On ne parvint que difficilement à nous séparer. «Ah! Madame la baronne, restez du moins quelque temps avec elle, et tâchez de la consoler.—Je le veux bien, répondit-elle: M. de Rosambert a sa voiture, qu'il vous ramène. Dans une heure, je vous rejoins chez le baron.
—En voilà une qu'il faut plaindre, me dit le comte, car elle paroît avoir pour vous un attachement véritable.—Rosambert, croyez-vous que je ne l'aime pas?—La bonne question! Je sais bien que vous les aimez toutes.—Oh! celle-là, c'est de tout mon cœur; je la préfère…—A Sophie?—A Sophie!… non,… non pas à Sophie.—A Mmede B…?—Oui, mon ami.—Tant mieux! s'écria-t-il… Tant mieux pour moi: cela me venge. Mais tant pis pour cette aimable enfant: car voilà certainement d'où vient la haine que la marquise lui porte.—La haine?—Assurément; pensez-vous que ce puisse être une autre que Mmede B… qui ait écrit cette lettre pseudonyme au vicomte?—Ah! Rosambert, pouvez-vous la soupçonner d'une…—Mon ami, vous ne vous défiez pas assez de cette femme-là.—Mon ami, vous vous en défiez trop… Au reste, je vous le demande en grâce, parlons d'autre chose.—Volontiers! aussi bien je veux vous apprendre une nouvelle qui va vous réjouir et vous étonner: je me marie demain.—Et vous voulez que cette nouvelle-là m'étonne? Votre convalescence est affermie: il est clair que vous allez vous marier tous les jours.—Ne croyez pas que je badine. C'est très sérieusement que je me marie.—Très sérieusement!—Oui, sérieusement; au pied des autels.—Il n'est pas possible. On n'en a pas entendu parler.—Il y a cependant plus de quinze jours qu'il en est question. On m'a fait donner ma parole d'honneur de n'en rien dire à qui que ce soit, sans distinction: les grands parens, qui craignoient l'opposition de tout le reste de la nombreuse famille, ont exigé le plus profond secret; ils ont même acheté la dispense des bans. Ma mère aussi me recommandoit le silence; elle trembloit que ce mariage avantageux ne vînt à manquer par quelque indiscrétion.—Je ne reviens pas de ma surprise. Quoi! Rosambert, à vingt-trois ans, a pu se déterminer…—Il l'a fallu. D'abord c'est la comtesse de ***, vous savez bien, la confidente de Mmede B…!—Oui.—C'est elle qui s'est mêlée de cette affaire avec une chaleur… De quelque prétexte qu'elle ait essayé de couvrir l'intérêt extrême qu'elle y mettoit, je ne me suis point abusé sur ses véritables motifs. Il ne m'a pas été malaisé de sentir qu'elle le faisoit moins pour m'obliger que pour désoler son ancienne amie; et sur cet article, j'en conviens, il étoit difficile qu'elle eût plus de bonne volonté que moi: la marquise d'ailleurs m'a pressé…—La marquise?—Oh! dès qu'on parle d'une marquise, il croit que c'est la sienne. Non, Chevalier, celle-là n'est pas folle de vous; c'est la marquise de Rosambert. La marquise m'a pressé, prié, conjuré; elle a pleuré même. On ne résiste pas aux larmes d'une mère! Je me suis donc laissé fléchir. Ce soir je signe le contrat; demain j'épouse vingt mille écus de rente et une jolie fille.—Jolie?—Oui, vraiment: l'air un peu niais cependant, et d'une innocence… à faire mourir de rire.—Quel âge?—Pas tout à fait quinze ans. Oh! c'est une éducation tout entière dont je me charge.—Son nom?—Vous le saurez après-demain. Tenez, venez après-demain, de bonne heure, je vous ferai, sans façon, déjeuner au lever de la mariée. Aimez-vous les mines du lendemain? Aimez-vous à voir une toute nouvelle femme, un peu gênée dans sa marche, les yeux battus, l'air encore tout étonné? Vous riez!—Oui, vous me faites penser à quelqu'un.—Il a raison! Je suis admirable, en vérité! je me tourmente à lui peindre ce qu'il connoît mieux que moi! Ne lui sont-ils pas familiers ces airs du lendemain? N'a-t-il pas vu la charmante Lignolle et la belle Sophie? Et que sais-je? d'autres peut-être dont il ne m'a point parlé!… Mais n'importe, Chevalier, vous pourrez goûter un nouveau genre de plaisirs, faire d'intéressantes observations, vous rendre compte à vous-même de ce que vous éprouverez auprès d'une Agnès fraîchement épousée, dont cette fois ce ne sera pas Faublas qui aura causé les petites douleurs secrètes, le charmant embarras.—Voilà bien, mon cher Rosambert, les idées d'un franc libertin.—Ne faites donc pas l'enfant. Ne vous en défendez point… Moi qui vous parle, ne trouverai-je pas mon compte à cela? N'aurai-je pas aussi mes jouissances? Ne serai-je pas encore plus enivré du bonheur que quelqu'un m'enviera très inutilement?… Je connois les petits inconvéniens de l'hymen; je connois le plus inévitable de tous, surtout quand on a l'honneur d'être l'intime ami du chevalier de Faublas; mais cette fois, Monsieur le vainqueur, ne vous applaudissez pas d'avance d'une conquête nouvelle. Je compte, et je vous en avertis avec confiance, je compte ne jamais aller grossir l'universelle confrérie.—Bon! voilà encore une exception; et c'est Rosambert, Rosambert, qui, même la veille des noces, a déjà le langage des époux! Il ne doit pourtant pas avoir oublié combien de fois l'aveugle entêtement de ces messieurs a fourni matière à ses plus piquans sarcasmes. Tous en général conviennent qu'il n'y en a pas un qui ne le soit, et chacun en particulier vient vous affirmer que lui ne l'est pas. Et vous aussi, Rosambert, vous aussi!—Faublas, écoutez-moi, et dites vous-même si je n'ai pas quelques raisons d'attendre une autre destinée. Qu'un vieux garçon rassasié de plaisirs, épuisé par d'anciennes bonnes fortunes, dégoûté du monde qu'il ennuie et des femmes qui le délaissent; qu'un vieux garçon, d'ailleurs éclairé par la constante expérience des temps passés et de l'âge présent, ose cependant braver à la fois son siècle et l'avenir; qu'en épousant une jeune femme, il nous porte à tous l'impertinent défi de le faire ce que tant d'autres ont été faits par lui; cela crie vengeance: la foule des célibataires doit en ce cas se réunir pour conjurer le châtiment du fanfaron. Mais moi qui commence à peine mon printemps, que le monde recherche, que les femmes caressent, moi qui ne saurois refuser à la mienne aucune espèce de plaisirs…—C'en est assez, Rosambert, n'achevez pas, je vous en supplie, vous me causez trop de surprise. Il faut que l'hymen ait de bien puissans prestiges pour obscurcir ainsi les meilleurs jugemens. Je ne vous reconnois plus! C'est au point que, si j'avois moins de chagrin, je me moquerois de vous.—Vraiment!… Il faut que j'y prenne garde; vous me donnez une véritable épouvante… Allons… Eh bien! me voilà déjà résigné. Je prends mon parti d'avance, en galant homme. Je promets bien, quoi qu'il puisse arriver, qu'on me trouvera toujours moi-même… Oui! si la jeune femme a quelque affaire de cœur, il faudra qu'elle soit horriblement maladroite pour que je m'en aperçoive, je vous assure. Je crois qu'on ne peut pas mieux réparer ses torts, Chevalier. On ne peut pas mieux commencer! Je vous mets à votre aise.—Moi, Rosambert? Ah! puisse tout le monde, autant que Faublas, respecter vos heureux liens! Ces maximes que je répétois tout à l'heure, ce sont les vôtres. Je n'en eus jamais de pareilles. Jamais je n'ai séduit, je me suis trouvé toujours entraîné: la marquise fut mon premier attachement; Sophie est mon unique passion; Mmede Lignolle sera mon dernier amour. Dieu vous entende et vous en préserve!»
Cependant Rosambert avoit affaire chez lui; nous nous y rendîmes ensemble, nous y causâmes pendant à peu près deux heures, et le temps ne me parut pas long: car le comte me permit de l'entretenir sans cesse de mon Éléonore. Enfin on me reconduisit à l'hôtel. Mmede Fonrose sortoit de l'appartement de mon père comme j'y entrois: le baron paroissoit fort animé; la baronne étoit pâle et tremblante. «Eh bien! s'écrioit-elle avec un dépit mal déguisé, nous tâcherons que le désespoir de cette perte ne nous fasse pas tourner la tête… Vous voilà, belle demoiselle? donnez-moi la main jusqu'à ma voiture… Chevalier, si vous voyez bientôt votre cruelle marquise, dites-lui que je la perdrai, dussé-je me perdre avec elle.»
Lorsque j'eus quitté mes habits de femme, nous nous mîmes à table, M. de Belcour et moi, quoique nous n'eussions pas plus d'appétit l'un que l'autre. «Mon père, vous ne mangez pas?—Mon fils, je suis malade d'inquiétude et de chagrin… Mais vous non plus, vous ne touchez à rien?—J'ai ma migraine.—Votre migraine! je vous conseille d'y renoncer. Elle ne réussira pas cette fois… Mon fils, lisez le dernier article de cette lettre que j'ai reçue l'autre jour par la petite poste:
On croit devoir aussi vous avertir que Mllede Brumont a passé la nuit dernière chez Mmede Lignolle, et que c'est encore la baronne de Fonrose qui l'y a conduite.
On croit devoir aussi vous avertir que Mllede Brumont a passé la nuit dernière chez Mmede Lignolle, et que c'est encore la baronne de Fonrose qui l'y a conduite.
—Un écrit anonyme, mon père!—Fort bien, mon fils! mais oserez-vous dire que le fait n'est pas vrai?… Mon fils, vous ne sortirez plus le soir… Et Mmede Fonrose, ajouta-t-il d'une voix fort altérée, Mmede Fonrose n'abusera plus de ma confiance… Elle ne me trahira plus, l'ingrate baronne!… Mon ami, je suis homme, et par conséquent sujet à l'erreur. Quelquefois je m'égare; mais, dès que j'aperçois l'abîme, je fais un pas en arrière, et je change de route. Mon ami, poursuivit-il en prenant mes mains dans les siennes, ne voulez-vous m'imiter que dans mes foiblesses? Ne l'avois-je pas bien dit que vous finiriez par la perdre, cette enfant si malheureuse et si charmante?—Qui? Sophie?—Non, Mmede Lignolle!—Mmede Lignolle!—Puisqu'elle est enceinte, puisque désormais son mari ne peut croire… Comment fera-t-on pour la sauver?—Oh! ne m'en parlez pas. Depuis ce matin je cherche en tremblant quelque moyen de l'arracher aux malheurs qui la menacent. C'est en vain que je me tourmente. Je suis au désespoir!—Son beau-frère est arrivé: vous venez déjà d'avoir ensemble une terrible scène!… Mon fils, connoissez-vous le capitaine?—De réputation, mon père.—Savez-vous qu'elle est affreuse et grande, sa réputation?—Affreuse et grande, je le sais.—Savez-vous que le vicomte de Lignolle a souvent touché Saint-Georges?—Souvent?… Je le veux croire.—Savez-vous que cet homme-là s'est battu deux cents fois peut-être?…—Tant pis pour lui.—Qu'il n'a jamais été blessé?—Il n'est pourtant pas invulnérable sans doute!—Qu'il a mis bien des pères de famille au désespoir?…—Monsieur le baron, que vous importe?—Que sa fatale épée a moissonné des jeunes gens de la plus grande espérance?—Eh! mon père, il ne faut peut-être qu'un jeune homme obscur pour les venger tous.—Mon fils, le capitaine ne peut manquer de savoir bientôt que Mllede Brumont est l'amante de Mmede Lignolle; j'avoue qu'il découvrira plus difficilement que Mllede Brumont est le chevalier de Faublas; mais enfin,… tôt ou tard tout semble nous assurer qu'il le découvrira. Mon fils, que ferez-vous alors?—Ce qu'il faudra faire? Voilà, Monsieur le baron, permettez-moi de le dire, une étrange…—A Dieu ne plaise, s'écria-t-il, à Dieu ne plaise que je veuille outrager ton jeune courage! je t'avoue même, ajouta-t-il en m'embrassant, que la fière simplicité de tes réponses m'a fait un plaisir extrême; et moi aussi, quelquefois, je suis fier; mais c'est de mon fils! c'est dans mon fils que j'ai mis tout mon orgueil! Tu ne sais pas comme je jouissois quand je te voyois, à peine adolescent, n'avoir plus d'égal dans aucun de tes exercices: tantôt ramener, couvert d'écume et brisé de fatigue, un fougueux cheval, que les plus fameux écuyers ne montoient qu'en tremblant; tantôt, avec le fusil, l'arc ou le pistolet, frapper du premier coup l'oiseau que tous les tireurs avoient manqué; tantôt, dans un assaut public, aux yeux d'une nombreuse jeunesse, toujours étonnée, battre ou désarmer tout ce qu'il y avoit de maîtres dans le régiment nouvellement arrivé. Chacun alors, décernant au jeune chevalier le prix des armes, venoit me féliciter de l'avoir pour fils. Cependant, je me l'avouois tout bas avec une sorte d'impatience, et non sans quelque espèce d'inquiétude: ta supériorité ne seroit bien consacrée que lorsqu'un événement toujours fatal t'auroit obligé de subir une dernière épreuve, trop communément malheureuse, une épreuve pour le succès de laquelle, sans le courage, l'adresse n'est rien. Tu l'as trop tôt soutenue, cette épreuve; mais tu l'as soutenue plus que bien, j'ose le dire. Si la colère l'eût moins aveuglé, ce M. de B…, qui jouit de quelque réputation dans les armes, il auroit pu t'admirer à la porte Maillot, lorsque, avec une dextérité merveilleuse, avec un imperturbable sang-froid, maîtrisant le fer ennemi comme s'il eût encore été question de recevoir seulement un coup de fleuret, tu déployois dans ce combat devenu inégal autant d'habileté que de force, autant de vaillance que de magnanimité. Alors vraiment je reconnus que Faublas, aussi intrépide qu'adroit, ne rencontreroit jamais de vainqueur. Alors, surpris de voir dans un jeune homme de seize ans la réunion d'un talent peu commun et d'une vertu plus rare, ton heureux père, au comble de la joie, se rappela qu'il ne s'étoit reposé que sur lui-même du soin de veiller à ton éducation, et ne put, sans quelque mouvement d'orgueil, contempler son ouvrage. Alors aussi, poursuivit M. de Belcour en m'embrassant encore, je me reprochai d'avoir attendu l'événement pour rendre justice au plus digne des fils; et toi, Faublas, pardonne-moi mes premières défiances. Va! si c'est un crime de n'avoir pas cru d'avance aux vertus qui ne m'étoient pas encore prouvées, tu m'en vois puni; va! j'étois autrefois moins tourmenté de la crainte qu'elles ne te manquassent que je ne le suis maintenant de la certitude que tu les possèdes au suprême degré. Oui, mon ami, c'est l'excès de ton courage et de ta générosité qui cause aujourd'hui mes plus vives alarmes. Permets-moi de te demander plusieurs grâces.—Des grâces?…—Je te prie de ne point aller à ton ennemi, je te prie de l'attendre. S'il te vient chercher, eh bien! tu feras ton devoir. Néanmoins je te supplie de n'accorder le combat qu'à cette expresse condition que vous pourrez l'un et l'autre amener un témoin. Je veux voir ta seconde affaire, plus dangereuse que la première; je veux, par ma présence, t'obliger à revenir vainqueur. Faublas, gardez-vous d'avoir pour le vicomte de Lignolle les magnanimes ménagemens dont vous usâtes envers le marquis de B… Peu s'en fallut, je m'en souviendrai toujours, peu s'en fallut que votre générosité ne me coûtât mon fils. Avec le vicomte, tu n'en serois pas quitte pour une meurtrissure; jamais le capitaine n'a porté de coups qui ne fussent mortels; et, je te le répète, c'est un homme encore plus féroce que redoutable, un duelliste de profession. Si sa bravoure n'avoit été d'ailleurs quelquefois utile à l'État, il eût depuis longtemps, pour la vengeance publique, porté sa tête sur un échafaud. Son existence atteste le malheureux oubli de la plus sage de nos lois. Songes-y, Faublas; quand le moment sera venu de le combattre, alors je t'en conjure, songe à ton père, à ta sœur, à ta Sophie, à Mmede Lignolle s'il le faut. Alors, pour ta propre sûreté, pour le salut de tous, pour la tardive satisfaction de cent familles, immole la victime dont le Ciel te demande le sang. Celui-là, tu le sais bien, doit recevoir la mort qui se fait un affreux plaisir de la donner; frappe sans pitié, frappe, purge la terre d'un monstre, et déjà ta jeunesse n'aura pas été tout à fait inutile au repos des hommes… Mais, s'écria M. de Belcour, il me vient une réflexion vraiment inquiétante. Depuis trop longtemps des voyages, des maladies, plusieurs malheurs, t'ont forcé de négliger tout à fait tes exercices. Il y a sept mois, plus de sept mois, que tu n'as manié de fleuret. Mon Dieu! si tu avois perdu quelque chose de cette agilité prodigieuse qu'on admiroit et qui s'entretient surtout par l'habitude; si tu n'avois plus le coup d'œil si prompt, les mouvemens si sûrs! Mon Dieu! si tu n'étois plus que de la seconde force! Essayons ensemble, essayons tout à l'heure. Tu n'as pas faim? ni moi non plus… Tes fleurets, où sont-ils? Ah! je t'en prie, donne!… quand ce ne seroit que pour me tranquilliser. Je t'en prie, mon ami, donne vite… Bon! je regrette bien de ne pas pouvoir opposer une résistance égale à l'attaque; mais du moins je me défendrai le moins mal que je pourrai. Je suis en garde, va… Ce n'est pas cela, mon fils! ce n'est pas cela! Vous me ménagez! Faublas, je vous ordonne de déployer toutes vos forces.—Vous le voulez, mon père? allons.»
En deux minutes il para vingt coups, il en reçut trente. «Bien! s'écria-t-il, parfaitement bien! mieux qu'autrefois! vraiment, je le crois. Oui! plus de souplesse encore, et de vigueur, et de rapidité! c'est l'éclair, c'est la foudre! Jamais, poursuivit-il en passant plusieurs fois la main sur sa poitrine, jamais tu ne m'as donné de coups si forts, de coups qui m'aient fait tant de mal;… non, tant de plaisir!… Rends-moi pourtant un autre service: prends tes pistolets, descends dans le jardin, amuse-toi à tirer quelques oiseaux… Je t'en supplie!» J'obéissois, il me rappela. «Je ne puis trop me hâter de t'apprendre une nouvelle qui doit te combler de joie. Samedi, sans autre délai, nous partirons pour tâcher de trouver Sophie.—Sophie? samedi? Voilà, comme vous le dites, une nouvelle qui m'enchante!—Va dans le jardin, mon ami, va.»
J'y descendis, non pour troubler d'heureux oiseaux dans leurs amours, mais pour rêver aux miennes. Samedi, nous partons! nous allons chercher et trouver Sophie: quel bonheur!… Mais que dis-je! et que deviendra Mmede Lignolle? Quitter mon Éléonore! la quitter maintenant! dans cinq jours! malheureux!
Je me précipitai dans l'appartement de mon père. «N'y comptez pas, Monsieur le baron! n'y comptez pas! Qui! moi! perfide avec lâcheté, je sortirois de Paris quand le capitaine vient m'y chercher? j'abandonnerois la mère de mon enfant, au moment où ses ennemis s'assemblent autour d'elle? N'y comptez pas, Monsieur le baron! je vous proteste qu'il n'en sera rien.»
Mon père demeura si stupéfait qu'il ne put me répondre. Et moi, sans attendre que, revenu de sa première surprise, il s'expliquât, je courus à ma chambre, où je m'enfermai pour écrire.
Ma chère Éléonore, ma charmante amie, je suis au désespoir: ce soir, nous ne nous verrons pas. Mon père sait tout; il faut que ta tante soit plus instruite que tu ne le crois; ta tante seule peut avoir fait passer à M. de Belcour l'avis fatal qui nous enlève une nuit fortunée. Hélas! il est donc vrai que tout le monde se réunit contre deux amans! Il est donc vrai que tout le monde, en conjurant ta perte, ose m'attaquer dans la plus chère moitié de moi-même! Sois tranquille, cependant, sois tranquille, Faublas te reste, Faublas t'adore; ton amant, quoi qu'il puisse arriver, perdra la vie plutôt que de t'abandonner.
Ma chère Éléonore, ma charmante amie, je suis au désespoir: ce soir, nous ne nous verrons pas. Mon père sait tout; il faut que ta tante soit plus instruite que tu ne le crois; ta tante seule peut avoir fait passer à M. de Belcour l'avis fatal qui nous enlève une nuit fortunée. Hélas! il est donc vrai que tout le monde se réunit contre deux amans! Il est donc vrai que tout le monde, en conjurant ta perte, ose m'attaquer dans la plus chère moitié de moi-même! Sois tranquille, cependant, sois tranquille, Faublas te reste, Faublas t'adore; ton amant, quoi qu'il puisse arriver, perdra la vie plutôt que de t'abandonner.
Ma belle maman,Vous aurois-je offensée par quelque nouvelle étourderie? Il y a dix-huit mortels jours que je suis privé du bonheur de vous voir. Ah! pardonnez-moi, si je suis coupable; et, si je ne le suis pas, daignez reconnoître vos torts et les réparer: donnez-moi pour demain l'heure du rendez-vous. Ma belle maman, vous m'avez promis conseil, amitié, secours, protection: c'est tout cela que je réclame. Mon père veut m'emmener avec lui, dans cinq jours, pour aller chercher Sophie; et je dois aujourd'hui craindre plus que la mort ce départ qui faisoit, il n'y a pas longtemps, l'objet de mon plus cher désir. Vous, ma belle maman, qui savez remédier à tout, ne pourriez-vous pas remédier à cela? Je vous supplie de ne pas m'abandonner à moi-même dans une conjoncture aussi difficile. Je vous supplie de ne me point refuser pour demain vos avis, par lesquels je vous promets de me conduire.Je suis, avec la reconnoissance la plus vive, avec l'amitié la plus tendre, avec le plus profond respect, etc.
Ma belle maman,
Vous aurois-je offensée par quelque nouvelle étourderie? Il y a dix-huit mortels jours que je suis privé du bonheur de vous voir. Ah! pardonnez-moi, si je suis coupable; et, si je ne le suis pas, daignez reconnoître vos torts et les réparer: donnez-moi pour demain l'heure du rendez-vous. Ma belle maman, vous m'avez promis conseil, amitié, secours, protection: c'est tout cela que je réclame. Mon père veut m'emmener avec lui, dans cinq jours, pour aller chercher Sophie; et je dois aujourd'hui craindre plus que la mort ce départ qui faisoit, il n'y a pas longtemps, l'objet de mon plus cher désir. Vous, ma belle maman, qui savez remédier à tout, ne pourriez-vous pas remédier à cela? Je vous supplie de ne pas m'abandonner à moi-même dans une conjoncture aussi difficile. Je vous supplie de ne me point refuser pour demain vos avis, par lesquels je vous promets de me conduire.
Je suis, avec la reconnoissance la plus vive, avec l'amitié la plus tendre, avec le plus profond respect, etc.
«Tiens, Jasmin, va vite chez La Fleur et chez Mmede Montdésir. Prends l'habit bourgeois, prends les précautions ordinaires et regarde bien si, dans tes courses, tu n'es suivi de personne.—Monsieur, me dit-il à son retour, Mmede Montdésir…—Mmede Montdésir! Mmede Montdésir! La Fleur, d'abord.—Vous voulez donc que je commence par la fin?… Monsieur, je n'apporte pas de réponse de La Fleur. Je venois de lui remettre votre billet quand il m'a dit: «Jasmin, aimes-tu les coups de bâton?—Non-da, lui ai-je répondu.—Eh bien! mon bon ami, a-t-il répliqué, vois-tu dans le café qui est en face de l'hôtel cet officier grand comme un monde?—Il n'a pas l'œil bon! ai-je encore répondu.—Eh bien, mon bon ami, a-t-il encore répliqué, je crois qu'il vient de t'apercevoir de cet œil-là. Sauve-toi vite, si tu ne veux compromettre ma maîtresse et ton dos.» Alors, Monsieur, je n'ai plus rien répondu; mais, sans me le faire répéter deux fois, j'ai pris mes jambes à mon cou, et me voilà.—De sorte que, grâce à ta bravoure, je n'ai pas de nouvelles de Mmede Lignolle?—Monsieur, je ne vous en aurois pas apporté davantage, quand je me serois fait échiner par ce grand diable.—Il faudra pourtant bien que tu y retournes.—Oui, ce soir; le géant n'y sera peut-être plus.—Enfin, Mmede Montdésir?—Elle m'a recommandé de vous assurer qu'elle s'ennuyoit bien de n'avoir plus l'honneur de votre visite; qu'au reste, elle alloit envoyer tout de suite votre billet, qu'on attendoit depuis plusieurs jours, et que, demain matin, vous auriez la réponse.»
Elle vint en effet de bonne heure, la réponse: ce n'étoit pas Mmede Montdésir qui l'avoit écrite.
Oui, j'empêcherai ce départ; mais n'avois-je pas raison de dire que votre Sophie vous étoit moins chère? Quoi qu'il en soit, puisque enfin vous en témoignez le désir, nous pourrons, ce soir, à sept heures, nous rencontrer où vous savez bien.
Oui, j'empêcherai ce départ; mais n'avois-je pas raison de dire que votre Sophie vous étoit moins chère? Quoi qu'il en soit, puisque enfin vous en témoignez le désir, nous pourrons, ce soir, à sept heures, nous rencontrer où vous savez bien.
J'appelai mon domestique: «Allons, Jasmin, du cœur. Hier au soir, si tu n'en avois pas manqué, tu aurois pu rejoindre La Fleur; va donc ce matin, va voir si le capitaine est toujours à son poste.»
Il y étoit déjà. Mon bon Jasmin, qui, piqué de mes reproches, venoit de s'aventurer un peu plus que la veille, n'avoit encore échappé que par une prompte fuite au géant persécuteur. Je reconnus alors que, si mon domestique n'étoit puissamment encouragé, ma commission ne s'achèveroit pas. Je fis donc honnêtement dîner l'infatigable courrier, qui, muni d'un nouveau courage, partit résolument pour son nouveau message plus malheureux que tous les autres. Mon pauvre Jasmin revint éclopé: «Cette fois, Monsieur, j'ai pénétré jusque dans la cour; mais le grand diable m'est tout de suite tombé sur les épaules. Il a crié: «Que demandes-tu?» J'ai répondu: «Ce n'est pas vous, Monsieur.» Il a crié: «On n'entre pas! que demandes-tu?» J'ai répondu de toutes mes forces: «Pourquoi donc m'empêcheriez-vous d'entrer? Est-ce que vous êtes le suisse?» Il a crié;… non, il n'a pas crié. Il s'est contenté, pour le moment, de me détacher un coup de poing qui m'a fait voir trente-six mille chandelles au ciel. Et c'est moi qui alors ai crié, et j'ai bien fait: car, si La Fleur et tous ses camarades n'étoient venus m'arracher des mains du brutal et me mettre à la porte, je crois que je ne serois jamais sorti de la cour.
—Quelle fureur et quelle insolence!—Monsieur, interrompit Jasmin, je ne me suis pas gêné pour lui annoncer que mon maître ne seroit pas du tout content du traitement…—Qu'a-t-il répondu?—Monsieur, c'étoit moi qui répondois; lui, ne faisoit jamais que crier… Il a donc crié en redoublant ses coups: «Ton maître! Son nom, à ton maître? son nom?»—Tu le lui as caché?—Oui, Monsieur. Oh! quand il auroit dû m'achever sur la place!—Eh bien! je vais de ce pas le lui aller dire, moi!—Bon! s'écria Jasmin, qui me vit prendre mon épée, et flanquez-moi ça de côté comme ce petit M. de B…, qui faisoit le méchant.»
Je me précipitai sur l'escalier; mais heureusement M. de Belcour se trouva sur mon passage et m'arrêta: «Faublas, où courez-vous donc avec cette épée?—Comment! il ose arrêter mon domestique et le frapper!—Ainsi, vous, mon fils, répondit-il avec beaucoup de sang-froid, vous êtes plus pressé de venger votre domestique que vous ne l'étiez de venger votre maîtresse! Ainsi, pour repousser un outrage qui ne regarde que lui seul, l'amant de Mmede Lignolle va se hâter de se découvrir et de la perdre!»
Des représentations aussi justes me calmèrent tout d'un coup. J'appelai Jasmin pour qu'il vînt reprendre mon épée; le baron, qui vit que je me disposois à m'en aller, me dit: «Non, remontez chez vous, j'y vais aussi, j'ai à vous parler… Mon ami, nous avons tous deux besoin de distraction; nous ne pouvons nous en procurer une plus douce que celle de la compagnie de votre sœur. Je viens d'envoyer chercher Adélaïde; je compte la garder ici jusqu'à vendredi soir.—Pourquoi pas plus longtemps?—Nous partons samedi.»
En me faisant cette réponse, M. de Belcour m'observoit. Comme l'heure s'approchoit où j'allois savoir ce que Mmede B… comptoit faire pour empêcher mon départ, je pris le parti d'éviter l'explication que le baron cherchoit. Ainsi, je me contentai de répliquer: «Samedi…—Oui!… samedi…—Adieu, mon père.—Restez donc; votre sœur arrive dans un quart d'heure.—Mon père, il faut que je sorte!—Mon fils, je ne veux pas que vous sortiez.—Mon père, il le faut absolument!—Je ne veux pas que vous sortiez, vous dis-je; c'est un parti pris.—Je vous assure que l'affaire la plus indispensable…—Mon fils, voulez-vous me désobéir?—Mon père, si je ne puis faire autrement!—Je vous entends, Monsieur, j'emploierai donc la force.» A ces mots, il sortit de ma chambre, où il m'enferma.
«Vous emploierez la force, et moi l'adresse.» J'ouvris ma fenêtre; il n'y avoit qu'un étage; je sautai. La secousse fut violente; cependant je traversai la cour avec la rapidité d'un oiseau; et, toujours courant, j'arrivai bientôt chez Mmede Fonrose.
«Malheureux! dit-elle, que venez-vous faire ici? Ce matin, familièrement, le capitaine m'a rendu son épouvantable visite. Il m'a demandé, du ton poli que vous lui connoissez, ce que c'étoit qu'une certaine demoiselle de Brumont, dont les assiduités chez Mmede Lignolle donnoient lieu dans le monde à beaucoup de plaisanteries. Ce n'a pas été sans peine que je suis parvenue à faire comprendre à cet effroyable beau-frère que la conduite de sa jeune sœur ne me regardoit pas; que je ne lui devois, à lui monsieur le capitaine, aucun compte de mes actions, et qu'il m'obligeroit sensiblement de vouloir bien ne jamais remettre le pied chez moi.—Et mon Éléonore, l'avez-vous vue?—Au contraire, j'ai tout à l'heure envoyé chez elle pour lui recommander d'être fort circonspecte, et de se garder surtout de venir ici. J'allois avec bien du regret vous faire donner le même avertissement. Et tenez, dans ce moment-ci, je ne vous retiens pas: car je vous avoue que je redoute fort quelque nouvelle avanie du flibustier qui nous est si mal à propos venu… Chevalier, vous ne rentrez pas maintenant à l'hôtel?—Non. Pourquoi?—Je vous aurois prié de dire… Un instant! restez encore un instant.»
Elle sonna un domestique, auquel elle donna des ordres secrets. Je fis alors peu d'attention à cette fatale circonstance, que depuis je me suis souvent rappelée.
«Je voulois, reprit-elle, vous prier… Mais vous ferez cette commission tout aussi bien ce soir! vous prier de dire à monsieur le baron mille choses obligeantes de ma part: car enfin, quoique nous soyons brouillés…—Tout à fait?—Pour la vie. C'est pourtant votre perfide Mmede B… qui cause aujourd'hui tous nos chagrins!—Vous imaginez que la marquise auroit été capable d'écrire cette lettre à mon père?—Et encore celle au vicomte de Lignolle.—Impossible! je ne puis…—Comme il vous plaira, Monsieur, répondit-elle fort sèchement. Quant à moi, souffrez que je n'en doute pas, et que je me conduise en conséquence.—Adieu, Madame la baronne.—Sans adieu, Monsieur le chevalier.»
La situation critique où nous nous trouvions tous me causoit-elle de fausses terreurs? Comme j'allois de l'hôtel Fonrose à la petite maison, rue du Bac, il me sembla que j'étois suivi.
Le vicomte ne se fit pas longtemps attendre: «Belle maman, vous avez mis le frac de Saint-Cloud? je le reconnois toujours…—Avec quelque plaisir, interrompit-elle avec transport.—Il ne cesse de me rappeler…—Ce dont il ne faut pas nous souvenir.—Ah! ce que je n'oublierai de ma vie! Pourquoi donc, pendant plus de quinze jours, m'avez-vous cruellement privé…?—J'attendois qu'enfin vous m'écrivissiez; je ne veux pas tout à fait devenir importune.—Importune! pouvez-vous jamais…?—Que sais-je, moi? je vous vois si préoccupé de la comtesse! Mmede Lignolle a tant d'esprit! tant de charmes!…—Il est vrai.—Vous devez trouver bien insipide la société de toutes les autres femmes?—Je trouve mille délices dans la société de la plus aimable de toutes!—Oui, la plus aimable après Sophie, après la comtesse. Chevalier, croyez-moi, laissons, laissons les complimens… Contez-moi plutôt vos chagrins.»
La marquise ne cessa de m'écouter avec la plus grande attention, mais souvent d'un air triste et quelquefois d'un air troublé. Je ne pus néanmoins, en finissant la longue histoire de mes embarras et de mes inquiétudes, je ne pus m'empêcher de lui dire: «Ce qui me désespère encore, c'est qu'on ose vous accuser d'avoir écrit ces deux cruelles lettres.—On ose! Et qui? M. de Rosambert? Mmede Fonrose? mes deux plus mortels ennemis!—Ils seroient vos amis que je ne les croirois pas!… Ma belle maman, comment empêcherez-vous mon départ?—Je ne puis, répondit-elle d'un ton préoccupé, je ne puis me lasser de le répéter: il faut que Sophie vous soit moins chère!—Moins chère? je vous assure que non; mais mon séjour à Paris devient indispensable: l'honneur me l'ordonne autant que l'amour.—Autant que l'amour de Mmede Lignolle! oui.—Ma belle maman, comment empêcherez-vous mon départ?—Faublas, il doit vous arriver de Versailles un paquet dont le contenu vous fera plaisir, j'espère, et qui changera probablement les dispositions de M. de Belcour. Si pourtant votre père s'obstinoit toujours à vous emmener, mandez-le-moi tout de suite.—Ce paquet, c'est…?—Demain matin, vous le recevrez: je vous laisse jusqu'à demain matin votre curieuse impatience.—Et vous ne m'assurez pas que ce premier moyen dont vous voulez bien me secourir doive être infaillible? Plaît-il, maman?… Vous ne m'entendez plus? vous pensez à toute autre chose.—Oui, s'écria-t-elle en sortant de sa profonde rêverie, il faut que vous aimiez beaucoup la comtesse!—Ah! beaucoup.—Davantage que vous ne m'aimez,… que vous ne m'aimiez, je veux dire.—Mais… je ne sais,… je ne puis…—Allons, davantage! vos incertitudes, votre embarras, me l'assurent. Davantage! répéta-t-elle tristement.—Il est vrai que mon Éléonore s'est acquis à ma tendresse des droits qu'aucune autre… Mais je vous afflige, ma belle maman.—Point du tout… Pourquoi?… pourquoi m'affligerois-je de ce que vous préférez votre maîtresse à votre amie? Achevez donc. Comment s'est-elleacquis à votre tendresse des droits qu'aucune autre…—Elle est enceinte.—Cruel jeune homme! s'écria-t-elle avec infiniment de vivacité, est-ce ma faute si…?»
Mmede B… n'acheva point. Elle m'empêcha de tomber à ses genoux, et, de peur d'entendre ma réponse, elle posa sur ma bouche sa main, que du moins je baisai. Enfin, la marquise, dont je voyois les regards s'attendrir et le teint s'animer, la marquise se leva pour s'en aller.—«Vous voulez déjà me quitter?—J'y suis forcée, répondit-elle en se dérobant à mes caresses, j'y suis forcée!… Mes momens sont comptés, j'ai tous ces jours-ci beaucoup d'affaires. Adieu, Chevalier.—Puisque vous me défendez de vous retenir, adieu, ma belle maman.»
Quand elle fut au bas de l'escalier: «Voyez, dit-elle les larmes aux yeux, l'ingrat ne me demande seulement pas quel jour il me viendra remercier!—Ah! pardon! j'étois occupé…—De toute autre chose, sans doute?—De toute autre chose, oui! mais de vous pourtant. Quel jour, ma belle maman? quel jour?—Nous sommes à mardi!… eh bien… vendredi,… oui, je pourrai vendredi vous donner un instant.—Toujours à la même heure?—Peut-être un peu plus tard. A la nuit fermée. Ce sera plus prudent.»
Je ne sortis de la maison qu'un quart d'heure après le vicomte, et pourtant je crus encore reconnoître, non loin de moi, l'incommode argus qui m'avoit déjà donné quelques inquiétudes. Ce qui confirma tous mes soupçons, c'est que l'espion, maladroit ou craintif, se hâta de changer de route dès qu'il vit que je me retournois sur lui. Je rentrai chez moi, bien persuadé que le capitaine ne tarderoit à venir m'y faire sa visite.
«Est-il possible, me dit le baron, que vous ayez risqué de vous casser une jambe?…—Mon père, j'aurois risqué ma vie! Monsieur le baron, pourquoi me poussez-vous à des extrémités qui peuvent devenir funestes? Monsieur le baron, vous devez le savoir, la mort est pour moi, dans ce moment-ci, préférable à l'esclavage. Au reste, avant de me remettre en votre pouvoir, je viens vous déclarer positivement qu'attenter à ma liberté c'est attenter à mes jours. Quoi! mille dangers environnent une enfant malheureuse et foible, la femme la plus digne de toutes mes affections; et vous, le plus cruel de ses ennemis, vous prétendez lui enlever sa seule consolation, son unique appui! vous prétendez, en me réduisant à la plus entière immobilité, la livrer sans défense à ses persécuteurs, et m'obliger, moi, de les voir, sans obstacle, préparer sa perte! Monsieur le baron, si c'est encore votre dessein, s'il vous reste quelque moyen de m'enfermer dans ma chambre et de m'obliger d'y vivre, je vous annonce du moins que le capitaine viendra bientôt m'y chercher. Je vous annonce qu'alors, et je le jure par ma sœur, par vous, par Sophie, par tout ce que j'ai dans le monde de plus cher et de plus sacré, je jure que nulle considération ne pourra plus me déterminer à défendre contre le vicomte une vie que votre tyrannie aura désormais rendue inutile à Mmede Lignolle et odieuse à son amant! Maintenant, décidez de mon sort, il est dans vos mains.
—Il le feroit comme il le dit, s'écria ma sœur; quand il est question de quelque femme, il ne nous connoît plus. Cependant, il ne peut commettre de plus grande faute que celle de se laisser tuer. Ne l'enfermez donc pas, mon père! ah! je vous en prie, ne l'enfermez pas!»
Tandis qu'Adélaïde lui parloit ainsi, le baron n'arrêtoit que sur moi ses regards douloureux. Hélas! et je vis les yeux de mon père se remplir de larmes. Ma sœur baisoit déjà les mains de M. de Belcour, aux genoux duquel je vins me précipiter. «Mon père! ah! mon père! plaignez votre fils. A cause de ses malheurs, pardonnez-lui ce qu'il vient de vous dire et le ton dont il vous l'a dit, prenez pitié du plus impétueux des hommes, du plus infortuné des amans. Songez surtout, songez que, s'il n'étoit pas au désespoir, Faublas ne résisteroit jamais à votre autorité si chère, à vos ordres toujours sacrés.»
M. de Belcour se cacha le visage dans ses mains et médita longtemps sa réponse. «Mon fils, dit-il enfin, promettez de n'aller ni chez la comtesse…—Impossible, mon père.—Ni chez la baronne, ni chez le capitaine.—A la bonne heure: ni chez la baronne, ni chez le capitaine, je vous en donne ma parole, et que je ne porte jamais votre nom si j'y manque! Ni chez la baronne, ni chez le capitaine, c'est tout ce que je peux promettre.» Mon père ne me répondit rien; mais, à compter de ce moment, je recouvrai ma liberté tout entière.
Aussitôt après souper, je montai dans ma chambre, et j'appelai Jasmin: «Donne-moi ton chapeau rond, mon manteau, mon épée.—Bien! Monsieur: je vois que, malgré l'avis de monsieur le baron, vous êtes de mon avis, à moi. Vous croyez qu'il faut, le plus tôt possible, me débarrasser de ce grand diable qui donne des coups de poing si lourds. Et vous avez raison! Et monsieur votre père diroit comme moi, si comme moi il avoit reçu…—Taisez-vous, Jasmin… Je ne vais pas chez le capitaine, mon ami.—Monsieur, sans trop de curiosité?…—Je veux moi-même essayer d'aller parler à La Fleur. Ne te couche pas, attends-moi.—Comment, Monsieur, vous ne m'emmenez pas?—Bon! tu es un poltron! Écoute: je puis rencontrer legrand diable, et tu aurois peur.—Dans la compagnie de monsieur! oh! ça, non: j'irois chercher dispute à toute une guinguette, dans votre compagnie. Et, tenez, il a peut-être un domestique, le grand diable! Monsieur, en vérité, je me charge de rosser le laquais pendant que vous tuerez le maître.—Allons! cette résolution me charme et me détermine; je t'emmène… Que faites-vous donc, Jasmin? est-ce qu'ordinairement vous prenez une canne lorsque vous venez avec moi?—Dame! c'est que je pense que, si le domestique a aussi une épée, par hasard, je n'en sais pas jouer, moi.—Laissez, Jasmin, laissez ce bâton, ou bien restez.—J'aime encore mieux vous suivre et n'emporter que mes bras.»
Cette bonne volonté de mon domestique me fut très heureuse, comme on le va voir. Nous venions de sortir, et, pressé que j'étois d'arriver, je marchois à grands pas, sans regarder autour de moi. A peine nous entrions dans la rue Saint-Honoré, lorsqu'une femme arrêta Jasmin pour lui demander le chemin de la place Vendôme. Aux accens d'une voix chérie, je me retournai: «Grands dieux! seroit-ce possible?… Oui, c'est elle! c'est la comtesse!—Quel bonheur! c'est lui! J'allois chez toi, Faublas.—Mon Éléonore, j'allois chez toi!—Et tiens, débarrasse-moi vite, poursuivit-elle en me donnant un petit coffre: c'est mon écrin. Je te l'apportois, et je te venois joindre pour nous en aller tout de suite.—Nous en aller! où?—Où tu voudras.—Comment! où je voudrai!—Sans doute. En Espagne, en Angleterre, en Italie, à la Chine, au Japon, dans quelque désert; où tu voudras, te dis-je.—Y penses-tu? Je n'ai rien de prêt pour l'exécution de ce dessein hardi.—Rien de prêt! Que faut-il?—Mon amie, nous ne pouvons pas nous entretenir ici d'un objet de cette importance: tu allois chez moi! viens-y, viens, mon Éléonore, et jouissons encore de quelques heures fortunées.—Cependant…—Quoi cependant? cela vous fait-il quelque peine de me donner une heureuse nuit?—Grand plaisir, au contraire; mais je crois que tu ferois mieux de m'enlever sans perdre une minute.—Jasmin, cours chez le suisse, demande-lui la clef de la petite porte du jardin, et va nous l'ouvrir. Que personne ne nous voie entrer. Tu donneras au suisse deux louis pour le secret.—Monsieur, je ne suis pas si riche.—Tu les lui promettras de ma part.—Oh! bon! pour lui c'est comme s'il les tenoit!—Jasmin, je t'en promets autant; mais cours.»
Bientôt la porte dérobée nous fut ouverte, et, sans avoir été vus, nous arrivâmes à mon appartement. «Que je suis contente! s'écria la comtesse en prenant possession de ma chambre, que je suis contente! C'est aujourd'hui que je suis vraiment sa femme. Comme nous serions bien ici!… mais c'est à la cabane que nous serons mieux… Faublas, il faut que vous m'enleviez; il le faut absolument. Tiens! que je te raconte les événemens de la journée. Le capitaine est venu dès le matin me faire une affreuse scène. Il s'est hâté d'apprendre à M. de Lignolle que j'étois enceinte, et que Mllede Brumont ne pouvoit être qu'un homme déguisé. Il a juré qu'il connoîtroit incessamment et qu'ilmettroit à l'ombre, je te rapporte ses propres expressions, qu'il mettroit à l'ombre l'insolent qui osoit aimer sa belle-sœur (ce n'est pas aimer, qu'il a dit), et qui eut l'audace de porter la main sur lui.—Qu'a dit à cela ton mari?—Mon mari! Pourquoi donc l'appeler mon mari? vous savez qu'il ne l'est pas.—M. de Lignolle?—Il ne paroissoit point du tout content.—Et toi, qu'as-tu répondu?—J'ai répondu que, s'il se pouvoit que Mllede Brumont fût un homme, c'étoit mon heureuse étoile qui l'avoit permis, et que, s'il m'étoit arrivé jamais un ami qui m'eût fait un enfant, mon prétendu mari le méritoit bien. Ma tante a crié que j'avois raison; elle a pris mon parti, ma tante!—Je le crois!—Quand les deux frères ont été partis, la marquise a beaucoup pleuré: elle vouloit absolument me remmener dans sa Franche-Comté. Vois combien tu m'es cher! j'ai constamment rejeté sa proposition. Faublas, j'aime bien mieux que tu m'enlèves… Cependant le vilain homme étoit allé se poster dans un café…—Je sais.—J'ai cru qu'il ne falloit point envoyer chez toi, car je ne veux point que tu te battes avec le capitaine; je lui pardonne ses insultes; je les oublie; j'oublie le monde entier, pourvu que tu m'enlèves… J'allois du moins écrire à Mmede Fonrose, quand elle m'a fait dire…—Je sais.—Vois-tu, c'est une méchante femme aussi, la baronne! Elle nous a servis tant que notre amour, qui n'étoit pour elle qu'une intrigue un peu plus gaie qu'une autre, a pu lui fournir quelque sujet d'amusement; à présent qu'il n'y a plus que des dangers à courir, elle nous abandonne. Mais que m'importe encore, puisque tu me restes, et pourvu que tu m'enlèves?… Enfin la nuit est venue. Je me suis hâtée de souper et de renvoyer ma tante dans son appartement. Mes femmes m'ont couchée comme de coutume; mais, dès qu'elles ont eu quitté ma chambre, j'ai vite passé cette petite robe, et par ton petit escalier j'ai gagné la cour et la porte cochère. La Fleur, comme si je venois de le charger d'une commission, a demandé qu'on tirât le cordon: je me suis esquivée, je t'ai rencontré, rien n'empêche que tu ne m'enlèves.—Rien ne l'empêche! mais tout s'y oppose, au contraire! Il nous faut une voiture, un travestissement, des armes, une permission de poste, un passeport.—Ah! mon Dieu! je ne serai point enlevée cette nuit!… Eh bien, Faublas, écoute: nous allons tous deux rester ici jusqu'à la pointe du jour; alors tu me cacheras dans quelque grenier de cet hôtel; tu auras toute la journée pour faire les préparatifs nécessaires, et nous partirons enfin vers le milieu de la nuit suivante.—Impossible, mon amie.—Impossible! la raison?—Tu ne considères pas que vouloir apporter trop de précipitation dans l'exécution d'une entreprise si difficile, c'est s'exposer à la manquer.—Regardez! moi, je trouve toujours les moyens! lui ne voit jamais que les obstacles!…—Tu peux encore, au moins pendant trois mois, cacher et nier ta grossesse.—L'ingrat ne m'enlèvera point qu'il n'y soit obligé!—Les circonstances ne sont pas tellement pressantes…—Et pourquoi différer de trois mois le bonheur que nous pouvons tout à l'heure obtenir?—Toi, dont le cœur est si bon, mon Éléonore, voudrois-tu, si la nécessité ne t'en imposoit pas la loi, voudrois-tu d'un bonheur qui feroit le désespoir de la sœur la plus sensible et du meilleur des pères?—Ah! malheureuse!… il ne m'enlèvera point! il ne veut pas m'enlever!—Mon amie, je te jure que ces considérations toutes-puissantes ne m'arrêteront plus, quand le moment sera venu de te les sacrifier. Je te jure qu'alors, dussé-je périr moi-même, je n'abandonnerai ni mon enfant, ni sa mère que j'adore. Mais permets que je quitte le plus tard possible les objets les plus dignes de partager mon amour avec toi; permets qu'en les abandonnant pour te suivre, je puisse emporter du moins cette consolante idée que je n'ai point volontairement causé leur plus grand chagrin.»
La comtesse, encore obligée de renoncer à son plus doux espoir, versa des pleurs amers. Sa douleur étoit si vive que je désespérai d'abord de la calmer. Mais que ne peuvent les caresses d'un amant! Cette nuit, comme la dernière que l'amour nous avoit donnée, ne dura qu'un instant. «Déjà le jour va paroître, me dit Mmede Lignolle, et je te demande, à mon tour, comment je vais faire pour rentrer chez moi.» La question étoit un peu embarrassante; il fallut rêver quelques minutes pour y répondre d'une manière satisfaisante. «Mon Éléonore, habillons-nous vite. Malgré les prudens avis de Mmede Fonrose, je vais te conduire jusqu'à sa porte. Je me garderai bien d'entrer avec toi. La baronne croira que tu n'es venue chez elle de si bonne heure qu'afin de lui parler de moi. Tu te feras en effet une douce violence pour l'entretenir de ton amant; et, quoi qu'elle puisse te dire, tu lui tiendras fidèle compagnie jusqu'à ce que ton cabriolet soit arrivé.—Mon cabriolet! qui me l'amènera?—La Fleur, que j'irai prévenir.—Et si déjà le capitaine est à son poste?—Dépêchons-nous. Il n'y sera sûrement pas aux premiers rayons de l'aurore. Au reste, s'il y est, j'ai mon épée. Que veux-tu, ma charmante amie? il n'y a pas d'autre moyen…—Mais quand et comment te reverrai-je?…—Éléonore, je ne veux pas qu'ainsi vous vous exposiez encore la nuit, seule, à pied; je ne le veux pas! Mon amie, n'est-il pas cent fois plus convenable et moins dangereux que ce soit moi qui vous aille trouver?… Ne puis-je quelquefois, vers minuit, pénétrer jusqu'à toi?» Mmede Lignolle m'embrassa. «Oui! répondit-elle avec un cri de joie, je puis m'arranger de manière… Viens,… non pas la nuit prochaine, mes mesures pourroient n'être point prises… Tiens! afin de ne rien donner au hasard, viens vendredi, entre onze heures et minuit.»
Cependant le jour commençoit à poindre. Nous descendîmes sans bruit; nous sortîmes par la petite porte du jardin. Tout se passa mieux que je n'osois l'espérer. Je vis la comtesse entrer chez la baronne, et je courus chez M. de Lignolle éveiller La Fleur, qui dut partir un quart d'heure après. Je revins chez moi sans avoir fait de fâcheuse rencontre. A huit heures du matin il m'arriva la lettre que voici:
Depuis longtemps, Monsieur le chevalier, je cherchois l'occasion de réparer mes torts envers vous et monsieur le baron. C'est avec transport que j'ai saisi la première qui s'est présentée: je vous prie de l'assurer à monsieur votre père. Je crois, au reste, que le roi ne pouvoit faire pour le régiment de *** une meilleure acquisition que celle d'un jeune homme tel que vous, puisqu'il est certain que vous avez la physionomie du monde qui promet le plus.J'ai l'honneur d'être, etc.Le Marquis de B…
Depuis longtemps, Monsieur le chevalier, je cherchois l'occasion de réparer mes torts envers vous et monsieur le baron. C'est avec transport que j'ai saisi la première qui s'est présentée: je vous prie de l'assurer à monsieur votre père. Je crois, au reste, que le roi ne pouvoit faire pour le régiment de *** une meilleure acquisition que celle d'un jeune homme tel que vous, puisqu'il est certain que vous avez la physionomie du monde qui promet le plus.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Le Marquis de B…
Un instant après, M. de Belcour entra dans ma chambre: il tenoit à la main plusieurs papiers, et je voyois la plus grande joie peinte sur sa figure.
«Je le reçois à l'instant de Versailles, s'écria-t-il en m'embrassant: vous avez voulu que ce fût à moi qu'il fût adressé; vous avez voulu que, le premier, je vous félicitasse de votre bonheur. Je suis infiniment sensible à cette attention délicate. Oui, c'est cela même, ajouta-t-il en voyant que je m'approchois pour lire. C'est votre brevet de capitaine au régiment de *** dragons, maintenant en garnison à Nancy, et ceci, l'ordre de rejoindre au 1erde mai,… dans quinze jours. Faublas, je vous ai plus d'une fois reproché l'inexcusable oisiveté qui rendoit vos talens inutiles, et j'avois résolu de faire enfin moi-même les démarches nécessaires pour vous procurer le seul état qui vous convînt: je suis enchanté qu'en me prévenant vous ayez si bien réussi. Votre heureuse étoile vous accorde d'abord ce que mes plus vives sollicitations n'auroient sûrement pas obtenu tout de suite: un grade déjà supérieur et l'espoir d'un avancement certain. Malheureusement j'ai lieu de craindre que vous ne trouviez dans cette faveur de votre fortune un autre sujet de joie: voici le projet de notre commun voyage renversé; voici votre séjour dans la capitale prolongé d'une semaine tout entière. Mais, s'il est vrai que vous vous en applaudissiez, songez, mon fils, songez du moins que rien ne pourra vous dispenser d'obéir aux ordres du ministre et de joindre le régiment sous quinzaine. Alors, de mon côté, je quitterai Paris, j'irai seul où nous devions aller ensemble…—Quelle bonté, mon père, et que de reconnoissance!…—Je vous promets de chercher Sophie avec autant d'ardeur et d'exactitude que vous l'auriez pu faire.—Et vous la trouverez, mon père, vous la trouverez!—J'ose du moins l'espérer de cet événement-ci. Je ne doute pas que Faublas ne s'empresse de justifier la faveur du prince; je ne doute pas qu'il ne remplisse avec distinction l'honorable place qui lui est confiée. Il faut croire que, dans sa retraite, M. Duportail recevra la nouvelle de cet heureux changement, qui en annoncera beaucoup d'autres, et qu'alors il ne cachera plus sa fille à l'époux devenu digne d'elle.—O mon père! oh! quel encouragement vous me donnez!—Adélaïde est déjà levée, Faublas, elle va déjeuner dans mon appartement, j'allois te faire appeler. Je n'ai pas eu l'indiscrétion de montrer ces papiers à ta sœur. Il est bien juste que ce soit toi qui lui apprennes cette bonne nouvelle: viens, mon ami, descendons ensemble.»
Je recevois les félicitations d'Adélaïde, quand mon domestique vint, d'un air effaré, me dire que quelqu'un me demandoit. «Qui, Jasmin?—Monsieur, c'est lui.—Qui, lui?—Le grand diable.—Le grand diable! répéta M. de Belcour en regardant Jasmin. Qu'est-ce que cette expression?… Faublas, de qui veut-il donc parler?—Mon père,… je… je vais le recevoir.—Pourquoi ce mystère?… Mon Dieu!… c'est peut-être le capitaine?…—Non, Faublas, restez. Qu'il entre ici… Jasmin, priez monsieur le vicomte de vouloir bien passer chez moi.»
Dès que mon domestique nous eut quittés, le baron s'écria: «Voici donc le moment fatal! O mon ami, souvenez-vous des prières qu'un père vous a faites et qu'il vous réitère à genoux.» Il venoit, en effet, de s'y jeter. Je me précipitai vers lui pour le relever; il saisit ma main droite, la baisa, la porta sur son cœur. «Qu'elle me sauve! s'écria-t-il encore; qu'elle sauve la moitié de ma vie!» Adélaïde accourut épouvantée. «Tiens, Faublas, dit M. de Belcour en se relevant, embrasse ta sœur et ne l'oublie pas.»
Je l'embrassois, lorsque le capitaine entra. «J'en vois deux, s'écria-t-il avec un affreux sourire; laquelle est Mllede Brumont?» En lui montrant ma sœur, je répliquai: «Capitaine, celle-ci ne vous eût point avant-hier assis sur le balcon de la comtesse.» Cependant Adélaïde se penchoit à l'oreille du baron pour lui dire à mi-voix: «Qu'il est laid, ce grand monsieur! il me fait peur!—Laisse-nous, ma fille, lui répondit-il, va faire un tour dans le jardin.» Avant d'obéir, elle vint à moi, les yeux pleins de larmes: «Mon frère, monsieur le baron ne vous a point enfermé: oh! je vous en prie, souvenez-vous qu'il ne vous a point enfermé.»
Quand ma sœur fut partie, le capitaine, qui n'avoit cessé de me regarder avec beaucoup d'insolence, reprit: «Voilà donc ce chevalier de Faublas dont on parle! Comment cela peut-il s'être fait un nom dans les armes? cela paroît n'avoir que le souffle! Quand c'est quelque chose de plus qu'une femmelette, ce n'est encore que la moitié d'un homme!—Capitaine, asseyez-vous donc; vous m'examinerez plus à votre aise.—Corbleu! tu prends le ton de la raillerie, je crois! Ne me connois-tu pas? Ignores-tu que le vicomte de Lignolle ne souffrit jamais le sot persiflage de tes pareils ni leurs airs impertinens? Ignores-tu qu'il ne souffrit jamais un regard, un geste équivoques; que les plus fiers ont devant lui perdu leur audace; qu'il a sans peine immolé des hommes plus fameux que toi, et qui surtout paroissoient plus redoutables?—Enfin, il a tout dit! Capitaine, est-ce la coutume des braves comme vous d'essayer d'intimider l'ennemi qu'ils craignent de ne pouvoir pas vaincre? Je suis bien aise de vous prévenir que cet excellent moyen pourroit ne pas vous être avec moi d'une grande ressource.—Corbleu!» s'écria le vicomte outré de colère. Il se fit pourtant quelque violence, et me prenant la main: «Écoute, dit-il: puisqu'il étoit possible qu'il se trouvât sous les cieux un jeune insensé téméraire au point de déshonorer un frère que j'aime, et d'oser porter la main sur moi, et d'oser m'insulter en face, j'aime mieux que ce soit toi qu'un autre. Trop souvent, depuis deux ou trois années, on m'étourdissoit de ton nom. Sache que pour l'adresse et la force je ne reconnois dans le monde entier qu'un homme comparable à moi; et celui-là, je pense qu'aucun maître n'ose contester sa supériorité. Je ne permettrai jamais qu'aucune autre réputation s'élève et balance la mienne. Je comptois venir quelque jour à Paris tout exprès pour te le dire…—Remerciez donc le hasard qui, me donnant avec vous des torts apparens, vous épargne l'infamie d'un duel dont le seul motif eût été votre féroce amour d'une fausse gloire.—Corbleu! je suis bien impatient de savoir comment tu feras pour soutenir la hardiesse de tes discours. Plus je te regarde, et moins je puis me persuader que tu sois digne de ta renommée.—Allons donc au fait, Capitaine: ce sont les preuves que vous demandez, n'est-ce pas?—Assurément! Mais dis-moi: voudrois-tu par hasard pouvoir te vanter d'avoir défié le vicomte de Lignolle?—Pourquoi m'en vanterois-je? quel honneur m'en pourroit-il revenir? D'ailleurs, est-ce que j'ai jamais fait métier de défier personne?—C'est que j'ai juré, je t'en avertis, qu'en toute rencontre ce seroit moi qui proposerois le combat.—Je n'ai fait, moi, d'autres sermens que de ne le refuser jamais.—Eh bien! choisis les armes.—Toutes me sont égales.—L'épée donc! l'épée! j'aime à voir mon ennemi de près.—Je tâcherai de ne pas trop m'éloigner de vous, Capitaine.—C'est ce que nous verrons, mon petit monsieur. Le lieu?—M'est assez indifférent. La Porte-Maillot cependant, si vous voulez.—La Porte-Maillot, soit. Mais, cette fois, tu n'y trouveras pas le marquis de B…—Peut-être.—Le jour et l'heure?—Aujourd'hui, et tout de suite.—Voilà, s'écria-t-il en me frappant sur l'épaule, ce que tu as dit de mieux: partons.—Capitaine, vous avez votre voiture?—Non. Je vais toujours à pied.—Il faudra pourtant vous déterminer à prendre une place dans le carrosse du baron.—Pourquoi cela?—Parce que nous irons chercher un de vos amis.—Un de mes amis! corbleu!—Oui, de mon côté, j'emmène un témoin.—Un témoin! où est-il?—Le voilà.—Ton père?—Mon père.—Qu'il vienne, si bon lui semble; mais qu'il ne compte pas sur ma pitié.—Monsieur le vicomte, répondit le baron avec beaucoup de sang-froid, plus je vous écoute et plus je demeure persuadé que c'est vous qui ne méritez pas la mienne.—Capitaine, l'avez-vous entendu?—Eh bien? me répondit-il.—Eh bien! m'écriai-je en prenant à mon tour sa main que je serrai fortement, c'est l'arrêt de ta mort qu'il vient de prononcer! Partons.—Partons, répéta mon père; et je vois que nous serons bientôt revenus.»
Nous commençâmes par aller chercher M. de Saint-Léon, collègue du capitaine, autre officier de marine, aussi traitable, aussi poli que son ami l'étoit peu. Cet honnête gentilhomme, en comblant mon père d'égards, en m'accablant de civilités sans nombre, désavouoit assez les invectives, les bravades et les juremens que M. de Lignolle ne cessoit de vomir. Plusieurs fois même il hasarda quelques paroles conciliatrices, mais on sent que toute médiation devenoit désormais inutile entre le vicomte et moi. Tous deux résolus à périr plutôt que de reculer, nous arrivâmes à la Porte-Maillot.
Nous venions de mettre pied à terre; déjà mon adversaire avoit la main sur son épée, déjà la mienne étoit tirée. Tout à coup plusieurs cavaliers, qui depuis quelques secondes nous suivoient au grand galop, fondirent sur le capitaine et l'environnèrent en criant:De la part du roi!L'un d'eux lui dit: «Monsieur le vicomte de Lignolle, le roi et nosseigneurs les maréchaux de France vous ordonnent de me rendre votre épée; et je dois, jusqu'à nouvel ordre, vous accompagner partout.» Le capitaine devient furieux; cependant il n'ose faire aucune résistance. «On ne te donne pas de gardes, à toi, me cria-t-il en se désarmant, on compte sur ta sagesse. Tu as au reste des amis très prudens; rends grâces à leur extrême vigilance, elle te fera vivre quelques jours de plus, mais seulement quelques jours. Comprends bien ce que je te dis.»