Chapter 6

On dit qu'on n'a jamais tous les dons à la fois,Et que les grands esprits, d'ailleurs très estimables,Ont trop peu de talent pour former leurs semblables.

On dit qu'on n'a jamais tous les dons à la fois,

Et que les grands esprits, d'ailleurs très estimables,

Ont trop peu de talent pour former leurs semblables.

(Destouches,Philosophe marié.)

Rosambert.

Messieurs les gens d'esprit, soit. Mais un homme de génie! un homme comme monsieur est en tout point supérieur aux autres hommes… Attendez cependant, il est très possible que nous ayons tous raison, et je vais vous le démontrer: les gens qui composent forcent, par de perpétuelles méditations, le sang et les humeurs à se porter continuellement vers la tête. C'est donc au cerveau que tous les esprits affluent. Malheureusement le cerveau, sans cesse exercé, ne se fortifie qu'aux dépens des autres parties qui languissent. Tenez, par exemple: le bras gauche, dont vous vous servez bien moins que du bras droit, n'est-il pas aussi le plus foible, et de beaucoup? Eh bien! voilà précisément ce que c'est. La tête d'un homme de lettres est son bras droit; chez lui tout le reste est gauche. C'est tant mieux pour la gloire; mais c'est tant pis pour l'amour.

Madame d'Armincour.

Je me soucie bien de la gloire, moi! ai-je marié ma nièce pour qu'on lui fît de la gloire?

Rosambert.

Vraiment! voilà ce que disent toutes les dames; mais consolez-vous, il y a du remède à cela. Moi, qui vous parle, j'ai fait, en pareil cas, une cure miraculeuse. C'étoit pour une académie de province. Oui, toute une académie étoit attaquée du mal dont monsieur paroît considérablement affligé. On ne voyoit dans cette petite ville que des visages de femmes allongés et jaunes. Les épouses de province, qui n'entendent point raillerie sur l'article, ne mourroient pas sans se plaindre. Elles crioient contre la littérature; elles crioient! C'étoit un tapage d'enfer. Leur bonne étoile voulut que je passasse dans le pays; on me reconnut, je fus appelé. Je vis d'abord qu'en rétablissant l'équilibre des humeurs et le cours du sang, chaque chose reviendroit d'elle-même à son état naturel. Je fis pour mes littérateurs, qui vouloient bien redevenir des hommes, une potion excellente, merveilleuse; une potion! une potion enfin! Le succès fut prodigieux. Dès le lendemain, chacune des crieuses avoit le teint sensiblement nettoyé. Mais ce qu'il y eut de plus remarquable dans cette aventure, c'est qu'à neuf mois de là, le même jour, presqu'à la même heure, toutes mes académiciennes accouchèrent chacune d'un garçon bien fort, bien constitué; d'un garçon, voyez-vous! parce que les pères y avoient mis une ardeur incroyable… Ce qui me fait rire, c'est une plaisante circonstance que je me rappelle. Imaginez que ce jour d'accouchement, pour lequel ces dames sembloient s'être donné le mot, étoit justement un jour d'assemblée. Chaque mari perdit son jeton. Ce fut un grand sujet de chagrin pour les chefs de la littérature; ce fut un grand sujet d'amusement pour toute la ville. Monsieur le comte, je vais rentrer chez moi, afin de vous composer une potion pareille. Seulement j'estime qu'ayant plus de génie que ces messieurs, vous devez être plus malade qu'ils ne l'étoient: en conséquence, je doublerai les doses. Ce soir, je vous enverrai le paternel breuvage, avalez-le-moi d'un trait, et je vous réponds que cette nuit madame en aura des nouvelles. Demain matin, Mllede Brumont et moi, nous viendrons admirer l'effet du remède. (Il ajouta d'un ton plus bas:) N'y manquez pas, au moins, cela presse. Ce seroit vraiment dommage d'enterrer cette jeune femme,… et de rendre sa dot. Je vous quitte, tout Paris m'attend. Bonjour, Monsieur; votre serviteur, Mesdames.

Son départ me soulagea d'un pesant fardeau: car je voyois le docteur de plus en plus s'animer, et je tremblois qu'il n'eût déjà trop loin poussé la plaisanterie. L'air satisfait de M. de Lignolle et son ton plein de confiance me rassurèrent. Sans être ému des pressans reproches de Mmed'Armincour, il lui fit cette orgueilleuse réponse: «Est-ce ma faute si l'amour et la gloire ne s'accordent point? N'avez-vous pas entendu le docteur? C'est un fort habile homme, je vous le certifie; et, puisqu'il se charge de rétablir l'équilibre, vous verrez ce soir, vous verrez!» Il s'en alla très content de lui.

Dès qu'il fut parti, la baronne, qui n'en pouvoit plus, éclata de rire. «Où donc avez-vous déterré ce médecin vraiment aimable? demanda-t-elle.—En effet, interrompit la comtesse, qui rioit et pleuroit en même temps, il est bien amusant, votre ami. Bien amusant! il a trouvé le moyen d'égayer l'un des plus pénibles momens de ma vie.—Et ce qu'il dit est plein de raison, s'écria Mmed'Armincour, plein de sens! Comment s'appelle ce charmant garçon?—Rosambert.—Le comte de Rosambert? dit la baronne; le malheureux amant de Mmede B…? J'ai entendu parler de lui très avantageusement. Il me paroît digne de sa réputation.—Le comte de Rosambert? répéta la marquise; mais c'est bien ce nom-là,… c'est bien celui dont on m'a parlé pour… Il est votre intime ami?—Oui, Madame.—J'en suis fort aise, ce jeune homme porte sa recommandation sur sa figure; il ne m'a pas l'air d'être un monsieur de Lignolle.»

Mmed'Armincour ne tarda point à me demander poliment si je ne m'en allois pas. La comtesse aussitôt déclara qu'elle prétendoit que je restasse avec elle toute la journée; elle protesta même que je ne la quitterois qu'au moment fatal; et que, si elle étoit contrainte à me renvoyer plus tôt, M. de Lignolle n'entreroit pas dans son appartement. «Encore une imprudence! s'écria la marquise. Madame, je vous répète qu'il est temps que tout cela finisse. On commence à causer dans le monde. Il faut que des bruits très fâcheux s'y soient répandus sur votre compte, puisque plusieurs fois, depuis quelques jours, on s'est permis de faire, même devant moi, beaucoup de mauvaises plaisanteries sur une mademoiselle de Brumont pour laquelle vous aviez, disoit-on, l'amitié la plus vive; et comment votre secret, un secret de cette nature, confié depuis trop longtemps à tant de personnes, pourroit-il être bien gardé? Ma nièce, je vous en supplie, conduisez-vous désormais par mes conseils. Si ce n'est pas pour l'amour de moi, que ce soit pour l'amour de vous. Ma nièce, ne vous perdez pas, ne vous obstinez point à garder aujourd'hui…—Ma tante, je veux qu'elle reste jusqu'au soir, et que demain, de bonne heure, elle vienne essayer de me consoler…—Vous voulez qu'elle reste? Il y faut bien consentir. Vous permettrez du moins que je ne vous quitte pas.—Hélas! vous pourriez nous quitter sans aucun risque; vous le pourriez aujourd'hui comme demain… Le même jour, je vous le jure, ne verra pas un partage odieux.»

Mon Éléonore, quoiqu'en effet la marquise ne nous quittât point, trouva le moment de me dire: «Ma tante ne sait pas que tu as dernièrement passé la nuit ici, j'ai prié M. de Lignolle de le lui laisser ignorer; je l'en ai prié sous prétexte que Mmed'Armincour, naturellement causeuse, le diroit peut-être à quelqu'un qui, par hasard, pourroit le rapporter à ton père et te donner beaucoup de chagrin. Ainsi, tu vois, mon bon ami, que nous pourrons avoir encore plus d'une nuit fortunée… Mais ce ne sera ni demain, ni même… Oh! je ne pourrois pas ainsi passer tout d'un coup des bras d'un homme aux bras de mon amant.»

La journée, qui fut triste, nous parut néanmoins trop courte. On ne manqua pas d'apporter la potion fatale. Le comte s'en empara d'abord avec avidité; mais nous le vîmes, dès qu'il l'eut goûtée, faire une terrible grimace. Il finit même par mettre sur la cheminée le vase heureusement à peu près vide, et Mmed'Armincour ne put jamais le décider à boire la petite quantité de liquide qu'il venoit de laisser.

Le moment cruel arriva. La comtesse se mit au lit quand minuit fut sonné. Je la vis mouiller son traversin de ses larmes, je la vis baiser furtivement la place où ma tête avoit reposé la surveille. Ma chère Éléonore! quel adieu sa voix me fit entendre, et de quel regard elle l'accompagna! mon âme en fut déchirée. Cet accent plaintif et ce douloureux coup d'œil sembloient également me reprocher l'horrible sacrifice qui devoit bientôt s'accomplir. Ma chère Éléonore! elle étoit pâle et tremblante comme un criminel condamné. Est-ce bien là cependant, est-ce là cette femme qui, six mois auparavant, disoit à son mari, d'un ton si décidé:Je le veux? Amour, ô tout-puissant amour! quel empire exercez-vous donc sur nos esprits et dans nos cœurs?

Je rentrai chez moi désespéré. M. de Belcour fit de vains efforts pour dissimuler l'intérêt qu'il prenoit à mes nouveaux chagrins. Quelle nuit je passai! Pardonnez pourtant, ma Sophie, pardonnez: ce ne fut pas tout à fait vous qui, cette fois, causâtes ma cruelle insomnie; mais du moins vous sûtes encore, autant que votre infortunée rivale, exciter mes vifs regrets et ma tendre commisération; mais du moins vous fûtes à mon lever l'objet de ma première sollicitude.

«Mon père, vous m'aviez dit que dans quinze jours nous irions chercher ma femme; plus de quinze jours se sont écoulés…—J'ai, me répondit-il avec assez d'embarras, j'ai des affaires indispensables à terminer d'abord… Je ne crois pas que maintenant cela puisse être long… Prends patience encore quelques jours, seulement quelques jours.—Adieu, mon père.—Où donc allez-vous de si bonne heure?—M'habiller pour me rendre chez la baronne, et de là chez la comtesse… Vous me l'avez permis… Je reviendrai sûrement dîner avec vous, mon père.»

Nous n'allâmes point chercher Rosambert: il nous avoit donné son heure; et nous fûmes chacun de notre côté si exacts qu'en arrivant à l'hôtel de M. de Lignolle, nous vîmes dans la cour la voiture du médecin. C'étoit un carrosse de louage assez bien choisi pour la circonstance: de grands marchepieds à la françoise, une caisse étroite et longue, une espèce de vis-à-vis gothique; la demi-fortune d'un docteur. Nous rencontrâmes Rosambert qui montoit gravement l'escalier. Mmed'Armincour vint, les larmes aux yeux, nous ouvrir la chambre à coucher de sa nièce. Sa nièce, au contraire, se précipita dans mes bras avec tous les signes de la plus grande satisfaction. Surpris, je lui demandai fort sèchement ce qui pouvoit lui causer de si joyeux transports. «Félicite-moi! s'écria-t-elle. Applaudis-toi! ce monsieur de Lignolle,… il n'est toujours pas changé,… il n'est toujours pas M. de Lignolle;… et moi, je ne suis toujours pas sa femme. Ton Éléonore n'est qu'à toi.»

A l'instant même, M. de Lignolle, qui avoit sans doute entendu le médecin arriver, entra; et, sans montrer aucune espèce de confusion, il adressa la parole à Rosambert: «Docteur, l'équilibre n'est pas rétabli; que dites-vous de cela?—Ce que je dis! que ce n'est pas la faute de mon remède; que vous êtes un homme de génie comme on n'en voit guère.—Heureusement! s'écria la tante.—Un homme de génie incurable, poursuivit Rosambert; un homme de génie dont la tête sera toujours étonnante, mais qui du reste demeurera impotent toute sa vie.—Peut-être aurois-je bien fait de ne pas laisser cela? reprit le comte en montrant la fiole.—Certainement, vous auriez bien fait; mais n'importe. Ce que vous avez bu, Monsieur, auroit pu suffire à quatre littérateurs ordinaires, et je ne sais pas amuser mes malades: puisque cela ne vous a rien fait, vous n'en reviendrez point. Jamais vous n'en reviendrez, jamais.—Quoi! vous pensez que le cours…»

Le comte fut interrompu par la brusque arrivée de son frère, le vicomte de Lignolle, capitaine de vaisseau. L'impatient marin se précipita dans l'appartement de sa belle-sœur, sans attendre qu'on l'eût annoncé. C'étoit un homme de cinq pieds dix pouces, gros et fort à proportion, une espèce d'Hercule; au reste, des cheveux noirs, de grandes moustaches, une longue épée; l'air du monde le plus farouche, tous les gestes d'un grenadier, tout le maintien d'un coupe-jarret.

Le Capitaine.

Bonjour, mon frère; bonjour, tout le monde.

M. de Lignolle,d'un ton préoccupé.

Bonjour, mon ami… (A Rosambert.) Vous pensez que le cours du sang et des humeurs est invinciblement déterminé?…

Le Capitaine.

Qui est malade ici?

Rosambert.

Madame votre belle-sœur.

Le Capitaine.

Elle est malade, cette femme! c'est peut-être tant mieux. Corbleu! nous verrons.

La Baronne,tout bas à Mllede Brumont, qui vient de lancer au vicomte un coup d'œil menaçant.

Je crois vous avoir quelquefois parlé de cet énorme personnage. Sa venue ici ne me paroît pas d'un bon augure. De la patience, surtout, et de la modération.

Rosambert.

Monsieur votre frère aussi n'est pas tout à fait comme il devroit être.

Le Capitaine.

Qu'as-tu donc?

M. de Lignolle.

J'ai… que je n'ai pas d'équilibre.

Le Capitaine.

Corbleu! tu veux rire, je crois? Je te vois bien planté sur tes deux jambes, et tu te tiens aussi droit que moi!

Rosambert.

Il n'est pas question d'un pareil équilibre. C'est l'équilibre de tout le monde, celui-là. Ce qui manque à monsieur, c'est la juste proportion des affections du corps…

M. de Lignolle.

Et des affections de l'âme: voilà.

Le Capitaine.

Oh! les affections de l'âme! j'étois bien étonné que tu ne m'en eusses pas déjà étourdi… (A Rosambert.) Écoutez donc, mon cher monsieur: c'est peut-être beau ce que vous me dites; mais que cinq cents diables m'emportent si j'y comprends un mot!

Rosambert.

Cela est clair pourtant; je vais, au reste, vous l'expliquer encore: le corps de la femme est malade, parce que l'esprit du mari se porte trop bien. J'ai ordonné, pour la santé de madame, qu'elle fît un enfant…

Le Capitaine.

Qu'elle fît un enfant! A propos, mon frère, sais-tu bien qu'on dit que ta femme n'a pas besoin de toi pour cela?

Mademoiselle de Brumont.

Voilà unà proposd'une impertinence… Savez-vous bien, vous, Capitaine, que, si tous les officiers de la marine vous ressembloient, ce seroient de fort vilains messieurs!

Le Capitaine.

Ma petite demoiselle, auriez-vous un frère, par hasard?

Mademoiselle de Brumont.

Eh bien! si j'en avois un?

Le Capitaine.

Quand vous en auriez trente, je les prierois les uns après les autres de venir derrière le couvent des Chartreux…

Mademoiselle de Brumont.

Capitaine, je crois, malgré vos airs terribles, que le premier qui s'y rendroit pourroit épargner le voyage à tous les autres.

Le Capitaine,avec mépris.

Vous êtes bien heureuse de n'être qu'une femme!

Le ton dont il prononça ces paroles me rassura pleinement sur le sens très équivoque de ses questions précédentes. J'allois répliquer avec chaleur, quand la baronne, qui ne cessoit de veiller sur moi, me dit tout bas: «Pour Dieu, modérez-vous! Songez qu'il y va du salut de votre Éléonore.» Cependant Mmede Lignolle, avec la vivacité qu'on lui connoît, venoit de signifier à son insolent beau-frère que, s'il continuoit à lui manquer ainsi de respect, elle le feroit tout à l'heure mettre à sa porte. «Ne faites pas attention à ce qu'il dit, s'écria le comte: c'est une tête chaude.»

Rosambert,au capitaine.

Monsieur, quiconque vous a tenu l'impertinent propos que vous venez de rendre en a menti. Je suis fait pour m'y connoître; et tout à l'heure, si on l'exige, je vais signer que madame la comtesse a, tout au contraire, grand besoin de son mari pour cela. Malheureusement, monsieur le comte n'a pas du tout besoin de sa femme, lui! Pas du tout. Il est constitué de manière que, dans tout son individu, l'esprit l'emporte de beaucoup sur la matière.

Le Capitaine.

Oui! il n'est pas trop bête, mon frère; il compose des…

Rosambert.

Fort bien! mais ce n'est pas avec de l'esprit qu'on peut faire un enfant à sa femme. J'aurois donc voulu, dans ce sujet-ci, forcer l'esprit à suspendre un peu ses opérations, pour qu'il n'empêchât plus le corps de faire quelquefois les siennes. J'aurois voulu rétablir l'équilibre.

M. de Lignolle,au capitaine en riant.

Il n'y a point réussi. Tiens! toi qui te mêles de chimie, regarde un peu ceci; j'en ai bu tout ce qui manque dans la fiole.

Le Capitaine,après avoir remué le vase et mis sur la langue une goutte du liquide.

Corbleu! quel est l'âne fieffé qui l'a composé, ce breuvage de cheval?

M. de Lignolle.

Ce n'est pas un âne, c'est le docteur.

Rosambert,en saluant le capitaine.

C'est le docteur,… Monsieur le censeur. La preuve que ma potion n'étoit pas trop forte, c'est qu'elle n'a rien fait.

Le Capitaine.

Corbleu! une décoction de mouches cantharides! l'aphrodisiaque le plus puissant! et à une dose… Si j'en prenois la vingt-cinquième partie, je serois pendant vingt-cinq nuits comme un enragé. Il y avoit de quoi mettre en fureur tout mon équipage.

Madame d'Armincour,en pleurant.

Cela pourtant n'a rien fait.

Le Capitaine.

Rien fait!… Corbleu! mon pauvre frère, il faut que tu aies de la glace dans le cœur, dans les entrailles et partout. Corbleu[6]! de quel limon notre chère mère t'a-t-elle donc pétri? Ce n'est pas le même sang qui coule dans nos veines, au moins! ce n'est pas le même sang. Il est vrai que je suis le cadet, et de plus d'une année, sans compliment; mais de tout temps, il faut en convenir…

[6]On met toujourscorbleu, parce qu'on ne peut pas rapporter ici tous les autres juremens plus énergiques dont le capitaine usoit familièrement.

[6]On met toujourscorbleu, parce qu'on ne peut pas rapporter ici tous les autres juremens plus énergiques dont le capitaine usoit familièrement.

M. de Lignolle,en se frottant les mains.

C'est pourtant mon génie qui est cause de cela!

Le Capitaine.

Corbleu! quel chien de génie! Je suis fort aise que tu l'aies pris pour toi tout entier: car, à ce compte-là, tu en as eu dès ta première jeunesse, du génie. De tout temps, c'est ce que je voulois dire tout à l'heure, de tout temps, mon cher frère aîné s'est montré du côté du beau sexe un fort petit monsieur.

Madame d'Armincour,au capitaine, toujours en pleurant, mais avec colère.

Puisque vous saviez cela, pourquoi donc avez-vous souffert qu'il prît une femme?

Le Capitaine.

Eh! pourquoi l'aurois-je empêché de faire un mariage avantageux?

Madame d'Armincour,en fureur.

L'affreux calcul!… (Au comte de Lignolle.) Maudit bel esprit! je voudrois maintenant que ta femme te fît cocu autant de fois qu'elle a de cheveux sur la tête.

Le Capitaine.

Vraiment! on dit que l'idée lui en prit; mais je la lui ferai bien passer, moi. Je suis revenu dans ce pays-ci tout exprès.

Madame d'Armincour,au capitaine.

Et toi, Monsieur le fier-à-bras, je voudrois que quelqu'un (en jetant un regard sur Mllede Brumont) de ma connoissance te donnât autant de coups d'épée que ma nièce a de cent mille livres de rente.

Le Capitaine,du ton de la menace et en ricanant.

Ce quelqu'un de votre connoissance, dites-moi son nom, bonne femme!

Madame d'Armincour.

Bonne femme!… son nom!… son nom!… Va, va, tu ne le sauras peut-être que trop tôt.

Le Capitaine.

Corbleu! nous verrons… Au reste, mon frère, tenez-vous sur vos gardes… Lisez cet article d'une lettre que j'ai trouvée en rentrant dans le port de Brest:Tu m'avois dit que ton frère ne pourroit jamais consommer son mariage…Je ne me souviens pas d'avoir dit cela; mais c'est égal, continuons:Comment se fait-il donc que ta belle-sœur soit enceinte?L'est-elle?

Rosambert.

Elle ne l'est pas.

Le Capitaine.

A la bonne heure, corbleu!… (A son frère.) Cette lettre est signéeSaint-Léon, un de mes amis, tu sais bien… Bouillant de colère, je prends la poste, j'arrive, je descends chez Saint-Léon. Saint-Léon dit ne m'avoir point écrit; je lui montre ce papier, il me prouve que ce n'est pas son écriture, qu'on a seulement voulu l'imiter.

La Baronne,bas à Mllede Brumont.

Je crains bien que ce ne soit une perfidie de votre marquise… (Au capitaine.) Voyons cette lettre… (En la lui rendant.) Si vous êtes un homme raisonnable, je vous demande quelle foi méritent les inculpations d'un faussaire?

Le Capitaine.

Bon! bon! je veux bien croire que cela ne soit pas tout à fait vrai; mais la fumée ne va pas sans feu… Je compte m'établir ici pendant quelques jours, et que je voie un gringalet s'approcher d'elle! Je consens qu'un million de tonnerres m'écrase, si je ne lui mets dans sa poche les deux oreilles dumirlifleur.

Mademoiselle de Brumont.

Monsieur le capitaine, votre nom est venu jusqu'à moi. Vous l'avez rendu malheureusement trop célèbre. Tigre toujours altéré, quand vous ne pouvez assouvir sur l'Anglois la soif qui vous dévore, vous buvez le sang de vos frères. La France, on le sait bien, n'a pas de plus fameux duelliste que vous. Croyez pourtant qu'il reste encore dans le royaume quelques braves jeunes gens qui, pour ne pas faire, comme vous, métier de massacrer sans cesse, n'en seroient pas moins très capables de vous combattre, et peut-être de vous punir. Si j'étois à la place de la comtesse, je voudrois du moins l'essayer. Dès ce soir, déterminée par vos menaces, je prendrois un amant… que j'avouerois; je me plairois à choisir parmi ces jeunes gens le plus foible peut-être…

Rosambert,avec enthousiasme.

Non! le plus jeune, mais le plus redoutable; un joli garçon, d'une adresse extrême, d'une étonnante force, d'une intrépidité rare; et moi qui vous parle, Madame la comtesse, je consentirois à perdre la vie si celui-là, tout au contraire, ne vous rapportoit pas les oreilles du capitaine, quand vous les lui auriez demandées.

La Baronne,avec promptitude.

Oui; mais vous ne les lui demanderiez point, n'est-il pas vrai, Comtesse? vous ne les lui demanderiez point; vous ne vous vengeriez des menaces d'un spadassin que par le mépris qu'elles méritent.

Le Capitaine.

Je me soucie bien que des péronnelles me méprisent! En attendant, je vais toujours m'établir ici…

La Comtesse.

Dans cet hôtel? il n'en sera rien.

Le Capitaine.

Comment! mon frère, je ne logerai pas chez toi?

La Comtesse.

Assurément non: car je ne le souffrirai pas.

Le Capitaine,au comte.

Tu ne me réponds pas? tu ne la fais pas taire? ah! tu te laisses mener par une femme! Corbleu! je voudrois être à ta place seulement pendant vingt-quatre heures, le mari d'une pie-grièche, je lui ferois voir du pays, moi! (A la comtesse.) Là! là! ne vous fâchez pas! on ne restera pas ici malgré vous, mais on se logera dans la même rue,… et comptez que je vous surveillerai, Princesse! comptez que ce ne sera pas ma faute, si vous réussissez à devenir une petite catin.

A ce dernier outrage du capitaine, la comtesse devint furieuse, et, pour toute réponse, elle lui jeta à la tête un flambeau qui se trouva sous sa main. Je vis l'instant où le brutal alloit rendre coup pour coup. De la main gauche j'arrêtai son bras déjà levé, et, de la droite prenant le géant au collet, je le repoussai si vigoureusement que je l'envoyai chercher à reculons, jusqu'au bout de l'appartement, un appui contre la croisée, qu'il brisa. Si le balcon n'eût retenu le capitaine, il descendoit par la fenêtre. «Bien! ma chère Brumont, bien! crioit Mmed'Armincour: il faut le tuer; tuons-le, ce grand coquin, qui me fait mourir de peur, qui insulte mon enfant et qui veut la battre!» Je n'avois pas besoin des encouragemens de la marquise; j'étois si transporté de colère qu'ayant aperçu sur un fauteuil l'épée de M. de Lignolle, qu'il y avoit laissée la veille en se déshabillant chez sa femme, je m'élançai pour la saisir. Rosambert, qui seul conservoit quelque sang-froid dans une scène aussi scandaleuse, courut à moi. «Malheureux! me dit-il, si vous la tirez, vous allez vous trahir.»

Cependant le capitaine, assis sur les débris de la fenêtre, me regardoit d'un air étonné, se contemploit lui-même avec surprise, rioit d'un gros rire et disoit: «C'est pourtant bien cette morveuse qui, du premier coup, m'a campé là! A-t-elle des bras de fer? ou ne suis-je plus qu'un homme de paille? Corbleu! ce que c'est que d'être pris au dépourvu! un enfant vous battroit!… Mais cette épée qu'elle vouloit tirer contre moi! qu'est-ce que j'aurois donc pris pour me défendre, Mademoiselle? une épingle noire? (Enfin il crut devoir se relever.) Adieu, les charmantes dames; adieu, mon pauvre frère; adieu, mon aimable petite sœur. Je me souviendrai de la bonne réception que vous m'avez faite. Corbleu! je ne m'en vais pas loin, et j'aurai l'œil sur votre conduite. Laissez-moi faire.» Il sortit.

«Monsieur, c'est vous que j'admire, dit alors Mmede Lignolle à son mari. Votre tranquillité me fait plaisir! Vous m'auriez donc laissé tuer sans changer seulement de place?» Il lui répondit d'un air préoccupé: «Oui, oui… Plaît-il?… Ah! je vous demande pardon: mon corps étoit là, mon esprit ailleurs… Je médite le plan d'un nouveau poème: il aura huit vers, celui-là;… j'irai peut-être jusqu'à la douzaine;… et, puisque le docteur assure que l'équilibre ne se rétablira pas, je veux justifier les éloges qu'il donne à mon… génie, comme il dit; je veux que cet ouvrage soit un… petit chef-d'œuvre, comme il appelle les autres! et je vous quitte pour travailler sans relâche à cela.»

Quand il fut parti, nous perdîmes quelques minutes à nous regarder tous en silence. Chacun de nous, peut-être étonné du présent et inquiet de l'avenir, prenoit tout bas conseil des circonstances. Mmede Fonrose la première ouvrit la bouche pour nous recommander beaucoup de prudence; la marquise s'écria qu'il falloit que le chevalier ne revît jamais sa nièce: sa nièce protesta qu'il valoit mieux mourir que de renoncer à moi; moi, par un regard plein d'amour, j'assurai mon Éléonore de ma constance inébranlable, et je jurai que son grossier beau-frère me feroit bientôt raison des insolens discours qu'il s'étoit permis de lui tenir, et des inquiétudes qu'il osoit nous donner. «Voilà, dit enfin Rosambert, une très mauvaise résolution. Vous devez, mon ami, pour l'intérêt commun, dissimuler votre ressentiment contre le vicomte; vous n'avez rien à faire que d'attendre les événemens: madame, quand elle ne pourra plus cacher son état, en fera la confidence à son mari. Il faudra bien que celui-ci, comme tant d'autres, prenne doucement la chose et avoue l'enfant. Le capitaine pourra crier, j'en conviens; mais c'est alors, Faublas, que vous vous montrerez. Vous irez dire deux mots à ce marin qui ne sait pas vivre; et je vous connois! tout sera fini.»

Tout le monde ayant reconnu que le conseil de Rosambert étoit infiniment sage, Mmed'Armincour, en sanglotant, me remercia de ce que j'avois défendu sa nièce, me supplia de vouloir bien la défendre toujours, et m'ordonna de m'en aller pour ne plus revenir. «Pauvres enfans! ajouta-t-elle en nous voyant aussi pleurer, votre peine me fend le cœur; mais il faut, il le faut… Ah! Monsieur de Rosambert, pourquoi celui-là n'est-il pas son mari!…—Viens ce soir, murmuroit tout bas mon Éléonore, à minuit… Nous avons mille choses à nous dire… Viens.—Oui, ma charmante amie, oui.—De bonne heure, parce que la marquise doit aller aux fiançailles d'une parente, et ne reviendra pas souper.»

Malgré sa tante, elle s'étoit jetée dans mes bras, elle me tenoit pressée sur son sein, elle me faisoit mille caresses, et même elle baisoit avec transport mes plumes, mon fichu, ma ceinture et ma robe, comme si elle eût pris congé de mes habits, comme si elle eût deviné qu'elle ne devoit plus voir Mllede Brumont.


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