Chapter 5

LA FIOLE

LA FIOLE

Je n'entendis plus rien, parce que le cocher, qui avoit ses ordres, partit plus prompt que l'éclair. Il me reconduisit jusqu'à Fontainebleau, où je pris la poste. A peine étoit-il quatre heures du soir, quand je rentrai dans Paris. Mmede Fonrose me tenoit parole: mon père n'avoit pas encore paru chez lui; et moi, profitant de quelques momens de liberté, je quittai mes habits de femme, et j'allai chez Rosambert. Je le trouvai beaucoup mieux; il pouvoit déjà, sans le secours de personne, se promener dans son appartement, et même faire plusieurs fois le tour de son jardin. Le comte commença par m'accabler de reproches. Je lui représentai que tous les matins régulièrement on étoit venu chez lui, de ma part, savoir de ses nouvelles. «Mais vous aviez promis de venir vous-même.—Mon père ne m'a pas quitté.—Cela ne vous a point empêché d'aller ailleurs. Au reste, je conviens que la petite comtesse mérite la préférence.—La petite comtesse?—Mmede Lignolle, oui. Ne vous l'ai-je pas dit que désormais toute femme qui vous auroit seroit une femme affichée?… Je suis vraiment charmé que la marquise ait une rivale digne d'elle:… car on dit la comtesse adorable… Malheureusement, c'est encore une enfant sans usage, sans art, sans méchanceté. La marquise l'écrasera dès que… A propos, je vous fais mon compliment, vous êtes infiniment bien avec M. de B… D'abord tout Paris l'a vu riant à vos côtés le jour de votre apothéose, et puis l'excellent mari ne cache à personne que vous êtes un charmant garçon; et, de peur que la chose ne paroisse pas encore assez comique, il dit à quiconque veut l'entendre que c'est moi qui suis un indigne homme. Il m'en veut! on assure qu'il m'en veut beaucoup! C'est peut-être encore un duel qui me revient. Mais vous en savez quelque chose, Chevalier? Le marquis vous a longtemps parlé.—Oh! le marquis m'en a tant dit de toutes les manières!…—Mais encore? Allons, Faublas, contez-moi cela, du moins. J'ai besoin de rire, et vous devez tout essayer pour amuser un ami convalescent.—Ma foi, non. Je vous avoue que je suis très éloigné de vouloir vous amuser aux dépens de la marquise; et même, je vous le répète, Rosambert, c'est toujours avec peine que je vous entends me parler d'elle.—Vous avez tort. Je suis, dans ce moment-ci surtout, son plus enthousiaste admirateur. Vraiment, je me le disois tout à l'heure: il faut qu'à toutes ses qualités déjà si nombreuses cette femme-là réunisse maintenant la prudence. N'êtes-vous pas étonné, comme moi, de la profondeur du calcul qu'elle avoit fait que, si je lui échappois, il ne falloit pas que je pusse échapper à son mari? Chevalier, vous serez témoin.—Témoin?—Oui, très incessamment.—Très incessamment! vous m'aviez dit que vous ne retourneriez point à Compiègne?—Témoin de mon combat avec le marquis. Chevalier, soyez tranquille! nous sommes convenus que je ne me battrois point avec la marquise. Comment pouvez-vous me soupçonner encore d'être assez fou pour me prêter à la bizarre fantaisie de cette femme, qui s'est mis en tête qu'elle devoit attaquer de braves jeunes gens avec leurs armes? C'est que, voyez-vous, plus j'y pense, plus je reconnois qu'il convient, pour la sûreté publique, d'arrêter le mal dans son principe. Ceci deviendroit d'un trop dangereux exemple. Comment! chacune n'auroit qu'à vouloir se mettre à la mode, toutes les bonnes fortunes finiroient donc par des coups de pistolet? Et jugez quel tapage on entendroit chaque jour aux quatre coins de Paris!»

Rosambert, qui me vit sourire, me fit, sur celles qu'il appeloit mes maîtresses, cent plaisanteries et cent questions. Je finis par me prêter de bonne grâce à sa gaieté; mais sa curiosité n'eut pas lieu d'être satisfaite.

Mon père ne revint à l'hôtel que deux heures après moi; mon père me fit entendre qu'il étoit fâché de m'avoir laissé seul toute la journée: je lui représentai respectueusement qu'il seroit trop bon de se gêner pour son fils. Il me demanda comment j'avois passé la nuit. Afin de ne pas mentir, je répondis: «Mal et bien, mon père.—Le sommeil n'a pas été profond? reprit-il.—Profond! pardonnez-moi, mais souvent interrompu.—Vous avez éprouvé de grandes agitations?—De grandes agitations! oui, mon père.—Les rêves ont été bien fâcheux?—Oh! bien fâcheux! Il y en a eu un surtout qui, vers le milieu de la nuit, m'a singulièrement tourmenté.—Mais le matin, du moins, vous avez tranquillement reposé?—Le matin,… non. J'étois inquiet le matin.—La fatigue, apparemment?—Un peu de fatigue peut-être, et encore les suites de ce rêve.—Racontez-le-moi donc.—Mon père,… c'étoit… c'étoit une femme…—Toujours des femmes! Eh! mon fils, songez à la vôtre.—Ah! depuis sept heures du matin (c'étoit l'heure à laquelle je m'étois mis en route), depuis sept heures je vous assure que je me suis presque continuellement occupé de son souvenir. Mon père, quand donc recevrai-je de ses nouvelles?—Vous savez combien j'ai mis de monde en campagne; et sous quinzaine je compte moi-même partir avec vous.—Pourquoi pas plus tôt?—Mais, répliqua-t-il d'un air embarrassé, je ne suis pas prêt. Il faut d'ailleurs attendre… que vous vous portiez mieux,… que les beaux jours soient tout à fait venus.—Les beaux jours! Ah! loin de Sophie, viendront-ils jamais!»

Quand je parlois ainsi, j'espérois pourtant quelque bonheur pour le lendemain; le lendemain étoit ce lundi vivement désiré, qui devoit, pendant quelques instans, nous voir, mon Éléonore et moi, réunis. Hélas! notre douce attente fut trompée. Mmede Fonrose, qui vint le soir faire à mon père une courte visite, trouva le moment de me dire: «Il n'y a pas eu moyen; sa tante est arrivée le matin chez elle, où elle est encore.»

Le mardi ce fut tout de même, et le mercredi j'eus du moins la consolation de recevoir un billet de Justine. Il me disoit qu'avec le passe-partout qui m'étoit envoyé j'ouvrirois la porte cochère et toutes les portes d'une petite maison neuve située à l'entrée de la rue du Bac, du côté du pont Royal. Monsieur le vicomte me prioit d'être là sur les sept heures du soir.

Bon! Mmede B… n'est donc pas fâchée contre moi! Depuis vendredi je n'avois pas entendu parler d'elle. Ce long silence, après notre aventure, commençoit à m'inquiéter. Faublas, elle n'est pas fâchée! elle n'est pas fâchée, Faublas! Heureux jeune homme, applaudis-toi!… Et je baisai le billet de Justine, et je fis un saut de joie.

«Quelle bonne nouvelle? demanda mon père en entrant.—Ah! c'est que… c'est que je vois le beau temps. Je pense que je pourrai cette après-dînée aller faire un tour.—Avec moi, oui.—Encore avec vous, mon père?—Monsieur…—Pardon… Cependant voulez-vous me rendre absolument esclave? m'empêcher de voir même un ami?—Ce n'est pas un ami que vous iriez voir.—Le vicomte, mon père.—M. de Valbrun, à la bonne heure; mais de là?—Je vous promets de ne pas mettre le pied chez la comtesse.—Vous m'en donnez votre parole?—Ma parole d'honneur.—Eh bien, soit, j'y compte.» Et je baisai les mains de mon père, et je fis encore un saut de joie.

J'étois si impatient de savoir ce que la marquise m'alloit dire qu'avant l'heure indiquée je fus au rendez-vous. J'eus tout le temps d'examiner la maison, que je trouvai jolie, commode et bien meublée. J'y remarquai surtout deux petites chambres à coucher qui se touchoient; deux chambres à coucher qu'aujourd'hui même je crois voir, et que dans cent ans, si j'étois au monde, je croirois, hélas! voir encore aussi bien qu'aujourd'hui.

M. de Florville arriva sur la brune; il vint me joindre dans l'une des deux petites chambres. Aussitôt j'embrassai ses genoux. «Oui, dit la marquise, demandez grâce à votre amie que vous avez outragée, que vous avez réduite à risquer une témérité qui pouvoit la perdre et vous compromettre.—Mais aussi, ma belle maman, pourquoi… pourquoi m'avez-vous…?—Je crois, interrompit-elle, je crois vraiment qu'il va me demander pourquoi j'ai résisté! Laissez, Monsieur, laissez… Songez qu'au lieu de renouveler vos offenses, vous devez solliciter votre pardon. Chevalier, je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi nous nous voyons ici: vous concevez qu'après la cruelle scène de vendredi dernier je ne pouvois, sans une extrême imprudence, retourner chez Justine.—Sans doute. Cette scène…—Chevalier, vous ne me parlez plus de Sophie?—Depuis son dernier malheur, j'ai si rarement obtenu le bonheur de vous voir! j'en ai joui pendant si peu de temps! nous avons eu tant de…—Sans doute, mais dites vrai: n'aimez-vous pas un peu moins votre charmante épouse?—Moins?—Parlez, ne me cachez aucun de vos sentimens, vous m'en avez promis la confidence.—Moins? davantage. Madame la marquise, chaque jour davantage! je l'adore! il semble que l'absence…—Cependant Mmede Lignolle?—Ah! oui, m'est infiniment chère! Eh! ne le mérite-t-elle pas? Je vous le demande à vous-même. Vous l'avez vue. Vous la connoissez mieux.—Il est vrai qu'elle est assez gentille, cette enfant, et d'un bon petit caractère. On m'avoit un peu trompée sur son compte. Au reste, je suis déjà bien revenue des fâcheuses préventions… Vous, Chevalier, je trouve pourtant bien singulier que vous ayez… de la tendresse, de l'amour même pour deux femmes…—Dites pour trois, ma belle maman.—Non, s'écria-t-elle vivement, impossible cela, par exemple, impossible!—Je vous assure…—N'assurez pas. Tous les jours on distingue une épouse charmante. Quand elle est éloignée, on la regrette. Alors même il peut arriver qu'on se sente un goût décidé, un attachement très vif pour une femme… aimable; mais pour deux! voilà ce qui me paroîtra toujours inconcevable. Non, jamais je ne comprendrai que l'amant de la comtesse puisse être en même temps le mien. Jamais je n'entendrai cela, jamais!»

Je la regardois attentivement; elle m'observoit: apparemment que l'air d'embarras et d'irrésolution qu'elle dut remarquer dans toute ma personne lui fit mal augurer de ma réponse. Je la vis pâlir, et sa voix s'altéra. «Cet entretien paroît vous mettre à la gêne, reprit-elle aussitôt. Parlons d'autre chose… La campagne est-elle déjà belle?—La campagne!—Oui, vous y avez été samedi soir,… et vous êtes revenu dimanche… Un très court voyage!… Dites-moi, je vous prie, ce que c'est qu'une demoiselle de Mésanges…—De Mésanges!—Cette enfant-là ne vous est-elle pas aussi devenue…infinimentchère?—Infiniment! à quel titre?—C'est une femme d'abord: voilà pour Faublas le meilleur des titres! et puis ne seroit-il pas trop étonnant que, vous étant trouvé par occasion le maître de passer une nuit avec la douairière d'Armincour et la demoiselle de Mésanges, vous n'eussiez pas donné la préférence à celle-ci? En supposant même que le choix ne vous ait pas été laissé, je vous connois très capable d'avoir, si vous étiez couché dans le même appartement, tout doucement quitté la grande chambre de la vieille pour vous glisser dans le cabinet[4]de la jeune… Vous rougissez? Vous ne dites mot?—Madame,… quand ces détails seroient vrais, qui pourroit vous les avoir donnés?—Quand ces détails seroient vrais! j'aime beaucoup la supposition. Faublas, n'essayez pas de mentir: votre air et votre maintien, votre silence et vos discours, tout en vous décèle un coupable. Faublas, un hasard fort singulier ne m'a donné qu'une partie de ces détails. Mais vous devez savoir que, toutes les fois qu'il me sera permis d'apercevoir seulement un coin du tableau, je serai femme à deviner le reste. Je ne sais pas bien si vous avez pu consacrer toute votre nuit à la jeune personne, ou ne lui donner qu'une heure: quoi qu'il en soit, je m'en rapporte à vous sur le bon emploi du temps. Je ne m'étonne plus qu'il soit déjà question de la marier, la petite. Je conçois que cela peut être aujourd'hui pressant de plus d'une manière. Au reste, poursuivit-elle du ton le plus sérieux, je suis loin de vous reprocher le mystère que vous me faisiez de cette aventure; dans ce cas-ci, l'indiscrétion seroit vraiment une perfidie. Je vous en crois incapable. Je suis sûre que vous garderez un profond silence sur tout cela; je suis sûre que vous n'en avez rien dit à M. de Rosambert.—A M. de…?—Ne le connoissez-vous pas?—Trop bien!—Je le crois; vous l'avez encore vu dimanche.—Dimanche!—Comment! est-ce que je me trompe de jour? est-ce que ce n'est pas…»

[4]Mmede B… le connoissoit ce cabinet-là.

[4]Mmede B… le connoissoit ce cabinet-là.

Je me précipitai aux genoux de la marquise. «O ma généreuse amie! pardonnez-moi.—Au moins, ajouta-t-elle en me faisant signe de me relever, songez que vous êtes engagé d'honneur à venir me voir combattre encore mon ennemi.—Votre ennemi ne veut pas…—Tenir sa parole? Je saurai bien l'y contraindre. Faublas, seroit-il possible que son châtiment vous parût aujourd'hui moins juste et moins désirable? Ah! parlez: vos vœux décideront l'événement du combat. J'aime mieux, n'en doutez pas, j'aime mieux mourir de la main du cruel, si vous me donnez une larme, que de l'immoler, s'il obtient un regret. Vous ne savez donc pas comme je le hais, le barbare! C'est de lui que me sont venus tous les maux que je ne puis supporter,… que je ne puis supporter! ajouta-t-elle en pleurant. Avant son lâche attentat dans ce village d'Holriss, je n'étois pas encore tout à fait malheureuse; je n'avois perdu que ma fortune et ma réputation. Vous, cependant, Faublas, est-il donc vrai que le perfide ne vous ait pas aussi causé quelque irréparable perte, quelque chagrin inconsolable? Ingrat! poursuivit-elle avec la plus grande véhémence, ne dois-tu pas le détester autant que je t'aime?»

Mmede B… s'enfuit épouvantée de ce qu'elle venoit de dire: je volai sur ses pas, j'allois l'atteindre, j'allois… Elle se retourna vers moi. «Monsieur, me dit-elle, si vous m'osez retenir, vous ne me verrez de la vie.» Il y avoit sur sa figure un effroi si véritable, et dans son attitude quelque chose de si décidé, que je n'osai lui désobéir. Elle m'échappa.

A mon retour à l'hôtel, j'y trouvai Mmede Fonrose, qui me demanda malignement comment se portoit monsieur le vicomte. Elle ne m'apportoit d'ailleurs que des nouvelles malheureuses. Mmede Lignolle, depuis quelques jours assaillie de la foule des petites indispositions qui toutes annonçoient sa grossesse, se sentoit aujourd'hui sérieusement incommodée. Il lui étoit impossible de quitter la chambre, et je ne pouvois l'aller voir, parce que Mmed'Armincour, apparemment déterminée à ne rien négliger pour guérir sa nièce d'une passion dangereuse, venoit d'annoncer qu'elle ne retourneroit dans sa Franche-Comté qu'à la Saint-Jean. Elle venoit aussi de demander à Mmede Lignolle, dans son hôtel même, un appartement que sa nièce n'avoit pu lui refuser. Ainsi, près de quinze jours s'écoulèrent, pendant lesquels nous n'eûmes, mon Éléonore et moi, d'autre consolation que d'envoyer souvent Jasmin chez La Fleur et La Fleur chez Jasmin.

Pendant cette quinzaine fatale, je n'entendis point parler de Mmede B… Il ne me vint de province aucun renseignement qui pût me donner l'espérance que la nouvelle prison de Sophie seroit bientôt découverte. Ainsi délaissé de tous les grands intérêts de ma vie, je n'avois plus que de tristes jours et de longues nuits.

Enfin Mmede Fonrose invita le père et le fils à venir ensemble dîner chez elle. A sept heures précises du soir, je quittai, sous quelque prétexte, le salon de la baronne, et m'en allai, par des détours qui m'étoient connus, gagner son boudoir, dont la comtesse m'ouvrit la porte. Hélas! après de grands débats, il avoit été décidé la veille que je resterois seulement vingt minutes avec mon amie. Je ne passai la permission que d'un quart d'heure. Aussi je n'eus qu'à peine le temps de l'admirer, de l'embrasser, de lui dire un mot, de lui dire que chaque jour elle me devenoit plus chère, qu'elle me paroissoit chaque jour plus jolie. Aussi elle eut à peine le temps de me jurer que dans mon absence elle ne vivoit pas, que sa tendresse étoit encore augmentée, que son amour iroit ainsi toujours croissant jusqu'au dernier jour de sa vie.

On disputoit au salon quand j'y rentrai: la contestation cessa dès que je parus. Apparemment que la baronne, cherchant quelque moyen d'occuper M. de Belcour, assez pour qu'il ne s'aperçût point de ma trop longue absence, n'en avoit pas trouvé de meilleur que de lui faire une bonne querelle. O divine amitié! tu fus donnée au sexe le plus foible pour l'aider à tromper le plus fort; et tu assurerois constamment le bonheur de nos femmes, si tu pouvois longtemps durer entre elles.

L'heureux tête-à-tête que je venois d'obtenir ne fit que m'inspirer le désir plus vif de m'en procurer un moins court, malgré la tante d'Éléonore et mon père ensemble conjurés. Au milieu de la nuit suivante, rêvant à cela, je conçus un hardi projet qui, le lendemain matin, fut approuvé de la baronne, et reçut à la fin du même jour son entière exécution. En m'éveillant je m'étois, par précaution, muni d'une forte migraine; à dîner, je m'en plaignis encore beaucoup; et le soir, enfin, elle me causa des douleurs si fortes que M. de Belcour lui-même me conseilla de me coucher. Mon père, dès qu'il me vit endormi, s'en alla; et, dès qu'il fut parti, je ne dormis plus. Un coiffeur adroit fut aussitôt, grâce à mon intelligent domestique, mystérieusement introduit jusque dans ma chambre. Grâce à mon adresse et grâce encore à Jasmin, ma femme de chambre, j'habillai fort passablement, de la tête aux pieds, Mllede Brumont, qu'un suisse très inattentif ou très discret ne vit pas sortir, et qu'un malhonnête fiacre conduisit aussitôt chez Mmede Fonrose. Peu s'en falloit qu'il ne fût minuit. Nous avions jugé convenable de ne point aller plus tôt chez la comtesse, de peur que la marquise ne fût pas encore retirée dans son appartement. Aussi Mmede Fonrose, arrivant avec moi chez M. de Lignolle, eut-elle l'attention de ne point souffrir que son carrosse entrât dans la cour de l'hôtel, parce qu'il ne falloit troubler le sommeil de personne. Il n'y avoit plus chez la comtesse que ses femmes et son mari; sa tante étoit allée coucher, comme nous l'espérions. «Comment! si tard? dit le comte.—Nous voulions, répondit la baronne, venir vous demander à souper, nous avons été forcément retenues ailleurs. Mademoiselle, ne pouvant plus, à l'heure qu'il est, rentrer dans son couvent, n'a point accepté le lit que je lui offrois. Elle a mieux aimé venir vous redemander, pour cette nuit, la petite chambre qu'elle occupoit ici dans des temps plus heureux.—Elle a bien fait, répliqua-t-il.—Très bien! s'écria mon Éléonore; et qu'elle vienne le plus souvent possible me surprendre aussi agréablement.—Monsieur votre père vous a donc mise au couvent? reprit M. de Lignolle.—Oui, Monsieur.—Où cela?—Pardon, il ne m'est permis de recevoir personne.—J'entends, poursuivit-il tout bas et d'un ton mystérieux: c'est à cause du vicomte.—Le moyen de vous rien cacher?—Oh! j'en étois sûr, parce que les affections de l'âme me sont familières. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que j'ai vainement cherché ce jeune homme à Versailles; personne ne l'y connoît.—Je vous ai déjà dit, interrompit Mmede Fonrose qui prêtoit l'oreille, qu'il avoit en effet du crédit chez le ministre, mais qu'il se montroit rarement à la cour.—Et moi, j'ai prié qu'on ne me parlât jamais de lui, s'écria la comtesse.—A propos, reprit le comte, je vous en veux.—De quoi?—Il y a quinze jours, vous venez au Gâtinois pour cette fête, et dès le matin vous partez sans…—On vous aura sûrement dit que des ordres pressans m'avoient forcée de revenir à Paris.—Et les charades, poursuivit-il, comment vont-elles?—Assez mal depuis quelques semaines. Hier pourtant j'ai recommencé; mais si peu, si peu!—Tant pis. Allons, Mademoiselle, il faut réparer le temps perdu.—Très incessamment, Monsieur.—Tenez! voilà votre écolière que vous négligez, prenez-y garde: on prendra de l'humeur, on vous renverra, et c'est moi qu'on choisira pour vous remplacer.—Non, Monsieur, répondit vivement Mmede Lignolle, n'y comptez pas. Il n'y a pas longtemps que cela m'a été proposé; mais je me suis déclarée, cela ne sera point.—Comment donc! est-ce mademoiselle qui vous a fait cette étrange proposition?—Non, Dieu merci!—Là! là! Madame, elle y viendra peut-être. Vous verrez, ajouta-t-il en me frappant sur l'épaule, vous verrez que c'est à la longue un métier fatigant.—Pour vous, répliqua sa femme; quant à Mllede Brumont, je suis bien sûre qu'elle ne s'en lasse pas.—Assurément, Madame la comtesse, et tous ces jours-ci j'ai bien souffert de ne pouvoir pas venir vous donner leçon.—Eh bien! interrompit Mmede Fonrose, donnez-lui leçon; moi, je m'en vais.—Je ne vous retiens pas, répliqua son amie, car je me sens envie de dormir.—En ce cas, dit M. de Lignolle, je vais reconduire madame la baronne jusqu'à sa voiture, et de là me retirer chez moi. Une bonne nuit, Mesdames.»

La comtesse aussitôt renvoya ses femmes, et, dès que nous fûmes seuls, elle se jeta dans mes bras, elle paya de cent caresses mon heureux stratagème.

O vous, à qui parfois il fut donné d'entrer au lit d'une maîtresse adorée et d'y veiller toute une nuit pour elle, vous avez, si vous étiez vraiment digne d'une faveur si grande, vous avez goûté plus d'une espèce de ravissans plaisirs! Le vulgaire des amans ne connoît que l'heure de la jouissance; les amans plus favorisés n'ignorent pas l'heure qui la suit. C'est celle d'une intimité plus douce, des éloges mieux sentis, des protestations plus persuasives, des aveux enchanteurs, et des épanchemens tendres, et des larmes délicieuses, et de toutes les voluptés du cœur. C'est alors qu'avec un intérêt égal le couple fortuné se rappelle sa première entrevue, ses premiers désirs; c'est alors que, ramenant sa pensée sur le présent qui le charme, il s'applaudit de tant de bonheur obtenu malgré tant d'obstacles; c'est alors que, n'apercevant plus dans l'avenir qu'une longue suite de beaux jours, il s'abandonne avec une confiance entière aux rêveries de l'espérance.

«Oui, dit-elle, j'ai formé le meilleur, le plus charmant des projets; nous pourrons vivre et mourir ensemble. Je ne ferai qu'une malle de mes hardes les plus nécessaires, j'emporterai mes bijoux seulement; je ne veux pas que ce M. de Lignolle ait à se plaindre d'avoir souffert de nous le moindre tort. Nous sortirons de France, nous nous arrêterons où tu voudras; tout pays me semblera beau, puisque tu seras avec moi. Mes diamans valent bien trente mille écus, nous les vendrons; nous achèterons, dans une jolie campagne,… non pas un château, ni même une maison,… une cabane, Faublas! une cabane petite et gentille. Qu'il y ait seulement de quoi loger une personne, car nous ne serons qu'un.—Comme tu dis, ma charmante amie, nous ne serons qu'un.—Il ne nous faut pas deux pièces pour coucher. Est-ce que nous ferons deux lits, Faublas?—Oh! non, pas deux lits.—Par exemple, le jardin sera grand, nous le ferons cultiver… Tiens, nous marierons à quelque jolie paysanne un paysan bien pauvre, mais qui l'aimera; nous leur donnerons notre jardin, ils le cultiveront pour eux, et ils nous laisseront bien prendre ce qu'il faudra pour notre nourriture: nous n'aurons pas besoin de grand'chose; toi et moi ne mangeons que pour vivre. A propos, je ne compte point avoir de femme de chambre. Quelqu'un seroit là quand je voudrois te dire:Je t'aime, cela me gêneroit beaucoup. Quant à ma parure, ai-je donc besoin du secours de quelqu'un? Ne verrai-je pas bien comment il faudra m'arranger pour te plaire?—Ah! de toutes les manières tu me plairas.—Bon! voilà donc qui est décidé: pas de femme de chambre…—Mais une cuisinière…—Est-ce que nous aurons une cuisinière?—Le moyen de faire autrement?—Le moyen? Tu crois que je ne saurois pas préparer notre dîner,… nos quatre repas? car nous aurons toujours faim… Cela sera sitôt prêt! du beurre, du lait, des œufs, des fruits, une volaille. J'ai appris la pâtisserie, je te ferai des brioches, des galettes, et de temps en temps de bonnes petites crèmes… Oh! je te régalerai bien, tu verras! Est-ce que cela ne vous paroîtra pas meilleur, Monsieur, quand ce sera moi qui…—Meilleur! cent fois meilleur!—Ainsi, dit-elle en m'embrassant, nous ne serons donc qu'un dans la cabane!… Écoute, notre argent que tu auras placé nous rapportera plus de cent louis. Voilà-t-il pas que nous serons immensément riches! tu le vois: notre nourriture ne nous coûtera presque rien, et notre entretien se bornera à si peu de chose! Un taffetas léger pour l'été, et pour l'hiver une indienne propre; c'est tout ce que je veux, moi. Il ne t'en faudra pas davantage non plus à toi, mon ami: tu n'as pas besoin de beaux habits pour paroître charmant. Nous dépenserons donc à peine la moitié de notre revenu. Nous pourrons, du reste, obliger encore quelques pauvres gens… La moitié pour nous, c'est beaucoup! Cinquante louis pour les malheureux, ce n'est guère! Nous verrons; nous aurons d'abord retranché tout le superflu, nous économiserons ensuite sur le nécessaire.—Adorable enfant!—Enfant! pas plus que vous… Il te plaît donc, mon projet, Faublas?—Il m'enchante!—Que je suis heureuse d'avoir de l'invention! vous n'auriez pas trouvé cela, vous… Je ne t'ai pas encore tout dit. Reste l'article le plus important.—Voyons.—J'accoucherai, je nourrirai notre enfant.—Tu le nourriras, mon Éléonore?—Je le nourrirai et lui apprendrai… à t'aimer de tout son cœur d'abord! sois tranquille,… je lui apprendrai à broder, à jouer du piano…—Et encore à faire de bonnes petites crèmes, mon Éléonore: il ne sauroit avoir trop de talens… Eh bien! qu'est-ce donc, ma chère amie? Tu pleures!—Sûrement je pleure! Vous riez, quand je parle sérieusement! quand je m'attendris, vous êtes gai!—Cette gaieté-là, je t'assure qu'elle est dans mon cœur… Éléonore, et moi aussi je veux l'élever, notre enfant: je lui apprendrai à lire…—Dans nos yeux tout l'amour que nous aurons pour lui, interrompit-elle.—A écrire…—Tous les jours! tous les jours il t'écrira dès le matin que sa mère t'aime mieux que la veille.—A danser…—A danser sur mes genoux, s'écria-t-elle en riant à son tour.—A faire des armes…—Ah! pourquoi? Dans cette campagne où nous ne serons environnés que de bonnes gens qui nous voudront du bien, qu'a-t-il besoin de savoir tuer quelqu'un?—Tu as raison, mon Éléonore. Quand sa mère lui aura montré comment on se rend cher à quelqu'un, il sera, comme sa mère, défendu par l'amour de tout le monde.—Voilà mes desseins, Faublas, reprit-elle, j'étois sûre qu'ils auroient ton approbation. Nous allons donc passer ensemble le reste de notre vie! nous allons sans obstacles nous adorer jusqu'à notre dernier soupir! Mmed'Armincour ne viendra plus me tourmenter de ses inutiles représentations. Ton père ne pourra plus t'arracher à ma tendresse.—Mon père, je l'abandonnerois!—Eh! pourquoi non? j'abandonnerai bien ma tante.—Mon père qui m'idolâtre!—Ma tante ne me chérit pas moins. Au reste, s'ils ont en effet pour nous toute l'amitié qu'ils nous montrent, rien ne les empêchera de nous venir joindre. J'ai pensé que du lieu de notre retraite nous pourrions leur mander nos résolutions invariables. S'ils arrivent, ce sera pour nous un surcroît de bonheur; nous leur ferons bâtir une cabane à côté de la nôtre. S'ils résistent à nos prières plusieurs fois renouvelées, ce seront eux qui nous auront abandonnés: nous oublierons au sein de l'amour nos ingrates familles, et mutuellement nous nous tiendrons lieu de l'univers entier.—J'abandonnerois mon père et ma… ma sœur!»

O Sophie! je ne te nommois pas, mais déjà mes larmes te vengeoient.

«Ta sœur pourra venir aussi; nous la marierons à quelque bon laboureur, à quelque honnête homme, qui n'épousera pas son bien, mais sa personne, et qui la rendra plus heureuse… Pourquoi ce silence, Faublas? pourquoi ces larmes?—Mon amie, tu me vois pénétré de reconnoissance. Tant de preuves de ton amour si tendre augmenteroient le mien, s'il pouvoit augmenter; mais, en y réfléchissant davantage, je suis obligé de me l'avouer, et de t'en avertir: il est impossible de l'exécuter, ce projet…—Impossible! la raison?—Il y en a malheureusement plusieurs.—J'en connois une, ingrat! votre amour pour Sophie!—Je ne parle point de ma femme… Tu ne songes donc pas à la foule des malheureux que ta bienfaisance soutient, dont ta fortune est maintenant le patrimoine?—Ma fortune leur restera-t-elle, quand je serai morte de désespoir?—Tu ne songes pas à l'éclat que feroit ta fuite? Tous crieroient à la trahison, tous appelleroient tes sacrifices une folie, ta passion un dérèglement. Veux-tu laisser ta mémoire détestée dans ta famille et déshonorée dans ta patrie?—Que m'importe, puisque je ne suis pas tout à fait inexcusable? Que m'importent les vains jugemens d'un monde qui ne me connoît pas, et l'injuste haine de mes parens qui m'ont sacrifiée?—Espères-tu que Mmed'Armincour consente jamais à suivre, dans une terre étrangère, sa nièce condamnée par la voix publique?—Eh! que m'importe encore, que m'importe ma tante, quand il s'agit de mon amant? Cruel! voulez-vous donc me faire regretter le temps où je n'aimois que ma tante?—Enfin, puisqu'il faut te le dire, considère que, tous deux enfans, sujets et mariés, nous ne pouvons, ni l'un ni l'autre, échapper à la triple autorité de nos familles, du prince et de la loi. Contre ces forces réunies, mon Éléonore, il n'y a pas sur la terre, pas un seul asile pour deux amans.—Pas un asile! J'en trouverai, moi. Partons toujours, déguisons-nous bien, changeons de nom, cachons-nous dans le plus misérable village, on ne viendra pas nous y chercher; et, si l'on y vient, nous aurons contre nos persécuteurs une dernière ressource: nous nous tuerons.—Nous nous tuerons!—Oui, vivre ensemble ou mourir! et je veux que vous m'enleviez! et vous m'enlèverez!—Nous nous tuerons! Éléonore, et notre enfant?—Notre enfant? notre enfant?… Il a raison, s'écria-t-elle avec désespoir: il a raison! quel parti prendre?—Un parti… cruel autant que nécessaire… Mon amie, ma trop malheureuse amie,… te souviens-tu de ce que ta tante… te proposoit l'autre jour?—Et vous aussi, Faublas! vous me donnez cet horrible conseil! C'est mon amant qui m'invite à me jeter dans les bras d'un homme!—Éléonore, il ne me paroît pas moins pénible qu'à toi, ce sacrifice! il est affreux!…—Affreux! plus affreux que la mort!—Éléonore, et notre enfant?»

Suffoquée par ses sanglots, elle ne put me répondre. Il me parut que le moment étoit venu de lui détailler avec force la foule des raisons qui devoient la convaincre et la déterminer. «Tout cela peut être, me dit-elle enfin; mais comment ferez-vous que M. de Lignolle puisse jamais…—Mon amie, tu ne lui as laissé qu'un instant pour cette épreuve; peut-être qu'en lui donnant une nuit tout entière…—Une nuit entière! Un siècle de tourmens!… Et, comme la première fois, il me faudra donc aller lui dire que je le veux?—Gardons-nous-en bien. Tes fréquentes migraines, tes maux de cœur, et beaucoup d'autres indispositions doivent causer déjà quelques inquiétudes à M. de Lignolle. Si tu t'avisois de lui donner de pareils ordres après six mois de silence, ton mari pourroit concevoir de terribles soupçons. Nous n'avons d'autre moyen que d'avertir un médecin discret, adroit, complaisant, un médecin qui vienne examiner ta prétendue maladie, et qui t'ordonne… le mariage.—Où trouver l'homme dont vous me parlez?—Partout. Nos docteurs sont gens d'honneur, accoutumés à garder le secret des familles, à maintenir dans les ménages la paix et…—C'est-à-dire que j'irai confier à un étranger…—A un étranger!… En effet, je n'en vois pas la nécessité… Un ami peut… Tiens, je me charge d'amener le médecin… Tes pleurs recommencent, mon Éléonore! Ah! comme le tien, mon cœur est déchiré…—Je vais m'immoler, dit-elle en sanglotant, et je lui deviendrai moins chère. Je ne serai plus sa femme, je serai seulement sa maîtresse.»

Je parvins à calmer son inquiétude; mais je fis de vains efforts pour la consoler du malheur qui la menaçoit. Elle pleura dans mes bras jusqu'à quatre heures du matin. Alors, comme il falloit que je la quittasse, nous convînmes que, dans la journée du surlendemain, je lui amènerois le médecin, et que la nuit d'après verroit le sacrifice douloureux s'accomplir.

Cependant, tout préoccupé la veille du désir de la voir, j'avois, en songeant aux moyens de pénétrer jusqu'à son appartement, oublié les moyens d'en sortir. «Mon amie, j'y pense un peu tard: comment vais-je faire pour rentrer chez moi?—Hélas! tu vas t'en aller, mon ami!—Oui, je n'ai que des habits de femme. Une jeune fille très parée, courant les rues toute seule à quatre heures du matin, paroîtra bien suspecte. La garde m'arrêtera, et je ne me soucie pas du tout de retourner à Saint-Martin.—Bon! n'est-ce que cela? répondit-elle. Attends. Je vais me lever aussi; nous éveillerons La Fleur: sans faire de bruit, il mettra le cheval au cabriolet; accompagnée de mon domestique, je te reconduirai moi-même jusqu'à ta porte: nous serons ensemble plus longtemps. Ce matin, je dirai à M. de Lignolle qu'il étoit indispensable que tu rentrasses à ton couvent à la pointe du jour.»

Ce qui fut dit fut fait. La Fleur, qui nous paroissoit entièrement dévoué, mit beaucoup de zèle à nous servir. Mmede Lignolle ne me quitta qu'au moment où mon fidèle Jasmin accourut au signal convenu m'ouvrir la porte de l'hôtel. J'allai me jeter dans mon lit: dix heures sonnoient, quand M. de Belcour me réveilla. Il me demanda si ma nuit avoit été bonne. «Parfaitement bonne, mon père.—Et la migraine?—La migraine… Ah! la migraine… me cause encore quelques douleurs sourdes; mais n'importe. Puissé-je, au prix de plusieurs jours de souffrance, obtenir quelquefois des nuits pareilles à celle que je viens de passer!»

Comme je parlois encore, mon bonheur amena chez moi M. de Rosambert. Mon père, qui n'avoit pas vu le comte depuis son malheureux combat de la porte Maillot, le combla d'honnêtetés. Cependant le baron finit par descendre chez lui. Resté seul avec moi, Rosambert recommença ses plaintes: «C'étoit bien votre parole d'honneur que vous m'aviez donnée, et pourtant quinze jours encore se sont écoulés…—Vous le voyez, mon père ne me quitte pas. Je pourrois aller chez vous, mais avec lui.—Cela me procureroit du moins le plaisir de vous voir.—Tenez, Rosambert, trêve de politesse, et convenez que la visite du baron ne vous amuseroit pas autrement. M. de Belcour est très aimable; mais il est mon père. C'est la société des jeunes gens que vous aimez.—C'est celle que je préfère… Chevalier, savez-vous une grande nouvelle? Vous vous rappellerez peut-être certaine comtesse très obligeante qui, la première fois que je vous conduisis au bal, s'empara de moi pour vous livrer à Mmede B…?—Sans doute, je me la rappelle, elle est assez jolie.—Ne me le dites pas: personne ne le sait mieux que moi. Cette comtesse étoit depuis longtemps l'intime amie de la marquise: on assure que ces deux femmes avoient un intérêt égal à se ménager; elles sont brouillées néanmoins. Leur rupture fait grand bruit dans le monde; on en parle très diversement. Un de ces jours, allant rendre à la marquise de Rosambert[5]ma première visite, je trouvai chez elle l'aimable comtesse, qui me fit infiniment d'amitié: il ne m'a pas été difficile de voir qu'elle vouloit se fortifier de mon alliance.—Ah! laissons cela… Rosambert, vous êtes arrivé bien à propos: j'allois vous écrire, vous prier de me rendre un important service.»

[5]Sa mère.

[5]Sa mère.

Je ne lui cachai de mes aventures avec Mmede Lignolle que celles où Mmede B… se trouvoit mêlée: je lui parlai beaucoup de la tante et de la nièce, et me gardai bien de lui dire un seul mot de la cousine. Mes récits, ainsi tronqués, lui fournirent encore un inépuisable sujet de plaisanteries, et, quand sa gaieté se fut enfin suffisamment exercée: «Déjà, me dit-il, je me sens assez fort pour aller visiter de jolies malades; il est d'ailleurs impossible de refuser une aussi joyeuse commission que celle dont Mllede Brumont m'honore. Demain elle me trouvera chez la comtesse, prêt à répondre à sa confiance; demain elle me rendra cette justice de convenir que le plus habile docteur n'eût pas pris de meilleures mesures que moi pour assurer à l'important M. de Lignolle les honneurs de la paternité.»

Un moment après le départ de Rosambert, la baronne vint nous voir. Je fus d'abord surpris de l'entendre ainsi parler à M. de Belcour: «M. de Lignolle n'a point épousé sa femme, c'est un fait que personne n'ignore. Cependant sa femme est enceinte, vous le savez, Monsieur le baron: car cet aveu, dont elle vous a tout à coup étonné, elle en eût incessamment, avec la même franchise, réjoui son mari, si Mmed'Armincour ne s'y fût opposée. Il est maintenant question de sauver l'étourdie, qu'on doit plaindre. Il n'y a pour cela qu'un moyen, c'est de faire en sorte que l'indigne époux consomme son mariage, ce qui n'est pas une chose facile; mais quelque chose de plus difficile peut-être, c'est de déterminer Mmede Lignolle à le souffrir. Je ne vois dans le monde entier que le père de son enfant qui puisse amener la malheureuse mère à cette résolution, pour laquelle quiconque connoîtra l'amant et le mari sentira qu'il faut du courage. Un médecin doit être averti, qui rendra l'arrêt conjugal: le mari se l'entendra prononcer, la tante en pressera l'exécution. Tout est prêt pour demain; tout va manquer, si Mllede Brumont ne vient pas. Permettez donc, Monsieur le baron, que, dès le matin, je vienne prendre ici votre fils déguisé pour le conduire chez Mmede Lignolle. Mllede Brumont y passera la journée; je vous la ramènerai le soir. Le lendemain, cependant, il faudra qu'elle y retourne encore un moment. La petite femme désolée aura besoin qu'un regard de son amie la console. Le lendemain, votre fils, je vous en donne ma parole, reviendra dîner avec vous.»

M. de Belcour, plongé dans de sérieuses réflexions, garda quelque temps le silence. «Madame, dit-il enfin, me promettez-vous de ne pas quitter ce jeune homme un instant?» Elle le promit; il m'adressa la parole: «Mettez deux fois encore les habits de Mllede Brumont; mais songez qu'il vous faudra les quitter ensuite, pour ne les reprendre jamais.»

Il n'y avoit pas un quart d'heure que Mmede Fonrose avoit pris congé de nous, lorsqu'il vint à M. de Belcour une lettre de la petite poste. A sa lecture, le baron prit un air sombre, il donna même quelques signes d'impatience, et s'écria plusieurs fois: «En effet,… cela paroît très vraisemblable…—Une nouvelle fâcheuse, mon père?—Fâcheuse! oui, mon fils.—Il n'est pas question de Sophie?—De Sophie!… point du tout.—Ni de ma sœur?—Ni de votre sœur… Adieu, Monsieur. Monsieur, dormez bien cette nuit, quoique la dernière ait été bonne… Monsieur, reprenez demain votre déguisement perfide, et même après-demain matin, je l'ai permis;… mais que ce soit pour la dernière fois!… pour la dernière fois, comprenez-moi bien.»

Le lendemain, avant midi, la baronne et moi étions chez Mmede Lignolle; mon médecin ne se fit pas longtemps attendre. Personne n'eût reconnu, dans son nouveau costume, l'ami du chevalier de Faublas. Ce n'étoit plus cet élégant jeune homme, étourdi, sémillant, plein de feu, de grâces et d'amabilité. C'étoit pourtant un joli docteur, galant, mielleux, presque léger, presque charmant, comme ils le sont tous. Il alla droit à mon Éléonore.

«Voilà la malade, il n'y a pas besoin de me la montrer! Ce que c'est que cette maladie pourtant! où va-t-elle se nicher? sur une figure et dans des yeux comme ça! je vous demande si ce n'est pas une folie? Il faut bien connoître la malicieuse pour l'aller chercher là. Mais patience! nous la ferons déguerpir…—Monsieur le docteur connoît la pièce nouvelle?—Elle ne vaut rien… Je ne l'ai pas vue, je n'ai pas un moment de répit! la foule des malades se jette sur moi! Au reste, c'est assez naturel: on est las de se faire enterrer par d'autres… Belle dame, voyons le pouls… Ah! la jolie main! la charmante main!» Il la baisa. «Que faites-vous? lui dit la comtesse en riant.—Oui, répondit-il, je sais bien que les autres le tâtent; moi, je l'écoute: à travers cette peau si fine, je pourrois même l'apercevoir.»

La marquise d'Armincour.

Il est gai, le docteur!… (Bas à Faublas.) Recevez mes remerciemens: c'est vous sans doute qui déterminez ma nièce à prendre le seul parti qui la puisse sauver? Ajoutez à ce bienfait celui de ne la jamais revoir: je dirai, malgré vos torts, que vous êtes un honnête homme.

Rosambert.

Il court un bruit de guerre. L'empereur a des projets de conquêtes. Si j'étois à la place du Grand Seigneur, je rassemblerois cinq cent mille hommes, je passerois le Danube… Il est agité, belle dame.

La Comtesse,en riant.

Qui? le Grand Seigneur ou le Danube?

Rosambert.

Bien! bien! nous vous guérirons, vous aimez à rire… Votre pouls, ma belle dame; il y a je ne sais quoi qui le fait aller trop vite… Et j'irois assiéger Vienne… Madame se plaint de maux de cœur, je crois?

La Comtesse.

Vous vous trompez, Docteur; j'en ai, mais je ne m'en plains pas.

Rosambert.

Cependant il faut prendre garde: on ne badine point avec le cœur! c'est la partie noble… Vous sentez bien que, si je l'assiégeois, ce ne seroit pas pour ne le pas prendre; et, quand je l'aurois pris, j'enfilerois tout droit la grande route de Saint-Pétersbourg pour aller faire une visite à cette ambitieuse impératrice… A-t-elle un bon sommeil?

Mademoiselle de Brumont.

Docteur, les ambitieux ne dorment guère.

Rosambert.

Oh! c'est de madame que je parle.

La Comtesse,riant toujours.

Moi, c'est autre chose; depuis quelque temps je dors mal… (Elle prit un air sérieux et tendre; puis, me lançant un regard prompt, mais significatif, elle ajouta:) Je n'ai pourtant jamais eu qu'une ambition, celle de me passer des ordonnances du médecin.

Rosambert.

Vraiment, belle dame, je conviens que le meilleur seroit de pouvoir s'en passer; mais il faut céder à la nécessité quand elle presse… A la fin de la campagne, je reviendrois me délasser dans mon sérail… Mais je voudrois avoir des Françoises dans mon sérail! et vous, Monsieur le comte?

M. de Lignolle.

Moi aussi.

Rosambert.

Ah! c'est qu'il en faut convenir, il n'y a rien de si aimable que les Françoises! J'en vois ici plusieurs qui sont charmantes; et, pour votre part, Monsieur, vous en possédez une qui en vaut mille; mais jugez quels délices ce seroit si vous en aviez encore deux ou trois cents comme celle-là, sans compter beaucoup d'autres que vous feriez venir d'Italie, d'Espagne, d'Angleterre, de Golconde, de Cachemire, de l'Afrique, de l'Amérique, et de toutes les parties du monde enfin!

La Baronne,en riant.

Doucement, Docteur. Quel sultan vous seriez!

La Comtesse,à son mari.

Je crois que tant de monde ne vous donneroit que de l'embarras.

Rosambert,à la comtesse.

Oui! un petit mouvement d'humeur jalouse! N'allez pas vous fâcher contre moi: ce n'est pas sérieusement que je conseille à monsieur le comte… (A M. de Lignolle.) Lui donnez-vous beaucoup d'exercice?

M. de Lignolle.

De l'exercice? Elle en prend trop, elle se tue.

Rosambert.

Les jeunes femmes aiment cela, et elles ont raison. Il est rare qu'elles s'en trouvent mal. Madame a de l'appétit?

La Comtesse.

J'en avois, je le perds.

Rosambert.

Vous le perdez… Vous ne dormez pas… Belle dame, votre âme est affectée de quelque peine secrète.

M. de Lignolle.

Docteur, vous vous connoissez aux affections de l'âme.

Rosambert.

Mieux que personne.

M. de Lignolle.

Mieux? c'est bientôt dit. Mais voyons, souffrez que je mette votre profond savoir à l'épreuve: mon âme à moi, est-elle dans son assiette ordinaire?

Rosambert.

Votre âme? croyez-vous que je ne vois pas bien qu'il y a dans ce moment-ci quelque chose qui la gêne?

M. de Lignolle.

Eh quoi?

Rosambert,avec humeur.

Vous me poussez! je vais tout dire: ce qui met votre âme à la gêne, c'est d'abord l'état de madame, parce que, si la maladie devenoit sérieuse et que votre épouse en mourût, vous seriez obligé de rendre la dot.

M. de Lignolle,avec hauteur.

Monsieur le docteur, vous me manquez!

Rosambert,avec vivacité.

C'est votre faute, Monsieur le comte. Pourquoi ne traitez-vous pas les savans avec la considération et les ménagemens qu'ils méritent?… Ce qui tourmente encore votre âme, c'est la composition de quelque ouvrage d'esprit qui ne va pas aussi bien que vous le voudriez. Car moi, je ne m'arrête pas à votre habit, qui me dit que vous êtes homme d'épée: c'est votre âme que je regarde; elle est peinte… dans votre maintien,… dans vos yeux. J'y vois que vous cultivez les lettres avec succès.

M. de Lignolle,avec joie.

Vous voyez très bien, vous êtes un fort habile homme… Il est vrai que je suis maintenant très tourmenté d'une charade…

Rosambert.

Quoi! j'aurois le bonheur de parler à ce monsieur de Lignolle qui remplit les papiers publics de ces quatrains, qui alimente leMercurede ces petits chefs-d'œuvre…?

M. de Lignolle,transporté.

Chefs-d'œuvre? Vous êtes trop bon. Au reste, je suis le monsieur de Lignolle dont vous parlez.

Rosambert.

Oh! Monsieur, pardonnez-moi le peu de respect…

M. de Lignolle.

Vous vous moquez! pardonnez vous-même: car j'avoue qu'en effet il est difficile de pousser plus loin la science de l'âme…

Rosambert.

J'ai entendu dire que madame la comtesse se mêloit aussi de charades.

La Comtesse.

Oui, j'en ai fait une.

Rosambert.

Très bien, belle dame; et continuez, cela vous dissipera. N'allez pas vous inquiéter de votre maladie: votre maladie ne sera rien. Il y a seulement dans tout cela un peu de plénitude… Oui, il y a de la plénitude. Mais d'où vient?

Il mit sa tête dans ses mains et parut longtemps réfléchir; puis il regarda la comtesse avec la plus grande attention. «D'honneur, s'écria-t-il ensuite, je n'y conçois plus rien! car, enfin, c'est une maladie de fille! et pourtant cette jolie personne est madame la comtesse. (A M. de Lignolle, très bas, mais très distinctement, de manière que nous ne perdîmes pas un mot:) Dites-moi: vous négligez donc beaucoup votre charmante femme?» Nous ne pûmes entendre la réponse du mari; mais Rosambert reprit: «Il faut bien que cela soit, car il y a plénitude, engorgement, pléthore complète; et, si vous n'y mettez ordre, la jaunisse infailliblement viendra; et après la jaunisse,… ma foi! vous rendriez la dot, prenez-y garde.»

M. de Lignolle,d'une voix altérée.

Je vous assure que ce n'est pas la dot…

Rosambert,à Mmede Lignolle.

Combien y a-t-il donc que vous êtes mariée?

La Comtesse.

Bientôt huit mois, Docteur.

Rosambert.

Huit mois! mais vous devriez être sur le point d'accoucher… Monsieur le comte, vite un enfant à madame. Un enfant dès ce soir, ou je ne réponds plus des événemens.

M. de Lignolle.

Docteur, observez…

La marquise d'Armincour,durement.

Point d'observations. Un enfant!

La Baronne,d'un ton caressant.

Un enfant à cette petite. Qu'est-ce que cela vous coûte!

M. de Lignolle.

Mais…

Rosambert,d'un ton amical.

Ah! pas de mais! Un enfant!

La marquise d'Armincour,en pleurant.

Hélas! Monsieur le docteur, vous lui ordonnez peut-être l'impossible.

Rosambert,en montrant la comtesse.

Comment! l'impossible? est-ce que madame ne le voudroit pas?

La Comtesse,les larmes aux yeux.

Je… je…

Mademoiselle de Brumont,se jetant aux genoux de Mmede Lignolle, très bas.

Éléonore, songe à moi, songe à notre enfant… (Haut.) Madame la comtesse, si vous payez de quelque retour le tendre attachement de votre tante et celui de vos amis et le mien, dites que vous le voulez.

La comtesse leva les yeux au ciel, puis les ramena sur moi; puis, laissant tomber sa main dans la mienne, elle fit entendre avec un profond soupir le fatal:Je le veux.

Rosambert,à M. de Lignolle.

Elle le veut, qu'avez-vous à dire?

Madame d'Armincour,avec des sanglots.

Qu'il ne le peut pas, le traître!

Rosambert.

Qu'il ne le peut pas! voilà ce qu'on ne me fera jamais entendre. La répugnance n'est pas probable. Cette femme est charmante!… Ce n'est pas non plus foiblesse physique, vous êtes tout jeune encore. Quel âge à peu près? Soixante ans?

M. de Lignolle,un peu fâché.

Guère plus de cinquante, Monsieur.

Rosambert.

Vous voyez bien; mais, en eussiez-vous le double, voilà des appas capables de ressusciter un centenaire.

La Baronne.

Oui, Docteur; mais permettez une citation:


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