Chapter 8

Je revins avec mon père; et, comme nous passions devant la porte de Rosambert, alors seulement je me rappelai que ce jour même étoit pour mon heureux ami le jour du lendemain des noces et que je devois déjeuner avec la nouvelle comtesse. Je quittai le baron; je me fis annoncer chez monsieur le comte. Il vint me recevoir dans son salon. «Rosambert, j'accours vous féliciter et je me rends à votre invitation.—Pardon, me répondit-il, vous ne déjeunerez qu'avec moi. La comtesse est fatiguée, elle repose.—J'entends. Vous êtes content de votre nuit.—Oui,… oui, content.—Mon ami, ce rire est forcé, votre gaieté ne me semble pas naturelle. Qui peut troubler…?—Un méchant tour… qui me vient de votre marquise… Je le parierois maintenant!—Quoi donc?—Je reçois à l'instant l'ordre de rejoindre.—De rejoindre! et moi aussi.—Comment? et vous aussi!—Mon ami, je suis capitaine de dragons.—Capitaine! Ah! recevez mon compliment. Embrassons-nous. Votre régiment n'en aura pas de plus jeune, de plus brave et de plus joli. Voilà donc qu'enfin la marquise se décide à faire quelque chose pour vous! Ne vous l'ai-je pas dit depuis longtemps, qu'avec du mérite on ne s'avançoit encore que par les femmes?—Je vous admire. Qui vous dit que c'est Mmede B…?—J'avoue qu'il seroit plus plaisant que ce fût son mari», s'écria-t-il.

Je ne répondis rien. Il m'avoit paru convenable de ne pas communiquer à M. de Belcour la lettre du marquis: jugez si j'étois tenté de la montrer à Rosambert!

«D'abord capitaine dans un régiment de cavalerie, continuoit le comte, ce n'est pas mal débuter! Oh! vous irez loin, c'est Mmede B… qui vous porte. Cependant, comment se fait-il que la marquise ait eu le courage de se sacrifier elle-même à votre avancement, le courage de reléguer Faublas dans une garnison? Votre régiment, où est-il, Chevalier?—A Nancy.—A Nancy?… Attendez donc,… me tromperois-je? non, non. Ah! je ne m'étonne plus.—Quoi donc?—Lequoi doncest excellent!—Vous ignorez peut-être ce que je veux dire?—Je ne m'en doute même pas, en vérité!—Faublas, voilà de ces mystères maladroits qui nuisent plus qu'ils ne servent. Comment voulez-vous que je ne sache pas cela?—Et quoi, cela?—Mais! que Mmede B… possède, tout près de la capitale de la Lorraine, une fort belle terre qu'il y a longtemps qu'elle n'a vue.—Ah! ah!—Elle y compte sans doute passer toute la belle saison; et, tant qu'il vous plaira, vous obtiendrez de votre colonel des petits congés de vingt-quatre heures. Ainsi la marquise, au comble de ses vœux, vous aura tout à son aise, et ne craindra plus la concurrence de personne. Elle a vraiment trouvé le meilleur moyen d'empêcher en même temps que vous ne puissiez chercher Sophie et secourir Mmede Lignolle.—M'empêcher de secourir mon Éléonore!—Assurément, car c'est tout à l'heure que vous avez ordre de rejoindre.—Seulement au 1erde mai.—Eh bien, dans quinze jours!—A cela je gagne une semaine entière, puisqu'il est vrai que mon père devoit m'emmener samedi prochain.—Le grand bénéfice! eh! quel changement une semaine peut-elle apporter?…—Que sais-je? il arrive tant de choses en moins de temps!—Faublas, voilà ce qui s'appelle s'étourdir sur sa situation.—Taisez-vous, mon ami, taisez-vous! ne m'ôtez pas l'illusion qui me soutient!—Mmede Lignolle, quand vous l'aurez abandonnée huit jours plus tard, sera-t-elle donc moins malheureuse?—Rosambert! Rosambert! est-ce quand je touche au fond de l'abîme qu'il faut me le montrer?—Sera-t-elle moins exposée à la vengeance de ses ennemis?—Cruel!—Aux brutales fureurs du capitaine?—Il est venu ce matin. Nous étions sur le point de nous battre, lorsqu'un garde de la connétablie nous est tout à coup arrivé.—Un garde! pour lui? vous n'en avez pas, vous?—Non.—Je le crois! cela vous auroit gêné dans vos courses: il ne vous auroit plus été possible d'allerincognitovisiter la marquise.—La marquise! à vous entendre, Rosambert, on croiroit que rien dans le monde entier ne se fait que par elle.—Mon ami, c'est que le lion, qui, pendant quelques semaines, sembloit profondément endormi, vient de se réveiller. C'est que je vois Mmede B… maintenant tout remuer autour d'elle: il y a huit jours, de mauvais bruits sur Mllede Brumont commencent à courir…—Mon Dieu!—A peu près dans le même temps une lettre fatale est adressée au capitaine…—Est-il possible?—Hier, j'apprends de bonne part la rupture de M. de Belcour et de la baronne; aujourd'hui le brevet vous arrive; et moi, par contre-coup, je suis obligé de partir, et je n'ai pas, comme vous, quinze jours de grâce! il faut que je sois au régiment le 21 de ce mois, il faut que je vous fasse mes adieux après-demain, vendredi! Mais, en cela, quel est son but? car elle ne fait rien sans dessein, l'artificieuse personne… S'il ne m'est pas permis de tout deviner, je conçois du moins que, prête à frapper les grands coups, mais sachant notre réconciliation, et ne pouvant se dissimuler que l'homme du monde qui la connoît le mieux doit être le plus disposé à vous servir contre elle de sa bourse, de ses conseils, et même de son bras, s'il le falloit absolument, la marquise croit devoir, le plus tôt possible, écarter celui de ses ennemis qu'elle regarde comme le plus dangereux, parce qu'il est de vos amis le meilleur. Au reste, elle est femme dans toute la force du terme, votre Mmede B…! Après avoir battu les gens, elle leur garde rancune, et, poursuivit-il en promenant sa main sur son front, tout récemment,… tout récemment,… avant la venue de cet ordre militaire qui m'exile,… j'ai cru m'apercevoir que le coup de pistolet dont elle a bien voulu me gratifier ne l'empêcheroit pas de me faire de temps en temps quelques petites malices d'un autre genre.—Comment?—Oui, je ne suis pas sorti de chez moi depuis hier au soir; eh bien! je parierois qu'hier au soir la marquise se sera très sincèrement réconciliée avec Mmede ***, cette comtesse éternellement officieuse!… qui a tant pressé mon heureux mariage.—D'honneur, mon ami, je ne comprends rien à ce que vous me dites.—Tant mieux… J'aime assez, quand je suis fort indiscret, à rester du moins fort obscur. Vous vous en allez, mon ami? Je ne fais pas d'effort pour vous retenir, car, je l'avoue, j'ai besoin d'être seul un moment.—Vous avez du chagrin?—Un peu.—Cet ordre de partir?—Cela, et autre chose.—Que je ne puis savoir?—Ou qui ne vaut pas la peine d'être su.—Mais encore?—Bon! une bagatelle!… rien,… moins que rien. Cependant on me l'a dit cent fois, et je ne l'ai jamais voulu croire: il est difficile que la plus belle humeur n'en soit pas un moment altérée… Que voulez-vous? c'est un petit nuage qu'il faut laisser passer.—Rosambert, vous parlez comme un oracle; je reviendrai quand vous serez intelligible. Adieu.—Adieu, Faublas.—Au moins vous voudrez bien présenter mes devoirs à la nouvelle mariée et l'assurer de mes regrets.—Oui,… oui,… ce soir vous la verrez,… je vous l'amènerai ce soir.—Étourdi! je m'en allois, sans vous avoir même demandé son nom.—De Mésanges, répondit-il.—De Mésanges! m'écriai-je.—Eh bien, qu'y a-t-il qui vous étonne?—Rien.—Il vous a frappé, ce nom?—Frappé!… c'est que j'ai connu dans ma province un frère de cette demoiselle.—Elle n'en a pas.—C'étoit donc un de ses cousins. Adieu, mon ami.—Non, non, Chevalier! écoutez donc: quand vous l'avez connu, ce cousin, avez-vous aussi connu la cousine par hasard?—Point du tout. Pourquoi?—Ah! pour… pour rien. Tenez, Faublas, ayez de l'indulgence, je suis aujourd'hui d'une bêtise amère.»

Je me hâtai de sortir pour que Rosambert ne vît pas sur mon visage trop de gaieté succéder à trop d'étonnement.

Mon père m'attendoit avec impatience. Comme j'entrois chez lui, je l'entendis qui disoit à ma chère Adélaïde: «Eh! malheureuse enfant, si cela étoit, me verrois-tu si tranquille? Accourez donc, me cria-t-il dès qu'il m'eut aperçu, votre sœur se désole. Elle prétend qu'il vous est arrivé quelque malheur et que je le lui cache.—Oh! mon frère, s'écria-t-elle, je serois morte si vous n'étiez pas revenu. Mais quand est-ce donc que vous ne vous battrez plus qu'à cause de Sophie?—A propos, interrompit le baron, je n'ai jamais songé à vous faire cette question que lorsque vous n'étiez pas là. Qu'est devenue, je vous prie, la lettre de M. Duportail?—Mon père, je l'avois gardée, je l'ai perdue à Montargis, le soir que je m'y suis trouvé mal. C'est sans doute Mmede Lignolle qui l'a trouvée, mais je n'ai pas osé lui en parler. Ce qui m'étonne, c'est qu'elle ne m'en ait jamais rien dit.»

Le soir du même jour, Rosambert nous amena sa femme. D'un bout de l'appartement à l'autre, madame la comtesse, reconnoissant ma sœur, qu'elle n'avoit pourtant jamais vue, s'arrêta toute surprise. «Avancez donc, lui dit son mari. Qui vous retient à cette porte?—Dame! lui répondit-elle en regardant toujours ma sœur, c'est qu'il me semble que la voilà.—Qui?—Ah! dame! une demoiselle que je croyois ma bonne amie.—Vous connoissez mademoiselle?»

Pendant ce court dialogue, je me demandois ce que j'avois à faire pour empêcher la jeune femme de se trahir tout à fait. M'éloigner un instant, c'est livrer ma sœur aux dangereuses questions, aux reproches embarrassans de la comtesse, à qui d'ailleurs je donnerois bientôt un nouveau sujet d'étonnement, puisque je ne pourrois me dispenser de reparoître bientôt au salon. Je devois donc, tout au contraire, me hâter de me faire remarquer de Mmede Rosambert, afin de lui rappeler ainsi les éclaircissemens nécessaires, les prudens avis que, la veille du mariage, Mmed'Armincour avoit très probablement donnés à l'innocente Mllede Mésanges. Ce fut le parti que je pris. Je me jetai devant elle et la saluai respectueusement.

La comtesse fit alors un cri, laissa tomber ses bras, perdit toute contenance, et, prête à se trouver mal, fut obligée de s'appuyer contre la porte. Cependant elle ne cessoit de promener ses regards tantôt sur ma sœur et tantôt sur moi; je voyois bien qu'elle étoit encore embarrassée de savoir qui de nous deux étoit sa bonne amie. «Voilà, dit Rosambert, une véritable reconnoissance! fort singulière, tout à fait théâtrale! mais il me semble que, dans cette scène, d'ailleurs très amusante, ce n'est pas moi qui joue le beau rôle.» De l'autre côté, mon père murmuroit tout bas: «Encore des quiproquos! encore une aventure galante! je le parierois.—Vous connoissez donc mademoiselle?» reprit le comte en montrant ma sœur à sa femme. Celle-ci, mal à propos s'avisant de vouloir être fine, répondit: «Ah! mon Dieu! non. D'abord, moi, je ne connois pas du tout Mllede Brumont!—De Brumont! répéta Rosambert. Maudit soit donc l'infernal génie qui vous fait deviner son nom! Ainsi, continua-t-il en se frappant le front, plus de doute! aucune espèce de doute! je suis déjà ce qui s'appelle un mari, un vrai mari!… Je le suis! je l'étois même avant les noces. Le comment! je l'apprendrai peut-être quelque jour…» Mon père se pencha à l'oreille du comte pour lui recommander de la modération. «Songez que ma fille est là, lui dit-il.—Vous avez raison, Monsieur; et je suis, je l'avoue, inexcusable, moi, inexcusable de faire tant de bruit pour une bagatelle. Mais vraiment, de quelque manière qu'on y puisse être préparé, on ne reçoit pas le coup sans crier un peu… J'ai du courage, je ne vous demande qu'un instant pour me remettre. Tout à l'heure vous me verrez parfaitement tranquille… Néanmoins convenez que ce jeune homme peut se vanter d'avoir la plus maligne étoile,… assez bonne pour lui, mais si fatale à tout ce qui l'approche! Il semble qu'il soit écrit là-haut que pas un de ses amis, pas un ne l'échappera!…» Il ne put s'empêcher d'interroger encore la pauvre petite femme: «Madame, vous n'avez vu mademoiselle nulle part?—Nulle part. Oh! mon Dieu! non; pas même chez ma cousine de Lignolle.—Ah!… quelle fureur aussi de questionner quand… quand on est sûr… Fort bien, Madame la comtesse! fort bien! c'est assez, le chevalier lui-même me dira le reste.»

A ces mots, le comte parut prendre son parti. Chacun s'étant assis, la conversation roula sur des objets indifférens. Cependant la nouvelle mariée, qui parloit peu, me regardoit beaucoup. Elle me regardoit d'un air qui sembloit annoncer que, si elle étoit encore un peu mécontente et étonnée de la manière dont j'avois entretenu ses erreurs en profitant de son ignorance, elle ne se sentoit pourtant pas disposée à garder éternellement avec moi sa surprise et son ressentiment. Rosambert, pendant ce temps-là, se faisoit une extrême violence pour dissimuler les inquiétudes que lui donnoit l'attention soutenue dont il voyoit sa femme m'honorer; et, comme enfin la comtesse se mit à rire, il lui demanda pourquoi. «Dame! je ris parce qu'il rit, lui.—Lui! lui! Madame, et pourquoi rit-il, lui?—Dame! il rit peut-être de ce que… Ah! mais c'est que je ne peux pas vous dire… Dame! je ne sais pas de quoi il rit.» En vain le comte voulut retenir un signe d'impatience, en vain il essaya d'étouffer un profond soupir; et, puisque Rosambert mettoit de l'amour-propre à ne pas laisser voir les petits chagrins que sa mésaventure lui causoit, je crois qu'il étoit temps qu'il s'en allât. «Adieu, me dit-il, et sans rancune. Demain, dans la soirée, vous trouvera-t-on chez vous?—Oui, mon ami.—Vous pouvez compter sur ma visite.—Y viendrai-je avec vous? lui demanda sa femme.—Quelle question me faites-vous là! répondit-il d'un air assez détaché: ce sera comme vous voudrez. Je vous observe néanmoins que les jeunes femmes ne vont pas ainsi chez les garçons, tous les jours surtout.»

Cependant la comtesse alloit descendre, je lui présentai la main. «Ah! dame! je ne demande pas mieux! dit-elle en serrant la mienne. Mais c'est pourtant que je vous en veux beaucoup! Vous m'avez bien attrapée, au moins!—Chut, chut! s'écria Rosambert. Madame, ces choses-là ne se disent pas quand il y a du monde, surtout quand le mari est là.»

Tous deux ils partirent. Le lendemain, à six heures du soir, le comte vint chez moi; mais il n'amenoit pas la comtesse. Au reste, il entra dans ma chambre en poussant de grands éclats de rire. «Tout cela est fort plaisant, s'écrioit-il, infiniment plaisant!—Quoi?—Ce que la comtesse m'a raconté.—Vous avez vu Mmede Lignolle?—Eh! non, ma femme. Elle m'a tout conté, vous dis-je, et devant elle j'ai gardé mon air sérieux à cause des bienséances. Maintenant que je suis chez vous, permettez-moi de ne me plus gêner, permettez-moi de rire. Vous êtes né pour les comiques aventures.—Rosambert, si vous voulez que je vous réponde, expliquez-vous.—Ah! cette fois, je suis clair; mais, si vous m'y forcez, je le serai davantage.—Comme il vous plaira.—Oui? Eh bien, écoutez: ma femme m'a dit qu'avant de devenir ma femme elle avoit été votre femme…—Cela n'est pas vrai.—Comment! c'est vous qui niez le fait? c'est vous…» Je l'interrompis vivement: «Monsieur le comte, un mot, je vous prie. Avant de me continuer vos insidieuses confidences, entendez-moi bien: toutes vos questions sur une matière aussi délicate seroient, de quelque manière que vous puissiez les risquer, seroient, dis-je, absolument inutiles: si le fait est faux, je ne suis pas assez cruellement fat pour en accuser votre femme; s'il est vrai, je ne suis pas assez sottement indiscret pour l'avouer à son mari.—Mais on ne vous prie ni d'avouer ni de désavouer; on demande seulement que vous écoutiez. Mmede Rosambert m'a raconté que vous aviez eu le bonheur de coucher avec la douairière d'Armincour; que cette nuit-là vous aviez quitté le lit de la marquise pour venir causer dans celui de Mllede Mésanges, qui bientôt avoit cessé d'être demoiselle, mais sans le savoir, puisque, après vous être comporté avec elle comme un très galant homme, vous l'aviez pourtant laissée persuadée que vous étiez une fille. Chevalier, convenez donc que, si la jeune personne m'a fait une histoire, elle en sait faire de jolies, et souffrez que j'en rie.—Rosambert, loin de m'y opposer, j'en vais rire avec vous.—J'ai pourtant, reprit-il d'un air un peu plus grave, une question à vous faire,… avec les ménagemens convenables. Supposons,… c'est une supposition, vous comprenez bien?… supposons que l'aventure vous fût arrivée, en auriez-vous fait la confidence à Mmede B…?—Jamais.—C'est ce que je pense. Qui pourroit donc le lui avoir dit? car mon mariage, il n'en faut plus douter, est un bienfait de la marquise; et, comme je vous le confiois hier matin, parce que les découvertes de la nuit précédente me l'avoient déjà fait pressentir, c'étoit uniquement pour Mmede B… qu'elle agissoit, cette obligeante comtesse de ***, qui me paroissoit toute dévouée. Au moment même où, tout à fait dupe de leur stratagème, je dotois d'un ample douaire[7]la virginité de Mllede Mésanges, à qui certainement il ne falloit rien pour cela, les deux puissances belligérantes annonçoient publiquement que leur rupture avoit été simulée, et que c'étoit M. de Rosambert qui payoit les frais de la guerre. Au reste, je suis obligé de le reconnoître, la marquise est vraiment noble dans ses vengeances: quand elle m'a estropié de ce coup de pistolet, elle pouvoit en recevoir un; maintenant qu'elle me fait donner pour fille une demoiselle passablement femme, au moins elle a soin de dorer la pilule: elle y joint, pour me consoler, vingt mille écus de rente. Chevalier, quand vous verrez ma généreuse ennemie, remerciez-la de ma part, je vous en prie. Dites-lui que d'abord je n'ai pas été totalement insensible au petit malheur de me voir, par un sot hymen, rangé dans la foule; mais rendez-moi justice: ajoutez que ma foiblesse n'a duré qu'un moment; qu'à présent je prends fort bien la chose. Surtout, ne manquez pas d'assurer la marquise que, malgré ma propre infortune, je me sens disposé plus que jamais à me moquer des époux malheureux… Faublas, venez-vous avec moi?—Où cela? Je vous vois superbe! Comment! l'épée! l'habit de cérémonie! Faites-vous déjà des visites de noces?—Non, des visites d'adieu, puisqu'il faut que je parte demain.—Et vous demandez que je vous accompagne?—Je soupe au faubourg Saint-Honoré; nous mettrons pied à terre aux Champs-Élysées; nous ferons quelques tours de promenade, nous causerons.—J'y consens, pourvu que ce soit seulement de Mmede Lignolle.—Très volontiers. Me voici désormais un mari comme cent mille autres; mais n'importe, je suis toujours du parti des jeunes gens contre les époux… Faublas, voilà que j'y songe: n'allez pas vous mettre en tête que je vous emmène avec moi pour vous empêcher de courir où l'amour pourroit vous appeler.—Comment?—Oui, si vous aviez quelque conquête toute récente, un rendez-vous chez une jeune femme déjà fatiguée de son nouvel époux, ne vous gênez pas.—Rosambert, si vous pensiez réellement que cela fût possible, en parleriez-vous d'un ton si dégagé?—D'honneur, je le crois! L'adversité vient d'éprouver mes forces, je me sens capable de tout.

[7]Les plus savans jurisconsultes définissent le douaire:Pretium defloratæ virginitatis. Je veux qu'il y ait aussi de l'érudition dans cet ouvrage, pour qu'on y trouve un peu de tout.

[7]Les plus savans jurisconsultes définissent le douaire:Pretium defloratæ virginitatis. Je veux qu'il y ait aussi de l'érudition dans cet ouvrage, pour qu'on y trouve un peu de tout.

«Ainsi, je crois qu'il ne reste à l'infortunée comtesse d'autre ressource que de se retirer dans sa famille et de plaider en séparation, si M. de Lignolle la tourmente.» Quand Rosambert me parloit de la sorte, il faisoit presque nuit, et nous nous trouvions aux Champs-Élysées, à peu près en face de la maison de M. de Beaujon. M. de B… sortoit de la maison voisine. Dès qu'il me vit, il vint à moi; il retourna sur ses pas dès qu'il vit Rosambert. Celui-ci me dit: «Il nous évite! allons à lui. Ne laissons pas échapper une si belle occasion de passer un moment agréable.» Ce fut en vain que je m'efforçai de retenir Rosambert: son malheureux sort l'entraînoit.

«Monsieur le marquis, vous nous fuyez?—Il est vrai qu'au moins je ne vous cherche pas, lui répondit-il d'un ton fort sec.—En effet, beaucoup de gens m'ont assuré que vous me gardiez de vifs ressentimens. Je vous avoue que je suis très curieux et très impatient de savoir les raisons…—Croyez-vous que je me gênerai pour vous les dire?… Bonjour, Monsieur le chevalier, continua-t-il en me donnant la main. Hier vous avez dû recevoir de Versailles…—Oui, son brevet, interrompit Rosambert. Il l'a reçu.—Je l'ai reçu, Monsieur le marquis, et je suis bien sensible à cette preuve de votre…» Le comte, à mon tour, m'interrompit: «Faublas, c'est monsieur qui l'a demandé pour vous?—Oui, c'est moi. Qu'y a-t-il là qui doive vous faire rire?—Quoi! Monsieur! madame la marquise, de son côté, ne l'auroit pas un peu sollicité?—Pourquoi non? la marquise est une excellente femme, disposée à rendre service à tout le monde, à tout le monde, vous excepté!—J'en demanderai toujours la raison.—La raison?… Monsieur le comte, quand on se croit aimable au point de ne pas rencontrer de femme qui résiste, et qu'on en rencontre une sage, vertueuse, pleine d'amour pour son mari…—Pardon. J'en connois tant comme celle-là que je ne sais de laquelle vous me parlez.—De la mienne, Monsieur.—De la vôtre!… de la vôtre!—Oui. Quand on la rencontre, on échoue…—On échoue?… sans doute.—Alors il faut prendre patience.—Vous en parlez fort à votre aise, vous, Monsieur, qui n'échouez jamais.—Point de mauvaises plaisanteries, Monsieur le comte. Je n'ignore pas que vous avez été plus heureux que moi près d'une demoiselle…—D'une demoiselle? ah! oui, près de MlleDuportail.—Duportail! ou point Duportail! vous avez beau ricaner! au moins pour me venger, moi, je n'ai pas fait de bassesse.—Ah! ménagez-moi. Au reste, expliquez-vous. Qu'appelez vous une bassesse?—Ce que vous avez fait à ma femme, Monsieur.—Eh bien! Monsieur, qu'est-ce que j'ai fait à votre femme? voyons si vous le savez.—Si je le sais! Le lendemain du jour que Mllede Faublas avoit couché dans le lit de la marquise…—Mllede Faublas! êtes-vous sûr?»

Je m'approchai de Rosambert et lui dis tout bas: «Mon ami, prenez garde que votre gaieté ne devienne excessive, et du moins, j'ose vous en supplier, ne compromettez pas Mmede B…» Le marquis cependant continuoit: «Le lendemain, pour vous venger, vous avez amené chez ma femme le frère sous les habits de la sœur.—Voyez comme je suis malin! s'écria le comte en éclatant de rire; de quelle espièglerie je me suis avisé contre madame la marquise! Voilà pourtant de mes tours! voilà…—Je crois, interrompit avec beaucoup de véhémence M. de B…, qui s'animoit visiblement, je crois qu'il ose encore se moquer de moi! Monsieur le comte, non content de cette première perfidie…—Vraiment! quand je m'en mêle…—Vous avez encore eu la méchanceté noire…—Diantre! ceci devient sérieux!—Oh! très sérieux. Et rira bien qui rira le dernier, Monsieur de Rosambert, car je n'aime pas les airs persifleurs, je vous en préviens.—Ni moi les airs menaçans, Monsieur le marquis! Mais voyons… voyons d'abordla méchanceté noire.—Oui, la méchanceté noire de prendre occasion de la présence du jeune homme déguisé pour faire à ma femme, devant moi, la scène la plus impertinente et la plus affreuse.—Oh! je le reconnois maintenant: je suis un… un malheureux!… un vrai démon!… un roué!—Riez, riez, Monsieur! mais, puisque vous avez exigé cette explication, et qu'au lieu d'avouer vos torts vous comblez la mesure, apprenez ce que je pense de votre conduite envers la marquise: je la crois indigne d'un homme d'honneur, et tout à l'heure, ajouta-t-il en portant la main sur son épée, tout à l'heure vous allez m'en faire raison.—Vraiment, voici le plus drôle! et, quoique beaucoup de gens pussent s'en étonner, je vous avoue que je m'y attendois.

—Eh! Messieurs! m'écriai-je, que voulez-vous faire? Je ne puis souffrir ce combat, Monsieur le marquis,… et vous, Rosambert, vous qui détestez les querelles, est-il possible que dans vos gaietés…

—Toujours, crioit M. de B…, toujours j'ai vu dans sa physionomie qu'il étoit un mauvais plaisant…—Mauvais! vous me piquez!—Mais je n'aurois pas cru qu'il fût un si méchant homme!—A la bonne heure! voilà qui est plus noble!—Il faut que je lui donne une bonne leçon qui le corrige…—Il est fâché tout à fait! tout à fait fâché! Je ne vous reconnois plus, Monsieur le marquis! j'avois, moi, toujours vu sur votre figure,… excepté pourtant certaine matinée où vous vouliez, à la Porte-Maillot, tuer le chevalier et le baron! et le comte! et tout le monde!… excepté ce matin-là, j'avois toujours vu sur votre figure que vous étiez le plus doux, le meilleur des hommes.»

A ces mots, prononcés du ton le plus moqueur, M. de B…, transporté de colère, mit l'épée à la main. Averti par je ne sais quel pressentiment funeste, je ne pus me défendre de quelque émotion à la vue de ce fer ennemi, de ce fer vengeur qui devoit, dans un instant, se rougir du sang de Rosambert, et bientôt, bientôt après, d'un sang plus précieux.

Je me jetai sur Rosambert: «Monsieur le marquis, de grâce, calmez-vous! Monsieur le comte, vous ne vous battrez pas! Je ne souffrirai pas que vous vous battiez!—Laissez donc, Faublas, me répondit celui-ci; je suis assez fâché d'y être obligé, mais c'étoit la chose inévitable. Au moins ce ne sera pas un duel,… une rencontre seulement, une rencontre. Et j'aurai su de monsieur une infinité de choses très plaisantes.—Si tu ne te mets promptement en garde, cria M. de B… tout à fait hors de lui-même, je dis partout que tu es un lâche, et en attendant je te coupe la figure.—Je te coupe la figure!» répéta Rosambert. Il se mit à rire: «Ce seroit dommage! on ne verroit plus dans mes traits les méchans tours que je me permets de jouer à cette femme…sage, vertueuse, pleine d'amour pour son mari; n'est-il pas vrai, Monsieur le marquis?»

Alors, pour se dégager de mes bras, Rosambert, toujours en riant, fit très lestement quelques pas en arrière, et du même temps il revint sur M. de B…, l'épée à la main.

Ils se battirent vigoureusement; ils se battirent pendant quelques minutes. Ah! que de malheurs m'eût épargnés la défaite du marquis! Ce fut le comte qui succomba. «Le Ciel est donc juste! s'écria M. de B… Périssent ainsi tous ceux qui m'outragent! tous ceux qui portent une physionomie trompeuse! Je vais, le plus tôt possible, ajouta-t-il, envoyer ici les secours nécessaires; restez auprès de lui. Voyez pourtant ce que c'est qu'une figure! comme la sienne est déjà changée!»

Il s'éloigna. Le comte, étendu par terre, me fit signe de me baisser pour l'entendre, et me dit d'une voix très foible: «Mon ami, je suis grièvement blessé; je ne crois pas que cette fois j'en revienne. Faublas, assurez au moins Mmede B… que je ne suis pas mort sans avoir éprouvé le sincère repentir de mes cruels procédés pour elle,… cruels!… plus que vous ne pensiez… Faublas, il est trop vrai que…» Rosambert ne put achever, il perdit connoissance.

Je tâchois, avec plusieurs personnes attirées par le bruit du combat, je tâchois d'arrêter le sang de mon malheureux ami, quand les chirurgiens arrivèrent. On se hâta de le transporter chez lui. Quel spectacle pour sa jeune femme! La plaie fut examinée; nous n'obtînmes des chirurgiens que cette réponse inquiétante: «On ne peut rien dire que le troisième appareil ne soit levé.»

Je rentrai chez moi, l'imagination remplie de funestes images. «Mon père, il est mourant!—Qui?—M. de Rosambert. Le marquis vient de lui donner un affreux coup d'épée.—Le marquis! répondit le baron; puisse-t-il au moins n'en plus donner à personne!… Cet événement est triste,… et fatal, fatal! Il va ramener sur vous l'attention générale.—O mon frère! me dit Adélaïde en adoucissant par de tendres caresses sa réflexion cruellement juste, mon frère, je ne sais pas précisément quelle conduite vous tenez; mais je vois depuis quelque temps qu'il ne vous arrive que des malheurs.»

Qu'elle fut longue pour moi la nuit qui vint succéder à cette fâcheuse soirée! quels songes terribles troublèrent mon pénible assoupissement! Aussitôt que je fermois les yeux, je ne voyois plus que des objets d'horreur. Des épées suspendues sur ma tête! mes habits teints de sang! le ciel en feu! je ne sais quel fleuve débordé roulant avec mille débris un cadavre! Partout la mort autour de moi! Je m'éveillois le cœur serré, le visage couvert de sueur. Et, pour écarter de si épouvantables images, je tâchois de porter toutes mes pensées sur le jour fortuné qui m'alloit luire, sur ce vendredi si impatiemment attendu, qui devoit m'offrir quelques doux momens dans la société du vicomte de Florville, et les plus vifs plaisirs dans les bras de mon Éléonore. Mais en vain je m'efforçois de guérir une imagination frappée des plus sinistres pressentimens; elle repoussoit toute idée consolante, mon âme étoit profondément triste. Hélas! il vint en effet trop tôt, ce vendredi qui sembloit ne me promettre que du bonheur! il vint en effet trop tôt, cet affreux jour, suivi d'un jour plus affreux!

Dès le matin j'allai chez monsieur le comte, il avoit fort mal passé la nuit; j'y retournai l'après-dîner, on venoit de lever le premier appareil, et l'on n'osoit point encore assurer que la blessure ne seroit pas mortelle.

A sept heures du soir, je quittai Rosambert pour courir à la rue du Bac. Je n'y vis point le vicomte de Florville; ce fut Mmede B… que j'y trouvai, Mmede B…, comme aux jours de Longchamps, dans tout l'éclat de sa parure. Qu'elle étoit belle!

Emporté par le premier transport de mon admiration, j'allai tomber à ses genoux, et la marquise, paroissant m'y contempler avec moins d'orgueil que de plaisir, avec une plus douce ivresse que celle dont le seul amour-propre est la cause, la marquise ne se pressa pas de me relever.

«Ma belle maman, n'est-ce pas bien imprudent à vous d'être venue dans ce costume si remarquable?—Valoit-il mieux ne pas venir? répondit-elle. J'arrive de Versailles dans mon wiski; le seul Després m'a ramenée: il faisoit nuit d'ailleurs, et je ne suis pas entrée par la rue du Bac.—Il y a donc une porte dérobée?—Oui, mon ami.

—Ma belle maman, permettez-moi de vous assurer de toute ma reconnoissance; les papiers que vous m'aviez promis…—Ont-ils produit l'effet que nous en attendions?…—Oui; mon père ne songe plus à voyager avec moi; cependant une chose encore m'inquiète, je vous l'avoue: c'est d'être obligé de quitter Paris si vite. Ne seroit-il pas possible de différer quelques jours?—Au contraire, s'écria-t-elle; je crains bien que vous ne receviez incessamment l'ordre de partir encore plus tôt. Il court un bruit de guerre; la plupart des officiers ont déjà rejoint; ce n'est qu'avec beaucoup de peine que j'avois obtenu pour vous ce retard d'une quinzaine.—Mon Dieu! comment ferai-je donc pour…» Elle m'interrompit vivement: «Vous ne me parlez pas du malheureux événement de la soirée d'hier?—Maman, vous semble-t-il en effet malheureux?—Pouvez-vous me le demander? Étoit-ce de la main de M. de B… que Rosambert devoit mourir? J'aurai donc impunément souffert l'outrage de ses calomnies et la flétrissure de ses embrassemens! il ne m'aura donc pas été permis de lui arracher devant vous, avec le tardif remords de son dernier crime, l'aveu de toutes ses impostures! La fortune encore une fois a trahi mon courage et mes espérances.—N'accusez pas la fortune. Votre courage fut récompensé par le succès du combat de Compiègne, et dans la rencontre d'hier toutes vos espérances ont été remplies.—Remplies!—Apprenez ce que m'a dit le comte prêt à s'évanouir:Faublas, assurez au moins Mmede B… que je ne suis pas mort sans avoir éprouvé le sincère repentir de mes cruels procédés pour elle,… cruels! plus que vous ne pensiez;… il est trop vrai que…—Que…?—Ma belle maman, monsieur le comte n'a pas eu la force d'achever.—Il n'a pas eu la force d'achever! Vous cependant, Faublas, comment avez-vous interprété cette involontaire réticence?—Le sens ne m'en paroît pas équivoque.—Eh bien?—J'ai compris qu'il vouloit m'avouer que jamais il n'avoit possédé… votre personne,… votre personne, avec votre amour, j'entends.—Avouer! s'écria-t-elle en prenant mes mains dans les siennes: vous croyez donc que c'est hier qu'il vous a dit la vérité?—Je vous assure, maman, qu'il me seroit cruel de n'en être pas persuadé.» Elle porta ma main sur son cœur: «Vous le croyez!… Faublas! mon ami!… sentez, sentez ces battemens… Voilà depuis six mois le seul moment de joie qui m'ait été donné… Laissez, mon cher ami, laissez couler mes larmes. Depuis si longtemps celles que je verse ont tant d'amertume! Je trouve à celles-ci tant de douceur! Laissez, laissez couler mes larmes! Elles me soulagent d'un fardeau qui commençoit à m'accabler… Ah! pourtant, Faublas, quelle félicité plus grande, si j'avois pu moi-même dans le sang de mon ennemi laver mes injures, mériter ainsi d'obtenir à tes propres yeux ma réhabilitation complète!… Que dis-je? ajouta-t-elle en posant sur mes lèvres ses lèvres brûlantes: qu'importe ma vengeance? Ne suis-je pas désormais pleinement justifiée? Ne me dois-tu pas toute ton estime, et même une tendresse égale…» Enivré de ses caresses, je lui prodiguois les miennes. «Eh bien! soit! s'écria-t-elle en s'y livrant tout entière; qu'enfin l'amour, l'invincible amour l'emporte! Depuis deux mois j'oppose toute la résistance dont une mortelle est capable. Il m'a vingt fois arraché mon secret! qu'il triomphe aussi de mes résolutions! qu'il me rende avec l'amant idolâtré quelques momens d'un suprême bonheur, fallût-il les acheter encore de plusieurs siècles de tourmens! dussé-je entendre un ingrat, jusque dans mes bras, appeler Sophie et regretter Mmede Lignolle! dussé-je enfin quelque jour payer de ma vie…»

Elle n'en dit pas davantage, je venois de la porter sur un lit de délices, où nos âmes se confondoient. Quelle imprévue catastrophe alloit nous tirer de notre ravissante extase, pour faire succéder aux gémissemens de l'amour les cris de la rage et de la douleur!

La porte de la chambre où nous étions ayant été brusquement ouverte: «Maintenant le croyez-vous?» dit Mmede Fonrose à M. de B…

Celui-ci, ne pouvant plus douter de son malheur, devint furieux. Il se précipita, l'épée à la main, sur un homme sans armes, et qui, d'ailleurs surpris dans le plus grand désordre, étoit absolument hors de défense. La marquise, trop prompte, ma trop généreuse amante, se jeta devant le glaive menaçant; le marquis frappa… Grands dieux! Mmede B… cependant résista d'abord à la violence du coup, et dans l'instant même, ayant tiré de sa poche deux pistolets chargés, elle étendit la baronne à ses pieds; elle dit à son mari: «Vous venez d'attenter à ma vie, je suis maîtresse de la vôtre: je ne prétends pas venger ma mort, qui sans doute est prochaine; mais, ajouta-t-elle en s'appuyant sur moi, je vous déclare que je suis contre tous déterminée à le sauver.»

Quoique je fisse de grands efforts pour la retenir, elle tomba sur ses genoux, s'appuya sur sa main droite et me présenta le pistolet qu'elle tenoit encore de la gauche: «Tenez, Faublas!… Et vous, Monsieur de B…, si vous faites un pas vers lui, qu'il vous… arrête.» A peine avoit-elle dit qu'elle se renversa dans mes bras, où elle perdit connoissance.

Le marquis ne songeoit plus à menacer ma vie; déjà sa fatale épée lui étoit échappée des mains. «Malheureux! s'écrioit-il avec tous les signes du plus grand désespoir: qu'ai-je fait? où fuir? où me dérober à moi-même?… Ne l'abandonnez pas, vous autres; prodiguez-lui tous vos secours. Mon Dieu, comment sortir d'ici?»

Il étoit si troublé qu'il eut en effet beaucoup de peine à trouver la porte.

Cependant Mmede Fonrose, dont la mâchoire inférieure étoit toute fracassée, poussoit d'horribles cris. Il accourut une foule de gens que je ne connoissois pas, que je voyois à peine. Plusieurs chirurgiens arrivèrent. La baronne fut aussitôt reportée chez elle; mais, pour l'infortunée marquise, on n'osa pas risquer le transport. Nous la prîmes à quatre. Nous la portâmes mourante sur ce même lit où quelques minutes auparavant… O dieux! dieux vengeurs! si c'est une justice, elle est bien cruelle!

La profonde blessure étoit au sein gauche, près du cœur. Mmede B… ne passeroit peut-être pas la nuit. On lui mit le premier appareil; alors elle revint de son long évanouissement. «Faublas, dit-elle, où est Faublas?—Me voilà. Me voilà désespéré…—Madame, s'écria le premier chirurgien, ne parlez pas.—Dussé-je tout à l'heure mourir, répliqua-t-elle, il faut que je lui parle»; et d'une voix éteinte elle balbutia ces mots entrecoupés: «Mon ami, vous reviendrez; vous ne laisserez pas des gens indifférens me fermer les yeux; vous recevrez mes derniers aveux et mon dernier soupir. Mais quittez-moi pour quelques minutes, courez; la lettre de cachet va sans doute arriver de Versailles: courez, sauvez l'infortunée comtesse, s'il en est temps encore.»

Aussitôt je m'élance; je ne marche pas, je vole dans les rues. Mon Éléonore, ils l'enfermeroient! il faudra d'abord qu'ils m'arrachent la vie! Mais, si déjà l'ordre barbare est exécuté; s'il est exécuté, c'en est fait, plus de ressource, plus d'espoir! La comtesse, également impatiente et sensible, ne pourra pas, seulement huit jours, supporter l'esclavage et l'absence, la mère et l'enfant périront!… et moi malheureux! je serois donc obligé de leur survivre? Moi! qui pourroit m'empêcher de les suivre au tombeau?»


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