Chapter 4

Cependant, au milieu des événemens extraordinaires qui sembloient tout exprès se précipiter afin d'assurer ma convalescence en m'étourdissant sur ma situation, un moment de repos me fut donné pour me recueillir, et ce moment, ma Sophie l'occupa tout entier. Libre et tranquille, j'appelai ma Sophie: «O mon épouse, non moins chérie et toujours plus regrettée, quand viendras-tu par ta présence diminuer et détruire les vives impressions que produisent sur l'esprit et dans le cœur de ton jeune mari, trop foible contre tant d'épreuves, la tendresse et les charmes de tes rivales? Mais que dis-je? de tes rivales? Sophie, tu n'en as vraiment qu'une. Celle-là, je ne puis faire autrement que de l'adorer! et du moins, du moins, je ne lui donnerai pas de compagnes.»

Mais que peut un mortel contre la destinée? Mon génie persécuteur, à l'instant même où je formois les plus belles résolutions, se préparoit à m'imposer la loi de plusieurs infidélités nouvelles, de plusieurs infidélités dont on verra qu'il seroit trop injuste de m'imputer tout le crime.

Mmede Fonrose, que je croyois déjà bien loin, vint à midi nous annoncer qu'une indisposition légère l'ayant retenue à la ville, elle venoit dîner avec nous; et tout de suite on fit la partie d'aller, en sortant de table, se promener aux Tuileries; je refusai d'en être. Avant le dîner, Mmede Fonrose, que mon père laissa quelques instans seule avec moi, me dit: «Vous avez bien fait de ne pas vouloir venir avec nous. Sautez de joie: ce soir, vous verrez Mmede Lignolle.—Il n'est pas possible!—Écoutez, et remerciez votre amie. Ce matin, comme j'étois à ma toilette, il m'est venu dans la tête une idée lumineuse. J'ai couru chez la comtesse pour lui en faire part; mais, toujours trop prompte, elle étoit déjà partie. Je me suis tout à coup rejetée sur la vieille tante; j'ai dit à Mmed'Armincour que Mllede Brumont, venant d'obtenir seulement tout à l'heure l'inattendue permission d'aller au Gâtinois, m'envoyoit prier madame la marquise de vouloir bien retarder son départ de quelques heures, pour lui donner une place dans sa voiture.—Dans la sienne! et pourquoi pas dans la vôtre?—Belle demande! parce que je me sacrifie, moi; pour que vous puissiez aller à la campagne, il ne faut pas que j'y aille. Après le concert, j'emmène votre père chez moi, et j'ai, pour l'y retenir toute la nuit, un moyen que je vous laisserai deviner, jeune homme! Le baron fera d'autant moins de difficulté qu'étant instruit de l'éloignement de Mmede Lignolle, il ne pourra m'alléguer le danger de vous laisser maître de vos actions. M. de Belcour restera, je vous le promets; je m'engage même à le garder toute la journée de demain. Demain, je ferai si bien qu'il ne rentrera qu'à minuit. Arrangez-vous pour être, à tout hasard, de retour avant neuf heures. Vous le pouvez: aussitôt après le dîner, que j'ai déjà demandé qu'on voulût bien faire avancer, dès que votre père et moi serons partis, Agathe va venir vous coiffer et vous habiller. Tout de suite, dans une voiture de place, vous vous rendrez chez Mmed'Armincour… Ne perdez pas son adresse…—Eh! ne craignez rien!—Il sera peut-être six heures quand vous partirez. Vous arriverez encore assez tôt pour passer une bonne nuit avec la comtesse. Le matin, vous serez à cette fête à côté de Mmede Lignolle,… qui aura sans doute les yeux un peu battus, et plus envie de dormir que de faire les honneurs de chez elle… Mais, enfin, il n'y a pas de plaisir sans inconvénient; je vois d'ici que sa petite figure pâlie, fatiguée, vous paroîtra plus intéressante; mais patience! vous aussi, vous aurez votre châtiment, car un amant comme Faublas a toujours faim. Monsieur, il faudra cependant laisser le grand dîner. J'en suis au désespoir! A deux heures précises, en chaise de poste… Chevalier, n'y manquez pas au moins! n'allez pas céder aux sollicitations de votre étourdie maîtresse, la compromettre, me désobliger, et vous enlever à jamais les seules ressources qui vous restent dans la compassion d'une amie telle que moi, d'une amie…»

Mon père, qui rentroit, força la baronne à changer de conversation. Tout se passa d'abord aussi heureusement que Mmede Fonrose me l'avoit annoncé. Avant cinq heures, Faublas fut déguisé; à cinq heures précises, Mllede Brumont posoit à peine le bout de ses lèvres sur le menton pointu de la vieille marquise, qui lui rendoit ce prétendu baiser avec une lenteur vraiment désespérante, et en la poursuivant d'un regard qu'une tendre curiosité sembloit animer. Mais, en revanche, Mllede Brumont donnoit une bonne et franche embrassade à certaine fille svelte, mince, élancée, grandelette, et qui n'avoit sur ses joues de quinze ans que les couleurs brillantes de la nature et de la pudeur.

«Madame la marquise, voilà une jolie personne!—C'est une cousine de votre amie, Mllede Mésanges. Je viens de l'aller prendre à son couvent pour la mener à cette fête… A propos de fête, vous n'étiez donc pas hier à Longchamps avec la comtesse?—Non, Madame… Mademoiselle est des nôtres? tant mieux!…—Vous n'y avez pas été à Longchamps?—Non, Madame… Je suis bien aise que mademoiselle vienne avec nous!—J'y ai vu quelqu'un qui vous ressembloit beaucoup, reprit l'éternelle bavarde.—Où cela, Madame?—A Longchamps.—Cela se peut bien… Voilà une personne vraiment charmante… Mais c'est déjà une fille à marier!—Nous y songeons, répliqua la douairière.—Et vous, Mademoiselle? lui demandai-je.—Moi, répondit l'Agnès en baissant les yeux et croisant, d'un air embarrassé, ses mains beaucoup plus bas que sa poitrine, moi!… dame! ça ne me regarde pas. On m'a dit pourtant qu'on me le diroit; et c'est que j'ai bien prié qu'on m'avertît quand il seroit temps.—Oui, oui, s'écria la marquise, nous vous avertirons. Tenez! c'est Mllede Brumont qui vous parlera… La veille vous lui parlerez, n'est-ce pas? Je ne veux point qu'il lui arrive le même malheur qu'à ma pauvre petite nièce… Il pourroit bien lui arriver! En vérité,… ça ne sait rien non plus, ajouta-t-elle tout bas, rien! mais c'est vous que je charge de la mettre au fait.—Avec bien du plaisir.—Pas à présent, pourtant… Mais, quand le moment sera venu, je vous supplie d'y mettre tout votre talent.—Madame la marquise peut compter sur moi.—Oui, je me doute bien que je vous trouverai toujours disposée à me rendre de pareils services… Je ne connois pas de fille plus obligeante que vous.»

Nous partîmes, et, comme nous montions en voiture, je ne pus m'empêcher de faire cette remarque que Mllede Mésanges avoit la jambe fine et le pied très petit.

Et, comme nous faisions route, je ne pus m'empêcher d'entrevoir quelquefois, à travers une gaze infidèle, quelque chose de fort joli; je ne pus m'empêcher de me dire tout bas que celui-là seroit un fortuné mortel, qui, le premier, verroit ce sein naissant palpiter de plaisir. Mais ce fut avec un vrai chagrin que je fis bientôt une autre découverte: c'est qu'il y avoit sur la figure de la jeune personne je ne sais quoi de moins piquant que la pudeur aimable, de plus niais que la simple ingénuité, je ne sais quoi qui sembloit m'avertir que l'amour, ordinairement si prompt à former les filles, donneroit difficilement de l'esprit à celle-là.

Au reste, soit instinct, soit sympathie, Mllede Mésanges paroissoit avoir déjà beaucoup d'amitié pour moi quand nous arrivâmes au château. Tout le monde y dormoit; une seule femme de chambre veilloit encore pour madame la marquise et sa jeune parente. La comtesse avoit eu soin de réserver à ses plus chers convives son propre appartement. Sa tante devoit occuper son lit; elle en avoit fait dresser un autre pour sa petite cousine dans le cabinet voisin, ce cabinet à porte vitrée où le lecteur se souviendra que j'ai promis de le ramener plus d'une fois. Quant à Mllede Brumont, comme elle n'étoit pas attendue, il n'y avoit point au château de quoi la loger. Pas une chambre, pas un lit, ne restoient vides. Tous les ans, à l'époque de cette fête ordinairement brillante, la marquise recevoit chez elle sa famille entière; et cette fois, comme il arrive trop souvent à la campagne, beaucoup d'amis qu'on n'avoit pas priés étoient venus le soir, amenant encore avec eux leurs amis.

Mon premier mot fut qu'on éveillât la comtesse. La vieille marquise se fâcha presque: il n'étoit pas délicat de demander qu'on troublât le repos deson enfant; des jeunesses pouvoient bien coucher ensemble, et ne mourroient pas pour une mauvaise nuit! La jeune fille me regarda d'un air boudeur: j'étois une méchante de vouloir qu'on éveillât sa cousine; ne seroit-il pas plus divertissant de causer ensemble toute la nuit que d'aller chacune de son côté dormir dans un lit?

O mon Éléonore! je te donne ma parole d'honneur que, malgré lamauvaise nuitdont la tante me menaçoit, malgré l'intéressante conversation que me faisoit espérer ta cousine, j'insistai pour aller à toi. Mais la marquise, alors prenant de l'humeur, défendit absolument à la femme de chambre de m'indiquer ton appartement, et lui donna tout d'un coup l'ordre effrayant de nous déshabiller toutes trois.

Pouvois-je, je te le demande, aller dans les nombreux corridors de ce vaste château, cherchant de porte en porte la maîtresse du lieu, réveiller à deux heures du matin toute la compagnie? Remarque d'ailleurs que la trop habile domestique dépouilloit déjà ta vieille tante de tous les attirails de sa toilette, et ne pouvoit tarder de venir à moi. Sous quel prétexte cependant refuser bientôt ses très dangereux services? Conviens donc, mon Éléonore, conviens de bonne grâce qu'il me fallut sur-le-champ prendre le parti de la résignation.

Je me déshabillai vite, et je courus au cabinet, et j'avois déjà le pied dans le très petit lit où les demoiselles de Mésanges et de Brumont auroient sans doute bien de la peine à pouvoir se tenir toute la nuit l'une à côté de l'autre.

Mais, ô Ciel! quel coup de foudre vint m'atterrer! la maudite vieille s'est ravisée. Apparemment qu'en se rappelant le talent qu'elle me connoît de tout expliquer, elle a craint que je n'en fisse avec son Agnès un usage prématuré. «Non, non, me crie-t-elle de sa voix cassée, qui me paroît en ce moment vingt fois plus rauque, réflexion faite, c'est avec moi que vous coucherez.» Chacun devine comme à cette proposition je me récriai; mais je ne dois cacher à personne que la jeune fille en fut autant que moi révoltée. «Quoi! ma bonne cousine, de peur que nous ne soyons un peu gênées, vous vous exposeriez à passer une mauvaise nuit?—Ne crains pas cela, ma petite Mésanges, tu sais que j'ai le sommeil excellent, rien ne m'empêche de dormir.—Quoi! Madame la marquise, vous auriez pour moi cette excessive bonté de permettre que je vous… incommode?—Point du tout, mon ange! vous ne m'incommoderez point du tout!… je remarque que ce lit est fort grand. Nous y serons à merveille, vous verrez!» C'étoit là justement ce que je ne me souciois pas de voir; je tentai de recommencer mes représentations caressantes: unje le veuxtrès absolu me ferma la bouche.

Et maintenant, plus vite encore et plus cruellement que tout à l'heure, il fallut m'immoler. J'étois en chemise! Si pourtant vous n'apercevez pas du premier coup d'œil ce qui me gênoit beaucoup, si je suis obligé de vous montrer dans toute son étendue l'embarras extrême où je me trouvois, comment ferai-je pour ne pas violer un peu l'austère pudeur? Lecteurs qui manquez de pénétration, ayez du moins de l'indulgence. Qui de vous, étant à ma place, auroit pu suffisamment couvrir avec ses deux mains seulement, en étendant l'une sur sa poitrine et jetant l'autre ailleurs, auroit pu suffisamment couvrir la partie foible où il y avoit quelque chose de moins, la partie forte où il se trouvoit quelque chose de trop; quelque chose que, dans le voisinage de Mllede Mésanges, il m'étoit impossible de contenir, et qui de momens en momens devenoit plus difficile à cacher[3]? Mllede Brumont, pour dérober Faublas à tous les yeux, n'eut donc, en sa mésaventure, pas de parti moins mauvais à prendre que celui d'une prompte obéissance. Il fallut que, sans délibérer, elle quittât l'étroite couche d'une fille novice pour se précipiter dans le grand lit, où vint bientôt à ses côtés voluptueusement s'étendre un tendron de près de soixante ans!

[3]Elle échappa, rompit le fil d'un coup,Comme un coursier qui romproit son licou.(Le conte desLunettes.)O mon bon La Fontaine! je ne suis pas aussi polisson que toi.

[3]

Elle échappa, rompit le fil d'un coup,Comme un coursier qui romproit son licou.

Elle échappa, rompit le fil d'un coup,

Comme un coursier qui romproit son licou.

(Le conte desLunettes.)

O mon bon La Fontaine! je ne suis pas aussi polisson que toi.

Ah! plaignez-le, Faublas! plaignez-le! Jamais situation ne fut pour lui plus chagrinante. Oui, dans ce même lit, il n'y a pas quinze jours, je souffrois moins lorsque, indigne de la tendresse de deux amantes, je me sentois, sous les yeux de mon Éléonore et de la marquise, prêt à mourir de ma foiblesse extrême. Et c'est aujourd'hui l'excès de ma force qui cause mes craintes et fait mon supplice! Quoi donc! une sexagénaire, par la seule raison qu'elle est femme, peut-elle allumer dans mon sein ces feux dévorans?… Mais n'est-ce pas plutôt, n'est-ce pas qu'à travers une cloison trop mince les nubiles attraits de cette enfant me font éprouver encore leur brûlante influence?

«Approchez-vous, mignonne, approchez-vous, me disoit tendrement ma compagne.—Non, Madame la marquise, non, je vous gênerois.—Vous ne me gênerez pas, mon cœur, je n'ai jamais trop chaud dans mon lit.—Moi, Madame, la chaleur m'incommode.—Cela, par exemple, je le crois très possible! à votre âge j'étois tout de même…—Oui, sans doute. J'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir, Madame la marquise.—J'étois tout de même; et, lorsque M. d'Armincour vouloit faire lit à part, il me rendoit service.—Fort bien. Madame la marquise, je vous souhaite une bonne nuit.—Il me rendoit service de s'en aller;… quand il avoit fait son devoir, bien entendu;… et je lui rends justice, dans sa jeunesse il ne se faisoit pas tirer l'oreille. Oh! ce n'étoit pas un M. de Lignolle!—Je vous en fais mon compliment… Je crois qu'il est tard, Madame la marquise?—Pas trop… Approchez donc, ma petite, je ne vous entends pas… Est-ce que vous me tournez le dos?—Oui, parce que… parce que je ne peux dormir que sur le côté gauche.—Le côté du cœur! voilà qui est singulier! cela doit gêner la circulation.—Vraiment oui; mais l'habitude.—L'habitude, mon ange? vous avez raison! Tenez, moi, depuis que je suis mariée… Il y a déjà longtemps…—Oui.—J'ai contracté celle de m'étendre toujours ainsi,… sur le dos,… et je n'ai pas pu la perdre.—C'est peut-être tant mieux pour vous, car la posture est bonne… Madame la marquise, j'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir.—Vous avez donc bien envie de dormir?—Je vous en réponds!—Eh bien! allons, mon cœur,… ne vous gênez pas, il y a de la place… Mais où est-elle donc? tout à fait sur le bord du lit?»

Elle fit un grand mouvement: si ma main n'avoit pas arrêté la sienne, bon Dieu! qu'auroit-elle senti!

«Ah! Madame, ne me touchez pas! vous me feriez sauter au ciel!—Là! là! mon poulet, ne sautez pas du lit; je voulois seulement savoir où vous étiez… Remettez-vous, remettez-vous donc!… mais à votre aise… Vous êtes donc bien chatouilleuse, mon petit cœur?—Prodigieusement!… Une bonne nuit, Madame la marquise.—Et moi aussi. Je ne sais pas si c'est encore une habitude,… dites.—Je ne crois pas.—Mais, ma petite, ne restez donc pas tout à fait sur le bord,… vous tomberez!—Non.—D'où vient cet entêtement? pourquoi ne pas s'approcher? il y a plus d'espace qu'il n'en faut.—C'est que… je… ne puis rien toucher! si par hasard je rencontrois seulement le bout de votre doigt,… je me trouverois mal.—Diable! c'est une maladie, ça! comment ferez-vous donc quand vous serez mariée?—Je ne me marierai pas. J'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir, Madame la marquise.—Et comment auriez-vous pu rester sur ce lit de sangle, à côté de la petite Mésanges?—Vous avez raison, il m'eût été impossible d'y tenir! Madame la marquise, je vous souhaite une bonne nuit.—Quelle heure peut-il être?—Je ne sais pas. Madame, mais je vous souhaite une bonne nuit.»

Enfin la bavarde voulut bien se décider à me faire entendre à son tour le bonsoir si vivement sollicité; mais ce bonsoir, applaudis-toi, Faublas! ce bonsoir, tu n'étois pas le seul qui le désirasses.

Dès que la marquise se fut mise à ronfler, car il y avoit encore dans la compagnie de ma charmante coucheuse ce petit agrément qu'on l'entendoit ronfler comme un homme; quand donc elle se fut mise à ronfler, il me sembla qu'à voix basse on m'envoyoit ce doux appel: «Ma bonne amie!» Je crus que c'étoit un jeu de mon imagination frappée, cependant je levai la tête et me tins à l'affût du moindre bruit; un secondMa bonne amievint le moment d'après caresser mon oreille. «Ma bonne amie, vous-même! de quoi s'agit-il?—Est-ce que vous pouvez dormir, vous?—Non, en vérité! je ne le peux pas.—Ni moi non plus, ma bonne amie; pourquoi cela?—Pourquoi?… parce que, ma bonne amie, comme vous le disiez si bien tout à l'heure, il seroit plus divertissant de causer ensemble.—Puisque vous le croyez ainsi, venez donc.—De tout mon cœur; mais la marquise?…—Ma cousine? oh! quand elle ronfle, c'est signe qu'elle dort.—Je vous crois.—Et elle dort tout de bon, lorsqu'elle dort. Allez, ma bonne amie, vous ne risquez rien. Venez.—Ah! comme je vous le dis: de tout mon cœur, ma bonne amie… Mais vous êtes enfermée!—Certainement! toujours on m'enferme, moi! sans cela j'aurois peur!—Et comment voulez-vous donc que j'entre?—Dame! ce n'est pas moi qui me suis enfermée.—Je ne dis pas que ce soit vous.—Ce n'est pas moi, parce que je ne m'aperçois pas du tout que vous me fassiez peur, vous, ma bonne amie.—Ma bonne amie, vous êtes bien bonne. Cependant je suis à votre porte, un peu légèrement vêtue pour faire la conversation.—Ah! mais c'est madame la marquise qui m'a enfermée.—Cela n'empêche pas que je ne commence à me refroidir beaucoup.—Ah! mais c'est qu'elle a mis la clef dans sa poche, madame la marquise.—Après? je ne l'ai pas, moi, sa poche.—Ma bonne amie, vous pouvez la trouver à tâtons.—A tâtons! ma bonne amie, je vais la chercher.—Oui, ma bonne amie, presque au pied de son lit, sur le second fauteuil à gauche, c'est là que je l'ai vue poser sa poche.—Eh! que ne disiez-vous cela tout de suite, ma bonne amie?»

Sans faire le moindre bruit, je trouvai le fauteuil, la poche, la clef, la serrure. Je trouvai ma bonne amie qui me reçut dans son lit pour causer, ma bonne amie qui, pour me réchauffer, se jeta dans mes bras et me serra de tout son corps. L'aimable enfant!

Vous, cependant, déesse de mon histoire et de toutes les histoires du monde, vous qui n'avez pas dédaigné de prendre ma plume quand il a fallu décemment raconter les croustilleux débats de la nièce et de la tante, les questions délicates multipliées par celle-ci, les amoureuses instructions à celle-là prodiguées; ô Clio! digne Clio, venez! venez peindre aujourd'hui l'étonnement de la cousine, ses premières inquiétudes et ses douces erreurs. Venez peindre encore autre chose! venez! le récit qui me reste à faire est peut-être plus surprenant et plus difficile qu'aucun de ceux dont je n'ai pu jusqu'à présent me dispenser d'entretenir la curiosité publique.

Depuis quelques minutes nous causions fort amicalement et je commençois à me réchauffer. Un tiers qui vint se mêler de la conversation la troubla. Sa brusque arrivée fit faire à Mllede Mésanges un haut-le-corps en arrière. «Ma bonne amie, qu'avez-vous donc qui vous effraye?—Eh mais, vos deux mains sont là sur mon col,… et pourtant j'ai senti… j'ai senti comme si vous me touchiez encore quelque part!—Cela vous étonne? c'est que je suis… bonne à marier—…—…—…—Ma bonne amie, que voulez-vous que je vous dise?… vous a manqué jusqu'à présent parce que vous étiez encore trop petite fille.—Ah!—…—…—…—… Puisque cela doit être ainsi, répliqua notre Agnès, madame la marquise n'a pas besoin de m'avertir: un si grand changement ne m'arrivera pas sans que je m'en aperçoive… Oui, je ris. Je pense qu'on attrape bien ma bonne amie Des Rieux…—Une bonne amie de votre couvent?—Oui…—Avec qui vous allez causer la nuit?—Quand on oublie de m'enfermer.—On l'attrape, cette demoiselle?—Certainement! tous les jours on lui dit qu'elle est formée, je vois bien que cela n'est pas vrai, et que c'est parce que l'on attend encore quelque chose que l'on ne cesse de différer son mariage sous différens prétextes.—Probablement. Quel âge a-t-elle?—Seize ans.—Oh! trop jeune encore… Moi, j'en ai bientôt dix-huit…—Et il y a longtemps que vous êtes bonne à marier?—Un an,… à peu près un an… Ah çà, vous ne dites à personne que vous causez avec cette demoiselle?—Je ne suis pas si bête! on s'arrangeroit de manière que nous ne pourrions plus.—Ainsi vous ne vous aviserez pas de conter que je suis venu cette nuit vous entretenir?—N'ayez pas peur… A propos, il y a quelque chose qui nous tourmente beaucoup, Des Rieux et moi. Vous me direz sûrement cela, vous, ma bonne amie. Qu'est-ce que c'est qu'un homme?—Un homme? Je donnerois tout au monde pour le savoir, ma bonne amie.—Oui! eh bien, soyez de l'accord que nous avons fait, Des Rieux et moi.—Voyons.—C'est que la première des deux qui se marieroit viendroit dès le lendemain tout conter à l'autre.—Va, j'en suis!…—Ma bonne amie, vous m'embrassez presque tout comme Des Rieux m'embrasse, et je ne sais pas, il me semble que cela me fait encore plus de plaisir.—Cela vient de ce qu'apparemment je vous aime davantage que vous ne lui plaisez.—Ma bonne amie…—Eh bien?»

Que vouloit-elle faire de ma main dont elle s'empara tout d'un coup, en disant: «Embrasse-moi donc tout à fait comme Des Rieux m'embrasse, ma bonne amie?—Ma bonne amie, pas tout à fait comme, mais peut-être un peu mieux.»

Quoique je ne cessasse de l'assurer que tout seroit bientôt fini, que le plus difficile étoit déjà fait, la jeune personne, après quelques foibles cris à grand'peine étouffés, ne put retenir un dernier cri plus perçant. Je ne vous dirai pas ce qui causoit alors ses souffrances; mais je crois vous avoir prévenu que Mllede Mésanges avoit le pied très petit.

N'étoit-ce pas une chose bien cruelle que d'être obligé de quitter le champ de bataille au moment où la victoire se déclaroit? Il le fallut pourtant! La marquise, tout à coup tirée de son premier sommeil, s'agitoit en murmurant ces mots: «Mon Dieu!… mon Dieu!… c'est un songe!… ah! ce n'est qu'un songe!» Aussitôt je pris mon parti, je quittai le lit de l'ex-pucelle, et me traînai sur les genoux, en m'aidant de mes mains, jusqu'au lit de la douairière. Alors celle-ci, tout à fait réveillée, s'inquiétoit vraiment beaucoup de ce qui avoit causé le bruit qu'elle venoit d'entendre: «Hélas! c'est moi, Madame.—Vous, Mademoiselle? et où êtes-vous donc?—Par terre dans la ruelle, je viens de me laisser tomber.—Aussi, vous voulez rester sur le bord!—Au contraire, Madame la marquise!—Comment, au contraire?—Je me suis trop approchée.—Eh bien?—Eh bien! madame, en dormant, se remue; madame a avancé sa jambe; sa jambe m'a touchée.—Je ne l'ai pas fait exprès, ma chère enfant… Là! bien! remettez-vous,… et restez à quelque distance.—Oh! oui.—Ma petite, vous m'avez réveillée en sursaut…—Ne me grondez pas, Madame la marquise: j'en suis au désespoir.—Je ne vous gronde point, il n'y a pas grand mal; nous allons causer un moment.—Je vous prie de m'en dispenser. Je me sens déjà toute malade d'avoir si peu dormi…—Écoutez du moins le rêve que je faisois…—Bonsoir, Madame la marquise.—Ah! je veux vous conter mon rêve!—Mais, Madame, vous ne pourrez plus ensuite vous rendormir!—Oh! que si! tant que je veux, moi! Mon cœur, où va-t-on prendre ce qu'on voit dans les songes? La scène étoit ici: je rêvois qu'un insolent m'épousoit de force…—Ah!… ah! Madame la marquise! quel homme pouvoit donc avoir cette audace?—Devinez.—Ce n'étoit pas moi, toujours.—Non, ce ne pouvoit pas être vous; mais c'est apparemment votre frère…—Je n'ai pas de frère.—Je ne dis pas que vous en ayez, ma mignonne. Tous les jours on rêve ce qui n'est point… Dans mon songe, c'étoit votre frère: car il vous ressembloit à s'y méprendre!…—Pardonnez-moi donc ce nouveau tort…—Vous badinez, mon ange, ce n'est pas votre faute, d'abord, et puis il n'y a point de mal!… Mais écoutez, ce n'est pas tout…—Quoi! l'impertinent!… il a peut-être eu le courage de recommencer?—Non. Je l'ai vu bientôt me quitter pour aller dans ce cabinet…—Dans ce cabinet?—Sans ma permission, entendez-vous!—Sans votre permission?—Se marier avec la petite de Mésanges…—La petite de Mésanges!—Qui le laissoit faire.—Qui le laissoit faire!—Attendez donc. Voici le plus singulier: l'enfant n'étant pas comme moi rompue à cet exercice…—Eh bien?—La douleur…—La douleur!—Lui a fait pousser un cri…—Un cri!—Qui m'a réveillée.»

Qu'on se figure, s'il est possible, la mortelle frayeur dont j'étois agité. Ce rêve si convenable à la circonstance, la marquise l'avoit-elle eu réellement? Étoit-ce un avertissement tardif que l'hymen, ennemi né de tous les succès de l'amour, venoit d'envoyer à la trop peu vigilante duègne, afin d'empêcher du moins que mon triomphe ne s'accomplît? ou, par un malheur plus grand, la vieille maudite avoit-elle, à l'instant même, avec une admirable présence d'esprit, inventé ce prétendu songe tout exprès pour me donner clairement à comprendre que mon crime étoit découvert, qu'un entier dévouement pouvoit seul l'expier, qu'il falloit tout à l'heure m'avancer au supplice qui dans ses bras m'attendoit? A cette dernière idée, tous mes sens à la fois se soulevèrent. Je rappelai pourtant mon courage, afin de m'assurer par quelques questions adroites des vraies dispositions de Mmed'Armincour.

«Est-ce donc sérieusement?…—Sérieusement, mon petit cœur.—Quoi! Madame, vous entendiez?…—Vraiment, oui! j'entendois.—Vous m'avez dit aussi que vous aviez vu! comment pouviez-vous voir sans lumière?—Ah! dans mon rêve il faisoit jour.»

Cette réponse faite du ton le plus simple me rendit ma tranquillité. «Bonsoir, Madame la marquise.—Allons, mon enfant, puisque absolument vous le voulez, bonsoir!»

Ma compagne, à ces mots, se rendormit; et son ronflement nasillard, qui tout à l'heure déchiroit mon oreille, maintenant la caressoit comme l'auroit pu faire la voix la plus enchanteresse, la voix de Baletti! Ne vous en étonnez pas: il m'annonçoit que l'heure du berger m'étoit rendue! c'étoit l'heureux signal auquel je devois me hâter d'aller reprendre un charmant ouvrage très avancé, mais enfin malheureusement interrompu comme il s'achevoit. Pressé d'y mettre la dernière main, je soulevai la couverture avec infiniment de précaution, et déjà mes pieds touchoient le carreau, quand j'entendis tout à coup cesser le ronflement propice. Une main pote et ridée, qui me parut celle de Proserpine, me saisit par la nuque et me tint là quelque temps en arrêt. «Un instant! me dit enfin l'infernale vieille, j'y vais avec vous.» Elle y vint en effet, mais pour refermer soigneusement la porte. «Dormez! Mademoiselle, dormez! cria-t-elle à la petite de Mésanges; et prenez patience! Nous vous marierons bientôt.—Ah! mais, Madame la marquise, répondit ma bonne amie d'une voix traînante, je ne suis pas encore bonne à marier, moi!—Oui, oui! répondit l'autre en la contrefaisant, petite sucrée! vous avez l'air de n'y pas toucher! cela n'empêchera pas qu'on n'y mette ordre, et cela le plus tôt possible. Allons, vous, la demoiselle aux habitudes, ajouta-t-elle en me reconduisant à son lit par la main, voyons, voyons si vous ne pouvez en effet veiller que pour les jeunes!»

A ces terribles paroles qui m'annonçoient des tourmens tout prêts, je sentis un frisson mortel glacer mon sang, mon sang qui, rappelé de toutes les extrémités, reflua vers le cœur avec une prodigieuse vitesse. Tremblant de tous mes membres, je me laissai traîner vers l'échafaud. Je tombai sur ce lit où déjà m'attendoit une furie pour m'étreindre de ses bras vengeurs; j'y tombai sans force, sans mouvement, presque sans vie.

Il y eut un moment de silence; après quoi, de sa voix cassée qu'elle s'efforçoit d'adoucir, l'impatiente marquise me demanda si j'avois oublié son rêve, si je comptois ne l'accomplir qu'en un point seulement. Hélas! j'y songeois à son rêve! je songeois qu'il paroissoit indispensable de prévenir par mon dévouement généreux de plus grands malheurs. Devois-je, en faisant à Mmed'Armincour une insulte qu'aucune femme ne pardonne, exposer à sa facile vengeance Mllede Mésanges, prise pour ainsi dire sur le fait, et ma chère de Lignolle, sans doute aussi compromise? devois-je risquer de me mettre ainsi sur les bras toute la cohue des trois familles réunies? Il n'y avoit donc plus qu'un magnanime effort qui pût sauver mes deux maîtresses et me sauver moi-même.

Jamais, plus qu'alors, je n'éprouvai combien unrésolujeune homme, dont le grand courage est d'ailleurs commandé par la nécessité qui presse, peut en toute occasion compter sur lui-même. Après de courtes indécisions, après quelques premiers momens d'abattement et de terreur inséparables de l'épouvantable entreprise à laquelle j'étois appelé, je me sentis moins incapable de la tenter et peut-être de la mettre à fin. Malheureux! ton heure est donc enfin venue!… Allons, Faublas! allons, du cœur! immole-toi. Ainsi j'encourageois tout bas ma vertu qui chanceloit encore, et pour l'affermir j'eus besoin d'un effort nouveau. Mais enfin la victime, ne désirant plus rien que de s'épargner au moins de cruels apprêts, que d'accomplir le douloureux sacrifice en un seul instant, s'il étoit possible, la victime résignée se précipita tout d'un coup sur son bourreau.

«Quelle vivacité! s'écria la maligne vieille en ricanant. Doucement, Monsieur, doucement donc! mon rêve a dit que vous m'épousiez de force! de force, comprenez-vous? Or, je vous le demande, êtes-vous disposé à de grandes témérités? Avez-vous l'intention bien déterminée de violer la douairière d'Armincour?—Non, Madame, en vérité, j'ai trop d'honneur pour me permettre une aussi indigne action.—Eh bien! tenez-vous donc tranquille à mes côtés. J'ai pu vous faire une malice, la gaieté est de tous les âges, et pour moi de tous les instans, quand il n'est pas question de mon Éléonore. Mais ce seroit pousser un peu trop loin la plaisanterie que d'accepter ce que vous avez la générosité de m'offrir. Gardez, gardez pour les jeunes femmes: si la tante vous prenoit au mot, la nièce pourroit n'être pas contente.—La nièce! vous pensez que Mmede Lignolle…—Assurément, je le pense, mais pour le moment laissons la comtesse, il nous convient de traiter un objet plus pressant. Monsieur, vous parliez tout à l'heure d'une indigne action; mais ne sentez-vous pas que celle dont vous vous êtes rendu coupable pendant mon sommeil est horrible?—Madame,… quel autre à ma place…?—Et pourquoi vous trouver à cette place où vous ne deviez jamais être? Pourquoi venir chercher des tentations auxquelles personne ne résisteroit? Pourquoi surprendre la confiance des parens par un déguisement perfide? Monsieur, je ne vois rien qui vous puisse excuser;… mais vous avez, du moins, je l'espère, quelques moyens de réparer l'injure que vous venez de faire, dans la personne de Mllede Mésanges, à tous ses parens ici rassemblés?—Madame…—Sans doute, vous épouserez cette enfant?—Madame…—Répondez net: ne le voulez-vous pas?—De tout mon cœur…—Oh! oui! il épouseroit toute la famille, lui!… toute la famille! et moi-même!… je n'avois qu'à le laisser faire!—De tout mon cœur, comme je vous dis; mais…—Voyons votremais.—Je ne le peux pas.—Vous êtes marié, n'est-il pas vrai?—Oui, Madame.—C'est cela! voilà qui devient certain.—Qu'est-ce qui devient certain?—Laissez, Monsieur, laissez! je me parle, à moi… Vous voyez bien que c'est une chose épouvantable de… séduire ainsi des jeunes personnes qu'il ne vous est même pas possible de prendre en mariage. Car elle est séduite, n'est-ce pas? c'est une affaire finie?—Madame…—Parlez, Monsieur. Ce qui est fait est fait, il n'y a plus de remède; mais, au moins, vous voudrez bien me dire en quel état précisément vous avez laissé la jeune personne… Je me suis sûrement réveillée trop tard pour elle?… Mais c'est qu'aussi, puisque j'avois des soupçons, je n'aurois pas dû me laisser aller au sommeil!… Cependant, le moyen de croire qu'ils auront, avec la volonté de faire… une sottise, l'adresse, l'audace et le temps nécessaires, quand moi, qui dois être bien tranquille sur mon propre compte, je tiens le mauvais sujet dans mon lit, et la petite fille sous la clef, et la clef dans ma poche! Il faut être un vrai diable! un diable enragé!… Allons, Monsieur, convenez-en, la jeune personne a…, la jeune personne est…, la jeune personne a tout à fait subi la métamorphose?—Madame, à ne vous rien cacher, je crois mon triomphe complet…—Le beau triomphe! bien difficile, en vérité!—Très difficile: car la charmante enfant…—Bon! le voilà qui, dans son enthousiasme, va me faire des détails.—Ah! pardon, Madame, difficile ou non, j'en ai si peu joui que je n'imagine pas qu'il en puisse résulter pour mademoiselle votre cousine des suites bien sérieuses.—Comment l'entendez-vous? expliquez-moi cela.—J'entends qu'on ne doit guère présumer la grossesse.—Voyez donc! s'écria-t-elle avec feu: la belle grâce que vous nous faites là! Mais, en attendant, Monsieur, la virginité est à tous les diables! comptez-vous cela pour rien, vous? auriez-vous été content si l'on vous eût donné en mariage une fille déjà tout instruite?…—Instruite? elle ne l'est pas.—Que dit-il?—Elle l'est si peu qu'elle me croit demoiselle.—Mais vous-même, me croyez-vous faite d'hier pour me fabriquer de pareilles…—Madame la marquise, ne vous fâchez pas, je vais tout vous conter.»

La bonne parente, qui ne m'entendit pas sans m'interrompre par de fréquentes exclamations, s'écria quand je n'eus plus rien à dire: «Voilà qui est fort extraordinaire et qui diminue un peu le mal,… un peu. Monsieur, je vous demande le plus profond secret, et je compte assez sur un reste d'honnêteté…—Comptez-y, Madame.—Vous sentez qu'à présent je ne puis trop tôt marier cette enfant-là: ce ne sera pas une chose difficile, elle a de la figure et du bien. Il ne lui manque rien,… rien que ce que vous venez de lui ôter. Mais cela ne paroît pas sur le visage d'une fille, et fort heureusement, voyez-vous! car, entre nous soit dit, il y a beaucoup de belles demoiselles qui ne s'établiroient jamais. Celle-là sera donc pourvue le plus tôt possible; et, comme le hasard pourroit faire que bientôt vous entendissiez dans le monde parler du nigaud qui se disposeroit à l'épouser, ne vous avisez pas alors de…—Soyez parfaitement tranquille. Il faut, je le sens bien, que cette aventure reste absolument entre vous et moi.—Bien, Monsieur. Je ne dirai rien à la jeune personne: car que lui dirois-je? c'est une petite sotte qui, sans le savoir, s'est avisée de faire la grande fille. Voilà tout. Laissons-lui son erreur ridicule, mais utile. Seulement, pour qu'elle ne puisse ni la communiquer ni l'apercevoir, j'aurai soin de la recommander à son couvent, elle et la bonne amie quil'embrasse. Cependant, si vous jugez que cela puisse être convenable, nous pourrons mettre sa cousine dans le secret.—Sa cousine?—Oui.—Mllede Lignolle? oh! non, non.—Vous ne vous en souciez pas? il est vrai qu'elle est bien vive pour être bien discrète.—Sans doute.—D'ailleurs votre conduite l'intéresse peut-être assez…—Point du tout!—Point du tout? Ah! Monsieur, maintenant je sais que la jeune personne qui lui a tout expliqué est un cavalier charmant, et vous voulez que je sois encore votre dupe?—Madame…—Laissons cela: c'est un article très délicat auquel nous reviendrons quand il en sera temps. Monsieur, je vous souhaite à mon tour une bonne nuit. Reposez-vous, si bon vous semble, mais croyez que je ne m'endormirai plus.»

J'usai de la permission, car, après les diverses agitations de cette nuit heureuse et fatale, le sommeil me devenoit bien nécessaire. Cependant on ne m'en laissa pas longtemps goûter les douceurs: les premiers rayons du jour amenèrent dans notre chambre Mmede Lignolle, qui se servit de son passe-partout pour entrer. Je fus réveillé par les baisers qu'elle me donnoit: «Te voilà, ma petite Brumont! quel bonheur! je ne t'attendois pas! tout à l'heure, par hasard, on vient de me dire…»

Elle courut au cabinet avec une inquiétude marquée; et, regardant à travers les vitres: «Ma tante, vous avez mis là ma petite cousine toute seule? Vous avez bien fait.—Pas trop, ma nièce.—Pourquoi?—Parce que j'ai passé une assez mauvaise nuit.—Et vous l'avez enfermée, ma cousine? ah! c'est encore mieux, cela!—Mieux! d'où vient?—Ai-je dit mieux, ma tante?—Oui, ma nièce.—C'est que je parle sans réflexion: car… quel danger?—Sans doute. Dans un appartement où il n'y a que des femmes.—Que des femmes, oui, ma tante; et des hommes dans les appartemens voisins, pour les défendre en cas de…—Oui! voilà ce que c'est!—Pourquoi donc n'êtes-vous venue qu'à deux heures du matin, ma tante?—Parce que j'ai voulu vous amener cette chère enfant, ma nièce.—Que vous êtes bonne!—Bien bonne, n'est-ce pas?—Brumont, pourquoi donc ne m'avez-vous pas fait éveiller?—C'est moi, ne la grondez pas; c'est moi qui n'ai pas voulu qu'on vous éveillât.—Vous avez eu bien tort, ma tante… Tu ne dis mot, ma petite Brumont, tu es triste? va, je suis aussi bien fâchée.—De quoi, ma nièce?—Mais, de ce que vous avez toutes deux été fort mal couchées.—Tu avois donc un lit pour cette enfant?—Elle auroit partagé le mien, ma tante.—Voilà justement ce que je n'ai pas voulu, ma nièce.—Vous auriez pourtant passé une meilleure nuit.—Oui, mais toi?—Bon! nous nous arrangeons bien ensemble.—C'est pourtant une très mauvaise coucheuse.—Trouvez-vous, ma tante?—Elle remue toute la nuit! sans cesse elle étoit sur moi!—Sur vous?—A peu près!—A peu près! bon!—Je ne cessois de la repousser. Elle m'échauffoit! elle m'étouffoit! elle…—Mon Dieu! mais…—Eh bien! ma nièce, qu'est-ce qui vous inquiète?—Mais… vous… vous en avez donc été prodigieusement incommodée?—Vraiment! si cela m'arrivoit toutes les nuits!… à mon âge!… mais pour une fois!»

Mmede Lignolle fut pleinement rassurée par le ton de bonhomie dont sa maligne tante prononça ces dernières paroles. L'étourdie nièce n'en vit que le côté plaisant. «Ah! mais toi, Brumont, s'écria-t-elle en m'embrassant, tu as dû passer une bonne petite nuit. Ma tante ne t'aura pas empêchée de dormir?… Tiens, tu as du chagrin; et moi aussi, je t'assure. Je suis désolée, désolée qu'on ne t'ait pas indiqué ma chambre. Cependant,… tiens,… conviens que c'est bien drôle… de te voir ainsi… là… près,… tiens, pardonne, mais je ne peux plus y tenir…»

En effet, les éclats de rire, quelque temps retenus, s'échappèrent. L'explosion fut si forte et dura si longtemps qu'enfin la comtesse tomba sur le lit, où elle en pâma. «Cette écervelée rit de si bon cœur qu'elle vous donne envie d'en faire autant», dit la tante; et elle imita sa nièce de manière que je vis le moment qu'elle la surpasseroit. Comment alors me défendre de partager leur gaieté? Notre joyeuxtriofit tant de bruit que Mllede Mésanges en fut réveillée.

La prisonnière vint frapper à ses carreaux. «Madame de Lignolle, dit la marquise, ouvre à cette enfant; prends la clef dans ma poche.» La comtesse, pour avoir plus tôt fait, se servit de son passe-partout; sans entrer dans le cabinet, cria bonjour à sa cousine, et revint de mon côté s'asseoir sur le bord du lit; la petite de Mésanges, volant sur ses pas, arriva comme elle, et me dit en m'embrassant: «Bonjour, ma bonne amie.—Qu'est-ce que c'est donc? s'écria la comtesse, surprise et fâchée; qu'est-ce que c'est donc que ces familiarités-là, et ce nom que vous lui donnez? Apprenez que je ne veux pas qu'on embrasse Mllede Brumont, et qu'elle n'est la bonne amie de personne.—Bien, ma nièce, s'écria la marquise, bien! morigénez un peu cette effrontée: cela vient tout de suite manger dans la main!—La bonne amie de personne! répondit cependant notre Agnès, devenue plus hardie: ah! celui-là est drôle! je ne sais peut-être pas que c'est ma bonne amie, à moi!—Mais, Mademoiselle, reprit Mmede Lignolle, allez donc, s'il vous plaît, mettre un mouchoir, vous êtes toute nue!—Qu'est-ce que ça fait ça? répliqua l'autre; il n'y a pas des hommes ici.» La marquise la contrefit: «Non, il n'y a pas des hommes»; et d'un ton brusque elle ajouta: «Mais il y a des femmes, des femmes, entendez-vous, petite sotte?… Allez… Un moment, un moment, comme vous avez les yeux battus! quel métier avez-vous donc fait cette nuit?—Qu'est-ce que j'ai fait?… rien, puisque je n'ai pas seulement dormi.—Et pourquoi n'avez-vous pas dormi?—Pourquoi?… ah, dame! parce que j'écoutois toujours pour voir si je ne vous entendrois pas ronfler…—Ronfler! cette expression!… Vous aimez donc bien à entendre ronfler?—Ce n'est pas ça, mais c'est que, quand on est toute seule dans un lit à s'ennuyer, il faut bien qu'on s'amuse de quelque chose.»

En parlant, elle jouoit avec une boucle de mes cheveux. Tout à coup l'impatiente comtesse l'apostropha d'une bonne tape sur la main, et, la prenant par les épaules, elle la reconduisit à son cabinet, en lui répétant d'aller mettre un fichu. La marquise l'applaudit: «Oui, mon enfant, donne-lui des leçons de décence; va, donne-lui des leçons de décence… Tiens, Madame de Lignolle, rends-moi le service de l'aider à s'habiller, afin qu'elle ait fait plus vite et que nous puissions la renvoyer, car il faut que je te parle.»

Je vous réponds que la comtesse, assez contrariée d'être un instant ailleurs qu'à mes côtés, eut bientôt fini avec la cousine. Je vous réponds que, pour l'habiller de la tête aux pieds, il lui fallut moins de temps qu'ordinairement elle n'en mettoit à me passer un seul jupon. Aussi toutes deux rentrèrent bientôt dans la chambre à coucher. La marquise complimenta l'une sur sa promptitude, et pria l'autre d'aller se promener dans le parc. «Ah! mais c'est qu'il est de bonne heure pour se promener!—Tant mieux! l'air du matin vous rafraîchira.—Ah! mais c'est que pour se promener… il faut marcher.—Eh bien?—Eh bien! j'ai de la peine à marcher.—Bon! Mademoiselle la douillette! ses souliers la blessent!—Non, ce ne sont pas mes souliers. Ce n'est pas au pied que j'ai mal.—En voilà assez de dit. Partez, partez.—C'est apparemment que ça me gêne quelque part, parce que…—Oh! mon Dieu! celle manière de parler si lente me fait mourir, interrompit la comtesse. Est-ce votre corset qui vous gêne?—Oh! que non! oh! que non! ce n'est pas non plus mon corset.—Eh, pour Dieu! quoi donc?—Dame! c'est qu'apparemment je commence…, apparemment je vais devenir aussi bonne à marier, moi!—Tiens! s'écria la marquise, quelle sottise elle vient nous… Madame de Lignolle, fais-moi donc, je t'en prie, partir cette impertinente; tu ne vois pas qu'elle ne sait que dire et qu'elle ne veut que tuer le temps?—Oh! que si, je sais ce que je dis… Toujours, malgré que ce ne soit pas bien nécessaire, souvenez-vous que vous m'avez promis de m'avertir.»

Nous n'entendîmes pas le reste, parce que la comtesse, voyant enfin sa cousine dans le corridor, lui ferma doucement la porte au nez.

«Fort bien, ma nièce, et mets les verrous, que personne ne vienne nous interrompre!… Oui, assieds-toi là sur le bord du lit. Mais regarde-moi donc aussi quelquefois. Tu n'as des yeux que pour Mllede Brumont.—Ah! c'est pour la consoler. Elle a du chagrin, voyez-vous.—Il est sûr qu'on ne l'entend pas souffler, et elle ne paroît point dans son assiette ordinaire.—Oh! non, dit Mmede Lignolle en m'embrassant: elle est désolée qu'on ne l'ait point amenée chez moi… Elle a sûrement beaucoup d'amitié pour vous, ma tante; mais, comme elle me connoît davantage, elle eût mieux aimé passer la nuit à mes côtés, je le gagerois.—Là! là! Madame, ne vous en faites pas tant accroire! Si je l'avois souffert…—Plaît-il, ma tante?—Oui, ma nièce. Vous imaginez que parce qu'on n'est pas tout à fait si jeune et si gentille que vous…—Comment?—Eh! mon Dieu, il ne tenoit qu'à moi.—Ce que vous dites là, ma tante, est…—La vérité.—De toutes les manières incompréhensible.—Je vais donc m'expliquer, ma nièce.—Ah! vite! vite! je suis sur des charbons brûlans.

—Madame de Lignolle, il me paroîtroit en effet très étonnant, mais pourtant très désirable, que vous ne connussiez pas tout à fait si bien la prétendue demoiselle ici couchée près de moi.—La prétendue demoiselle?—Ma nièce, je vous déclare, et puissé-je vous apprendre quelque chose qui vous surprenne, je vous déclare que cette jeune fille est un homme.—Un homme! Êtes-vous… êtes-vous sûre, ma tante?—Sûre… Et lui-même,… il est là pour me démentir, si je ne dis pas l'exacte vérité; lui-même vouloit, il n'y a pas deux heures, m'en donner des preuves.—Vouloit vous en donner…? Cela ne se peut pas.—Ne vous en étonnez pas trop, ma nièce, il s'y croyoit obligé.—Obligé! pourquoi?—Ah! demandez-lui.—Dites pourquoi, s'écria-t-elle en m'adressant la parole avec une extrême vivacité; parlez, parlez enfin, parlez donc.—Vous me voyez, lui répondis-je, si stupéfait de tout ce qui m'arrive que je n'ai pas la force, pas la force de dire un mot.—Il veut me forcer à faire moi-même ce pénible aveu, reprit la marquise: ma nièce, il s'y croyoit obligé parce que je l'exigeois.—Vous l'exigiez, ma tante?—Rassurez-vous, je n'en avois que l'air!—Que l'air?—Oui, je vous dis, j'ai fait grâce au généreux jeune homme, quand je l'ai vu prêt à s'immoler.—Cependant il le pouvoit! s'écria la comtesse, aussi surprise que désolée.—Il le pouvoit, oui, ma nièce. C'est, j'en conviens, un compliment qu'il faut lui faire.—Il le pouvoit! répéta Mmede Lignolle d'un ton qui n'annonçoit pas moins d'étonnement et marquoit une affliction plus profonde.—Voilà de suite, lui répondit la marquise, deux exclamations qui ne sont pas très polies.—Il le pouvoit!—Enfin, ma nièce, tu veux donc que je me fâche?… Vous voudriez donc, Madame, qu'il ne trouvât jamais ces choses-là possibles que pour vous?—Pour moi!» Mmed'Armincour l'interrompit d'un air très sérieux: «Éléonore, je vous ai toujours connue extrêmement franche, avec moi surtout. Avant de vous faire violence pour sortir de votre caractère, avant de vous décider à soutenir un mensonge trop invraisemblable, écoutez-moi.

«Cette demoiselle est un homme: j'ai malheureusement plusieurs raisons de n'en point douter; il y a plus, je sais maintenant son véritable nom, et tout me dit que depuis longtemps vous ne l'ignorez pas, ma nièce. Hier, j'allai sur les cinq heures à Longchamps, où je fus étonnée de vous voir, de si bonne heure surtout, vous qui, le matin même, aviez, sous prétexte de quelques affaires, refusé d'y venir le soir avec moi. Vous ne m'avez seulement pas aperçue, Madame, parce que vous n'aviez des yeux que pour un cavalier qui, de son côté, vous regardoit continuellement. Voilà ce qui me le fit remarquer. C'étoit Mllede Brumont sous des habits d'homme, ou pour le moins un frère à elle, un frère dont la figure absolument pareille excitoit votre attention comme la mienne. Je m'arrêtai naturellement à cette idée; et, dans ma parfaite sécurité, je ne songeai même pas à pousser plus loin les conjectures. Cependant, immédiatement après votre voiture, venoit, dans une voiture beaucoup plus belle, une espèce de fille fort élégante, qui lorgnoit aussi ce jeune homme dont elle étoit quelquefois lorgnée. Apparemment que cette femme ne vous aime guère, et que vous ne l'aimez pas davantage: car elle s'est permis de vous faire une impertinence dont vous l'avez bien punie. Je vous en fais mon compliment; j'en ai ri de tout mon cœur. Comme j'en riois pourtant, il s'élève tout à coup une grande rumeur. Tout le monde court, chacun se précipite surleoulaBrumont, que je suivois toujours des yeux, dans l'intention de l'appeler, afin de causer un instant avecluiou avecelle. Moi, tout ébahie d'un si prodigieux concours, pauvre provinciale, je demande si l'usage des dames de Paris est de courir ainsi comme des folles, pêle-mêle avec les hommes, après le premier joli garçon qu'elles rencontrent. Tous ceux qui m'entourent me crient: «Non pas, non pas! mais celui-ci mérite l'attention générale; c'est un charmant cavalier, déjà fameux par une aventure extraordinaire: c'est MlleDuportail, c'est l'amant de la marquise de B…» Vous pouvez juger de mon étonnement. Aussitôt j'ouvre les yeux, je me rappelle mille circonstances inquiétantes; et, sans trop de malignité, je suis obligée de me dire qu'il devient très probable que l'amant de la marquise est aussi l'amant de la comtesse. Cependant il ne faut pas me hâter de juger légèrement une nièce que j'estime. Je verrai, je l'observerai, je la questionnerai demain, puisque je vais la joindre au Gâtinois. Point du tout! au jour désiré, l'obligeante Mmede Fonrose arrive chez moi, qui me propose tout doucement l'honnête commission de vous mener l'ami du cœur. Charmée d'un hasard favorable à mes secrets desseins, j'accepte, bien résolue à examiner de près la demoiselle, et à faire en sorte que vous ne puissiez pas me réduire à jouer chez vous le rôle d'une complaisante. J'arrive avec l'heureux mortel. Peut-être croyoit-il, vous voyant couchée, qu'il partageroit du moins le lit de la petite de Mésanges. Tout au contraire, je le confisque à mon profit. Au commencement de la nuit, je le tourmente; une heure après, je… je le prends, pour ainsi dire, sur le fait. Il ne m'avoue pas son nom que je ne demande point; mais il ne peut nier son sexe. Enfin le matin vient; et, pour qu'il ne me reste aucune incertitude à cet égard, je découvre en plein le chevalier de Faublas.»

A ces mots, elle me découvrit en effet: car, d'un coup de main rapide, elle enleva la couverture, qu'elle jeta presque sur mes pieds, et du même temps elle me la ramena sur les épaules. Le moment fut court, mais décisif. Le hasard, qui se déclaroit contre moi, voulut qu'alors je me trouvasse arrangé dans le lit de manière que la pièce du procès la plus essentielle ne pût échapper au prompt regard de l'accusé, de sa complice et de leur juge. «Maintenant, ma nièce, s'écria la marquise, j'espère qu'il ne vous reste aucun doute. Là! je dis, en supposant qu'il fût possible de croire qu'avant ceci vous en eussiez. Mais convenez, poursuivit-elle, en m'appliquant un vigoureux soufflet de la même main qui venoit de m'exposer presque nu aux regards confus de Mmede Lignolle, convenez qu'il faut que ce M. de Faublas soit un effronté petit coquin pour être aujourd'hui venu coucher avec la tante, par la seule raison qu'il ne pouvoit plus coucher avec la nièce!

—Ma tante, s'écria la comtesse avec un peu d'humeur, pourquoi donc frapper si fort? Vous lui ferez mal!—Oui, mal! Il est trop heureux. C'est une faveur… Madame de Lignolle, à présent que vous ne pouvez plus, sous prétexte d'ignorance, vous en défendre, il faut tout à l'heure prier monsieur de se lever, le mettre sans esclandre à votre porte, et l'y consigner pour jamais.—Le mettre à ma porte, ma tante! eh bien, je vous le dis: c'est mon amant, c'est l'amant que j'adore.—Et votre mari, Madame!—Mon mari? C'est aussi lui, je n'en ai pas d'autre que lui.—Quoi! ma nièce, il n'y a pas déjà près de cinq mois que M. de Lignolle vous a vraiment épousée!—Épousée! jamais… C'est lui, ma tante.—Comment! c'est lui qui, même la première fois…!—Oui, ma tante, c'est lui.—Ah! l'heureux petit drôle! Quel épouseur que ce monsieur-là!… Mais vous êtes grosse, ma nièce!—Eh bien! ma tante, c'est encore lui…—Mais…—Il n'y a plus de mais, ma tante! ç'a toujours été lui, ce sera toujours lui, ce ne sera jamais que lui.—Jamais que lui! Et comment ferez-vous?…—Comme j'ai déjà fait, ma tante, avec lui.—Mais quel flux de paroles! Voyez un peu!—Je ne vois que lui!—Mais au moins entendez…—Je n'entends que lui!—Mais écoutez donc.—Je n'écoute que lui!—Allons, ma nièce, quand vous voudrez…—Je ne veux que lui!—Vous ne voulez pas que je vous parle un moment?—Je ne parle qu'à lui!—Éléonore, vous ne m'aimez donc pas?—Je n'aime… Ah! si fait; je vous aime aussi.—Eh bien, laisse-moi donc m'expliquer; dis-moi, malheureuse! comment feras-tu pour cacher ta grossesse?—Je ne la cacherai pas.—Mais votre mari vous demandera qui a fait cet enfant?—Je lui répondrai que c'est lui.—Et, s'il n'a jamais couché avec toi, comment veux-tu qu'il te croie?—Eh! mais c'est à cause de cela qu'il me croira.—Comment! c'est à cause de cela?—Sûrement, à cause de cela.—Allons, ma nièce, voilà que nous faisons ensemble des quiproquos. Vous êtes si vive qu'il est impossible de s'expliquer avec vous!—Je suis vive! Vous ne l'êtes pas peut-être?—Eh! le moyen de ne pas l'être avec une écervelée… Voyons; faites-moi la grâce de m'expliquer de quelle manière on peut s'y prendre pour persuader à un homme qui n'a jamais épousé sa femme que pourtant il lui a fait un enfant?—Regardez si ce n'est pas désespérant!… Mais, ma tante, faites-moi vous-même la grâce de m'expliquer pourquoi vous imaginez que j'irai faire à M. de Lignolle un raisonnement aussi bête que celui-là?—Ma nièce, c'est vous qui me le dites.—Tout au contraire: je me tue de vous crier que je lui déclarerai que c'est lui qui m'a fait cet enfant.—Ah! je comprends enfin; lui, c'est monsieur?—Eh! oui. Quand je dis lui, c'est lui.—Ma foi, je ne l'aurois pas deviné, ma nièce. Quoi! vous irez vous-même annoncer bonnement à votre mari que vous l'avez fait…—Ce qu'il mérite d'être.—Dans un sens, je ne dis pas non, ma nièce.—Dans tous les sens possibles, ma tante.—Ah! cela est autre chose. Je ne puis, Madame, approuver vos désordres.—Mes désordres!—Revenons, revenons à l'article important. Si ton mari se fâche?—Je m'en moquerai.—S'il te veut faire enfermer?—Il ne pourra pas.—Qui l'en empêchera?—Ma famille, vous et lui.—Ta famille sera contre toi. Moi, je te chéris trop pour te faire jamais le moindre mal; mais, dans une affaire aussi malheureuse, je serai du moins forcée de rester neutre. Il ne te restera donc que monsieur.—S'il me reste, je n'en demande pas davantage!—Oui, il te restera… pour te défendre. Mais le pourra-t-il? Et si l'on t'enferme?…—Non, non. Tenez, ma tante, j'y pensois cette nuit. J'ai dans ma tête un projet…—Un beau projet, je crois! Dis pourtant, dis.—Je ne peux pas, il n'est pas temps.—Eh bien, ma nièce, je vais vous enseigner, moi, le seul parti qui vous reste à prendre.—Voyons.—Il faut, le plus tôt possible, Madame, vous faire épouser par M. de Lignolle, et…—Ça d'abord, ça ne se peut pas.—La raison?—La raison est que ça ne se peut pas. Mais, quand cela se pourroit, je ne le voudrois pas. A présent, ma tante, je sais ce que c'est; jamais votre nièce ne sera dans les bras d'un homme.—Jamais dans les bras d'un homme! Cependant lui?…—Lui, ma tante, s'écria-t-elle avec passion, ce n'est pas un homme, c'est mon amant!—Votre amant! Ne voilà-t-il pas une bonne raison à donner à votre mari?—Supposons que la raison soit mauvaise; au moins est-il certain qu'elle vaut encore mieux qu'une mauvaise action. N'en est-ce pas une indigne, n'est-ce pas une horrible perfidie que d'aller froidement se partager entre deux hommes pour trahir l'un plus à son aise, et retenir l'autre en le désespérant?… Car, j'en suis sûre, s'écria-t-elle en m'embrassant, il en seroit désespéré.—Si pourtant vous vouliez m'écouter, Madame, vous verriez que votre tante ne vous conseille ni le libertinage ni la perfidie. Vous m'avez interrompue, comme j'allois vous dire qu'en vous faisant épouser par M. de Lignolle, il falloit tout d'un coup changer de conduite et rompre cette intrigue…—Une intrigue! Fi donc, ma tante! Dites une passion qui fera le destin de ma vie!—Qui en fera le malheur, si vous n'y prenez garde.—Point de malheur avec lui, ma tante.—Toujours du malheur où il y a du crime, ma nièce… Écoute, ma petite, je suis bonne femme, j'aime à rire; mais ceci passe la raillerie. Vois d'abord combien de dangers t'environnent…—Je ne connois point de dangers, quand il s'agit de lui.—Et ta conscience, Éléonore?—Ma conscience est tranquille.—Tranquille! cela ne se peut pas. Vous qui ne mentiez jamais, vous mentez… Écoute, Éléonore, je te chéris comme mon enfant. Je t'ai toujours idolâtrée! trop, peut-être! Je t'ai peut-être gâtée, mais tâche de te souvenir comme, dans les choses essentielles, je me suis toujours attachée à te donner les meilleurs principes. Tiens, ma fille, tu vas aujourd'hui couronner la rosière.

—Oh! ne m'en parlez pas! s'écria-t-elle en se précipitant dans les bras de sa tante et saisissant ses mains, dont elle se couvrit le visage; oh! ne m'en parlez pas!» Et moi, pénétré du ton dont ces paroles furent prononcées: «Madame la marquise, c'est à moi, c'est à moi seul que vous devez tous vos reproches. Excusez-la, plaignez-la, ne l'accablez pas.—O mes enfans! répondit-elle, si vous ne voulez que m'attendrir, cela ne vous sera pas difficile. On me fait pleurer comme on me fait rire, tout de suite… Soit, j'y consens, pleurons tous trois… Écoutez cependant, écoutez, ma nièce: vous souvenez-vous de l'année passée? A la même époque, au même jour, je vous disois: «Éléonore, je suis fort contente de toi. Mais bientôt, ma fille, d'autres temps amèneront d'autres obligations. On n'a pas toujours dans la vie des devoirs aussi doux à remplir que celui de secourir l'indigence. Le temps approche où tu t'en imposeras peut-être qui te séduiront d'abord et te deviendront ensuite pénibles…»

La comtesse, à ces mots, quitta brusquement son attitude humiliée, et du ton le plus animé: «Qui te séduiront d'abord! répéta-t-elle. Eh! comment m'auroient-ils séduite? on ne me les fit point connoître. On conduisit gaiement au sacrifice une innocente victime qui promit ce qu'elle ne comprenoit pas. Vous, Madame la marquise, vous qui me parlez ici de devoir, oseriez-vous affirmer qu'alors vous avez fait le vôtre? Quand mes parens, engoués des prétendus avantages de ce mariage fatal, vinrent vous présenter M. de Lignolle, vous me défendîtes par vos représentations, je le sais; je sais que votre consentement vous fut, pour ainsi dire, arraché; mais qu'importoit votre trop foible résistance? Ne deviez-vous pas la fortifier de la mienne? Ne deviez-vous pas me tirer à l'écart et me dire: «Ma pauvre enfant, je t'avertis qu'ils vont te sacrifier; je t'avertis qu'ils trompent ton inexpérience par d'éblouissantes promesses. Veux-tu, pour le frivole avantage d'être présentée à la cour quelques mois plus tôt, d'aller dès demain aux assemblées, aux bals, aux spectacles de la capitale, veux-tu faire à jamais le sacrifice de ta liberté la plus précieuse, de la seule vraie liberté, celle de ta personne et celle de ton cœur? Te trouves-tu si mal avec moi? Es-tu donc pressée de me quitter? Tiens, il n'est plus temps de fonder ta sagesse sur ton ignorance; et, puisqu'ils veulent t'abuser, il faut que je t'éclaire. Quand une fille naturellement vive se montre au printemps émue du spectacle de la nature, est surprise dans de fréquentes rêveries, avoue des inquiétudes secrètes, se plaint d'un mal qu'elle ignore, on dit communément qu'il lui faut un mari. Mais moi qui te connois, moi qui t'ai vue toujours caressée de ceux qui t'entouroient, répondre à leur attachement par un attachement égal, payer mes soins de reconnoissance et me chérir autant que je t'aimois, pleurer les malheurs d'un vassal, et même les peines d'un étranger; je crois que la nature, avec la vivacité bouillante, t'a donné la tendre sensibilité; je crois que ce n'est pas seulement un mari qu'il te faut, je crois qu'il te faut un amant. Néanmoins on s'obstine à te faire épouser M. de Lignolle. Tu n'as pas encore seize ans, il a cinquante ans passés: ta jeunesse à peine commencera, que son automne sera fini. Comme tous les vieux libertins, il deviendra valétudinaire, infirme, dur, grondeur, jaloux; et, pour comble de malheur, six fois par an peut-être tu seras obligée, obligée de supporter le dégoût de ses embrassemens…» Car ma tante ne pouvoit pas deviner qu'il me resteroit du moins dans mon infortune cette consolation que mon prétendu mari ne seroit jamais capable de l'être…—Jamais capable, ma nièce! s'écria-t-elle en pleurant.—Jamais, ma tante.—Fi! le vilain homme!…

—Vous ne pouviez pas le deviner, ainsi vous deviez me dire: «Six fois par an peut-être tu seras obligée, obligée de supporter le dégoût de ses embrassemens; et pourtant, s'il se rencontre un jeune homme joli, spirituel, sensible, épris de tes charmes, digne de toi, tu seras encore obligée, obligée de repousser ses hommages qui t'outrageront, et son image qui te poursuivra. Pour rester vertueuse, il faudra que tu contraries continuellement le plus doux penchant de ton cœur et la plus sacrée des lois de la nature. Ou bien on viendra sans relâche crier à ton oreille ces mots terribles: «Sermens! devoirs! crimes! malheurs!» Ainsi tu pourras languir pendant trente ans et plus, réduite aux cruelles privations d'un célibat forcé, et condamnée aux devoirs plus cruels d'un tyrannique hymen; et, si tu succombes aux séductions d'un amour invincible, tu pourras être enterrée toute jeune dans la solitude d'un couvent, pour y périr bientôt chargée du mépris public et de la haine de tes parens.» Que si vous m'eussiez ainsi parlé, Madame la marquise, je me serois écriée: «Je ne veux pas de votre M. de Lignolle; je n'en veux pas! j'aime mieux mourir fille!» et ils ne m'auroient pas mariée malgré moi! et ils m'auroient tuée peut-être, mais ils ne m'auroient pas conduite à l'autel.—Jamais capable! répéta la marquise en pleurant. Ah! le vilain homme! ah! ma pauvre petite, comment vas-tu faire? Pauvre petite! il n'y a donc pas de remède! Jamais capable!… Voilà qui est bien différent! Cela change beaucoup… Mais non, cela ne change rien. Ma chère enfant, tu n'en es seulement qu'un peu plus à plaindre… Éléonore, vous n'en devez pas moins tout à l'heure et pour toujours renoncer au chevalier.—Renoncer à lui? Plutôt mourir!

—Dame! je ne peux pas frapper plus fort, cria la petite de Mésanges que nous n'avions pas entendue.—Allez vous promener, lui répondit l'impatiente comtesse.—Ah! mais c'est que j'en viens.—Retournez-y.—Ah! mais c'est que je suis lasse.—Asseyez-vous sur le gazon.—Ah! dame! mais c'est que je m'ennuie toute seule.—Sommes-nous faites pour t'amuser? lui demanda la marquise.—Pas vous, si vous voulez, ma cousine; mais ma bonne amie…—Votre bonne amie?… Laissez-nous.—C'est qu'il me semble qu'il y a déjà bien longtemps que je n'ai causé avec elle.—Allez, Mademoiselle, allez m'attendre au salon.—Ah! oui, car j'entends bien du monde qui se lève.—Allez.

—Bien du monde qui se lève! reprit Mmed'Armincour. Il est temps aussi que nous nous levions, et que cette demoiselle s'habille et s'en aille.—S'en aille! ma tante.—Eh! oui, ma nièce. Croyez-vous qu'il soit possible qu'elle paroisse à cette fête?—Qui peut donc l'en empêcher?—Comment! n'y a-t-il pas ici cinquante personnes qui étoient hier à Longchamps, et qui la reconnoîtroient comme je vous reconnois?—Oh! que non!—Ne dites pas non! c'est une chose certaine, et vous seriez perdue.—Qu'importe? pourvu qu'il ne s'en aille pas.—Quand je l'entends raisonner ainsi, les cheveux me dressent sur la tête.—Quoi! ma tante, ne suis-je pas la maîtresse?…—D'ailleurs, Madame, vous êtes obligée de le renvoyer, c'est votre devoir.—Mon devoir! le voilà revenu ce mot…—Allons, interrompit la marquise en me jetant le drap sur le nez, il faut prendre un parti: car, avec elle, les disputes ne finissent pas.»

Mmed'Armincour, en se hâtant de passer une camisole et un jupon, s'écria: «Bon Dieu! voilà que j'y songe; chacun se demanderoit où cette demoiselle a couché. Chacun sauroit que c'est… là! Ne diroit-on pas que j'ai aussi quelque chose de commun avec ce morveux, moi? Je serois pour aujourd'hui l'héroïne de l'aventure,… d'une aventure galante, à soixante ans passés! c'est s'y prendre un peu tard. Allons, Madame, vous sentez bien qu'il s'agit moins de m'épargner un ridicule que de sauver votre réputation, que de vous sauver vous-même. Il faut qu'il parte… Non, ma nièce, je ne souffrirai pas que devant moi vous soyez sa femme de chambre. Je l'habillerai pour le moins aussi vite, aussi décemment que vous le pourriez faire. N'ayez aucune espèce de crainte, je ne suis ici quele chien du jardinier.»

Il y eut, tout le temps que dura ma toilette, une contestation fort vive entre la tante, qui vouloit toujours que je partisse, et la nièce, qui ne le vouloit toujours pas.

Cependant on vint avertir Mmede Lignolle qu'il étoit nécessaire qu'elle descendît pour ordonner quelques derniers arrangemens relatifs à la fête. «Je suis à toi tout à l'heure», me dit-elle. Un moment après, la tante aussi me quitta, et revint avant la nièce, qui pourtant ne tarda pas. Un bon quart d'heure à peu près s'écoula, et je n'ai pas besoin de dire que la dispute recommencée alloit toujours s'échauffant, quand on vint de nouveau déranger la comtesse. Obligée de me quitter encore, elle m'assura du moins que ce seroit l'affaire d'une minute. Mais elle étoit à peine descendue, lorsque sa tante me dit: «Monsieur, je vous crois un peu moins déraisonnable qu'elle; vous devez sentir combien votre séjour ici peut la compromettre. Cédez à la nécessité, cédez à mes sollicitations, et, s'il le faut, à mes prières.» Elle m'entraîna, elle me conduisit, par des détours qui m'étoient inconnus, dans une espèce de basse-cour, où sa voiture m'attendoit. Comme j'y montois, le hasard amena près de nous Mllede Mésanges: «Ma bonne amie, vous vous en allez?—Hélas! oui, ma bonne amie; faites, je vous en prie, mes complimens à MlleDes Rieux.—Je n'y manquerai pas…—Ah çà! mais toujours vous m'assurez bien qu'elle ne tardera pas à devenir bonne à mari…—Taisez-vous, Mademoiselle, interrompit brusquement la marquise; et, si jamais vous répétez de pareils…»


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