cela, je suis revenu à Longchamps, tout exprès pour toi, mon enfant: ta physionomie m'avoit frappé.—Est-ce que je me trompe? me dit Mmede B… Est-ce que ce n'est point…?—Vous ne vous trompez pas! A sa voix comme à ses discours je crois aussi le reconnoître.—Oh! c'est lui! c'est lui! sauvons-nous.» Il n'y avoit pas un moment à perdre; nous courûmes à la porte qui communiquoit chez le bijoutier. «Bon Dieu! s'écria la marquise, qu'ai-je fait de la clef?» Une armoire très haute, mais très étroite, et fort heureusement assez profonde, pratiquée dans une encoignure, à côté de la cheminée, nous offrit un dernier asile. Mmede B… s'y jeta la première. «Vite, Faublas!» Je n'eus que le temps de me précipiter après elle et de fermer la porte sur nous.
Ils entrèrent dans l'appartement que nous venions de leur abandonner. «Oui, continua-t-il, ta physionomie m'avoit frappé. Je mourois d'envie de te parler.—Vous m'avez donc bien reconnue?—Tout de suite! mais peux-tu me faire une question pareille, à moi qui sais toutes les figures par cœur?—Ah! c'est que ce superbe attelage, cette brillante voiture, la grande parure où j'étois, tout cela pouvoit bien me rendre méconnoissable.—Aux yeux de tout autre, oui; mais aux miens! tu as donc oublié comme je suis physionomiste?… A propos de ton équipage, quel est, je t'en prie, le magnifique mortel qui se ruine pour toi? le chevalier de Faublas peut-être?—Eh bien, oui! un plaisant freluquet!
—Entendez-vous l'impertinente?—Taisez-vous, me répondit la marquise.—Pourtant, reprit M. de B…, il me semble que tantôt tu le lorgnois à Longchamps?—Lui! ce morveux! c'étoit vous que je regardois.—Je te plais donc?—A qui ne plaisez-vous pas?—Il est vrai que j'ai la physionomie du monde la plus heureuse, je ne rencontre que des gens qui m'aiment! Encore aujourd'hui, tu as pu voir à Longchamps la joie que ma présence leur donnoit à tous! Oui, tout le monde paroissoit content.—Personne ne l'étoit plus que moi, je vous assure.—Cependant, ma pauvre petite, il venoit de t'arriver une aventure assez désagréable. Quelle est cette femme qui t'a si maltraitée?—Une petite catin!
—Mais voyez donc cette…—Taisez-vous», me dit encore Mmede B… Son mari continua: «Elle avoit un domestique à livrée!—Bon! une livrée d'emprunt.—Ton joli phaéton est bien endommagé.—J'en suis d'autant plus fâchée que c'est le présent d'une dame de mes amies…»
A cet endroit de l'intéressant dialogue, la marquise ne put s'empêcher de se récrier tout bas: «Une dame de ses amies! l'insolente!—Ma belle maman, est-ce que c'est vous?…—Oui.—Eh bien! permettez qu'à mon tour je vous dise: «Paix donc!»
Cependant, pour avoir causé, nous perdîmes quelques-unes des paroles de Justine… «Venir tout exprès d'Angleterre! poursuivit-elle.—Une dame de tes amies! s'écria le marquis, diantre! il faut que tu aies de grandes complaisances pour cette dame-là?—Je vous en réponds.—Mais, mon ange, entendons-nous. Je ne me soucierois pas d'une maîtresse qui aimeroit les femmes.—Quoi! vous imaginez… Ce n'est pas cela! ce n'est pas cela! Tenez, je vais vous dire: c'est une dame… comme il faut,… du haut parage… Elle est gênée chez elle…—J'entends! j'entends! c'est encore un benêt de mari qu'on attrape!…—Ou qu'on attrapera, Monsieur le marquis.—Mon Dieu! que ces maris sont bons!… De sorte que tu lui prêtes cette chambre à coucher pour…—Non, oh! non, il ne se passe entre eux rien de malhonnête, j'en suis sûre.—L'intrigue ne fait donc que commencer?—Au contraire, elle est ancienne… C'est une histoire que cela, Monsieur le marquis!—Conte, conte, le récit des tours que ces imbéciles maris se laissent faire m'amuse toujours infiniment. Conte.—La dame a eu le jeune homme autrefois; mais il l'a quittée pour une autre: elle ne se soucie point de le partager et veut le revoir.»
Ici la marquise murmura: «L'effrontée menteuse!—O ma belle maman, taisez-vous donc!» Et je risquai de lui donner à petit bruit un baiser qu'elle ne put s'empêcher de recevoir. Cependant nous avions encore perdu quelques mots.
«Justement, disoit Mmede Montdésir, elle ne lui permet rien encore; mais le moment approche où elle lui permettra tout.—Tu es donc entièrement dans la confidence?—Non: c'est une femme trop méfiante et trop adroite! elle ne me dit presque rien; mais je vois bien par sa conduite… De quoi riez-vous?—De la mine que ces amoureux-là doivent faire quand ils sont ensemble. Moi, qui suis physionomiste, je donnerois… cent louis! pour étudier alors le jeu de leurs figures… Parbleu! tu devrois quelque jour me procurer ce plaisir-là.—A vous?—A moi.—Impossible, Monsieur le marquis!—Pourquoi? je me cacherois quelque part.—Impossible! vous dis-je.—Tiens! quand je devrois me tapir sous ton lit.—Sous mon lit? vous ne pourriez apercevoir que leurs jambes.—Tu as raison. Eh bien! dans une armoire. Tu as des armoires ici?—Vous le voyez que j'en ai.»
La conversation prenoit un tour vraiment effrayant; il s'en falloit bien que je fusse à mon aise, et je sentois la marquise trembler.
«Attends!…» s'écria le marquis.
Il alla très heureusement à celle qui étoit de l'autre côté de la cheminée, et, quand il en eut ouvert la porte: «Voilà précisément ce qu'il me faut, dit-il; un homme un peu puissant n'y tiendroit point; moi, je n'y serai pas trop mal. Et, vois-tu, par le petit trou de la serrure je contemplerois les acteurs tout à mon aise. Allons, Justine, laisse-toi fléchir, je payerai bien ta complaisance, et je garderai le secret.—D'honneur, si la chose n'étoit pas entièrement impraticable, je le voudrois pour la rareté du fait.—La dame est-elle jolie?—Bon! comme ça, pas trop mal; mais elle se croit… superbe!—C'est l'usage. Et le galant?—Oh! charmant, lui! charmant!—Mieux que le chevalier de Faublas?—Mieux, non, mais tout aussi bien, en vérité!—Sais-tu que je suis jaloux du chevalier?—Comment, jaloux? vous croyez encore que madame la marquise…?—Non, non. Mais toi, mon enfant…—Moi! ah! vous avez tort.—Autrefois, cependant…—Autrefois, je n'avois pas des goûts solides. Pourtant je me suis toujours senti de l'inclination pour vous, Monsieur le marquis.—Ah! je le crois bien. Je te dis, ma figure… Elle produit cet effet-là sur toutes les femmes.—Oui, la vôtre, par exemple, vous adore.—M'adore! tu as dit le mot… Sais-tu bien une chose? c'est qu'à la longue rien ne devient plus fatigant que ces adorations-là! Mmede B… peut passer pour belle, à la bonne heure! mais toujours la même femme! toujours! D'ailleurs, avec toute sa tendresse, la marquise est froide sur l'article! et moi je ne connois que cela de bon en amour. Ma foi! je suis jeune, j'ai besoin d'amusement, de distractions… Mon enfant, je soupe avec toi.—Vous soupez?—Oui, je soupe. Toujours je soupe, tu dois t'en souvenir,… et je couche, ma reine…—Ici, Monsieur le marquis?—Pas ailleurs, je t'assure.»
Nous entendîmes une bourse tomber sur la cheminée. «Tout à l'heure nous passerons dans la salle à manger, dit Justine.—Pourquoi donc la salle à manger? restons ici, nous sommes si bien! fais apporter une volaille. Va, mon ange, avant et même pendant le souper nous pourrons avoir mille choses intéressantes à nous communiquer.»
Mmede Montdésir sonna son jockey: «Vite, qu'on apporte deux couverts, et qu'on ne laisse entrer personne.
—Et nous, ma belle maman, nous allons donc, de notre côté, souper et coucher dans cette armoire?—Ah! mon ami, me répondit-elle, mon ami! je suis encore tremblante de la peur qu'il m'a faite!»
Maintenant que j'y réfléchis, je me demande pourquoi je craignois de passer toute la nuit dans cette armoire où je devois me trouver si bien. Je vous ai dit qu'en largeur elle ne nous eût pas contenus, et, puisqu'il falloit que nous nous tinssions, la marquise et moi, l'un sur l'autre serrés dans sa profondeur, n'eût-il pas été trop extraordinaire que je tournasse impoliment le dos à Mmede B…? Je m'étois donc placé dans le sens contraire. Aussi, dans cette posture infiniment douce, mes lèvres sans cesse effleuroient les siennes, ma poitrine reposoit sur son sein, je pouvois compter les battemens de son cœur, nous nous touchions de la tête aux pieds! Quel homme, fût-il né dans les antres froids de la Sibérie, des embrassemens d'un couple glacé; l'eût-on, sous un froc chastement absurde, élevé dans la haine de l'amour et dans la terreur des femmes; l'eût-on constamment nourri de végétaux sans chaleur et sans sucs, constamment abreuvé des plus rafraîchissantes émulsions; quel homme, aux attraits tout-puissans d'une tentation pressante autant que celle qui m'agitoit, n'eût pas senti son cœur s'émouvoir, et tous ses esprits fermenter, et tout son sang bouillir! Le mien brûloit mes veines! et vous-même, ô Madame de B…, vous-même… Ah! quelle vertu n'eût pas succombé!»
Mes premières caresses pourtant lui causèrent une surprise mêlée d'effroi: «Faublas, est-il possible! y songez-vous?… Monsieur, Monsieur!»
Le marquis, plus promptement heureux que moi dans ses amours, me força par le succès rapide de ses entreprises à suspendre la vivacité des miennes. Il se faisoit alors dans l'appartement un silence qui nous eût trahis, si j'avois osé me permettre le moindre mouvement. «Ma belle maman, il me semble que votre mari vous fait une infidélité?—Que m'importe? dit-elle. Ah! pourvu que mon ami conserve pour moi quelque respect, pourvu qu'il n'abuse pas de ma situation vraiment chagrinante, que m'importe le reste?»
Leurs exercices et nos confidences furent à la fois interrompus par le retour du petit domestique: il apportoit la table; nous entendîmes qu'elle fut placée assez près de notre armoire. Dès que le souper fut servi, Mmede Montdésir renvoya son jockey. «Nous voilà libres, dit-elle à M. de B…, causons. Je suis, Monsieur le marquis, charmée de vous appartenir. C'est une bonne fortune que je désirois trop pour qu'elle ne m'arrivât pas; mais pourquoi m'est-elle arrivée si tard? par quel hasard n'avez-vous fait aucune attention à moi pendant que je demeurois chez vous?—Ah! dans la maison de ma femme!—Bon!… Tenez, soyez vrai, tous les hommes sont comme cela: vous m'aimez maintenant parce que je suis quelque chose.—Tu badines! est-ce que je ne le voyois pas bien dans ta physionomie, que tu serois quelque chose?… car elle est heureuse ta physionomie,… un peu gâtée, ce soir! ce coup de fouet t'a marquée; mais, pour un connoisseur, c'est une bagatelle: le fond des traits reste toujours… Justine, je t'assure que de tout temps j'ai vu sur ta mine que tu ferois fortune; chez moi, je me suis dit cent fois en te regardant: «Je remarque dans l'air de cette fille-là je ne sais quoi qui finira par me plaire quelque jour.»—Cependant, quand, il y a six mois, vous m'avez chassée?—J'étois en colère, on me vouloit faire croire que ma femme…—A propos, je suis bien curieuse de savoir de quelle manière vous avez découvert son innocence: car elle est innocente.—N'est-il pas vrai qu'elle l'est?—Moi, j'en suis sûre, et je vous l'ai toujours soutenu, souvenez-vous-en.—Oui.—Mais je voudrois savoir de vous-même comment vous en avez acquis les preuves.—Vraiment! il a bien fallu que Mmede B… me donnât les éclaircissemens nécessaires. Tiens, écoute.»
Ce que le marquis alloit dire devoit à tous égards exciter ma vive curiosité: je redoublai d'attention.
«Écoute. D'abord M. Duportail n'a pas d'enfant, c'est la vérité. Son nom? Mllede Faublas, qui est une petite personne fort éveillée, l'avoit pris pour aller au bal avec cet habit d'amazone. C'est bien avec Mllede Faublas que la marquise a fait connoissance. C'est bien Mllede Faublas qui a couché dans le lit de ma femme. Toi, d'abord, comme tu me l'as cent fois répété dans le temps, tu en sais quelque chose…
—Certainement! je l'ai déshabillée!—Bon! d'ailleurs il étoit horrible à moi de supposer que la marquise eût pu tout d'un coup se jeter à la tête d'un jeune homme qu'elle ne connoissoit pas. Mais, tiens! que je t'apprenne une circonstance que je me suis rappelée depuis, et dont je me garderai bien d'instruire Mmede B… Ma figure avoit produit sur la jeune personne son effet ordinaire; la vive demoiselle m'avoit à peu près permis de venir pendant la nuit lui faire une visite. A tâtons je suis entré dans l'appartement de ma femme; à tâtons j'ai promené librement ma main sur la gorge de la jeune fille… Et que diable! un garçon n'a pas la poitrine faite comme ça!… Tu ris!—Oui, je ris parce que… parce que je pense que madame… dans ce moment-là pouvoit sentir votre main:… car elle étoit couchée là tout auprès, madame?—Oh! madame étoit endormie: malheureusement le bruit l'a trop tôt réveillée…—Ah! ah! de sorte que, tout au contraire, c'est à côté de l'enfant, qui dormoit peut-être encore…—Qui dormoit, oui.—C'est à côté d'elle que vous avez… embrassé votre femme?—Justement, ma reine. Il n'étoit pas à présumer que je fusse venu là pour rien: c'eût été d'ailleurs faire une espèce d'insulte à la marquise, que de m'en aller sans avoir rempli le devoir conjugal!—Je suis pourtant bien étonnée que madame vous ait permis cela dans un moment pareil. Vous conviendrez que la décence…—La marquise, cette nuit-là, ne demandoit pas mieux, parce que…
—Ma belle amie, je suis témoin qu'il ment.—Faublas! Faublas! plaignez-moi!
—… La jalouse marquise, disoit M. de B…, quand je lui rendis mon attention.—Il est vrai qu'elle est jalouse, cela fait trembler!… Monsieur le marquis, voilà déjà deux bonnes preuves que c'étoit Mllede Faublas! Mais n'en auriez-vous pas encore quelque autre?—Assurément. Celle-là, je ne m'en souvenois plus, c'est Mmede B… qui me l'a rappelée: le lendemain, nous reconduisîmes la prétendue MlleDuportail; elle fut obligée de nous mener chez son père supposé; mais nous y trouvâmes son véritable père qui la traita comme on traite une demoiselle,… une demoiselle dont la conduite n'est pas tout à fait bonne. Or, je le connois maintenant, ce baron de Faublas; j'ai eu deux fois l'occasion d'examiner son caractère et sa physionomie: c'est un homme vif, emporté, quelquefois brutal, un homme incapable de ménagement! Si c'eût été le jeune homme que nous eussions ramené déguisé de la sorte, il se fût écrié comme chez ce commissaire: «C'est mon fils!»—Ainsi donc ce fut MlleDuportail qui vint le soir en habit d'amazone, et le lendemain…—Le lendemain? non; ce fut son frère.—Son frère,… je le sais bien. Mais vous a-t-on dit pourquoi?—Parce que M. de Rosambert le pressa de faire cette mauvaise plaisanterie, M. de Rosambert avoit ses motifs: il étoit amoureux de ma femme, et, furieux de n'essuyer que des mépris, il voulut se venger. Il envoya donc chez la marquise le chevalier revêtu des habits de sa sœur, et, profitant de la circonstance, il vint le soir faire une scène à ma femme, une scène affreuse qui la pouvoit étrangement compromettre, une scène… Je ne me souviens pas des détails, car, moi, je n'ai de la mémoire que pour les physionomies. Mais la marquise m'a beaucoup aidé, et je me rappelois en général que la scène étoit horrible… Ce procédé de Rosambert me paroît infâme; aussi je ne verrai monsieur le comte de ma vie, ou si je le vois… Tiens, Justine, sur un mot, je me sens disposé à me couper la gorge avec lui.—Ne vous en avisez pas! vous feriez mourir votre amante d'inquiétude!—Mon amante, c'est…?—C'est moi.—Bien! ma petite. Fort bien, ce que tu dis là.—Monsieur le marquis, apprenez-moi donc aussi… Pardon si je vous fais tant de questions. Vous devez sentir que je suis enchantée de vous voir entièrement revenu sur le compte de madame, et surtout sur le mien: car vous imaginiez que je vous faisois une foule de mensonges!… Mllede Faublas, que devint-elle?—Mllede Faublas? elle commença par se lier intimement avec M. de Rosambert, et puis avec d'autres. Elle donna des rendez-vous à celui-ci, des rendez-vous à celui-là, j'en suis sûr: j'ai trouvé une lettre qu'elle avoit laissée dans un endroit fort suspect; et elle-même, la jeune personne! je l'ai rencontrée en partie fine aux environs du bois de Boulogne. Il est arrivé de tout cela ce qui arrive: un enfant.—Un enfant?—Un enfant, j'en suis sûr encore. Je l'ai vue… grosse,… je l'ai vue grosse. La taille déjà rondelette, et la physionomie d'une femme. Que diable! je m'y connois! Elle se cachoit alors, sous le nom de MmeDucange, dans un hôtel du faubourg Saint-Honoré. Malgré ces précautions, le père n'a pu ignorer plus longtemps les dérangemens de sa fille; il a assemblé les parens. Les parens, pour sauver du moins l'honneur de la famille, ont décidé qu'il falloit que le frère, de temps en temps, parût en public avec des habits de femme, et qu'ils en prendroient occasion de répandre partout que c'étoit le chevalier de Faublas, et non pas sa sœur, qui avoit couru les bals sous divers travestissemens. M. Duportail a bien voulu se prêter à cet arrangement. De cette manière, on a dépaysé les médisans, excepté Rosambert et deux ou trois jeunes gens de par le monde, à qui l'on ne persuadera jamais que la demoiselle étoit garçon. Mais ce qu'il y a de vraiment affreux dans cette affaire, ajouta-t-il d'un ton mystérieux, c'est qu'ils ont fait, je crois, avorter la jeune personne, ou bien ce seroit donc quelque accident qui l'auroit fait accoucher avant le terme. Au moins je sais qu'ils se sont hâtés de la faire voir dans toutes les promenades. Le jour que je la rencontrai aux Tuileries, elle étoit maigre, pâle, fatiguée!… Regarde pourtant combien d'accidens se sont réunis pour mettre ce jour-là mes connoissances physionomiques en défaut! Je trouve la demoiselle fort changée; je lui fais tout bas mon compliment de condoléance. Le père, qui est derrière moi, m'entend; désespéré de ce que je suis dans le secret, il entre en fureur. Le jeune homme arrive; et, comme je vois pour la première fois le frère à côté de la sœur, je suis frappé de leur extrême ressemblance. Cependant le chevalier appelle le baron son père. Le père crie que M. Duportail n'a pas d'enfans. M. Duportail me fait le mensonge auquel il s'est engagé, il m'affirme que c'est le chevalier qui a toujours mis le maudit habit d'amazone. Moi, tout étourdi de tant de quiproquos, très chatouilleux sur l'honneur, je perds la tête, je m'emporte, j'en crois leurs discours plus que mes yeux, j'accuse ma femme, et, qui plus est, la science physionomique, de m'avoir à la fois trompé! Je vais comme un enragé défier le chevalier, qui n'a pas eu la marquise, puisqu'il la connoît à peine; qui ne l'a point eue, qui ne l'aura jamais, ni lui, ni d'autres! Cependant le jeune homme, intéressé à soutenir la querelle, qui devient celle de toute la famille, ne s'explique point. Il accepte fièrement, et le lendemain…»
Le marquis ne cessa pas de parler; mais, ayant appris de lui ce que j'étois si curieux de savoir, je cessai de l'écouter. Un intérêt plus pressant me commandoit une occupation plus douce: Mmede B…, dans une posture assez peu favorable à l'attaque, mais du moins incommode pour la défense, retenue d'ailleurs par la crainte d'être entendue, n'osoit risquer de grands mouvemens, et ne pouvoit opposer à mes efforts rapidement multipliés qu'une bien courte résistance. Aussi, lorsque, après quelques minutes, son mari, transporté d'aise, répéta: «Le chevalier ne l'a jamais eue, et il ne l'aura jamais! ni lui, ni d'autres!» quand il le répéta, peu s'en falloit que je ne l'eusse. La marquise elle-même parut s'avouer ma prochaine victoire, puisqu'elle prit le ton doucement suppliant d'une femme qui ne veut que retarder sa défaite: «Un moment! dit-elle, mon ami, je ne vous demande qu'un moment!… Faublas, je vous avois jugé capable de plus de générosité!—Ma belle maman, c'est de l'héroïsme qu'il faudroit!—… Cruel! me refuserez-vous un moment?… Faublas! mon ami! que je sache du moins si le danger n'est point extrême… Voudriez-vous m'exposer?… Que je sache s'ils ne peuvent pas au moindre bruit venir à nous… Où sont-ils?—Ils soupent.—Assurez-vous-en.—Le moyen?—Regardez.—Par où?—Mais par le trou de la serrure.—Cela n'est pas facile! je ne puis me baisser.—Tâchez.—Ils sont à table.—Comment placés?—Justine en face.—De cette armoire?—Oui.—Et le marquis?—Nous tourne le dos.»
A peine ai-je dit que, prompte comme l'éclair, la marquise, en se dégageant de mes bras, pousse notre porte avec violence, se précipite hors de l'armoire, s'élance vers la table, la renverse et… Je ne vois plus rien, la porte a été rejetée sur moi, les bougies viennent de s'éteindre; mais, tout stupéfait que je suis, comme il me reste encore des oreilles, je puis entendre le bruit de cinq ou six soufflets très lestement donnés. Je puis entendre Mmede B…, d'un ton ferme, parler ainsi: «Il vous sied bien, petite créature que j'ai tirée de la lie du peuple et de la misère, qui, sans moi, garderiez encore les troupeaux de votre village, et que je puis d'un mot renvoyer sur votre fumier; il vous sied bien d'oublier le profond respect que vous devez à votre bienfaitrice, et de faire de sa conduite privée l'objet de vos secrets entretiens, de votre impertinente curiosité, de vos insolentes remarques. Je vous trouve surtout bien osée d'entraîner mon mari dans de libertines orgies… Et vous, Monsieur, voilà donc le prix dont vous payez mon attachement sans bornes! Je me doutois bien que quelque projet de conquête vous conduisoit à Longchamps! je vous ai fait suivre, on vous a vu… Je vous ai vu moi-même aller sans pudeur grossir le honteux cortège d'une courtisane, et dans la foule de ses amans briguer l'honneur du mouchoir! on vous a vu longtemps entretenir un jeune homme à qui, par ménagement pour moi, vous ne deviez jamais parler en public ni même en particulier! on vous a vu revenir consoler cette nymphe du trop petit malheur que son impudence venoit de lui attirer, puis enfin vous disposer à la ramener en triomphe chez elle!… Mademoiselle, quiconque fait métier de se vendre au premier venu doit s'attendre à n'avoir que des valets que le premier venu peut corrompre; j'ai fait généreusement payer les vôtres; ils n'ont pas refusé d'indiquer votre demeure, et c'est l'un d'eux qui m'a cachée dans cette chambre où je tremblois,… Monsieur, de vous voir arriver bientôt avec votre amante. Mais, quoi qu'il dût m'en coûter, j'avois cette fois bien résolu d'acquérir enfin la preuve certaine de vos infidélités journalières; je m'étois même promis de ne sortir de ma prison que pour surprendre au lit mon indigne rivale et mon perfide époux. Je n'ai pas eu la patience d'attendre si longtemps; vous m'en avez d'ailleurs épargné la peine; je ne dois pas m'en étonner. Cette jolie personne est si digne de tous vos empressemens!… Cependant rassurez-vous: je ne m'emporterai plus ni contre vous, ni contre elle; déjà même je me repens des violences dont un premier mouvement m'a tout à l'heure rendue coupable envers cette fille. A l'avenir je saurai conserver en de pareilles rencontres plus de tranquillité; ou plutôt cette scène, je vous le promets, sera la dernière que se permettrala jalouse marquise; et, pour continuer à me servir de vos expressions tout à fait obligeantes,mes adorations ne vous fatigueront plus. Au reste, puisqu'à présent je n'ignore pas que c'étoit le seul désir de ne point m'insulter qui vous déterminoit à m'honorer quelquefois de ce qu'il vous plaît nommer ledevoir conjugal, je ne suis plus obligée de vous répéter complaisamment ce que je vous ai dit mille fois avec trop de modération, que c'étoit la chose du monde qui m'étoit la plus indifférente. Il est bon de vous déclarer que je me suis vraiment immolée, chaque fois qu'il m'a fallu le remplir, ce devoir; il est bon de vous déclarer qu'à compter de ce moment-ci je m'en crois entièrement dispensée. Peu m'importe qu'un tyrannique usage interdise au sexe le plus foible cette malheureuse et dernière ressource contre les crimes du plus fort. Je ne reconnois de lois que celles qui sont justes, et de lois justes que celles qui comportent l'égalité. Il est trop affreux que les perfidies nombreuses de l'époux soient applaudies, lorsqu'une seule foiblesse de l'épouse la déshonore! Il est trop affreux que moi, qu'on eût condamnée à périr de douleur au fond de quelque retraite ignominieuse, parce que j'aurois idolâtré l'amant le plus digne de mon choix, on m'oblige à recevoir dans mes bras mon indigne mari sortant des bras d'une prostituée! Je jure qu'il n'en sera rien! Monsieur le marquis, souvenez-vous du jour que de vaines rumeurs et vos odieux soupçons m'accusoient. Si je ne m'étois justifiée mal ou bien; mal ou bien, répéta-t-elle avec beaucoup de force, si je ne m'étois justifiée, si je n'étois parvenue à vous convaincre de mon innocence, vous alliez user de vos droits, des droits du plus fort. Déjà vous m'annonciez que nos nœuds étoient rompus, qu'une éternelle prison m'alloit renfermer. Eh bien! Monsieur, alors comme aujourd'hui, vous prononciez contre vous-même non pas l'arrêt de votre captivité, il n'y a pas de couvens pour les hommes en pareil cas; mais l'arrêt de notre séparation. Vous venez de le signer ici, tout à l'heure, sur le sofa de Justine. Mmede B… vous le proteste, et Mmede B…, vous devez le savoir, n'est pas femme à varier dans ses résolutions. Je vivrai célibataire, mais je vivrai libre; je ne serai plus le bien, l'esclave, le meuble de personne; je n'appartiendrai qu'à moi. Vous, cependant, Monsieur le marquis, encore un peu plus heureux qu'auparavant, vous aurez sans aucune contrainte cent maîtresses, si bon vous semble: toutes les femmes à qui vous plairez! toutes les filles qui vous plairont!… Excepté celle-ci pourtant. Je ne veux pas que celle-ci profite de vos largesses, et c'est là mon unique vengeance. Je l'avertis que, s'il lui arrive seulement une fois de vous recevoir chez elle, je la fais impitoyablement enlever… Mademoiselle, je vous cause un tort que vous croyez irréparable, n'est-ce pas? Mais consolez-vous, ajouta-t-elle d'un ton qui dut faire sentir à Justine le véritable sens de cet équivoque discours, soyez toujours charmante,… adroite,… fidèle,… d'autres personnes plus riches ou plus généreuses vous dédommageront,… quant à la fortune,… de la perte de monsieur le marquis. D'autres, croyez-moi, vous récompenseront amplement de cet indispensable sacrifice… Monsieur, je me flatte que vous voulez bien me donner la main pour descendre et rentrer à l'hôtel avec moi.
—Oui, je vous comprends, Madame la marquise, s'écria Justine, qui, revenant de conduire jusque dans son antichambre le marquis et sa femme, se croyoit seule; je vous comprends, vous me dédommagerez de ce sacrifice, à la bonne heure. Mes affaires n'en iront que mieux, parce que je pourrai conserver M. de Valbrun.»
Pendant que Mmede Montdésir se parloit, je restois toujours dans cette armoire, j'y restois confondu de tout ce qui venoit de se passer, de tout ce que je venois d'entendre. Justine cependant se mit à rire de toutes ses forces. «Ils sont loin, s'écria-t-elle, ne nous gênons plus… J'étouffois… Ah! la bonne scène!… Quand verrai-je le chevalier, pour lui raconter… Ah! la bonne scène!… Comment diable aurois-je deviné que cette femme étoit ici,… dans cette armoire!…»
Elle l'ouvrit, et m'y trouva.
«Tiens! et l'autre aussi!… Mon Dieu! mon Dieu!… j'en suffoquerai!… Elle me paroissoit bonne, cette scène! la voilà bien meilleure!… Quoi! Monsieur le chevalier, vous en étiez?… quoi! nous faisions la partie carrée? Le marquis ne m'aimoit que par représailles? En effet, depuis une heure que vous êtes dans cette armoire, côte à côte, face à face!… Monsieur le chevalier, vous l'avez eue? vous n'avez pas laissé échapper une si belle occasion de reprendre vos droits?—Justine, ne m'en parle pas: tu me vois encore étonné de sa présence d'esprit, de son heureuse hardiesse! c'est par une ruse diabolique, une ruse de femme, qu'elle m'a arraché la victoire, la victoire que je croyois sûre!—J'en suis vraiment fâchée, c'eût été plus drôle. Pourtant ça ne l'est pas mal! moi qui faisois causer ce mari comme si sa femme eût été à mille lieues de nous! comme si j'avois deviné que vous, Monsieur de Faublas, vous en étiez tout près! Savez-vous que je lui ai fait dire d'excellentes choses! et ce n'est pas non plus trop mauvais, ce que je lui ai fait faire,… là,… presque sous les yeux de sa femme,… une vengeance du Ciel! car c'est aussi sous les yeux de son mari que la vertueuse dame vous a jadis…idolâtré, comme tout à l'heure elle le donnoit si plaisamment à comprendre au marquis! Ah! c'est une maîtresse femme! elle lui a fait là de furieuses déclarations! il a entendu des vérités dures! Le pauvre homme! elle ne lui a pas laissé le temps de se reconnoître. Je voudrois que vous eussiez vu comme moi la figure qu'il faisoit: les sourcils en l'air, la bouche béante, les yeux hébétés. Je gagerois qu'il arrivera chez lui avant d'avoir retrouvé la force de répondre un mot… Ce qui me fait dans tout ceci un sensible plaisir, ajouta Mmede Montdésir en pesant dans chacune de ses mains une bourse pleine d'or, c'est que je vais m'enrichir, si cela continue. Le mari me paye pour me caresser, et la femme pour me battre.—Comment?—Oui! celle-là, je l'ai gagnée sur mon sofa; celle-ci, c'est madame la marquise qui, tout à l'heure, avant que les bougies fussent rallumées, me l'a donnée très adroitement d'une main, tandis que, de l'autre, elle m'appliquoit sur la joue ces petits soufflets qui m'ont fait plus de peur que de mal. Monsieur le chevalier, si du moins votre comtesse payoit ainsi les coups qu'elle donne!—Justine, ne me parlez jamais de la comtesse, et tâchez plutôt, si vous voulez que nous soyons amis…—Je ferai pour cela tout ce qui dépendra de moi, interrompit-elle en se jetant à mon col. Tenez! en voulez-vous des preuves? restez ici. Aussi bien je ne devois pas coucher seule cette nuit; et je croirai, sans compliment, avoir gagné beaucoup au change.—Justine, je pense qu'ils sont maintenant assez loin pour que je puisse descendre sans danger. Bonsoir.—Quoi! vraiment? qu'est devenu l'amour que vous aviez pour moi?—Il y a plusieurs jours qu'il est parti, cet amour-là, ma petite!—Ah! tâchez donc que ça revienne quelque matin, dit-elle négligemment, en se regardant au miroir; et, si cela revient, revenez avec, vous serez toujours bien reçu… Mais, avant de partir, mangez du moins un morceau.—Un morceau? il est vrai que je meurs de faim… Mais non, il est déjà trop tard: mon père doit être dans l'inquiétude. Adieu, Madame de Montdésir.»
Dès que je parus à la porte de l'hôtel, le suisse cria: «Le voilà!—Le voilà! cria Jasmin sur l'escalier.—N'est-il pas blessé? demanda le baron, qui accourut vers moi.—Non, mon père. Vous m'avez donc vu dans la foule avec le marquis de B…?—Eh! oui, je vous ai vu, j'ai fait de vains efforts pour m'ouvrir un passage jusqu'à vous. Depuis trois grandes heures que je suis revenu, je meurs d'inquiétude. Que vous est-il donc arrivé? comment votre ennemi vous a-t-il si longtemps retenu?—Le voici: quand nous avons pu nous dérober au brouhaha de la multitude, nous étions tous deux fort échauffés…—Vous l'avez tué?—Non, mon père; mais il m'a forcé…—Encore une fâcheuse affaire! encore un duel!—Mais point du tout, mon père; écoutez donc la fin: il m'a forcé de le suivre jusqu'à Saint-Cloud, chez un ami qu'il a dans cet endroit-là, et d'y prendre des rafraîchissemens…—Des rafraîchissemens?—Oui, mon père, M. de B… n'a qu'un chagrin, c'est de m'avoir fait une mauvaise querelle, il ne s'en console pas; il m'en a demandé vingt fois pardon; il m'aime, il vous honore; je suis chargé de vous assurer de toute son estime.»
Mon père, à ces mots, essaya de garder son sérieux; mais, n'y pouvant réussir, il me tourna le dos. Mmede Fonrose, qui n'avoit pas les mêmes raisons de se contraindre, s'en donna de tout son cœur. Ses coups d'œil pourtant m'annoncèrent qu'elle comprenoit où j'avois été prendre des rafraîchissemens. La baronne, quand elle eut bien ri, prit congé de nous. «Je vous quitte de bonne heure, nous dit-elle, parce qu'il faut demain me lever de grand matin pour aller au château de la petite comtesse.»
Je ne sais pas si Mmede Fonrose fut plus matinale que Mmede B…; mais avant sept heures un billet de Justine m'éveilla.
Monsieur le chevalier,M. le vicomte de Florville est chez moi; je vous écris sous sa dictée. Il est très fâché que des soins plus pressans l'aient empêché de me dire hier, en votre présence même, ce qu'il pense de ma conduite envers madame la comtesse. Il faut qu'une fille de mon espèce ait vraiment perdu la tête, pour avoir eu l'insolente audace de faire un outrage public à une femme de son rang. Ma folle impudence auroit pu compromettre aussi M. de Florville, parce que, si vous le connoissiez moins, vous, Monsieur le chevalier, vous l'auriez peut-être soupçonné d'avoir eu quelque part à cet odieux procédé. Cependant monsieur le vicomte, quant à lui, me fait grâce; mais il doute que vous soyez disposé à la même indulgence pour moi, et il m'annonce que, si vous ne me pardonnez pas, la petite protection de M. de Valbrun et d'autres considérations, pourtant plus puissantes, ne m'empêcheront point d'aller coucher ce soir à… M. de Florville veut bien permettre que je n'aie pas l'humiliation d'écrire ce mot-là.Je suis avec repentir, avec crainte, avec respect, etc.De Montdésir.
Monsieur le chevalier,
M. le vicomte de Florville est chez moi; je vous écris sous sa dictée. Il est très fâché que des soins plus pressans l'aient empêché de me dire hier, en votre présence même, ce qu'il pense de ma conduite envers madame la comtesse. Il faut qu'une fille de mon espèce ait vraiment perdu la tête, pour avoir eu l'insolente audace de faire un outrage public à une femme de son rang. Ma folle impudence auroit pu compromettre aussi M. de Florville, parce que, si vous le connoissiez moins, vous, Monsieur le chevalier, vous l'auriez peut-être soupçonné d'avoir eu quelque part à cet odieux procédé. Cependant monsieur le vicomte, quant à lui, me fait grâce; mais il doute que vous soyez disposé à la même indulgence pour moi, et il m'annonce que, si vous ne me pardonnez pas, la petite protection de M. de Valbrun et d'autres considérations, pourtant plus puissantes, ne m'empêcheront point d'aller coucher ce soir à… M. de Florville veut bien permettre que je n'aie pas l'humiliation d'écrire ce mot-là.
Je suis avec repentir, avec crainte, avec respect, etc.
De Montdésir.
Je fis la réponse suivante:
Présente mes hommages respectueux à monsieur le vicomte, ma pauvre enfant, assure-le de toute ma reconnoissance; mais dis-lui bien qu'il s'inquiète mal à propos; que jamais il ne me pourroit venir à l'esprit qu'il fût capable d'employer des moyens comme ceux d'hier, et une fille telle que toi, pour chagriner madame la comtesse. Tu ne manqueras pas d'ajouter que je te pardonne, à la triple considération du coup de fouet, de la chute, et des soufflets d'hier. Et, sur tout cela, porte-toi bien, ma petite.
Présente mes hommages respectueux à monsieur le vicomte, ma pauvre enfant, assure-le de toute ma reconnoissance; mais dis-lui bien qu'il s'inquiète mal à propos; que jamais il ne me pourroit venir à l'esprit qu'il fût capable d'employer des moyens comme ceux d'hier, et une fille telle que toi, pour chagriner madame la comtesse. Tu ne manqueras pas d'ajouter que je te pardonne, à la triple considération du coup de fouet, de la chute, et des soufflets d'hier. Et, sur tout cela, porte-toi bien, ma petite.