Devises des amans pour faire les approches.Chapitre. XVII.

Ma dame, si l’exprimer des peines & travaulx que je soustiens n’estoit si difficile, j’estimeroie que telle felicité me seroit concedee, que de veoir mon service tenir pour agreable, esperant tant de vostre doulceur & benignité qu’elle ne vouldroyt user d’ingratitude : mais promptement seroye retribué & premié de guerdon suffisant, sans me laisser continuellement en si grand langueur & infirmité. Las ma Dame si en ma puissance n’est de vous narrer les agitations & afflictions dont mon ame est occupee, les grandes sollicitudes qui incessamment se accumulent en mes tristes ymaginations pour acquerir vostre benevolence. Ma faceçtaincte de palle couleur, les continuelz souspirs indubitablemeít vous en doybvent rendre certaine. Las le mal qu’il fault que j’endure sans y pouvoyr ne vouloir resister est violent & insuperable, c’est une playe que nulle medecine ne peuàt soulder, c’est ung feu par nulle puissance d’eaue inextinguible, c’est une ardeur que nulle glace ne pourroit refrigerer. Si vous estes si cruelle : ce que je ne pense, que ne voulez entendre. O meritez secours la misere & destresse langueur & martyre ou je suis reduict, a mort immaturee me conduyra, & si le cas advenoit, il vous seroit attribué a vice de cruaulté, pour n’avoir preservé de mort celluy, qui pour vous complaire a quelconque peril ne pardonneroit. Helas ce qui plus me tourmente, & me cause ung desespoir de jamais ne parvenir a mon affection, c’est la continuelle presence de monsieur vostre mary : lequel journellement me menace non seulement de me frapper, ou molester : mais par mort violente a la nature me faire renoncer. Et pourtant considerez avecq quelle puissance amour domine en moy. Il n’y a menace qui me retarde, il n’y a peril que je craingne, ny instance qui m’en oste. Par ces signes evidentz & demonstratifz me debvez estimer pour vostre serviteur perpetuel.

Ce pendant que j’escoutoye ses parolles, subitement je feuz par excessif amour & ardant desir si aguillonnee, que mon amoureux cueur battoit plus tost que les legieres aeles de l’arondelle quand elle volle : d’aultre part la crainte de la survenue de mon mary me tourmentoit & exagitoit, en sorte que selon ma coustume tous mes membres commencerent a trembler, toutesfoys me voyant en la presence de celluy que plus j’aymoye, apres aulcune espace, commençay a penser quelle responce je luy feroye : mais en considerant ses gestes exterieurs, je comprenoye qu’il estoit fort espris & attainct de mon amour, qui fut cause que pour ceste fois ne luy vouluz declairer le secret de mon cueur, non pour le bannir ne chasser : mais pour plus ardentement l’enflamber. Alors je luy dis, Apres que j’ay bien distinctement pensé & consideré les gestes & contenances par lesquelles je peuz conjecturer que vostre pensee est occupee de tresgriefves & durissimes cogitations : car amour est une passion en l’ame qui le plus souvent nous reduyt en anxietez & tristesses pour ne pouvoir jouyr de la chose aymee, & quand aux amans telle fortune intervient, il demeurent submergez au profond des extremes destresses & miseres quand ilz preferent amour lascif a vray amour, lequel consiste en vertu. Vous debviez considerer que quand par voz persuasions je seroye pressee, & stimulee de condescendre a vostre vouloir, ce ne se pourroit faire ny accomplir sans deteriorer ma bonne condition, & doncques pour ne estre signe d’homme prudent de avecq l’infamie d’aultruy cercher ses plaisirs : je vous prie de laisser ceste affection immoderee, vous monstrant homme vertueux, en sorte que raison domine, & soit superieure de l’appetit sensuel. Je ne vous veulx increper ny attribuer a vice, si promptement vous ne pouez separer amours de vostre cueur : mais par prudence & honnestes exercices le fault moderer, & applicquer vostre florissante jeunesse a plus honnestes coustumes de vivre, que de vouloir seduyre & deccepvoir les dames ou damoyselles. Et par especial ne debvez continuer de poursuyvre celles qui de pudicité ont tousjours esté conversantes : desquelles je pense estre du nombre. Et si bien estiez informé de ma vie, vous trouveriez que jamais maulvaise opinion ne me fut imputee, combien que par plusieurs fois j’ay esté tentee & priee de princes & grans seigneurs : mais ce nonobstant leurs altissimes sublimitez n’ont eu tant de puissances, de me faire acquiescer a leurs importunes requestes. Mais si ainsi estoit que je fusse nee en si maulvaise constellation, que contraincte me fust de me rendre serve & subjecte a amours, il n’est homme au monde qui finast plus tost de ma benevolence que vostre doulceur, vous affermant que seriez præferé a tous aultres. Parquoy je vous supplie vous vouloir contenter, en imposant fin a l’amoureuse poursuyte par eviter la presence de l’object, car la continuelle conversation vous cause les ardeurs & enflambemens qui vous pourroient faire tumber en desespoir, au moins si vous estes tant affligé, que par voz gestes & parolles le demonstrez.


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