Increpation du faulx rapport.Chapitre. XXI.

Incontinent que je euz ce dictz, subitement il me fist telle responce. Ma dame il n’est possible que la vie humaine se puisse passer sans le vituperable mors des langues pestiferes : mais pour vous liberer de toutes suspitions : si ainsi est que je ay proferé aulcunes parolles qui soyent a vostre deshonneur ou prejudice, je prie au createur du ciel, & general arbitrateur : que son yre me confonde : ou que les furies infernales jamais ne me descompaignent, ou que les troys seurs le fil vital immaturement me couppent, ou que les deesses furieuses vengeresses de tous maulx humains entrent en mon ame : & par mouvemens impetueux perpetuellement me tormentent. Mais ma dame je ne suis coulpable de ce dont je suis accusé, pourquoy a tort me travaillez vous ? Et sy vostre deliberation secrete est de me expulser de vostre amour & de ceste naturelle ingratitude fœminine me guerdonner, avecq moyens plus honnestes le debvriez declairer & ne debvez estre si prompte de prester foy aux detracteurs : veu & consideré que vous mesmes vous reprenez ceulx qui sont faciles de croire les faulses relations. Et si bien considerés les gestes & contenances du faulx traditeur, vous trouverez qu’il a commenté ceste invention, pour dissiper nostre amour : affin de parvenir a vostre benevolence, & me priver de mon esperee premiation : car ceste mordante envie, ceste vulpine subtilité, avecq maligne nature, tousjours dispose a detracter, suscite infinies frauldes, pour decepvoir ceulx qui adjoustent foy a leurs mensonges. Et pourtant c’est chose tresurgente ne croire non plus que a esperit prudent & licite appartient. Je suis aulcunement reconforté de ce que vostre benignité s’est inclinee a me declairer la faulte a moy imposee : car par le non sçavoir (sans ma coulpe) eusse peu tumber en vostre male grace, pour ne sçavoir mon innocence purger ne demonstrer.

Il n’eust pas plus tost imposé fin a son parler que je luy dis : O Guenelic, les passions excessives le plus souvent superent la vertu. Je fuz si irritee & marrie oyant affermer les choses que par moy avez distinctement entendues, que impossible me fut refrener mon ire. Et pour ce vous supplie ne vouloir ascripre les parolles par moy proferees a nulle malignité : mais du tout soit la faulte & inveteree malice attribuee a celluy dont elle procede. J’entends aux faulx relateurs. Premier que j’eusse achevé mon propos, il me dist. Ma dame si de tant de grace me faisiez digne que me nommer celuy qui vous a faict ce faulx rapport, je vous seroye en sempiternelle grace obligé, & me seroit ung perpetuel contentement pour estre signe demonstratif de vostre bon vouloir envers moy, & aussi me seroit occasion d’eviter la compaignie de celluy : car de converser avecques gens vitieux, ce n’est moindre infamie que dommage. Dictes ces parolles, il pensa ung petit : puis me nomma ung personnage dont il se doubtoit qu’il me l’eust dict : & certes son opinion n’estoit vaine, mais veritable : car ceste foys & plusieurs aultres depuis ce personnage a perseveré de me relater encores plus amplement ces detractions, dont pour le present je me tais, jusques a ce que il vienne a propos de le dire & reciter : toutesfoys moy considerant que si le luy disoye, il ne le tiendroit secret, je deliberay de ne luy dire point : car en telles choses ou il y a tant de peril & diminution d’honneurs, le taire est beaulcoup plus decent & convenable que le parler : & aussi ne luy voluz nyer, craignant le mal contenter : mais je luy disoye & remonstroye que il suffisoit assez, puis que indubitablement je prestoye foy a son dire : & doresnavant je deliberoye estre plus constante en sorte que l’ire ne occuperoit le lieu des raisonnables considerations. Ainsi devisant nous partasmes dudict lieu solitaire, & allasmes ensemble jusques a ce que par honnesteté, & pour eviter occasion de parler aulx langues malignes, contraincte nouz fut nous separer, & lors avecq convenante commendation l’ung a l’aultre dismes le dernier a dieu : car jamais depuis je ne parlay a luy.

Quand je feuz retournee en mon logis, je me retiray en ma chambre, ou je me trouvay merveilleusement allegee : pource que avoys deschargé mon cueur, & fut mon esprit reduict en une inestimable consolation en secretes joyeusetez : en quoy je ne demouray gueres, a l’occasion d’une insidieuse fiebvre, qui en si grand extremité me detenoit, que je n’avoye esperance aulcune de mon salut : mais combien que par l’operation d’icelle je fuz griefvement tourmentee, plus impatiente estoye d’estre privee de la veue de mon amy, que de la peine que je soustenoye : parquoy je mauldissoye & detestoye mon acerbe fortune, qui continuellement m’appareilloit infinies anxietez & douleurs. Et alors mon mary me voyant en ceste infortune, feist bonne diligence de mander medecins & phisiciens : lesquelz quand ilz furent venus, m’appresterent plusieurs medecines aptes a me secourir : qui gueres ne me servoyent, parce que j’estoye autant travaillee des passions de l’ame, que de maladie corporelle. Mon mary voyant cela, estoit reduyct en une extreme tristesse : Car combien que j’eusse grandement failly, l’amour primitive estoit si inseree & vive en son cueur : qu’il n’estoit en sa faculté de le sçavoir distraire. Parquoy pour incliner la bonté divine a la facilité de mon salut, il ne demouroit lieu ne place (au nom de Dieu dedié) que de luy ne fut visité, & de sacrifice accumulé. Et une foys entre les aultres, comme il en revenoit, me deist avoir rencontré ung gentil homme, qui estoit assez familier de luy : lequel estoit accompaigné de mon amy, & me deist que le gentil homme s’estoit separé de luy pour le venir saluer : mais ung petit apres mon amy n’avoit differé de s’approcher, & commença a deviser avecques eulx. Quand il m’en eut faict le recit, j’en fuz fort esmerveillee, veu que sa coustume estoit d’estre ainsi timide. Je pensoys & ymaginois a quelle intention se pouoit estre, & me fut occasion de nouveau soucy : en sorte que la vehemente sollicitude, les interposees nuyctz, avecq les aspres douleurs a telles extremitez me conduyrent, que souspirs & larmes estoient ma viande & pasture. Apres plusieurs jours avoir ma vie esté si fastigieuse & penible, je consideray, que plus utile me seroit de mettre peine de recouvrer ma santé : de laquelle estant ainsi destituee, je pouoye veoir mon amy : qui m’estoit chose plus griefve que tous les aultres accidentz. Ceste mienne consideration fut cause que je reprins les forces de mon esprit, parquoy en peu de jours ma face qui s’estoit changee en couleur ynde, palle & flestrie retourna en sa vive couleur, & fuz en mon premier estat reformee : mais mon ingrate fortune permist que celluy qui de coustume me recitoit les detractions de Guenelic, me vint visiter : lequel de mon mary & de moy fut gratieusement receu. Et apres plusieurs devises luy vint en propos de parler de Guenelic, & voyant que mon mary estoit present, en basse voix me deist. Ma dame, je suys moult fort esbahy de ce meschant detracteur : lequel (comme je croys) ne sera jamais rassasié de mal dire : je ne pense point qu’il y ait soubz le ciel si publique & vilaine femme, qui se trouvast digne de si grande vituperation & execration : car publicquement il se vante & glorifie d’avoir vostre pudicque honnesteté violee, dont je le tiens pour homme ygnorant & sans raison : parce qu’il s’efforce de maculer & denigrer la bonne renommee d’une telle dame. Et lors quand il eust ce dict, (pour l’aspre douleur, dont je fuz oppressee) ma face fut de diverses couleurs revestue, & d’ennuy mon douloureux cueur transsy : comme a Oenone, estant sus les montaignes, voyant la Grecque dame estant avec son amy Paris venir dedans la nave Troyenne. Toutesfoys je me preparoye a faire quelque response quant a mon mary : lequel avoit bien apperceu la mutation de ma couleur, & me demanda, si je sentoye quelque mal : auquel je respondiz : Certes mon amy ouy, je crains merveilleusement de renchoir en mon mal accoustumé : & a l’heure je me levay de mon lieu pour solitairement en ma chambre me retirer : la face palle, l’œil offusqué, le hastif cheminer me faisoient comme une servante de Bacchus vaguer.


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